PARTIE 1

Je n’aurais jamais dû être sur cette route cette nuit-là.

La tempête s’était abattue sur la côte comme une bête furieuse. Le vent hurlait à travers les pins parasols qui bordent la nationale 98 entre Hyères et Toulon. J’avais les pieds en sang dans des baskets trouées, les vêtements trempés, et je courais. Je courais depuis trois jours. Depuis que le foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance de La Seyne-sur-Mer m’avait appris ce que c’est que d’avoir peur des adultes censés vous protéger.

Les phares des voitures balayaient le bitume gorgé d’eau. Personne ne s’arrêtait. Personne ne voyait une gamine de onze ans longer le bas-côté dans le noir, recroquevillée sous sa capuche, avec un sac à dos qui pesait plus lourd que ses souvenirs.

Je m’appelle Louise. Louise Delmas. Enfin, je crois. Dans le système, on m’appelait « dossier 387 » quand les éducateurs parlaient entre eux sans se soucier que j’entende. Quatre pieds huit pouces, quarante kilos toute mouillée — ce qui était le cas en cet instant précis — et une peur du monde qui me collait à la peau comme une seconde chair.

Le tonnerre a craqué au-dessus de ma tête, et j’ai failli tomber dans le fossé.

C’est là que j’ai entendu le crissement des pneus.

Un bruit que je ne veux plus jamais entendre. Un hurlement de caoutchouc sur l’asphalte mouillé, suivi d’un choc sourd contre les glissières de sécurité. À cent mètres devant moi, des feux arrière rouges ont valdingué dans le vide, et une voiture a basculé par-dessus la rambarde avant de disparaître dans l’obscurité de la corniche.

Un cri déchirant est monté des rochers en contrebas.

« Au secours ! »

Je me suis figée. Mon cœur cognait si fort que je le sentais dans mes tempes. La dernière fois que j’avais entendu un cri comme ça, c’était dans le bureau du directeur du foyer quand une fille avait essayé de le repousser. Personne n’était venu l’aider non plus.

J’ai détalé vers la barrière de sécurité.

En bas, les vagues de la Méditerranée en furie s’écrasaient contre les rochers pointus. Une berline noire, une DS 9 immatriculée dans les Bouches-du-Rhône, flottait encore à moitié. Le capot avant était déjà englouti, mais l’arrière dépassait, basculant dangereusement. À travers la vitre passager, j’ai aperçu une silhouette qui frappait contre la portière.

Une femme. Piégée à l’intérieur.

Derrière moi, des gens s’étaient arrêtés. Une femme en ciré jaune hurlait dans son téléphone. Un homme en costume, garé sur le bas-côté, tenait un parapluie et filmait avec son portable. D’autres voitures ralentissaient, des vitres s’ouvraient, des têtes curieuses sortaient sous la pluie.

« Faut appeler les pompiers ! »

« Y a pas de réseau ici, j’arrive pas à joindre le 18 ! »

« Elle va se noyer, mon Dieu… »

Personne ne bougeait. Ils étaient tous figés, hypnotisés par l’écran de leurs téléphones comme si filmer la mort de quelqu’un était devenu normal. Ma mère, avant que le cancer l’emporte, m’avait dit un jour : « Dans la vie, Louise, il y a ceux qui regardent et ceux qui agissent. Choisis toujours le deuxième camp. »

J’ai laissé tomber mon sac à dos sur l’asphalte.

« Hé, petite, qu’est-ce que tu fais ? Reviens ! »

J’ai enjambé la rambarde défoncée, j’ai posé le pied sur la roche glissante, et j’ai commencé à descendre vers l’eau noire sans me retourner.

La descente a duré une éternité et trois secondes à la fois. Les pierres coupantes m’arrachaient la peau des paumes. L’écume salée giclait jusqu’à mon visage, se mêlant à la pluie. En bas, la voiture s’enfonçait centimètre par centimètre.

Quand mes orteils ont touché la surface glacée de la mer, j’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. Le froid m’a saisie avec une violence inouïe. Mais je n’ai pas hésité. J’ai inspiré aussi fort que je pouvais, et j’ai plongé.

Le silence sous l’eau était presque paisible après le vacarme de la tempête. Presque. La Méditerranée déchaînée me ballottait comme un fétu de paille. Je nageais vers les feux arrière qui rougeoyaient encore faiblement sous la surface.

J’ai atteint la voiture au moment où elle glissait d’un mètre supplémentaire vers les profondeurs. À travers la vitre, la femme aux longs cheveux bruns me regardait avec des yeux écarquillés par la terreur. Son chemisier blanc flottait dans l’eau trouble qui remplissait l’habitacle. Elle pressait sa bouche contre le plafonnier, là où il restait une minuscule poche d’air.

J’ai frappé à la vitre. Fermée. Verrouillage centralisé électronique, sans doute mort avec le contact.

La femme a articulé quelque chose que je n’ai pas pu entendre. Mais j’ai lu sur ses lèvres. « Aidez-moi. »

J’ai regardé autour de moi. Un fragment du pare-chocs avant, tordu par l’impact contre les rochers, pendait encore au véhicule. Une pièce d’aluminium déchiquetée, tranchante comme une lame. Je l’ai saisie à deux mains et j’ai nagé vers la vitre arrière.

Ma première tentative a ricoché sans résultat. Mes poumons commençaient à brûler sérieusement. J’avais l’impression que ma cage thoracique allait exploser.

Deuxième coup. Une fissure est apparue.

Troisième coup. Le verre s’est étoilé en une toile d’araignée lumineuse sous les reflets des phares immergés.

Quatrième coup. La vitre a cédé.

L’eau a jailli à l’intérieur avec une force qui m’a projetée en arrière. Je me suis débattue contre le courant, me suis glissée à l’intérieur de l’habitacle. La femme était maintenant totalement immergée, sa ceinture de sécurité toujours bouclée. Ses longs cheveux flottaient autour de son visage comme une auréole sombre.

Elle ne bougeait plus.

Mes doigts gourds ont tâtonné le boîtier de la ceinture. Coincé. Complètement bloqué par le choc. J’ai tiré, j’ai secoué, j’ai presque hurlé sous l’eau de frustration. Des points noirs dansaient devant mes yeux. Mon corps hurlait pour de l’oxygène.

Le mécanisme a cédé d’un coup sec.

J’ai saisi la femme par la taille et j’ai poussé vers la surface. Mais elle pesait lourd. Si lourd. Mes jambes tétanisées par le froid ne répondaient plus. On s’enfonçait. La lumière de la surface s’éloignait au-dessus de nos têtes.

C’est drôle, ce qui vous traverse l’esprit quand vous êtes en train de mourir. J’ai pensé à ma mère. À son sourire fatigué sur son lit d’hôpital. À cette chanson qu’elle me chantait le soir dans notre petit appartement de l’Estaque, à Marseille, avant que tout s’effondre.

« Louise, ma petite Louise, n’oublie jamais que t’es plus forte que tu crois. »

J’ai donné un coup de pied. Puis un autre. Puis un autre encore.

Ma tête a crevé la surface.

L’air s’est engouffré dans mes poumons comme une brûlure bienfaisante. J’ai toussé, craché, manqué de couler à nouveau. La tempête faisait toujours rage autour de nous, mais nous étions vivantes. La femme ne respirait plus, mais nous étions hors de l’eau.

Ramener son corps inerte sur la bande de galets qui bordait la falaise m’a pris le reste de mes forces. À genoux dans les petits cailloux coupants, j’ai basculé sa tête en arrière comme je l’avais vu faire dans une série policière sur France 2 quand j’avais encore une télévision.

« Allez, madame, respirez… »

J’ai appuyé sur sa poitrine. Encore. Encore. Mes bras d’enfant tremblaient sous l’effort. L’eau salée dégoulinait de mon nez, de mes cheveux. La femme était pâle comme une statue de marbre.

« S’il vous plaît, respirez… »

J’ai pincé son nez, j’ai soufflé dans sa bouche. Une fois. Deux fois. Je continuais les compressions thoraciques.

« Allez ! »

Son corps a eu un soubresaut. Un flot d’eau de mer s’est échappé de ses lèvres bleuies, et elle s’est mise à tousser convulsivement. Ses yeux se sont ouverts. Deux iris noisette, profonds, emplis d’une confusion totale mêlée à l’instinct primitif de survie.

« Vous… vous êtes qui ? » a-t-elle murmuré d’une voix rauque.

« Personne. »

J’ai relâché mes mains. Derrière nous, une silhouette dévalait le sentier avec une lampe torche. Des cris. « Elles sont là ! Elles sont vivantes ! » Les sirènes des pompiers hurlaient au loin, encore trop lointaines.

« Comment tu t’appelles ? » a insisté la femme.

Elle essayait de se relever sur un coude, ses doigts agrippant le tissu détrempé de mon sweat-shirt. La tempête collait ses cheveux sur son visage, mais elle ne me quittait pas des yeux.

Louise. Mon vrai prénom. Celui que je n’utilisais plus depuis des jours, préférant m’inventer des identités de passage selon les routiers qui acceptaient de me prendre en stop ou les œuvres caritatives où je mendiais un repas chaud.

« Louise », j’ai dit.

Elle a esquissé un sourire tremblant. « Moi, c’est Florence. Florence Marchetti. Tu viens de me sauver la vie. »

Je n’avais jamais entendu ce nom-là. Il ne représentait rien pour la gamine des quartiers pauvres que j’étais, ramassant des pièces jaunes devant le Vieux-Port et faisant les poubelles des supermarchés Casino à la fermeture. Je ne pouvais pas savoir.

Je ne pouvais pas savoir que Florence Marchetti était l’épouse de Paul-André Marchetti, l’homme le plus redouté du milieu marseillais et de toute la côte méditerranéenne.

Tout ce que je voyais, c’était une femme qui grelottait sur des galets, sauvée par pur hasard. Alors j’ai tourné la tête vers le haut de la falaise. Je devais disparaître. Maintenant. Avant que les flics arrivent, avant qu’on me pose des questions, avant qu’on me renvoie dans un autre foyer où un autre directeur aurait les mêmes « mains baladeuses » que le précédent.

Je me suis relevée en chancelant. Mes pieds étaient en sang.

« Attends ! »

La voix de Florence m’a clouée sur place.

« Où tu vas comme ça ? »

« Loin. »

J’allais repartir dans la nuit quand des phares ont balayé la route en contre-haut. Pas les gyrophares bleus de la police nationale. Non. Des phares xénon blancs, puissants, montés sur un véhicule sombre qui s’est arrêté dans un crissement discret au bord de la route.

Un 4×4 noir. Vitres teintées.

Trois hommes en sont descendus. Grands, larges d’épaules, vêtus de costumes sombres malgré la pluie battante. Ils ne criaient pas. Ils ne couraient pas. Ils se déplaçaient avec cette efficacité terrifiante des gens qui savent exactement ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Leur calme sous la tempête était plus inquiétant que n’importe quelle arme.

L’un d’eux, le plus âgé, a descendu le sentier vers nous. Ses chaussures cirées glissaient sur les pierres mouillées, mais il ne trébuchait pas. On aurait dit qu’il ne trébuchait jamais nulle part.

« Signora Marchetti ! »

Son accent chantait. Pas l’accent marseillais que je connaissais. Quelque chose de plus raffiné, venu d’ailleurs.

Florence a levé une main tremblante vers lui. « Je vais bien, Enzo. Grâce à cette petite. »

L’homme qui s’appelait Enzo s’est tourné vers moi. Il devait avoir la cinquantaine, les tempes argentées, des yeux sombres qui semblaient tout photographier d’un seul regard. Son visage ne trahissait aucune émotion, mais quelque chose dans sa posture a changé quand il a vu l’état de mes vêtements, mes pieds déchirés, mes mains en sang.

« C’est toi qui as plongé ? »

J’ai hoché la tête, me recroquevillant sous son attention.

« Comment tu t’appelles ? »

« Louise. »

« Louise comment ? »

J’ai hésité. Dans la rue, on n’a aucun intérêt à donner son vrai nom. Mais cet homme n’était pas de la rue. Il dégageait une autorité qui ne se discutait pas.

« Delmas. Louise Delmas. »

Il a sorti un téléphone de sa poche intérieure et s’est éloigné de quelques pas. Je n’ai pas entendu ce qu’il disait — le vent emportait ses paroles — mais je l’ai vu hocher la tête plusieurs fois en me regardant.

Florence, soutenue par un des autres hommes, essayait de remonter vers la route. Les pompiers arrivaient enfin. Une ambulance se garait en travers de la chaussée, gyrophares hurlants.

Moi, je reculais. À petits pas. Vers l’ombre.

« Hé ! »

Enzo avait raccroché. Il s’avançait vers moi avec cette démarche posée qui n’annonçait jamais rien de bon.

« Te sauve pas, petite. M. Marchetti veut te parler. »

« Qui ça ? »

L’expression d’Enzo a vacillé. De la surprise, peut-être. Ou un début d’amusement.

« Tu ne sais pas qui est Paul-André Marchetti ? »

« Non. »

Il a eu un rire bref, presque incrédule. « Eh bien, ce soir, tu viens de lui offrir la seule chose que tout son argent ne peut pas acheter. Sa femme est en vie parce que tu as plongé dans cette eau glacée pendant que tout le monde filmait. »

Il a fait un pas de plus.

« Crois-moi, petite Louise Delmas. Paul-André Marchetti n’oublie jamais une dette. »

Les pompiers installaient Florence sur un brancard. Elle me cherchait des yeux par-dessus leurs épaules, et j’ai vu ses lèvres former un mot. Mon prénom.

Enzo m’a tendu une carte de visite en papier crème.

« Quand tu seras prête, appelle ce numéro. Jour et nuit. »

Je n’ai pas eu le temps de répondre. Déjà, il remontait vers le 4×4 noir avec ses deux collègues, leurs silhouettes englouties par la pluie et l’obscurité.

Je suis restée là, seule au bord de la nationale, la carte de visite trempée dans ma main ensanglantée.

Alors j’ai ramassé mon sac à dos, et j’ai marché.

Derrière moi, les gyrophares éclairaient la nuit, et un homme que je ne connaissais pas venait de prononcer des mots qui changeraient tout.

Je ne le savais pas encore, mais au lever du jour, chaque famille du milieu marseillais connaîtrait mon nom.

PARTIE 2

La pluie avait cessé quelque part après minuit, mais le vent s’accrochait encore aux platanes le long de la départementale. Je marchais sans savoir où j’allais, les pieds en charpie, cette carte de visite serrée dans mon poing comme une relique dangereuse. Enzo avait dit : « M. Marchetti n’oublie jamais une dette. » Je n’avais aucune idée de ce que ça signifiait, mais mon instinct de gamine des rues me hurlait que les dettes, chez les gens puissants, coûtaient toujours plus cher qu’on ne croyait.

Je me suis arrêtée à la sortie de Hyères. Une station-service abandonnée, des pompes rouillées, un auvent percé qui pissait l’eau de pluie en rigoles sales. Je me suis glissée sous l’abri et j’ai ouvert mon sac à dos. Un pull à moitié sec, un morceau de baguette volé l’avant-veille chez un boulanger de Toulon, une petite boîte de sardines entamée.

J’avais dormi dans des endroits pires.

Je me suis roulée en boule contre le mur de parpaings, les genoux contre la poitrine. Je tremblais encore. Pas seulement de froid. Chaque fois que je fermais les yeux, je voyais le visage de Florence sous l’eau, ses doigts qui frappaient la vitre, sa bouche qui cherchait de l’air. Et puis je voyais les badauds, là-haut, qui n’avaient rien fait.

« Dans la vie, il y a ceux qui regardent et ceux qui agissent. »

La voix de ma mère. Je l’entendais encore, même trois ans après sa mort.

Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que je ne pourrais plus jamais être celle qui regarde.

Je me suis endormie sans m’en rendre compte, bercée par le goutte-à-goutte de la pluie sur l’auvent.

Le bruit d’un moteur diesel m’a réveillée en sursaut. L’aube pointait à peine, grise et sale, et un fourgon blanc s’était garé près des pompes. Pas des gendarmes. Le logo sur le côté disait « Garage Martinez – Dépannage 24h/24 ». Un homme en bleu de travail en est descendu, massif, une barbe de trois jours, la casquette enfoncée bas.

« Hé, gamine ! T’as passé la nuit ici ? »

Je me suis relevée d’un bond, prête à fuir.

« Bouge pas, bouge pas, je veux pas t’embêter. » Il a levé les mains en signe d’apaisement. « T’as l’air crevée. T’as faim ? »

J’ai hésité. La faim, oui, j’avais. Mais la confiance, non. Surtout après M. Fournier, le directeur du foyer, avec ses cadeaux empoisonnés et ses menaces chuchotées.

Le dépanneur a dû lire ma méfiance. Il a posé un sac en papier sur le capot du fourgon. « Des chaussons aux pommes d’hier. Ma femme m’en met trop. Je peux pas les finir. »

Il a reculé, les mains toujours visibles, et il a attendu.

Mon ventre a émis un gargouillement que j’aurais voulu étouffer. Lentement, sans le quitter des yeux, je me suis approchée. J’ai attrapé le sac et je l’ai ouvert. L’odeur de la pâte feuilletée m’a arraché presque un sanglot. J’ai dévoré le premier chausson en trois bouchées.

« Doucement, petite, tu vas t’étouffer. »

Il n’a rien demandé. Ni mon nom, ni d’où je venais. Il m’a juste regardée manger avec une expression bizarre, entre la tristesse et la colère.

Puis il a vu mes pieds. Les coupures, le sang séché, les orteils gonflés par le sel et le froid.

« Putain, mais t’es blessée ! »

« C’est rien. »

« C’est pas rien, ça. Laisse-moi regarder. »

Il a sorti une trousse de secours de son fourgon, s’est agenouillé dans la flaque d’eau sans se soucier de son pantalon, et il a commencé à désinfecter mes plaies avec des gestes étonnamment doux pour un type de sa carrure. Ça piquait, mais je ne disais rien. J’avais appris à encaisser.

« T’es toute seule ? » a-t-il fini par demander.

J’ai fait oui de la tête.

« Tes parents ? »

« Morte. »

Il a hoché la tête, comme s’il s’y attendait. « Et les services sociaux ? »

Je me suis raidie. Mon silence était une réponse suffisante.

Il a terminé de bander mon pied gauche, puis il s’est relevé avec un soupir. « Écoute, gamine. J’ai une fille de ton âge. Elle s’appelle Lola. Si quelqu’un lui faisait du mal, je… » Il n’a pas terminé sa phrase. Ses poings se sont crispés.

« Tu veux que j’appelle quelqu’un ? »

« Non ! » Le mot a claqué plus fort que je ne voulais. « Pas les flics. Pas les éducateurs. Personne. »

Il a fouillé dans sa poche et en a sorti un billet de vingt euros. Froissé. « C’est tout ce que j’ai sur moi. Prends-le. »

« Je peux pas… »

« Si, tu peux. » Il a glissé le billet dans ma main. « Et si tu passes vers Toulon, le garage Martinez, c’est avenue de la République. Ma femme fait la meilleure ratatouille du Var. »

Avant que j’aie pu répondre, sa radio de bord a crachoté. Un appel. Il a soupiré et il est remonté dans son fourgon. La portière a claqué.

« Fais attention à toi, gamine ! »

Le fourgon a démarré et il a disparu dans la brume matinale, me laissant seule avec ses chaussons aux pommes et son billet de vingt euros.

Je suis restée là un long moment, le billet dans une main, la carte de visite d’Enzo dans l’autre.

La ratatouille de Mme Martinez. Ou le numéro d’un homme qui travaillait pour un parrain.

J’ai regardé mes pieds bandés. Un inconnu venait de me soigner sans rien me demander. Un autre inconnu m’avait donné sa carte en me promettant que sa famille n’oubliait jamais une dette.

Deux mondes. Deux chemins.

Et puis j’ai pensé à Florence Marchetti, allongée sur ce brancard, qui cherchait mon visage dans la foule des secouristes. Son regard noisette qui disait « merci » avec une intensité que je n’avais jamais vue ailleurs.

J’ai attrapé le téléphone public de la station-service. Il fonctionnait encore, miracle.

J’ai composé le numéro sur la carte.

Une seule sonnerie. La voix d’Enzo, comme s’il attendait à côté du combiné.

« Allô ? »

« C’est Louise. »

Un silence. Puis : « Ne bouge pas. On arrive. »

PARTIE 3

Le 4×4 noir s’est arrêté devant la station-service moins de vingt minutes plus tard. Vingt minutes exactement. J’avais compté chaque seconde sur le cadran digital du téléphone public, recroquevillée sous l’auvent, le cœur battant la chamade. Enzo est descendu le premier, reconnaissable à sa carrure d’armoire normande et à ses tempes argentées qui luisaient sous le crachin matinal. Cette fois, il n’était pas seul. Deux autres hommes l’accompagnaient, plus jeunes, visages fermés, lunettes noires alors que le soleil était encore caché derrière les nuages.

« Louise. »

Il a prononcé mon prénom comme on lit un verdict.

« Monte. On t’emmène. »

« Où ça ? »

« Quelque part où on pourra te nourrir correctement. M. Marchetti veut te rencontrer. »

J’ai pensé au dépanneur, à sa femme et sa ratatouille. J’ai pensé au billet de vingt euros qui gonflait ma poche. Et puis j’ai pensé à Florence, et à cette façon qu’elle avait eue de m’agripper le poignet sur la plage, comme si elle refusait que je disparaisse dans la nuit.

Je suis montée.

L’intérieur du véhicule sentait le cuir et l’après-rasage cher. Personne ne parlait. Les essuie-glaces couinaient doucement sur le pare-brise. On a quitté la nationale pour s’enfoncer dans l’arrière-pays varois, là où les vignobles s’étirent à perte de vue et où les propriétés s’entourent de murs toujours plus hauts.

On a roulé peut-être quarante minutes avant d’atteindre un portail en fer forgé monumental. Deux caméras ont pivoté vers nous. Le portail s’est ouvert sans un bruit, et on s’est engagés dans une allée bordée de cyprès centenaires.

La bastide qui se dressait au bout n’avait rien à voir avec les maisons de lotissement que j’avais connues dans mes familles d’accueil. C’était une bâtisse de pierre blonde, à deux étages, couverte de glycine et de vigne vierge, des volets en bois peints en gris pâle, une terrasse en pierre qui dominait un jardin à la française. Pas ostentatoire. Pas vulgaire. Juste magnifique, avec cette élégance tranquille qui était bien plus intimidante que n’importe quelle démonstration de richesse.

Enzo m’a ouvert la portière. « Par ici. »

Mes baskets trouées ont foulé des dalles en pierre de Bourgogne. Une femme de chambre en tablier blanc est apparue, m’a jeté un regard rapide, puis a disparu dans un couloir sans dire un mot. La maison sentait la cire, le feu de cheminée et les herbes de Provence.

On m’a fait patienter dans un salon où des fauteuils anciens semblaient n’avoir jamais été utilisés. Une horloge comtoise égrenait les secondes avec un tic-tac lourd. Mes bandages aux pieds étaient déjà sales. Je n’osais pas m’asseoir de peur de tacher les coussins.

Et puis la porte s’est ouverte.

Florence est entrée.

Elle n’avait plus rien de la femme à demi-noyée que j’avais traînée sur les galets la veille. Elle portait une robe chemise en lin blanc, des sandales simples, une écharpe en cachemire négligemment jetée sur ses épaules. Ses cheveux bruns, encore humides de la douche, étaient rassemblés en un chignon lâche. Elle était pâle, cernée, mais ses yeux noisette brillaient d’une émotion que je n’arrivais pas à décoder.

« Louise. »

Elle a avancé vers moi et, sans prévenir, s’est accroupie pour être à ma hauteur. Ses mains ont pris les miennes, doucement, en évitant mes coupures.

« Je t’ai cherchée partout. Enzo m’a dit que tu avais appelé. Je n’ai pas dormi de la nuit, tu sais. »

« Vous vouliez me voir ? »

« Je voulais te remercier. Pour de vrai cette fois. » Elle a serré mes doigts. « Ce que tu as fait… Je n’ai jamais vu ça. Tu as onze ans. Onze ans, Louise. Tu n’aurais jamais dû avoir à faire ça. »

« Y avait personne d’autre. »

Sa mâchoire s’est crispée. « Justement. Y avait personne d’autre. Des adultes partout, et une enfant de onze ans qui plonge dans une mer démontée. » Elle a marqué une pause. « Mon mari est au courant. Il veut te parler aussi. »

« Pourquoi ? »

« Parce que tu m’as sauvée. Et que dans cette famille, un tel geste ne reste jamais sans réponse. »

La porte du fond s’est ouverte avant que je puisse répondre.

Paul-André Marchetti est entré.

Si je m’attendais à un mafieux de cinéma, avec bagouzes et cigare, j’avais tout faux. L’homme qui se tenait dans l’encadrement de la porte avait une tête de notable de province. La cinquantaine bien portée, des épaules de joueur de rugby à la retraite, un polo noir à manches longues, un pantalon en toile beige. Pas de chaîne en or. Pas de tatouage voyant. Une alliance simple à la main gauche. Ses cheveux poivre et sel étaient coupés court, façon militaire. Mais ses yeux, ses yeux gris acier, contenaient toute la dureté du monde.

Il n’a pas souri. Il m’a regardée comme on regarde une énigme qu’on n’arrive pas à résoudre.

« C’est donc toi. »

Sa voix était grave, posée. L’accent marseillais roulait les « r » avec une familiarité rugueuse.

« Oui, monsieur. »

Il a traversé la pièce, lentement, et s’est arrêté devant moi. Debout, il me semblait immense, une montagne de chair et d’autorité. Puis il a fait quelque chose d’inattendu. Il s’est assis sur le fauteuil en face de moi et s’est penché en avant, les coudes sur les genoux, les mains jointes sous le menton.

« Ma femme m’a tout raconté. La tempête. La voiture qui coule. La vitre que tu fracasses avec un morceau de pare-chocs. » Il a plissé les yeux. « Neuf minutes. Les médecins disent qu’après six minutes sans oxygène, le cerveau commence à mourir. Tu as tenu neuf minutes sous l’eau pour libérer une inconnue. »

« J’ai fait ce que je pouvais. »

« T’as fait ce que personne d’autre n’a fait. »

Le silence s’est installé. Florence s’était assise sur le canapé, les mains croisées sur ses genoux, et elle nous observait.

« Enzo m’a dit que tu étais une fugueuse, » a repris Marchetti. « Le foyer de La Seyne. Je connais un peu ce milieu. »

J’ai baissé les yeux. « Le directeur, M. Fournier, il… »

« On va pas en parler tout de suite, » m’a-t-il coupée, et étrangement, sa voix s’était adoucie. « On en parlera plus tard. Quand tu seras prête. Pour l’instant, y a une chose que je veux que tu comprennes. »

Il s’est levé, a fait quelques pas vers la fenêtre. Le jardin baignait dans une lumière grise.

« Je suis un homme d’affaires. J’ai des sociétés dans le transport maritime, la logistique portuaire, l’immobilier. Je pèse lourd à Marseille, et jusqu’à Gênes et Barcelone si tu veux savoir. Les gens me respectent, ou me craignent, ce qui revient au même. » Il s’est tourné vers moi. « Mais l’argent, le pouvoir, tout ça, ça vaut rien si j’ai pas Florence à mes côtés. Rien. Tu comprends ce que je te dis ? »

J’ai hoché la tête.

« Alors comprends ça aussi. Tu m’as offert le seul cadeau que je pouvais pas acheter. Ma femme est vivante. Grâce à toi. » Il est revenu vers moi, et pour la première fois, j’ai vu quelque chose se fendre dans son masque de glace. Une émotion brute, presque gênante par son intensité. « À partir de maintenant, Louise, t’es sous ma protection. Où que t’ailles, quoi que tu fasses, t’es une Marchetti de cœur. »

Les mots sont restés en suspens. J’ai senti ma gorge se nouer.

« Je comprends pas. Pourquoi vous faites ça ? »

« Parce que je suis corse, » a-t-il répondu avec un demi-sourire. « Et chez nous, les dettes d’honneur, c’est sacré. »

Florence s’est levée à son tour, et elle est venue poser une main légère sur mon épaule. Sa paume était chaude. Rassurante.

« Louise, tu n’as plus besoin de dormir dans les stations-service ou de fouiller les poubelles. Tu n’as plus besoin d’avoir peur. »

« J’ai toujours peur. »

Les mots sont sortis sans que je les contrôle. Bruts. Vrais.

Florence a échangé un regard avec son mari. Quelque chose est passé entre eux, un dialogue muet que seuls les couples qui s’aiment depuis longtemps savent tenir.

Puis Marchetti a soupiré. « Peur de quoi ? »

« Peur qu’on me renvoie. Dans un autre foyer. Ou ailleurs. J’ai nulle part où aller. »

« Tu restes ici. »

« Mais les flics, les services sociaux… »

« Je m’en occupe. » Il a coupé l’air de la main, comme s’il chassait une mouche. « J’ai des gens très compétents pour régler ce genre de détails. Avocats, notaires, relations en préfecture. Tu seras pas inquiétée. »

C’était trop. Trop soudain, trop beau. Je me méfiais des promesses des adultes comme on se méfie des courants marins. Elles vous portent un temps, puis elles vous noient sans prévenir.

Florence a dû sentir ma réticence. Elle s’est agenouillée de nouveau devant moi, et elle a sorti de sa poche un petit objet qui a tinté doucement.

La médaille du phare. Elle l’avait gardée.

« Je te l’avais donnée sur la plage avant que tu disparaisses, » a-t-elle murmuré. « Tu l’as perdue quand tu es remontée. Enzo l’a retrouvée ce matin sur les galets. » Elle a déposé la chaîne dans ma paume. « Garde-la, Louise. Laisse-la te guider jusqu’à nous. »

J’ai serré le pendentif. Le petit diamant au sommet du phare a capté la lumière grise du salon, et il a brillé comme une étoile minuscule.

« D’accord, » j’ai murmuré. « Je reste. »

Florence a souri. Un vrai sourire, large, qui effaçait la fatigue de son visage. Marchetti, lui, s’est contenté de hocher la tête gravement, les mains dans les poches, mais j’ai vu son torse se gonfler, comme s’il retenait un soupir de soulagement.

« Bien, » a-t-il dit. « Maintenant, on va déjeuner. Maria a préparé des aubergines farcies. »

Je n’ai pas bougé. Une question me brûlait les lèvres depuis qu’il avait parlé de « régler les détails ».

« Monsieur, » j’ai dit, et ma voix tremblait un peu, « vous allez faire quoi au directeur du foyer ? Fournier ? »

Marchetti s’est arrêté sur le seuil de la porte. Il ne s’est pas retourné tout de suite. Son dos large s’est figé.

Puis il a tourné la tête, juste assez pour que je voie son profil. Cette fois, le masque n’était plus fendu. Il était tombé complètement. Et ce que j’ai vu en dessous m’a glacé le sang plus sûrement que l’eau de la Méditerranée.

« T’inquiète pas pour Fournier, » a-t-il articulé lentement. « Fournier, c’est plus ton problème. »

Il a disparu dans le couloir. Florence m’a tendu la main avec un sourire doux, comme si de rien n’était. Comme si elle n’avait pas vu, elle non plus, ce que je venais d’entrevoir dans les yeux de son mari.

Mais moi, je l’avais vu. Et je savais que M. Fournier, le directeur du foyer de La Seyne, ne ferait plus jamais de mal à personne.

PARTIE 4

Les premiers jours dans la bastide Marchetti ont été les plus étranges de mon existence. Je flottais dans un entre-deux, suspendue entre ma vie d’avant – la rue, la faim, la peur – et ce monde de draps propres, de repas chauds et de silences lourds. Maria, la gouvernante, m’avait installée dans une chambre d’amis au deuxième étage, avec une fenêtre qui donnait sur le parc. Le lit était si moelleux que je n’arrivais pas à dormir. Je finissais par me glisser sur la moquette, roulée dans la couette, parce que le sol dur me rassurait.

Florence venait me border chaque soir. Elle s’asseyait au bord du matelas, me parlait doucement, sans jamais poser de questions trop lourdes. Elle me racontait la Corse, les randonnées dans le maquis, les châtaigniers centenaires, la recette du fiadone que sa grand-mère lui avait transmise. Sa voix coulait comme un baume sur mes plaies invisibles.

« Pourquoi vous êtes gentille comme ça ? » j’ai fini par demander, un soir.

« Parce que moi aussi, j’ai eu onze ans, » elle a répondu. « Et que personne n’était gentil avec moi à cet âge-là. »

Elle n’a pas élaboré. Mais dans ses yeux, j’ai reconnu cette ombre qui habite les enfants cabossés, ceux qui savent que le monde peut être cruel sans raison.

Le troisième jour, Enzo m’a convoquée dans le bureau de Marchetti.

La pièce était tapissée de bibliothèques anciennes, remplies d’ouvrages juridiques et de traités d’économie. Un ordinateur portable trônait sur un bureau en acajou. Aucun signe extérieur de l’activité souterraine qu’on prêtait au maître des lieux. Juste un homme d’affaires dans son domaine.

« Assieds-toi, Louise. »

Je me suis posée au bord du fauteuil club. Marchetti m’observait par-dessus ses lunettes de lecture, un stylo Montblanc entre les doigts.

« Je t’ai fait chercher parce qu’il faut qu’on parle sérieusement. »

Mon estomac s’est tordu.

« Toi et moi, on sait tous les deux que rester ici, c’est pas une solution éternelle sur le plan légal. T’es mineure, t’es fichée à l’ASE, y a des procédures. »

« Vous aviez dit que vous vous en occupiez. »

« Je m’en occupe. » Il a posé son stylo. « Mon avocat est en contact avec le juge des enfants. On va déposer une requête pour que tu sois placée sous la tutelle d’un membre de la famille. »

« Quelle famille ? J’en ai pas. »

« La mienne. »

Les mots ont cogné dans la pièce comme un coup de tonnerre.

« Florence et moi, on a jamais eu d’enfants, » a poursuivi Marchetti. « C’est un regret. Pas le seul, mais le plus grand. » Il a ôté ses lunettes, s’est frotté les yeux. « Alors si ça te va, on va demander à devenir ta famille d’accueil officielle. Reconnue par le tribunal, en règle. Pas un arrangement à l’arrache. »

Je cherchais le piège. « Et en échange ? »

« Y a pas d’échange, Louise. Je te l’ai dit. Je te dois une dette. »

« Arrêtez avec cette histoire de dette ! »

Ma voix a claqué, plus aiguë que je ne l’aurais voulu. Je me suis levée, les poings crispés.

« Pourquoi vous me regardez pas ? Hein ? Pourquoi vous me traitez pas comme une moins-que-rien, comme les autres ? J’ai rien fait de spécial ! J’ai plongé, c’est tout ! »

Marchetti s’est levé à son tour. Lentement. Et il a fait le tour du bureau pour s’approcher de moi, réduisant la distance jusqu’à ce que je doive lever la tête pour soutenir son regard.

« Tu veux vraiment savoir pourquoi ? »

« Oui. »

Il a attrapé un cadre photo sur son bureau. Une femme brune, un homme élancé, une petite fille entre eux deux sur une plage de Bonifacio.

« Mes parents, » a-t-il dit. « Mon père était pêcheur. Un jour de tempête – une comme celle d’avant-hier – son bateau a chaviré dans les Bouches. Il a tenu ma mère hors de l’eau pendant des heures avant que les secours arrivent. Il en est mort. Épuisement, hypothermie. Mais elle, elle a survécu. »

Il a reposé le cadre, doucement.

« Mon père aussi est resté neuf minutes dans l’eau glacée. Et il avait trente-huit ans, il était fort comme un bœuf. Toi, t’as onze ans, tu pèses rien, et t’as fait la même chose pour une inconnue. »

Son doigt s’est posé sous mon menton, forçant mon visage vers le sien.

« Alors oui, Louise, je te regarde. Je te regarde comme mon père m’aurait regardé s’il avait survécu. Tu comprends, maintenant ? »

Je n’ai rien répondu. Ma gorge était si serrée que les mots ne passaient plus. Mais quelque chose, une digue que j’avais construite des années plus tôt, s’est fissurée dans ma poitrine.

C’est à ce moment-là que la porte du bureau s’est ouverte à la volée.

Enzo. Livide.

« Paul-André. Faut que tu voies ça. »

Marchetti s’est redressé. « Quoi ? »

« Les gars ont retrouvé Fournier. »

Mon sang s’est glacé. Fournier. Le directeur du foyer. Celui qu’il avait promis de « régler ».

« Et ? » a demandé Marchetti d’une voix plate.

Enzo a hésité en me jetant un regard. « Il a été passé à tabac cette nuit devant chez lui. Gravement. Il est aux urgences de Toulon. »

Marchetti n’a pas cillé. « Qui a fait ça ? »

« C’est ça le problème. » La voix d’Enzo tremblait presque. « C’est pas nous. »

Un silence de plomb s’est abattu.

« Quelqu’un nous a devancés, » a murmuré Marchetti. Ses yeux gris se sont rivés à moi, et j’ai vu une lueur nouvelle y apparaître. Pas de la menace. De l’interrogation.

« Louise, » a-t-il dit doucement. « T’étais toute seule, dans ce foyer ? Ou y avait d’autres gamins comme toi ? »

J’ai repensé aux couloirs froids, aux dortoirs, aux cris étouffés. Aux visages de mes camarades d’infortune. Lucas, qui ne parlait plus depuis que son beau-père l’avait brûlé avec des cigarettes. Anaïs, qui se scarifiait dans le noir. Karim, qui avait essayé de se pendre.

« Non, » j’ai chuchoté. « J’étais pas toute seule. »

« Et quelqu’un d’autre en voulait à Fournier ? »

« Tout le monde en voulait à Fournier. »

Marchetti s’est tourné vers la fenêtre. Son reflet dans la vitre était un masque de pierre.

« Enzo. Trouve-moi le responsable. »

« Et si c’est un gosse ? »

La question est restée en suspens, lourde comme la houle avant l’orage.

« Trouve-le quand même, » a répondu Marchetti.

Il n’a rien ajouté. Mais sa main s’est posée sur mon épaule, solide, chaude, protectrice. Un geste qui disait : toi, tu n’es plus toute seule non plus.

PARTIE 5

La vérité a éclaté trois jours plus tard, un jeudi matin gris et venté, de ceux qui annoncent l’hiver avant l’heure.

Enzo est entré dans le petit salon où je prenais mon petit-déjeuner avec Florence. Il tenait une tablette à la main, le visage plus fermé qu’une porte de prison. Derrière lui, Marchetti est apparu, le col de sa chemise ouvert, les traits tirés par une nuit sans sommeil.

« On a retrouvé celui qui s’est occupé de Fournier, » a dit Enzo.

J’ai reposé ma tartine. Mon cœur s’est mis à battre dans mes tempes.

« C’était pas un pro, » a continué Enzo. « Pas un règlement de comptes classique. Pas une famille concurrente. »

« Alors qui ? » a demandé Florence.

Enzo m’a regardée. Un regard lourd, chargé d’une chose que je n’arrivais pas à nommer. Puis il a tourné la tablette vers moi.

Sur l’écran, une photo granuleuse prise par une caméra de surveillance. Un parking souterrain. Une silhouette frêle, vêtue d’un sweat à capuche trop grand, qui attendait dans l’ombre près d’une Peugeot 308 grise.

Lucas.

Je l’ai reconnu tout de suite. Sa posture voûtée, son épaule gauche plus basse que la droite depuis que son beau-père l’avait jeté dans un escalier. Lucas, quatorze ans, le plus ancien du foyer de La Seyne. Celui qui ne parlait plus. Celui qui pleurait la nuit en étouffant ses sanglots dans son oreiller pour que Fournier ne l’entende pas.

« Tu le connais, » a dit Marchetti. Ce n’était pas une question.

« Oui. »

« Qui c’est ? »

« Lucas. Lucas Bianchini. Il était au foyer avant moi. Il y est encore. Enfin, je crois. »

Marchetti s’est assis face à moi. Il a croisé les bras sur la table et m’a fixée avec une intensité qui aurait fait avouer un saint.

« Raconte-moi tout. »

Alors j’ai raconté. Lucas et son mutisme depuis les brûlures de cigarettes. Anaïs et ses bras lacérés de cicatrices parallèles. Karim et sa tentative de pendaison dans les toilettes du deuxième étage. Et Fournier, toujours Fournier, ses mains baladeuses, ses menaces chuchotées à l’oreille, ses visites nocturnes dans les dortoirs pendant que les veilleurs de nuit faisaient semblant de dormir.

« Si tu parles, personne te croira. Tu sais pourquoi ? Parce que t’es personne, gamine. T’es un dossier. Un numéro. Moi, je suis un directeur respecté. Alors ferme-la, et tout se passera bien. »

Florence avait posé sa main sur sa bouche. Ses yeux noisette brillaient d’une colère qui me faisait presque peur.

Marchetti, lui, n’a rien dit pendant un long moment. Il respirait lentement, les mâchoires crispées.

« Lucas Bianchini, » a-t-il fini par articuler. « Où il est maintenant ? »

« Les flics l’ont arrêté hier soir, » a répondu Enzo. « Il s’est rendu tout seul au commissariat de Toulon. Il a tout avoué. »

« Il risque quoi ? »

« Vu son âge, il passera devant le juge pour enfants. Mais avec les antécédents de Fournier qui vont sortir… » Enzo a haussé les épaules. « Ça peut basculer. Légitime défense différée, circonstances atténuantes… »

« Je veux le meilleur avocat de Marseille sur le dossier, » a coupé Marchetti. « Pas dans deux jours. Maintenant. »

Enzo a hoché la tête et il est sorti.

Le silence est retombé. Florence s’est levée pour aller se servir un verre d’eau, mais sa main tremblait tellement que le verre s’est renversé dans l’évier. Elle est restée là, le dos tourné, les épaules secouées par quelque chose qui ressemblait à des sanglots muets.

« Je voudrais le voir, » j’ai dit.

Marchetti m’a regardée. « Voir qui ? »

« Lucas. Au commissariat. Il doit se sentir seul. »

Il a réfléchi un instant. « C’est pas un endroit pour toi, Louise. »

« J’ai connu pire. »

Il a eu un demi-sourire, celui qui plissait ses yeux gris. « Ça, j’en doute pas. »

L’après-midi même, je suis entrée dans une salle d’interrogatoire du commissariat central de Toulon, escortée par l’avocat que Marchetti avait déniché en moins de deux heures. Maître Santini, un Corse trapu avec une barbe blanche et des yeux malicieux, qui connaissait visiblement tout le monde dans le bâtiment.

Lucas était assis derrière une table en formica, menotté. Il portait encore son sweat trop grand. Ses cheveux noirs tombaient en mèches grasses sur son front. Il n’a pas relevé la tête quand je suis entrée.

« Lucas. »

Il a sursauté. Ses yeux se sont écarquillés en me reconnaissant.

« Louise ? Qu’est-ce que tu fous là ? »

« Je suis venue te dire merci. »

Il a éclaté d’un rire qui ressemblait à un sanglot. « Merci ? T’as vu où je suis ? J’ai démoli Fournier à coups de barre de fer. Je suis foutu. »

« Peut-être pas. »

Je me suis assise en face de lui. L’avocat s’est placé dans un coin de la pièce, silencieux comme une ombre.

« Écoute, Lucas. Y a des gens qui vont t’aider maintenant. Des gens puissants. »

« Quels gens ? »

J’ai hésité. Puis j’ai sorti de sous mon col la médaille du phare, celle que Florence m’avait donnée.

« La famille Marchetti. »

Le nom a claqué. Lucas a blêmi. Même au fond d’un foyer pourri de La Seyne, on savait qui était Paul-André Marchetti.

« T’es sérieuse ? »

« J’ai sauvé sa femme. Il m’a dit que sa dette était éternelle. Et maintenant, cette dette, elle te protège aussi. »

Lucas a baissé la tête. Ses épaules se sont mises à trembler. Et pour la première fois depuis des années, il a parlé sans s’arrêter. Il a vomi toute l’histoire, les nuits d’angoisse, les cris étouffés, les menaces de Fournier, cette nuit où il avait entendu le directeur s’approcher du lit d’Anaïs et où il n’avait rien fait, rien pu faire, et le poids de cette culpabilité qui l’écrasait chaque jour un peu plus.

« Quand j’ai appris que tu t’étais sauvée à cause de lui, et puis que t’avais failli mourir dans cette tempête… » Sa voix s’est brisée. « J’ai pété un câble. J’ai attendu Fournier sur le parking. Et j’ai cogné jusqu’à ce qu’il bouge plus. »

Le silence qui a suivi était lourd de tout ce qui n’avait jamais été dit.

« Lucas, » j’ai murmuré, « tu m’as vengée. Mais maintenant, laisse-nous te sortir de là. »

Il a relevé la tête. Dans ses yeux rougis, j’ai vu une lueur que je n’avais jamais vue chez lui au foyer. De l’espoir.

« Pourquoi tu ferais ça pour moi ? »

« Parce que dans la vie, y a ceux qui regardent et ceux qui agissent. Toi, t’as agi. »

Maître Santini s’est avancé doucement. « Jeune homme, je vais vous représenter. M. Marchetti prend tous les frais en charge. On va plaider le syndrome du survivant, le stress post-traumatique, les années d’abus documentés. Et je vous garantis une chose. » Il a posé sa main sur l’épaule de Lucas. « Fournier, lui, ne s’en sortira pas. »

Les semaines qui ont suivi sont restées floues dans ma mémoire, comme un film dont on ne retient que les images les plus fortes.

Le procès de Fournier, d’abord. L’enquête avait révélé que six enfants du foyer avaient subi des violences physiques ou sexuelles sur une période de quatre ans. Six. Le parquet a requis sept ans ferme. Il en a pris dix. Lucas, lui, a été relaxé pour légitime défense et circonstances exceptionnelles. Le juge des enfants a prononcé une mesure de liberté surveillée, avec obligation de suivi psychologique.

Et puis il y a eu ce jour, un samedi de décembre, où Marchetti m’a convoquée dans son bureau.

« Le juge a rendu sa décision, » a-t-il dit en me tendant un document officiel à en-tête du tribunal. « Florence et moi, on est ta famille d’accueil légale. Provisoire pour l’instant, mais ça va devenir définitif. »

J’ai lu le papier sans y croire. Les mots dansaient devant mes yeux.

« Ça veut dire que je reste ici ? Pour de vrai ? »

« Ça veut dire que t’as une famille, Louise. Une vraie. »

Florence est entrée à ce moment-là, comme si elle avait attendu derrière la porte. Elle m’a serrée dans ses bras, et j’ai senti ses larmes couler dans mes cheveux.

« Je te l’avais dit, » a-t-elle murmuré. « Le phare guide les bateaux même dans les pires tempêtes. »

Ce soir-là, on a dîné tous ensemble dans la salle à manger de la bastide. Maria avait préparé un fiadone en mon honneur. Marchetti a ouvert une bouteille de vin corse, et même Enzo s’est assis à table avec nous, chose qu’il ne faisait jamais.

« J’ai une autre nouvelle, » a dit Marchetti entre la poire et le fromage. « Lucas Bianchini sort de l’hôpital psychologique la semaine prochaine. Ses grands-parents le reprennent pas. Il a nulle part où aller. »

Florence a tourné la tête vers moi, et j’ai compris.

« On a de la place, » a-t-elle dit doucement. « Et on a de l’amour. »

Marchetti m’a regardée. « C’est toi qui décides, Louise. C’est ton ami. »

J’ai pensé à Lucas, à son sweat trop grand, à ses sanglots étouffés, à cette nuit de pluie où il avait attendu Fournier sur un parking avec une barre de fer. Pas par vengeance. Par amour pour les autres.

« Il peut venir, » j’ai dit. « On abandonne personne. »

Marchetti a souri. Un vrai sourire, large, qui lui mangeait tout le visage.

« Ça, c’est parler comme une Marchetti. »

L’hiver s’est posé sur la Provence. Les vignobles se sont endormis, les collines ont pris des teintes de givre, et la mer, au loin, s’est calmée.

Lucas est arrivé un matin de janvier, escorté par Enzo, un sac de sport pour tout bagage. Il a regardé la bastide, le parc, les cyprès centenaires, et il est resté planté sur le gravier, incapable de faire un pas de plus.

« J’ai jamais vu un endroit pareil, » il a chuchoté.

« Moi non plus, » j’ai répondu. « Mais on s’habitue. »

On s’est avancés ensemble vers la maison. Florence nous attendait sur le perron, un châle sur les épaules, un sourire aux lèvres malgré le mistral qui la faisait frissonner.

« Entrez, » elle a dit. « Le chocolat chaud est prêt. »

Lucas m’a jeté un regard incrédule. Je lui ai attrapé la main.

« Viens. Ici, personne te fera de mal. »

On a passé le seuil. La porte s’est refermée derrière nous, coupant le vent glacial.

Et pour la première fois depuis la mort de ma mère je me suis sentie chez moi.

Le phare au bout de ma chaîne a brillé doucement sous la lumière du lustre, comme un clin d’œil complice. Il avait guidé mon navire à travers la tempête. Maintenant, il guiderait celui de Lucas.

C’est drôle, la vie. On passe des années à survivre, à courir, à se cacher, à avoir peur. Et puis un jour, quelqu’un vous voit. Quelqu’un vous dit : « Toi, tu comptes. » Et tout bascule.

Je ne suis plus une fugueuse. Je ne suis plus un numéro de dossier. Je suis Louise Marchetti de cœur, et ma famille, elle est grande, elle est puissante, elle fait peur à beaucoup de monde.

Mais à moi, elle m’a offert la seule chose que tout l’argent du monde ne peut pas acheter.

Un endroit où rentrer le soir.

Des gens qui m’aiment sans condition.

Et la certitude que, quoi qu’il arrive, on n’abandonne jamais les siens.

FIN.