PARTIE 1
Je n’avais pas mangé depuis la veille. Ce n’était pas une façon de parler. Mon estomac se tordait dans le vide, et le froid de novembre traversait la veste trop fine que j’avais gardée de ma mère. Je marchais rue de la République, à Lyon, sans vraiment voir les enseignes, sans entendre le bruit des trams. La bijouterie Morel & Fils m’est tombée dessus comme une dernière chance. La vitrine était propre, les bagues alignées sur du velours noir. Tout brillait. Sauf moi.
J’ai poussé la porte avec le coude parce que ma main droite serrait le collier de perles à l’intérieur de ma poche trouée. Le carillon a sonné, un bruit délicat, presque moqueur. Dedans, l’air sentait le parfum et l’encaustique. Deux clients se sont tournés. Une femme en manteau beige m’a regardé comme si j’apportais la pluie. Le vigile, un type épais adossé près de la porte, a croisé les bras. J’ai senti ma nuque chauffer.
Le vendeur derrière le comptoir a levé un sourcil. Il portait une chemise blanche et un gilet gris, les cheveux plaqués en arrière. Il n’a pas dit bonjour. Moi non plus. Je me suis approché du comptoir en verre, j’ai sorti le collier de ma poche et je l’ai posé doucement. Les perles étaient ternies, la chaîne un peu rouillée par endroits. Mais elles restaient magnifiques. Ma mère les frottait chaque dimanche avec un chiffon doux, même quand on n’avait plus de chauffage.
— Je veux juste savoir combien ça vaut, j’ai murmuré. Ma mère m’a dit de ne jamais le vendre… sauf si j’avais plus le choix.
Le vendeur a plissé les yeux. Il n’a pas touché le collier. Il a reculé d’un pas, comme si l’objet était contaminé.
— Vous avez un certificat ? Une facture ?

J’ai secoué la tête. Mes doigts tremblaient de fatigue, pas de peur. La semaine précédente, j’avais enterré ma mère seule dans un cercueil qu’on m’avait presque refusé parce que je n’avais pas de quoi payer l’avance. Claire Morelli. Elle était partie en trois mois. Cancer fulgurant, disaient les papiers de la Sécurité Sociale, ceux qu’elle avait trop tardé à remplir par orgueil. On vivait dans un deux-pièces du côté de Vaise, toujours à découvert, toujours en retard sur le loyer. Le collier, c’était le seul héritage. Elle le portait le jour de ma naissance, elle disait.
— Écoute, mec, a soufflé le vendeur en baissant la voix. Tu sais que je pourrais appeler la police, hein ? Un gamin comme toi avec des perles…
Le vigile a fait un pas. J’ai senti ma gorge se serrer. Mais j’ai tenu bon. Je n’avais plus l’énergie de supplier. Je voulais juste un chiffre. Même ridicule. Même insultant. Assez pour payer un mois de loyer et racheter des boîtes de conserve. Le reste, je verrais plus tard. J’avais vingt-deux ans, une gueule de gosse qu’on prend pour un dealer dans le métro, et les mains vides.
Une voix plus grave a coupé la tension.
— Qu’est-ce qui se passe, Vincent ?
Un homme est sorti de l’arrière-boutique. Le directeur, j’ai compris tout de suite. La cinquantaine, costume anthracite, lunettes fines. Son visage était taillé à la serpe, ses gestes économes. Monsieur Morel, d’après la plaque sur la porte. Il a posé un regard froid sur moi, puis sur le collier.
— Où as-tu pris ça ?
Le tutoiement m’a piqué. Pas de méchanceté, juste une habitude de classe. Le vigile s’est avancé. J’ai senti l’odeur de son après-rasage bon marché.
— Je l’ai pas volé. C’était à ma mère. Elle est morte la semaine dernière.
Mon ton était plus dur que je voulais. Le directeur m’a fixé sans ciller. Je voyais ses doigts pianoter sur le bord du comptoir. Il devait penser à un cambriolage. À un toxico. À tous ces gamins des quartiers qu’on regarde comme des coupables avant même qu’ils aient parlé. Mais je n’avais rien à perdre. J’ai soutenu son regard. Un instant, j’ai cru apercevoir une fêlure, comme si quelque chose de familier flottait dans l’air. Mais c’est passé trop vite.
— Vincent, appelle le commissariat, a dit Morel en se tournant vers le vendeur.
Mon sang s’est figé. Le vigile a posé une main lourde sur mon épaule. J’ai retiré mon bras d’un geste sec, j’ai attrapé le collier pour le remettre dans ma poche. C’est là que le fermoir s’est ouvert. Les perles ont roulé sur le verre du comptoir, un petit cliquetis blanc. Et entre elles, coincée depuis des années, une minuscule médaille dorée est apparue. Je ne l’avais jamais remarquée. Ma mère ne m’en avait jamais parlé. Elle était cachée, comme un secret cousu dans le fil.
Monsieur Morel a tendu la main. Il l’a attrapée du bout des doigts, avec une lenteur étrange. Il l’a retournée. J’ai vu son visage se décomposer. Ses doigts sont devenus blancs sur le métal. Il a lu à voix haute, presque sans souffle :
— « Pour notre fils Julien. »
Le silence est tombé d’un coup. Le vendeur a cessé de pianoter. Le vigile a ôté sa main. Tout le monde regardait cet homme de cinquante ans, droit comme un i, trembler des lèvres. Il a sorti de sa poche intérieure un vieux portefeuille en cuir usé. De l’autre côté, pas celui des billets, il a extrait une photo pliée en quatre, jaunie par le temps. Ses gestes étaient mécaniques, comme s’il obéissait à un ordre qui venait d’avant sa mémoire.
Il l’a dépliée, l’a posée à côté de la médaille. On y voyait une jeune femme souriante, des cheveux châtains relevés en chignon lâche, un bébé dans les bras. Et autour de son cou, ce collier exactement, ces mêmes perles irrégulières. La femme me ressemblait. Les pommettes hautes, le regard un peu triste même en souriant. J’ai eu l’impression qu’on m’arrachait l’estomac.
— Comment s’appelait ta mère ? a demandé Morel.
Sa voix n’avait plus rien de froid. Elle venait de très loin, comme une vieille radio qui grésille. J’ai avalé ma salive.
— Claire.
Il a lâché un son rauque. Ses deux mains se sont agrippées au comptoir. Le silence s’est épaissi autour de nous. Un des clients a posé une main sur sa bouche. Le vigile regardait par terre. Moi, j’étais planté là, avec ce prénom sur les lèvres, sans comprendre pourquoi ce bijoutier si rigide venait soudain de blêmir, pourquoi il portait dans sa poche une photo de ma mère à vingt ans.
L’air est devenu épais. J’entendais ma respiration. J’entendais aussi la sienne, saccadée. Le carillon a tinté une seconde fois, quelqu’un est entré, mais personne n’a bougé. Monsieur Morel a levé les yeux vers moi. Ils étaient rouges, noyés, déchirés. Il me regardait plus comme un voleur. Il me regardait comme on regarde une tombe qu’on vient de rouvrir.
— Julien… a-t-il murmuré. Julien, c’est bien toi ?
Je n’ai pas répondu. Mon prénom, prononcé par cet inconnu, me brûlait les oreilles. Une horloge ancienne, posée sur le meuble derrière lui, a sonné le quart d’heure. Chaque coup résonnait comme une accusation. Dehors, la pluie redoublait, mais ici, à l’intérieur, le temps s’était arrêté sur cette médaille et sur cette photo, deux preuves qui ne mentaient pas.
— Pourquoi vous avez cette photo ? j’ai demandé. Pourquoi vous avez une photo de ma mère ?
Ma voix a craqué sur le dernier mot. Je m’en voulais déjà de montrer ce tremblement. Morel a tenté de parler, puis s’est tu. Son torse se soulevait trop vite. Il a retiré ses lunettes, les a essuyées avec un geste qu’il semblait répéter depuis des années. Derrière leur verre, ses yeux étaient ceux d’un homme qui avait pleuré en silence, longtemps, sans témoin.
— Parce que je l’ai aimée, a-t-il fini par dire. Parce que je l’ai cherchée vingt-deux ans.
Le vigile a reculé vers la porte. Le vendeur, Vincent, a éteint la vitrine lumineuse sans un bruit. Moi, je restais figé, collier défait, mains moites. Vingt-deux ans. C’était mon âge. Le chiffre a claqué dans ma tête comme une gifle. Ma mère m’avait toujours dit que mon père était mort avant ma naissance. Elle le disait avec une douceur définitive, le soir, quand je demandais pourquoi je portais un nom de famille que personne ne connaissait. Morelli. Même pas Morel. Elle avait coupé ce lien à la racine.
— Moi, je m’appelle Philippe Morel, a-t-il repris en posant la main sur sa poitrine. Et toi… toi, tu es mon fils.
Les deux clients sont sortis sans bruit. La pluie redoublait sur l’auvent de la boutique. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas crié. J’ai serré les perles restées sur le comptoir, je les ai fait rouler dans ma paume. Elles étaient froides. Comme les doigts de ma mère sur son lit d’hôpital, le matin où le médecin de l’hôpital Édouard-Herriot avait baissé les yeux.
PARTIE 2
Je n’ai pas bougé. Le prénom que ma mère murmurait quand elle croyait que je dormais, Philippe, venait de sortir de la bouche de ce bijoutier. Mon père. L’homme que j’avais imaginé mort sous une voiture, ou noyé dans le Rhône, ou disparu au front alors qu’il n’y avait plus de guerre. Et il était là, debout, avec un costume qui coûtait trois mois de mon loyer et les yeux rouges d’un gosse qu’on vient de frapper.
Monsieur Morel — non, Philippe — a fait le tour du comptoir. Il a posé une main sur mon épaule. Cette main qui, deux minutes plus tôt, s’apprêtait à appeler les flics. Je me suis dégagé. Pas par haine. Par réflexe. J’avais appris à me protéger tout seul. Ma mère disait que la ville est pleine de gens doux qui te lâchent quand t’as froid. Elle ne m’avait jamais parlé de lui.
— Je te demande pardon, a-t-il dit. Pas pour t’avoir soupçonné. Pour tout le reste.
Il a fait signe à Vincent de fermer la boutique. Le vendeur a baissé le rideau métallique à mi-hauteur. Le vigile est allé se poster dehors, sous la pluie. Il ne pleuvait plus dans la bijouterie, mais l’humidité collait aux vitres. Philippe a tiré un tabouret derrière le comptoir. Il m’a invité à m’asseoir. Je suis resté debout. Ma nuque vibrait.
— Tu veux savoir pourquoi ta mère est partie, a-t-il repris. Je vais te le dire. Mais c’est long. Et c’est laid.
J’ai serré les perles. J’avais faim, j’avais sommeil, j’avais mal au ventre. Mais la colère, une colère neuve, montait le long de mes côtes. Je me suis forcé à parler sans casser.
— Moi, j’ai vu ma mère vider les pièces jaunes du bocal pour acheter du pain. J’ai vu les huissiers toquer le 15 du mois. J’ai vu son visage quand le docteur a dit « phase terminale » et qu’elle n’avait pas de mutuelle complète. Où t’étais, pendant tout ça ?
Philippe a baissé la tête. Ses doigts ont tripoté la chaîne de la médaille, restée sur le comptoir. J’ai attendu. Il n’a pas nié. Il n’a pas plaidé l’ignorance. Il a juste soufflé :
— Je l’ai cherchée partout. Les hôpitaux, les gares, les bouches de métro. J’ai remué Lyon, Grenoble, Saint-Étienne. J’ai payé un détective privé qui m’a plumé jusqu’au dernier sou. Pendant trois ans, je n’ai plus vendu un seul bijou. La boutique a failli couler.
Il s’est arrêté, a levé les yeux vers le plafond, comme s’il y cherchait une phrase qui n’existait pas.
— Et puis un jour, j’ai eu une adresse. Rue de la Claire, à Vaise. Celle-là même où tu as grandi.
Mon sang s’est glacé. Rue de la Claire, c’était chez nous. L’appartement au troisième étage, l’escalier qui pue la Javel, la fenêtre qui donne sur la cour bétonnée. Je connaissais chaque fissure. Il savait. Il savait depuis des années.
— Tu étais petit. Trois, quatre ans. J’ai garé la voiture en bas. J’ai vu ta mère traverser le square avec un cabas. Et toi, tu lui tenais la main. Tu riais. Tu parlais à un pigeon.
Sa voix s’est étranglée. Il a retiré son veston, l’a posé sur le comptoir, comme si le poids du tissu l’empêchait de respirer. J’ai vu ses épaules s’affaisser.
— Je n’ai pas pu monter. Elle avait l’air… apaisée. Tu avais l’air heureux. J’avais tellement merdé, Julien. Je me suis dit que si elle était partie, c’était ma faute, et que la punition, c’était de vous laisser tranquilles.
La phrase a claqué. Je l’ai répétée dans ma tête : la punition, c’était de vous laisser tranquilles. Comme si notre galère à nous, c’était un choix. Comme si j’avais été heureux ce matin-là, à serrer une main que je croyais mienne, alors que le propriétaire menaçait déjà de couper l’électricité.
— Des fois, le soir, je repassais sous vos fenêtres. Je stationnais de l’autre côté du boulevard. J’attendais de voir la lumière s’éteindre, et puis je rentrais chez moi, tout seul, avec le silence qui tapait plus fort que les mots.
Je me suis retourné vers la vitrine. La rue se vidait, la pluie tombait plus lourde. Les réverbères commençaient à s’allumer. J’ai pensé à ma mère, à ses insomnies, aux nuits où elle restait devant la télé sans la regarder, un verre de menthe à l’eau tiède à la main. Elle ne parlait jamais du passé. Quand je l’interrogeais, elle répondait que les souvenirs étaient des cailloux dans les poches, et qu’il fallait les jeter pour avancer.
— Pourquoi elle t’a quitté ? j’ai demandé. La dispute… c’était à cause de quoi ?
Philippe a hésité. Il a frotté son pouce sur la médaille. Le geste était doux, comme s’il caressait un visage disparu. Il a relevé la tête, les yeux plus secs mais encore rouges.
— Parce que j’ai fait une connerie. Grosse. La connerie d’un homme qui croit que l’argent efface tout. Je venais de signer un contrat avec un grand joaillier parisien. J’étais jamais là. La boutique bouffait mes jours et mes nuits. Ta mère étouffait. Elle me l’a dit. Elle me suppliait de rentrer, de regarder mon fils grandir. Moi, je répondais par des bijoux, des dîners trop chers, des promesses en l’air.
Il s’est tu un instant. Un camion de livraison est passé dans la rue, le sol a tremblé.
— Le soir de la dispute, j’avais raté ton premier anniversaire. J’étais bloqué à Paris pour une signature. Elle m’a gueulé dessus au téléphone. Elle a dit qu’elle ne voulait plus de ce mariage, qu’elle préférait élever notre fils sans père plutôt qu’avec un fantôme. J’ai mal répondu. J’ai dit… j’ai dit que si elle n’était pas contente, elle pouvait partir. Je ne le pensais pas, Julien. Pas une seconde. Mais les mots étaient sortis.
Il a pris une inspiration qui a tremblé jusqu’au fond de sa gorge.
— Le lendemain, je suis rentré. La maison était vide. L’armoire grande ouverte. Le couffin de ton petit frère manquait. Et le collier de perles aussi. Elle l’avait emporté. Même en colère, elle avait gardé ce foutu collier.
J’ai froncé les sourcils. Mon petit frère. J’ai senti un vertige. Je n’avais pas de frère. J’étais fils unique. Je lui ai dit, d’une voix qui m’échappait.
— De quel frère vous parlez ?
Philippe m’a regardé, interdit. Ses lèvres se sont entrouvertes. Il a pris la photo pliée, l’a mise sous la lumière de la lampe de bureau. Je me suis approché malgré moi. On voyait la jeune femme, ma mère, souriante. Et dans ses bras, un bébé. Un seul bébé.
— Mais… c’était le tien, non ? a-t-il demandé en pointant l’enfant sur la photo.
J’ai regardé mieux. Le bébé avait une tache de naissance minuscule près de l’oreille gauche, un petit croissant rougeâtre. Moi, cette tache, je l’avais. Elle s’était effacée avec l’âge, mais je me souvenais que ma mère l’embrassait en m’appelant son petit croissant. Sauf que sur la photo, le bébé portait un bonnet blanc à volants, et une robe brodée. Les habits d’une fille.
— Non, a dit Philippe dans un souffle. Attends. Attends, c’est pas possible.
Il a fouillé fébrilement dans son portefeuille, en a sorti un autre cliché, plus abîmé. Celui-ci montrait une autre naissance, un accouchement à la clinique. Une infirmière tenait deux nouveau-nés emmaillotés. Ma mère, épuisée, souriait dans le lit. Et Philippe, plus jeune, tenait un bébé dans chaque bras.
Je me suis senti tomber avant même que mes jambes ne flanchent. Je me suis rattrapé au comptoir.
— Ma mère m’a jamais parlé de jumeau, j’ai articulé. Jamais.
Philippe a tendu la deuxième photo vers moi, les doigts tremblants. Au dos, une écriture ronde, à l’encre violette : « Juin 2004. Julie et Julien. Nos trésors. »
Julie. Une sœur. Une sœur jumelle dont j’ignorais jusqu’au nom. Et qui, sur cette photo, portait déjà le même petit croissant rouge que moi.
Le silence est revenu, plus lourd, chargé de tout ce qu’on ne savait pas. Ma mère était partie avec deux enfants. Philippe n’avait jamais retrouvé que l’adresse d’un seul. Et moi, j’avais passé vingt-deux ans à côté d’un fantôme dont je ne soupçonnais même pas le souffle.
PARTIE 3
Philippe a retourné la photo entre ses doigts comme si elle allait s’effriter. Le nom de Julie vibrait encore dans l’air, un prénom que je n’avais jamais prononcé de ma vie. Je regardais ce cliché abîmé, ces deux nouveau-nés côte à côte, ma mère au milieu, et je me demandais combien de secrets une seule femme pouvait emporter dans la tombe.
— Tu ne savais pas, a murmuré Philippe. Toi non plus, tu ne savais pas.
C’était plus une constatation qu’une question. J’ai secoué la tête. J’avais la gorge tellement serrée que parler devenait douloureux. Une sœur. J’avais eu une sœur. Quelque part, dans cette ville peut-être, ou ailleurs, il y avait une fille qui portait la moitié de mon visage et dont je ne connaissais même pas le nom de famille.
— La dispute, a repris Philippe en reposant la photo. Elle n’a jamais évoqué Julie ?
— Non. Elle ne parlait jamais d’avant. Jamais.
J’ai pensé aux silences de ma mère. Pas ceux de la fatigue ou de la tristesse. Ceux qui tombaient d’un coup quand je posais une question trop précise. « Avant ta naissance, j’habitais où ? » Silence. « Pourquoi on n’a pas de famille ? » Silence, puis une pirouette, ou un regard lointain vers la fenêtre. À force, j’avais arrêté de demander. Un enfant apprend vite à contourner les gouffres.
Philippe a contourné le comptoir une seconde fois, mais il n’a pas essayé de me toucher. Il s’est arrêté à un mètre, les bras ballants. Son costume fripé, ses yeux cernés, il ne ressemblait plus au directeur froid de tout à l’heure. Il ressemblait à un homme qui portait un deuil depuis vingt-deux ans sans jamais avoir pu l’enterrer.
— Qu’est-ce qui s’est passé avec Julie ? ai-je demandé.
La question était brutale, presque accusatrice. Il l’a reçue sans broncher.
— Je ne sais pas. Après le départ de Claire, j’ai engagé ce détective. Il a retrouvé trois adresses successives. Grenoble d’abord, puis Vienne, puis Vaise. À chaque fois, je débarquais trop tard. Votre mère venait de déménager. Elle laissait aucune trace. Pas de compte bancaire à son nom, pas de contrat de travail déclaré. Je me suis dit… je me suis dit qu’elle se cachait de moi, et qu’elle avait raison.
Il s’est interrompu pour chercher son souffle.
— Mais jamais on ne m’a parlé d’un deuxième enfant. Le détective l’a cherchée, ta sœur ? Il n’en a jamais fait mention. Alors j’ai cru… j’ai cru qu’il n’y avait que toi.
Je me suis laissé tomber sur le tabouret. Mes jambes ne me portaient plus. La faim, la fatigue, le choc, tout s’additionnait. Ma mère avait quitté Philippe avec deux enfants. Puis quelque part entre Grenoble et Lyon, l’un avait disparu des radars. Pas moi. L’autre. Ma jumelle. Et je n’en avais jamais rien su.
— Il faut chercher, j’ai dit. Il faut retrouver où elle est.
— Maintenant ?
— Maintenant. Ce soir. Je m’en fous.
Ma voix était montée. Philippe a reculé légèrement, puis il a hoché la tête. Il a pris son manteau sur la patère, a lancé un ordre à Vincent qui rangeait les vitrines. Le vendeur a hoché la tête sans poser de questions. Il avait entendu assez de choses pour comprendre que sa soirée serait longue.
Dehors, la pluie s’était transformée en crachin, ce voile fin qui colle aux vêtements sans vraiment mouiller. Les réverbères de la rue de la République diffusaient une lumière orange, presque malade. Philippe marchait devant moi, le col relevé, les mains dans les poches. Je le suivais en serrant le collier défait dans ma paume. Les perles frottant les unes contre les autres faisaient un petit bruit régulier, comme une respiration mécanique.
— Où on va ? ai-je demandé.
— Chez toi. Il faut commencer par ce qu’elle a laissé. Des papiers, des écrits. Des choses que tu n’as peut-être pas vues.
L’appartement de Vaise était à vingt minutes en tram. On l’a fait à pied, sous la bruine, sans parler. Chaque pas résonnait sur le trottoir humide. Les pentes de la Croix-Rousse se dessinaient au loin, les fenêtres allumées dessinaient des carrés jaunes dans la nuit. J’ai pensé à ma mère qui avait grimpé ces mêmes pentes, des années plus tôt, avec un bébé dans chaque bras. Comment on survit à ça ? Comment on élève seule deux enfants en pleine rupture, sans aide, sans argent ? Et comment on en perd un en chemin ?
On est arrivés rue de la Claire. La façade n’avait pas changé. Crépie sale, boîtes aux lettres cabossées, interphone en panne depuis 2015. J’ai poussé la porte du hall en m’aidant de l’épaule, comme toujours. Philippe a hésité sur le seuil. Il regardait l’escalier étroit, la minuterie qui grésillait, les odeurs de chou et de vieille moquette. Je l’ai vu avaler sa salive.
— C’est ici que tu as grandi ?
— Oui.
— Pardon, a-t-il répété. Pardon de n’avoir jamais monté ces marches.
Je n’ai pas répondu. La pitié me fatiguait. Je voulais des réponses, pas des regrets. J’ai grimpé les trois étages quatre à quatre, la clé déjà à la main. La porte de l’appartement grinçait comme au premier jour. À l’intérieur, rien n’avait bougé depuis l’enterrement. La vaisselle du petit-déjeuner était restée sur l’égouttoir. Une tasse avec un reste de café refroidi. Le plaid de ma mère plié sur l’accoudoir du canapé. Son odeur flottait encore, un mélange de lessive et d’eau de Cologne bon marché.
Philippe est entré lentement, comme on entre dans une église. Il a effleuré le mur du couloir, a regardé les photos encadrées sur la commode. Que des photos de moi, à tous les âges. Lui, n’apparaissait nulle part. Julie non plus.
— Les papiers de ta mère, tu les as rangés ?
— Dans sa chambre. La commode du bas.
Je l’ai conduit dans la petite pièce qui donnait sur la cour. Le lit était fait, l’oreiller encore creusé de sa tête. Une boîte à chaussures était posée sur la table de nuit, fermée par un élastique. Je l’avais vue cent fois sans jamais l’ouvrir. Ma mère disait que c’était des vieux comptes, des papiers sans importance. Quand elle est morte, je n’avais pas eu le courage. Aujourd’hui non plus, mais je n’avais pas le choix.
J’ai tiré l’élastique, soulevé le couvercle. Des enveloppes jaunies, des relevés de la CAF, des ordonnances périmées. Et tout au fond, un carnet à spirale, petit, avec une couverture en tissu délavé. Je l’ai reconnu. Elle l’appelait son cahier de comptes, mais elle n’y notait jamais rien devant moi.
Je l’ai ouvert. Les premières pages étaient des listes de courses, des chiffres griffonnés. Puis, après une dizaine de pages, une écriture plus serrée, plus tremblée, comme si elle avait écrit vite ou dans le noir.
« Je n’arrive plus à les nourrir tous les deux. Ce soir, j’ai pleuré dans la cuisine. Julie est plus frêle que Julien. Elle pleure sans bruit, ça me brise. Le médecin de la PMI a dit qu’il fallait l’hospitaliser. J’ai pas d’argent pour la clinique. La Sécurité Sociale rembourse rien. J’ai peur. »
J’ai lu le passage à voix haute. Philippe s’est assis au bord du lit, le visage défait. J’ai tourné les pages suivantes.
« Une assistante sociale est passée. Elle m’a parlé d’une famille d’accueil temporaire, une famille bien à Lyon, qui pourrait prendre Julie le temps que je me remette sur pieds. Juste quelques mois, elle a dit. J’ai dit oui. Mon Dieu, j’ai dit oui. »
Mon doigt tremblait sur le papier. J’ai tourné encore. Les mots devenaient moins nets, comme si l’encre s’était mêlée d’eau, ou de larmes.
« Je suis allée la voir une fois. Une seule. La maison était belle, dans le sixième arrondissement, avec un jardin. Julie semblait propre, nourrie, calme. Mais elle m’a regardée comme une inconnue. Je n’ai pas supporté. Je me suis dit que si je revenais, je la détruirais. Après, la famille a demandé l’adoption. Ils ont dit que je l’avais abandonnée. Le juge a suivi. J’ai rien pu faire. »
J’ai senti mes jambes se vider. Philippe respirait bruyamment à côté de moi. J’ai tourné la dernière page écrite. Une seule phrase, répétée trois fois, comme une litanie :
« Je ne leur ai jamais dit pour le garçon. Je ne pouvais pas perdre les deux. Pardon. Pardon. Pardon. »
Le silence est retombé, plus lourd que jamais. Ma mère n’avait pas perdu Julie dans un accident. Elle l’avait donnée, puis laissée. Parce qu’elle crevait de faim. Parce que le système l’avait broyée. Et elle avait gardé le secret enfoui vingt-deux ans, jusqu’à son dernier souffle.
Philippe a pris le carnet entre ses mains. Il a lu chaque mot. Ses épaules se sont mises à trembler. Il n’a pas pleuré tout de suite. Il a simplement posé le cahier sur le lit, à la place où dormait ma mère, et il a dit d’une voix hachée :
— On va la retrouver. Julie. Ta sœur. Je t’ai perdu une fois, mais elle, ce sera pas deux.
Je l’ai cru. Pas parce qu’il avait de l’argent ou de l’influence. Mais parce qu’au fond de ses yeux, je reconnaissais la même rage que la mienne. Celle des gens qui ont perdu la moitié de leur vie sans qu’on leur laisse le choix. Je me suis assis à côté de lui, sur le lit défait, et j’ai serré les perles contre moi en pensant à cette sœur inconnue qui ne savait même pas que j’existais.
PARTIE 4
Le lendemain, la brume s’était levée sur Lyon mais pas dans ma tête. J’avais dormi deux heures, assis contre le canapé, le carnet de ma mère ouvert sur les genoux. Philippe était resté dans l’appartement toute la nuit. Il n’avait pas fermé l’œil non plus. Au matin, il avait appelé un avocat spécialisé, un certain Maître Giraud, qui avait poussé la porte vers neuf heures avec une sacoche pleine de formulaires. En deux heures, il avait retrouvé la trace du dossier de placement. Une famille d’accueil devenue adoptive, domiciliée cours Lafayette, dans le sixième arrondissement. Le quartier des avenues larges, des portes cochères en chêne, des balcons filants. L’autre côté du fleuve. L’autre vie.
Philippe m’a proposé d’y aller seul. J’ai refusé d’un regard. On a pris sa voiture, une berline grise garée dans le parking souterrain de la bijouterie. Il conduisait lentement, les mains crispées sur le volant, le visage tourné vers le pare-brise sans rien voir. On a franchi le pont Morand. Le Rhône était jaune ce matin-là, chargé de pluies récentes. Sur la rive droite, tout était plus propre, plus silencieux. Moi j’avais toujours vécu rive gauche, côté pentes, côté ruelles. Là-bas, les murs sentent la pierre humide et les poubelles restent longtemps sur le trottoir. Ici, on entendait presque le bruit des cuillères en argent sur les tasses de porcelaine.
On s’est garés devant le 84. Une façade haussmannienne, hautaine et calme. L’interphone brillait, avec des noms gravés sur cartouche. « Famille Delaunay ». C’était ça, le nom sous lequel Julie avait grandi. Pas Morel. Delaunay. J’ai appuyé sur le bouton. Une voix de femme a grésillé.
— Oui ?
— On est venus pour Julie. C’est à propos de sa mère.
Long silence. Puis un déclic. La lourde porte de l’immeuble s’est ouverte. On a monté l’escalier à tapis rouge, un étage, deux étages. L’ascenseur était trop étroit pour nos trois angoisses. Troisième étage, porte gauche. Elle était entrouverte.
Une femme se tenait dans l’embrasure, la soixantaine, tailleur marine, collier discret. Elle m’a regardé avec une méfiance froide, puis ses yeux se sont posés sur Philippe. Il s’est présenté, très bas, en déclinant son nom. Elle a blêmi. Elle savait. Peut-être pas tout, mais assez pour ne pas nous claquer la porte.
— Mon mari n’est pas là, a-t-elle dit en reculant dans le couloir. Entrez. Mais s’il vous plaît, ne faites pas de mal à ma fille.
Sa fille. Ces mots m’ont vrillé l’estomac. Philippe a hoché la tête. On est entrés dans un appartement clair, hauts plafonds, moulures, parquet qui craque avec élégance. Rien à voir avec le lino de Vaise. Une odeur de thé flottait, et de papier ancien. Madame Delaunay nous a fait asseoir dans un salon aux rideaux crème. Je n’ai pas pu. Je suis resté debout, le dos collé à la cheminée en marbre.
— Julie ne sait rien, a-t-elle commencé en croisant les doigts. Nous ne lui avons jamais parlé de… de l’autre enfant.
— Elle ne sait pas qu’elle a un jumeau ? a demandé Philippe d’une voix sourde.
— Non. On ne nous l’avait jamais dit non plus. Quand nous l’avons accueillie, le dossier de la DDASS mentionnait une petite fille unique, abandonnée pour raisons économiques. Rien d’autre. On a appris pour le garçon quand l’avocat a téléphoné ce matin. C’est… effroyable.
Elle avait dit « effroyable » avec une sincérité brutale. Elle a sorti un mouchoir de sa manche. Je l’ai à peine regardée. Mon regard balayait les meubles, les cadres photo. Sur le buffet, il y avait une série de portraits. Une petite fille blonde sur un poney. Une adolescente devant la bibliothèque du parc de la Tête d’Or. Une jeune femme diplômée, robe noire et sourire calme. Et sur chaque visage, cette tache près de l’oreille, mon croissant de naissance. J’étais en train de regarder ma sœur vivre sans moi, en images, sur un meuble ciré.
Un bruit de porte a interrompu le silence. Une voix légère a appelé depuis l’entrée.
— Maman ? J’ai oublié mes clés, tu peux me passer mon écharpe bleue ?
Mes jambes ont cessé de fonctionner. J’ai vu Madame Delaunay se lever, affolée, bredouiller qu’elle devait la préparer. Trop tard. Une jeune femme est apparue dans l’embrasure du salon, son écharpe déjà à la main. Elle s’est figée en nous voyant. Elle portait un jean brut, un pull vert, des bottines à lacets. Ses cheveux châtains tombaient sur ses épaules avec la même ondulation que les miens. Ses yeux, noisette piqués de vert, se sont écarquillés. Elle m’a regardé. Je l’ai regardée. Et pendant cinq secondes, le temps s’est suspendu.
— Qui… a-t-elle commencé.
Puis elle a vu mon visage. Mon visage qui était le sien, mais masculin. La mâchoire un peu plus large, le nez pareil, les sourcils pareils. Et ce croissant de naissance que j’avais gardé depuis le berceau, et qui se reflétait maintenant sur la tempe de cette inconnue.
— Je m’appelle Julien, j’ai dit. Je suis ton frère. Jumeau.
Elle a éclaté de rire. Pas un rire joyeux. Un rire court, nerveux, le réflexe d’un esprit qui refuse une information impossible. Elle s’est tournée vers sa mère adoptive.
— Maman, c’est une blague ? Tu me fais une caméra cachée ?
Madame Delaunay a fondu en larmes. Un chagrin sec, retenu depuis trop longtemps. Julie — ma sœur — a regardé cette femme qu’elle appelait maman sangloter sans pouvoir parler, puis elle a reporté son regard sur Philippe, qui s’était levé, les mains agrippées au dossier de sa chaise. Et enfin sur moi, ce garçon mal fagoté venu de Vaise, avec le même visage qu’elle.
— Jumeau, a-t-elle répété, cette fois sans rire. Mais je suis fille unique. J’ai toujours été fille unique.
Elle le disait avec une colère montante, une rage qui ne savait pas encore où se poser. J’ai sorti la photo de ma poche, celle des deux nouveau-nés, Julie et Julien. Je la lui ai tendue. Ses doigts tremblaient comme s’ils tenaient une preuve à charge. Elle a fixé le cliché, les deux bébés, l’infirmière, notre mère. Dehors, une ambulance est passée, la sirène a déchiré le silence du salon. Elle a retourné la photo. Elle a lu l’inscription à l’encre violette, à voix basse, comme si elle apprenait une langue étrangère :
— Juin 2004. Julie et Julien. Nos trésors.
Le cadre a failli tomber. Elle s’est rattrapée au buffet. Son corps était secoué, pas par les sanglots, mais par un tremblement intérieur, une faille qui s’ouvrait sous ses pieds. Je me suis avancé malgré moi. Elle a levé une main devant elle, pour me stopper. Pas d’hostilité. Juste une protection instinctive. Le monde autour d’elle venait de se fissurer.
— Elle m’a abandonnée, a-t-elle soufflé. C’est ça ? La femme qui nous a mis au monde, elle m’a donnée. Et toi, elle t’a gardé.
Je n’ai pas nié. Je ne pouvais pas. J’ai simplement dit :
— Elle n’avait plus de quoi te nourrir. Elle a cru que tu serais mieux ici.
— Mieux ? a rugi Julie. J’ai passé des nuits à me demander pourquoi on m’avait laissée. Pourquoi je ne valais pas la peine d’être gardée. Et maintenant, tu arrives avec ta photo, ton visage, et tu me dis que j’avais un frère, que j’avais une mère qui s’appelait Claire, et que personne n’a jamais jugé bon de me prévenir ?
Sa voix s’était brisée sur le prénom de notre mère. Madame Delaunay a tenté de la prendre dans ses bras. Julie s’est dégagée, doucement mais fermement. Elle s’est tournée vers Philippe, qui n’avait pas encore prononcé un mot depuis qu’elle était entrée.
— Et vous, qui êtes-vous ?
Philippe a ouvert la bouche. Aucun son n’est sorti. Il a dû s’y reprendre à deux fois, comme un acteur qui a oublié son texte. Puis il a dit, d’une voix déchirée :
— Je suis votre père. Et j’ai passé vingt-deux ans à chercher sans savoir que vous existiez.
Julie a vacillé. Elle s’est retenue au chambranle de la porte. Elle nous regardait tous, un par un, comme si nous étions les pièces d’un puzzle qu’on venait de jeter en vrac sur le parquet. Son père. Son jumeau. Sa mère morte sans explication. En une poignée de minutes, toute son histoire venait de s’effondrer, et il fallait en reconstruire une nouvelle avec des mots qui brûlaient les doigts.
Elle s’est approchée de moi. Très près. Assez pour que je voie le minuscule croissant rougeaud près de son oreille gauche. Assez pour que je sente son souffle, qui sentait le thé à la menthe. Elle a levé une main, a effleuré ma joue, comme on vérifie qu’un miroir est bien réel. Ses yeux se sont remplis de larmes, mais elle ne les laissait pas tomber. Elle les retenait, par orgueil ou par habitude. Peut-être les deux.
— On a le même menton, a-t-elle murmuré. Le même pli sous l’œil. Toi aussi tu fronces les sourcils en parlant.
— C’est de famille, j’ai répondu. Je viens de l’apprendre.
Le silence qui a suivi n’était pas un vide. Il était plein de tout ce qu’on n’avait pas encore le courage de dire. La colère de Julie, la honte de Philippe, mon vertige à moi, et au milieu, l’absence de Claire, encore plus massive que les vivants. Je me suis souvenu de la dernière phrase du carnet : « Je ne pouvais pas perdre les deux. » Elle avait tenu cette promesse sauvage, au prix d’une mutilation secrète.
Philippe a fait un pas. Lui qui avait dirigé une bijouterie pendant trente ans, il tremblait comme un enfant devant cette fille qu’il découvrait adulte.
— Je ne vous demande pas de me pardonner, a-t-il dit. Mais je suis là. Enfin. Si vous acceptez.
Julie n’a pas répondu tout de suite. Elle a détaché son regard de mon visage, l’a posé sur cet homme en costume fripé, aux yeux rouges, qui pleurait sans bruit dans son salon d’adoption. Elle a respiré un grand coup, comme avant de plonger.
— Je ne sais pas qui vous êtes, a-t-elle répliqué. Ni qui tu es, toi, ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Mais je veux des réponses. Toutes. Maintenant.
Je me suis assis. Elle aussi. La table de salon nous séparait, mais pour la première fois depuis vingt-deux ans, on se faisait face. La vérité était entamée, et plus rien ne pourrait l’arrêter.
PARTIE 5
Julie s’est assise en face de moi, les mains à plat sur la table de salon. Philippe est resté debout près de la cheminée, comme s’il n’osait pas prendre une place qui ne lui appartenait pas encore. Madame Delaunay s’est discrètement retirée dans la cuisine. On a entendu le bruit d’une bouilloire, puis plus rien. Elle nous laissait l’espace. Peut-être le seul cadeau qu’elle pouvait encore faire.
J’ai tout raconté. Depuis le début. La bijouterie, le collier posé sur le comptoir, la médaille cachée, la photo pliée, le carnet dans la boîte à chaussures. Chaque mot que j’avais lu la veille, chaque phrase écrite par notre mère, je les ai restitués. Julie écoutait sans bouger, le regard fixé sur un point invisible de la nappe. Parfois sa mâchoire se crispait. Parfois ses doigts se serraient. Mais elle ne m’a pas interrompu.
Quand je suis arrivé au passage où Claire décrivait son impuissance, sa décision de confier Julie à une famille d’accueil, ma sœur a fermé les yeux. Ses paupières tremblaient. Elle les a gardées closes un long moment. Puis elle les a rouverts, et dedans, il y avait moins de colère que de douleur. Une douleur neuve, crue, qui n’avait pas encore trouvé sa forme.
— Elle m’a abandonnée, a-t-elle répété, mais sa voix n’était plus la même.
Plus basse. Plus lente. Comme si le mot venait de changer de sens en traversant sa poitrine. J’ai sorti le carnet de ma poche. La couverture en tissu était encore plus délavée après ces vingt-quatre heures passées contre moi. Je l’ai posé sur la table.
— Elle n’a jamais arrêté de penser à toi, j’ai dit. Toute sa vie, elle a porté cette décision comme une brûlure. Elle en parlait jamais. Mais ce carnet, c’est une lettre qu’elle t’a écrite sans oser te l’envoyer.
Julie a pris le carnet. Ses doigts ont caressé la couverture usée. Elle l’a ouvert à la première page écrite. Elle a lu. Longtemps. Les lèvres entrouvertes, les yeux qui sautaient d’une ligne à l’autre. Philippe n’osait pas parler. Moi non plus. Le tic-tac d’une pendule ancienne martelait le silence.
Au bout d’un temps qui m’a paru interminable, Julie a refermé le carnet. Elle l’a posé délicatement sur ses genoux, comme un objet fragile qui aurait traversé un naufrage. Elle a levé la tête vers moi.
— Toi, tu as grandi avec elle, a-t-elle dit. Tu l’as vue tous les jours. Tu l’as entendue respirer, parler, tousser, rire peut-être. Moi je n’ai rien eu de tout ça.
Sa voix s’est brisée sur le dernier mot. Une larme a coulé, une seule, qu’elle a essuyée d’un geste vif. Je n’ai pas essayé de la consoler. Je ne savais pas comment faire avec une sœur. Je ne savais même pas si j’avais le droit.
— C’était pas une vie facile, j’ai répondu. On a manqué de tout. Elle tricotait des pulls avec des restes de laine. Elle comptait les pièces pour le chauffage. Elle pleurait la nuit, des fois. Je l’entendais depuis ma chambre. Mais elle t’a pas oubliée une seule seconde. Jamais.
— Comment tu peux en être sûr ?
J’ai repris le carnet, je l’ai rouvert à la dernière page. Celle où elle avait écrit « Pardon » trois fois. Juste en dessous, il y avait une petite poche cousue dans la couverture, que je n’avais pas remarquée la veille. Je l’ai ouverte. À l’intérieur, un minuscule mouchoir brodé, jauni par le temps. Et une mèche de cheveux, très fins, très clairs, attachés par un fil bleu.
— Elle a gardé ça, j’ai murmuré. Pendant vingt-deux ans. C’est toi, je crois.
Julie a pris la mèche entre ses doigts. Elle l’a regardée de près, ce petit rien de sa propre enfance que notre mère avait conservé comme un trésor caché. Ses épaules se sont mises à trembler. Cette fois, elle n’a pas retenu les larmes. Elles ont coulé sans bruit, en rigoles parallèles, jusqu’au menton. Philippe s’est avancé. Il a fait deux pas hésitants. Julie n’a pas reculé. Il s’est agenouillé à côté de sa chaise, le genou sur le parquet ciré, le pantalon de costume qui prenait la poussière. Il ne ressemblait plus à rien qu’à un père.
— Je ne peux pas rattraper le temps, a-t-il dit d’une voix rauque. Ni pour toi, ni pour ton frère. Mais à partir d’aujourd’hui, si tu le veux, je ne vous quitte plus. Ni l’un, ni l’autre.
Julie l’a regardé. Ce visage qu’elle n’avait jamais vu, ces yeux qui étaient les nôtres, ce front large et ces mains épaisses de bijoutier. Elle a posé une main sur la sienne. Juste un instant. Comme on effleure une portée de piano sans encore jouer de note.
— Je ne vous appelle pas papa, a-t-elle dit. Pas tout de suite. Je ne sais même pas comment on fait.
— On a le temps, a soufflé Philippe. Tout le temps.
Le silence qui a suivi était différent. Moins tendu. Plus respirable. Madame Delaunay est revenue avec un plateau, des tasses de thé fumantes. Elle avait les yeux rouges, mais elle souriait un peu. Un sourire fragile, plein de crainte, comme quelqu’un qui redoute de perdre une place. Julie s’est levée, a pris le plateau, l’a posé sur la table. Elle a servi le thé. Un geste simple, quotidien, presque banal. Mais c’était le premier geste qu’on faisait tous les quatre, ensemble, autour de cette table.
— Je m’appelle Julie Delaunay, a-t-elle dit en reposant la théière. Enfin, Julie Morel maintenant, je suppose ? Je ne sais même plus comment je m’appelle.
— Tu t’appelles comme tu veux, a dit Philippe. Julie, c’est déjà beaucoup. Le reste, c’est des papiers.
Elle a eu un demi-sourire. Le premier depuis son entrée dans le salon. Je l’ai reconnu. C’était le même que moi, celui qui monte plus à gauche qu’à droite. Un sourire de famille.
On est restés ainsi une heure, peut-être deux. Le thé a refroidi dans les tasses sans qu’on y touche. Julie a posé des questions sur notre mère. Pas des questions faciles. Elle voulait savoir comment elle riait, ce qu’elle cuisinait, si elle chantait en faisant la vaisselle. Je répondais comme je pouvais, en fouillant dans mes souvenirs. Je lui ai dit que Claire aimait la chanson française, les vieux disques de Brel et de Barbara. Qu’elle faisait des crêpes le dimanche, même quand il n’y avait que de la farine et de l’eau. Qu’elle avait une cicatrice au poignet, une brûlure ancienne, et qu’elle refusait d’en parler.
— J’ai la même, a dit Julie en relevant sa manche. Je me suis toujours demandé d’où elle venait.
Elle m’a montré la marque. Une petite tache blanche, irrégulière, sur l’intérieur du poignet droit. Moi aussi je l’avais. Bébés, on avait attrapé le fer à repasser ensemble, en rampant vers la table. Ma mère m’en avait parlé une fois, vite, sans détails. Elle avait eu trop peur pour en faire une anecdote.
Ce détail, cette cicatrice commune sur nos deux poignets, a fait basculer quelque chose. Julie a regardé sa peau, puis la mienne. Elle a posé son avant-bras contre le mien. Les deux marques se faisaient face, presque symétriques. Un fou rire nerveux l’a prise, le rire de ceux qui réalisent l’absurde de la vie. J’ai ri aussi. Philippe nous regardait, incrédule, les yeux encore humides mais un sourire tremblant aux lèvres.
Deux jours plus tard, on est allés au cimetière tous les trois. Le caveau de Claire se trouvait dans la partie haute de la Guillotière, une dalle sobre que j’avais fait graver avec le peu d’argent qui restait. Julie a déposé le collier de perles sur la pierre. Pas pour l’enterrer. Pour le montrer à notre mère, une dernière fois. Philippe se tenait un peu en retrait, les mains jointes devant lui. Il n’a pas prié. Il a simplement dit merci. Je ne sais pas à qui.
Le vent s’est levé sur les tombes. Les feuilles des platanes tourbillonnaient entre les allées. Julie a glissé sa main dans la mienne. Sans la regarder, j’ai serré ses doigts. On n’avait pas grandi ensemble, on ne savait presque rien l’un de l’autre. Mais dans ce cimetière froid, sous le ciel gris de Lyon, on était debout côte à côte. Un frère, une sœur. Une famille qui ne commençait pas par le passé, mais par ce moment-là.
Philippe a fini par s’approcher. Il a posé une main sur l’épaule de Julie, une main sur la mienne. Le vent soufflait plus fort. Les perles du collier ont cliqueté doucement sur la pierre. Il ne disait rien. Il n’avait plus besoin de mots. Sa présence suffisait, enfin, après vingt-deux ans d’absence.
— Et maintenant ? a demandé Julie en relevant son col.
— Maintenant on vit, j’ai répondu. C’est ce qu’elle aurait voulu.
Elle a hoché la tête. Philippe a respiré profondément, le torse gonflé d’un air qu’il retenait depuis trop longtemps. On a quitté le cimetière en marchant lentement, sans se presser. Le collier est resté sur la tombe, brillant sous la lumière pâle. Il ne valait pas grand-chose aux yeux d’un expert. Mais pour nous, il venait de reconstruire une histoire entière.
FIN.
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