PARTIE 1
Je n’ai jamais connu que le bruit des clés qui tournent dans la serrure et l’odeur de l’eau de Javel qu’on passait à même le béton des dortoirs. Le foyer de l’Espérance, ils appelaient ça. Une bâtisse en pierre grise collée à la périphérie de Lyon, avec des fenêtres trop petites et un portail toujours fermé à double tour. J’y suis arrivée à six ans, un carton sous le bras et un collier trop grand autour du cou que Mme Delacourt — la directrice — n’avait pas réussi à m’arracher. Il paraît que je hurlais tellement fort la première fois qu’elle a essayé qu’un voisin a appelé les flics.
Depuis, elle ne me l’a jamais pardonné.
Ce collier, c’était la seule chose qui me rattachait à quelque chose d’avant. Une chaîne fine en or, un pendentif minuscule gravé d’un motif que je ne reconnaissais pas. Une fleur de lys entrelacée avec une couronne. À l’école, je le cachais sous mon pull. Pas par coquetterie, mais parce que si une surveillante le voyait, on me le confisquait pour “raisons de sécurité”. Et je préférais me faire cogner que de le perdre.
Ce matin-là, on m’a tirée du lit à cinq heures. Debout, la sale gosse, t’as pas intérêt à lambiner. La voix de Mme Delacourt, éraillée par le tabac et la mauvaise humeur, résonnait dans le couloir. C’était le jour du “passage”. Tous les six mois, on nous faisait défiler devant des gens — des familles d’accueil, des psychologues, parfois des flics en civil qui venaient vérifier qu’on n’était pas morts de faim. La directrice disait toujours que c’était pour notre bien. En réalité, c’était une inspection déguisée, et elle avait une trouille bleue qu’un de nous raconte ce qui se passait vraiment derrière les murs.
On était une vingtaine de gamins, rangés par taille dans la cour intérieure, avec nos tenues propres — celles qu’on mettait uniquement pour ce genre d’occasion. La mienne grattait au col et sentait la naphtaline. À ma droite, Abi, ma seule amie, serrait les poings en tremblant. Abi, c’était une brindille avec des yeux trop grands et des marques sur les avant-bras qu’elle ne commentait jamais. On se comprenait sans parler. Elle me faisait un petit signe de la main en cachette, un code entre nous. Tout va bien.
Non, ça n’allait pas.
Le petit portail en fer s’est ouvert vers dix heures. D’habitude, c’étaient les mêmes têtes qui entraient : des bénévoles à l’air fatigué, une assistante sociale pressée, un couple venu chercher un petit blond pour faire joli sur la photo de famille. Mais ce jour-là, une voiture noire aux vitres teintées s’est rangée le long du trottoir. Même le gravier a cessé de crisser. J’ai vu le dos de Mme Delacourt se redresser brusquement, sa nuque devenir toute rouge. Elle a tiré sur sa blouse, s’est passé une main dans les cheveux, puis s’est avancée vers la grille en affichant un sourire que je ne lui avais jamais vu.
Deux hommes sont sortis de la voiture. Le premier, une armoire à glace en costume sombre, regardait partout, les mâchoires serrées. Le deuxième… je ne sais pas comment le décrire sans avoir l’air de dire n’importe quoi, mais quand il a posé le pied sur le trottoir, j’ai senti un truc dans ma poitrine, comme un signal. Il était grand, un manteau noir sur les épaules, les cheveux bruns coiffés en arrière. Il n’avait pas l’air plus âgé que la trentaine mais quelque chose dans sa façon de se tenir vous donnait envie de détourner le regard. Ou au contraire, de ne plus jamais le quitter.
Mme Delacourt a fait la révérence. Une vraie révérence, comme si on était à Versailles. Messire, quel honneur… balbutiait-elle. L’homme au manteau n’a pas répondu. Il a juste balayé la cour du regard, et quand ses yeux sont passés sur moi, j’ai eu l’impression que l’air devenait électrique. Une fraction de seconde. Puis il a continué.
La directrice l’a guidé vers l’intérieur, l’armoire à glace sur leurs talons. On nous a ordonné de rester debout sans bouger. Même Abi n’osait plus respirer.

L’inspection a duré une éternité. J’entendais des éclats de voix à travers les fenêtres entrouvertes — la directrice qui s’emmêlait dans ses explications. Des mots comme “rapports”, “irrégularités”, “disparition de mineurs” fusaient. Mon estomac s’est noué. Si jamais on découvrait des choses, ce serait à nous qu’on le reprocherait. Mme Delacourt nous l’avait dit cent fois : “S’ils posent des questions, vous gardez la bouche cousue, sinon c’est la cave.”
À midi, on n’avait toujours pas mangé. Mes jambes tremblaient. C’est là que l’armoire à glace est ressorti seul et a longé la rangée d’enfants. Il s’est arrêté devant deux garçons, puis devant Abi, puis devant moi. Il a regardé mon visage, puis mes mains, puis ce fichu collier qui dépassait un peu de mon col. Son expression n’a pas changé, mais il a noté quelque chose dans un petit carnet.
L’après-midi a viré au cauchemar.
On nous a fait entrer dans le réfectoire. Les visiteurs étaient repartis, mais la directrice avait le regard d’une bête acculée. Elle a hurlé que quelqu’un avait parlé, que quelqu’un avait osé la dénoncer. Elle pointait du doigt au hasard. Son regard s’est posé sur Abi. Puis sur moi.
— Toi, a-t-elle craché en m’attrapant par le bras. Depuis que t’es là, t’attires les problèmes.
Elle m’a traînée jusque dans son bureau. Abi courait derrière en pleurant, suppliant qu’elle me lâche. La directrice l’a repoussée d’un coup de pied. Je me souviens du bruit de la porte qui claque. De son visage tordu de rage, tout près du mien.
— T’as fait les yeux doux au monsieur, c’est ça ? Tu crois que t’es maligne ? Je vais te montrer ce que ça coûte.
Elle a ouvert un tiroir, en a sorti des ciseaux. J’ai fermé les yeux. Et puis j’ai entendu le cliquetis du métal contre la chaîne. Elle a arraché mon collier.
Le monde s’est écroulé.
Je me suis jetée sur elle sans réfléchir. Je hurlais, je griffais, je mordais. Rendez-le-moi, c’est à moi, vous n’avez pas le droit ! Elle riait, une main plaquée sur ma gorge, l’autre brandissant le pendentif comme un trophée.
— Regardez-moi cette petite sauvage. Tu veux ton bijou ? Va le chercher.
Elle l’a jeté à l’autre bout de la pièce, sur le carrelage, près de la cheminée ancienne. Je me suis précipitée. Mais avant que je l’atteigne, elle a écrasé son talon dessus. Le pendentif n’a pas cassé. Elle a alors ouvert la porte vitrée du poêle à bois, qui ronflait ce jour-là pour une raison que j’ignore.
— Tu le veux, ton collier ? Alors il est là-dedans.
Elle a suspendu la chaîne au-dessus des flammes.
Je me suis figée. Abi m’a rattrapée, m’a enlacée en sanglotant. Ne fais pas ça, Ivy, s’il te plaît. Mais tout mon corps criait. Ce collier, c’était plus que ma vie. Sans ce collier, je n’avais plus d’identité. Juste un numéro de dossier.
— Alors ? Ricanait-elle. La petite garce a peur de se brûler ?
Je me suis avancée. Mes jambes ne m’appartenaient plus. Abi hurlait, essayait de me retenir, mais je l’ai repoussée doucement. La directrice a abaissé la chaîne jusqu’à ce que les maillons touchent presque les braises. Une chaleur insoutenable m’a frappé le visage.
— Vas-y. Plonge la main. Prouve que la bonne fée qui t’a donné ce machin existe encore.
J’ai tendu les doigts.
C’est à cet instant précis que la porte du bureau a explosé sous une poussée violente. L’homme au manteau noir était là, précédé par une vague de colère que j’ai presque vue, une vibration dans l’air. Le colosse derrière lui tenait déjà la directrice en respect avec un regard de tueur.
Le manteau noir a traversé la pièce en trois enjambées, a saisi la main que j’avançais vers le feu et l’a écartée d’un geste sec, presque brutal. Puis il a récupéré le collier des mains de la directrice d’un mouvement si foudroyant qu’elle n’a pas eu le temps de réagir.
— Qui vous a donné le droit de la toucher ?
Sa voix était basse, une vibration de basse qui a fait trembler les carreaux. Mme Delacourt a bafouillé une excuse incompréhensible. Elle parlait de discipline, de vol, de mensonge. L’homme ne la regardait même plus. Il tenait délicatement le pendentif entre ses doigts, retournait la fleur de lys.
— Où avez-vous eu ça ? a-t-il demandé en me fixant.
Je tremblais tellement que mes dents claquaient. — C’est… c’est à moi. Depuis toujours. Depuis avant le foyer.
Il a plissé les yeux. Un long silence s’est installé, chargé de tout ce que je ne comprenais pas. Puis il s’est tourné vers son garde du corps.
— Damian. Emmène-la. Et toi, dit-il en se tournant vers Abi qui sanglotait dans un coin, tu viens aussi.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! a glapi la directrice. J’ai une autorité légale, je vous préviens !
Damian l’a attrapée par l’épaule et l’a plaquée contre le mur sans brutalité, juste assez pour qu’elle comprenne. — Vous vous adressez à Monseigneur le duc d’Orvault. Un mot de plus et je vous fais interner pour tentative de meurtre sur mineure.
J’ai vu le visage de cette femme se décomposer. Le duc d’Orvault. Un nom sorti des livres d’histoire. Une famille aristocrate dont on disait qu’elle avait encore du pouvoir dans l’ombre, malgré la République. L’homme au manteau noir était le dernier descendant direct, le “roi sans couronne” comme le surnommaient certains journaux à scandale. Je n’y connaissais rien, mais son titre valait plus que toutes les menaces du monde.
Dans la voiture, Abi s’est serrée contre moi. J’avais le collier dans ma paume, et le duc assis sur la banquette en face, les bras croisés, silencieux. Il ne m’a pas adressé un mot pendant tout le trajet jusqu’à un hôtel particulier du 6e arrondissement, une bâtisse haussmannienne aux volets bleus. On nous a installées dans une chambre tendue de soie et de meubles anciens. Incroyable. Je n’avais jamais dormi ailleurs que sur un matelas de mousse.
Plus tard dans la soirée, il est venu frapper à la porte. J’ai ouvert en pyjama, Abi endormie derrière moi. Il tenait un verre d’eau et une serviette propre.
— Assieds-toi. Je dois voir tes pieds.
— Pardon ?
Sans prévenir, il s’est agenouillé et a soulevé doucement ma cheville. J’ai vu ses mâchoires se crisper en découvrant les brûlures — pas celles du feu, mais des anciennes, des cicatrices en étoile laissées par des mégots. Il a pris une grande inspiration, a trempé la serviette dans l’eau fraîche et a commencé à nettoyer la plante de mes pieds avec une lenteur incroyable. Je retenais ma respiration. Ses doigts étaient chauds, son geste précis.
— Comment tu t’appelles ? a-t-il demandé sans lever la tête.
— Ivy. Juste Ivy. Je n’ai pas de nom de famille.
Il s’est arrêté une seconde, la serviette suspendue. Puis il a continué. — Moi, c’est Kais. Pas “Monseigneur”. Pas “monsieur le duc”. Kais.
— Kais… ai-je répété en rougissant.
Il a eu un petit sourire. — Oui. Et j’ai besoin de savoir une chose, Ivy. Ce collier, sais-tu d’où il vient ?
J’ai secoué la tête. — La dame qui m’a déposée au foyer, elle l’a laissé avec moi. Avant ça, je ne sais pas.
Il a hoché longuement la tête, comme s’il vérifiait une hypothèse muette. Puis il s’est relevé. — Repose-toi. Tu es en sécurité maintenant. Demain, je te montrerai quelque chose qui t’appartient peut-être.
Il est sorti sans se retourner. Je suis restée assise, le cœur en miettes pour une raison inexplicable. J’avais mal, terriblement mal dans la poitrine, parce que pour la première fois de ma vie, quelqu’un m’avait touchée sans me faire souffrir.
Le lendemain, après un petit-déjeuner servi dans de la porcelaine, il m’a emmenée dans son bureau. Sur la table, un vieux portrait à l’huile représentait une femme brune aux yeux clairs, le cou paré d’un pendentif dont la forme correspondait exactement au mien. J’ai vacillé.
— Cette femme, c’était la princesse Tatiana de Landina, a dit Kais d’une voix neutre, presque froide. Elle et son mari, le roi Car, ont été assassinés il y a dix-huit ans. Leur fille unique a disparu la même nuit. Aucun corps retrouvé. Depuis, je la cherche.
Je n’arrivais plus à respirer. — Et… quel rapport avec moi ?
Il a pris ma main et l’a posée à plat sur le tableau, à côté du pendentif de la princesse. — J’ai analysé ce bijou cette nuit. Il y a un compartiment secret. À l’intérieur, un microfilm avec les empreintes génétiques d’une enfant. Ces empreintes correspondent au dossier administratif que les services sociaux ont ouvert à ton sujet il y a douze ans.
Mes jambes se sont dérobées. Il m’a rattrapée avant que je tombe.
— Ivy, écoute-moi. Ce n’est pas un hasard si tu es vivante. Ce n’est pas un hasard si Delacourt t’a enfermée dans ce foyer. Tu n’es pas une enfant abandonnée. Tu es la princesse Aelia Irene Victoria de Landina. L’héritière du dernier royaume encore reconnu par les traités secrets d’Europe. Et surtout… Tu es ma fiancée.
Je l’ai regardé sans comprendre. Tout tournait. Ma fiancée ?
— Nos familles étaient alliées avant le massacre, continua-t-il avec une gravité qui me glaçait le sang. J’ai juré sur leur tombe que je te retrouverais. J’ai passé dix ans à te traquer dans tous les orphelinats de France. Et quand j’ai reçu l’appel anonyme signalant des maltraitances au foyer de l’Espérance, je suis venu moi-même.
Ses doigts ont serré les miens, un peu trop fort. — La femme qui t’a enlevée, c’est Marissa Talvet. Une tueuse au service d’ennemis de ta famille. Et elle n’a jamais cessé de te surveiller. Le collier, c’était un appât. Un signal. Maintenant que je t’ai trouvée, ils vont revenir te chercher.
Derrière la fenêtre, la cour intérieure de l’hôtel baignait dans un soleil d’automne tranquille, presque indécent. Moi, j’avais l’impression d’être au bord d’un gouffre. Je tenais à peine debout. Pourtant, dans toute cette folie, un détail bloquait : la façon dont il avait dit “ma fiancée”. Il y avait de la douleur dans sa voix, pas de la froideur.
— Je… je suis juste Ivy, ai-je murmuré, la gorge en feu. Je ne suis pas une princesse. Je ne sais même pas lire correctement.
— Ça, ça s’apprend. Ce qui ne s’apprend pas, c’est le sang. Et toi, Ivy, tu as du sang royal qui coule dans les veines. Tu mérites mieux que la peur et les coups.
Il a relâché ma main, a reculé d’un pas comme s’il craignait de m’effrayer. — Tu restes ici aussi longtemps que tu veux. Tu n’as plus jamais à retourner là-bas. Mais je dois te prévenir : en te réclamant, je déclenche une guerre silencieuse que beaucoup redoutaient. Ta mère adoptive, Marissa, va chercher à te détruire pour finir ce qu’elle a commencé. Je ne te forcerai à rien. Je te demande seulement de me faire confiance.
J’ai relevé la tête. Ce visage taillé à la serpe, ces yeux sombres qui contenaient tellement de secrets. Pourquoi un duc, un quasi-roi, s’intéresserait-il à une pauvre fille sans instruction ? L’honneur ? La promesse faite à des morts ? Ou autre chose ?
À ce moment, j’ai ressenti un élan furieux, inexplicable. J’aurais dû avoir peur. J’aurais dû fuir. Mais tout mon être hurlait le contraire. D’un geste hésitant, j’ai touché son poignet.
— D’accord, ai-je dit tout bas. Je vous fais confiance, Kais.
Les cloches de Saint-Germain-des-Prés ont sonné midi. Quelque part, dans un café voisin, des gens riaient en terrasse. Et moi, les pieds bandés, le cou enfin libéré de la peur, je venais d’accepter d’entrer dans un monde de bijoux anciens et de mensonges meurtriers sans en mesurer toutes les conséquences.
Le soir même, en retournant dans ma chambre, j’ai trouvé une enveloppe glissée sous la porte. À l’intérieur, une photo de moi, prise dans la cour du foyer, le jour de l’inspection. Derrière, une écriture inconnue : “Tu es en danger. Ne crois rien de ce qu’il te dit.”
Le papier m’a brûlé les doigts.
PARTIE 2
Je n’ai pas dormi cette nuit-là. La photo posée sur la table de chevet me brûlait autant que si elle avait été trempée d’acide. La petite écriture penchée, tracée au stylo-bille bleu, dansait devant mes yeux chaque fois que je fermais les paupières. “Ne crois rien de ce qu’il te dit.” Impossible de savoir qui l’avait glissée sous la porte. Le personnel de maison était réduit : une gouvernante, un cuisinier, Damian, et Kais lui-même. Aucun d’eux n’aurait pu prendre ce cliché dans la cour du foyer sans que je le remarque. Et pourtant, quelqu’un l’avait fait.
Abi dormait paisiblement dans le lit jumeau, recroquevillée sous la couette en plume. Elle avait le sommeil des enfants qui ont trop encaissé, lourd, sans rêves apparents. Je l’enviais presque. Je me suis levée pieds nus sur le parquet qui craquait, j’ai enfilé un gilet trouvé sur une chaise et je suis sortie dans le couloir. L’hôtel particulier était silencieux, baigné par la lueur orangée des appliques murales. Tout sentait l’encaustique et les fleurs séchées.
Je suis descendue au rez-de-chaussée sans faire exprès, attirée par une lumière qui filtrait sous une porte. Le bureau de Kais. La voix de Damian m’est parvenue en sourdine, grave, pressée.
— … confirmé que Marissa a quitté la région de Marseille il y a trois jours. Elle se rapproche. Mes informateurs disent qu’elle a engagé un ancien militaire, un type des forces spéciales radié pour violences. On ne peut pas rester ici, Kais.
— Je ne vais pas fuir. Pas maintenant.
— Il ne s’agit pas de fuir. Il s’agit de la protéger. Si elle remet les pieds dans un rayon de dix kilomètres, on ne pourra pas garantir sa sécurité. Et il n’y a pas que Marissa. Les Orsini ont eu vent de la rumeur.
Un silence. Puis Kais a répondu d’une voix sourde.
— Les Orsini n’oseront rien. Le traité secret lie encore les grandes familles. Mais je te rejoins sur un point : Ivy doit quitter Paris. Prépare le manoir en Bourgogne. Nous partirons après-demain.
Je me suis figée, le cœur battant à tout rompre. J’allais faire demi-tour quand le parquet a craqué sous mon poids. La porte s’est ouverte brutalement. Kais se tenait dans l’encadrement, les yeux encore pleins de l’orage de la conversation. Sa chemise était froissée, son col ouvert. Il m’a dévisagée une seconde, puis son expression s’est radoucie.
— Tu devrais être au lit.
— Je… je n’arrive pas à dormir.
Il a hoché la tête, a jeté un regard en arrière vers Damian qui rangeait des papiers, puis il m’a prise par le coude et m’a entraînée vers le petit salon adjacent. Il a refermé la porte derrière nous. La pièce était minuscule, tapissée de livres anciens, avec un canapé de velours émeraude et une fenêtre donnant sur la cour intérieure où un érable commençait à perdre ses feuilles.
Il s’est assis sur le canapé, les coudes sur les genoux, les mains jointes. Il n’avait plus rien du duc hautain qui avait fait trembler Mme Delacourt. Il avait l’air épuisé, presque vulnérable.
— Qu’est-ce qui te tracasse ? a-t-il demandé d’une voix plus douce que je ne l’aurais cru possible.
J’ai hésité. Puis je lui ai tendu la photo. Il l’a prise, l’a retournée, a lu la phrase manuscrite. Son visage n’a pas changé d’une ligne, mais j’ai vu ses doigts se crisper légèrement sur le bord du papier.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Sous ma porte. Ce soir.
Il a poussé un long soupir. — Je vois. Je sais que c’est facile à dire, mais tu ne dois pas y prêter attention. Marissa, ou quelqu’un à sa solde, essaie de t’isoler. De semer la méfiance entre toi et moi. C’est une tactique classique. Si tu doutes de moi, tu seras plus vulnérable.
— Mais comment quelqu’un a pu entrer ici ? Dans votre hôtel ? C’est censé être protégé !
— Justement. Ça veut dire que la taupe est à l’intérieur. Quelqu’un qui connaît cette maison, qui sait où tu dors, qui peut circuler sans éveiller les soupçons. J’ai déjà demandé à Damian de lancer une enquête discrète. En attendant, je veux que tu restes près de moi, ou près de Damian, à chaque instant. Même la nuit. Tu comprends ?
Sa main s’est posée sur la mienne, chaude, rassurante. J’ai hoché la tête. Mais au fond de moi, la petite phrase froide continuait de tourner. “Ne crois rien de ce qu’il te dit.” Pourtant, je ne voyais pas ce que Kais pourrait gagner à me mentir. Un titre ? Il en avait déjà un. De l’argent ? Il semblait en avoir à ne plus savoir qu’en faire. La seule chose que je possédais, c’était ce collier, et il me l’avait rendu sans hésitation.
Le lendemain, Abi et moi avons pris le petit-déjeuner dans la salle à manger d’apparat, une pièce aux moulures dorées et aux rideaux de soie crème. La gouvernante, une femme d’une cinquantaine d’années aux gestes précis, nous a servi du chocolat chaud avec des croissants beurre. Abi n’en revenait pas. Elle répétait “on est dans un film” entre deux bouchées. J’ai souri malgré moi. Jamais je n’aurais imaginé la voir aussi détendue, elle qui sursautait au moindre bruit au foyer.
Kais est arrivé vers dix heures, vêtu d’un costume gris clair qui lui donnait une allure encore plus intimidante. Il tenait une enveloppe kraft qu’il a posée près de mon assiette.
— C’est ton dossier médical complet, a-t-il dit simplement. Les analyses ADN, les comparaisons avec les archives de la couronne de Landina. Tout concorde. Tu es bien Aelia. Tu peux vérifier par toi-même.
J’ai ouvert l’enveloppe d’une main tremblante. Les documents étaient en français, truffés de termes techniques que je ne comprenais pas tous, mais le résumé était clair : probabilité de filiation de 99,997 %. En dessous, une copie d’un acte de naissance établi à la clinique Sainte-Marie de Lyon, avec le nom “Aelia Irene Victoria de Landina”, la date correspondant exactement à celle que le foyer avait retenue pour moi. Mes yeux se sont embués.
— Pourquoi ne m’avoir rien dit plus tôt ? ai-je murmuré.
— Parce qu’il fallait des preuves irréfutables. Sans ça, tu ne m’aurais pas cru. Et puis… il y a autre chose.
Il a posé un deuxième document sur la table. Un contrat manuscrit, calligraphié à l’ancienne, scellé de cire rouge. “Contrat de fiançailles entre la Maison d’Orvault et la Maison de Landina.”
— Nos familles ont signé cet engagement le jour de ta naissance, reprit-il. J’avais quinze ans. Je l’ai accepté comme un devoir, sans passion. Mais quand le massacre a eu lieu et que tu as disparu, tout a basculé. Je me suis rendu compte que ce n’était pas seulement un devoir. C’était… personnel.
Il détourna le regard. — Ma sœur, Lena, était ta nourrice. Elle t’adorait. Elle est morte en te protégeant, cette nuit-là. Marissa l’a égorgée avant de t’emporter. Depuis, je n’ai jamais cessé de te chercher. Pas pour la couronne. Pour Lena. Pour la promesse que je lui ai faite sur son lit de mort.
Un poids énorme m’est tombé sur la poitrine. J’avais déjà du mal à accepter l’idée d’être une princesse. Maintenant, on me disait que quelqu’un était mort à cause de moi. Kais a dû sentir ma détresse car il s’est levé et s’est approché de ma chaise. Il s’est accroupi pour être à ma hauteur, exactement comme il l’avait fait la veille pour soigner mes pieds.
— Ivy, regarde-moi. Ta vie, c’est ce qui comptait le plus pour Lena. Et pour moi. Ce n’est pas ta faute si des monstres ont décimé ta famille et la mienne. Ce qui est arrivé est de leur responsabilité, entièrement. Toi, tu n’étais qu’un bébé.
Sa sincérité m’a achevée. Les larmes se sont mises à couler silencieusement sur mes joues. Abi s’est levée pour venir me serrer dans ses bras. Kais est resté là, à genoux, sans rien dire.
L’après-midi, Damian nous a accompagnées chez un médecin spécialiste pour faire un bilan de santé complet. Le trajet en voiture blindée a traversé les quais de Seine, les boulevards haussmanniens, le pont Alexandre-III. Paris était magnifique, indifférente à mes tourments. Le médecin, un homme compétent aux doigts doux, a examiné mes cicatrices, mes brûlures, mes carences alimentaires. Il a prescrit des vitamines, des séances de kinésithérapie pour les séquelles physiques, et un suivi psychologique que j’ai refusé net.
— J’ai survécu douze ans dans ce foyer. Je n’ai pas besoin d’un psy.
Damian a échangé un regard avec Kais, qui nous avait rejointes en fin de consultation. Ce dernier n’a pas insisté. Sur le chemin du retour, il m’a tendu un téléphone portable.
— C’est pour toi. Tous mes numéros sont enregistrés, ainsi que celui de Damian et de la maison en Bourgogne. Si quoi que ce soit t’inquiète, tu appelles. N’hésite jamais.
J’ai pris l’appareil, mal à l’aise. Jamais personne ne m’avait donné quoi que ce soit d’aussi précieux sans rien attendre en retour. Ça me paraissait suspect. Mais le regard de Kais était tellement calme que j’ai juste murmuré un merci.
Une fois rentrée, je me suis enfermée dans la bibliothèque du premier étage pour réfléchir. Les livres sentaient bon le vieux cuir. J’ai passé l’heure suivante à feuilleter des atlas, des récits historiques, tout ce qui pouvait mentionner Landina. J’ai découvert que ce micro-État, niché entre la France et la Suisse, avait été dissous après le massacre de la famille royale. Ses terres avaient été absorbées par les communes voisines. Mais son statut juridique restait flou. Le traité de 1815, jamais abrogé, reconnaissait encore la souveraineté des “Princes de Landina” et leur accordait des prérogatives spéciales, notamment l’immunité diplomatique et le droit d’asile dans toutes les cours européennes.
J’avais mal au crâne rien que d’essayer de comprendre. Je n’étais qu’une orpheline illettrée, et voilà qu’on me parlait de traités, de souveraineté. Comment pouvais-je être cette princesse ?
La porte de la bibliothèque s’est ouverte doucement. Abi est entrée sur la pointe des pieds.
— Je peux rester avec toi ?
— Bien sûr.
Elle s’est assise sur le tapis, à côté de mon fauteuil, et a posé sa tête sur mes genoux. Un geste qu’elle faisait souvent au foyer quand elle avait peur. J’ai caressé ses cheveux.
— T’as vu tous ces livres ? dit-elle d’une voix émerveillée. Tu pourrais apprendre tout ce que tu veux.
— Oui. Mais je ne sais même pas par où commencer.
— T’inquiète. On va apprendre ensemble. Kais a dit qu’il allait faire venir un précepteur. Un vrai professeur, comme dans les films de nobles.
Je n’ai pas répondu. Quelque chose me tracassait. Pourquoi Kais ne m’avait-il pas encore parlé de Marissa, à part pour dire qu’elle était dangereuse ? Je ne savais même pas à quoi elle ressemblait. Était-ce elle qui m’avait déposée au foyer ? M’avait-elle vraiment élevée comme une mère adoptive ? Mes souvenirs avant six ans étaient un grand vide, à l’exception de ce collier et d’une sensation de froid permanent. Chaque fois que j’essayais de me rappeler, un mur de brouillard se dressait. Comme si mon cerveau refusait d’accéder à cette partie de mon histoire.
Le soir venu, Kais a organisé un dîner léger dans le salon privé, rien que nous trois : Abi, lui et moi. Damian montait la garde dans le couloir. Le repas était simple — une blanquette de veau fondante, des légumes glacés, une tarte au citron. Abi dévorait tout ce qu’on lui présentait. Kais, lui, mangeait peu, le regard souvent perdu vers la fenêtre.
— Demain, commença-t-il tout à coup, nous partons pour la Bourgogne. Le manoir de Villeroy est isolé, difficile d’accès. Vous y serez plus en sécurité. J’ai prévu une escorte, des gardes, tout le nécessaire. Tu pourras t’y reposer, étudier, te préparer.
— Me préparer à quoi ?
— À ce qui t’attend. Une fois que ta véritable identité sera rendue publique, beaucoup de gens vont s’intéresser à toi. Des alliés, certes. Mais aussi des ennemis. Les traités qui protègent Landina sont contestés par certaines familles italiennes et allemandes. Ta simple existence pourrait rouvrir des conflits vieux de deux siècles.
J’ai posé ma fourchette. — Je ne veux pas de conflits. Je ne veux pas de couronne. Je veux juste vivre tranquille avec Abi.
— Je comprends. Et je te promets que je ferai tout pour protéger cette tranquillité. Mais tu ne pourras pas y échapper éternellement. Ton sang te rattrapera, que tu le veuilles ou non. Il vaut mieux que tu sois prête.
Abi, qui n’avait rien perdu de la conversation, a demandé soudain : — Et moi ? Qu’est-ce que je deviens dans tout ça ?
Kais l’a regardée avec une douceur imprévue. — Toi, Abi, tu es la seule famille qu’Ivy ait jamais eue. Tu seras traitée comme telle. Je vais t’adopter officiellement, si tu le veux. Tu porteras le nom d’Orvault, tu auras un titre, une protection. Personne ne pourra plus jamais te faire du mal.
Abi est restée bouche bée. Moi aussi. Adopter Abi ? Lui donner le nom d’Orvault ? Cela signifiait lui offrir un statut juridique inviolable. Une vie entière à l’abri du besoin et de la violence. J’ai ouvert la bouche pour dire quelque chose, mais aucun son n’est sorti.
— C’est trop ? a demandé Kais, un coin de lèvre relevé. Désolé. J’ai toujours eu du mal à y aller par quatre chemins.
— Non… C’est… C’est énorme, ai-je fini par articuler. Pourquoi vous feriez ça ? Vous ne nous connaissez même pas il y a trois jours.
— Je te connais depuis que tu es née, Ivy. Ou du moins, je te porte en moi depuis ce jour-là. Quant à Abi, elle est ton pilier. Sans elle, je pense que tu ne tiendrais pas. Alors pour moi, c’est évident. Je protège ce qui t’est cher.
Il y a eu un long silence, seulement troublé par le tic-tac d’une horloge ancienne. Puis Abi s’est levée, a contourné la table et s’est jetée au cou de Kais en sanglotant. Il a hésité une seconde avant de poser une main maladroite dans son dos. Je me suis levée à mon tour, et il m’a attirée contre lui sans un mot. Nos trois respirations se sont mêlées dans la pénombre du salon. Pour la première fois depuis toujours, j’ai pensé : “peut-être que ça va aller”.
Mais au même instant, une déflagration a retenti dans la rue. Une voiture a pétaradé, des cris ont éclaté. Damian a fait irruption dans la pièce, un talkie-walkie à la main, le visage décomposé.
— Un colis piégé vient d’exploser sous la voiture blindée garée devant la porte cochère. Il n’y a pas de blessés, mais c’était un avertissement. Ils savent où nous sommes.
Son regard a croisé le mien et j’y ai lu une peur glacée. La même qui venait de me geler les os.
— On décolle dans vingt minutes, a ordonné Kais. Prenez juste le strict nécessaire. Le manoir de Villeroy est notre seule option.
Il s’est tourné vers moi, les traits durs. — À partir de maintenant, ne t’éloigne plus jamais de moi. Pas d’un mètre.
J’ai attrapé la main d’Abi et j’ai obéi sans discuter. La guerre silencieuse dont il m’avait parlé venait de commencer.
PARTIE 3
Le manoir de Villeroy se dressait au bout d’une allée de platanes centenaires, dont les branches nues griffaient un ciel de novembre chargé de nuages. La bâtisse était immense, austère, avec des pierres grises que le lierre avait colonisées jusqu’au deuxième étage. On se serait cru dans une gravure du XIXe siècle, sauf que les caméras de surveillance et les fils électriques qui couraient le long des gouttières rappelaient brutalement l’époque actuelle. Le convoi s’est arrêté devant un perron gardé par deux hommes en tenue sombre, le visage fermé. Damian est descendu en premier, a inspecté les lieux, puis nous a fait signe d’avancer.
L’intérieur sentait la pierre froide et la cire d’abeille. Un hall monumental avec un escalier en fer à cheval, des tapisseries fanées représentant des scènes de chasse, et des portraits d’ancêtres aux regards sévères. Kais m’a prise par le coude pour me guider. Abi suivait, muette d’admiration mêlée d’inquiétude. Nos pas résonnaient sur les dalles de marbre. J’avais l’impression de pénétrer dans un sanctuaire, un endroit hors du temps, coupé du reste du monde.
— Nous serons en sécurité ici, a dit Kais en refermant la lourde porte derrière nous. Le domaine fait trente hectares, entouré de murs d’enceinte. Les grilles sont surveillées vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Damian a fait venir une équipe supplémentaire de Lyon.
Il a désigné un salon à droite. — Installez-vous. Je dois m’occuper de la logistique avec Damian. Ne sortez sous aucun prétexte.
Je me suis assise sur un canapé de velours grenat, Abi blottie contre moi. Une domestique muette nous a apporté du thé et des madeleines. J’ai bu machinalement, l’esprit en vrac. L’explosion au pied de l’hôtel particulier parisien avait pulvérisé tout sentiment de sécurité. Si Marissa Talvet pouvait faire exploser une voiture en pleine rue sans être inquiétée, qu’est-ce qui l’empêchait de venir jusqu’ici ?
Une heure plus tard, Kais est revenu, accompagné de Damian qui portait une mallette métallique. Il l’a posée sur la table basse et l’a ouverte avec précaution. À l’intérieur, des liasses de documents anciens, des lettres cachetées, et un petit écrin de cuir frappé des armoiries de Landina. Kais a d’abord déplié une grande feuille de parchemin protégée par une pochette plastique.
— Voici l’arbre généalogique complet de la Maison de Landina, a-t-il expliqué en posant un doigt sur un nom. Tu vois ? Aelia Irene Victoria. Née le 13 avril, il y a dix-huit ans. Tes parents : le roi Car et la reine Tatiana. Tes grands-parents paternels, le prince Alexandre et la princesse Elena.
Je me suis penchée, le cœur battant. Les noms, les dates, tout concordait. En dessous, une mention manuscrite : “Disparue dans la nuit du 15 mars, présumée enlevée par Marissa Talvet, agent au service de la famille Orsini.”
— Les Orsini… ai-je murmuré. Qui sont-ils ?
— Une vieille famille du Piémont, liée au Vatican et à certains milieux financiers douteux. Ils ont toujours contesté la souveraineté de Landina, parce que les traités de 1815 leur interdisent d’étendre leur influence au nord d’une certaine ligne. Tant qu’un héritier de Landina existe, les traités tiennent. Sans héritier, les terres et les droits tombent dans le domaine public, et les Orsini pourraient tout racheter légalement pour une bouchée de pain.
Il a marqué une pause. — Ils ont déjà essayé de t’éliminer une fois. La nuit où tes parents sont morts. Marissa était leur agent. Elle n’a pas réussi à te tuer bébé, alors elle t’a cachée, en attendant de pouvoir s’en servir comme monnaie d’échange ou te supprimer plus tard. Mais avant qu’elle n’ait pu agir, quelqu’un l’a doublée : ta nourrice, ma sœur Lena, a réussi à te soustraire et à te confier à une famille de passage. Marissa a retrouvé cette famille et les a tous tués, mais Lena avait déjà maquillé ton identité. Elle est morte pour que tu vives.
Ces révélations me tombaient dessus comme des pierres. Chaque phrase ajoutait un poids. Je fixais l’écrin sur la table. Kais l’a ouvert. À l’intérieur, une bague en or blanc sertie d’un saphir ovale, entouré de minuscules diamants.
— C’était la bague de fiançailles de ta mère. Je l’ai récupérée dans les ruines du palais de Landina, après le massacre. Le jour où tu accepteras officiellement le contrat de fiançailles, elle sera à toi.
J’ai secoué la tête, presque violemment. — Je ne peux pas… Je ne sais même pas qui je suis vraiment. Vous me dites que je suis princesse, que je dois épouser un duc, que des gens veulent me tuer. C’est trop. C’est bien trop.
Kais a refermé l’écrin. — Je ne veux pas te brusquer. Tu as le temps. Mais le danger, lui, ne t’en laissera pas beaucoup.
Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil. Abi dormait à côté de moi dans la chambre qu’on nous avait attribuée, une pièce immense avec un lit à baldaquin et des tapisseries aux motifs floraux. Le silence de la campagne était presque plus angoissant que les sirènes de Paris. Chaque craquement me faisait sursauter. Vers trois heures du matin, je me suis levée pour boire de l’eau. En passant devant la fenêtre, j’ai vu une lumière clignoter au loin, dans les bois qui bordaient le domaine. Une, deux, trois fois. Puis plus rien.
Le lendemain matin, j’en ai parlé à Damian. Il a froncé les sourcils et a envoyé une patrouille vérifier. Ils n’ont rien trouvé, à part des traces de pneus récentes sur un chemin forestier interdit au public. Kais a ordonné le renforcement des patrouilles nocturnes.
Les jours suivants se sont écoulés dans une routine étrange. Un précepteur venait chaque matin de la ville voisine pour nous donner des cours, à Abi et à moi. Une femme d’une soixantaine d’années, patiente, qui m’apprenait la grammaire, l’histoire, la géographie. J’absorbais tout comme une éponge. Une partie de moi était avide de connaissances ; l’autre était rongée par l’angoisse. J’avais l’impression que chaque leçon me rapprochait d’un destin qui m’était imposé.
Kais se montrait distant. Il passait le plus clair de son temps dans son bureau, au téléphone ou en réunion avec Damian et d’autres hommes que je ne voyais qu’à travers les portes vitrées. Parfois, le soir, il venait s’asseoir dans le salon avec nous. Il ne disait presque rien, se contentait de feuilleter un livre ou d’écouter Abi raconter ses progrès en calcul. Mais je sentais son regard peser sur moi. Un regard intense, chargé d’une émotion que je ne savais pas nommer.
Un après-midi, alors que le précepteur venait de partir, j’ai trouvé le courage d’aller frapper à la porte de son bureau.
— Entrez, Ivy.
Il était assis devant une montagne de dossiers, les manches retroussées, une tasse de café froid posée en équilibre sur un code civil. Il m’a fait signe de m’asseoir.
— Vous êtes sûre que tout va bien ? ai-je demandé. Vous avez l’air épuisé.
— Simple fatigue administrative. Rien qui ne doive t’inquiéter.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je… je voulais vous poser une question. Enfin, plusieurs.
Il a reposé son stylo, croisé les bras. — Je t’écoute.
— Pourquoi moi ? Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis vraiment cette Aelia ? Au-delà de l’ADN. Les tests peuvent se falsifier. Les documents aussi. Qu’est-ce qui vous rend si certain ?
Un silence. Puis il s’est levé, a ouvert un tiroir de son bureau et en a sorti une petite boîte à musique en bois de rose. Il l’a posée devant moi et l’a remontée. Les premières notes se sont élevées, une mélodie douce, presque triste. C’était une berceuse ancienne, que je n’avais jamais entendue – et pourtant, elle m’était familière. Mon cœur s’est serré. Des images floues ont traversé ma mémoire : une pièce baignée de lumière jaune, un visage penché sur moi, une voix qui chantait.
— Cette boîte appartenait à la reine Tatiana, a dit Kais à voix basse. Elle la faisait jouer tous les soirs pour Aelia. Lena me l’a raconté cent fois. Je parie que cette musique réveille quelque chose en toi. Quelque chose que tu ne peux pas expliquer rationnellement.
Mes yeux se sont remplis de larmes. — Je… je crois que je la connais. Mais je ne sais pas d’où.
— C’est ta mémoire qui revient. Elle a été enfouie pendant douze ans sous la peur et les coups. Mais elle est toujours là. Et c’est cette mémoire qui te fait vibrer quand je te parle de Landina. Tu sais que tu es des leurs. Tu le sens.
J’ai essuyé mes joues d’un geste brusque. Il avait raison. Depuis que j’avais posé les yeux sur la photo du portrait, quelque chose en moi s’était éveillé. Une appartenance. Une nostalgie.
— Et si je n’étais pas à la hauteur ? ai-je balbutié. Si je ne veux pas de cette vie ? Si tout ce que je veux, c’est retrouver Abi et partir loin d’ici ?
Kais s’est penché en avant, les coudes sur les genoux. — Si tu veux partir, je ne te retiendrai pas. Mais je te demande d’attendre que la menace soit neutralisée. Marissa est toujours en liberté. Les Orsini cherchent à t’atteindre. Si tu t’éloignes de moi maintenant, tu seras une cible facile. Après, quand tout sera réglé, tu pourras choisir ta vie. Je ne t’obligerai jamais à un mariage que tu ne désires pas.
Sa voix était calme, mais ses doigts serraient le bord du bureau à en blanchir les jointures. J’ai alors aperçu, posé négligemment sous une pile de lettres, un dossier beige avec une étiquette : “Rapport d’enquête – Incendie foyer de l’Espérance”. Je me suis figée.
— C’est quoi, ça ?
Kais a suivi mon regard, a hésité, puis a saisi le dossier. — J’allais t’en parler. Il s’est passé quelque chose au foyer, deux jours après notre départ.
— Quoi ?
— Un incendie. Criminel, d’après les pompiers. Le bâtiment principal a brûlé en pleine nuit. Heureusement, les enfants avaient été transférés d’urgence dans un autre centre après notre visite, suite au signalement de Damian auprès des services sociaux. Mais Delacourt, la directrice, n’a pas survécu.
Ma main s’est portée à ma bouche. — Elle est morte ?
— Brûlée vive dans son bureau. Les enquêteurs ont retrouvé un bidon d’essence et des traces d’effraction. Quelqu’un voulait effacer toute preuve. Et possiblement te faire porter le chapeau si l’enquête avait mal tourné.
J’ai eu un haut-le-cœur. Je détestais cette femme pour tout ce qu’elle nous avait fait subir. Mais mourir de cette façon, c’était atroce. Et surtout, l’incendie montrait que Marissa – ou les Orsini – n’hésitaient devant rien.
— Tu comprends maintenant pourquoi je tiens à te garder près de moi ? a repris Kais en rangeant le dossier. Ce ne sont pas des adversaires ordinaires. Ils ont des moyens, des appuis, et une absence totale de scrupules.
Je suis restée silencieuse un long moment. Puis j’ai relevé la tête. — Alors apprenez-moi à me défendre. Je ne veux plus être une proie.
Il a esquissé un sourire, le premier depuis notre arrivée en Bourgogne. — Avec plaisir.
Ce même soir, après le dîner, Kais a ordonné à Damian de vider la petite salle d’armes qui attenait au salon principal. Des épées anciennes furent décrochées des murs, remplacées par des cibles de tir et des mannequins rembourrés. Il m’a tendu un gilet pare-balles léger et m’a montré comment reconnaître les angles morts, comment se déplacer sans bruit, comment frapper pour neutraliser un adversaire sans le tuer. Ses gestes étaient précis, hérités d’un passé militaire que je ne lui connaissais pas.
— Vous avez été soldat ? ai-je demandé en reprenant mon souffle après une série d’exercices.
— Légion étrangère. Cinq ans, sous une fausse identité. Puis j’ai intégré les services de renseignement de la Couronne de Landina. J’ai appris à me battre contre des gens qui ne respectent aucune règle. C’est ce que je vais t’apprendre.
Abi, qui nous observait depuis le canapé, a voulu essayer aussi. Kais ne s’y est pas opposé. Au contraire, il l’a prise au sérieux, corrigeant sa posture, lui montrant comment se dégager d’une prise au poignet. Je sentais monter en moi une étrange gratitude. Il ne faisait aucune différence entre nous. Nous n’étions plus des orphelines abandonnées à leurs bourreaux. Nous étions des personnes dignes de respect et de protection.
Le mercredi suivant, un événement imprévu est venu tout chambouler. Alors que je m’entraînais seule dans la salle d’armes, j’ai entendu des éclats de voix dans l’entrée. Damian discutait avec un homme que je n’avais jamais vu, un type massif, le crâne rasé, avec un blouson de cuir fatigué. Je me suis approchée discrètement, cachée derrière une tenture.
— Je vous dis que je l’ai vue, insistait l’inconnu. À la station-service, sur l’autoroute A6. Elle a demandé le chemin pour Villeroy. Grande, cheveux platine, un tatouage sur la nuque. Ça correspond à la description de Talvet.
— Quand ça ? a aboyé Damian.
— Hier, en fin d’après-midi. Elle n’est pas venue seule. Il y avait une camionnette blanche avec au moins trois hommes à l’intérieur.
Je me suis rejetée en arrière, le cœur cognant contre mes côtes. Marissa était en Bourgogne. Elle avait retrouvé notre trace. Damian a congédié l’informateur, puis s’est précipité dans le bureau de Kais. Moins de cinq minutes plus tard, tout le manoir s’est mis en état d’alerte. Volets fermés, caméras infrarouges activées, tours de garde doublés.
Kais m’a trouvée assise sur les marches de l’escalier, tremblante.
— Tu as entendu, je suppose.
J’ai hoché la tête. Il s’est accroupi devant moi.
— Elle ne passera pas les grilles. Nous avons des tireurs d’élite, des chiens, un périmètre miné sur la seule partie du mur qui n’est pas directement visible. Si elle tente quoi que ce soit, elle sera neutralisée.
— Elle va quand même essayer, ai-je murmuré. Elle n’a pas fait tout ce chemin pour rien.
— Non. Elle va essayer. Et c’est pour ça que je veux que tu restes à l’étage, dans la pièce sécurisée que Damian a aménagée. Tu y dormiras cette nuit avec Abi. Moi, je serai en bas avec les gardes.
La tension était palpable. Même l’air semblait plus lourd. J’ai passé la soirée dans la pièce sécurisée, une ancienne chambre forte reconvertie en abri, avec des réserves d’eau, des couvertures, et un écran qui transmettait les images des caméras de surveillance. Abi s’était endormie sur un matelas gonflable, épuisée par la peur. Moi, les yeux rivés à l’écran, je scrutais les zones d’ombre du parc.
Vers minuit, un mouvement m’a alertée. Une silhouette rampait le long du mur d’enceinte, près de l’ancienne serre. J’ai agrandi l’image. Une femme, grande, les cheveux pâles sous un bonnet noir. Elle portait un sac à dos, avançait lentement, s’arrêtait tous les deux mètres pour observer. Mon sang s’est glacé.
Sur un autre écran, j’ai vu Kais et Damian sortir par une porte dérobée, suivis de deux gardes armés. Ils progressaient dans l’ombre, silencieux. C’était un piège : ils l’avaient laissée approcher pour la coincer.
Tout s’est passé très vite. Des cris, un coup de feu assourdissant, le bruit d’une course effrénée sur le gravier. Puis le silence. Un silence terrifiant. Je suis restée figée devant l’écran, incapable de bouger. Le talkie-walkie posé sur la table a grésillé.
— Cible neutralisée, a annoncé la voix de Damian. Ce n’était pas Marissa. C’était une leurre. Un de ses hommes déguisé. Kais est blessé, mais vivant. Restez à l’abri.
Blessé. Le mot m’a vrillé la poitrine. Je me suis levée d’un bond, j’ai déverrouillé la porte blindée sans réfléchir et j’ai dévalé l’escalier. Dans le hall, Damian soutenait Kais, le bras de ce dernier ensanglanté, un bandage de fortune comprimant la blessure. Il a levé les yeux vers moi et m’a fait un geste de la main valide.
— Rien de grave, a-t-il dit en serrant les dents. Une balle a ricoché sur mon gilet. Juste une entaille.
Mais son visage était pâle sous la lumière crue du lustre. Je me suis approchée, maladroite. — Je… je voulais vous aider.
— Tu m’as aidé en restant à l’abri. Retourne là-haut. Ce n’était qu’une diversion. Marissa est probablement toujours dehors.
Pourtant, quelque chose ne collait pas. Si Marissa voulait attirer l’attention, pourquoi ne pas profiter de la confusion pour s’introduire dans le manoir ? Pour la première fois, un doute affreux m’a traversée. Et si la menace ne venait pas de l’extérieur ? Je me suis souvenue de la lumière clignotante dans les bois, le premier soir. Des traces de pneus sur le chemin forestier. Du message sous la porte à Paris. “Ne crois rien de ce qu’il te dit.” Et si Marissa n’était pas l’ennemie ? Et si Kais me mentait depuis le début ?
J’ai regardé cet homme qui m’avait sauvée des griffes de Delacourt, qui m’avait offert un toit, des leçons, une protection sans faille. Et pourtant, des zones d’ombre demeuraient. Pourquoi ne m’avait-il jamais montré de photo de Marissa ? Pourquoi tous ces secrets autour du passé ? Qu’y avait-il dans le dossier “Incendie” qu’il n’avait pas voulu que je voie en entier ?
— Ivy, a appelé Kais d’une voix plus faible. S’il te plaît. Retourne dans la pièce sécurisée. On parlera demain.
J’ai acquiescé sans un mot, l’esprit en tumulte. En remontant les marches, j’ai jeté un dernier regard à Damian. Lui non plus ne semblait pas serein. Il évitait mes yeux.
La nuit était loin d’être finie. Et je sentais, au fond de mon ventre, que les vérités qu’on me cachait allaient bientôt éclater d’une manière que personne ne pourrait contrôler.
PARTIE 4
La nuit a été un supplice. Après l’attaque, Kais est resté dans le petit salon du rez-de-chaussée transformé en infirmerie de fortune. Le médecin du village voisin, un vieil homme aux gestes précis, lui a extrait un éclat de plomb logé dans l’avant-bras. Vingt-trois points de suture. Pas d’artère touchée, par miracle. Mais il avait perdu beaucoup de sang. Damian montait la garde devant la porte, le visage ravagé par la fatigue et la frustration.
Je n’ai pas réussi à retourner dans la chambre forte. Je suis restée assise sur une chaise cannée, dans le couloir du premier étage, à fixer les motifs du tapis sans les voir. Abi était toujours là-haut, endormie sous deux couvertures. J’avais demandé à Clarisse, la domestique muette, de veiller sur elle. Ma tête tournait à vide. Chaque fois que j’essayais de rassembler mes pensées, la phrase du dossier d’enquête revenait. L’incendie. La directrice brûlée vive. Et cette question qui m’obsédait : pourquoi Kais ne m’avait-il montré qu’une partie du rapport ?
Vers cinq heures du matin, les premières lueurs grises ont filtré à travers les persiennes. Je me suis levée, ankylosée, et je suis descendue sans faire de bruit. Devant la porte du salon-infirmerie, Damian m’a interceptée.
— Il dort. Ne le réveille pas.
— Je veux juste le voir. S’il vous plaît.
Il a hésité, puis s’est écarté. J’ai poussé la porte doucement. Kais était allongé sur un canapé, torse nu sous un bandage propre qui lui barrait la poitrine et enserrait son bras. Son visage, pendant le sommeil, avait perdu sa dureté habituelle. Il paraissait plus jeune, presque fragile. Sa respiration était régulière, mais un pli profond barrait son front, comme si même endormi il restait en alerte.
Je me suis approchée sans bruit, et j’ai failli repartir tout de suite. Mais quelque chose m’a retenue. Sur la table basse, à côté de sa main valide, le dossier beige était posé. “Rapport d’enquête – Incendie foyer de l’Espérance”. Je l’ai attrapé, le cœur battant à tout rompre. Damian ne pouvait pas me voir d’où il était. J’ai soulevé la couverture cartonnée.
Les premières pages résumaient ce que Kais m’avait déjà dit : origine criminelle, décès de Delacourt, transfert préalable des enfants. Mais les pages suivantes étaient ce qu’il ne m’avait pas montrées. Des photos. Le corps calciné de la directrice, oui. Mais aussi une autre série de clichés, pris dans les décombres de son bureau. Un coffre-fort métallique éventré. À l’intérieur, des liasses de billets, des papiers d’identité falsifiés. Et un dossier médical au nom de “Sujet Zéro – Projet Renaissance”.
Mon souffle s’est coupé. Le dossier portait un logo que je ne connaissais pas : un lion dressé tenant une balance, avec l’inscription “Fondation Orsini”. J’ai tourné les pages fébrilement, découvrant des graphiques, des analyses génétiques, des compte-rendus d’expériences. Et puis, une photo. Une photo de moi, bébé, le crâne rasé, des électrodes posées sur les tempes, reliées à une machine imposante. En dessous, un nom : “Aelia de Landina – Potentiel Psi 97%”.
Je n’ai pas compris tout de suite. “Potentiel Psi” ? Comme dans les histoires de télépathie ? Ça n’avait aucun sens. J’ai continué à feuilleter. Un document tapé à la machine détaillait un protocole visant à “conditionner le sujet par privation sensorielle et stimuli douloureux afin de déclencher les capacités latentes de la lignée Landina”. Un autre rapport mentionnait les effets secondaires : “amnésie traumatique”, “dissociation identitaire”, “régression cognitive”. Chaque terme me glaçait davantage.
Ce que je lisais, c’était la description de ce qu’on m’avait fait avant mes six ans. Les souvenirs vides. La peur irrationnelle du noir. Les cauchemars de glace, de chaînes. La sensation d’avoir perdu quelque chose d’essentiel.
Kais a bougé. J’ai refermé le dossier en sursaut. Il a ouvert les yeux, m’a regardée, et son expression est passée de la confusion à l’inquiétude en une fraction de seconde.
— Tu as lu, a-t-il dit. Ce n’était pas une question.
— Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? Ma voix tremblait. Pourquoi vous ne m’avez rien dit ?
Il s’est redressé péniblement, grimaçant de douleur. — Assieds-toi. S’il te plaît.
Je suis restée debout. — Je ne m’assiérai pas tant que vous ne m’aurez pas dit la vérité.
Il a fermé les yeux un instant, comme s’il rassemblait son courage. Puis il a parlé, d’une voix plus sourde que d’habitude.
— La famille de Landina n’est pas une famille royale ordinaire. Depuis des siècles, on rapporte que certains de ses membres possèdent des capacités particulières. Une intuition hors du commun, une capacité à anticiper les dangers, à percevoir les émotions des autres. Les légendes parlent d’un “don”, transmis de mère en fille. La science, au XXe siècle, a essayé de comprendre. Les Orsini, en particulier, ont financé des recherches secrètes. Ils voulaient reproduire ce don, ou l’éliminer s’ils ne pouvaient pas le contrôler.
— Et moi, je suis un de ces “sujets” ?
— Oui. Après le massacre, au lieu de te tuer, Marissa Talvet a vendu tes services aux laboratoires Orsini. Pendant quatre ans, tu as été leur cobaye. C’est pour ça que tu n’as aucun souvenir de cette période.
Mes jambes ont failli me lâcher. Je me suis rattrapée au dossier d’une chaise. — Quatre ans ?
— De deux à six ans. Ensuite, quelque chose s’est mal passé. Une révolte interne au sein de la Fondation. Un scientifique a organisé ton évasion avec l’aide de Lena, ma sœur, qui était retenue captive dans une autre aile. Elles ont réussi à te sortir, mais Lena est morte dans la fuite. L’homme qui t’a déposée au foyer de l’Espérance avec le collier était probablement ce scientifique. Il voulait te protéger des Orsini. Et de Marissa.
— Pourquoi ne pas m’avoir prévenue ? Pourquoi tout ce secret ?
— Parce que les capacités dont je te parle, tu les possèdes encore. Enfouies, mais intactes. Si je te l’avais annoncé brutalement, tu aurais paniqué. Et la panique, dans ton état, peut déclencher des crises. Le dossier médical parle de “réaction psychosomatique sévère”. J’attendais le bon moment.
J’ai éclaté d’un rire nerveux, un rire qui sonnait faux. — Le bon moment ? Il n’y a jamais de bon moment pour apprendre qu’on a servi de rat de laboratoire !
— Non, en effet. J’ai commis une erreur. J’assume. Mais aujourd’hui, tu sais tout.
— Vraiment tout ? Il n’y a pas d’autres dossiers cachés ?
Son silence a duré un peu trop longtemps. Damian est entré à ce moment-là, le talkie-walkie à la main. Il a vu le dossier entre mes doigts, a échangé un regard avec Kais, et a secoué la tête imperceptiblement.
— Dites-moi, ai-je insisté.
Kais a pris une inspiration. — Marissa a réussi à entrer en contact avec les Orsini. Elle prétend détenir la clé pour réactiver tes capacités. Et elle menace de le faire si nous ne te livrons pas.
— Me livrer ? Mais je suis là, dans votre manoir gardé comme une forteresse ! Comment pourrait-elle me réactiver ?
— Elle prétend que le collier est le déclencheur. Une sorte d’ancre mémorielle. Si elle met la main dessus, elle peut te forcer à te souvenir de ce qu’on t’a fait. Et, selon elle, la violence du choc pourrait te rendre dangereuse. Incontrôlable.
Je portai la main à mon cou. Le pendentif était là, chaud contre ma peau. La seule chose que j’avais aimée. Un appât. Une arme.
— Le collier… ai-je répété, abasourdie.
— Je voulais te le reprendre pour le mettre en sécurité. Mais je savais que tu ne me le pardonnerais pas. Alors j’ai préféré prendre le risque de te le laisser.
Je me suis effondrée sur la chaise. Tout se bousculait. Le laboratoire, Lena, Marissa, le collier. Et maintenant cette histoire de “don”. Étais-je réellement capable de choses que je ne contrôlais pas ?
— Qu’est-ce que je suis censée faire ? ai-je murmuré.
— Survivre, a répondu Kais avec une intensité qui m’a fait lever les yeux. Survivre, et apprendre à maîtriser ce que tu es. Parce que si Marissa parvient à ses fins avant que tu ne sois prête, alors oui, tu pourrais devenir dangereuse. Pour toi-même et pour les autres.
— Comment je peux apprendre ? Il n’y a pas de mode d’emploi !
— Il y a moi, intervint Damian doucement. J’étais le garde du corps de la reine Tatiana. Je l’ai vue à l’œuvre. Le don de Landina n’est pas de la magie. C’est une sensibilité extrême. Une capacité à percevoir les intentions, les mensonges, les menaces avant qu’elles ne se matérialisent. Ta mère pouvait entrer dans une pièce et savoir immédiatement qui mentait. Elle ressentait la douleur des autres comme la sienne. C’est pour ça qu’elle était une souveraine aimée. Et c’est pour ça que les Orsini la redoutaient.
Je me suis souvenue des papillons dans le ventre, des alertes muettes qui m’avaient souvent sauvée au foyer. Savoir quel surveillant allait frapper avant qu’il ne lève la main. Pressentir les humeurs de Delacourt rien qu’au bruit de ses talons. Je mettais ça sur le compte de l’instinct de survie. Mais peut-être était-ce autre chose.
— Vous voulez dire que je pourrais… sentir si quelqu’un me ment ?
— Tu le fais déjà sans t’en rendre compte, dit Kais. Avec moi, avec Abi, avec Damian. Ce que tu appelles de l’intuition, c’est ton don qui émerge. Doucement. Prudemment. Parce que ton esprit a construit des barrières pour se protéger du traumatisme.
La révélation m’a laissée sans voix. Pendant de longues minutes, je suis restée prostrée, à écouter les bruits du manoir qui reprenait vie. Des pas à l’étage. Des volets qu’on ouvrait. Clarisse qui préparait le petit-déjeuner.
Puis Abi est entrée, les yeux gonflés de sommeil, serrant son vieux doudou contre elle. Elle a regardé Kais blessé, mon visage défait, et s’est arrêtée net.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle d’une toute petite voix.
— Rien de grave, ma puce, mentit Kais. Juste une discussion entre adultes.
Mais je vis le regard d’Abi se poser sur le dossier, sur les photos étalées. Elle ne savait pas lire les termes compliqués, mais elle comprenait le danger. Elle s’approcha de moi et prit ma main.
— T’inquiète, Ivy, murmura-t-elle. On s’en sortira. Comme d’habitude.
Sa confiance aveugle me fendit le cœur. Parce que pour la première fois, je n’étais pas sûre qu’on s’en sorte. Marissa rôdait autour du domaine. Les Orsini tiraient les ficelles depuis l’ombre. Et à l’intérieur de moi, une puissance inconnue menaçait de se réveiller.
L’après-midi, Damian a organisé une réunion dans le bureau. Étaient présents Kais, moi, et un homme que je n’avais encore jamais rencontré : un certain Maître Le Goff, notaire assermenté auprès de la Cour européenne des droits des micro-États. Un petit homme chauve, à la barbiche poivre et sel, vêtu d’un costume trois pièces démodé. Il avait fait le déplacement depuis Strasbourg.
— Mademoiselle, commença-t-il en posant sa serviette en cuir sur la table, je suis porteur de documents juridiques qui vous concernent directement. En vertu du Traité de Vienne de 1815, toujours en vigueur, vous êtes la légitime héritière du titre de Princesse Souveraine de Landina. Dès que vous aurez signé l’acte de reconnaissance, vous bénéficierez de l’immunité diplomatique et de la protection pleine et entière de la République française, qui a cosigné les protocoles additionnels en 1957.
Il a sorti une chemise cartonnée contenant une dizaine de pages dactylographiées. — Cependant, précisa-t-il en ajustant ses lunettes, cette signature déclenchera également des obligations. Notamment celle de ratifier ou de dénoncer le contrat de fiançailles avec la Maison d’Orvault. La question du mariage est laissée à votre libre arbitre. Mais si vous refusez, les clauses successorales de Landina deviendront caduques et les biens reviendront à la Couronne… c’est-à-dire, en l’état actuel des choses, aux héritiers du roi Car. C’est-à-dire vous seule.
Je regardai Kais, qui se tenait un peu en retrait, le bras en écharpe. — Si je refuse le mariage, qu’est-ce que ça change pour vous ?
— Rien, dit-il calmement. Je n’ai jamais épousé la princesse pour ses terres. Landina, pour moi, est une promesse faite à des morts. Pas un bien immobilier.
Maître Le Goff toussota. — Il y a une complication supplémentaire. Si le mariage n’a pas lieu et que la lignée Landina s’éteint, les Orsini pourront lancer une procédure de déshérence d’ici six mois. Cela leur donnerait un droit légal d’occuper les anciens domaines de Landina.
— Et c’est ce qu’ils attendent, compléta Kais. Ta mort ou ta renonciation. Dans les deux cas, ils gagnent sur le plan juridique. Le seul atout que nous ayons, c’est que tu es vivante, majeure, et capable de faire valoir tes droits.
— Capable ? Je ne parle pas trois mots d’allemand, je ne connais rien au droit international, je…
— Tu ne seras pas seule, coupa Kais. Tu ne le seras plus jamais.
Sa voix avait une douceur inhabituelle. Je le dévisageai, cherchant la faille, le mensonge. Mais cette intuition qu’il venait tout juste de m’expliquer ne vibrait pas. Ses paroles semblaient sincères.
Je signai les papiers d’une main tremblante. Maître Le Goff apposa les cachets officiels, tamponna, parapha. En moins d’une heure, je devins officiellement Aelia Irene Victoria, Princesse Souveraine de Landina.
Ce soir-là, alors que le crépuscule teintait le parc de mauve et d’orange, le téléphone satellite de Damian sonna. Il décrocha, écouta quelques secondes, et son visage se vida de toute couleur. Il tendit l’appareil à Kais.
Une voix de femme, déformée par un brouilleur, emplit la pièce.
— Bonsoir, monseigneur le Duc. J’espère que votre bras va mieux. La diversion était un peu brutale, je vous l’accorde, mais nécessaire.
— Marissa, gronda Kais.
— En personne. Je vous appelle pour négocier. J’ai la preuve que la princesse Aelia n’est pas la seule survivante du massacre. Sa mère, la reine Tatiana, est encore en vie. Je peux vous fournir sa localisation exacte. En échange, je veux le collier et la fille.
Un silence de mort tomba sur le salon.
— Vous mentez, articula Kais.
— Vérifiez par vous-même. J’envoie les coordonnées GPS dans un instant. Tatiana est détenue depuis dix-huit ans dans une clinique privée près de Genève. Les Orsini la maintiennent en coma artificiel. Si vous agissez vite, vous pourrez la sauver. Mais si vous tardez, je ne réponds plus de rien.
L’appel fut coupé. Damian s’était déjà précipité sur un ordinateur portable. Quelques secondes plus tard, une série de chiffres s’afficha sur l’écran. Des coordonnées géographiques.
Kais fixait le combiné comme s’il s’agissait d’un serpent. Puis il se tourna vers moi.
— C’est un piège, Ivy. Neuf chances sur dix.
— Et la dixième ? demandai-je d’une voix blanche. Qu’une chance sur dix que ma mère biologique soit vivante ?
Je n’avais jamais connu de mère. La reine Tatiana n’était pour moi qu’une image sur un portrait, une boîte à musique, un prénom dans un arbre généalogique. Mais la simple idée qu’elle puisse exister, quelque part, captive et endormie, alluma en moi un feu que je ne contrôlais pas.
— Je veux y aller, dis-je.
— Hors de question. C’est exactement ce que Talvet attend.
— Et si c’était vrai ? Et si on pouvait la sauver ?
Kais me prit par les épaules, avec une intensité presque douloureuse. — Réfléchis. Même si Tatiana est vivante, Marissa nous la livre pour une seule raison : te récupérer. Si tu mets un orteil hors de ce domaine, elle mettra la main sur toi.
— Alors protégez-moi. C’est ce que vous faites depuis le début, non ?
Un long silence. Damian consulta des cartes, pianota sur son clavier. — Il y a une autre option, dit-il enfin. On envoie une équipe à Genève pour vérifier. Et pendant ce temps, on éloigne Ivy du manoir. Un itinéraire secret vers une autre planque. Comme ça, même si Marissa surveille nos mouvements, elle ne pourra pas être partout à la fois.
Kais ferma les yeux, luttant visiblement contre son propre jugement. Puis il rouvrit les paupières, et je vis passer dans ses prunelles une lueur de résolution.
— D’accord. Damian, tu prends le commandement de l’opération Genève. Moi, je reste avec Ivy et Abi.
— Vous êtes blessé, objecta Damian.
— Justement. Si je bouge, je serai plus une gêne qu’une aide. Mais je peux encore diriger depuis le QG mobile. Préparez les véhicules. On quitte Villeroy dans deux heures.
La machine se mit en branle. Des ordres furent aboyés dans des talkies-walkies. Des armes furent chargées. Clarisse courut préparer des sacs de voyage pour Abi et moi. La tension qui régnait dans le manoir depuis des jours venait d’atteindre son paroxysme.
Je montai dans la chambre récupérer mes maigres affaires personnelles. Le collier pesait à mon cou comme jamais auparavant. Je le caressai du bout des doigts, en proie à une angoisse sourde. Était-ce vraiment un déclencheur ? Une arme capable de retourner mon propre esprit contre moi-même ?
Abi surgit à côté de moi, déjà emmitouflée dans un manteau trop grand que Clarisse lui avait donné. Ses yeux brillaient de peur et d’excitation mêlées.
— On va où ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas encore, avouai-je. Mais on reste ensemble. Promis.
— Promis.
Nous descendîmes main dans la main. Dans la cour, trois SUV noirs attendaient, moteurs allumés. Damian donnait des consignes aux gardes. Kais se tenait près de la portière du deuxième véhicule, le visage tendu, le bras bandé serré contre sa poitrine.
Je m’apprêtais à monter quand une détonation lointaine retentit, suivie d’une seconde, puis d’une rafale. Des cris éclatèrent du côté des grilles. Damian hurla quelque chose que je ne compris pas. Kais m’attrapa par la taille et me poussa sans ménagement à l’intérieur du SUV. Abi sauta derrière moi, terrifiée.
— Couche-toi ! ordonna Kais en claquant la portière.
Le convoi démarra en trombe, projetant du gravier. Par la vitre arrière, j’aperçus des ombres qui s’élançaient entre les arbres, des tirs de flash-ball ou de fusil, impossible à dire. Puis le manoir disparut derrière le rideau de platanes.
Kais était assis à côté de moi, les dents serrées, un pistolet sur les genoux. Une tache rouge s’élargissait sur son bandage. La plaie s’était rouverte.
— Où allons-nous ? demandai-je, haletante.
— Un endroit que personne ne connaît. Un ancien prieuré dans le Jura, à deux heures de route. Damian nous y rejoindra après l’opération à Genève.
— Et si c’était un piège ?
— C’en est un, répondit-il avec un calme effrayant. Mais on n’a plus le choix. Le manoir est compromis. L’ennemi est à nos portes. Désormais, chaque minute compte.
Il tourna la tête vers moi, et dans la pénombre du véhicule, je vis briller dans ses yeux une détermination farouche, presque animale. Celle d’un homme qui avait déjà vu mourir trop de gens qu’il aimait, et qui refusait que cela se reproduise.
— Quoi qu’il arrive, ajouta-t-il à voix basse, ne te sépare jamais de ce collier. Même si c’est un risque. C’est peut-être aussi la seule chose qui puisse te sauver.
Je ne répondis pas. Les pneus mordaient l’asphalte des routes départementales, avalant les virages dans un grondement continu. Abi s’était blottie contre moi, les yeux fermés. La nuit tombait sur la Bourgogne, et derrière nous, le manoir de Villeroy n’était plus qu’un lointain brasier.
PARTIE 5
Le prieuré se cachait au fond d’une combe si encaissée que le soleil d’hiver n’en touchait que le toit d’ardoises à la mi-journée. C’était une bâtisse cistercienne du XIIIe siècle, désaffectée depuis la Révolution, rachetée discrètement par la Maison d’Orvault dans les années 1950. Aucun GPS ne la répertoriait. Les routes forestières qui y menaient étaient à peine carrossables. Kais pensait que nous y serions invisibles au moins quarante-huit heures, le temps que Damian mène l’opération de Genève et que les renforts arrivent de Besançon.
Nous nous sommes installés dans l’ancienne salle capitulaire, reconvertie en abri de fortune. Des tapis militaires jetés sur les dalles, des lampes à piles, un réchaud de camping. L’humidité suintait des murs, la pierre était glacée. Abi s’est endormie presque tout de suite, épuisée par l’adrénaline et la route. Moi, je n’y arrivais pas. Je regardais Kais refaire son pansement avec des gestes précis malgré la douleur. Clarisse, qui nous avait suivis dans un second véhicule avec deux gardes, faisait chauffer de la soupe dans une gamelle militaire. Le silence était pesant, troublé seulement par le vent qui sifflait sous les voûtes.
Le talkie-walkie de Kais a grésillé vers minuit. La voix de Damian, hachurée par la distance.
— On l’a trouvée. La clinique existait bien. Une façade légale de neurologie, mais les sous-sols sont un bunker. Tatiana est là. Vivante. En stase médicamenteuse depuis dix-huit ans. On a déclenché le protocole d’extraction.
Kais a fermé les yeux, une émotion intense traversant ses traits. — Des pertes ?
— Un blessé léger chez nous. La sécurité Orsini ne s’attendait pas à un assaut. On a mis la main sur des archives, des vidéos, des enregistrements. De quoi faire tomber la fondation entière. Mais Marissa n’était pas sur place. Elle a dû anticiper. On rentre avec la Reine. Préparez un médecin.
La liaison coupée, Kais est resté immobile, la tête penchée. Puis il m’a regardée, et pour la première fois depuis que je le connaissais, j’ai vu ses yeux s’embuer.
— Ta mère est vivante, Ivy. On a tenu la promesse.
Je n’ai pas su quoi répondre. L’idée qu’une femme qui m’avait portée dans son ventre, qui m’avait bercée avec la boîte à musique, soit encore de ce monde, me submergeait. Mais la joie était mêlée d’effroi. Dans quel état allait-elle se trouver ? Et surtout, quel accueil me réserverait-elle après dix-huit ans de coma ?
Abi s’était réveillée et s’était glissée contre moi sans un mot. Elle avait tout entendu. Sa main trouva la mienne.
— Tu vas avoir une maman, murmura-t-elle avec un sourire fatigué. C’est bien, non ?
Je caressai ses cheveux. — Toi, tu auras une famille. Je te le jure.
Le lendemain matin, un hélicoptère se posa dans une clairière à deux kilomètres du prieuré. Damian en descendit, le visage marqué mais triomphant, suivi d’une équipe de brancardiers qui transportaient une civière médicalisée. Sur cette civière, une femme d’une maigreur extrême, les cheveux prématurément blancs, le visage émacié mais incroyablement serein. La reine Tatiana.
On l’installa dans une pièce à l’écart, chauffée par des radiateurs à bain d’huile. Un médecin urgentiste de Genève, venu avec Damian, contrôla ses constantes.
— Elle est sortie du coma chimique il y a environ deux heures, expliqua-t-il à voix basse. Elle a prononcé quelques mots, puis s’est rendormie naturellement. Son organisme est très affaibli. Je ne peux pas garantir qu’elle survivra plus de quelques jours. Mais pour l’instant, elle est lucide par intermittence.
Je suis entrée dans la pièce en tremblant. Kais me tenait le coude. Abi resta en retrait, par respect. Je m’approchai du lit de camp où reposait cette femme dont j’avais tant rêvé sans le savoir. Ses paupières ont papilloté, puis se sont ouvertes. Des yeux d’un bleu profond, exactement comme les miens. Elle me regarda intensément, comme si elle fouillait mon âme, et un sourire d’une douceur inouïe se dessina sur ses lèvres craquelées.
— Aelia, chuchota-t-elle d’une voix qui n’était qu’un filet d’air. Ma petite fille.
Je m’agenouillai près d’elle, ma gorge se serrant si fort que je ne pus articuler un mot. Elle leva une main tremblante, effleura mon visage, toucha le collier qui pendait sur ma poitrine.
— Tu l’as gardé… C’est bien… C’est une protection… et une clé… mais pas celle que croient les ennemis…
— Maman, murmurai-je, le mot m’étant à la fois étranger et naturel.
— Écoute-moi, Aelia… le collier ne déclenche rien… Il ne fait que révéler ce qui est déjà là… Le don de notre lignée… c’est l’amour que nous portons… Il est plus fort que tout… Plus fort que la haine des Orsini… Plus fort que Marissa… Ne le laisse jamais t’enfermer dans la peur…
Ses doigts serrèrent les miens avec une énergie soudaine, presque fiévreuse. — Ton père, le roi Car, disait que notre couronne n’était que de la poussière d’étoiles… Ce qui compte, c’est le cœur que nous mettons à gouverner… Tu as survécu à l’enfer… Tu es digne… Je t’aime…
Sa voix s’éteignit. Ses paupières se fermèrent. Le médecin vérifia son pouls, hocha la tête : elle s’était simplement endormie.
Je restai agenouillée, les joues ruisselantes. Kais posa une main sur mon épaule. Je sentis sa chaleur, sa présence solide, et je puisai dans cette force pour me relever.
Le répit fut de courte durée. En fin d’après-midi, les guetteurs postés à l’entrée de la combe signalèrent un convoi suspect : trois véhicules tout-terrain qui progressaient lentement sur le chemin forestier. Marissa Talvet nous avait retrouvés.
Kais donna l’ordre de barricader les accès. Les gardes prirent position derrière les contreforts de l’église attenante. Damian fit évacuer Tatiana vers la crypte, seul endroit véritablement fortifié du prieuré. Abi refusa de me quitter.
— Je reste avec toi, dit-elle d’un ton buté. Je sais me servir d’une barre de fer.
Elle en tenait une effectivement, récupérée dans le cellier. Je ne pus m’empêcher de sourire à travers mes larmes.
Le crépuscule tombait quand le premier coup de feu claqua. Un tir de semonce. Puis la voix de Marissa s’éleva d’un mégaphone, déformée mais parfaitement reconnaissable.
— Rendez-moi la princesse et je laisse la vie sauve aux autres. Je ne suis pas là pour vous massacrer, mais pour terminer ce qui a été commencé il y a dix-huit ans.
Kais s’avança jusqu’au portail de l’église, son arme au poing, le dos droit malgré sa blessure.
— Vous n’aurez rien, Talvet. La fondation Orsini est démantelée. Vos commanditaires sont en fuite. Vous êtes seule.
Un rire fusa, sinistre. — Seule, je le suis depuis le début, Monseigneur. Mais je connais cette enfant mieux que vous. Je l’ai élevée, modelée, protégée à ma manière. Sans moi, elle serait morte cent fois. Vous croyez que Delacourt s’est brûlée toute seule ? J’ai éliminé tous ceux qui menaçaient Ivy. Parce qu’elle est davantage ma fille que la vôtre !
Ces mots me frappèrent en pleine poitrine. Marissa, la femme qui m’avait arrachée à mes parents, qui m’avait vendue à un laboratoire, prétendait m’avoir aimée ? Je fis un pas en avant, malgré le bras que Kais tendait pour me retenir.
— Pourquoi avoir fait tout ça ? criai-je vers l’extérieur. Pourquoi nous pourchasser, brûler, tuer, si vous prétendez me protéger ?
Un silence. Puis la voix de Marissa, moins amplifiée, presque nue.
— Parce que je t’ai portée dans mes bras, Ivy. Pendant quatre ans, chaque nuit, je restais près de ta couchette de laboratoire. Je te racontais des histoires pour que tu t’endormes malgré les électrodes. J’ai falsifié les protocoles pour qu’on te laisse tranquille. Quand j’ai appris que les Orsini voulaient te transférer vers un centre de conditionnement intensif où tu serais devenue un légume, j’ai organisé ton évasion avec Lena. C’est moi qui ai confectionné le collier avec le microfilm. C’est moi qui ai tué la famille d’accueil qui t’avait dénoncée. J’ai joué double jeu pendant dix-huit ans. Et aujourd’hui, je veux juste récupérer ce qui m’appartient.
Un vertige me saisit. Mon cerveau refusait d’intégrer ces informations. Kais, à côté de moi, serrait les dents, les jointures blanches sur la crosse de son arme.
— Si vous vouliez la protéger, pourquoi avoir attaqué le manoir, blessé Kais, terrorisé Abi ?
— Parce que vous l’enfermez dans une cage dorée, duc d’Orvault ! Vous voulez en faire une princesse de conte de fées, une épouse docile, alors qu’elle est un volcan. Le don de Landina, c’est le pouvoir de ressentir, de comprendre, de retourner les foules. Si notre camp l’enferme dans un carcan de devoirs, elle s’éteindra. Moi, je veux qu’elle explose, qu’elle devienne ce qu’elle doit être. Et pour ça, il faut qu’elle accepte son passé. Même le pire. Le collier est la clé de sa mémoire. Pas une arme. Une libération.
Kais secoua la tête. — Elle est libre de refuser cette mémoire. Libre de ne pas se brûler au feu que vous avez allumé.
— Alors qu’elle choisisse ! cria Marissa. Ivy, sors. Viens me voir. Regarde-moi en face, et décide par toi-même. Je te jure sur la mémoire de Lena que je ne te ferai aucun mal. Je veux juste te parler.
Je fixai la porte du portail, indécise. Abi me tira par la manche. — Non, Ivy, c’est un piège.
Kais posa sa main valide sur ma joue, m’obligeant à le regarder. — C’est ta décision, Aelia. Personne ne la prendra pour toi. Ni moi, ni Marissa. Mais si tu sors, je serai juste derrière toi. Quoi qu’il arrive.
Je déglutis. Ma mère biologique m’avait légué un message d’amour. Ma mère adoptive – si l’on pouvait l’appeler ainsi – m’offrait une vérité obscure. J’avais grandi dans la violence et le mensonge. Peut-être était-il temps que cela cesse.
Je poussai le battant de bois vermoulu et m’avançai dans la cour boueuse. En face de moi, à trente mètres, une femme grande, les cheveux platine dénoués, se tenait debout près d’un 4×4. Elle portait un blouson militaire fatigué, un pantalon cargo, et dans ses yeux brillait une lueur que je ne connaissais que trop bien : celle du désespoir transformé en obsession.
Elle ne bougea pas. Elle me laissa approcher jusqu’à le voir distinctement les rides autour de sa bouche, les cicatrices anciennes sur ses mains.
— Tu es belle, Ivy. Plus que je ne l’imaginais. Tu as les yeux de Tatiana, mais le menton de Car. Et cette flamme intérieure que je n’ai jamais réussi à éteindre.
— Pourquoi devrais-je vous croire ?
— Parce que c’est la seule chose qui te reste quand tout le reste n’est que ruines. Je ne t’ai pas menti sur l’essentiel : je t’ai protégée comme j’ai pu. Maladroitement. Brutalement. Parfois en faisant des choses atroces. Mais chaque mort que j’ai semée l’a été pour que tu survives.
Elle sortit de sa poche un petit dictaphone et appuya sur “play”. La voix de Lena, la sœur de Kais, emplit la clairière.
“Marissa, si tu écoutes ce message, c’est que je suis morte. Prends soin d’Aelia. Le collier contient son dossier médical complet et la preuve de son identité. Emmène-la loin des Orsini. Je te pardonne pour le passé. Protège-la. Protège-la plus que ta propre vie.”
Les larmes ruisselaient sur mes joues sans que je puisse les arrêter. Kais, qui s’était avancé silencieusement derrière moi, restait pétrifié en entendant la voix de sa sœur défunte.
Marissa rangea l’appareil. — Voilà. Maintenant, tu sais. Tu veux que je disparaisse ? Je disparaîtrai. Tu veux que je me livre à la justice ? Je le ferai. Je n’ai plus rien à perdre. Mais avant, je voulais que tu saches que tu n’es pas née de nulle part. Tu es née de l’amour d’une reine et d’un roi, mais tu as survécu grâce à la folie d’une femme qui t’aimait à sa manière.
Je la regardais, incapable de trancher, incapable de haïr complètement cette femme qui avait brisé ma vie tout en la préservant.
— Je ne peux pas vous pardonner, dis-je d’une voix brisée. Pas tout de suite. Peut-être jamais. Mais je ne veux plus de sang. Je ne veux plus de haine. Partez. Disparaissez. Et ne revenez pas.
Marissa esquissa un sourire triste. — C’est sage. Tu es déjà plus reine que moi je ne le serai jamais.
Elle recula lentement, remonta dans son véhicule. Le convoi fit demi-tour et disparut entre les sapins. Damian voulait les prendre en chasse. Kais l’en empêcha d’un geste.
— Laisse-la. Le réseau Orsini est démantelé. Sans soutien, elle n’ira pas loin. Et si elle revient, elle trouvera à qui parler.
Nous rentrâmes à l’intérieur du prieuré. Abi se précipita dans mes bras. Je serrai son petit corps contre le mien, cherchant un ancrage dans la tempête.
Cette nuit-là, Tatiana rouvrit les yeux une dernière fois. Je m’assis à son chevet, le cœur en charpie. Elle me sourit faiblement.
— Aelia… je suis si fière… Tu as choisi la vie contre la vengeance… C’est le vrai don de Landina…
— Maman… ne partez pas…
— Je rejoins ton père… Il m’attend… Mais toi, reste… Bâtis quelque chose de nouveau… Avec ce jeune homme qui t’aime… Avec cette petite fille qui a besoin de toi… Tu es libre, maintenant… Libre…
Sa main retomba doucement. Le médecin confirma le décès quelques minutes plus tard, avec une infinie douceur. Je restai un long moment à pleurer, le front posé sur le drap rugueux. Puis Kais me releva et me tint contre lui, sans rien dire. Les mots étaient inutiles.
Nous enterrâmes Tatiana trois jours plus tard dans le petit cimetière communal d’un village voisin, selon le rite orthodoxe qu’elle avait toujours pratiqué. Un prêtre vint spécialement de Genève. La cérémonie fut sobre, comme elle l’aurait souhaité. Maître Le Goff lut les dernières volontés de la reine, consignées dans un testament olographe qu’elle avait rédigé deux heures avant sa mort. Elle y renonçait à toute prétention au trône de Landina, mais me confiait la mission de veiller à ce que le traité de 1815 ne soit jamais utilisé à des fins de spoliation. Elle y nommait Abi “fille adoptive de la Maison de Landina” et lui léguait le domaine de Villeroy, que Kais mit immédiatement à son nom. Enfin, elle exprimait le vœu que le contrat de fiançailles avec la Maison d’Orvault soit “révisé à l’aune des sentiments réels des deux parties”.
Le notaire toussa, gêné, en lisant ce passage. Kais et moi échangeâmes un regard. Lui, toujours si maître de lui, rougit légèrement.
Quelques semaines plus tard, de retour à Paris dans un appartement plus modeste mais tout aussi protégé, je pris une décision. Je convoquai Maître Le Goff et déclarai solennellement que le contrat de fiançailles était caduc. Le vieil homme faillit avaler son nœud papillon.
— Mais, Altesse… cela implique…
— Je sais ce que cela implique. Landina ne sera pas restaurée. Le territoire reste à la France, avec une clause de sauvegarde pour les monuments historiques. Les biens mobiliers seront versés à une fondation de protection de l’enfance. Pas un centime n’ira aux Orsini. Vous rédigerez les actes.
Puis je me tournai vers Kais, qui se tenait debout près de la fenêtre, les bras croisés, et qui me regardait avec un mélange de stupéfaction et de fierté.
— Quant à vous, Monseigneur le Duc, dis-je avec un demi-sourire, si vous voulez toujours de moi, ce ne sera pas parce qu’un parchemin du XVIIIe siècle nous y oblige. Ce sera parce que vous m’aurez invitée à prendre un café et que nous en rediscuterons. Comme des gens normaux.
Il éclata d’un rire franc, un rire que je ne lui avais jamais entendu, et qui réchauffa toute la pièce.
— D’accord. Un café. Et peut-être une promenade sur les quais. Et puis un dîner, si vous n’êtes pas trop effrayée par ma conversation ennuyeuse.
— J’en ai connu de bien pires, répondis-je.
Abi, qui avait suivi la scène depuis le canapé, leva les yeux au ciel avec une grimace comique. — Vous êtes vraiment trop bizarres, tous les deux.
L’appartement résonna de nos éclats de rire. Pour la première fois depuis des mois, l’air était léger.
Les années passèrent. J’obtins un bac littéraire en candidate libre, puis une licence d’histoire à la Sorbonne. Abi devint une brillante élève de lycée, passionnée de théâtre. Le manoir de Villeroy fut transformé en maison d’accueil pour enfants en difficulté, gérée par une association que Clarisse, l’ancienne domestique muette, accepta de diriger. Damian y passa souvent, en vieil oncle bourru que tout le monde adorait.
Marissa Talvet ne réapparut jamais. Un jour, je reçus une carte postale anonyme, sans signature, représentant la baie de Somme. Juste ces mots au dos : “Tu es devenue celle que j’espérais. Adieu.” Je la rangeai dans un tiroir, sans colère.
Quant à Kais et moi, il fallut du temps. Beaucoup de temps. Des cafés, des promenades, des silences, des disputes, des réconciliations. Un soir d’avril, sur le pont des Arts, il mit un genou à terre et sortit de sa poche un écrin. À l’intérieur, un simple anneau d’or blanc, sans diamant ostentatoire, juste gravé d’une fleur de lys minuscule.
— Ce n’est pas la bague de ta mère, dit-il d’une voix mal assurée. C’est celle que j’ai fait faire pour toi. Parce que tu n’es pas la princesse Aelia. Tu es Ivy. Et Ivy, je l’aime. Pas par devoir, pas par contrat. Par choix. Veux-tu m’épouser ?
Je ne répondis pas tout de suite. Je regardai cet homme qui avait traversé deux décennies de quête, de guerre et de deuil, et qui maintenant tremblait comme un adolescent. Puis je souris, la gorge nouée.
— Oui. Je le veux. Parce que toi aussi, tu n’es pas juste le duc d’Orvault. Tu es Kais. Et Kais, je l’aime.
Il se releva, passa l’anneau à mon doigt, et m’embrassa sous le ciel de Paris qui s’illuminait de mille lampadaires. Les touristes applaudirent sans savoir ce qu’ils célébraient. Abi, planquée derrière un pilier avec Damian, sortit en courant pour se jeter sur nous.
— Vous avez mis le temps, franchement ! s’exclama-t-elle entre deux sanglots joyeux.
Cette nuit-là, en rentrant, je m’assis seule un moment dans la bibliothèque. La boîte à musique de Tatiana était posée sur la cheminée. Je la remontai doucement, laissai la mélodie envahir la pièce. Le passé n’était plus une blessure. Il était une berceuse. Une mémoire enfin apaisée.
Je touchai le collier, toujours à mon cou. Il ne contenait plus de secrets, plus de menaces. Juste une histoire. La mienne.
Je fermai les yeux.
La vie, parfois, ne nous donne pas la famille qu’on mérite. Mais on peut la construire, brique après brique, avec ceux qui choisissent de rester.
Abi était ma sœur.
Kais était mon amour.
Et moi, j’étais enfin libre.
FIN.
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