PARTIE 1
J’ai payé cent quatre-vingts francs pour quarante-sept brebis Rambouillet le 14 mars 1961. Personne n’en voulait. Le propriétaire, un vieux veuf du causse Méjean nommé Henri Vidal, était mort dans son lit en janvier. Son neveu, un pharmacien de Mende, avait passé février à vider la ferme et ne savait que faire du troupeau. En Lozère, à cette époque, les éleveurs de bovins ne voulaient pas entendre parler de moutons. Le cours de la laine dégringolait depuis dix ans. La coopérative de Florac acceptait les brebis de réforme, mais il aurait eu de la chance d’en tirer de quoi payer le transport après la commission.
Le foin s’épuisait. Les bêtes mangeaient chaque jour un peu plus de l’héritage que le neveu n’avait pas envie de dépenser. J’ai su l’histoire par Marius Roussel, mon contremaître, qui la tenait du livreur d’aliments, qui la tenait d’un voisin qui allait arroser les brebis deux fois par jour par respect pour un mort qu’il estimait.
Je me suis rendue à la ferme des Vidal un mardi matin. Le neveu était là avec sa femme, en train de trier la cuisine du vieil Henri. Il est sorti dans la cour en chaussures de ville. Il m’a dévisagée. Une femme seule, en blouse de travail, au volant d’une vieille 203 Peugeot. Je me suis présentée. Solange Fournier, du domaine de la Borie, sur la commune du Massegros.
« J’ai appris, pour les brebis de votre oncle. Toutes mes condoléances. »
Il a hoché la tête. Il avait l’air de quelqu’un d’épuisé qui voit une bouée dans la tempête.
« Vous voulez les acheter ?
— Peut-être. Laissez-moi d’abord les voir. »
Il m’a ouvert la bergerie. J’ai passé deux heures dans l’enclos derrière la grange. J’ai touché chaque bête. J’ai regardé les dents, les pieds, la toison. L’âge, surtout. Des brebis de cinq, six ans. Des vieilles mères à la production sur le déclin, mais des carcasses encore solides. Je suis sortie sur la pâture où quelques-unes broutaient, et j’ai observé leur façon de se déplacer. Pas une boiterie sérieuse. Des onglons durs, adaptés aux cailloux du causse. Marius m’attendait près du camion, les mains dans les poches. Il n’a rien dit. Le neveu fumait sur le perron.
Quand je suis revenue, j’avais un chiffre dans la tête.

« Il y a quatre brebis que je ne prendrai pas. Trop vieilles, la bouche abîmée. Une a un pied douteux. Les quarante-trois autres sont saines. Qu’est-ce que vous en voulez ? »
Le neveu n’en savait rien. Il a haussé les épaules.
« Qu’est-ce que vous en proposez ?
— Cent quatre-vingts francs pour les quarante-trois. Et je vous débarrasse des quatre vieilles gratuitement, comme ça vous n’aurez pas à les faire enlever. Je reviens avec une bétaillère demain matin. Vous n’aurez plus à nourrir ce troupeau après mercredi soir. »
Il a calculé. Cent quatre-vingts francs, c’était peu pour un troupeau qui avait coûté bien plus à son oncle. Mais c’était aussi cent quatre-vingts francs de plus que ce qu’il espérait, et la perspective d’être débarrassé avant le week-end valait quelque chose pour un homme qui devait fermer une succession et rentrer à Mende. Il a dit oui. On s’est serré la main. Je suis repartie en disant à Marius de préparer la vieille remorque bétaillère.
Le mercredi soir, les brebis étaient dans mon parc de contention. Marius se tenait au fond de la remorque, adossé à la ridelle, et regardait la dernière bête entrer en bêlant doucement. Il travaillait pour la famille Fournier depuis que mon père l’avait embauché en 1937. Il savait que certaines questions méritaient d’être posées. Et d’autres non.
Celle-là, il l’a posée quand même.
« Madame Solange… »
Il s’est arrêté.
« Allez-y, Marius.
— Vous avez déjà cent vingt mères charolaises sur ce domaine. Qu’est-ce que vous allez bien pouvoir faire de quarante-sept brebis ? Les mettre avec les vaches ? »
Il a retiré sa casquette, l’a regardée, l’a remise.
« Les mettre avec les vaches, oui.
— Dans la même pâture ?
— Dans la même pâture. »
Marius est resté silencieux. Il était d’une lignée où les bovins et les ovins ne se partageaient pas le même pré. Son père avait été vacher, son grand-père bouvier sur les drailles de transhumance. Dans sa tête, le mouton et la vache étaient deux mondes distincts. Il connaissait l’histoire des rivalités de pacage, les procès entre éleveurs, les clôtures érigées pour empêcher le mélange. Il m’a dévisagée comme si j’avais proposé d’atteler un âne à une moissonneuse-batteuse.
« Madame Solange, je crois pas avoir jamais vu personne faire ça volontairement.
— Je sais, Marius.
— Je peux vous demander pourquoi ?
— Je vous l’expliquerai quand ça fonctionnera. »
Il a hoché la tête, sans comprendre. On est redescendus vers la ferme en silence. Le vent du nord soufflait sur le causse, glacé malgré le mois de mars.
Trois jours plus tard, tout le canton était au courant. Solange Fournier, la fille du vieux Fournier, avait acheté les brebis d’Henri Vidal. Cent quatre-vingts francs pour quarante-sept bêtes dont personne ne voulait. Elle allait les mettre avec ses charolaises. L’histoire a fait le tour des bistrots, du marché de Florac, de la coopérative de Sainte-Énimie, des foirails de Langogne jusqu’à Marvejols. À chaque étape, elle devenait un peu plus drôle. Parce que Solange Fournier n’était pas le genre de personne qu’on s’attendait à voir élever des moutons.
Il faut que je vous parle de mon père, Martial Fournier. Parce que ce que j’ai fait avec ces quarante-sept brebis au cours des quinze années suivantes n’a de sens que si vous comprenez d’où je viens.
Mon père était né en 1898 sur ce même causse, un plateau calcaire balayé par le vent où la terre est si mince qu’on voit l’os de la roche partout. Il possédait quatre cents hectares entre le Massegros et la vallée de la Jonte, un territoire de pelouse rase et de dolomie qu’il avait hérité de son propre père, lequel l’avait acheté après la guerre de 14. Mon grand-père, Léonce Fournier, était un paysan méthodique. Il tenait un carnet météo depuis 1908, avec des relevés quotidiens de pluviométrie, de température, de force du vent, de date de floraison des genêts. Mon père avait continué ce carnet et y ajoutait des observations sur l’état des graminées.
Martial Fournier n’était pas un éleveur comme les autres. Il lisait. Des revues agricoles de Nouvelle-Zélande, d’Écosse, d’Australie qu’il faisait venir par la poste. Il croyait que la plupart des éleveurs du plateau menaient trop de bêtes sur trop peu d’herbe, qu’ils surpâturaient les bonnes espèces et laissaient les plantes refusées envahir le causse. Lui, il réduisait volontairement son cheptel. Il faisait tourner ses vaches sur des parcelles au repos. Il mettait de côté des quartiers entiers de pâture qu’il appelait « réserves de sécheresse », des zones qu’il n’ouvrait jamais pendant les étés normaux. Je l’ai vu regarder la météo avec une obsession de moine. Il disait : « La sécheresse finit toujours par arriver. »
J’étais la cadette de trois enfants, la seule qui soit restée. Mon frère aîné, Paul, avait fait pharmacie à Montpellier et ne revenait qu’à Noël. Ma sœur, Odile, avait épousé un huissier de Rodez et ne supportait plus l’odeur du fumier. Moi, j’avais quitté le lycée à seize ans pour travailler avec mon père. J’avais les aptitudes. J’aurais pu faire des études, partir. Mais je ne supportais pas l’idée d’abandonner le domaine. En 1952, mon père est tombé d’un rocher en visitant une chèvrerie abandonnée. Fracture du bassin. Le médecin de Mende a dit qu’il ne marcherait plus sans canne. J’ai repris le travail au jour le jour. D’abord les foins, puis la comptabilité, puis les décisions sur les bêtes. Mon père est décédé en 1961, quelques semaines avant l’histoire des brebis. Il m’a laissé le domaine, quarante charolaises, un petit compte d’épargne, et quatre classeurs pleins de relevés de pâtures, de carnets météo, de notes sur l’état du causse étalées sur trois générations. Mon frère a signé les papiers sans discuter. Ma sœur a envoyé une carte. Je me suis retrouvée seule, à quarante et un ans, propriétaire d’une exploitation sans dettes. C’était un luxe que peu de femmes pouvaient imaginer à cette époque.
Mais je savais que mes pâtures se dégradaient doucement. Pas de façon visible pour un voisin pressé. Visible pour moi, qui les arpentais depuis l’âge de six ans. L’armoise, le genêt cendré, le buis nain gagnaient du terrain chaque année. Les vaches ne les touchaient pas. Mon père appelait ça « la maladie lente ». On pouvait la traiter au désherbant, mais c’était cher et provisoire. On pouvait brûler, mais c’était risqué sous le vent du Midi. On pouvait labourer, mais sur cette terre caillouteuse, c’était détruire le couvert végétal natif. Mon père en avait souffert sans trouver la parade.
Moi, je lisais depuis des années, pas les journaux techniques français qui répétaient ce que tout le monde disait. Je lisais des articles australiens, néo-zélandais, sud-africains, écossais. Des pays où les moutons et les bovins avaient pâturé ensemble pendant des siècles et où des agronomes avaient tranquillement documenté ce que n’importe quel berger basque de 1600 aurait pu leur dire. Les vaches et les moutons ne se font pas concurrence. Ils se complètent. La vache mange l’herbe. Le mouton préfère les feuillus, les ligneux bas, les plantes à rosette que la vache délaisse. Ces plantes refusées ne sont pas des mauvaises herbes. Ce sont des fourrages parfaitement nutritifs, riches en protéines et minéraux. Une exploitation qui associe vaches et moutons dans de bonnes proportions ne divise pas sa capacité fourragère par deux. Elle l’augmente, parce que chaque hectare produit deux types de revenus à partir de deux types de plantes qui ont toujours poussé ensemble sur ce causse.
Les Australiens appelaient ça le pâturage complémentaire. J’étudiais l’idée depuis 1957, bien avant qu’Henri Vidal ne meure. Quand Marius m’a annoncé la nouvelle, je savais déjà quoi faire. La décision était prise depuis quatre ans. La mort d’Henri Vidal a fourni les bêtes.
Ce printemps-là, on a gardé les brebis dans un enclos de quarantaine près de la ferme pour qu’elles s’attachent au coin et ne cherchent pas à revenir sur leur ancienne pâture. Je les ai vermifugées, parées, triées. J’ai réformé les quatre vieilles boiteuses. Puis, le 10 avril, j’ai ouvert la barrière de la pâture ouest et j’ai lâché les quarante-trois brebis avec quarante génisses charolaises.
Marius regardait la scène comme un homme qui assiste à un enterrement. « Madame Solange, je vous le dis franchement, les vaches vont piétiner ces moutons.
— Non.
— Je l’ai vu faire, moi. Les bêtes à cornes supportent pas les ovins.
— Vous avez vu ça dans des petits parcs de contention, Marius. Ici, il y a quarante hectares de causse. Elles vont s’éviter, s’observer, et dans une semaine on ne pourra plus distinguer un troupeau de l’autre. »
Il a secoué la tête. Mon père lui avait confié un jour : « La pire chose qu’un contremaître puisse faire, c’est dire à Solange qu’elle n’y arrivera pas. » Marius se souvenait de l’avertissement. Il n’a plus rien dit.
Et c’est ce qui s’est passé. Le vendredi, les brebis avaient trouvé leur coin. À la fin du mois, elles se mélangeaient aux génisses autour de l’abreuvoir sans incident. En juin, toute la pâture ouest broutait comme un seul organisme, les bovins sur les graminées, les ovins sur les dicotylédones et les broussailles. Aucune agressivité. Aucune compétition. Juste deux espèces utilisant la même eau, le même sel, et une herbe différente.
Tous les soirs de cet été 1961, je montais sur la croupe rocheuse au-dessus de l’abreuvoir et je regardais les troupeaux s’étaler dans la lumière dorée du soir. Je notais ce que les vaches mangeaient. Je notais ce que les brebis mangeaient. Je marquais les plantes que les charolaises ignoraient et que les Rambouillet tondaient avec appétit. Je construisais une carte mentale, comme mon grand-père en 1910, comme mon père en 1940, et comme je la prolongeais désormais, à ma manière. Un savoir lent, qui n’était dans aucune revue de la chambre d’agriculture de Mende, et qui s’accumulait dans mes cahiers.
À l’automne, j’ai acheté deux béliers Rambouillet chez un éleveur de l’Aveyron. Quatre cents francs la paire, une somme à l’époque. J’ai fait saillir en octobre. En mars 1962, j’ai eu trente-neuf agneaux sur quarante-trois brebis, un bon taux pour des vieilles mères en pays rude. J’ai vendu la laine au printemps, les agneaux à l’automne. La première année, le revenu ovin a couvert l’achat, l’aliment, la tonte et les soins vétérinaires. Il m’est resté environ deux mille francs nets. Pas de quoi changer de vie quand l’exploitation tournait déjà autour de quatre-vingt mille francs avec les bovins. Mais les brebis s’étaient payées toutes seules en douze mois, et je n’avais pas dépensé un centime en nouvelles clôtures, en nouveaux points d’eau, en nouveau bâtiment. Elles roulaient gratuitement sur les infrastructures qui existaient déjà.
Et le causse, lui, a commencé à changer. Pas la première année. La deuxième. La troisième. Des plaques de graminées que je n’avais pas vues depuis mon enfance sont réapparues. Des fétuques, des brômes. L’armoise ne progressait plus. Les genêts cendrés restaient dans leurs anciennes limites au lieu d’avancer sur l’herbe. Les buissons que les vaches n’avaient jamais broutés étaient taillés, étêtés, réduits à portion congrue par les brebis. Ce que mon père appelait la maladie lente reculait, mâchée chaque jour, une bouchée à la fois. Et je n’avais encore rien dit à personne.
Marius a cessé de secouer la tête dès l’été 1964. Il ne l’a pas avoué ouvertement, mais à sa manière, il est devenu l’un des meilleurs bergers du plateau sans même en avoir conscience. Il connaissait les moutons désormais comme il connaissait les vaches. Il les appelait « ces dames », sur un ton mi-ironique mi-respectueux, et il les surveillait avec autant d’attention que n’importe quel vieux vacher.
Au café du foirail de Marvejols, on continuait de raconter la blague de la fille Fournier et de ses brebis impossibles. On disait qu’elle les mettait avec les charolaises par radinerie, pour ne pas payer deux bergeries. On disait que son père, s’il l’avait su, en serait mort une seconde fois.
Je n’écoutais pas. J’avais mon plan, mes carnets, et la certitude que le temps me donnerait raison.
PARTIE 2
Les années ont passé. Chaque printemps, je notais l’épaisseur des touffes de fétuque. Chaque été, je mesurais le recul des genêts cendrés. Chaque automne, j’ajoutais une ligne au carnet météo de mon grand-père. Le causse respirait différemment. Pas assez vite pour que les voisins le remarquent, mais suffisamment pour que moi, je le sente sous mes bottes.
En 1964, j’ai acheté soixante brebis supplémentaires à un éleveur de la Margeride qui liquidait. En 1966, cent de plus. En 1969, le troupeau dépassait les trois cents têtes. Marius ne posait plus de questions. Il connaissait les brebis par leur numéro, savait lesquelles mettaient bas sans aide, lesquelles avaient besoin d’une surveillance. Il était devenu berger sans l’avoir voulu.
Un matin d’avril 1970, il m’a rejointe près de l’abreuvoir de la pâture ouest. Il mâchouillait un brin d’herbe, sa casquette enfoncée sur le front.
« Madame Solange, vous avez vu la prairie des Quatre-Chemins ?
— Oui.
— Y a de la bonne herbe cette année. L’année dernière, c’était encore tout en buis.
— Je sais, Marius.
— Les brebis ont tout nettoyé.
— Oui. »
Il a hoché la tête. Il a regardé longtemps les bêtes qui s’étalaient sur la pente.
« Votre père en aurait été malade, au début. Mais là, je crois qu’il aurait reconnu son causse.
— Mon père savait que quelque chose n’allait pas. Il ne savait juste pas quoi faire.
— Et vous, vous le saviez depuis le début ?
— Depuis 1957, Marius. »
Il a souri, de ce sourire rare des vieux paysans qui reconnaissent qu’ils ont appris quelque chose.
« Quatre ans avant les brebis. Vous avez attendu tout ce temps.
— Il fallait bien que le vieil Henri meure un jour. »
Il a ri. Un vrai rire. Le premier depuis que je l’avais embauché trente ans plus tôt.
Cette année-là, la production ovine a rapporté dix-huit mille francs nets. Un tiers du revenu total de l’exploitation, alors que je n’avais presque rien investi pour adapter le domaine. Les brebis vivaient sur les mêmes pâtures, buvaient la même eau, dormaient sous les mêmes hangars. Elles valorisaient des plantes que mes charolaises auraient refusé de toucher jusqu’à en crever de faim.
En 1972, j’ai réduit volontairement le troupeau bovin. Cent mères au lieu de cent vingt. Les voisins ont encore jasé. Réduire les vaches pour mettre plus de moutons, c’était une folie passagère. Une lubie de femme seule sans mari pour la raisonner.
Fin juillet 1974, le changement est devenu visible pour quiconque voulait ouvrir les yeux. Cette année-là, un été pourri avait noyé les récoltes dans le Nord, mais chez nous, c’était sec depuis le 15 juin. Une sécheresse modérée, sans drame, mais suffisante pour jaunir les prés. Les exploitations voisines commençaient à manquer d’herbe. Les troupeaux bovins piétinaient des pâtures qui ne repoussaient plus.
Un matin, j’ai vu une Peugeot blanche se garer près de ma barrière. Un homme en est sorti, la cinquantaine, le regard fatigué. Il s’appelait Gustave Ferrand, du domaine de la Canourgue. Soixante mères limousines, une des exploitations réputées du secteur. Il avait un chapeau de feutre et les mains calleuses d’un type qui a travaillé toute sa vie.
« Madame Fournier ?
— Oui.
— Je peux vous parler ?
— Entrez. »
Il n’est pas entré. Il est resté debout près de la barrière, les bras croisés. Il a regardé la pâture ouest. Les brebis broutaient le versant sud. Les vaches, à l’ombre des chênes, ruminaient tranquillement.
« J’ai fait le tour par le chemin communal », il a dit. « J’ai vu votre causse. »
Il a marqué un temps.
« C’est vert.
— C’est la pâture ouest.
— Chez moi, c’est jaune. Ça l’est depuis trois semaines. J’ai dû commencer à affourager le foin. En juillet. Vous, vous affouragez ? »
J’ai secoué la tête.
« Pas encore. »
Il a regardé les brebis.
« C’est à cause d’elles ?
— En partie. Elles mangent ce que vos limousines refusent. »
Il a hoché lentement la tête. Il savait déjà la réponse. Il était venu la chercher lui-même en voyant mon causse depuis la route. Ce n’était pas un homme bavard, mais c’était un bon éleveur. Il connaissait l’herbe.
« Combien vous en avez ?
— Trois cent vingt brebis. Cent vaches. »
Il a sifflé doucement.
« Et ça tient ?
— Depuis treize ans. »
Il a enlevé son chapeau, l’a épousseté contre sa cuisse, l’a remis.
« Mon grand-père disait toujours : un bon éleveur bovin ne laisse pas un mouton entrer chez lui.
— Mon père disait la même chose. Il avait tort. »
Il a souri, un peu amer.
« Vous croyez que je devrais essayer ?
— Je crois que vous devriez faire ce que vous dicte votre causse, pas ce que disait votre grand-père. »
Il est resté silencieux un long moment. Il regardait les bêtes, et je voyais qu’il réfléchissait, qu’il calculait, qu’il luttait contre trente ans de convictions.
« Vous savez ce qu’on dit de vous, au café de Marvejols ?
— Je sais.
— Ils disent que vous êtes têtue comme une mule. Que votre pauvre père en aurait eu honte.
— Mon père m’a appris à lire la terre, pas les commérages.
— Et la terre, elle dit quoi ?
— Elle dit que j’ai raison. »
Il a hoché la tête. Il a regardé encore une fois la pâture, les brebis qui nettoyaient les ronciers, les vaches qui ruminaient à l’ombre, et l’herbe drue qui poussait là où, dix ans plus tôt, il n’y avait que du buis.
« Je vais y réfléchir », il a dit.
Il est remonté dans sa voiture. Il a démarré doucement. Je l’ai regardé partir. Je savais qu’il ne dirait rien au café de Marvejols, parce qu’un éleveur qui envisage de changer de méthode ne prévient pas ses concurrents. Mais je savais aussi qu’il avait vu quelque chose ce matin-là, quelque chose qu’il ne pouvait pas ignorer.
PARTIE 3
L’été 1975 a été chaud, sans être catastrophique. Mais l’hiver qui a suivi, aucun flocon n’est tombé avant janvier. Le printemps 1976 est arrivé sec, un vent du sud incessant, une chaleur de juin en avril. Les anciens du canton disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça. Mon grand-père, dans son carnet, avait noté en 1921 : « Printemps sans eau, été de feu ». Il ne s’était pas trompé.
En mai, le causse aurait dû être vert tendre. Il tirait sur le jaune paille. En juin, les sources basses ont tari. J’ai dû faire remonter les bêtes vers les parcs proches de la ferme, là où le forage profond tenait encore. En juillet, la chaleur écrasait tout. Trente-cinq degrés à l’ombre pendant seize jours d’affilée. Le mercure ne descendait pas la nuit. Les pierres du causse brûlaient les mains.
Marius ne parlait presque plus. Il faisait la tournée des abreuvoirs à l’aube, vérifiait que rien ne fuyait, que les flotteurs ne bloquaient pas. Les brebis, elles, continuaient de grignoter les ligneux, les chardons secs, les kochias grillées. Les vaches léchaient les traces d’herbe rase et regardaient le ciel vide.
À la mi-juillet, les premières exploitations du canton ont commencé à vendre. D’abord les bêtes de réforme, puis les vieilles mères, puis les couples vache-veau. Le marché s’est effondré en deux semaines. Une génisse qui valait trois mille francs en juin n’en trouvait plus mille. Le foin, introuvable, grimpait à des prix de spéculation. On parlait de cent cinquante francs la tonne pour de la paille jaune coupée trois ans plus tôt.
Mon voisin le plus proche, Robert Teyssier, a liquidé tout son troupeau le 8 août. Soixante-dix limousines vendues en une matinée, au prix que le marchand de bestiaux a bien voulu en donner. Je l’ai vu, de ma barrière, regarder les camions emporter ses vaches. Il ne pleurait pas. Il avait le visage vide, le dos voûté, la nuque brûlée par le soleil. Il est rentré chez lui sans un mot.
Le café de Marvejols ne racontait plus de blagues. Les éleveurs du canton entraient, commandaient un rouge, restaient assis sans parler. Personne n’osait demander à l’autre combien il lui restait de bêtes. Les chiffres étaient trop durs. Le Crédit Agricole ne suivait plus. Certaines familles parlaient de tout vendre après trois générations sur le même causse.
Moi, je tenais. Mes pâtures étaient dures, rases, grillées. Mais pas stériles. Les brebis avaient passé quinze ans à réduire le buis et le genêt. Quinze ans à dégager l’espace pour que les graminées respirent. Quand la sécheresse a frappé, mes touffes de fétuque étaient enracinées profond, protégées par un sol que les brebis avaient enrichi d’année en année. La terre ne partait pas en poussière comme chez les voisins. Elle se défendait.
Un matin d’août, j’ai vu une voiture s’arrêter. Gustave Ferrand en est sorti. Il n’était pas venu seul. Derrière lui, deux hommes que je connaissais de vue. Des éleveurs du canton de Sainte-Énimie. Ils n’ont pas parlé tout de suite. Gustave a juste demandé s’ils pouvaient voir les pâtures. J’ai ouvert la barrière.
On a marché une heure sous le soleil de plomb. Je leur ai montré la pâture ouest. Les brebis y travaillaient le versant sud, dispersées sur un sol que les étrangers croyaient mort. Je leur ai montré les touffes de brôme, les restes de fétuque. Je leur ai expliqué comment le pâturage mixte avait modifié la flore, comment chaque plante que les vaches ignoraient nourrissait un mouton.
Gustave hochait la tête. Il était venu plusieurs fois depuis 1974, toujours discrètement. Les deux autres regardaient, les bras croisés.
L’un d’eux, un petit brun aux épaules noueuses qui s’appelait Lucien, a fini par parler.
« Madame Fournier, je vais vous dire une chose. J’ai vendu la moitié de mes bêtes la semaine dernière. J’en pleure encore la nuit. »
Sa voix tremblait un peu.
« Et vous, vous êtes là, avec vos brebis, et votre herbe, elle est rase, mais elle est là. »
Il a fait un geste vers le causse.
« Comment ?
— Quinze ans, Lucien. Quinze ans que mes brebis nettoient ce que vos vaches ne mangent pas. Quinze ans qu’elles préparent le terrain. La sécheresse, je ne l’ai pas vue venir plus que vous. Mais j’avais un causse prêt à l’encaisser. »
Il a baissé la tête. L’autre, un grand sec nommé Francis, a enlevé sa casquette et l’a tortillée entre ses doigts.
« Mon père disait toujours : Solange Fournier, c’est une originale. »
Il a eu un demi-sourire triste.
« Aujourd’hui, je me dis que mon père était un âne.
— Votre père était un homme de son temps, Francis. Le causse, lui, n’a pas changé d’époque. »
On est rentrés à la ferme. Je leur ai servi du café. Ils se sont assis autour de la table de la cuisine, celle où mon père signait ses papiers, où mon grand-père relevait le thermomètre chaque matin. Gustave m’a demandé combien de bêtes j’avais perdues. Je lui ai répondu : aucune. Pas une vache, pas une brebis. Il a reposé sa tasse doucement.
« Comment vous faites, pour l’eau ?
— J’ai un forage profond. Mon père l’a fait creuser en 1948. Il disait que ça servirait un jour. »
Lucien a passé sa main sur son visage.
« Si je m’en sors, je changerai tout.
— Changez rien, Lucien. Ajoutez des brebis. »
Il m’a regardée, et j’ai vu dans ses yeux la même chose que j’avais vue chez Gustave quatre ans plus tôt. Le début d’une conviction. La fin lente d’une certitude héritée.
Quand ils sont partis, Marius était adossé au mur de la grange. Il les a regardés monter dans la voiture, démarrer, disparaître dans la poussière du chemin.
« Ils vont le dire au canton », il a murmuré.
« Tant mieux. »
Il a retiré sa casquette, a épongé son front du revers de la manche.
« Madame Solange, je regrette ce que j’ai dit en 1961.
— C’est oublié, Marius. »
Il a eu un petit geste de la main, comme pour chasser une mouche.
« Non, c’est pas oublié. J’étais comme eux. Je croyais que les moutons et les vaches, ça se battait pour la même herbe. »
Il a craché par terre.
« Quinze ans qu’elles nettoient le causse. Quinze ans que je les regarde faire et que je comprends pas tout. Mais je vois le résultat. »
Il a remis sa casquette, lentement, avec ce geste précis des vieux paysans qui ne font jamais rien au hasard.
« Votre père serait fier. »
Je n’ai rien répondu. Mais j’ai senti quelque chose dans ma poitrine, une chaleur douce que le soleil d’août ne suffisait pas à expliquer.
PARTIE 4
La sécheresse a pris fin en octobre 1976. Les premières pluies sont tombées un mardi soir, fines, hésitantes, puis plus drues dans la nuit. Je suis sortie sous l’auvent de la grange. L’odeur de la terre mouillée montait du causse, une odeur que je n’avais pas sentie depuis six mois. Je suis restée là longtemps, à écouter l’eau ruisseler sur les tuiles.
Marius est arrivé dans l’obscurité. Il tenait une lampe tempête, la flamme vacillante sous le globe.
« Vous devriez rentrer, Madame Solange. Vous allez prendre froid.
— Ça fait cent quatre-vingt-trois jours, Marius. Cent quatre-vingt-trois jours sans une vraie pluie. »
Il a posé la lampe sur le rebord de la fenêtre.
« Je les ai comptés aussi. »
On est restés là, tous les deux, à regarder la nuit qui buvait. Le causse tout entier semblait respirer. Je pensais aux brebis d’Henri Vidal, à ce matin de mars 1961, au neveu en chaussures de ville qui voulait juste en finir. Quinze ans.
En novembre, les prairies ont reverdi timidement. En décembre, le trèfle blanc pointait déjà dans les zones où les brebis avaient le plus pâturé. Le sol était plus profond, plus meuble. Les vers de terre étaient revenus là où ils avaient déserté depuis des décennies. Marius le constatait sans rien dire, en grattant la terre du bout de sa botte.
L’hiver 1977 a été doux. Les brebis ont agnelé sans encombre. Le troupeau dépassait maintenant les quatre cents têtes. Les vaches, elles, restaient à quatre-vingts mères. Un équilibre que j’avais mis quinze ans à trouver, et qui fonctionnait.
Au café de Marvejols, le ton avait changé. On ne se moquait plus. On posait des questions. Pas ouvertement, pas encore. Mais les éleveurs qui étaient passés au travers de la sécheresse avec des pertes minimes avaient tous un point commun : ils avaient commencé à introduire des ovins dans leurs troupeaux bovins. Gustave Ferrand, le premier, dès 1977. Lucien et Francis l’année suivante. D’autres, silencieusement, sans l’avouer à leurs voisins, achetaient vingt ou trente brebis et les glissaient dans un coin de pâture éloigné, là où personne ne les verrait. La honte changeait de camp.
Un dimanche de mars 1978, j’ai reçu une lettre. Une enveloppe blanche, adressée d’une écriture soignée. L’expéditeur était le directeur de la Chambre d’Agriculture de la Lozère. Il m’invitait à participer à une table ronde sur les pratiques d’élevage innovantes, dans le cadre du salon annuel de Mende. Je suis restée figée dans la cuisine, la lettre à la main. Moi, Solange Fournier, qu’on avait traitée de folle pendant quinze ans, invitée par la Chambre d’Agriculture.
J’ai failli refuser. Mon père m’avait toujours dit : une éleveuse qui se vante attire le mauvais sort. Mais Marius a lu la lettre par-dessus mon épaule.
« Vous allez y aller.
— Je ne sais pas parler devant les gens, Marius.
— Vous savez parler du causse. C’est pareil. »
J’y suis allée. Un jeudi matin d’avril, dans une salle communale de Mende pleine à craquer. Des éleveurs, des techniciens, des représentants de coopératives. Des visages curieux, d’autres sceptiques. Gustave était au premier rang, Lucien à côté de lui. À la tribune, un ingénieur agronome parlait de rotation des pâtures avec des graphiques et des courbes. Puis ce fut mon tour.
Je me suis levée. J’avais une fiche cartonnée dans la poche, quelques notes griffonnées au crayon. Je ne l’ai même pas sortie.
« Je m’appelle Solange Fournier. Je suis éleveuse au Massegros depuis 1952. En 1961, j’ai payé cent quatre-vingts francs pour quarante-sept brebis dont personne ne voulait. On m’a traitée de folle. Aujourd’hui, je gagne plus à l’hectare que la plupart d’entre vous, avec moins de frais vétérinaires et moins d’intrants. »
Le silence est tombé. Un silence épais, tendu, celui d’une salle qui retient son souffle.
« La sécheresse de 1976 a détruit trente-cinq pour cent du cheptel bovin dans ce département. Moi, je n’ai pas perdu une seule bête. Pas par chance. Pas par miracle. Parce que depuis quinze ans, mes brebis mangent ce que vos vaches refusent. »
J’ai marqué un temps.
« On vous a appris que le mouton et la vache se font concurrence. C’est faux. C’est une habitude culturelle qui date de 1880 et qu’on a fini par prendre pour une loi naturelle. Les Australiens le savent. Les Néo-Zélandais le savent. Les Écossais le savent. Nous, on l’a oublié. »
Quelqu’un a applaudi au fond de la salle. Puis un autre. Puis la salle entière. Pas des applaudissements polis. Des mains calleuses qui frappaient fort, des regards qui s’allumaient, des épaules qui se redressaient.
Après la conférence, un homme est venu me voir. La soixantaine, un costume gris, les yeux clairs. Il s’est présenté. Jean Delmas, éleveur bovin près de Langogne. Il avait perdu la moitié de son troupeau en 1976.
« Madame Fournier, je vous ai écoutée. J’ai soixante-deux ans. J’ai toujours fait comme mon père. »
Il a baissé la voix.
« Mon père s’est trompé.
— Votre père faisait ce qu’il pouvait avec ce qu’il savait. Vous, vous savez autre chose. »
Il m’a serré la main longuement.
« Merci. »
Il est parti. J’ai regardé la salle qui se vidait lentement. Gustave discutait avec Lucien près de la porte. Par la fenêtre, je voyais le ciel de Lozère, bleu pâle, strié de nuages. Je pensais à mon père, à son carnet météo, à ses relevés de pâtures, à sa façon de regarder le causse comme on écoute un ami qui parle à mi-voix.
Je suis rentrée au Massegros le soir même. La Peugeot bringuebalait sur les routes du causse. La lumière était dorée, celle que j’aimais, celle des soirs d’avril où les ombres s’allongent sur la pierre blanche. En arrivant, je suis allée directement à la pâture ouest. Les brebis étaient rentrées pour la nuit, mais les vaches ruminaient encore sous les chênes. L’herbe était verte, épaisse, drue. Le buis ne gagnait plus. Les genêts étaient contenus. Le causse ressemblait à ce qu’il devait être avant que les hommes ne décident de n’y mettre que des vaches.
Je suis restée debout sur la croupe rocheuse, au même endroit que tous les soirs depuis 1961. Quinze ans de patience. Quinze ans de regards narquois. Quinze ans à attendre qu’une sécheresse donne raison à quarante-sept brebis achetées un mardi matin de mars. Et maintenant, la Chambre d’Agriculture m’invitait à parler.
PARTIE 5
Les années qui ont suivi la conférence de Mende n’ont pas changé ma façon de travailler. Je continuais à me lever à cinq heures, à vérifier les abreuvoirs, à noter les floraisons dans le carnet de mon grand-père. Mais le regard des autres, lui, avait changé.
En 1980, une dizaine d’éleveurs du canton avaient introduit des ovins dans leurs troupeaux bovins. Pas par conviction, pour la plupart. Par nécessité. La sécheresse de 1976 avait laissé des traces dans les trésoreries, dans les cheptels amaigris, dans le moral des familles. Ceux qui n’avaient pas les moyens de racheter des vaches au prix fort se tournaient vers les brebis, moins coûteuses, plus rustiques. Ils venaient me voir, timidement, un dimanche après-midi, sous prétexte de parler du cours de la laine. Je leur montrais mes pâtures. Je leur expliquais la complémentarité, les rotations, l’importance de ne pas surcharger. Certains écoutaient. D’autres repartaient en hochant la tête, trop ancrés dans leurs habitudes pour changer vraiment.
Gustave Ferrand, lui, avait compris. En 1983, son exploitation tournait avec deux cents brebis et quatre-vingts limousines. Il avait augmenté sa capacité fourragère de quinze pour cent sans acheter un mètre carré de terrain supplémentaire. On se croisait au marché de Florac, on échangeait deux mots sur la météo, sur l’état des agneaux. Il ne me remerciait pas ouvertement. Ce n’était pas son genre. Mais sa façon de me serrer la main, son regard quand il parlait de ses pâtures, tout disait ce que les mots ne disaient pas.
Marius a pris sa retraite en 1985. Soixante-dix ans, les genoux usés, mais l’œil toujours vif. Le jour de son départ, il a fait le tour complet de l’exploitation. La pâture ouest, la pâture des Quatre-Chemins, la pâture du forage. Il marchait lentement, les mains dans le dos, sa vieille casquette sur le crâne. Je l’ai accompagné sans rien dire. Arrivé à la barrière de la pâture ouest, il s’est arrêté.
« C’est là que je les ai vues entrer. Les brebis d’Henri Vidal. »
Il a craché par terre, comme il faisait toujours avant de dire quelque chose d’important.
« J’ai cru que vous aviez perdu la raison. »
Il a eu un petit rire sec.
« Quarante-sept brebis. Cent quatre-vingts francs. Et maintenant, tout le canton vous copie. »
Il m’a regardée, avec ses yeux pâles de vieux vacher qui avait vu trois sécheresses et autant de générations de Fournier.
« Votre père m’avait dit un jour : Marius, ma fille ira plus loin que moi. Je l’ai pas cru sur le moment. »
Il a remis sa casquette bien droite.
« Il avait raison, Madame Solange. »
Il est monté dans sa vieille fourgonnette. J’ai regardé le véhicule disparaître sur le chemin de terre, dans un nuage de poussière. Je ne pleure pas facilement. Ce jour-là, j’ai senti quelque chose de lourd qui se dénouait dans ma poitrine.
En 1990, j’ai engagé un jeune berger. David, le petit-fils de Marius. Vingt-deux ans, les épaules larges, le regard sérieux. Il avait grandi en écoutant son grand-père raconter l’histoire des brebis impossibles. Il savait déjà tout. Les rotations, les refus, les associations. Marius lui avait tout transmis, avec cette patience des vieux qui veulent léguer ce qu’ils ont mis une vie à apprendre.
David est devenu mon bras droit. Je lui montrais les carnets de mon père, les relevés météo, les cartes de pâtures. Il posait peu de questions, mais il notait tout. Il avait la même attention silencieuse que son grand-père, et la même passion rentrée pour le causse.
Un soir de novembre 1997, j’ai fait monter David sur la croupe rocheuse au-dessus de l’abreuvoir. La lumière baissait sur le causse, dorée, presque orange. Les brebis rentraient lentement vers la bergerie. Les vaches ruminaient sous les chênes.
« David, l’année prochaine, c’est toi qui prends les décisions. »
Il m’a regardée, interloqué.
« Vous arrêtez ?
— Je serai là. Mais c’est toi qui choisis les rotations, qui décides des achats, qui gères les saillies. Moi, je regarde. »
Il a hoché la tête. Il avait vingt-neuf ans, l’âge que j’avais quand mon père est tombé malade.
« Vous me faites confiance ?
— Depuis dix ans que tu travailles ici, je t’observe. Tu as les yeux de ton grand-père et la tête de mon père. C’est suffisant. »
Il a souri. On est restés là, en silence, à regarder le causse s’endormir sous le ciel de novembre.
J’ai soixante-dix-sept ans aujourd’hui. David dirige l’exploitation. Le troupeau compte six cents brebis et trois cent quatre-vingts vaches. Le carnet météo de mon grand-père est toujours dans la cuisine, sur la même étagère, à côté du baromètre en cuivre. J’y note encore la pluie, le vent, les dates de floraison des genêts. Cent vingt ans de mémoire. Quatre générations qui ont ajouté leur ligne.
Parfois, je m’assois sur le banc devant la ferme et je regarde la pâture ouest. L’herbe y est plus verte que partout ailleurs sur le causse. Le buis a reculé. Les genêts sont à leur place. Les brebis et les vaches broutent ensemble, tranquillement, comme elles l’ont toujours fait dans les vieux pays de pastoralisme qu’on a oubliés.
L’autre jour, un journaliste est venu de Montpellier. Il voulait écrire un article sur « l’élevage durable avant l’heure ». Il m’a demandé quel était mon secret. J’ai failli répondre la même chose qu’en 1978, à la Chambre d’Agriculture : « J’ai lu des articles australiens. » Mais je me suis retenue. J’ai réfléchi un instant.
« Mon secret, c’est que j’ai écouté le causse. Il sait mieux que nous ce qui doit pousser. »
Il a noté, l’air un peu déçu, comme si la réponse était trop simple. Mais la vérité est simple. Un causse qu’on écoute vous dit tout ce dont il a besoin. Mon père l’avait compris sans trouver la solution. Moi, j’ai eu la chance de vivre assez longtemps pour voir les brebis faire leur travail.
Je pense souvent à ce mardi de mars 1961. Au neveu d’Henri Vidal en chaussures de ville. Aux quarante-sept brebis entassées dans la vieille bétaillère. À Marius qui secouait la tête. À cent quatre-vingts francs qui ont changé ma vie et le causse tout entier.
Si on m’avait dit, ce jour-là, que trente ans plus tard des éleveurs de tout le département me demanderaient conseil, j’aurais éclaté de rire. Mais c’est arrivé. Pas parce que j’étais plus intelligente que les autres. Parce que j’étais trop têtue pour renoncer, trop patiente pour me presser, et trop amoureuse du causse pour accepter de le voir mourir.
Cent quatre-vingts francs. Quarante-sept brebis. Une vie entière.
FIN.
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