PARTIE 1

Catherine vit les roses blanches avant même d’apercevoir la femme.

Elles étaient là, posées contre la pierre tombale grise, fraîches et lourdes de gouttelettes qui scintillaient encore sous le soleil de plomb. Des roses qui ne venaient pas d’ici. Pas de ce coin de Provence où la terre est sèche comme du carton et où les seuls bouquets qu’on trouve sont des brassées de lavande sauvage ou de coquelicots fanés ramassés au bord de la départementale.

Le problème, c’est que personne ne venait jamais sur cette tombe.

Personne sauf elle. Depuis trois longues années, Catherine se rendait au cimetière du village chaque quinzième jour du mois. Elle astiquait la pierre de Mathieu avec un vieux torchon humide, elle arrachait les herbes folles que le mistral s’amusait à planter dans les fissures de la terre craquelée, et elle restait là, debout, silencieuse, enveloppée dans un chagrin qui ne la quittait plus jamais vraiment. Mais aujourd’hui, en approchant du carré des cyprès, elle vit une silhouette agenouillée devant la croix.

Une jeune femme.

L’inconnue portait des vêtements qui n’appartenaient pas à ce village perché et oublié des Alpilles. Pas de robe à fleurs en coton froissé ni de sandales de marché. Non. Elle portait une robe crème qui tombait comme un voile de brume sur la poussière, une coupe sobre mais qui devait coûter le prix d’un loyer parisien. Ses chaussures étaient fines, en cuir souple, maculées maintenant de la terre rouge du chemin.

Accroché à sa jambe, se tenait un petit garçon.

Il avait trois ans, peut-être quatre. Catherine n’était pas très douée pour l’âge des enfants modernes, elle qui n’avait élevé que Mathieu et les poules du jardin. Mais ce qu’elle vit figea le sang dans ses veines. L’enfant leva les yeux vers la croix et, dans le soleil de midi, Catherine reconnut ce regard.

C’étaient les yeux de Mathieu.

Noirs et profonds, avec cette étincelle de malice cachée qui promettait des bêtises et des éclats de rire. Des yeux qu’elle avait vus s’ouvrir pour la première fois il y a trente-deux ans dans la clinique d’Avignon. Des yeux qu’elle avait fermés pour la dernière fois sur une photo de la morgue, parce qu’on ne l’avait pas laissée voir le corps en vrai. Le cercueil était scellé. Un accident de chantier, avait dit la gendarmerie. Une chute de quinze mètres. Rien à faire.

La femme n’avait pas entendu Catherine approcher.

Elle pleurait en silence, la main posée à plat sur la terre meuble comme si elle cherchait à attraper quelque chose sous la surface. Ses épaules tremblaient sous l’étoffe légère de sa robe, et ses doigts griffaient la poussière avec une douceur désespérée.

Catherine s’arrêta à cinq pas.

— Qui êtes-vous ?

Sa voix était plus dure qu’elle ne l’aurait voulu. Mais son cœur battait si fort contre ses côtes qu’elle avait l’impression que le mistral lui-même s’engouffrait dans sa poitrine.

La femme sursauta. Elle tourna la tête si vite que ses cheveux blonds cendrés balayèrent l’air sec. Ses yeux étaient rouges, gonflés par des heures de larmes. Elle était belle, jeune, vingt-cinq ans tout au plus, mais elle portait sur le visage une tristesse si lourde qu’elle en paraissait presque vieille.

— Je… je suis désolée, madame, bafouilla-t-elle en se relevant maladroitement, essuyant ses joues d’un revers de main. Je ne pensais pas que quelqu’un viendrait.

— Je viens tous les mois, répondit Catherine sans bouger d’un millimètre. Depuis trois ans. Tous les quinze du mois. Et en trois ans, je n’ai jamais vu personne. Pas une âme. Alors je vous repose la question : qui êtes-vous ?

Le silence qui suivit fut plus bruyant que les cigales qui crissaient dans les pins parasols au-dessus de leurs têtes. La jeune femme ouvrit la bouche, la referma. Ses lèvres tremblaient.

— Je… Oui. Oui, je le connaissais.

Catherine sentit son estomac se nouer. Elle détailla l’inconnue des pieds à la tête. Le sac à main en cuir grainé, les ongles manucurés, le collier fin en or blanc qui brillait sous le col de la robe. Cette femme n’appartenait pas au monde de Mathieu. Mathieu, c’était les chantiers, le placo, la poussière de plâtre incrustée sous les ongles et les casse-croûte au saucisson sur un parpaing avec les collègues. Mathieu, c’était un gamin du village qui avait arrêté l’école à seize ans pour aider sa mère à payer les factures de la Sécurité Sociale qui ne remboursait pas tout. Alors comment une créature pareille, sortie tout droit d’un magazine ou d’un bureau du quartier de l’Opéra à Paris, pouvait-elle connaître son fils ?

Mais la jeune femme n’eut pas besoin d’expliquer quoi que ce soit.

Parce qu’à cet instant précis, le petit garçon lâcha la jambe de sa mère et fit deux pas maladroits vers la tombe. Il se pencha, posa sa petite main potelée sur les lettres gravées dans la pierre — *Mathieu Morel, 1992-2021, Que Dieu l’accueille dans Sa lumière* — et dit d’une voix claire et perçante, cette voix que les enfants utilisent pour énoncer les vérités qu’ils ne comprennent pas encore tout à fait :

— Maman, c’est là qu’il dort, mon papa ?

Le monde s’arrêta de tourner.

Catherine entendit le seau en plastique qu’elle tenait glisser de ses doigts. Il heurta le sol avec un bruit sourd, l’eau qu’elle apportait pour nettoyer la pierre se répandit sur la terre assoiffée, bue en une seconde par le sol aride du cimetière. Mais elle ne regarda pas l’eau. Ses yeux étaient vissés sur l’enfant.

Elle fixa ces iris noirs. Cette manière de plisser les paupières à cause du soleil. Cette fossette unique sur la joue gauche.

C’était Mathieu.

Pas juste une ressemblance. Pas juste une coïncidence. C’était le portrait craché de l’enfant qu’elle avait élevé, une réplique miniature de la seule personne qui avait donné un sens à sa vie de galères et de petits boulots.

— Qu’est-ce que cet enfant vient de dire ? murmura Catherine.

Sa voix n’était plus dure. Elle n’était plus qu’un filet ténu, une brindille prête à se briser sous le vent.

La jeune femme attrapa le garçon et le souleva dans ses bras avec une brusquerie paniquée. Ses yeux, rouges de chagrin un instant plus tôt, étaient maintenant écarquillés par une peur animale. Une peur qui semblait la ronger de l’intérieur depuis bien plus longtemps que cette simple matinée.

— Ce n’est pas ce que vous croyez. Il faut qu’on y aille. Je vous en prie, on n’aurait jamais dû venir.

— Comment ça, ce n’est pas ce que je crois ? répliqua Catherine en faisant un pas en avant, la main tendue instinctivement vers l’enfant. Ce petit vient d’appeler mon fils « papa ». Expliquez-moi. Tout de suite. Je suis sa mère.

La jeune femme recula, serrant le garçon contre sa poitrine comme si Catherine était un danger.

— Je ne peux pas. Vous ne comprenez pas. Si ma famille apprend que je suis venue ici…

— Votre famille ? coupa Catherine. Et la mienne, alors ? Moi, je n’ai plus personne. Mon fils est sous cette pierre depuis trois ans et personne n’est jamais venu me dire qu’il avait un enfant. Personne ! Vous arrivez ici avec vos roses de luxe et vos secrets, et vous voulez repartir comme une voleuse ?

La jeune femme tourna les talons et se mit à marcher vite, presque à courir, vers la sortie du cimetière. Ses chaussures fines dérapaient sur les gravillons brûlants. Le petit garçon, ballotté par la course, regardait par-dessus l’épaule de sa mère, ses grands yeux noirs pleins d’incompréhension.

— Attendez ! cria Catherine. Ne partez pas avec lui !

Elle voulut les suivre, mais ses jambes de soixante-deux ans ne pouvaient pas rivaliser avec la peur et la jeunesse. Ses sandales usées butaient contre les racines des vieux oliviers qui bordaient l’allée. Elle trébucha, se rattrapa à une pierre tombale voisine, le souffle court.

Et c’est là qu’elle le vit.

Le petit garçon, effrayé par les cris, leva sa main droite vers son cou. Ses doigts potelés se refermèrent sur un tissu imaginaire. Il tira vers le bas, exactement comme on desserre une cravate trop serrée ou… un foulard.

Un bandana.

Catherine s’immobilisa net.

Ses jambes se transformèrent en flanelle. Elle dut s’appuyer lourdement contre le tronc rugueux d’un cyprès pour ne pas tomber à genoux dans la poussière.

Ce geste.

Ce geste précis de la main droite, les doigts qui pincent le tissu au niveau de la pomme d’Adam et qui tirent d’un coup sec vers le bas. Ce n’était pas un tic ordinaire. Ce n’était pas un truc qu’on apprend dans une cour de récréation ou devant la télé. C’était le geste de Mathieu. Son tic à lui. Ce mouvement compulsif qu’il faisait depuis l’âge de six ans, chaque fois qu’il était nerveux, contrarié ou plongé dans ses pensées. Le premier jour où il était rentré de l’école primaire avec ce petit morceau de tissu rouge noué autour du cou, imitant les grands du collège, il avait attrapé le nœud et avait tiré dessus en faisant une grimace. « Ça me gratte, Maman. » Et depuis, il n’avait jamais arrêté. Même adulte, sur les échafaudages des chantiers du quartier de la Confluence à Lyon ou sur les toits des immeubles haussmanniens en rénovation à Paris, il portait toujours un bandana autour du cou. Et il tirait toujours dessus.

Personne n’avait pu apprendre ça à ce gamin.

Personne.

Parce que les seules personnes au monde qui connaissaient ce geste étaient soit mortes, soit en train de regarder un bout de Mathieu s’enfuir dans les bras d’une inconnue vers un SUV noir garé devant l’entrée du cimetière.

Le moteur vrombit. Un bruit feutré, puissant, luxueux. Un véhicule qui ne passait jamais dans ce village où les retraités roulaient en vieille Clio ou en fourgonnette cabossée.

Le portail automatique du véhicule se referma dans un claquement sourd. Un nuage de poussière ocre s’éleva de la route de terre et retomba lentement, comme un linceul, sur le bas-côté.

Catherine resta là.

Debout.

Seule.

Le mistral s’engouffra dans l’allée du cimetière, faisant bruisser les feuilles dures des chênes verts. Il sécha les larmes sur ses joues avant même qu’elles n’atteignent son menton. Mais ce n’étaient pas des larmes de tristesse.

Pas exactement.

Pour la première fois depuis mille quatre-vingt-quinze jours, le silence du cimetière ne lui sembla pas vide. Il était chargé. Lourd. Plein de questions qui n’existaient pas une heure plus tôt.

Elle finit par se baisser pour ramasser son seau vide. Ses doigts tremblaient encore. Elle récupéra le bouquet de fleurs sauvages qu’elle avait cueilli le matin même sur le bord du chemin de la garrigue. Des immortelles jaunes, un brin de thym, deux ou trois coquelicots rabougris. Elle les posa délicatement sur la tombe, juste à côté des roses blanches de l’inconnue.

Ses fleurs à elle paraissaient ridicules. Minables. Fanées avant même d’avoir vécu.

Mais elles venaient de la terre que Mathieu avait foulée. De la colline où il jouait enfant.

Catherine n’avait jamais eu honte de sa pauvreté. Jamais. Même quand les factures s’accumulaient sur le buffet de la cuisine, même quand le toit du mas fuyait les soirs d’orage cévenol. Mais aujourd’hui, face à ces roses grasses et arrogantes, elle se sentit nue.

Pas pauvre.

Ignorante.

Il y avait un chapitre entier de la vie de son fils qu’elle ne connaissait pas. Un chapitre avec des femmes en robe de soie et des enfants aux yeux noirs. Et ce chapitre venait de lui claquer la portière au nez sans même lui laisser le temps de lire la première page.

Elle rentra au mas à pied.

Deux kilomètres le long du chemin caillouteux qui serpentait entre les vignes et les oliviers centenaires. Le soleil tapait dur sur sa nuque. Ses poules se précipitèrent vers elle en caquetant quand elle poussa le portail rouillé, mais elle ne les vit même pas.

Elle s’assit sur la marche en pierre devant la porte d’entrée, son sac en toile sur les genoux, et elle fixa l’horizon. Les Alpilles se découpaient, bleutées, écrasées de chaleur.

C’est là que Lucien la trouva.

Lucien était le voisin. Pas le voisin comme à la ville, avec une haie de thuyas et des bonjours polis. Lucien était le genre de voisin qu’on a dans les coins reculés de Provence. Il apparaissait toujours exactement au moment où on avait besoin de lui, sans qu’on ait eu besoin de l’appeler. Soixante-dix-huit ans, le dos voûté par quarante ans de travail dans les vignes, des mains larges comme des battoirs et des yeux gris qui ne rataient rien.

Il traversa la cour en traînant ses sabots de jardin, un pot de miel de sa ruche à la main.

— Eh ben, Catherine, t’as vu le loup ou quoi ? T’es blanche comme un cachet d’aspirine.

Elle lui raconta tout.

La femme. Les roses. L’enfant. Les yeux. Et le geste.

Lucien s’assit à côté d’elle sur la marche, posa le pot de miel entre eux et écouta sans l’interrompre une seule fois. C’était ça, la qualité des vieux de la campagne. Ils savaient écouter. Pas comme les gens de la ville qui coupent la parole pour placer leur propre histoire.

Quand elle eut fini, il se gratta le menton mal rasé.

— Et si tu te trompais, Catherine ? Les yeux, ça se ressemble. Les gestes, des fois, c’est le hasard. Le cœur affamé, il voit des pains partout, même là où y a que des pierres.

Catherine secoua la tête avec une violence qui surprit Lucien.

— Je ne me trompe pas. Ce geste, Lucien. Ce n’est pas un truc qu’on invente. C’est sorti de lui. Je l’ai vu naître ce tic. C’était lui. C’est Mathieu qui vit dans ce petit.

Lucien resta silencieux un long moment. Puis il hocha lentement la tête.

— Ce matin, en allant chercher le pain à la boulangerie, j’ai vu une voiture bizarre garée sur le bas-côté de la vieille route, juste avant le pont. Une grosse allemande, noire, toute propre. Le genre de voiture qui passe pas par ici sauf si quelqu’un s’est paumé en allant à un mariage ou je sais pas trop.

— Pourquoi tu m’as rien dit plus tôt ? s’écria Catherine en se levant d’un bond.

— Parce qu’une bagnole garée, c’est pas un drame, ma pauvre. Mais maintenant que tu dis ça… Le type qui conduisait, il avait une tête de garde du corps. Et la plaque, c’était pas du coin. C’était du côté d’Aix. Ou de Marseille. Un truc dans le 13 en tout cas.

Catherine sentit un déclic se faire dans sa tête.

Aix-en-Provence. Marseille. Les quartiers riches. Les familles qui ont des noms à rallonge et des propriétés avec des portails électriques.

Elle n’avait plus de temps à perdre à pleurer sur une marche. Il fallait qu’elle réfléchisse. Et quand Catherine devait réfléchir, elle n’allait qu’à un seul endroit.

L’église du village.

Enfin, « église » était un bien grand mot. C’était une petite chapelle romane du XIIe siècle, coincée entre la boulangerie et la placette aux platanes. Les murs étaient épais comme la longueur d’un bras, en pierre de taille blonde. À l’intérieur, ça sentait l’encens froid, la cire d’abeille et la poussière des siècles. Il n’y avait pas de bancs sculptés, juste des chaises en plastique blanc dépareillées que la mairie avait données après la dernière kermesse. Il n’y avait pas de vitraux somptueux, juste des fenêtres étroites qui laissaient passer une lumière crue, presque violente.

Mais il y avait le Père François.

Et ça valait toutes les cathédrales de France.

Le Père François était assis dans l’arrière-cour de la cure, sous un figuier centenaire. Il rafistolait le filet du but de foot que les gamins du village avaient encore déchiré. Il avait soixante-dix ans bien sonnés, des mains de paysan plus que de prêtre, noueuses et tannées, et un regard qui vous transperçait l’âme sans effort.

Il avait baptisé Mathieu. Lui avait donné sa première communion. Avait regardé le gamin partir pour la grande ville avec son baluchon et son bandana rouge. Et il avait prononcé l’homélie quand on avait ramené le cercueil fermé.

— Mon Père, il faut que vous m’écoutiez, dit Catherine en se laissant tomber sur une chaise en face de lui.

Le prêtre posa le filet, essuya ses mains pleines de ficelle sur sa soutane usée et enleva ses lunettes.

Il ne dit pas « Assieds-toi ». Il ne dit pas « Je t’écoute ».

Il la regarda, simplement. Avec une présence totale.

Et c’était assez.

Catherine raconta tout pour la deuxième fois de la journée. Quand elle eut terminé, elle attendit le verdict.

Le Père François remit ses lunettes, comme pour mieux discerner une vérité cachée dans l’air vibrant de chaleur. Il soupira.

— Catherine, depuis trois ans, tu parles à une tombe. Tu lui racontes ta journée. Tu lui portes des fleurs. Tu demandes pardon pour des choses qui n’ont pas besoin d’être pardonnées. Je ne t’ai jamais arrêtée parce que parler aux morts, ça ne fait de mal à personne.

Il marqua une pause. Ses yeux gris plongèrent dans ceux de Catherine.

— Mais maintenant, il faut que tu décides. Soit tu continues à parler aux morts. Soit tu vas retrouver les vivants.

Ces mots claquèrent dans l’air chaud comme un coup de fusil.

— Je ne sais même pas où chercher, mon Père. Aix, Marseille, c’est grand. C’est plein de monde.

Le Père François haussa les épaules avec cette bonhomie tranquille des hommes de foi qui savent que le destin fait souvent le travail tout seul.

— Tu sais qu’ils viennent du coin d’Aix ou de la côte. Tu sais qu’ils ont de l’argent, beaucoup d’argent. Tu sais qu’il y a un petit garçon qui ressemble à ton fils. C’est déjà plus que ce que tu savais hier matin.

Il se pencha en avant et posa sa main ridée sur le genou de Catherine.

— Et si tu vas là-bas et qu’ils te claquent la porte au nez comme à une moins que rien ? Tu as accouché seule dans cette bicoque sans chauffage. Tu as enterré ton fils seule. Tu as survécu dans un coin où même les sangliers crèvent de chaud l’été. Et tu vas me dire que t’as peur d’une porte ?

Catherine ne répondit pas.

Elle n’en avait pas besoin.

Ce soir-là, assise à la table en formica de sa cuisine, elle but un café beaucoup trop faible en fixant le buffet en bois massif. Le buffet de sa mère. Celui qui avait traversé les guerres et les déménagements.

Elle se leva, ouvrit le tiroir du haut, celui qui coinçait toujours un peu, et sortit la boîte en métal des biscuits Lu.

Elle compta les billets.

Un par un. Des coupures de dix, de vingt euros. Froissées, usées, pliées en quatre. Le résultat d’années de ménages chez les Parisiens qui venaient passer l’été dans leur maison de vacances. De travaux de couture faits à la veillée. De légumes vendus au marché du samedi.

Il y avait assez pour un billet de train jusqu’à Aix-en-Provence.

Et peut-être deux nuits d’hôtel miteux si elle mangeait peu.

Quant à savoir si elle aurait assez pour rentrer… c’était une question qu’elle confia au bon Dieu et au Père François.

Avant d’aller se coucher sur le vieux lit en fer forgé qui grinçait au moindre mouvement, elle sortit de son sac le foulard rouge. Le bandana délavé de Mathieu. Celui qu’elle avait récupéré dans ses affaires à la morgue, le seul objet personnel qu’on avait bien voulu lui rendre avec son portefeuille vide.

Elle le posa délicatement sur l’oreiller, du côté vide du lit.

Le côté où Mathieu dormait quand il était petit garçon et qu’il avait peur des orages de septembre qui faisaient trembler les vitres du mas.

— Je vais le retrouver, mon fils, murmura-t-elle dans le noir. Je vais retrouver ce petit.

Dehors, la nuit était d’encre. Les cigales s’étaient tues. Le mistral était tombé.

Et pour la première fois depuis trois ans, le silence n’était plus celui du vide. C’était le silence d’avant l’orage. Le silence de quelqu’un qui retient son souffle.

PARTIE 2

Le train de 6h47 pour Aix-en-Provence était presque vide.

Catherine s’installa près de la fenêtre, son sac en toile sur les genoux, et regarda le paysage défiler sans vraiment le voir. La garrigue laissait peu à peu place à des zones pavillonnaires, puis à des immeubles de trois ou quatre étages aux volets clos. Le mistral soufflait encore un peu, soulevant des tourbillons de poussière blanche sur les parkings déserts des zones commerciales.

Elle n’avait jamais pris le train seule de sa vie. Enfin, pas pour aller aussi loin. Quand Mathieu était petit, ils allaient parfois jusqu’à Avignon pour la foire de la Saint-Véran, mais c’était dans le vieux TER qui bringuebalait et s’arrêtait à toutes les gares fantômes de la vallée du Rhône. Ce train-ci était moderne, climatisé, avec des sièges en velours gris et des prises USB. Catherine toucha la prise du bout des doigts sans comprendre à quoi elle pouvait bien servir.

Elle avait faim mais elle ne voulait pas entamer le casse-croûte tout de suite. Dans le papier aluminium, il y avait deux tranches de pain de campagne, un bout de fromage de chèvre un peu sec et une poignée d’olives noires. Les restes de la semaine. Elle se retint. Il fallait que ça tienne. Elle ne savait pas combien de temps elle resterait là-bas.

Le train entra en gare d’Aix avec vingt minutes de retard.

Catherine descendit sur le quai, serrant son sac contre sa poitrine comme une bouée de sauvetage. L’air était différent ici. Moins sec que dans les Alpilles, plus chargé d’odeurs de pots d’échappement, de boulangeries industrielles, de parfums mélangés. La gare était un fourmillement de gens pressés, de valises à roulettes, d’annonces crachotées par des haut-parleurs nasillards. Personne ne la regardait. Personne ne lui disait bonjour. Elle qui avait l’habitude de saluer chaque visage croisé sur le chemin du marché se sentit soudain incroyablement seule au milieu de la foule.

Elle trouva un plan de la ville punaisé près des toilettes publiques. Ses yeux fatigués cherchèrent un nom, une adresse, n’importe quoi qui puisse la guider. Elle n’avait qu’un seul indice : une voiture noire immatriculée dans le 13 ou le 13 à côté. Et un nom, peut-être, si Lucien ne s’était pas trompé. « Harrington ». Ou quelque chose qui ressemblait.

Elle sortit de la gare et héla un taxi. Une folie. Une dépense qu’elle ne pouvait pas se permettre. Mais marcher dans une ville inconnue sans savoir où aller, c’était une perte de temps qu’elle pouvait encore moins se permettre.

— Vous connaissez une famille Harrington ? demanda-t-elle au chauffeur, un homme d’une cinquantaine d’années au crâne dégarni et aux yeux fatigués.

Le chauffeur la regarda dans le rétroviseur, un sourcil levé.

— Harrington ? Comme les promoteurs ? Ceux qui construisent tous ces immeubles de luxe sur la route de Puyricard ?

Catherine sentit son cœur s’emballer.

— Promoteurs ? Mon fils travaillait sur des chantiers. De la construction. Peut-être pour eux.

— Ah ben si votre fils était dans le bâtiment, y a de grandes chances. Les Harrington, c’est une grosse famille ici. Ils ont une boîte de promotion immobilière, « H Immobilier ». Le patriarche, Samuel Harrington, c’est quelqu’un. Il paraît qu’il possède la moitié des terrains constructibles du pays d’Aix.

— Et… ils habitent où ?

Le chauffeur eut un petit rire sans méchanceté.

— Vous comptez pas y aller à pied, j’espère ? C’est dans les hauteurs, après la route de Venelles. Des grandes propriétés avec des portails hauts comme ça et des caméras partout. Mais je peux vous déposer en bas de la colline si vous voulez.

Catherine hocha la tête. Elle n’avait pas le choix.

Le taxi la laissa au pied d’une route privée qui serpentait entre des pins parasols centenaires. L’asphalte était lisse, sans un gravillon, bordée de lauriers-roses taillés au cordeau. Catherine paya le chauffeur avec un billet de vingt euros et le regarda s’éloigner. Elle était seule à nouveau.

Elle commença à monter la route à pied.

La chaleur de l’après-midi était étouffante, plus moite que celle de la garrigue. Ses sandales claquaient sur le bitume brûlant. Elle passa devant des boîtes aux lettres en pierre de taille avec des noms gravés en lettres dorées : « Villa Les Pins », « Domaine de la Colombe », « Clos Saint-Jacques ». Aucun nom de Harrington.

Au bout d’une vingtaine de minutes de marche, elle aperçut le premier portail.

Il était monumental.

Deux piliers en pierre blonde supportaient une arche en fer forgé noir. Une caméra de surveillance braquée sur l’entrée. Une plaque en laiton : « H ». Juste la lettre H.

Catherine s’approcha, le cœur battant. Elle hésita à appuyer sur l’interphone. Que dirait-elle ? « Bonjour, je suis la mère de l’ouvrier que votre famille a peut-être fait tuer, vous auriez une minute ? »

Elle n’eut pas le temps de réfléchir davantage. Une voiture remontait la route derrière elle, une berline allemande gris métallisé. La voiture ralentit en arrivant à sa hauteur, la vitre teintée s’abaissa dans un bourdonnement électrique.

Une femme était au volant. La cinquantaine élégante, cheveux blonds coiffés en un carré strict, tailleur bleu marine. Son visage était un masque de froideur polie.

— Vous cherchez quelque chose, madame ? demanda-t-elle d’une voix sans aspérité, comme on s’adresse à un employé subalterne.

— Je cherche la famille Harrington, répondit Catherine en se redressant de toute sa petite taille.

— C’est ici. Mais nous ne recevons pas sans rendez-vous. Si vous avez une requête professionnelle, adressez-vous au bureau en ville.

— Je ne suis pas là pour affaires. Je suis la mère de Mathieu Morel.

Le nom tomba entre elles comme une pierre dans l’eau calme d’un bassin.

La femme au volant cilla. Juste une fois. Puis son visage se figea un peu plus, si c’était possible.

— Je ne connais pas ce nom. Et je vous conseille de quitter cette propriété privée immédiatement. Sans quoi j’appelle la gendarmerie.

La vitre remonta sans un bruit, et la voiture s’engouffra derrière le portail qui s’ouvrit puis se referma automatiquement. Catherine resta plantée là, les bras ballants. Elle venait de rencontrer Béatrice Harrington. Elle en était sûre.

Elle ne bougea pas.

Elle s’assit sur le muret en pierre qui bordait la route, à l’ombre clairsemée d’un pin parasol, et elle attendit.

Une heure passa. Puis deux. La chaleur l’écrasait, les cigales chantaient à tue-tête. Personne ne vint la déloger. Aucune sirène de gendarmerie. Béatrice avait peut-être bluffé. Ou peut-être avait-elle autre chose à faire que de s’occuper d’une vieille femme sur le bord de sa route.

Vers cinq heures de l’après-midi, le portail s’ouvrit à nouveau. Cette fois, ce n’était pas la berline grise, mais une petite voiture de service blanche, conduite par une femme en blouse. La même femme de ménage que Catherine avait aperçue au cimetière, des jours plus tôt, quand tout avait commencé.

La voiture s’arrêta à sa hauteur.

— Madame, vous êtes encore là ? souffla la femme en baissant sa vitre. Vous allez vous faire repérer, c’est pas prudent.

— Je ne partirai pas sans avoir vu la jeune femme. Cassandra, c’est ça ?

La femme de ménage regarda nerveusement vers la caméra du portail.

— Je ne peux rien vous dire. Je risque ma place. Mais… si vous voulez vraiment la voir, elle emmène le petit au parc Jourdan tous les mercredis matin. C’est le seul moment où elle sort sans sa mère.

— Merci, dit Catherine simplement.

La voiture blanche redémarra et disparut au tournant.

Catherine redescendit la colline à pied, le dos courbaturé par l’attente et la chaleur. Elle trouva un hôtel bon marché près de la gare routière, une chambre minuscule avec un lavabo et un lit qui sentait le renfermé. Elle paya en espèces, trente-six euros la nuit, petit-déjeuner non compris. Elle se lava le visage à l’eau froide, mangea le reste de son pain et de son fromage, et s’endormit tout habillée sur le couvre-lit rêche.

Le lendemain matin, mercredi, elle était debout avant l’aube.

Elle marcha jusqu’au parc Jourdan, un grand jardin public du centre-ville avec des allées de gravier, des statues de poètes provençaux et une aire de jeux pour enfants. Elle s’assit sur un banc, face aux balançoires, et attendit encore.

À dix heures passées de quelques minutes, elle les vit arriver.

Cassandra portait une robe d’été légère, des lunettes de soleil immenses, et tenait fermement la main du petit garçon. Nathan. L’enfant sautillait, parlait tout seul, montrait du doigt les pigeons qui picoraient près du kiosque à musique. Il semblait heureux. Insouciant.

Catherine se leva du banc. Cassandra la vit immédiatement et s’arrêta net. Son visage pâlit sous le hâle léger.

— Comment… comment vous m’avez retrouvée ?

— J’ai marché beaucoup. J’ai attendu beaucoup. Je vous en prie, je veux juste parler. Cinq minutes. Comme vous voudrez.

Cassandra regarda autour d’elle, paniquée, cherchant des yeux une menace invisible. Puis elle baissa les épaules, résignée.

— D’accord. Cinq minutes. Mais pas ici. Près du bassin, là-bas. Il y a moins de monde.

Elles s’assirent sur un banc de pierre près du grand bassin où nageaient des canards indolents. Nathan s’accroupit au bord de l’eau pour observer les poissons rouges. Catherine sortit de son sac une petite poule en papier plié, un origami rudimentaire qu’elle avait confectionné dans la chambre d’hôtel en attendant l’aube. Elle la tendit à l’enfant.

— Tiens, mon bonhomme. Elle picore si tu lui donnes du pain imaginaire.

Nathan prit la poule, émerveillé, et se mit à la faire sautiller sur le rebord du bassin en imitant des gloussements. Cassandra les regarda tous les deux, et ses yeux s’embuèrent.

— Vous savez faire ça, vous aussi ? murmura-t-elle. Mathieu m’en avait fait une, une fois. Une poule en papier. Le premier soir où on s’est parlé vraiment.

Catherine ne dit rien. Elle laissa le silence s’installer, lourd de tout ce qui n’avait pas été dit.

Cassandra retira ses lunettes de soleil. Elle avait les yeux rouges, cernés, des yeux de quelqu’un qui ne dort plus depuis longtemps.

— Je vais tout vous raconter, madame Morel. Mais il faut que vous compreniez une chose. Si mon frère Samuel apprend que je vous ai parlé… il est capable de tout.

— Votre frère ?

— Samuel Harrington. Mon frère aîné. C’est lui qui dirige tout. L’entreprise familiale, les investissements, la vie de ma mère… et la mienne.

Elle prit une longue inspiration.

— J’ai rencontré Mathieu il y a quatre ans. J’étais en dernière année d’architecture à Marseille. Je faisais un stage chez un promoteur concurrent, mais pour mon mémoire, j’étudiais les techniques de construction durable. On m’a envoyée visiter un chantier que H Immobilier gérait à la périphérie d’Aix. Une résidence de standing avec des panneaux solaires et de la récupération d’eau de pluie.

Elle eut un sourire triste.

— Mathieu était là, perché sur un échafaudage en train de fixer des coffrages. Il faisait une chaleur à crever. Il avait son bandana rouge autour du cou et il sifflait un vieux truc de Charles Aznavour. Je l’ai regardé faire pendant dix minutes sans qu’il me voie. Il était… je ne sais pas. Différent.

— Différent comment ? demanda doucement Catherine.

— Il avait cette manière de bouger, tranquille, comme s’il n’était pas pressé. Dans mon monde, tout le monde court. Lui, il prenait son temps. Il faisait bien les choses. Et quand il m’a vue, il a pas fait de manières. Il m’a dit : « Vous êtes du coin, vous ? Parce que vous avez pas la tête à rester debout sous ce cagnard. »

Cassandra rit doucement, un rire plein de larmes.

— On a parlé tous les jours après ça. Il m’apportait des fruits du marché, des pêches de vigne toutes juteuses. Il me parlait de sa mère, de votre mas, de la garrigue. Il disait que vous étiez la femme la plus forte du monde.

Catherine ferma les yeux. La douleur était vive, mais douce aussi.

— Il voulait me présenter à vous. Mais il voulait d’abord réparer le toit. Il disait que c’était une honte de recevoir une fille comme moi avec un toit qui fuit.

Catherine sentit sa gorge se serrer.

— Ce toit, je l’aurais laissé fuir jusqu’à la fin de mes jours pour qu’il soit heureux.

Cassandra renifla.

— Samuel a découvert notre relation. Il a fait suivre Mathieu, il a enquêté sur lui. Il est venu le trouver un soir à la sortie du chantier. Il lui a dit que s’il ne disparaissait pas de ma vie, il ferait en sorte qu’il ne retrouve plus jamais de travail dans toute la région. Que des gens comme nous, on ne se mélangeait pas avec des « manœuvres ».

— Qu’a répondu Mathieu ? demanda Catherine, la voix dure.

— Il a ri. Il a dit à Samuel qu’il ne savait pas à qui il avait affaire. Que les Morel, ça se laissait pas intimider par des costumes à mille euros. Samuel est devenu fou de rage. Une semaine plus tard, Mathieu était muté sur un chantier dans les Alpes-de-Haute-Provence, un projet de rénovation risqué sur une falaise. Une mission qu’il n’avait pas demandée. Avec des équipements de sécurité défaillants.

Cassandra baissa la tête.

— L’échafaudage a cédé. Il est tombé. Il n’a pas survécu.

Catherine resta silencieuse un long moment. Le bruit des enfants qui jouaient autour du bassin lui parvenait comme étouffé par une chape de plomb.

— Vous étiez enceinte, dit-elle enfin.

— Deux mois. Samuel l’a su tout de suite. Il m’a emmenée dans une clinique privée, loin, pour que personne ne sache. Il a payé un médecin pour falsifier les dates. Il a arrangé un mariage éclair avec un associé, Edward, un homme qui avait besoin de papiers français et qui acceptait de jouer le rôle du père. En échange, il entrait dans l’entreprise.

Cassandra regarda Nathan qui courait maintenant après un pigeon.

— Je n’avais pas le choix, madame Morel. Samuel menaçait de me faire interdire de voir mon propre enfant. Ma mère ne savait rien. Elle croit encore qu’Edward est le père. Que j’ai eu une « faiblesse » de jeunesse, comme elle dit.

Catherine prit la main de Cassandra. Une main fine, douce, qui n’avait jamais connu les lessives à la main ni le travail de la terre. Mais qui tremblait exactement comme la sienne.

— Cet enfant, dit Catherine, c’est tout ce qui me reste de Mathieu. Je ne veux pas vous prendre quoi que ce soit. Je ne veux pas d’argent, je ne veux pas faire de scandale. Je veux juste… le connaître. Savoir qu’il existe. Qu’il sait d’où il vient.

Cassandra leva vers elle des yeux pleins de larmes.

— Je voulais vous le dire depuis le début. Mais j’avais peur. Peur de Samuel, peur de perdre Nathan, peur de vous faire du mal aussi. Tous les quinze du mois, je venais au cimetière. En cachette. Je pensais que personne ne me verrait jamais.

— Pourquoi ce jour-là, vous êtes venue avec lui ?

— Parce qu’il commençait à poser des questions. Il voulait voir son papa. Il avait trouvé une photo de Mathieu dans mon tiroir. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Alors je l’ai emmené. C’était une erreur. Je suis désolée.

Catherine secoua la tête.

— Ce n’était pas une erreur. C’était le destin. Ou Dieu. Appelez ça comme vous voulez.

Nathan revint vers elles en courant, la poule en papier à la main.

— Maman, elle est cassée, la poule ! Elle tient plus debout !

Cassandra prit la poule, la replia doucement, la remit d’aplomb.

— Tu vois, dit-elle à son fils d’une voix étranglée, il faut juste un peu de patience. Et elle reprend vie.

Catherine regarda la scène, et son cœur se fendit en mille morceaux. Mais pour la première fois, ces morceaux n’étaient pas tranchants. Ils étaient doux, comme les pétales des roses blanches qu’elle avait trouvées sur la tombe.

— Cassandra, écoutez-moi. Je ne peux pas rester ici indéfiniment. J’ai trois poules et un voisin qui va s’inquiéter. Mais je ne repartirai pas sans avoir vu cet enfant reconnu pour ce qu’il est. Le fils de Mathieu Morel. Mon petit-fils.

Cassandra pâlit de nouveau.

— Vous ne comprenez pas. Si je parle, Samuel va tout faire pour me discréditer. Il a des avocats, des relations partout. Il peut prouver qu’Edward est le père légal, que je suis instable, que…

— Et vous ? le coupa Catherine avec une fermeté toute provençale. Vous êtes instable ? Vous êtes une mauvaise mère ?

— Non ! Bien sûr que non !

— Alors battez-vous. Pas pour moi. Pour lui.

Elle désigna Nathan du menton.

— Il mérite de savoir d’où il vient. De la garrigue, du mistral, du travail des mains. Pas de vos portails dorés et de vos secrets de famille. Il mérite la vérité.

Cassandra baissa les yeux, les épaules secouées de sanglots silencieux.

— Je ne sais pas si j’en aurai la force.

— Vous l’avez aimé, Mathieu ?

— Plus que tout.

— Alors vous avez la force. L’amour, c’est la seule chose que les Harrington ne peuvent pas vous acheter. Ni vous voler.

Un long silence suivit. Le soleil tournait, les ombres s’allongeaient sur le parc. Nathan chantonnait en empilant des cailloux.

— Revenez demain, dit enfin Cassandra à voix basse. Je parlerai à ma mère. Seule à seule. Sans Samuel. Je lui dirai tout. La vérité entière. Et on verra bien.

Catherine acquiesça gravement.

— Je serai là. Où voulez-vous qu’on se retrouve ?

— Ici. Même heure. Priez pour moi, madame Morel. J’ai l’impression de marcher sur un fil au-dessus du vide.

— Je ne prie plus beaucoup depuis que Mathieu est mort. Mais pour vous et ce petit, je veux bien essayer.

Elles se séparèrent. Catherine regarda Cassandra et Nathan s’éloigner main dans la main, silhouettes fragiles dans la lumière dorée de cette fin d’après-midi aixoise. La jeune femme jeta un dernier regard par-dessus son épaule, un regard chargé de peur et d’espoir mêlés. Puis elle disparut derrière les grilles du parc.

Catherine resta assise sur le banc jusqu’à ce que le gardien vienne annoncer la fermeture.

Elle rentra à pied jusqu’à son hôtel, le ventre creux mais le cœur moins lourd. Ce soir-là, elle ne mangea presque rien. Elle sortit le bandana rouge de son sac, le posa sur l’oreiller d’à côté, et s’endormit en fixant le plafond craquelé.

Demain, tout se jouerait.

Elle ne savait pas encore que Samuel Harrington était rentré de voyage d’affaires plus tôt que prévu. Et qu’il avait trouvé sa sœur en pleurs dans sa chambre, un cadre photo de Mathieu serré contre sa poitrine.

PARTIE 4

Le cri de Cassandra résonna encore quelques secondes dans l’air brûlant avant que le silence ne retombe, plus lourd qu’un couvercle de pierre.

Samuel resta figé au milieu de l’allée de gravier. Ses poings étaient serrés, ses jointures blanches. Il leva lentement les yeux vers la fenêtre où sa sœur se tenait, Nathan dans les bras. Le petit garçon regardait tour à tour sa mère, l’inconnue au portail et cet oncle qu’il n’avait jamais vu dans cet état. Il ne pleurait pas. Il observait, avec cette gravité silencieuse des enfants qui sentent que quelque chose de grave se joue sans en comprendre les contours.

— Cassandra, rentre, articula Samuel d’une voix sourde. Tout de suite.

Mais Cassandra ne bougea pas. Elle serra Nathan plus fort contre elle.

— Non, Samuel. Plus maintenant. J’ai passé trois ans à me taire. Trois ans à regarder mon fils grandir en lui mentant tous les jours. Trois ans à avoir peur de toi, de tes avocats, de tes menaces. C’est fini.

— Tu ne sais pas ce que tu fais.

— Je le sais très bien. Je suis en train de rendre à mon fils la vérité qu’on lui a volée.

Catherine, au portail, n’avait pas bougé. Elle regardait la scène, le visage marqué par l’émotion mais résolu. Le bandana rouge autour de son cou semblait presque vivant, agité par le léger vent qui s’engouffrait dans l’allée.

Le gardien, mal à l’aise, fit mine de s’approcher de Samuel.

— Monsieur, vous voulez que j’appelle…

— Taisez-vous, coupa Samuel sans le regarder. Retournez à votre guérite. Et fermez ce portail.

— Mais la dame…

— J’ai dit fermez.

Le gardien obéit. Le portail coulissa lentement, enfermant Catherine à l’extérieur. Mais elle ne partit pas. Elle resta là, derrière les barreaux de fer forgé, comme une sentinelle.

Samuel leva de nouveau les yeux vers Cassandra.

— Si tu as quelque chose à dire, descends. On va parler. En famille.

— En famille ? Cassandra eut un rire amer. Depuis quand cette famille parle ? On cache, on enterre, on paie pour que les gens se taisent. Mais on ne parle jamais.

Elle disparut de la fenêtre.

Quelques minutes plus tard, la porte d’entrée de la maison s’ouvrit. Cassandra sortit, tenant toujours Nathan par la main. L’enfant marchait à côté d’elle, silencieux, ses grands yeux noirs allant de l’un à l’autre.

Derrière eux, une autre silhouette apparut dans l’encadrement de la porte. Béatrice Harrington. La mère. Elle portait une robe d’intérieur en soie grège et tenait une tasse de thé à la main. Son visage était pâle, ses traits tirés.

— Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ? demanda-t-elle d’une voix qui se voulait autoritaire mais qui tremblait légèrement. Samuel ? Cassandra ? Que se passe-t-il ?

— Rien, mère, dit Samuel rapidement. Cassandra fait une crise. Elle est fatiguée. Rentre, je vais gérer.

— Non, mère, reste, dit Cassandra. Il faut que tu entendes. Il faut que tu saches la vérité.

Béatrice posa sa tasse sur une console de l’entrée et s’avança lentement. Elle regarda sa fille, son fils, puis ses yeux se portèrent au-delà du portail, vers la silhouette immobile de Catherine.

— Qui est cette femme ?

— Elle s’appelle Catherine Morel, répondit Cassandra. C’est la mère de Mathieu.

Béatrice fronça les sourcils.

— Mathieu ? Le Mathieu dont tu m’as parlé il y a des années ? Celui que Samuel a renvoyé ?

— Renvoyé ? Cassandra tourna un regard incrédule vers Samuel. C’est ce que tu as dit à mère ? Que tu l’avais renvoyé ?

Samuel ne répondit pas. Sa mâchoire était crispée.

— Il n’a pas été renvoyé, mère, continua Cassandra, la voix de plus en plus ferme. Il a été muté sur un chantier dangereux, avec des équipements défectueux, parce qu’il refusait de me quitter. Et il est mort. Il est tombé d’un échafaudage. À cause de Samuel.

Béatrice porta une main à sa bouche.

— Mon Dieu… Mais… et l’enquête ? Les gendarmes avaient conclu à un accident…

— L’enquête n’a rien trouvé parce que Samuel a tout arrangé. Il a payé, il a étouffé, il a fait pression. Comme il fait toujours.

— Ce sont des mensonges ! éclata Samuel. Des fantasmes ! Cassandra est fragile, elle invente n’importe quoi depuis des années. Et maintenant, cette femme arrive avec ses histoires et…

— Alors explique-moi Nathan, coupa Cassandra.

Elle lâcha la main de son fils et se baissa à sa hauteur.

— Mon cœur, tu te souviens du geste que tu fais quand tu es un peu inquiet ? Avec ta main, là, sur ton cou ?

Nathan hocha la tête, ne comprenant pas bien. Il leva machinalement sa main droite, pinça le col de son petit t-shirt entre ses doigts et tira doucement vers le bas.

Exactement comme Mathieu.

Exactement comme sur la photo.

Béatrice regarda l’enfant faire ce geste. Puis elle regarda au-delà du portail, vers Catherine. Puis de nouveau Nathan.

— Mon Dieu, murmura-t-elle.

— Ce n’est pas une preuve, tenta Samuel d’une voix blanche. C’est un geste anodin. Des milliers d’enfants font ça.

— Montre-lui la photo, Cassandra, dit Catherine à travers le portail.

Cassandra sortit de sa poche la photo que Samuel lui avait confisquée la veille. Elle l’avait récupérée dans le bureau de son frère ce matin, avant qu’il ne se lève. Elle la tendit à sa mère.

Béatrice prit le cliché, l’examina. Mathieu, jeune, souriant, le bandana rouge autour du cou, sa main droite en train de tirer machinalement sur le tissu.

Elle leva les yeux vers Nathan, qui venait de refaire le geste, inconsciemment, parce que la tension des adultes le rendait nerveux.

Le même geste. La même main. La même inclinaison de tête.

Béatrice blêmit.

— Samuel… commença-t-elle.

— Mère, ne te laisse pas manipuler.

— Regarde cette photo, Samuel ! Regarde cet enfant ! C’est lui. C’est le fils de ce jeune homme.

— Et quand bien même ? lâcha Samuel, la voix soudain dure, presque méprisante. Qu’est-ce que ça change ? Le père est mort. L’enfant porte mon nom, pas le sien. Il a une vie confortable, un avenir. Tu veux qu’il grandisse en sachant qu’il est le bâtard d’un ouvrier ? Quelle vie tu lui offres avec ça ?

Catherine, derrière le portail, prit la parole pour la première fois depuis de longues minutes. Sa voix était calme, posée, mais elle portait jusqu’au fond du jardin.

— Une vie vraie, monsieur Harrington. Une vie où il sait d’où il vient. Où il connaît la terre de son père, les collines où il a couru enfant. Une vie où il peut être fier de ses racines plutôt que d’avoir honte d’un mensonge.

Samuel se tourna vers elle, les yeux pleins de rage.

— Vous ne savez rien du monde dans lequel nous vivons. Des responsabilités, des alliances, des réputations. Votre petit mas en ruine et vos poules, ce n’est pas un héritage. C’est de la pitié.

— Mon mas en ruine a tenu debout pendant quatre générations, répliqua Catherine sans élever la voix. Vos murs en pierre de taille, ils tiendront quoi ? Vingt ans ? Trente ? Après, ils seront vendus à des promoteurs comme vous, qui construiront par-dessus. Ce qui reste, monsieur Harrington, ce n’est pas les murs. C’est le sang. C’est les gestes qu’on transmet sans le savoir. C’est l’amour qu’on donne. Le reste, c’est de la poussière.

Béatrice fit un pas vers le portail.

— Ouvrez, dit-elle au gardien.

— Mère ! s’exclama Samuel.

— J’ai dit ouvrez.

Le gardien hésita, regarda Samuel, puis Béatrice. Finalement, il appuya sur le bouton. Le portail coulissa lentement.

Catherine entra.

Elle marcha lentement dans l’allée de gravier, ses sandales usées foulant pour la première fois le sol de la propriété Harrington. Elle s’arrêta à quelques mètres du groupe.

Nathan la regarda approcher, ses grands yeux noirs écarquillés.

— C’est toi, la dame de la poule en papier ? demanda-t-il.

Catherine sourit, les larmes aux yeux.

— Oui, mon bonhomme. C’est moi.

Elle s’accroupit à sa hauteur, sortit de son sac une nouvelle poule en papier, pliée avec soin dans sa chambre d’hôtel la veille au soir. Une poule toute simple, en papier journal.

— Tiens. Celle-là, elle pond des œufs en papier si tu lui donnes des graines de mistral.

Nathan prit la poule, la tourna entre ses doigts, puis leva les yeux vers Catherine.

— T’es la maman de mon papa ?

Catherine hocha la tête, la gorge serrée.

— Oui. Et toi, tu es le fils de mon fils. Mon petit-fils.

Nathan réfléchit un instant, puis demanda :

— Il est où, mon papa ?

Cassandra posa une main sur l’épaule de son fils.

— Ton papa est au ciel, mon cœur. Mais sa maman est là. Et elle t’aime déjà très fort.

Nathan regarda Catherine, puis la poule en papier, puis de nouveau Catherine. Il fit un pas vers elle et lui tendit la poule.

— Tu peux la réparer si elle se casse ?

Catherine prit la poule, la replia doucement, la remit d’aplomb, et la lui rendit.

— Oui. Je saurai toujours la réparer. Et toi aussi, un jour, tu sauras.

Béatrice, qui observait la scène en silence, se tourna vers Samuel.

— Tu m’as menti. Depuis le début. Tu as laissé cet enfant grandir sans savoir qui il était. Tu as détruit une famille.

— J’ai protégé la nôtre, répondit Samuel, la voix dure mais moins assurée.

— En détruisant celle des autres ? C’est ça, ta protection ?

Samuel ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit. Pour la première fois, il semblait à court de mots.

— Je veux que tu partes, Samuel, dit Béatrice d’une voix glaciale. Je ne veux plus te voir dans cette maison. Pas aujourd’hui. Peut-être plus jamais. Je verrai avec les avocats pour le reste.

— Mère…

— Va-t’en.

Samuel regarda sa mère, sa sœur, l’enfant, puis Catherine. Son visage était un masque de rage impuissante. Il tourna les talons, traversa l’allée d’un pas raide, monta dans sa voiture et démarra dans un crissement de pneus.

Le silence retomba.

Béatrice se tourna vers Catherine.

— Madame Morel. Je… je ne sais pas quoi dire. J’ignorais tout. Je vous demande pardon. Pour mon fils. Pour tout.

Catherine se releva doucement.

— Le pardon, madame, ce n’est pas à moi de le donner. C’est à votre fille. Et à ce petit.

Elle regarda Nathan qui jouait maintenant avec sa poule en papier sur les graviers, insouciant, comme si rien de tout cela ne le concernait.

— Moi, tout ce que je veux, c’est pouvoir le voir. De temps en temps. Lui raconter d’où il vient. Lui apprendre les collines, le chant des cigales, le nom des herbes de la garrigue. Rien de plus.

Béatrice hocha lentement la tête.

— Vous avez ma parole. Cette maison vous sera toujours ouverte. Et Nathan saura qui était son père. Je vous le promets.

Cassandra s’approcha de Catherine et, sans un mot, la prit dans ses bras. Les deux femmes restèrent ainsi un long moment, unies par un homme qui n’était plus là mais qui, d’une certaine manière, venait de revenir.

Nathan leva les yeux de sa poule.

— Maman, elle va rester, la dame ?

Cassandra sourit à travers ses larmes.

— Oui, mon cœur. Elle va rester. Elle fait partie de la famille maintenant.

Catherine sentit le bandana rouge contre son cou se soulever légèrement sous le vent. Elle ferma les yeux et respira profondément.

Pour la première fois depuis trois ans, l’air avait un goût de paix.

PARTIE 5

Les semaines qui suivirent furent étranges et douces, comme ces matins de septembre où l’été s’attarde sans vouloir céder la place à l’automne.

Catherine était rentrée dans son mas des Alpilles avec le cœur plus léger qu’à l’aller. Le voyage en train lui avait paru moins long. Le paysage défilait, et pour la première fois depuis des années, elle le voyait vraiment. Les oliviers argentés, les cyprès noirs dressés comme des sentinelles, les toits de tuiles romanes qui émergeaient de la brume de chaleur. Tout lui semblait vivant à nouveau.

Lucien l’attendait à la descente du car, adossé à sa vieille camionnette blanche. Il n’avait pas posé de questions. Il avait simplement chargé son sac à l’arrière et avait conduit en silence jusqu’au mas. Les poules caquetaient dans la cour, visiblement bien nourries. Le toit n’avait pas fui, car il n’avait pas plu. Tout était en ordre. En surface.

— Alors ? avait fini par demander Lucien en posant un bol de soupe au pistou devant elle.

— J’ai un petit-fils, avait répondu Catherine. Il s’appelle Nathan. Il a les yeux de Mathieu. Et il fait le même geste avec son cou.

Lucien avait hoché la tête gravement, puis il avait souri, ce qui lui arrivait rarement.

— Faudra que je lui apprenne à tailler les oliviers, alors.

— Faudra, oui.

La première visite officielle eut lieu trois semaines plus tard.

Cassandra avait tenu parole. Elle vint avec Nathan, sans Béatrice cette fois, juste tous les deux dans une petite voiture de location. Elle gara le véhicule sur le chemin de terre, devant le portail rouillé, et coupa le moteur. Nathan descendit en courant, émerveillé par l’espace, par les poules, par le grand figuier qui ombrageait la cour.

— Maman, y a des vraies poules ! s’écria-t-il en courant après la plus dodue.

Cassandra rit, un rire clair qu’elle n’avait pas entendu chez elle-même depuis une éternité.

Catherine sortit sur le pas de la porte, le bandana rouge autour du cou. Elle avait préparé une collation simple : du pain frais, du fromage de chèvre, des olives noires du marché, un verre de sirop de menthe pour le petit.

Ils mangèrent dehors, à l’ombre du figuier. Les cigales chantaient. Le mistral faisait bruisser les feuilles dures des oliviers en contrebas.

— C’est beau ici, dit Cassandra en regardant la colline qui ondulait jusqu’à l’horizon.

— C’est chez lui, répondit simplement Catherine. Chez Mathieu. Quand il était petit, il grimpait dans ce figuier et il refusait d’en descendre. Je devais lui promettre une histoire pour qu’il daigne poser le pied par terre.

Nathan leva la tête vers les branches basses du figuier, les yeux brillants.

— Je peux monter, moi aussi ?

Catherine sourit.

— Quand tu seras un peu plus grand, mon bonhomme. Mais je te raconterai l’histoire quand même, si tu veux.

Ce jour-là, Catherine parla de Mathieu pour la première fois sans que sa voix ne se brise. Elle raconta l’enfant qu’il était, ses bêtises, ses rires, sa manière de courir pieds nus dans la garrigue, ses premiers pas, sa première dent, sa peur des orages.

Nathan écoutait, captivé, assis en tailleur sur une vieille couverture.

Cassandra écoutait aussi, les yeux humides mais le sourire aux lèvres.

Elles allèrent ensemble au cimetière en fin d’après-midi. Catherine portait un bouquet d’immortelles et de thym sauvage, Cassandra un petit bouquet de roses blanches acheté chez la fleuriste du village. Nathan tenait une fleur unique dans sa main, une pâquerette qu’il avait cueillie lui-même au bord du chemin.

Ils s’arrêtèrent devant la tombe de Mathieu. La pierre grise était propre, entretenue. Les roses blanches de la dernière visite de Cassandra étaient fanées mais toujours là, témoins silencieux.

Nathan posa sa pâquerette tout doucement sur la terre.

— C’est pour mon papa, dit-il gravement.

Cassandra s’agenouilla à côté de lui.

— Tu sais, mon cœur, ton papa aurait été très fier de toi.

— Même si je grimpe pas encore au figuier ?

— Même. Il t’aurait appris, de toute façon.

Catherine resta debout, silencieuse. Elle regarda la croix, le nom gravé, la terre sèche. Puis elle ferma les yeux et parla à son fils dans le secret de son cœur.

Je l’ai trouvé, Mathieu. Ton fils. Il est beau, il est doux, il te ressemble. Tu n’es pas parti pour rien. Il reste quelque chose de toi sur cette terre. Et moi, je reste pour lui. Pour lui apprendre d’où il vient. Pour qu’il sache que son père était un homme bon, un homme fier, un homme qui aimait.

Le vent se leva, doux, presque tiède. Il fit voler quelques pétales de roses séchées et emporta les paroles silencieuses vers les collines.

Les mois passèrent. Les saisons tournèrent.

Cassandra vint régulièrement, d’abord une fois par mois, puis plus souvent quand elle put s’organiser. Elle avait quitté la grande propriété d’Aix, trouvé un petit appartement en ville, recommencé à travailler comme architecte dans un cabinet modeste mais honnête. Elle avait coupé les ponts avec Samuel, qui avait été écarté de la direction de l’entreprise familiale après que Béatrice eut découvert l’étendue de ses manipulations. Il n’y eut pas de procès public, pas de scandale retentissant. Juste une mise à l’écart silencieuse, un exil doré dans une succursale à l’étranger. La famille Harrington avait choisi la discrétion, comme toujours. Mais cette fois, la discrétion servait la justice.

Béatrice venait parfois aussi. Elle descendait de sa grosse voiture allemande, maladroite dans ses chaussures de ville sur le chemin caillouteux, mais elle venait. Elle apportait des gâteaux de chez un pâtissier renommé et s’asseyait sous le figuier, raide sur sa chaise en plastique, à regarder son petit-fils courir après les poules. Elle ne parlait pas beaucoup. Mais elle était là. Et pour Catherine, c’était suffisant.

Un après-midi d’octobre, alors que les vignes se paraient d’or et de roux, Nathan arriva avec une surprise. Il avait insisté pour apporter un sac à dos rempli de trésors : des cailloux brillants, une plume de geai, un morceau de verre poli par la mer. Et un petit morceau de tissu rouge.

— C’est quoi, ça ? demanda Catherine en le prenant dans ses mains.

— Maman m’a donné, répondit Nathan fièrement. Elle a dit que c’était à mon papa.

Catherine reconnut le tissu immédiatement. C’était un coin du bandana original de Mathieu, celui que Cassandra avait gardé précieusement pendant toutes ces années. Elle en avait découpé un petit morceau pour Nathan.

— Tu veux le porter ? demanda Catherine, la gorge nouée.

Nathan hocha vigoureusement la tête.

Catherine prit une épingle à nourrice dans sa boîte à couture, plia soigneusement le morceau de tissu et l’accrocha au col du t-shirt de l’enfant. Nathan toucha le tissu du bout des doigts, tira doucement dessus, exactement comme son père.

— Comme ça, il est toujours avec moi, dit-il gravement.

Cassandra détourna la tête pour cacher ses larmes. Catherine, elle, ne les cacha pas. Elle laissa couler sur ses joues ridées ces larmes douces, salées, qui lavaient sans faire mal.

Ce soir-là, après le départ de Cassandra et de Nathan, Catherine s’assit sur la marche de pierre devant sa porte. Le soleil se couchait derrière les Alpilles, embrasant le ciel de pourpre et d’orange. Les poules étaient rentrées au poulailler. Le figuier se découpait, noir et paisible, sur le fond incendié.

Elle pensa à Mathieu. À l’enfant qu’il avait été, courant pieds nus dans cette même cour. À l’homme qu’il était devenu, le dos courbé sur les échafaudages, le bandana rouge autour du cou. À l’amour qu’il avait donné sans rien attendre en retour.

Elle pensa à Nathan. À ses yeux noirs, à son rire, à ce geste minuscule qui traversait les générations comme un fil invisible.

Elle pensa à elle-même, enfin. À ce qu’elle avait traversé. La solitude, le deuil, la colère. Puis la découverte, le combat, la réconciliation.

La vie n’était pas juste. Elle l’avait toujours su. Mais elle était pleine de surprises, de ces petites étincelles qui jaillissent dans la nuit quand on s’y attend le moins.

Elle rentra dans le mas, alluma la vieille lampe à huile sur la table de la cuisine, et sortit une feuille de papier et un stylo. Elle écrivit quelques mots, lentement, en s’appliquant.

Nathan,

Quand tu liras ces mots, je ne serai peut-être plus là. Mais sache une chose : ton père était un homme bon. Il venait de cette terre, de ces cailloux, de ce vent. Il avait des mains rudes et un cœur tendre. Il t’a aimé avant même que tu ne viennes au monde. Et moi, je t’ai aimé dès que j’ai vu tes yeux.

La vie est comme la garrigue, mon petit. Elle paraît sèche et dure, mais elle cache des sources. Il faut juste avoir le courage de creuser.

N’oublie jamais d’où tu viens. Et n’aie jamais honte de ceux qui t’ont précédé.

Ta grand-mère, Catherine.

Elle plia la feuille, la glissa dans une enveloppe, et la rangea dans le tiroir du buffet, là où elle gardait les choses importantes.

Puis elle se coucha, le bandana rouge posé sur l’oreiller à côté d’elle, et s’endormit paisiblement pour la première fois depuis mille quatre-vingt-quinze nuits.

Dehors, le mistral s’était levé. Il chantait dans les branches du figuier, faisait danser les oliviers, emportait les poussières et les chagrins vers la mer. Mais dans le mas, tout était calme. Tout était à sa place.

La boucle était bouclée.

FIN.