PARTIE 1

Ce matin-là, je finissais mon café à la va-vite dans le local des soigneurs, une habitude que j’avais prise en vingt ans de boulot au parc zoologique de la Tête d’Or. Le thermos était presque vide, les brumes de septembre collaient encore aux grilles des enclos, et le ronronnement lointain des premiers visiteurs montait doucement le long des allées. J’avais enfilé ma veste polaire siglée du logo du parc – un fauve stylisé – et j’allais entamer ma tournée quand le bip strident de mon talkie-walkie m’a vrillé l’oreille.

C’était Lucas, le chef de la sécurité, la voix tendue comme un string. « Code rouge, code rouge, secteur fauves. Je répète, code rouge, une alarme incendie a sauté dans le bâtiment technique. Soyez prêts à évacuer. »

J’ai reposé la tasse sur le métal froid du plan de travail, le cœur soudainement lourd. Code rouge, c’était rare. Le parc en avait connu trois en une décennie, et à chaque fois des gamins qui s’étaient perdus ou des lampadaires qui menaçaient de tomber. Mais là, tout de suite, quelque chose dans l’intonation de Lucas m’a glacé les sangs. J’ai attrapé ma radio, répondu un bref « Je m’occupe de la zone lions, je te confirme », et je me suis propulsé dehors avant même de savoir exactement ce que j’allais trouver.

Le zoo de la Tête d’Or est un labyrinthe vert, un bout de nature domptée au cœur de Lyon, coincé entre le lac et les grandes serres. Les allées en terre battue craquaient sous mes bottes, je slalomais entre les poubelles décoratives et les panneaux pédagogiques tout en tendant l’oreille. Les cris ne venaient pas du plan d’eau, ni des ours, ni des girafes. Ils venaient de l’espace des grands fauves, là où je passais mon temps depuis dix-sept ans, là où chaque matin Atlas m’accueillait d’un bâillement monumental derrière sa vitre épaisse.

J’ai accéléré. Devant moi, une mère agrippait son gamin par le col et courait en direction du chemin boisé, le visage décomposé. Des adolescents lâchaient leur glace, un papa poussait une poussette en zigzaguant, et un vieux monsieur à casquette me hurlait un truc incompréhensible en pointant son doigt tremblant vers la droite. Je n’ai pas ralenti.

Arrivé à la hauteur de l’enclos des tigres, j’ai vu que la signalétique lumineuse clignotait, et que la foule s’agglutinait bizarrement près de la boutique de souvenirs. Puis j’ai tourné la tête vers la grande paroi vitrée des lions. Mon estomac s’est retroussé. La lourde porte métallique de l’enclos, une porte hydraulique de près de quatre cents kilos, était grande ouverte. Le panneau électronique qui commandait son ouverture pendouillait sur ses charnières, arraché, grillé à certains endroits. Un court-circuit lors de l’alarme incendie, voilà la seule explication qui a traversé mon crâne au moment précis où mes yeux ont capté la masse fauve qui traversait le chemin transversal.

Atlas, le mâle dominant, le lion que j’avais vu arriver alors qu’il n’était qu’un jeune adulte de quatre ans, était dehors. Complètement dehors. Il avançait à grandes foulées souples, sa crinière brune balayée par l’air du matin, ignorant royalement les silhouettes humaines pétrifiées qui couraient dans tous les sens. Il n’attaquait personne, ne rugissait pas, ne montrait même pas les crocs. Il trottinait, il reniflait le sol, et son grand corps se déplaçait avec une légère claudication de la patte avant droite – le fameux défaut qu’on avait tous remarqué le jour de son arrivée, comme si un fil invisible tirait un peu sur son épaule.

J’ai porté la radio à ma bouche et hurlé : « Lucas, il est sorti, je répète, le lion est sorti de l’enclos ! Il se dirige vers la zone de livraison, je le suis, demande aux gars de barrer l’entrée principale et d’envoyer l’équipe vétérinaire avec les flèches, prépare l’évacuation du parc, tout de suite ! »

Derrière moi, la panique se transformait en brouhaha. Des mains tremblantes composaient le 17 sur des smartphones, des ados filmaient avec ce mélange d’excitation et d’effroi qui caractérise l’époque des réseaux sociaux, et un agent d’accueil, blanc comme un linge, essayait de canaliser un groupe de scolaires. Tout ça, je le percevais de manière flottante, mais mon cerveau était exclusivement braqué sur les cent quarante kilos de muscle et de poils qui s’éloignaient à petites foulées en direction des coulisses du parc.

Atlas a longé la zone des soins vétérinaires, a dépassé le hangar où l’on stocke les balles de foin, puis s’est engagé dans le couloir de service réservé aux camions de livraison. Le portail métallique du quai était ouvert, bêtement ouvert parce qu’un fournisseur de viande venait de décharger ce matin et qu’un stagiaire avait omis de refermer derrière lui. Exactement le genre de faille absurde qui transforme une journée ordinaire en catastrophe nationale.

J’ai sprinté. Mon cœur tapait dans mes tempes. Le portail donnait directement sur l’avenue Verguin, une artère paisible bordée de platanes, à deux pas du magnifique parc. Dès que j’ai passé l’ouverture, j’ai compris que l’improbable était en train de se produire.

La rue, une voie normalement tranquille où s’alignent de vieux immeubles haussmanniens aux volets gris, était soudain figée dans un tableau absurde. Des voitures s’étaient déportées sur le trottoir, pare-chocs emboîtés, et un cycliste à moitié tombé poussait des jurons lyonnais que je n’oserais pas répéter. Au milieu de ce chaos, Atlas marchait. Pas de course effrénée, pas de chasse. Juste une marche déterminée sur l’asphalte, la truffe alerte, les yeux dorés qui scrutaient l’horizon au-dessus des toits.

Je me suis jeté derrière une camionnette blanche garée en double file, le souffle court, le talkie-walkie collé à la bouche pour transmettre notre position. « Il est sorti du parc, avenue Verguin, il se dirige vers la place Général Brosset… » La voix de Lucas me revenait par crachotements : une équipe de la police municipale se mettait en place, la brigade cynophile était en route, un vétérinaire partait de l’école vétérinaire de Marcy-l’Étoile avec des projecteurs hypodermiques.

Mais pour l’instant, j’étais seul. Seul derrière ce lion qui, par un miracle que je ne comprenais pas encore, n’avait fait aucun mal. Les gens couraient, oui, mais lui ne s’intéressait qu’à l’air. Il levait la tête, humait, tournait sur lui-même, puis repartait, comme si une boussole intérieure le guidait vers un point précis. Tout son être dégageait une urgence douce, une quête qui n’avait rien de sauvage.

J’ai poursuivi. On a dépassé le kiosque à journaux où le marchand, abasourdi, avait laissé tomber sa pile de quotidiens. On a traversé un passage piéton sans que le lion ne fasse le moindre écart. Une femme, derrière la vitre d’une boulangerie, s’est figée en lâchant sa baguette. Nulle part le sang, nulle part le drame. Juste une créature magnifique en balade dans la ville, comme un rêve éveillé qui défiait toutes les lois de la raison.

Au coin de la rue de Créqui, Atlas a obliqué brusquement vers un petit square municipal, le square Docteurs-Charles-et-Christophe-Mérieux, un écrin de verdure discret caché entre deux immeubles en pierre de taille. Des grilles basses l’entouraient, un portillon était resté ouvert sur l’herbe rase. Le lion s’y est engouffré sans ralentir, et je me suis précipité derrière, persuadé que le pire était encore à venir.

Le square était presque vide. Les éclats de voix extérieurs formaient une rumeur étouffée, et seuls quelques pigeons indifférents picoraient près d’un bac à sable désert. Au bout de l’allée centrale, sous un grand cèdre aux branches lourdes, un banc public en bois faisait face à une petite fontaine éteinte. Et sur ce banc, il y avait une femme.

Une femme très âgée, assise bien droite malgré le poids des ans. Un manteau bleu pâle, un foulard imprimé noué sous le menton, des gants de laine fine malgré la douceur de l’air, et à côté d’elle un cabas d’où dépassait le coin d’une baguette de pain. Elle émiettait du pain aux oiseaux d’un geste lent, le visage tourné vers le ciel blanc de cette matinée si particulière. Elle n’avait pas vu le fauve.

J’ai hurlé. « Madame ! Ne bougez pas ! Surtout ne bougez pas ! » Ma voix a claqué dans le silence du square comme un coup de fouet. La femme a sursauté, la main en l’air, et a tourné la tête dans ma direction. Puis dans la direction du lion, qui arrivait sur sa gauche, à moins de quinze mètres.

Atlas s’est arrêté net.

Il l’a regardée. Elle l’a regardé. J’ai senti le temps suspendre sa course, un vertige qui n’appartient qu’aux secondes où l’inimaginable se matérialise. Mon corps s’est préparé à bondir, à interférer, mais je suis resté cloué au sol, hypnotisé.

Le lion a baissé la tête, très lentement. Ses oreilles se sont repliées en arrière, sa queue a battu l’herbe une fois, puis il s’est avancé à pas feutrés, écrasant la pelouse presque en silence. Ses narines palpitantes captaient une odeur que lui seul reconnaissait. L’odeur du pain, de la laine, des années, et d’autre chose qui ne pouvait appartenir qu’à une mémoire très ancienne.

La femme, son visage marqué de mille rides, n’a pas hurlé. Elle n’a pas tenté de se lever. J’ai vu les veines de sa main trembler tandis qu’elle reposait le quignon de pain sur ses genoux. Elle a cligné des yeux, une fois, deux fois, et dans son regard je n’ai pas lu la peur. J’ai lu une reconnaissance, fulgurante, comme si un puzzle explosé en mille morceaux venait de se recomposer en une seconde.

À trois mètres du banc, Atlas a ralenti. Sa grosse tête s’est inclinée vers le sol, et un son sourd a roulé dans sa gorge – pas un grognement menaçant, mais une vibration basse, rauque, un bourdonnement qui ressemblait au ronronnement déformé d’un chat géant. Ses épaules puissantes ont fléchi, ses flancs se sont creusés, et le lion tout entier s’est affalé mollement, comme une peluche vivante, posant sa crinière brune sur les genoux de la vieille femme.

Le souffle coupé, j’ai vu la main gantée de bleu se lever, hésiter un dixième de seconde, puis se poser doucement sur le front large de l’animal. Les doigts ont glissé dans l’épaisse toison humide de la crinière, et un sanglot a échappé à la femme, un sanglot minuscule qui résonnait comme une explosion dans le silence.

« Atlas… » a-t-elle murmuré d’une voix brisée, presque un souffle. « Atlas… est-ce que c’est vraiment toi ? »

Le lion a fermé les yeux. Un long frisson a parcouru son échine, et il a enfoui un peu plus son mufle dans le tissu du manteau. La femme, Marguerite – je ne connaissais pas encore son prénom mais il s’imposait déjà à moi avec une évidence terrible – a laissé couler des larmes qui ont tracé des sillons brillants dans les plis de son visage. Elle a noué ses bras frêles autour de l’encolure massive, comme on enlace un être aimé après des décennies de séparation.

Moi, Thomas Mercier, quarante-trois ans, soigneur chef du secteur des fauves, j’étais planté à six mètres de là, incapable d’articuler une pensée cohérente. Le talkie-walkie grésillait les appels de Lucas, les bruits de sirène montaient au loin, et la galerie irréelle des badauds qui commençaient à s’amasser derrière les grilles du square filmait la scène avec des yeux exorbités. Mais tout ça n’existait plus. Il n’y avait plus que cette femme et ce lion, et un lien qui échappait entièrement à la raison.

J’ai fait un pas en avant, les jambes en coton. Atlas n’a pas bougé, sa respiration lente et profonde agitait doucement les épaules de la vieille dame. J’ai ouvert la bouche, et je n’ai trouvé qu’une question absurde dans ce décor d’apocalypse douce :

« Madame… vous… vous le connaissez ? »

Elle a tourné la tête vers moi sans cesser de caresser la crinière, et dans ses prunelles embuées, j’ai saisi l’éclat d’un secret immense, d’une histoire trop longue pour être dite en quelques phrases, trop violente et trop belle pour être comprise tout de suite.

« Oui, monsieur », a-t-elle répondu d’une voix si douce qu’elle en était cassante. « Je le connais depuis qu’il pesait moins de quatre kilos, depuis qu’il tenait dans ma main, depuis le jour où il aurait dû mourir et où j’ai refusé. »

Mon cœur a raté un battement. Derrière nous, le premier véhicule de police venait de se garer en travers de l’allée du square. Des hommes en uniforme descendaient, chargeaient des fusils hypodermiques, hurlaient des ordres. Je me suis retourné, je leur ai fait un signe furieux de la main, bras écarté. « Pas de tirs ! Ne tirez surtout pas ! » ai-je craché en courant vers eux.

Le responsable des opérations, un commissaire trapu que j’avais déjà croisé lors d’exercices conjoints, m’a dévisagé avec l’air de se demander si j’avais perdu la tête. « Vous rigolez, Mercier ? Le lion est à un mètre d’une civile, on doit intervenir ! »

Je l’ai attrapé par le coude et je l’ai entraîné de quelques pas pour qu’il voie. Pour qu’il voie ce que je venais de voir. « Regardez, par la grille. Regardez la position du lion. Il est couché, le mufle sur les genoux de cette dame. Il ronronne. Je vous jure qu’il ronronne. Cette femme le connaît. Elle l’a élevé. Je ne sais pas comment, mais c’est la vérité. »

Le commissaire a plissé les yeux, incrédule. Mais en scrutant la scène, son visage s’est détendu d’un cran. Il a baissé sa main armée. « Empêchez quiconque de monter sur le square, isolez le périmètre, mais personne ne tire sans mon ordre », a-t-il lancé à ses hommes. Puis il est resté là, spectateur impuissant, tout comme moi, d’un miracle qui défiait les protocoles.

Je suis revenu lentement près du banc, le cœur battant la chamade. L’air était chargé de silence et de tristesse mêlées, et la vieille Marguerite berçait la tête du lion en murmurant des bribes de mots que je ne comprenais pas, une berceuse peut-être, ou une prière. Autour de nous, le XXe siècle français avec ses gyrophares et sa paperasse s’était mis en pause. Il n’y avait que cette pelouse, ce cèdre, ce banc, et deux êtres que tout séparait sauf le plus puissant des souvenirs.

Je me suis accroupi à distance respectueuse et j’ai essayé de capter à nouveau son regard. « Madame… il faut qu’on comprenne. Vous pouvez m’expliquer ? D’où connaissez-vous Atlas ? »

Elle a déposé un baiser tremblant sur le front du lion, a inspiré à fond, puis m’a offert un sourire mouillé. « Il va falloir que je vous raconte une longue histoire, monsieur le soigneur. Une histoire qui a commencé il y a douze ans, au fin fond de la savane, dans une clinique de fortune où l’on ramassait les morceaux de vie que les hommes détruisaient. »

Elle a marqué une pause, les mains toujours enfouies dans la crinière. « Asseyez-vous », a-t-elle dit, « et écoutez, parce que ce que vous allez entendre, je ne l’ai jamais raconté à personne. »

Je me suis assis sur l’herbe humide, le talkie-walkie muet serré contre ma cuisse. Dans le ciel de Lyon, un avion traçait une ligne blanche, et la vieille femme a commencé à parler, tandis qu’Atlas, le lion qui avait semé la panique et stoppé la ville, s’endormait paisiblement contre elle.

PARTIE 2

Le square s’était transformé en une bulle hors du temps. Les gyrophares bleus des véhicules de police jetaient des éclats intermittents sur les façades haussmanniennes, mais personne n’osait franchir la grille. Marguerite a pris une longue inspiration, ses doigts continuant leur ballet lent dans la crinière d’Atlas.

« Vous devez comprendre, monsieur… »

« Thomas. Thomas Mercier. »

« Thomas. Vous devez comprendre que tout a commencé par un téléphone qui sonne à trois heures du matin dans une case perdue du Burkina Faso. »

Elle a calé son dos contre le bois du banc, sans jamais cesser de protéger le lion endormi contre ses jambes. Le foulard imprimé a glissé un peu, dévoilant des cheveux blancs coupés court, un visage buriné par le soleil africain autant que par l’âge.

« J’avais soixante et onze ans à l’époque, mais je n’avais rien d’une retraitée qui tricote devant sa télé. Je dirigeais un petit centre de réhabilitation, le Refuge de l’Espoir, à une centaine de kilomètres de Ouagadougou. Une baraque de tôle et de bois, quelques enclos, une équipe de six personnes, et une réputation de fous furieux. On ramassait tout ce que les braconniers laissaient derrière eux – des singes blessés, des antilopes orphelines, des rapaces aux ailes cassées. Et parfois, les nuits de grande malchance, des fauves. »

Sa voix était rocailleuse mais tenait bon, portée par une énergie que la vieillesse n’avait pas entamée. J’écoutais, captivé, le derrière dans l’herbe mouillée, pendant qu’Atlas soupirait dans son sommeil comme un vieux chien repu.

« Cette nuit-là, donc. Trois heures du matin. Le téléphone satellite, ce truc énorme qu’on gardait sur la table de la cuisine, s’est mis à hurler. J’ai décroché, et au bout du fil, c’était Kadé, un de nos pisteurs. Il hurlait tellement fort que je comprenais à peine. “Maman Marguerite, venez vite, les salauds ont frappé près de Pama, une lionne, ils l’ont eu, mais il y a un petit, un tout petit, il respire encore, mais il va mourir si vous ne venez pas !” »

Marguerite a eu un rire sans joie, un souffle amer. « J’ai enfilé mes bottes, réveillé mon assistant, et on a pris le 4×4 dans la nuit. Douze heures de piste pourrie, de tôle ondulée, de nids-de-poule qui vous arrachent les essieux, et tout ce temps, je n’arrêtais pas de penser : pourvu qu’il tienne, pourvu qu’il tienne, ce minuscule. »

Le lion a bougé un peu, et elle a ajusté sa position sur le banc pour qu’il soit mieux calé. Je voyais la patte abîmée, celle qui boitait, repliée contre le tissu de son manteau. Un détail que je n’avais jamais vraiment regardé auparavant, ou plutôt que je regardais sans comprendre.

« On est arrivés au point de rendez-vous. Une oasis asséchée, des acacias à moitié morts, et au milieu de tout ça, une carcasse déjà froide – la mère, une magnifique lionne, abattue d’une balle dans l’épaule. Les braconniers l’avaient laissée pourrir, ils s’en fichaient, ils voulaient juste les os, les dents, les griffes pour leurs saletés de fétiches. Et à côté d’elle, dans l’herbe jaune, un ballot de poils roux gros comme mon poing, qui tremblait et qui piaillait. »

Un frisson m’a traversé l’échine. Je connaissais ces histoires, on en parle dans les revues, dans les documentaires, mais l’entendre de la bouche de cette femme qui l’avait vécu, c’était autre chose.

« Je l’ai ramassé. Il pesait moins qu’un chat de gouttière. Il avait une patte avant cassée, une blessure infectée qui suintait du pus, et les yeux encore bleutés des nouveau-nés. Un vétérinaire digne de ce nom m’aurait dit : euthanasie, il ne survivra pas. C’est ce que tout le monde a dit, d’ailleurs, quand je l’ai ramené au Refuge. Mes propres collègues, mes amis. “Marguerite, tu vas t’épuiser pour rien, ce lionceau est condamné.” »

Elle a souri, et dans ce sourire, j’ai vu toute la force de caractère d’une femme qui avait passé sa vie à dire non. Non au découragement, non à la fatalité, non à la cruauté des hommes.

« Je l’ai appelé Atlas. Parce que j’avais décidé qu’il porterait le poids du monde sur ses épaules, et qu’il survivrait. »

Le silence est retombé quelques secondes. Autour de nous, la foule chuchotait, des voix demandaient ce qui se passait, des pas crissaient sur le gravier de l’allée, mais personne n’approchait. Le commissaire avait tenu parole.

« Les trois premiers mois ont été un enfer, a repris Marguerite en retrouvant le fil de son récit. Un lionceau, ça mange toutes les deux heures. Jour et nuit. Je le nourrissais au biberon, un lait maternisé spécial qu’une amie véto m’avait fait parvenir de France, je le gardais contre moi pour qu’il ait chaud, je nettoyais sa patte trois fois par jour, je lui faisais des massages pour que l’os se ressoude droit. On m’appelait la femme qui dort avec un lion. Et ce n’était pas une blague : les premières semaines, je ne le quittais jamais. Il hurlait dès que je m’éloignais. »

Un rire a traversé ses larmes, un rire bref mais lumineux. « Un matin, après un mois, il a réussi à pousser sur sa patte cassée. Il est tombé aussitôt, le museau dans la poussière. Je me suis précipitée, mais il s’était déjà remis debout, les yeux furieux, comme s’il m’en voulait de ne pas l’avoir laissé essayer encore. C’est là que j’ai su qu’il s’en sortirait. Parce qu’il avait la rage. »

J’imaginais la scène, cette femme dans la chaleur suffocante du Sahel, un lionceau boiteux et buté à ses pieds, la poussière rouge collée à la sueur. « Et sa patte ? ai-je demandé en désignant la déformation légère qu’on connaissait tous au zoo. C’est ce qui lui a laissé cette trace ? »

Marguerite a hoché la tête. « Elle n’a jamais guéri complètement. On a fait des radios avec un appareil portable, une antiquité qui datait des années quatre-vingt. L’os s’était ressoudé de travers, et il n’y avait pas de chirurgien dans un rayon de cinq cents kilomètres. On a fait ce qu’on a pu. Atlas allait boiter toute sa vie, et boiter, c’est mourir dans la savane. Un prédateur qui ne court pas droit, c’est un prédateur qui ne chasse pas assez vite, et qui finit dévoré par les hyènes. »

Elle a posé sa joue ridée contre le crâne du lion. « Les spécialistes ont été unanimes : il ne pourrait jamais être relâché. Il était trop imprégné de l’homme, et sa patte le condamnait à une vie protégée. Le seul avenir possible, c’était de lui trouver un zoo, un bon zoo, bien géré, avec de l’espace et des soigneurs compétents. »

Mon cœur s’est serré. Je commençais à comprendre où menait ce chemin.

« J’ai passé six mois à chercher, à éplucher les rapports d’inspection, à contacter des associations. Je ne voulais pas qu’il finisse dans une cage minable, un de ces endroits où les fauves tournent en rond derrière des barreaux rouillés. Et puis j’ai trouvé votre parc. Le zoo de la Tête d’Or. Des enclos vastes, des vétérinaires qualifiés, une réputation impeccable. J’ai appelé le directeur de l’époque, un certain Dubois, et je l’ai convaincu de prendre Atlas. »

J’ai hoché la tête. Dubois, le prédécesseur de mon chef actuel, un homme rigide mais juste, que j’avais croisé mes premières années.

« C’est moi qui l’ai amené, a continué Marguerite d’une voix qui s’étranglait un peu. Depuis Ouagadougou jusqu’à Lyon, avec escale à Paris. Vingt-deux heures de vol en soute, dans une cage renforcée. Je n’ai pas dormi une seconde. J’avais peur qu’il souffre, qu’il ait froid, qu’il ne supporte pas le voyage. »

Elle s’est arrêtée, la main posée sur le flanc du lion qui respirait doucement. « Quand on est arrivés, il y avait du brouillard sur le Rhône. Un temps gris, un peu triste. J’ai passé la journée entière avec lui dans son nouvel enclos, à l’aider à explorer, à lui parler, à le rassurer. Et puis, en fin d’après-midi, je suis partie. J’ai pris un taxi, je suis allée à la gare de la Part-Dieu, et j’ai pleuré tout le long du trajet. »

Sa voix s’est brisée net, et moi, debout dans cette pelouse lyonnaise entourée de policiers médusés, j’ai senti mes yeux piquer. Dans mon métier, on croise des propriétaires qui abandonnent leurs animaux, des gens indifférents, des familles qui se lassent. Mais cette femme, cette Marguerite, elle avait tout donné pour ce lion, et elle l’avait quitté en sachant qu’elle ne le reverrait sans doute jamais.

« Pourquoi n’êtes-vous jamais revenue le voir ? » ai-je murmuré, presque effrayé par ma propre question.

Marguerite a séché ses joues d’un revers de manche. « Parce que la vie ne vous laisse pas le choix, mon garçon. Une semaine après mon retour au Burkina, on m’a appelée en urgence au Kenya. Les éléphants se faisaient massacrer par centaines, ils avaient besoin de vétérinaires, de logisticiens, de tout. Je suis partie, et pendant presque dix ans, je n’ai pas arrêté une seule journée. Le Kenya, la Tanzanie, le Mozambique, le Zimbabwe. J’ai vu des horreurs que je ne souhaite à personne, des bébés rhinocéros laissés pour morts après qu’on leur a scié la corne, des pangolins entassés dans des caisses par des trafiquants, des gorilles abattus pour leur viande. Chaque fois que je pensais à Atlas, je me disais : il est en sécurité, lui. Il n’a pas besoin de moi. »

Elle a regardé le ciel lyonnais, d’un gris laiteux qui se déchirait peu à peu. « Et puis l’année dernière, mon cœur a fait des siennes. Rien de grave, mais assez pour que les médecins me disent : “Madame Lambert, il est temps de rentrer chez vous.” Alors je suis rentrée. Marseille, d’abord, où j’avais un petit studio hérité de ma sœur, et puis Lyon il y a six mois, pour me rapprocher de ma petite-fille. Je comptais venir au zoo, un jour, pour voir si Atlas vivait encore. Mais je repoussais, je repoussais… »

Sa main a tremblé sur le pelage fauve. « J’avais peur. Peur qu’il ne soit plus là. Peur qu’il m’ait oubliée. Et peur aussi qu’on me prenne pour une vieille folle. Parce que je n’avais aucune preuve, vous comprenez. Juste des souvenirs. »

Tout s’éclairait. Le comportement d’Atlas depuis le début de cette journée surréaliste, cette course dans les rues de Lyon non pas pour fuir mais pour chercher, cette démarche déterminée vers le square, cette reconnaissance immédiate. Les lions ont une mémoire olfactive exceptionnelle, je le savais par ma formation, mais savoir et voir, c’étaient deux choses radicalement différentes.

« Hier, a repris Marguerite, ma petite-fille est passée me prendre. Elle m’a dit : “Mamie, viens, on va au parc, ça te fera du bien.” Je n’ai pas osé refuser. Mais quand on est arrivées devant l’enclos des lions et que j’ai vu la pancarte, avec son nom, “Atlas”, et en dessous “né au Burkina Faso, arrivé au zoo il y a douze ans”… »

Sa voix s’est nouée complètement, et elle a dû lutter pour reprendre. « J’ai regardé à travers la vitre, et il était là. Allongé sous son rocher, sa crinière toute brune, sa démarche qui boitait quand il s’est levé pour s’étirer. J’ai dit son nom, doucement, toute seule. Et il a tourné la tête. Directement vers moi. Comme s’il savait. »

Elle s’est tue, et le silence qui a suivi était plus éloquent que n’importe quel discours. Je voyais tout maintenant. L’alarme incendie, la serrure défaillante, le portail de livraison ouvert. Un enchaînement de hasards qui n’en était peut-être pas un.

« Et ce matin, quand l’alarme a sonné, la serrure a lâché. Il a poussé la porte et il est sorti. Il n’a pas attaqué, il n’a pas cherché à s’enfuir. Il cherchait votre odeur, pas vrai ? »

Marguerite a hoché la tête. « Il m’avait sentie hier. Douze ans après. Les lions, ça n’oublie jamais une odeur, surtout celle de la première personne qui les a nourris, qui les a sauvés. »

Le commissaire s’est rapproché de quelques pas, le visage défait. « Madame, je suis désolé de vous interrompre, mais il faut qu’on trouve une solution. Le parc est évacué, les rues sont bouclées, les médias commencent à arriver… »

Marguerite l’a regardé avec une autorité naturelle qui ne souffrait aucune contestation. « La solution, monsieur, c’est de nous laisser rentrer tranquillement. Atlas ne fera de mal à personne. Il veut juste… il veut juste être avec moi. »

Le commissaire m’a interrogé du regard, et j’ai compris que la décision m’incombait en partie. « Laissez-moi passer un coup de fil à la direction, ai-je dit. Je vais leur expliquer. »

Je me suis éloigné, le talkie-walkie collé à la bouche. Lucas avait déjà prévenu le directeur adjoint, un dénommé Morel, qui avait pris ses fonctions six mois plus tôt et ne connaissait pas la moitié des vieilles histoires du zoo. Je lui ai résumé la situation en phrases hachées, et il a mis un temps fou à répondre.

« Vous êtes en train de me dire qu’une retraitée élève un lion depuis sa naissance et que l’animal l’a reconnue après douze ans ? »

« Exactement. »

« Et vous voulez qu’on la laisse repartir à pied avec un lion adulte à travers les rues de Lyon ? »

« Exactement. »

Long silence. Puis Morel a lâché un juron. « Faites pour le mieux, Mercier. Mais si ça tourne mal, je vous préviens, c’est votre tête. »

J’ai souri malgré la tension. À mon âge, avec mes années de service et ma passion pour ces animaux, les menaces hiérarchiques ne me faisaient plus grand-chose.

Je suis revenu vers le banc. Marguerite avait repris sa berceuse muette, et le lion dormait toujours, sa masse fauve lovée contre cette femme minuscule. « Voilà ce qu’on va faire, ai-je annoncé. Je vais organiser un cordon de sécurité jusqu’à l’entrée de service du parc. On va marcher lentement, sans brusquerie. Vous restez à côté de lui, vous lui parlez, vous le guidez. »

Elle m’a adressé un sourire reconnaissant. « Merci, Thomas. »

Alors il s’est passé quelque chose qui restera gravé dans ma mémoire jusqu’à mon dernier souffle. Marguerite s’est levée doucement, le manteau bleu froissé, le cabas à ses pieds. Atlas a ouvert les yeux, s’est étiré de tout son long, puis s’est redressé à son tour, ses flancs musculeux roulant sous la peau. Il est resté parfaitement immobile, la tête à hauteur de son épaule, attendant un signal.

Elle a posé la main sur son encolure, comme on pose la main sur la portière d’une voiture familière. « On y va, mon grand. »

Le cortège qui s’est formé pour traverser le square était d’un silence religieux. Devant, Marguerite, la main dans la crinière. À sa droite, Atlas, majestueux, claudiquant légèrement, les yeux fixés sur elle. Derrière, à distance, je marchais avec le commissaire, les vétérinaires, et une escouade de policiers qui n’en menaient pas large. Et tout autour, derrière les grilles, derrière les vitres des immeubles, des centaines de Lyonnais médusés qui assistaient à ce spectacle inouï.

On a remonté la rue de Créqui dans l’autre sens, on a passé le portail de livraison, on a longé le hangar au foin. Dans l’allée principale du zoo, les bâches blanches et les barrières métalliques semblaient sorties d’un décor de science-fiction. Le parc était vide, totalement vide, et le silence était tel qu’on entendait les oiseaux chanter.

Devant l’entrée de l’enclos, l’équipe vétérinaire attendait avec les fusils hypodermiques, mais j’ai levé la main, paume ouverte. « Rangez ça. »

Marguerite s’est arrêtée devant le portail ouvert. Elle s’est penchée vers Atlas, le front contre son mufle, et elle a murmuré quelque chose que je n’ai pas saisi. Le lion a baissé les paupières, a poussé un souffle chaud, puis il est entré dans son enclos sans un regard en arrière. Comme s’il savait exactement ce qu’il faisait.

La porte hydraulique s’est refermée doucement, poussée à la main par deux soigneurs. Marguerite est restée collée à la vitre, la paume posée contre le verre, et Atlas, à l’intérieur, est venu s’allonger exactement de l’autre côté, posant sa patte difforme contre la transparence de la paroi.

« Promettez-moi que je pourrai revenir, a-t-elle chuchoté sans me regarder. Promettez-moi que je ne le perdrai pas une deuxième fois. »

J’ai posé ma main sur son épaule frêle. « Je vous le promets, Marguerite. »

PARTIE 3

Les jours qui suivirent prirent une couleur étrange, une teinte suspendue entre le miracle et l’absurde. Le parc avait rouvert ses portes dès le lendemain matin, comme si de rien n’était, mais tout le monde savait que rien ne serait plus jamais pareil. Les vidéos de la scène du square, tournées par des passants tremblants, avaient inondé les réseaux sociaux et les journaux télévisés. « Le lion qui retrouvait sa mère », titraient les unes, avec cette grandiloquence un peu bête des médias. Moi, je me méfiais de ce tapage. Je savais qu’au fond, ce qui s’était joué sur ce banc était trop intime pour supporter les projecteurs.

Marguerite Lambert était devenue, bien malgré elle, une figure familière du zoo. Dès le surlendemain de l’incident, elle avait obtenu son laissez-passer permanent, un badge blanc frappé du même logo au fauve que ma veste, avec la mention « Accès VIP – secteur fauves ». Je le lui avais remis moi-même, au petit matin, avant l’ouverture au public. Elle l’avait glissé dans son cabas avec un sourire timide, comme si ce bout de plastique valait plus que tous les trésors du monde.

Chaque jour, elle arrivait à l’heure où les soigneurs finissaient le nettoyage des enclos. Elle portait toujours son manteau bleu, même quand le soleil lyonnais perçait les nuages, et tenait au creux du coude ce fichu cabas d’où dépassait une baguette et parfois un livre de poche écorné. Elle s’installait sur la chaise pliante que j’avais fait mettre près de la vitre de l’enclos d’Atlas, un modèle de camping basique, et ouvrait son livre. Elle ne lisait pas toujours : souvent, elle parlait.

« Tu te souviens, Atlas, de cette fois où tu as essayé d’attraper ce margouillat sur le mur de l’enclos, au refuge ? Tu avais glissé sur les fesses et tu étais resté tout bête, les pattes en l’air. »

Le lion, derrière la vitre, s’allongeait au plus près d’elle, sa patte abîmée repliée sous sa poitrine, et il écoutait. Il écoutait vraiment, ses oreilles pivotant au rythme de la voix, ses yeux ambrés mi-clos fixés sur le visage ridé de sa visiteuse. Parfois, un roulement sourd montait de sa gorge, une vibration qui faisait trembler la paroi vitrée. Les enfants qui passaient par là s’arrêtaient, émerveillés, et les parents chuchotaient en montrant la vieille dame du doigt. Marguerite ne les voyait pas. Elle était dans sa bulle, avec lui.

Je passais mes journées à gérer la logistique du secteur fauves, les rations de viande, les protocoles vétérinaires, les plannings, mais je m’arrangeais toujours pour faire un crochet par l’enclos des lions à l’heure où Marguerite était là. Pas pour la surveiller – elle n’en avait nul besoin –, mais parce que ce duo m’hypnotisait. En vingt ans de métier, jamais je n’avais vu un lien pareil entre un animal sauvage et un être humain. Ce n’était pas du dressage, ce n’était pas de l’habituation, c’était autre chose, une reconnaissance qui touchait au sacré.

Un matin, alors que je réparais un tuyau d’arrosage près de l’enclos, Marguerite m’a interpellé. « Thomas, venez voir. »

Je me suis approché, les mains encore pleines de terre. Elle tenait un vieil album photo, un de ces albums à couverture cartonnée qui sentent la naphtaline et les souvenirs. Elle l’avait sorti de son cabas avec des gestes précautionneux, comme on manipule une relique.

« C’est ma petite-fille qui me l’a apporté hier soir. Elle a fouillé dans mes cartons, à la cave. Regardez. »

Elle a ouvert l’album. La première page montrait une photo jaunie, aux bords dentelés, prise sous un soleil écrasant. On y voyait une Marguerite plus jeune, les cheveux poivre et sel, vêtue d’une chemise en lin froissé, tenant dans ses bras une minuscule boule de poils roux. Le lionceau avait les yeux encore bleus des nouveau-nés, une patte avant bandée, et il fixait l’objectif avec une intensité déjà fauve.

« C’était le jour où Kadé l’a trouvé, a murmuré Marguerite. Je venais de le nettoyer, de lui donner son premier biberon. Il n’avait même pas la force de miauler. »

J’ai tourné les pages, incapable de parler. Chaque photo racontait une étape. Atlas à un mois, essayant de grimper sur un coussin. Atlas à deux mois, son bandage changé, la patte encore gonflée. Atlas à trois mois, trottinant derrière Marguerite dans la cour du refuge, une balle de chiffon coincée entre les crocs. Atlas à quatre mois, couché sur le dos, les pattes en l’air, se laissant gratouiller le ventre par la main ridée de sa bienfaitrice.

« Il dormait avec vous ? »

Elle a ri, un rire de gorge qui lui donnait vingt ans de moins. « Sur mon lit, oui. Au début, je le mettais dans un carton, à côté du matelas, mais il pleurait toute la nuit. Alors je le prenais contre moi. Mon mari – paix à son âme – disait que j’étais devenue une lionne moi-même. »

À la page suivante, une photo la montrait debout près de la cage de transport, à l’aéroport de Ouagadougou. Le même Atlas, mais déjà grand, presque adulte, la crinière naissante, les yeux dorés. Elle avait les traits tirés, les paupières rouges. La légende, griffonnée au stylo bille, disait : « Dernier jour. Lyon l’attend. »

J’ai refermé l’album doucement, le cœur lourd. Marguerite avait séché ses yeux d’un geste rapide, ce geste des gens qui ont trop pleuré dans leur vie pour s’autoriser encore à s’appesantir. « C’est du passé, tout ça, a-t-elle dit en rangeant l’album. L’important, c’est qu’il soit là, et qu’il soit heureux. »

Pourtant, au fil des semaines, j’ai commencé à remarquer des choses qui m’inquiétaient. Marguerite maigrissait. Son manteau bleu flottait autour de ses épaules, et ses doigts, quand elle les posait sur la vitre, tremblaient légèrement. Elle ne parlait jamais de sa santé, et chaque fois que je lui posais la question, elle balayait mes inquiétudes d’un revers de main : « Ce n’est rien, Thomas, une petite fatigue. L’âge, vous savez. »

Mais l’âge n’expliquait pas tout. Un après-midi de novembre, alors que le crachin lyonnais noyait la roseraie du parc, je l’ai trouvée assise sur sa chaise, le teint cireux, le souffle court. Elle s’était endormie, la joue contre la vitre froide, et Atlas, derrière la paroi, était allongé tout contre elle, comme s’il voulait la réchauffer à distance.

« Marguerite ? »

Elle a sursauté. « Oh, Thomas, excusez-moi. J’ai dû piquer du nez. »

« Vous êtes sûre que ça va ? »

Elle a souri, mais ses lèvres étaient pâles. « Je vous assure, tout va bien. »

Je ne l’ai pas crue une seconde. En rentrant chez moi ce soir-là, dans mon petit appartement du sixième arrondissement, je me suis servi un verre de côtes-du-rhône et je suis resté longtemps devant la fenêtre, à regarder la pluie dégouliner sur les balcons en fer forgé. Quelque chose clochait. Quelque chose de plus grave qu’une simple fatigue passagère.

Le lendemain, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai appelé la petite-fille. Marguerite m’avait donné son numéro un jour, « au cas où ». Une jeune femme répondit, la voix tendue.

« Monsieur Mercier ? Oui, mamie nous a parlé de vous. »

« Écoutez, je suis désolé de vous déranger, mais je m’inquiète pour votre grand-mère. Elle semble épuisée, elle a maigri… Est-ce qu’elle a vu un médecin ? »

Un silence. Puis la jeune femme lâcha, d’une voix blanche : « Elle ne vous l’a pas dit, alors. »

« Dit quoi ? »

« Mamie est malade, monsieur. Très malade. On a diagnostiqué une leucémie l’année dernière, juste avant son retour en France. »

J’ai senti le sol se dérober. La pluie redoublait contre la vitre du local des soigneurs, et le bruit du monde s’est étouffé d’un coup. « Leucémie… »

« Elle a refusé les traitements lourds. Elle dit qu’à son âge, elle préfère vivre ses derniers mois dignement, sans chimio, sans hôpital. Elle veut juste être tranquille, et passer du temps avec ce lion. »

La jeune femme reniflait à l’autre bout du fil. « Elle nous a fait promettre de ne rien dire au zoo. Elle ne voulait pas qu’on la traite différemment, qu’on l’empêche de venir. »

J’ai raccroché, la gorge nouée. Ainsi, Marguerite savait. Depuis le début, elle savait que son temps était compté. Et chaque jour passé sur cette chaise de camping, derrière cette vitre, n’était pas seulement un pèlerinage de retrouvailles : c’était un adieu.

Les mois qui suivirent furent d’une douceur déchirante. L’hiver s’installa sur Lyon, un hiver doux et gris, et Marguerite continua de venir chaque jour, enveloppée dans un épais manteau de laine qu’elle avait troqué contre son manteau bleu trop léger. Elle apportait des couvertures, une thermos de thé, et parfois un plaid que sa petite-fille lui avait offert. Je lui avais installé un petit chauffage d’appoint près de sa chaise, une entorse au règlement que Morel avait acceptée après que je lui eus touché deux mots de la situation.

Atlas, de son côté, semblait comprendre des choses qui dépassaient l’entendement. Les jours où Marguerite était plus faible, où ses mains tremblaient davantage, il restait collé à la vitre sans bouger, les yeux rivés sur elle, une plainte sourde montant de sa poitrine par intervalles. Les jours où elle avait un peu plus de forces, il se levait, faisait les cent pas dans l’enclos, l’invitant du regard à le suivre, comme pour lui redonner de l’énergie.

Un après-midi de mars, alors que les premiers bourgeons apparaissaient sur les marronniers du parc, Marguerite m’a demandé une faveur.

« Thomas, est-ce que je pourrais entrer dans l’enclos ? »

La requête m’a frappé comme une gifle. « Entrer dans l’enclos ? Marguerite, c’est impossible. Les consignes de sécurité… »

« Je sais, je sais. Mais regardez-moi, Thomas. »

Elle a posé sa main sur mon bras. Ses doigts étaient glacés. « Je n’en ai plus pour très longtemps. Les médecins m’ont donné jusqu’à l’été, peut-être un peu plus si j’ai de la chance. Je ne veux pas mourir sans l’avoir touché une dernière fois. Sans l’avoir serré dans mes bras. »

Sa voix était calme, posée, sans une once d’apitoiement. J’ai détourné le regard, le cœur en charpie. « Marguerite… »

« Vous l’avez bien vu, au square. Il ne m’a pas fait de mal. Il ne m’en fera jamais. Vous le savez, n’est-ce pas ? »

Je le savais. Bien sûr que je le savais. Mais la raison et le règlement se heurtaient à ce savoir-là avec une violence sourde. « Laissez-moi en parler à la direction, ai-je fini par dire. Je ne peux rien vous promettre. »

Elle a serré mon bras. « C’est tout ce que je vous demande. »

La réunion avec Morel fut orageuse. Le directeur adjoint, un homme de bureau plus habitué aux tableurs Excel qu’aux réalités du terrain, a failli s’étrangler en m’entendant formuler la demande.

« Vous voulez faire entrer une civile de quatre-vingt-trois ans dans l’enclos d’un lion mâle adulte ? Mais vous êtes devenu fou, Mercier ! »

« Cette civile, comme vous dites, a élevé ce lion au biberon. Elle l’a sauvé de la mort. Et il l’a reconnue après douze ans de séparation. »

« C’est un animal sauvage, pas un chien de compagnie ! »

Je me suis levé, les deux poings sur son bureau encombré de dossiers. « Morel, cette femme est en train de mourir. Elle a une leucémie. Son dernier souhait, c’est de toucher ce lion une fois avant de partir. Si vous refusez, vous porterez cette décision pour le restant de vos jours. »

Le silence est tombé comme un couperet. Morel a tripoté son stylo, le visage soudain moins assuré. « Qu’est-ce que vous me chantez là ? »

« La vérité. Elle n’en a plus que pour quelques mois. »

Le directeur adjoint s’est renversé dans son fauteuil, les yeux fixés sur le plafond. « Bon sang. »

Finalement – et je crois que c’est la seule fois de ma vie professionnelle où j’ai vu l’administration plier face à l’humain –, il a accepté. À condition qu’un protocole strict soit mis en place. Présence d’un soigneur dans l’enclos – moi –, fusil hypodermique chargé à portée de main, vétérinaires en alerte derrière le portail. Et une date unique, un seul jour, une seule fois.

On a choisi un lundi de mai, parce que le parc était fermé ce jour-là. Le temps était doux, presque estival, les glycines en fleur le long de la roseraie. Marguerite est arrivée comme d’habitude, son manteau bleu sur le dos, mais quelque chose dans sa démarche avait changé. Elle se tenait plus droite, et son visage, bien que marqué par la maladie, irradiait une sérénité que je ne lui avais jamais vue.

Sa petite-fille l’accompagnait, une jeune femme brune aux yeux rougis, qui tenait sa grand-mère par le coude. « Merci, monsieur Mercier », m’a-t-elle glissé dans un souffle. « Vous ne savez pas ce que ça représente pour elle. »

Je le savais. Je le savais trop bien.

On a pris position. Morel lui-même était venu, à distance, les bras croisés, le visage fermé. Les vétérinaires vérifiaient une dernière fois les seringues hypodermiques. Moi, j’avais le cœur qui tapait dans mes tempes comme au matin de l’évasion, mais pour une raison complètement différente.

J’ai ouvert la porte de l’enclos.

Atlas se tenait au fond, près de son rocher, la crinière dressée. Il avait senti l’agitation, les allées et venues, et ses sens étaient en alerte. Quand il a vu Marguerite franchir le seuil, il s’est figé.

Elle a avancé de quelques pas, seule dans l’enclos, ses chaussures de ville écrasant l’herbe rase. « Atlas… mon grand… c’est moi. »

Le lion a baissé la tête, ses oreilles se sont couchées. Et puis il s’est avancé, lentement, exactement comme au square, avec cette même retenue incroyable, cette même douceur surnaturelle. Il est arrivé à sa hauteur, s’est arrêté à un mètre, et il a poussé ce fameux bourdonnement de gorge, ce ronronnement colossal qui ressemblait à un tremblement de terre miniature.

Marguerite a tendu la main. Pas une main qui tremblait, cette fois, une main ferme et assurée. Elle l’a posée sur le mufle du lion, et Atlas a fermé les yeux.

Derrière moi, j’ai entendu la petite-fille sangloter. Morel s’est raclé la gorge. Mais je n’ai pas détourné le regard une seule seconde.

Marguerite s’est assise sur le sol, sans se soucier de la fraîcheur de l’herbe, et Atlas s’est couché contre elle, exactement comme au premier jour, la tête sur ses genoux, la patte abîmée repliée contre son flanc. Elle a passé ses bras autour de son cou massif, elle a enfoui son visage dans la crinière brune, et elle est restée là, silencieuse, immobile.

Combien de temps a duré cette étreinte ? Cinq minutes, une heure, une éternité. Personne n’osait parler, personne n’osait bouger. Les vétérinaires avaient baissé leurs seringues. Morel avait les yeux humides. Et moi, Thomas Mercier, quarante-trois ans, célibataire endurci, soigneur de fauves, je pleurais comme un gamin.

Quand Marguerite s’est relevée, aidée par la petite-fille qui était venue la chercher à l’entrée de l’enclos, Atlas s’est redressé aussi. Il est resté là, debout, sa silhouette magnifique se découpant contre le ciel de mai, et il l’a regardée partir sans un mouvement. Sans un bruit.

« Adieu, mon Atlas », a murmuré Marguerite avant de passer la porte.

La porte s’est refermée. Le lion s’est allongé contre la vitre, le museau posé sur ses pattes, et ses yeux ambrés sont restés fixés très longtemps sur l’allée vide où la femme en bleu venait de disparaître.

PARTIE 4

La visite dans l’enclos marqua un avant et un après, pour Marguerite comme pour nous tous. Les jours suivants, elle continua de venir au zoo, mais quelque chose avait changé dans sa façon de s’asseoir sur la chaise pliante. Elle ne lisait plus, ne racontait plus de souvenirs à haute voix. Elle restait simplement là, les mains posées à plat sur ses genoux, le regard plongé dans celui d’Atlas à travers la vitre. Une communication silencieuse, un langage qui échappait aux mots, et dont chaque minute était comptée.

Mai s’étira, capricieux, alternant les giboulées tardives et les éclaircies radieuses. Les visiteurs du parc se faisaient plus nombreux, les sorties scolaires emplissaient les allées de cris joyeux, et les parents poussaient leurs enfants devant l’enclos des lions en s’exclamant sur la beauté d’Atlas. Mais Marguerite, elle, s’amenuisait. Je le remarquais chaque matin, avec cette lucidité impuissante de ceux qui assistent au départ d’un être cher. Ses doigts avaient du mal à saisir le gobelet de thé que je lui apportais. Ses épaules se voûtaient sous le manteau bleu, comme si la vie elle-même pesait trop lourd.

« Vous devriez peut-être vous reposer davantage, Marguerite. Rester chez vous, au chaud. »

Elle balayait mes inquiétudes d’un geste agacé. « Rester chez moi pour quoi faire ? Pour regarder le plafond en attendant la fin ? Non, Thomas. Tant que je peux marcher, je viendrai. »

Et elle venait. Chaque jour. Même quand la pluie s’invitait, elle sortait un parapluie déglingué de son cabas et restait plantée devant la vitre, stoïque, pendant qu’Atlas s’abritait sous son rocher. Le lion, de son côté, était devenu plus nerveux. Il tournait en rond le matin, avant qu’elle n’arrive, la queue battante, les oreilles mobiles. Quand elle s’installait enfin, il se calmait d’un coup, comme si l’ordre du monde se rétablissait. Mais dès qu’elle s’en allait, il poussait un long souffle rauque et se retirait dans le coin le plus sombre de l’enclos.

Un soir de juin, Lucas, le chef de la sécurité, m’a rattrapé alors que je verrouillais le portail de service. « Mercier, ta protégée n’est pas venue aujourd’hui. »

J’ai senti mon cœur se serrer. « Comment ça, pas venue ? »

« Je l’ai pas vue de la journée. Le gars de la billetterie non plus. »

J’ai composé le numéro de la petite-fille sans attendre. Elle a décroché à la troisième sonnerie, la voix cassée. « Monsieur Mercier… Mamie est à l’hôpital. Elle a fait un malaise hier soir. »

« Lequel ? »

« L’hôpital de la Croix-Rousse. Elle… elle ne veut voir personne pour l’instant. Elle dit qu’elle a honte d’être dans cet état. »

J’ai raccroché, le poing serré. Honte. Marguerite, la femme qui avait tenu tête aux braconniers, qui avait dormi dans une case avec un lionceau sur le ventre, qui avait traversé trois guerres civiles et sauvé des centaines d’animaux, avait honte de montrer sa faiblesse. Cette injustice m’a révolté.

Le lendemain, je n’ai pas hésité une seconde. J’ai posé un jour de congé, j’ai enfilé une veste propre, et j’ai pris le métro jusqu’à la Croix-Rousse. L’hôpital, un immense bâtiment des années soixante perché sur la colline, déployait ses couloirs blancs et ses odeurs d’antiseptique. Je détestais ces endroits. J’avais toujours détesté les hôpitaux, depuis la mort de mon père dans un service de pneumologie, seul au milieu de la nuit. Mais pour Marguerite, j’aurais traversé l’enfer.

Je l’ai trouvée dans une chambre double, près de la fenêtre, le lit incliné, un drap blanc remonté jusqu’au menton. Elle avait maigri de dix kilos au moins. Ses pommettes saillaient sous la peau transparente, et ses mains posées sur le drap ressemblaient à des oiseaux blessés. Mais ses yeux, ah, ses yeux, ils brûlaient encore de cette flamme indomptable qui l’avait toujours animée.

« Thomas ! Vous n’auriez pas dû vous déplacer… »

« Taisez-vous, Marguerite. »

Je me suis assis sur la chaise en plastique à côté d’elle, sans demander la permission. « Alors, on essaie de m’échapper en douce ? »

Elle a eu un petit rire qui s’est transformé en quinte de toux. « Figurez-vous que je n’ai pas le choix. Les toubibs disent que mon sang ne vaut plus rien. Trop de globules blancs, plus assez de rouges. Un comble pour une femme qui a passé sa vie sous le soleil d’Afrique. »

Sa voix était faible, mais son humour restait intact. J’ai serré le montant du lit. « Qu’est-ce que je peux faire ? Dites-moi, n’importe quoi. »

Elle a tourné la tête vers la fenêtre, où l’on apercevait les toits de Lyon, la basilique de Fourvière au loin, et le ruban gris du Rhône. « Vous pouvez veiller sur lui. Veiller sur Atlas. Promettez-moi que vous ne le laisserez jamais seul. »

« Je vous le promets, Marguerite. »

Elle a fermé les yeux, les rides de son visage se sont apaisées un bref instant, comme si ma promesse lui apportait une paix qu’elle cherchait depuis longtemps. « Vous êtes un brave homme, Thomas Mercier. Un peu bourru, un peu taiseux, mais un brave homme. »

Je suis resté une heure à son chevet, à écouter sa respiration sifflante, à lui raconter des bêtises sur la vie du zoo. Que les suricates avaient creusé un nouveau tunnel sous leur enclos, que le vieux perroquet gris du Gabon avait appris à imiter la sonnerie du talkie-walkie de Lucas, que le printemps avait été clément et que les girafons gambadaient dans la savane reconstituée. Elle souriait, les yeux mi-clos, et par moments une larme coulait sur sa tempe sans qu’elle cherche à l’essuyer.

Quand je me suis levé pour partir, elle a attrapé ma manche avec une force surprenante. « Thomas… dites-lui que je l’aime. Dites-lui que je l’ai toujours aimé, même quand j’étais à des milliers de kilomètres, même quand je sauvais d’autres bêtes, même quand je pensais ne jamais le revoir. Dites-lui. »

« Je lui dirai, Marguerite. »

Elle a relâché ma manche et s’est enfoncée dans l’oreiller, épuisée. En sortant de l’hôpital, je me suis appuyé contre le mur de la station de métro, le souffle court. Lyon s’étendait autour de moi, indifférente et belle, et je me suis senti terriblement seul.

Trois jours plus tard, le téléphone a sonné à cinq heures du matin. J’ai su avant même de décrocher.

« Monsieur Mercier ? »

La voix de la petite-fille, hachée de sanglots. « Mamie est partie cette nuit. Dans son sommeil. Elle n’a pas souffert. »

J’ai reposé le combiné, les yeux secs, le ventre vide. Je me suis habillé mécaniquement, j’ai bu un café brûlant sans le sentir passer, et j’ai pris la direction du parc comme un automate. Le jour se levait à peine, les lampadaires luisaient encore sur les berges du Rhône. Le zoo était fermé, silencieux, et pourtant je savais qu’il me fallait y aller avant tout le monde.

Arrivé devant l’enclos d’Atlas, j’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas. Le lion n’était pas couché sous son rocher comme à son habitude. Il se tenait debout, collé à la vitre, la truffe pressée contre le verre, à l’endroit exact où Marguerite posait sa main chaque matin. Il poussait une plainte continue, un gémissement sourd et profond qui faisait vibrer l’air autour de lui.

« Atlas… »

Il a tourné la tête vers moi, et dans ses prunelles ambrées, j’ai vu une détresse si humaine que j’ai dû détourner le regard. Les lions ne pleurent pas, bien sûr, il n’y avait pas de larmes. Mais l’intensité de ce regard, la posture affaissée, le roulement douloureux qui montait de sa gorge, tout indiquait qu’il savait. Il savait que la femme en bleu ne reviendrait plus jamais.

Je me suis assis sur la chaise pliante, celle que Marguerite avait occupée tant de fois, et j’ai posé ma main sur la vitre, là où la buée de sa respiration avait laissé des traces fantômes. Atlas s’est allongé de l’autre côté, le museau près de ma paume, et il a fermé les yeux.

« Elle m’a demandé de te dire quelque chose, Atlas. »

J’ai dégluti difficilement, la gorge nouée par une émotion que je ne savais pas nommer. « Elle m’a dit qu’elle t’aimait. Qu’elle t’a toujours aimé, même quand elle sauvait d’autres animaux, même quand elle pensait ne jamais te revoir. Et elle m’a fait promettre de veiller sur toi. »

Le lion a grondé doucement, un long soupir rauque qui ressemblait à une réponse. Et nous sommes restés là, lui et moi, séparés par une paroi de verre mais unis par un chagrin qui ne connaissait pas les frontières entre les espèces.

La suite des événements prit une tournure que je n’aurais jamais osé imaginer. Quatre jours après les obsèques de Marguerite – une cérémonie discrète au crématorium de la Guillotière, une poignée de proches, l’urne posée sur un coussin de fleurs sauvages –, un notaire marseillais se présenta aux grilles du zoo. Maître Fabre, costume gris, cravate sobre, attaché-case en cuir. Il demanda à voir la direction, et Morel, intrigué, me demanda de me joindre à eux.

« Madame Lambert a rédigé un testament voici trois mois », expliqua le notaire en dépliant des documents. « Elle y stipule la vente de son studio de Marseille, ainsi que la liquidation de quelques économies. Le produit de cette vente, soit environ quatre-vingt-quinze mille euros, doit être versé intégralement au parc zoologique de la Tête d’Or. »

Morel ouvrit des yeux ronds. « Quatre-vingt-quinze mille euros ? »

« Sous une condition expresse. » Le notaire ajusta ses lunettes. « Cette somme doit être exclusivement affectée à l’amélioration de l’enclos du lion Atlas et au bien-être des grands fauves du parc. Madame Lambert a précisé qu’elle souhaitait que son vieil ami ait plus d’espace, plus d’ombre, et plus de confort pour ses dernières années. »

Je regardai Morel, qui regarda le notaire, qui me regarda en retour. L’émotion me submergea avec une violence inouïe. Marguerite, du fond de sa maladie, avait pensé à tout. Elle avait passé ses derniers mois à organiser cet ultime cadeau, ce dernier geste d’amour pour l’animal qu’elle avait sauvé.

Morel toussota, visiblement embarrassé. « Eh bien… nous accepterons ce legs avec gratitude, et je vous garantis que chaque euro sera utilisé conformément aux volontés de madame Lambert. »

Le notaire hocha la tête, me tendit une enveloppe. « Ceci vous est adressé personnellement, monsieur Mercier. Madame Lambert a insisté pour que ce pli vous soit remis en main propre. »

Je pris l’enveloppe d’une main tremblante. Elle ne contenait qu’une feuille de papier à lettres, couverte de l’écriture penchée de Marguerite.

« Cher Thomas,

Si vous lisez ces mots, c’est que j’ai rejoint les étoiles. Ne soyez pas triste, j’ai eu une vie pleine, une vie que beaucoup m’envieraient. J’ai vu des lions courir dans la savane, j’ai entendu des éléphants barrir au clair de lune, j’ai tenu dans mes bras un lionceau qui allait devenir le plus magnifique des fauves. Et j’ai eu la chance de le retrouver. Vous m’avez offert ce cadeau, Thomas, et je ne vous remercierai jamais assez.

Prenez soin de lui. Prenez soin de vous aussi. Vous êtes un homme bon, ne l’oubliez pas.

Avec toute mon affection,

Marguerite. »

Je pliai la lettre avec soin, incapable de retenir les larmes qui roulaient sur mes joues. Morel détourna pudiquement la tête. Le notaire rangea ses documents sans un mot. Et moi, Thomas Mercier, le soigneur bourru qui ne parlait jamais de ses sentiments, je pleurai dans ce bureau administratif comme je n’avais pas pleuré depuis la mort de mon père.

Les travaux dans l’enclos d’Atlas commencèrent deux semaines plus tard. Avec l’argent du legs, nous avons agrandi la zone de repos, installé des plateformes en bois surélevées, planté des acacias nains qui rappelaient le paysage burkinabé de son enfance. Nous avons remplacé le vieux système de brumisation par un équipement moderne, creusé un petit bassin où il pourrait se rafraîchir pendant les étés caniculaires, et ajouté des rochers chauffants pour l’hiver. L’enclos doubla presque de surface, empiétant sur un espace de stockage désaffecté que Morel accepta de céder sans difficulté.

Au centre de ce nouvel espace, je fis installer une plaque de lave émaillée, sobre, sur laquelle je demandai à un artisan de graver ces mots : « En mémoire de Marguerite Lambert, qui sauva Atlas et lui offrit une vie. »

L’inauguration eut lieu un matin de septembre, sans publicité, sans presse. La petite-fille de Marguerite était là, vêtue de noir, tenant contre elle l’album photo que sa grand-mère m’avait montré quelques mois plus tôt. Lucas et les autres soigneurs se tenaient en retrait, les casquettes à la main. Morel prononça quelques mots maladroits, puis ce fut mon tour.

Je ne suis pas doué pour les discours. J’ai bredouillé un truc sur le courage, sur l’amour qui dépasse les espèces, sur la chance que nous avions eue de croiser la route de cette femme. Mais au fond, ce qui comptait vraiment, c’était le lion qui se tenait derrière moi, de l’autre côté de la paroi, et qui regardait la plaque comme s’il comprenait.

Atlas s’approcha du verre, renifla longuement l’air, puis leva les yeux vers le ciel gris de Lyon. Un long frisson parcourut son échine, et pour la première fois depuis la mort de Marguerite, il poussa un rugissement – un vrai rugissement, puissant, grave, qui roula sur les allées du zoo comme un tonnerre lointain. Les oiseaux s’envolèrent des marronniers. La petite-fille éclata en sanglots. Et moi, j’ai su que ce cri était pour elle.

PARTIE 5

L’automne s’installa sur Lyon avec cette mélancolie douce qui caractérise la région. Les marronniers du parc se paraient d’or et de cuivre, les allées se couvraient de feuilles mortes que les jardiniers ratissaient en tas odorants, et les brumes matinales s’accrochaient aux grilles du zoo comme des souvenirs trop lourds à porter.

Atlas avait changé. Oh, il restait ce lion magnifique, cette masse fauve et puissante qui impressionnait les visiteurs, mais quelque chose dans son regard s’était éteint. Les premières semaines après la mort de Marguerite, il continuait de se poster chaque matin contre la vitre, à l’endroit exact où elle avait coutume de s’asseoir. Il attendait. Il reniflait l’air, les oreilles mobiles, guettant le froissement du manteau bleu, le bruit du cabas qu’on pose sur le sol. Et chaque soir, quand le parc se vidait et que plus personne ne venait, il retournait sous son rocher avec une lenteur infinie, la queue basse, et s’allongeait dans l’ombre sans un bruit.

Moi, je continuais de lui parler. Chaque matin, avant l’ouverture, je m’installais sur la chaise pliante – celle de Marguerite, que j’avais refusé de retirer – et je lui racontais des choses. Des banalités, souvent. Le temps qu’il faisait, les nouvelles du parc, un suricate qui s’était échappé et qu’on avait retrouvé dans la réserve à grains. Parfois, je lui parlais d’elle.

« Tu sais, Atlas, elle pensait à toi tout le temps. Même quand elle était en Afrique, au milieu des éléphants et des rhinocéros, elle pensait à toi. Elle ne t’a jamais oublié. »

Le lion écoutait, les yeux mi-clos, et de temps à autre un grondement sourd montait de sa gorge, comme un acquiescement. Était-ce de l’anthropomorphisme que de croire qu’il comprenait ? Sans doute. Mais je m’en fichais. Ce rituel matinal était devenu aussi vital pour moi que pour lui.

Novembre arriva, gris et pluvieux. La fréquentation du zoo baissa, les familles préférant la chaleur des musées et des centres commerciaux aux allées détrempées du parc. J’aimais cette saison calme, ce temps suspendu où le zoo semblait respirer au ralenti. Mais je voyais bien qu’Atlas déclinait.

Il mangeait moins. Lui qui avalait ses six kilos de viande avec appétit chipotait désormais dans sa ration, laissant des morceaux entiers que les corbeaux venaient picorer. Il bougeait moins aussi, ne faisait plus les cent pas dans l’enclos rénové, ne jouait plus avec les troncs d’arbre que nous avions installés pour l’enrichir. Il passait l’essentiel de ses journées couché, le museau tourné vers la chaise vide.

Florence, notre vétérinaire en chef, une femme d’une quarantaine d’années aux gestes précis et au franc-parler que j’appréciais, ne cachait pas son inquiétude. « Il n’a rien de physiquement grave, Thomas. Les analyses sont bonnes pour un lion de son âge. Pas d’infection, pas de tumeur décelable. Mais… »

« Mais quoi ? »

« Mais il est triste. »

Elle avait prononcé ce mot avec une forme de gêne professionnelle, comme si le diagnostic d’un chagrin animal relevait d’une faute scientifique. Mais je savais qu’elle avait raison. Atlas était triste. Il portait le deuil de Marguerite avec la même intensité qu’un être humain, et cette douleur silencieuse le consumait à petit feu.

Un matin de décembre, alors que le givre ourlait les grilles du parc et que mon haleine fumait dans l’air glacé, je trouvai Atlas couché sur le flanc, près de la plaque commémorative. Il respirait faiblement, les flancs à peine soulevés. Un filet de bave coulait de sa gueule entrouverte. Je bondis sur mon talkie-walkie.

« Florence, viens tout de suite, c’est Atlas, je crois qu’il fait un malaise ! »

L’équipe vétérinaire arriva en moins de dix minutes. On écarta les bâches, on fit entrer le matériel d’urgence, on prit des constantes. Le lion ne réagissait pas aux manipulations, ce qui en soi était un signe alarmant. Florence l’ausculta longuement, les sourcils froncés, puis se releva avec une expression que je ne voulais pas voir.

« C’est son cœur, Thomas. Il s’épuise. À son âge, et avec sa condition… »

Elle n’eut pas besoin de finir sa phrase. Un lion en captivité vit entre douze et seize ans en moyenne. Atlas en avait treize, et chaque année supplémentaire était une grâce.

« Qu’est-ce qu’on peut faire ? »

« Pas grand-chose. Le garder au chaud, surveiller son alimentation, éviter le stress. »

Le stress. Comme si le stress de perdre Marguerite n’avait pas déjà fait son œuvre.

Les jours qui suivirent furent une longue veillée. Je passais tout mon temps libre près de l’enclos, parfois même après la fermeture, quand la nuit tombait et que les lampadaires jetaient des halos orangés sur le parc désert. Je parlais à Atlas, je lui lisais des passages du seul livre que Marguerite avait laissé sur sa chaise un jour – un recueil de poèmes de Senghor, cet auteur sénégalais qu’elle aimait tant. Je ne comprenais pas tout, mais ma voix semblait l’apaiser.

Un soir, la petite-fille de Marguerite passa me voir. Elle s’appelait Élodie, je ne l’avais pas revue depuis l’inauguration de la plaque. Elle tenait un objet enveloppé dans du papier de soie.

« Monsieur Mercier, je voulais vous donner ça. »

Je dépliai le papier. C’était une photo, encadrée simplement, qui montrait Marguerite et Atlas lors de cette fameuse journée dans l’enclos, au mois de mai. On les voyait de dos, elle assise dans l’herbe, lui couché contre elle, la tête posée sur ses genoux. La lumière de cette journée printanière baignait la scène d’une douceur irréelle.

« C’est un des soigneurs qui l’a prise, ce jour-là, sans qu’on s’en rende compte. Il me l’a envoyée après… après l’enterrement. »

Je regardai la photo, la gorge nouée. « Je vais l’accrocher dans le local des soigneurs. Comme ça, tous ceux qui travaillent ici n’oublieront jamais cette histoire. »

Élodie sourit tristement. « Mamie aurait aimé ça. »

Avant de partir, elle se tourna vers l’enclos, où Atlas somnolait sous la lumière douce des veilleuses. « Vous croyez qu’il sait ? Qu’elle est morte, je veux dire. »

« Oui. Il le sait. »

Elle hocha la tête, les yeux humides, et s’éloigna dans la nuit. Je restai là, la photo entre les mains, à regarder le lion qui respirait faiblement derrière la vitre.

La fin arriva un matin de janvier. Un de ces matins limpides et glacés où le ciel lyonnais prend une teinte de porcelaine, où le Rhône fume sous le froid et où la ville entière semble retenir son souffle.

J’arrivai au parc avant l’aube, comme j’en avais pris l’habitude. Quelque chose dans l’air me disait que ce jour serait différent. Peut-être était-ce le silence, un silence plus épais que d’ordinaire, ou la façon dont les oiseaux se taisaient autour de l’enclos des lions.

Atlas était couché près de la plaque, la tête tournée vers la chaise pliante. Il ne bougeait pas. Sa poitrine ne se soulevait plus.

Je m’approchai de la vitre, posai la main sur le verre glacé comme je l’avais fait tant de fois. « Atlas… »

Rien. Aucun mouvement, aucun souffle. Les yeux ambrés étaient ouverts, fixés sur un point que je ne pouvais pas voir. Il était parti. Parti rejoindre Marguerite dans ce mystère qui nous attend tous, qu’on soit homme ou bête, soigneur ou lion.

Je ne saurais dire combien de temps je suis resté là, le front contre la vitre, incapable de bouger ni de parler. Ce fut Lucas qui me trouva, une heure plus tard, figé dans cette posture d’adoration muette. Il posa une main sur mon épaule, ne dit rien – Lucas n’était pas un grand bavard non plus – et appela Florence.

Le protocole se mit en branle avec une efficacité mécanique. Constat de décès, fermeture temporaire de l’enclos, appel aux autorités sanitaires, organisation de l’autopsie. Mais moi, j’étais ailleurs. Je pensais à Marguerite, à son manteau bleu, à son cabas, à sa voix rocailleuse qui racontait comment un lionceau de rien du tout était devenu le roi de la Tête d’Or. Je pensais à cette journée folle où un lion avait traversé Lyon pour retrouver la femme qui l’avait sauvé. Je pensais à la force insensée des liens que l’on tisse, même quand tout semble vouer ces liens à se briser.

L’autopsie confirma ce que nous savions déjà : Atlas était mort de vieillesse, le cœur simplement trop fatigué pour continuer. Aucune maladie, aucune souffrance. Il s’était éteint paisiblement, dans son sommeil, exactement comme Marguerite quelques mois plus tôt.

Je demandai à Morel l’autorisation de faire incinérer Atlas. Non pas pour disperser ses cendres n’importe où, mais pour les placer dans une urne que je voulais déposer auprès de celle de Marguerite, au cimetière de la Guillotière. Le directeur adjoint mit trois jours à donner son accord, le temps de vérifier que rien dans le règlement n’interdisait ce geste inhabituel.

« Vous êtes sûr que c’est ce qu’elle aurait voulu ? » me demanda-t-il en signant l’autorisation.

« J’en suis sûr. »

La cérémonie fut intime, encore plus que la première fois. Élodie, Lucas, Florence, et moi. Le crématorium avait accepté les deux urnes, celle de Marguerite et celle d’Atlas, et les avait scellées côte à côte dans le même caveau, une concession que la vieille dame avait prévue dans son testament sans rien dire à personne – ultime surprise, ultime preuve d’un amour qui défiait les conventions.

Le jour où nous les avons déposées, un crachin fin tombait sur Lyon, un de ces bruines hivernales qui transpercent les vêtements et glacent les os. Mais personne ne se pressa. Nous restâmes là, silencieux, à regarder les deux urnes disparaître dans la pierre.

Élodie se tourna vers moi, le visage baigné de pluie et de larmes mêlées. « Merci, monsieur Mercier. Pour tout. »

Je ne répondis rien. Il n’y avait rien à répondre.

Je repris le travail le lendemain, parce que c’était ce que Marguerite aurait voulu, et parce que les animaux du zoo n’avaient pas à pâtir de mon chagrin. La vie reprit son cours, les jours s’égrenèrent, le printemps revint. Mais chaque fois que je passais devant l’enclos des lions, désormais occupé par une jeune femelle arrivée du zoo de Mulhouse, je m’arrêtais quelques secondes.

La chaise pliante était toujours là.

La plaque aussi.

Et dans le local des soigneurs, à côté de la photo de Marguerite et d’Atlas, j’avais ajouté une petite étagère sur laquelle trônait un vieil album à couverture cartonnée, celui qu’Élodie m’avait offert après la mort de sa grand-mère. Je le feuilletais parfois, le matin avant ma tournée, en buvant mon café.

Les années passèrent. Je vieillis, moi aussi. Mes cheveux blanchirent, mes gestes se firent plus lents, mais jamais je n’oubliai. Chaque fois qu’un visiteur s’arrêtait devant la plaque de l’enclos et me demandait qui était cette Marguerite Lambert, je racontais l’histoire. Toute l’histoire. Le refuge au Burkina Faso, le lionceau boiteux, les douze années de séparation, l’évasion du zoo, le square Mérieux, la reconnaissance.

Et chaque fois que je racontais, je voyais les yeux de mes interlocuteurs s’embuer, leurs mains se poser sur leur cœur. Certains ne me croyaient pas, d’abord. D’autres pleuraient sans retenue. Mais tous, absolument tous, repartaient avec une certitude qu’ils ne soupçonnaient pas en entrant dans ce parc : que l’amour ne connaît pas de frontières, qu’il traverse le temps, l’espace, les espèces, et qu’il survit à tout.

Même à la mort.

Je suis à la retraite aujourd’hui. Je vis dans un petit appartement près des quais du Rhône, avec un chat roux qui boite de la patte avant – un clin d’œil du destin que je n’ai jamais cherché à expliquer. Je retourne au zoo de temps en temps, les jours où les souvenirs se font trop lourds, et je m’assois sur un banc, face à l’enclos des lions.

La chaise pliante n’y est plus, la plaque a été rénovée, et les soigneurs actuels ne savent pas tous qui j’étais. Mais le lion qui arpente l’enclos aujourd’hui, un jeune mâle fougueux venu du parc de la Tête d’Or, me regarde parfois avec une insistance bizarre, comme s’il sentait sur moi l’odeur d’une histoire ancienne.

Alors je lui parle. Doucement, pour ne pas déranger les visiteurs. Je lui parle de Marguerite et d’Atlas, de cette journée de septembre où tout a basculé, de ce square où un lion s’est couché sur les genoux d’une vieille femme.

Et s’il se tait, s’il incline la tête et ferme les yeux, je fais semblant de croire qu’il comprend.

FIN.