PARTIE 1
La bête à six pattes avançait sans bruit, ce qui n’aurait jamais dû être possible pour une masse pareille. Je la pistant depuis l’aube, à suivre les brindilles cassées, les traces de griffes dans la terre humide et les poils bleus accrochés aux ronces. J’avais besoin de cette viande. L’hiver approchait et mes réserves ne tiendraient pas sans une bonne vingtaine de kilos à fumer. La fumée, le sel, la patience. Tout ce qui me restait.
Je resserrai les doigts sur le bois lisse de mon épieu. Une vieille branche de frêne taillée deux ans plus tôt, polie par la sueur et l’habitude. À ma ceinture pendait un couteau Opinel modifié, lame bloquée, assez aiguisé pour trancher un tendon d’un coup sec. Quinze ans dans les troupes de marine vous apprennent à toujours avoir un plan B. Trois ans de réclusion dans cette forêt du Jura vous enseignent que le plan B échoue aussi souvent que le plan A.
La forêt s’épaississait autour de moi. Des troncs énormes, droits comme des cathédrales, qui filtraient la lumière violette d’un ciel de septembre. Des champignons parasites pendaient aux branches, vénéneux pour la plupart. Je les avais testés à mes dépens, ma première année. J’en garde encore les cicatrices sous les côtes, et les nuits de vomissements à trembler sur le sol en terre battue de ma cabane.
Un craquement sec, à vingt mètres devant. Pas là où la bête aurait dû se trouver. Quelque chose d’autre bougeait dans les fougères. Je me figeai, les muscles bandés. Trois ans de solitude m’avaient rendu méfiant. Chaque rencontre inattendue sur cette planète avait tenté de me tuer. Je ne lui laisserais pas une occasion de plus.
Le froissement de feuilles s’amplifia, paniqué, désordonné. Ce n’étaient pas des pas de prédateur. C’était une fuite. Je me plaquai derrière un tronc, l’épieu prêt. Une silhouette bleue jaillit des taillis, trébuchant, haletante.

Pas la bête. Une gamine.
Une enfant novenne.
Elle ne devait pas avoir plus de huit ou neuf ans, à l’échelle humaine. Sa peau d’un bleu pâle était griffée sur la joue, un sang violet foncé croûtait le long de sa tempe. Ses grands yeux argentés balayaient l’espace derrière elle avec terreur, jusqu’à ce qu’ils tombent sur moi. Elle s’arrêta net. Son corps minuscule se mit à trembler en voyant ma silhouette, mes vêtements de chasse, l’arme pointée vers le sol.
J’avais déjà croisé des Novens. L’espèce indigène de ce monde paumé, humanoïde malgré la peau bleue et les iris d’argent. Tribaux, territoriaux, généralement à éviter. Je baragouinais leur langue, assez pour troquer un peu de viande contre du sel gemme en bordure de leurs campements. Mais j’écourtais toujours ces échanges. La confiance était un luxe que j’avais abandonné bien avant le crash qui m’avait échoué ici.
La petite continuait de me fixer, son visage déformé par une terreur pure. Puis quelque chose changea dans son expression. Le désespoir remplaça la peur. Elle fit un pas en avant, les mains tendues.
— Humain, s’il vous plaît, aidez-moi, articula-t-elle dans un français haché, à l’accent rocailleux des siens. Ma mère… prisonnière.
Je restai immobile. M’impliquer dans les problèmes des Novens, c’était exactement le genre de complication que j’évitais depuis trois ans. Ce crash de cargo interstellaire qui m’avait éjecté sur ce sol hostile m’avait aussi libéré. Des guerres, de la politique, de l’absurdité humaine. Je m’étais bâti une vie de silence. Simple, sans attaches.
— S’il vous plaît, répéta-t-elle en avançant encore, ses pieds nus et calleux écrasant les brindilles. Le Chasseur Céleste va la tuer.
Je notai ses vêtements, un assemblage de cuir grossier, lacé de tendons séchés. Rien à voir avec les tuniques tissées que portaient les Novens des villages. Ses pieds abîmés racontaient une vie d’errance. Une fugitive, peut-être.
— Où ? lâchai-je, la voix rauque. Je ne parle presque plus à voix haute. Mon propre son me surprit.
Le soulagement inonda le visage bleu de la petite.
— Par là. Pas loin.
Elle fit demi-tour sans attendre, repartant dans les broussailles, persuadée que j’allais suivre. J’hésitai trois secondes. La bête à six pattes devait être loin maintenant, effrayée par le vacarme. Plus de viande pour mes réserves, plus de sécurité pour l’hiver. Je devrais rebrousser chemin, retrouver ma cabane et recommencer à chasser demain.
Au lieu de ça, je la suivis.
Elle avançait vite malgré sa taille. Ses pieds connaissaient chaque racine, chaque pierre instable. Je gardais le rythme, l’épieu en alerte. Tous les prédateurs de cette forêt ne chassaient pas en solitaire.
— Comment tu t’appelles ? demandai-je en courant.
— Alara. Maman m’appelle Ala.
— Il s’est passé quoi, Ala ?
— Le Chasseur, énorme. Maman m’a poussée du nid quand il a attaqué. Je suis tombée dans les buissons. Elle… elle s’est battue.
Sa voix se brisa.
— Il l’a emportée. Elle est vivante. Je l’entendais crier.
Je connaissais le Chasseur Céleste. Un prédateur ailé de quatre mètres d’envergure, six yeux répartis sur un crâne oblong, une mâchoire hérissée de dents tranchantes qui rappelaient les illustrations de ptérodactyles des vieux manuels de paléontologie. D’ordinaire, il chassait les herbivores arboricoles qui peuplaient la canopée. Mais il ne dédaignait pas un Noven, ni un humain, si l’occasion se présentait. J’en avais déjà aperçu un en train de déchiqueter une carcasse, à cent mètres au-dessus du sol. Le spectacle vous glaçait le sang.
— Là, souffla Alara en levant le doigt.
Je m’arrêtai et mon estomac se contracta.
Un arbre colossal se dressait devant nous, écrasant de sa démesure tous les géants alentour. Une sorte de séquoia mutant, l’écorce grise et rugueuse, les branches étalées en plateformes superposées. À soixante mètres de hauteur, une masse de branchages emmêlés formait un nid, large comme une baraque de chantier. Ce n’était pas un Chasseur ordinaire. Seuls les plus vieux, les plus massifs, construisaient des nids aussi imposants.
Un faible cri s’échappa d’en haut, une plainte rauque, distinctement novenne. Alara poussa un gémissement de soulagement et de terreur mélangés.
— Elle est vivante. Humain, s’il vous plaît, sauvez-la.
J’évaluai le tronc avec mon regard de soldat. L’écorce offrait assez de prises pour grimper, mais l’ascension serait lente. Un faux pas et c’était la chute. Pas de filet, pas d’assurance. Et surtout, le Chasseur pouvait revenir à tout moment. S’il me surprenait à mi-hauteur, je n’avais aucune chance.
— Reste ici, ordonnai-je à Alara en posant mon sac au pied de l’arbre. Je ne gardai que l’épieu et le couteau. Si je ne suis pas redescendu avant la nuit, tu files vers l’est jusqu’à la rivière. Tu suis le courant. Tu trouveras d’autres Novens.
Elle hocha la tête, les yeux pleins de larmes argentées. Son petit menton tremblait.
J’entamai l’ascension.
Les premières prises étaient bonnes, des crevasses profondes dans l’écorce où je pouvais caler mes doigts. Je grimpais mécaniquement, comme je l’avais fait cent fois à l’entraînement dans les Alpes, bien avant que l’espace ne m’avale. Mes muscles se réveillaient, la sueur imprégnait ma chemise en toile de surplus militaire. Une fois, un morceau d’écorce céda sous mon pied. Je me retrouvai suspendu par un bras, le cœur cognant contre mes côtes comme un marteau, à chercher un appui dans le vide. Je soufflai, me rétablis, continuai.
À mi-parcours, un cri perçant déchira le ciel.
Je me collai au tronc, immobile. Le Chasseur arrivait, masse sombre en cercle au-dessus de la canopée. De là, je distinguai chaque détail sordide de l’animal : les ailes membraneuses tendues sur des os fins, la gueule encore luisante de sang séché, les six yeux qui scrutaient le sol forestier. Il cherchait Alara. La petite avait dû se cacher, car il ne s’attarda pas. Il bascula vers son nid et se posa dans un grand froissement de branches, une proie pendue à ses serres — un animal à fourrure bleue, un petit cervidé local.
Je restai sans respirer, le visage contre l’écorce râpeuse. Le monstre commença à déchiqueter sa proie. Les bruits de cartilage broyé et de chair arrachée couvraient le moindre son de mon ascension. J’avançai centimètre par centimètre.
Arrivé juste sous la bordure du nid, je percevais maintenant deux sons distincts. La succion humide du prédateur qui dévorait, et autre chose. Une respiration laborieuse, des petites plaintes étouffées. La mère était là, blessée, encore en vie.
J’ajustai la prise sur mon épieu. Une seule chance. Une seule frappe. Si je manquais mon coup ou si je ne faisais que blesser la créature, je finissais déchiqueté dans ce nid puant, et la Novenne mourrait juste après.
Je pris une longue inspiration, bloquai ma respiration, et me hissai d’un coup au-dessus du bord.
Le Chasseur me sentit immédiatement. Sa tête pivotante se braqua sur moi, les six yeux braqués avec une précision de prédateur absolu. Ses ailes se déployèrent à moitié, heurtant les branchages, et sa gueule s’ouvrit sur un feulement aigu.
Je ne lui laissai pas le temps. Je projetai l’épieu de toutes mes forces, en visant la jonction entre le cou et le torse, là où les écailles étaient plus fines. La pointe de frêne s’enfonça dans le cuir, traversa la chair avec un bruit mat. Un sang verdâtre gicla, brûlant sur mon visage, mes bras. Le Chasseur hurla de rage et de douleur.
Il fouetta l’air de sa tête, les mâchoires claquant à dix centimètres de mes yeux. Je me tordis sur le côté, gardant la main crispée sur l’épieu, l’enfonçant plus profond. La bête se débattit, ses ailes puissantes frappant les parois du nid, menaçant de tout faire s’effondrer. J’enroulai un bras autour d’une branche maîtresse pour ne pas basculer, et dégainai mon Opinel de la main libre.
Le Chasseur attaqua de nouveau. Je taillai vers le haut, ouvrant une entaille sur deux de ses yeux. Il recula en hurlant, désorienté. Je bondis, lâchant l’épieu, et lui enfonçai le couteau dans la plaie déjà ouverte. Je tordis la lame, sentis quelque chose de vital céder sous l’acier. Le corps massif fut pris de convulsions. Un dernier gargouillement s’échappa de sa gorge avant qu’il ne s’effondre, ailes agitées de soubresauts post-mortem.
Je restai haletant, trempé de sueur et de sang vert, au milieu du nid jonché d’os blanchis et de carcasses en décomposition. Une puanteur à vous retourner les tripes. Un mouvement attira mon regard dans le fond du nid, près d’un amas de branchages.
Une forme bleue, à moitié enfouie sous des débris. La Novenne.
Ses yeux argentés, identiques à ceux de sa fille, étaient écarquillés de peur et d’incrédulité. Du sang violet suintait de plusieurs plaies sur ses bras et son torse, mais aucune ne semblait immédiatement mortelle. Elle fixait l’humain couvert de gore qui venait de tuer un Chasseur Céleste à mains nues.
— Je suis venu vous aider, dis-je en noven, rengainant mon couteau pour paraître moins menaçant. Votre fille m’a envoyé.
L’ombre d’un espoir traversa son visage tuméfié.
— Ala… vivante ?
— Oui. Elle attend en bas.
Ses traits se détendirent d’un seul coup, la fatigue prenant le relais.
— Pourquoi un humain nous aiderait-il ?
Je ne répondis pas. Je déblayai les branches qui la clouaient au sol avec des gestes aussi doux que possible. Elle tenta de se lever, mais s’effondra avec un hoquet de douleur.
— Ma jambe, souffla-t-elle.
La cheville droite était gonflée, violacée. Cassée. Mais propre. Pas de plaie ouverte.
— Je peux poser une attelle, mais vous ne pourrez pas descendre seule. Il faudra que je vous porte.
Elle hésita, puis acquiesça.
— Je m’appelle Lyra.
— Abel.
Je taillai deux branches droites, déchirai des bandes de ma chemise pour confectionner une attelle de fortune. Lyra m’observait pendant que je travaillais. Ses doigts bleus agrippaient les branchages, crispés à chaque élancement.
— Vous avez des gestes doux pour un guerrier, remarqua-t-elle à voix basse.
Je levai les yeux, surpris. Personne n’avait qualifié quoi que ce soit de doux chez moi depuis des années.
— J’étais infirmier de terrain. Avant de devenir soldat. Les vieux réflexes reviennent.
— Un soignant devenu combattant. Chez mon peuple, c’est souvent le chemin inverse.
Elle avait une façon de poser son regard qui ne jugeait pas. Juste une constatation. Cela faisait longtemps qu’on ne m’avait pas regardé sans crainte ou mépris. Je ne sus pas quoi répondre.
— La guerre change les priorités, murmurai-je. Survivre prend le pas sur soigner.
— Et pourtant, vous soignez une étrangère.
Ses yeux argentés restèrent plantés dans les miens une seconde de trop.
— Peut-être que certaines choses ne changent pas, même avec la guerre.
Je finis l’attelle en silence. Puis je l’aidai à se redresser contre ma poitrine, lui attachai les bras autour de mon cou avec des lianes arrachées aux parois du nid. La descente, avec son poids sur le dos, fut un enfer. Plusieurs fois, mon pied chercha un appui qui s’effritait. Une section entière d’écorce céda sous mon talon, et nous basculâmes dans le vide, suspendus seulement par mes doigts accrochés à un nœud du tronc. Lyra resserra les bras autour de ma gorge, son souffle chaud contre mon oreille. Elle murmurait quelque chose dans sa langue, une prière peut-être.
— Tenez bon, grognai-je en trouvant une nouvelle prise. Je ne vous lâcherai pas.
— Je sais, répondit-elle simplement.
Sa confiance me désarçonna plus que la chute.
Quand nous atteignîmes enfin le sol, le soir tombait. Alara surgit de derrière un buisson, le visage illuminé de joie. Elle se jeta sur sa mère, enroulant ses petits bras bleus autour de sa taille. Lyra lui caressa les cheveux en pleurant silencieusement. Cette étreinte fit naître dans ma poitrine une sensation oubliée, un serrement que je n’arrivais pas à nommer.
— Tu l’as sauvée, balbutia Alara en se tournant vers moi. Merci. Merci, humain.
— Abel. Mon nom, c’est Abel.
Nous ne pouvions pas voyager loin avec Lyra blessée. Je construisis un abri sommaire avec des branches et de larges feuilles, puis allumai un petit feu de bois sec pour éloigner les charognards. La nuit tombait vite, et les Chasseurs Célestes n’étaient pas les seuls prédateurs à rôder.
Alara, épuisée, s’endormit contre le flanc de sa mère, son petit poing crispé sur le cuir de ma veste qu’elle avait refusé de lâcher. Lyra resta éveillée, le dos calé contre un tronc, le regard perdu dans les flammes. Quand elle surprit le mien, elle ne détourna pas les yeux. Elle avait cette franchise directe qui rappelle les meilleurs chefs de section, ceux qui évaluent une situation sans se raconter d’histoires.
— Pourquoi étiez-vous dans ces forêts ? demandai-je. Les campements novens ne s’aventurent pas si loin à l’ouest.
Son visage se ferma.
— Nous avons fui notre clan. Il y a des troubles chez les nôtres. Certains ont commencé à commercer avec l’avant-poste humain, au nord. Ils échangent des ressources… et des êtres vivants. Mon mari est mort en résistant quand ils sont venus chercher Alara. J’ai pu fuir avec elle. Mais maintenant…
Elle baissa les yeux sur sa jambe immobilisée.
— Nous n’avons nulle part où aller.
Je restai silencieux. L’exploitation humaine ne me surprenait pas. C’était une des raisons pour lesquelles j’avais choisi l’isolement. L’humanité transportait ses pires travers à travers les étoiles.
— Vous pouvez rester chez moi jusqu’à ce que votre jambe guérisse, entendis-je ma propre voix dire. Ma cabane est à un jour de marche au nord-est. C’est petit, mais facile à défendre.
Lyra écarquilla les yeux.
— Vous abriteriez des étrangères ?
Je ne trouvai pas de réponse. Trois ans de solitude avaient anesthésié quelque chose en moi, enfoui des émotions que je croyais mortes. Mais ce matin, la supplication d’Alara avait réveillé une part oubliée. De la compassion, peut-être. Ou simplement de l’humanité.
— On a tous besoin d’un toit, finis-je par dire. Reposez-vous. Demain la route sera dure.
Je pris le premier tour de garde, le dos contre un arbre, l’épieu en travers des cuisses. La respiration régulière de Lyra et d’Alara emplit le silence, et je réalisai que c’était la première fois depuis trois ans que je ne m’endormais pas seul.
Je contemplai les braises qui rougeoyaient. Pourquoi avais-je accepté ? Pourquoi avais-je grimpé cet arbre de malheur, risqué ma peau pour des inconnus ? Je n’avais rien à y gagner. Au contraire, je venais de compromettre la seule chose que j’avais préservée : ma tranquillité.
La gamine remua dans son sommeil, un petit gémissement s’échappant de ses lèvres. Lyra posa instinctivement une main sur sa tête, sans ouvrir les yeux. Ce geste maternel me traversa d’une lame inattendue.
Je chassai l’émotion d’un mouvement de mâchoire et fixai l’obscurité entre les arbres. Le Jura était silencieux. Trop silencieux. Cette forêt que je connaissais par cœur me paraissait soudain différente, chargée d’une menace et d’une promesse que je ne comprenais pas encore.
Je n’avais plus peur pour moi. Et c’était bien ça le problème.
PARTIE 2
La nuit était loin d’être finie. Les braises rougeoyaient encore, projetant des ombres dansantes sur les troncs alentour, quand mon instinct de chasseur se réveilla d’un coup. Un froissement ténu, à peine un frôlement de feuilles mortes. Puis un autre, sur ma gauche. Et un troisième, derrière.
Je restai parfaitement immobile, la respiration ralentie, le regard balayant l’obscurité. Une paire d’yeux rouges apparut entre deux fougères. Une deuxième, une troisième, une quatrième. Des traqueurs spectraux. Les charognards à huit pattes qui chassaient en meute et ne lâchaient jamais leur proie une fois repérée. La forêt du Jura en grouillait, surtout à la tombée de la nuit, et ils savaient reconnaître le sang frais.
Lyra dormait, le bras passé autour d’Alara. Ses blessures dégageaient une odeur métallique qui agissait comme un aimant sur ces saletés. Je serrai les doigts sur le manche de mon épieu. Le feu allait les tenir à distance un moment, mais les flammes faiblissaient, et je n’avais plus assez de bois sec pour les nourrir longtemps.
Je balançai les dernières branches dans le foyer, provoquant une brusque montée de flammes. Dans la lueur soudaine, je repérai le plus massif des traqueurs, un mâle dominant, reconnaissable à sa crête osseuse plus épaisse. Si je le tuais, les autres hésiteraient peut-être. J’armai mon bras et lançai l’épieu avec une précision chirurgicale. La pointe de frêne traversa la gorge de la bête dans un gargouillis humide. Elle s’effondra, les pattes agitées de spasmes.
Le reste de la meute détala de quelques mètres, surpris. Je ne leur laissai pas le temps de se réorganiser. Je bondis sur le traqueur le plus proche, couteau en main. La bête me sauta à la figure, gueule ouverte sur des crocs luisants. Je me jetai à genou, me laissai glisser sous elle et taillai vers le haut en ouvrant son ventre d’un geste sec. Un sang noir et brûlant me dégoulina sur les bras tandis que la créature s’écrasait derrière moi dans un couinement d’agonie.
Les survivants refluèrent dans les ténèbres, leurs yeux rouges disparaissant un à un. Je récupérai mon épieu, essuyai la lame sur des feuilles et commençai à dépecer le mâle dominant. La viande serait filandreuse, amère, mais nutritive. Elle remplacerait un peu du gibier que j’avais perdu en abandonnant ma traque du matin.
— Vous vous battez comme quelqu’un qui a vu la mort de près, dit une voix calme derrière moi.
Lyra s’était réveillée. Elle s’était redressée contre son tronc, les yeux grands ouverts, fixant les carcasses fumantes. Elle ne tremblait pas. Elle observait, avec cette franchise argentée qui me mettait mal à l’aise.
— Je l’ai vue de près, oui. Beaucoup de fois.
— Et pourtant, vous risquez votre vie pour des inconnues.
Je m’arrêtai de dépecer, le couteau en suspens au-dessus de la chair bleu-noir. La question me heurtait de plein fouet, parce qu’elle rejoignait celle que je me posais depuis ce matin. Pourquoi est-ce que j’avais suivi la gamine ? Pourquoi j’avais escaladé cet arbre ? Pourquoi je n’étais pas simplement rentré chez moi en me disant que ce n’étaient pas mes affaires ?
— Peut-être que j’en ai assez de me battre seulement pour moi-même, lâchai-je sans réfléchir.
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu’une réponse. Lyra ne dit rien, mais son regard changea, s’adoucit. Elle hocha doucement la tête, comme si elle comprenait quelque chose que je ne comprenais pas encore.
Je repris mon travail, séparant les quartiers de viande que je fumais à la hâte au-dessus du feu. Le jour se levait à peine, un gris violacé filtrant à travers la canopée. Les chants des créatures arboricoles commençaient à emplir l’air.
Alara se réveilla en sursaut, les yeux écarquillés, cherchant sa mère. Quand elle vit Lyra, un immense sourire fendit son visage bleu. Puis elle aperçut les carcasses des traqueurs et son sourire se figea.
— Il y a eu de la bagarre cette nuit ?
— Un peu, répondis-je. Mais c’est réglé.
Elle me regarda avec un mélange de crainte et d’admiration. Puis, très vite, elle se leva et s’approcha, les mains sur les hanches, comme une petite cheffe de section inspectant le champ de bataille.
— Vous en avez tué combien ?
— Deux. Les autres ont déguerpi.
— Maman dit qu’un vrai guerrier ne tue que pour protéger.
— Ta mère dit des choses très sages.
Lyra sourit faiblement. Elle essaya de se lever, mais sa cheville la fit grimacer. Je l’aidai à s’adosser confortablement et lui tendis un morceau de viande fumée.
— Mangez. La route va être longue.
Je fabriquai un travois avec deux jeunes troncs souples et des lianes. Lyra s’y installerait, et je la traînerais sur les portions trop accidentées où sa béquille de fortune ne suffirait pas. Alara insistait pour m’aider, portant mon sac de cuir, trop grand pour elle, qui lui battait les mollets à chaque pas. Elle avait une énergie inépuisable et une curiosité encore plus vorace.
— Vous êtes de quelle planète, Abel ? demanda-t-elle alors que nous entamions notre progression dans la forêt.
— La Terre.
— C’est comment, la Terre ?
Je ne répondis pas tout de suite. Cela faisait trois ans que je n’avais pas raconté la Terre. Les souvenirs étaient devenus flous, comme des photographies délavées.
— C’est une planète bleue. Avec des océans immenses et des forêts qui ressemblent un peu à ici, mais avec un ciel de couleur différente. Et des villes, beaucoup de villes.
— C’est beau les villes ?
— Certaines. D’autres sont moches. Bruyantes. Sales. Les gens y courent tout le temps, comme s’ils avaient peur de s’arrêter.
— Et vous, vous couriez aussi ?
— Oui. J’ai passé quinze ans à courir après des guerres.
— Pourquoi vous avez arrêté ?
— Parce que mon vaisseau s’est crashé ici.
Alara médita cette réponse, les sourcils froncés sous sa tignasse bleu-noir.
— C’est triste. Mais aussi, peut-être que c’est un peu de la chance.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que sinon vous ne nous auriez pas trouvées.
Sa logique d’enfant me laissa sans voix. Derrière nous, Lyra écoutait en silence, un sourire discret aux lèvres.
La forêt changeait à mesure que nous progressions. Les troncs devenaient plus espacés, le sous-bois moins touffu. Je reconnaissais ce paysage. Nous approchions de mon territoire, la zone que j’avais explorée et sécurisée pendant des mois. Encore une demi-journée de marche et nous verrions la falaise contre laquelle j’avais adossé ma cabane.
Le sol trembla soudain. Un grondement sourd, profond, qui montait des entrailles de la terre. Je levai la main, signe d’arrêt immédiat.
— À terre, soufflai-je.
Mais ce n’était pas un séisme. Le rythme des vibrations était trop régulier, trop mécanique. Un martèlement de pas. Un gigantesque troupeau, ou pire, un animal titanesque.
Je tirai Alara derrière un tronc couché, Lyra se laissa glisser du travois en étouffant un cri de douleur. Elle se plaqua contre le bois pourri pendant que j’observais la crête.
Une masse colossale apparut, écrasant les arbres sur son passage. Un Foudrepied. Un herbivore blindé, haut comme une grue de chantier, doté de six pattes épaisses comme des piliers de cathédrale. Et il traînait derrière lui un petit, un nouveau-né encore maladroit qui trottinait en heurtant les racines.
— Ne bougez pas, murmurai-je. Leur vue est pourrie, mais ils perçoivent les vibrations. Le moindre geste brusque et il charge.
Nous restâmes pétrifiés. Le Foudrepied passa à moins de dix mètres de notre cachette, ses pattes ébranlant le sol à chaque foulée. Des branches craquaient, des feuilles pleuvaient. Alara avait les yeux écarquillés de terreur et d’émerveillement, sa petite main agrippait mon avant-bras avec une force de noyée. Sans réfléchir, je tendis l’autre bras vers Lyra pour la plaquer davantage contre le tronc, la protéger des éclats de bois qui volaient. Elle se serra contre moi, sa chaleur contre mon flanc.
Le tonnerre de pas s’éloigna lentement, laissant derrière lui un sillage de végétation broyée et un silence de cathédrale. Ni Lyra ni moi ne bougeâmes tout de suite. Nos souffles étaient courts, nos visages presque collés.
— Merci, murmura-t-elle.
— De quoi ?
— D’avoir eu le réflexe de nous protéger. Sans réfléchir. Comme si c’était naturel.
Je me dégageai doucement, un peu trop brusquement peut-être. Cette proximité soudaine avec son regard argenté, sa peau bleue à quelques centimètres de la mienne, créait une chaleur dans ma poitrine qui ressemblait trop à un sentiment. Et les sentiments, j’avais arrêté d’y toucher depuis longtemps.
— On devrait repartir, dis-je en me relevant.
Le reste de la journée se déroula sans autre rencontre dangereuse. La pluie se mit à tomber, une bruine acide typique de cette saison, qui piquait la peau et irritait les plaies. Je construisis un abri de fortune avec de larges feuilles de palmus, sous lequel nous nous blottîmes tous les trois. Alara, épuisée, s’endormit en boule entre sa mère et moi.
Lyra caressait doucement les cheveux de sa fille, un geste machinal, plein de tendresse. Je me surpris à observer ses doigts bleus qui glissaient sur le crâne d’Alara. Il y avait une grâce dans ce mouvement simple, une force tranquille.
— Elle a confiance en vous, dit Lyra sans lever les yeux.
— Les enfants sentent les choses que les adultes oublient.
— Que voulez-vous dire ?
— Ils voient ce qu’il y a vraiment sous la surface. Et vous, Abel, vous avez construit des murs autour de vous, mais ils ne sont pas aussi solides que vous le croyez.
Je fixai la pluie au-dehors. Les gouttes rebondissaient sur les pierres avec un bruit mat.
— Les murs, ça garde en vie en territoire hostile.
— Ça garde aussi seul. Est-ce que c’est vraiment survivre, ça ?
Je ne répondis pas. La question resta suspendue entre nous, lourde comme l’orage qui grondait au loin.
Le crépuscule nous surprit sur la dernière crête. Et là, en contrebas, nichée contre une paroi rocheuse, ma cabane apparut. Un rectangle de pierres sèches et de rondins, surmonté d’un toit de lauzes récupérées dans une ancienne ruine humaine. Une cheminée de bric et de broc fumait à peine, des braises de la veille couvant encore sous la cendre. Un filet d’eau coulait d’une source à trente mètres, que j’avais déviée pour remplir un petit bassin naturel.
— C’est là que vous vivez ? demanda Alara, un peu déçue.
— C’est pas le Ritz, mais c’est chez moi.
Elle ne comprit pas la référence terrienne, mais elle sourit quand même. Lyra, elle, contemplait la cabane avec une expression que je n’attendais pas. Pas de déception. Une sorte de respect tranquille.
— C’est un sanctuaire. C’est tout ce qui compte.
Je l’aidai à franchir le seuil. L’intérieur sentait le bois fumé, la résine et le vieux cuir. Une pièce unique, un lit de rondins recouvert de fourrures, une table bancale, des étagères chargées de pots d’herbes séchées et de conserves rudimentaires. C’était spartiate, mais fonctionnel.
— Vous dormirez là, dis-je en désignant le lit. Je me fabriquerai un couchage avec les peaux en réserve.
— Je ne veux pas vous chasser de votre lit.
— Vous ne me chassez pas. Vous êtes blessée, vous avez besoin de repos. Moi, j’ai dormi à même le sol plus souvent qu’à mon tour.
Lyra esquissa un sourire, puis s’allongea avec précaution. Alara avait déjà bondi sur les fourrures, ravie, s’emmitouflant comme un petit animal. En quelques minutes, elles dormaient toutes les deux, épuisées par le voyage et les émotions.
Je m’assis devant la cheminée, les coudes sur les genoux. La nuit était tombée. Le feu crépitait, remplissant la pièce d’une lumière orange et dansante. Pour la première fois en trois ans, ma cabane n’était plus silencieuse. Le souffle régulier des deux Novennes, les craquements du bois, et cette présence étrangère et pourtant pas dérangeante. C’était comme si les murs que j’avais bâtis autour de moi présentaient une fissure minuscule, par laquelle s’infiltrait quelque chose d’inconnu.
Je repensai aux paroles de Lyra. « Vous avez construit des murs, mais ils ne sont pas aussi solides que vous le croyez. » Elle n’avait pas tort. Depuis le crash, je fonctionnais sur des routines de survie. Me nourrir, réparer, chasser, entretenir les pièges, anticiper les saisons. Jamais personne à qui parler, jamais personne pour qui craindre. Et voilà qu’en une seule journée, deux êtres venus d’une autre espèce avaient fracassé ce vide sans même le vouloir.
Je sortis prendre l’air. La nuit était fraîche, piquante. Les étoiles au-dessus de la vallée formaient des constellations inconnues, sans Grande Ourse ni Cassiopée. Un ciel que je n’avais jamais appris à lire, et que je ne lirais sans doute jamais.
Un bruit de pas feutrés derrière moi. Lyra, appuyée sur sa béquille, une couverture de fourrure sur les épaules.
— Vous ne dormez pas ? demandai-je.
— Pas facile de dormir dans un lit inconnu. Et puis j’avais envie de voir les étoiles. Chez nous, on raconte qu’elles sont les yeux de nos ancêtres.
— Sur Terre, on dit un peu la même chose. Mais personne n’y croit vraiment.
— Vous, vous y croyez ?
Je haussai les épaules.
— Je ne crois plus à grand-chose.
Elle boitilla jusqu’à un tronc couché qui servait de banc, à côté de la porte, et s’assit en soupirant.
— Pourtant, vous avez cru une petite fille qui vous suppliait de sauver sa mère.
— C’était pas une question de croyance. C’était une question de… Je ne sais pas trop, d’ailleurs.
— D’instinct ?
— Peut-être. Ou de stupidité.
Elle rit doucement. Son rire ressemblait à une cascade étouffée, un bruit rare et délicat.
— Nous avons un dicton, chez les Novens. « L’instinct d’un étranger est le miroir de son âme. » Votre âme a parlé plus fort que votre méfiance. C’est rare, chez les humains.
— Vous parlez comme si vous en aviez connu beaucoup, des humains.
— Assez pour savoir que la plupart ne seraient pas montés dans cet arbre.
Elle marqua une pause, puis tourna son regard argenté vers moi.
— Mon mari était un bon homme. Désigné par les anciens de notre clan, quand nous étions très jeunes. Il était courageux, fort. Mais il n’y avait jamais… ce feu, ce lien qui fait qu’on se comprend sans parler. Quand il est mort en nous protégeant, j’ai pleuré un membre de ma famille, pas un amant.
Je restai silencieux. Elle reprit.
— Avec vous, c’est différent. Et ça me fait peur.
Sa franchise me cloua sur place. Je n’avais pas l’habitude qu’on me parle ainsi, à cœur ouvert, sans fard. Dans l’armée, les émotions étaient un luxe qu’on enterrait sous les ordres et la discipline. Ici, dans la solitude, elles n’avaient même plus de destination.
— Moi aussi, ça me fait peur, avouai-je.
Nous restâmes un long moment sans rien ajouter, simplement assis côte à côte sous le ciel violet. À un moment, sa main effleura la mienne, un contact à peine esquissé, comme une question. Je ne la retirai pas. Nos doigts restèrent proches, sans se prendre, deux espèces différentes partageant le même silence.
Les jours suivants s’organisèrent autour des soins à apporter à Lyra. Sa cheville désenflait, les plaies se refermaient. Je préparais des cataplasmes avec des plantes que j’avais appris à connaître à force d’essais et d’erreurs. Pendant que je l’appliquais sur sa peau bleue, elle m’observait avec une curiosité de guérisseuse.
— Vous avez des connaissances de phytothérapie qui dépassent ce qu’un simple soldat devrait savoir.
— Infirmier de terrain, je vous l’ai dit. Et puis quand on est seul, on apprend vite ou on meurt.
— Ce n’est pas qu’une question de survie. Vous pourriez être un soignant respecté chez les nôtres. Nos guérisseurs vénèrent ceux qui savent écouter les plantes.
— Peut-être que je me rattraperai, dans une autre vie.
Alara, pendant ce temps, explorait les alentours de la cabane avec l’énergie d’une exploratrice née. Elle revenait chaque soir avec des poignées de baies, des pierres brillantes, des questions en rafale. Je lui appris à reconnaître les plantes comestibles, à poser des collets pour les petits gibiers, à lire les traces dans la boue. Elle apprenait vite, avec cette intelligence pratique des enfants qui ont grandi loin du confort.
Un soir, alors que Lyra cousait des peaux pour confectionner des vêtements supplémentaires, Alara s’installa devant la cheminée et me posa la question qui allait tout changer.
— Abel, pourquoi les humains du nord veulent-ils faire du mal à maman et à moi ?
Je jetai un coup d’œil à Lyra. Elle cessa de coudre, les épaules crispées.
— Tous les humains ne sont pas comme ça. Mais certains… certains considèrent que ce qui est différent d’eux n’a pas la même valeur. Alors ils captent les gens et les échangent. Comme du bétail.
— Mais vous, vous n’êtes pas comme ça.
— Non. Moi, j’ai juste envie qu’on me fiche la paix.
— Et nous, on vous dérange ?
— Vous…
Je cherchai mes mots. Elle m’avait piégé avec sa logique imparable.
— Non. Vous ne me dérangez pas.
Elle eut un sourire lumineux, puis retourna à son ouvrage d’épluchage de tubercules.
Lyra reprit sa couture, mais son regard croisa le mien par-dessus les aiguilles en os. Un regard chargé de reconnaissance et de quelque chose de plus trouble.
Quelques nuits plus tard, je fus réveillé par un bruit anormal. Un froissement régulier, proche, juste derrière la paroi nord de la cabane. Pas un animal. Un pas humain, ou noven, qui cherchait à étouffer son approche.
Je saisis mon épieu, me levai sans un bruit. Lyra ouvrit les yeux, immédiatement alerte. Je posai un doigt sur mes lèvres et lui fis signe de ne pas bouger. Elle réveilla Alara et l’attira sous les fourrures.
Je me glissai dehors par la fenêtre étroite qui donnait sur l’arrière, me collai contre le mur de pierre et tendis l’oreille. La respiration d’au moins deux individus, tout proches. Des froissements de vêtements en cuir. Une voix étouffée, en noven. Je ne compris pas tous les mots, mais j’en saisis assez pour que mon sang se glace.
« … trouvées. La femme et l’enfant. L’humain est avec elles. On attend les autres ou on y va maintenant ? »
Je n’attendis pas la réponse. Je contournai la cabane, surgis dans leur dos et frappai le premier avec le manche de l’épieu, un coup sec derrière le crâne. Il s’effondra sans un cri. Le second se retourna, une lame brilla dans sa main. Je parai avec le bois, enchaînai avec un coup de pied dans son genou. Il chuta, et je plaquai la pointe de mon épieu sur sa gorge.
— Combien vous êtes ? grondai-je en noven.
Il ricana, un filet de sang violet aux lèvres.
— Assez pour vous retrouver où que vous alliez. La femme et la gamine appartiennent à notre clan. On les ramènera, et l’humain paiera pour avoir défié les nôtres.
Un bruit de course dans les broussailles, à distance. Les autres, sans doute, qui battaient en retraite.
— Tu vas dire à ton chef que cette vallée est sous ma protection. Quiconque approchera mourra. C’est clair ?
Il cracha à mes pieds. Je frappai du manche, assez fort pour l’assommer sans le tuer. Puis je le traînai à la lisière de la forêt et l’abandonnai là.
Rentré dans la cabane, je barricadai la porte avec la lourde poutre en chêne que je réservais aux tempêtes. Lyra s’était relevée, le visage pâle sous son bleu de peau.
— Ils nous ont retrouvés, murmura-t-elle.
— Deux éclaireurs. Les autres ont fui. Mais ils reviendront en force.
— Alors nous devons partir. Nous ne pouvons pas vous mettre en danger plus longtemps.
Je la regardai. La lueur du feu dansait dans ses yeux argentés. Alara était recroquevillée dans le lit, les genoux contre la poitrine, le regard planté sur nous.
— Vous êtes chez vous ici, dis-je d’une voix sourde. Et je ne laisserai personne vous prendre.
Lyra s’approcha, posa sa main bleue sur ma joue. Un geste infiniment doux, qui démentait la situation.
— Pourquoi, Abel ? Pourquoi risquer tout ça pour nous ?
Je fermai les yeux une seconde. La réponse me brûlait les lèvres, celle que je n’avais pas osé formuler.
— Parce que depuis trois ans, je n’ai rien eu à protéger. Et que j’avais oublié ce que ça faisait d’être humain.
Elle ne dit rien. Elle s’avança juste un peu plus, posa son front contre le mien. Nos fronts, l’un pâle et buriné, l’autre bleu et lisse, se touchèrent dans un geste qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu.
— Alors nous nous battrons ensemble, dit-elle. Pour notre foyer.
Je ne savais pas encore comment nous allions faire. Mais une chose était sûre : la guerre que j’avais fuie à travers les étoiles venait de me rattraper au fond d’une forêt du Jura.
Et cette fois, je ne fuirais pas.
PARTIE 3
Les heures qui suivirent l’attaque des éclaireurs furent une longue préparation méthodique. Je n’avais pas dormi. Lyra non plus. Nous avions passé la nuit à renforcer la cabane, à fabriquer des pieux, à tendre des collets en hauteur, à réarmer les vieux pièges que j’avais laissés rouiller dans un coin du grenier. Je n’avais jamais pensé avoir à m’en servir contre des êtres pensants. Contre des animaux, oui. Contre des Novens, jamais. Les circonstances venaient de changer.
Au lever du jour, j’avais tracé un plan sommaire sur le sol en terre battue, avec un bout de bois carbonisé. Lyra était penchée près de moi, Alara assise sur la table, les jambes ballantes, silencieuse et grave. Son petit visage bleu avait perdu son insouciance.
— Ils vont arriver par le nord, expliquai-je en pointant la direction d’où venaient les éclaireurs. La pente les ralentira. J’ai placé des chausse-trappes là, et un filet lesté de pierres ici, sous le gros chêne. S’ils le déclenchent, ils perdent deux ou trois hommes d’un coup.
— Et s’ils viennent par la rivière ? demanda Lyra.
— Impossible avec cette saison, le courant est trop fort et l’eau glacée. Ils seraient épuisés avant d’arriver. Non, le col au nord, c’est le seul passage praticable pour un groupe armé. Ils le savent. Je le sais.
— Ensuite ?
— Ensuite, s’ils franchissent les pièges, ils tomberont sur la palissade que j’ai montée ce matin avec les troncs de la sapinière. Elle est basse, mais elle les obligera à passer par le goulet. Un goulot d’étranglement. Là, on pourra les accueillir.
Lyra étudia le dessin, les sourcils froncés.
— Et vous serez seul à défendre le goulet.
— Non. Vous serez avec moi.
J’allai chercher dans mon coffre une arme que je n’avais jamais sortie depuis le crash : une arbalète à poulies, récupérée dans les débris du cargo. Les carreaux étaient limités, une vingtaine, mais à courte distance, cela pouvait transpercer un plastron de cuir aussi facilement qu’une planche.
— Vous avez déjà tiré à l’arbalète ?
— Non, mais j’apprends vite.
Je passai l’heure suivante à lui montrer le mécanisme, le chargement, la visée. Ses doigts bleus se crispèrent sur la crosse, ses muscles fins se bandèrent pour armer la corde. La première flèche partit dans un arbre avec un bruit mat. La deuxième dans la cible que j’avais tracée au charbon sur une souche.
— Votre mari aurait été fier, dis-je sans réfléchir.
Le silence qui suivit m’avertit de ma bévue. Lyra reposa l’arbalète, le visage soudain fermé.
— Mon mari n’a jamais voulu que je touche une arme. Il disait que c’était son rôle de me protéger, et que je devais me contenter de guérir. Il est mort en me protégeant.
— Je suis désolé. Je ne voulais pas…
— Non. Vous avez raison. C’est ce que je voulais dire. Il n’a jamais vu que je pouvais aussi être forte autrement. Vous, vous me regardez différemment.
Ses yeux argentés se plantèrent dans les miens, et je vis qu’elle ne m’en voulait pas. Bien au contraire. Elle avait l’air presque soulagée, comme si je lui avais donné une permission qu’elle s’était toujours refusée.
Alara, qui s’était approchée sans faire de bruit, tira sur ma manche.
— Moi aussi je peux apprendre ?
— Toi, ton rôle, c’est de te cacher dans la cache sous le plancher et de ne pas faire un bruit. Quoi que tu entendes. C’est compris ?
Elle baissa la tête, déçue, mais hochant le menton. J’accroupis à sa hauteur.
— Écoute-moi bien, Ala. Si on perd la cabane, si on perd tout, tu files par le trou de la paroi rocheuse, derrière le tas de bois. Tu suis la rivière vers l’est, comme je t’ai expliqué. Tu te souviens du chemin ?
— Je m’en souviens.
— Alors tu es prête.
Je lui donnai un petit couteau à manche en os, une lame pas plus longue que son index.
— C’est seulement si tu dois te défendre. Mais normalement, tu n’en auras pas besoin. Parce que je ne les laisserai pas arriver jusqu’à toi.
Elle serra le couteau dans sa main, puis, soudainement, se jeta contre ma taille et m’enlaça de toutes ses forces. Je restai figé, les bras ballants, avant de poser doucement une main sur sa tête.
— Tout ira bien. Je te le promets.
Ce soir-là, quand Alara fut endormie dans le lit, Lyra me rejoignit dehors. Nous étions assis côte à côte sur le banc de tronc, à regarder la forêt noyée d’ombre. La lune, une grosse boule orangée, jetait des reflets métalliques sur la rivière en contrebas.
— Demain, ils seront là, dit Lyra à voix basse.
— Probablement.
— Vous pensez qu’on a une chance ?
Je ne mentis pas. Cela ne m’aurait servi à rien.
— Une chance, oui. Pas plus. Mais je les ai choisis une par une, ces batailles à une chance. Et je suis toujours vivant.
— Vous avez déjà été soldat. Mais moi, je ne suis qu’une guérisseuse.
— Non. Vous êtes une mère qui a fui un clan entier pour sauver sa fille. Vous avez tenu tête à un Chasseur Céleste assez longtemps pour qu’Alara puisse s’échapper. Vous avez la force. Il suffit de l’accepter.
Elle médita un instant, puis tourna le buste vers moi, son épaule touchant la mienne.
— Abel, je veux vous dire quelque chose. Avant que demain n’arrive. Si je ne survis pas…
— Taisez-vous.
— Laissez-moi finir. Si je ne survis pas, prenez soin d’Alara. Elle vous considère déjà comme un père. Je le vois dans ses yeux. Promettez-moi que vous ne l’abandonnerez pas.
— Je vous promets.
Un long silence. Puis sa main trouva la mienne dans l’obscurité. Ses doigts bleus s’entrelacèrent aux miens, pâles et calleux. Sa peau était douce malgré les cals formés par des mois d’errance. Je sentais son pouls battre sous ses phalanges.
— Lyra…
— Chut. Ne dites rien.
Elle se pencha et posa ses lèvres sur les miennes. Un baiser d’abord timide, une question plus qu’une affirmation. Puis, comme je ne reculais pas, il s’approfondit, gagna en chaleur, en urgence. L’espace de quelques secondes, nous n’étions plus un humain et une Novenne. Nous étions deux âmes jetées sur la même terre hostile, qui venaient de se reconnaître.
Lorsque nous nous séparâmes, elle appuya son front contre le mien, notre geste désormais familier.
— Je n’aurais jamais cru ressentir cela à nouveau, murmura-t-elle. Et surtout pas pour un humain.
— Moi non plus. Pour personne.
Nous restâmes ainsi longtemps, les doigts liés, respirant ensemble le vent frais chargé de résine. La menace était là, tapie dans la nuit, mais nous avions, pour un instant, construit une minuscule bulle de paix.
L’attaque survint à l’aube, comme je l’avais prévu.
Un cri de douleur, au nord, suivi d’un fracas de branches : le premier piège venait de se refermer. Je saisis mon épieu, vérifiai que mon Opinel coulissait bien à la ceinture, et jetai un regard à Lyra. Elle arma l’arbalète, le visage pâle mais résolu. Alara s’était déjà glissée sous le plancher, silencieuse comme une ombre.
— Restez en retrait, à la fenêtre latérale. Vous tirez seulement quand je vous le dis. Économisez les carreaux.
— Compris.
Je m’élançai dehors. Le jour se levait à peine, un brouillard laiteux stagnait entre les troncs. J’entendais des pas, des ordres criés en noven, des froissements dans les taillis. Au moins une dizaine d’individus, peut-être plus.
Le premier guerrier surgit du sous-bois, hache en main, et se prit les pieds dans une corde tendue. Une volée de pieux bascula des branches et le cloua au sol. Le deuxième, plus prudent, contourna le piège et courut vers la palissade. Je bondis sur lui par le flanc, lui enfonçant mon épieu dans le thorax d’un mouvement sec. Il s’effondra sans un cri, le sang violet giclant sur les fougères.
La forêt s’emplit de hurlements. Les Novens avaient repéré ma position et convergeaient. J’en comptai six, sept, huit, des silhouettes bleues armées de lames recourbées et de gourdins cloutés. Leur chef était un grand gaillard aux épaules larges, le visage couturé de cicatrices rituelles qui lui donnaient un air de prédateur. Il aboyait des ordres d’une voix rauque.
— Ne le tuez pas tout de suite ! Je veux qu’il voie la femme et la petite retourner au clan avant de mourir.
Je reculai vers le goulet, comme prévu. C’était un passage étroit entre la falaise et un amas de rochers que j’avais renforcé avec des rondins. Un seul homme pouvait le défendre contre plusieurs, à condition de ne pas faire d’erreur.
Les guerriers s’y engouffrèrent en file, trop confiants. Le premier reçut un carreau d’arbalète en pleine poitrine. Lyra avait tiré de la fenêtre. Le deuxième trébucha sur le corps et je l’achevai d’un coup de lame. Le troisième hésita, et ce temps d’arrêt me permit de l’embrocher.
Mais le chef était plus malin. Il avait envoyé deux hommes par la rivière, malgré le courant. Je les entendis arriver derrière moi, pataugeant dans l’eau glacée. Je pivotai juste à temps pour bloquer un coup de gourdin du manche de mon épieu. Le deuxième me taillada le bras, une douleur fulgurante. Je ripostai en lui plantant mon Opinel dans la cuisse. Il s’écroula en hurlant, l’eau rougie par son sang violet.
La douleur dans mon bras était vive, mais je l’ignorai. J’avais connu pire. Je courus vers la cabane, où Lyra continuait de tirer, ses carreaux claquant dans l’air humide. Elle venait d’en abattre un autre, mais il ne lui en restait plus que trois.
— Abel, derrière vous !
Je me retournai. Le chef avait franchi le goulet, enjambant les corps de ses hommes avec un sourire carnassier. Il tenait une épée en métal, une arme visiblement volée aux humains, bien plus dangereuse que nos lames de fortune.
— L’humain qui se prend pour un Noven, cracha-t-il dans notre langue. Tu crois que tu peux garder ce qui appartient à mon clan ?
— Elles n’appartiennent à personne. Surtout pas à un trafiquant d’êtres vivants.
Son sourire s’élargit.
— Tu sais donc ce qu’on fait au nord. Alors tu sais aussi que les humains paient cher pour des spécimens de qualité. Et une femme fertile, accompagnée de sa fille, c’est une fortune. Sans compter le demi-sang qu’on pourrait lui faire porter.
Ma vision se teinta de rouge. La rage, une rage froide et méthodique, s’empara de moi. Je bondis sans réfléchir. Il para mon premier coup, riposta d’une taille oblique que j’évitai de justesse. Nos lames s’entrechoquèrent. Il était fort, plus fort que moi, mais sa technique était brute, apprise dans les bagarres de campement. La mienne venait de quinze ans d’entraînement au corps à corps.
Je feintai une attaque haute, le forçai à lever sa garde, et plongeai sous son bras pour lui taillader le flanc. Il grogna, recula. Le sang violet ruisselait le long de sa cuirasse.
— Tu te bats bien, l’humain. Mais tu es seul. Mes guerriers arrivent en renfort. Vous ne tiendrez pas.
Il avait raison. Au loin, j’entendais d’autres cris, d’autres pas. Un deuxième groupe, plus nombreux, qui franchissait le col. Nous étions submergés.
C’est alors que Lyra sortit de la cabane, l’arbalète vide à la main. Elle se planta à côté de moi, le menton haut, les épaules droites. Le chef la dévisagea avec un rictus.
— Lyra, ma belle-sœur. Tu as bien mauvaise mine. Reviens avec nous et je serai clément. Ton amant humain aura une mort rapide.
— Va te faire pendre, Korven.
C’était la première fois que j’entendais Lyra parler avec une telle dureté. Sa voix ne tremblait pas. Elle avait l’éclat métallique de ceux qui n’ont plus peur.
Korven éclata d’un rire gras.
— Tu as changé, guérisseuse. Cet humain t’a donné des couilles ?
— Il m’a donné une raison de me battre. C’est bien plus que ce que tu pourras jamais offrir à quiconque.
Le chef leva sa lame. J’allais m’interposer quand une petite voix retentit derrière nous.
— Maman !
Alara était sortie de la cache. Elle courait vers nous, le visage baigné de larmes, son petit couteau serré dans sa main.
— Ala, non ! hurla Lyra.
Tout se passa très vite. Un guerrier noven se jeta sur la gamine pour la saisir. Je lançai mon épieu avec une précision désespérée, la pointe le cueillit à l’épaule, le fit basculer. Mais un autre arrivait déjà.
Lyra tira le dernier carreau, manqua sa cible. Korven leva son épée, prêt à m’abattre.
Et là, dans le chaos, une idée me traversa l’esprit. La balise.
Le cargo qui m’avait échoué ici transportait des équipements de survie standard, dont une balise de détresse interstellaire. Je ne l’avais jamais activée. Je ne voulais pas qu’on me retrouve. Je ne voulais pas retourner parmi les humains. La civilisation, la politique, la hiérarchie, tout ce cauchemar que j’avais fui. Mais si je ne faisais rien, Lyra et Alara allaient mourir ou pire, être vendues.
Je hurlai à Lyra :
— Couvrez-moi !
Je plongeai vers la cabane, roulai sous un coup de taille, m’engouffrai à l’intérieur. Derrière moi, Lyra asséna un coup de crosse sur un guerrier qui tentait de la saisir. Alara s’était réfugiée sous la table, tremblante.
Je soulevai le panneau du plancher, celui qui menait au petit réduit où j’entreposais les débris du vaisseau. Là, sous une bâche moisie, la balise. Un boîtier métallique de la taille de deux poings, avec un unique bouton d’activation protégé par un capuchon.
Pendant trois ans, j’avais refusé de le toucher. Il représentait mon retour à un monde que j’exécrais. Mais ce matin, il représentait la seule chance de survie de ma famille.
J’arrachai le capuchon.
Mon pouce s’écrasa sur le bouton. Un bip aigu retentit, puis une lumière bleue se mit à clignoter, régulière, insistante. Un signal était envoyé dans l’espace, un appel à tous les vaisseaux en transit dans ce quadrant. Cela pouvait prendre des heures, des jours, des semaines. Mais le signal était lancé.
Je refermai la trappe et ressortis en trombe. Korven avait acculé Lyra contre le mur de la cabane, son épée levée.
— Lâche-la.
Il se retourna vers moi.
— Tu n’as plus d’arme, humain. À moins que tu ne veuilles mourir à mains nues.
Je ramassai un gourdin laissé par un cadavre et l’affrontai. Nos regards se croisèrent, et je vis dans ses six yeux argentés qu’il savait. Il savait que j’avais fait quelque chose, mais il ignorait quoi.
— Qu’est-ce que tu as déclenché, l’humain ?
— Ma retraite, dis-je avec un sourire froid. Mais toi, tu n’y es pas invité.
Je chargeai. Au même moment, un bruit lointain déchira le ciel. Un grondement mécanique, reconnaissable entre tous. Un vaisseau qui entamait une descente atmosphérique. La balise avait été captée. Et apparemment, il y avait quelqu’un dans les parages à qui le signal n’avait pas échappé.
Le visage de Korven se décomposa. Ses guerriers, déjà éprouvés, levèrent les yeux au ciel avec un mélange de crainte et d’incompréhension.
— Continue à te battre, cracha le chef en faisant un pas en arrière. On réglera ça plus tard.
Il siffla un ordre bref et ses hommes refluèrent dans la forêt, abandonnant leurs morts et leur offensive. Moins d’une minute plus tard, le silence retombait, troublé seulement par le vrombissement qui s’amplifiait au-dessus de la canopée.
Je m’effondrai contre un rondin, la main crispée sur mon bras blessé. Lyra courut vers moi, suivie d’Alara qui se jeta dans mes bras en sanglotant.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Lyra, le regard levé vers le ciel.
— Un signal de détresse. J’ai appelé à l’aide. Je ne sais pas qui va arriver. Des humains, peut-être. Des aliens. Des militaires ou des marchands. Je n’avais pas le choix.
— Vous avez renoncé à votre isolement… pour nous ?
— J’ai renoncé à bien plus que ça, Lyra. Mais vous valez mieux que tout le reste.
Elle m’embrassa, un baiser salé de larmes et de sang violet. Le grondement du vaisseau emplissait maintenant toute la vallée. Une ombre gigantesque glissa sur les arbres, et un engin métallique, un croiseur léger aux lignes reconnaissables de la Fédération humaine, apparut dans une percée de la canopée, les propulseurs hurlant.
Je les avais fuis pendant trois ans. Et aujourd’hui, je venais de les inviter chez moi.
Le vaisseau se stabilisa au-dessus de la clairière, son train d’atterrissage se déployant comme les pattes d’un insecte géant. Des messages en humain standard grésillaient dans mon vieux communicateur de bord, laissé en veille depuis le crash.
« Ici le vaisseau de reconnaissance Fédération Horizon. Signal de détresse reçu. Identifiez-vous. Nous débarquons une équipe médicale et de contact. Restez où vous êtes. »
Je serrai Lyra contre moi, la main d’Alara crispée sur mon poignet.
— Ce n’est que le début, murmurai-je.
PARTIE 4
Le vaisseau se posa dans un vacarme de propulseurs qui souleva des nuages de poussière et de feuilles mortes. Une odeur de métal brûlé envahit la clairière. Je restai adossé au rondin, Lyra serrée contre moi, Alara agrippée à ma veste. La carcasse de l’appareil, un croiseur léger de classe Éclaireur, luisait sous le soleil matinal, ses flancs zébrés des stigmates de voyages interstellaires.
La rampe d’accès s’abaissa avec un sifflement hydraulique. Trois silhouettes en descendirent, casquées, équipées de combinaisons tactiques standard de la Fédération. Le premier était un officier aux tempes grises, le visage taillé à coups de serpe, qui balaya la scène d’un œil professionnel. Il nota les cadavres novens, les pièges désamorcés, la palissade en partie effondrée, et mes blessures. Puis son regard s’arrêta sur Lyra et Alara.
— Soldat Abel Moreau, je présume ? dit-il en s’approchant, la main sur son arme de service.
— Plus soldat depuis longtemps, mon commandant.
— Commandant Voss, de l’Horizon. On a capté votre balise il y a quarante minutes. On patrouillait dans le système pour une mission de cartographie. Vous avez de la chance qu’on soit à portée.
— J’ai surtout de la chance que quelqu’un ait répondu.
Il s’arrêta à deux mètres, évaluant les deux Novennes avec une expression indéchiffrable.
— On vous croyait mort. Le cargo de transport Heracles a été porté disparu il y a trois ans. Zéro survivant recensé. Vous avez vécu ici tout ce temps ?
— Tout ce temps.
— Seul ?
Je jetai un regard à Lyra. Ses doigts bleus étaient toujours entrelacés aux miens.
— Pas exactement.
Voss hocha lentement la tête. Il avait ce regard fatigué des officiers qui en ont trop vu pour s’étonner encore de quoi que ce soit.
— On a des questions. Beaucoup de questions. Mais d’abord, mon infirmier va vous examiner. Vous et vos… compagnes.
L’infirmier, un jeune homme au crâne rasé prénommé Lemaire, s’occupa de mon bras pendant qu’un deuxième membre d’équipage installait une tente médicale à la lisière de la clairière. Lyra et Alara furent auscultées à leur tour. Les plaies de Lyra furent nettoyées avec des antiseptiques modernes, sa cheville examinée de nouveau. Le verdict tomba rapidement : la fracture se ressoudait correctement, mais elle garderait une légère raideur.
Alara, elle, observait tout avec des yeux grands comme des soucoupes. Les équipements médicaux, les uniformes, les communicateurs portables. Elle n’avait jamais rien vu de tel. Elle posa mille questions à Lemaire, qui répondait avec une patience amusée.
— Pourquoi vous avez des habits comme ça ? demanda-t-elle en touchant le tissu synthétique de sa combinaison.
— Parce que c’est plus solide que le tissu normal. Et ça protège du froid.
— Vous venez de la Terre aussi ?
— Pas moi. Je suis né sur une station orbitale, dans le système Proxima.
— C’est joli, Proxima ?
— C’est surtout très vide, ma grande. Mais oui, c’est un peu joli.
Lyra, assise sur une caisse de matériel, me regardait en silence. Elle était pâle, épuisée. La présence de ces humains en uniforme la mettait visiblement mal à l’aise. Je m’accroupis devant elle.
— Ils ne vous feront aucun mal. Le commandant Voss est un officier de la Fédération, pas un pirate. Il suit un protocole.
— Et qu’est-ce qu’il dit, son protocole, sur les relations entre humains et Novens ?
— Rien. Parce que ça n’existe pas. On est les premiers, vous et moi.
Elle ferma les yeux un instant, puis les rouvrit, plus déterminée.
— Alors c’est à nous de leur montrer ce que ça signifie.
Voss nous convoqua sous la tente de commandement une heure plus tard. Une table pliante, des écrans holographiques, des rations de combat posées dans un coin. L’officier avait retiré son casque et nous faisait face, les bras croisés.
— Voilà la situation, Moreau. Vous avez activé une balise de détresse, ce qui fait de vous un rescapé officiel de la Fédération. En tant que tel, vous avez droit à un rapatriement. On peut vous ramener sur Terre, ou dans n’importe quelle colonie de votre choix. Vous serez pris en charge, soigné, réinséré dans la vie civile.
— Et elles ?
Voss marqua une pause. Il s’y attendait.
— Le statut des espèces indigènes est régi par le protocole de non-ingérence. On n’a pas le droit de les déplacer sans l’accord du Conseil xénologique.
— Elles ne sont pas des « espèces indigènes ». Elles sont ma famille.
— Votre… famille ?
— Lyra est ma compagne. Alara est ma fille.
Le silence qui suivit pesa lourd. Lemaire, qui rangeait du matériel, s’arrêta net. Voss se passa une main sur le menton, les sourcils froncés.
— Vous avez conscience que ce que vous dites est sans précédent. Les relations interspèces ne sont ni encadrées ni même envisagées par les traités actuels.
— Je me fous des traités. Je veux savoir ce que vous comptez faire pour les protéger.
— Les protéger de quoi ? Des trafiquants humains que vous avez mentionnés tout à l’heure ?
— Oui.
Voss se tourna vers un de ses écrans, pianota quelques commandes. Des données défilèrent.
— L’avant-poste minier du nord est effectivement répertorié comme zone grise. Pas de contrôle fédéral, pas d’inspection depuis des années. Si ce que vous dites est vrai, il y a matière à enquête. Mais cela dépasse ma juridiction immédiate.
— Et les guerriers novens qui nous ont attaqués ce matin ? Ils vont revenir.
— Combien sont-ils ?
— Une vingtaine, peut-être plus. Leur chef s’appelle Korven. C’est le beau-frère de Lyra. Il fait du trafic d’êtres vivants avec les humains du nord.
Voss prit quelques notes sur son communicateur.
— On peut assurer une présence dissuasive pendant quelques jours. Monter des patrouilles, établir un périmètre de sécurité. Mais on ne peut pas rester indéfiniment. Notre mission principale reste la cartographie du secteur.
— Alors laissez-moi du matériel. Des armes, des rations, des moyens de communication. Et un engagement écrit que ces femmes sont sous ma protection.
— Vous voulez rester ici ?
— Je n’ai jamais voulu repartir, mon commandant. J’ai déclenché cette balise pour elles, pas pour moi.
Le soir tombait. Les membres de l’équipage avaient allumé des lanternes autour du campement, créant un halo de lumière artificielle qui jurait avec la pénombre sauvage de la forêt du Jura. Lyra et Alara s’étaient endormies dans la cabane, épuisées par la journée. Je m’étais assis sur le banc, dehors, les yeux levés vers le vaisseau qui se découpait sur le ciel étoilé.
Voss vint me rejoindre, deux gobelets de café fumant à la main. Du vrai café, pas l’infâme décoction de racines que je buvais depuis trois ans. Il m’en tendit un.
— Vous avez de la chance qu’on en ait encore en réserve, dit-il en s’asseyant.
— Merci.
Je bus une gorgée. Le goût me ramena brutalement à ma vie d’avant. Les mess, les quarts de nuit, les discussions à voix basse pendant les longues attentes avant l’assaut. Un autre monde.
— Pourquoi avoir refusé le rapatriement tout à l’heure ? demanda Voss. La plupart des rescapés supplieraient pour qu’on les ramène.
— La plupart des rescapés n’ont pas trouvé mieux ici que ce qu’ils ont laissé derrière eux.
— Vous parlez de la Novenne.
— Je parle de ma compagne. Et de ma fille.
Il but une gorgée, contempla la forêt obscure.
— Vous savez que si le Conseil xénologique apprend ça, ils vont vouloir vous interroger. Vous et Lyra. Vous serez un cas d’étude. Des examens, des protocoles, des comités éthiques. Rien de ce que vous avez construit ici ne restera privé.
— Vous croyez que je ne le sais pas ? Ça fait trois ans que je me cache, Voss. Trois ans que je refuse tout contact humain. J’ai activé cette balise parce que l’alternative, c’était de les voir mortes ou réduites en esclavage. J’ai choisi le moindre mal.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je veux un accord.
— Quel genre d’accord ?
— Écrivez dans votre rapport que je suis mort. Que la balise s’est déclenchée accidentellement. Que vous n’avez trouvé que des débris et des restes.
Voss arqua un sourcil. Je poursuivis.
— Je vous donne toutes les infos sur le trafic d’êtres au nord. Les noms, les lieux, les méthodes. De quoi lancer une enquête et nettoyer l’avant-poste minier. En échange, vous oubliez que vous m’avez vu. Vous oubliez Lyra et Alara. Vous dites à votre hiérarchie que le signal était un faux positif.
— Vous me demandez de falsifier un rapport officiel.
— Je vous demande de protéger une famille.
Le silence s’étira. Une brise fraîche fit frissonner les feuilles. Au loin, un animal nocturne lança un cri rauque.
— Vous avez changé, Moreau, finit par dire Voss. Dans votre dossier, on parle d’un soldat discipliné mais froid. Efficace, respectueux de la chaîne de commandement. Pas du genre à faire du chantage à un officier supérieur.
— Le dossier date. Moi aussi.
Il eut un petit rire sans joie.
— Je vais voir ce que je peux faire. Je ne promets rien.
— C’est tout ce que je demande.
Le lendemain matin, une escouade partit en reconnaissance vers le nord, suivant les indications que j’avais fournies. Voss voulait vérifier mes dires avant de prendre une décision. Lyra et moi restâmes au campement. Elle aidait Lemaire à trier des fournitures médicales, apprenant avec avidité le fonctionnement des régénérateurs tissulaires et des analyseurs de sang. Sa jambe la faisait encore souffrir, mais elle refusait de se ménager.
Alara, elle, avait décidé que le vaisseau était le terrain de jeu le plus fascinant de l’univers. Elle avait repéré un jeune technicien, un dénommé Radek, qui lui montrait les consoles de navigation avec une patience infinie. Je les observais de loin, un sourire aux lèvres.
— Elle s’adapte vite, remarqua Lyra en s’approchant.
— Elle a toujours été comme ça ?
— Oui. Même petite, elle n’avait peur de rien. Mon mari disait que c’était une malédiction. Moi, je voyais une bénédiction.
— Ton mari se trompait sur beaucoup de choses.
Elle hocha la tête, songeuse.
— Il n’était pas méchant. Juste prisonnier de son éducation. Dans notre clan, les femmes soignent et obéissent. Les hommes chassent et commandent. Personne ne remet ça en question.
— Et toi, tu le remettais en question ?
— Pas avant de te rencontrer.
L’aveu était simple, sans fard. Elle posa sa main sur la mienne.
— Tu m’as montré qu’on pouvait être fort sans être cruel. Protéger sans posséder. Je ne savais même pas que c’était possible.
— Je ne suis pas un modèle, Lyra. J’ai passé ma vie à fuir.
— Justement. Tu sais ce que c’est que de perdre. Et tu as choisi de ne pas infliger ça aux autres. C’est plus rare que tu le crois.
Je ne trouvai rien à répondre. Alara, là-bas, riait aux éclats parce que Radek venait de faire apparaître un hologramme de chat terrien. Le petit félin lumineux bondissait dans les airs, et la gamine essayait de l’attraper en sautant.
— Abel, reprit Lyra. Si les humains nous obligent à partir, est-ce qu’on pourra rester ensemble ?
— Ils ne nous obligeront à rien. Je te le promets.
— Tu ne peux pas promettre ça. Tu ne contrôles pas leur Conseil, leurs lois, leurs traités.
— Non. Mais je peux contrôler ce que je fais, moi. Et je ne vous laisserai pas.
Elle se blottit contre mon épaule, son front contre ma joue. Nous regardâmes Alara courir après un hologramme de souris qui venait d’apparaître.
L’escouade revint en fin d’après-midi. Le lieutenant qui la commandait avait le visage grave. Voss le prit à part, écouta son rapport, puis me fit signe de le rejoindre sous la tente.
— Vos informations étaient exactes, Moreau. L’avant-poste minier du nord est bien une plaque tournante du trafic d’êtres vivants. Mes hommes ont repéré au moins six Novens en captivité, dont deux enfants.
— Vous avez fait quoi ?
— Rien pour l’instant. Je n’ai pas mandat pour intervenir. Mais j’ai transmis un rapport à la base sectorielle. Une équipe d’intervention sera dépêchée d’ici une semaine.
— Une semaine, c’est une éternité pour les prisonniers.
— Je sais. Mais c’est la procédure.
Je sentis la colère monter. Les procédures, la hiérarchie, les mandats. Ce cirque bureaucratique qui paralysait tout, pendant que des êtres humains pourrissaient dans des cages.
— Et Korven ? Les guerriers novens ?
— Aucune trace pour le moment. Ils ont dû se replier vers le nord. Mais ils savent que vous êtes là, et ils savent que vous avez appelé des renforts. Ils ne vont pas s’éterniser.
— Ou ils vont préparer une contre-attaque plus massive.
— Possible. Raison de plus pour accepter l’évacuation.
— J’ai déjà donné ma réponse.
Voss soupira. Il avait l’air sincèrement ennuyé, ce qui était déjà quelque chose.
— Écoutez, Moreau. Je vais vous proposer un compromis. Je peux vous laisser du matériel, des armes, un communicateur longue portée. Et je peux… retarder mon rapport officiel de quelques jours. Le temps que vous trouviez une solution.
— Quel genre de solution ?
— Il y a, dans les données cartographiques qu’on a compilées, la trace d’un ancien sanctuaire. Une communauté mixte, humains et Novens, qui se serait établie dans le sud, près du grand lac. Nos relevés sont fragmentaires, mais si cet endroit existe, c’est peut-être une option pour vous.
— Une communauté mixte ?
— Des humains qui ont refusé le trafic. Des Novens qui ont fui leurs clans. Des scientifiques, des déserteurs, des marginaux. On n’a pas de confirmation visuelle, mais les relevés thermiques montrent une activité régulière dans cette zone.
Je me souvins de ce que Lyra m’avait raconté, des semaines plus tôt, pendant notre voyage vers la cabane. Il y aurait, au sud, des campements qui résistaient à l’esclavage, qui accueillaient toutes les espèces. Elle n’était pas sûre que ce soit vrai ; pour elle, c’était une légende, un espoir murmuré autour des feux de camp.
— Si cet endroit existe, murmurai-je, c’est peut-être une porte de sortie.
— C’est tout ce que je peux vous offrir. Du temps et une piste.
Ce soir-là, je réunis Lyra et Alara autour du feu. Je leur expliquai la situation, les options, les risques. Rester ici, c’était s’exposer au retour de Korven et aux questions de la Fédération. Partir vers le sud, c’était se lancer dans l’inconnu, avec un nourrisson et une cheville à peine remise.
— Moi, je veux aller au sud, dit Alara sans hésiter.
— Pourquoi ?
— Parce que papa, t’as dit que c’était un endroit où les humains et les Novens vivent ensemble. Comme nous. C’est peut-être là qu’on doit vivre, nous aussi.
Sa logique d’enfant me coupa le souffle. Lyra sourit, les yeux embués.
— Ala a raison, murmura-t-elle. Ici, on sera toujours traqués. Si ce sanctuaire existe, c’est notre meilleure chance.
— Alors on y va.
Le lendemain matin, Voss tint parole. Il nous laissa un lot de matériel : deux fusils à impulsion, des rations de survie, une tente légère, un communicateur crypté, et une carte détaillée des relevés thermiques. Assez pour un long voyage, pas assez pour attirer les soupçons s’il devait justifier ses inventaires.
— Bonne chance, Moreau, dit-il en me serrant la main devant la rampe de chargement. J’espère que vous trouverez ce que vous cherchez.
— Moi aussi, mon commandant. Et merci.
— Ne me remerciez pas. Contentez-vous de disparaître proprement.
Le vaisseau décolla dans un rugissement qui fit trembler les arbres. En quelques minutes, il ne fut plus qu’un point brillant dans le ciel violet, puis rien. La clairière retrouva son silence, à peine troublé par le vent.
Nous passâmes la dernière nuit dans la cabane. Je la connaissais par cœur, cette cabane. Chaque poutre, chaque pierre, chaque craquement du toit sous la pluie. Elle avait été mon refuge, mon tombeau, ma prison. Et maintenant, je la quittais sans regret.
Au matin, je chargeai le travois avec les provisions, les armes, et le petit baluchon que Lyra avait préparé. Alara portait son sac à elle, avec son couteau à manche en os et une poupée de chiffon que Lemaire lui avait fabriquée avant le départ.
— Prête ? demandai-je à Lyra.
Elle regarda une dernière fois la cabane, ses murs de pierre, son toit de lauzes, le banc où nous avions passé tant de nuits à parler. Puis elle hocha la tête.
— Prête.
Nous prîmes la direction du sud.
La première semaine fut éprouvante. Le terrain changeait, les forêts de conifères cédaient la place à des collines rocheuses, puis à de vastes prairies balayées par les vents. Nous progressions lentement, le travois ralentissant notre allure. Chaque soir, je montais le campement et prenais le premier tour de garde, mon fusil à impulsion calé sur les genoux.
Lyra et moi parlions tard dans la nuit, une fois Alara endormie. De nos vies d’avant, de nos espoirs, de nos peurs. De l’enfant qu’elle portait. De ce que signifiait être une famille faite de deux espèces différentes.
— Est-ce que tu regrettes ? demanda-t-elle une nuit, la tête posée contre mon épaule.
— Quoi donc ?
— Ta solitude. Ta cabane. Ta vie simple.
— Je ne regrette rien. Ma vie simple, c’était une vie vide. Toi et Ala, vous l’avez remplie.
— Même si ça nous oblige à fuir, à nous cacher, à recommencer de zéro ?
— Même si.
Elle m’embrassa doucement, puis ferma les yeux. Je restai éveillé, à scruter les étoiles, à penser à ce sanctuaire dont nous ne savions presque rien. Existait-il vraiment ? Nous attendait-il ? Ou bien courions-nous après une chimère ?
Le huitième jour, nous atteignîmes le lac.
Une étendue d’eau scintillante, large comme une mer intérieure, bordée de roseaux et de collines boisées. Sur la rive ouest, des fumées montaient. Des feux de camp, nombreux, alignés. Des silhouettes se mouvaient entre les abris.
Je m’arrêtai sur la crête, le cœur battant. Lyra me rejoignit, Alara sur ses talons.
— C’est là ? demanda la petite.
— Je ne sais pas. On dirait un campement.
Nous observâmes un long moment. Les silhouettes étaient de tailles et de couleurs différentes. Certaines pâles, d’autres bleutées. Un enfant passa en courant, sa peau oscillant entre le beige humain et le turquoise noven.
Un métis. Comme Pax.
— Regarde, souffla Lyra, la voix étranglée.
Une bannière flottait à l’entrée du camp. Faite de tissus de récupération, elle arborait un symbole grossièrement peint : un cercle bleu et un cercle blanc entrelacés.
— Le symbole de la grotte de cristal, murmurai-je. Celui qu’on a vu dans les gravures. Le cercle des espèces vivant en harmonie.
Alara tira sur ma manche.
— Papa, on y va ?
J’échangeai un regard avec Lyra. Dans ses yeux argentés, je vis la même chose que ce que je ressentais. De l’espoir. De la peur. Et une détermination farouche.
— Oui, Ala. On y va.
Nous descendîmes la colline, main dans la main, vers le campement. Vers l’inconnu. Vers ce qui ressemblait enfin à un avenir.
PARTIE 5
La descente vers le lac fut lente. Mes jambes tremblaient, pas seulement de fatigue. Chaque pas me rapprochait d’une vérité que je n’osais plus croire possible : un endroit où des humains et des Novens vivaient ensemble, sans esclavage, sans domination. Un endroit où notre famille ne serait pas une anomalie, mais une évidence.
Alara courait devant, incapable de contenir son excitation. Lyra avançait à mes côtés, le visage tendu, une main posée sur son ventre arrondi. Pax bougeait, je le sentais parfois quand je posais ma paume contre elle. Un petit coup de pied, une promesse de vie.
— Et si c’était un piège ? murmura Lyra.
— Alors on se battra. Comme d’habitude.
Elle eut un pauvre sourire. On s’était habitués à se battre, en effet. La trêve avec les hommes de Korven n’était qu’un répit. La balise de détresse avait semé le chaos parmi les trafiquants, mais elle n’avait pas réglé le problème de fond : nous étions une famille hors-la-loi, aux yeux des deux espèces.
Une silhouette se détacha du campement et monta à notre rencontre. Un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux gris coupés ras, une barbe de trois jours. Sa peau était tannée par le soleil, ses mains calleuses. Il portait une veste de surplus militaire rapiécée, et un blaster pendait à sa ceinture. Mais son arme restait au fourreau, et ses paumes étaient ouvertes en signe de paix.
— Halte, dit-il d’une voix calme. Qui êtes-vous ?
— Abel Moreau. Ex-soldat de la Fédération. Voici ma compagne, Lyra, et ma fille, Alara.
L’homme nous dévisagea longuement, ses yeux passant de mon visage pâle à la peau bleue de Lyra, puis à Alara qui s’était figée derrière moi. Un long silence s’étira.
— Vous êtes le premier couple mixte qu’on voit ici. Si vous êtes vraiment ce que vous dites.
— On ne ment pas, intervint Alara d’une voix pointue. Mon papa, il a tué un Chasseur Céleste pour sauver maman. Et il a battu Korven et toute sa bande.
L’homme arqua un sourcil.
— Korven ? Le chef de clan du nord ? Celui qui alimente le trafic avec les mines ?
— Lui-même, répondis-je. Vous le connaissez ?
— On connaît surtout les dégâts qu’il cause. La moitié des Novens réfugiés ici ont fui à cause de lui. Vous dites que vous l’avez battu ?
— Disons qu’il a préféré battre en retraite quand un croiseur de la Fédération s’est pointé. Mais oui, je lui ai taillé un bon souvenir dans le flanc.
L’homme resta silencieux un instant, puis un lent sourire étira ses lèvres gercées.
— Je m’appelle Cédric Vargas. Ancien ingénieur minier, déserteur de l’avant-poste nord. Bienvenue au refuge du lac.
Il nous fit signe de le suivre.
Le campement était bien plus vaste qu’il n’y paraissait depuis la crête. Une trentaine d’abris, faits de bois, de pierres et de toiles tendues, s’organisaient autour d’une place centrale où brûlait un foyer commun. Une odeur de ragoût mijotait dans une grande marmite. Des panneaux solaires bricolés luisaient sur les toits, alimentant des batteries et quelques équipements rudimentaires. Une pompe à eau cliquetait doucement en contrebas, près des roseaux.
Des visages se tournaient vers nous. Humains et Novens, mêlés. Certains travaillaient côte à côte à réparer des filets de pêche, d’autres jouaient aux cartes sur une caisse en bois, d’autres encore bavardaient assis en tailleur, les mains nouées autour d’un bol fumant. Une femme humaine tenait un bébé noven dans ses bras. Un vieux guérisseur à la peau bleue nettoyait une plaie sur l’épaule d’un jeune homme blanc. Le tableau était si parfaitement normal, si paisible, que j’en restai muet.
— C’est ici que vous vivez ? demanda Lyra, la voix étranglée.
— Depuis quatre ans, répondit Vargas. Au début, on n’était que six. Trois déserteurs, trois Novens échappés d’un convoi. Maintenant, on est près de quatre-vingts. Le bouche-à-oreille fonctionne.
— Et la Fédération ? Les clans novens ? Personne ne vous attaque ?
— La Fédération nous considère comme une anomalie statistique. Pas assez nombreux pour justifier une intervention, trop isolés pour être une menace. Quant aux clans, certains nous tolèrent, d’autres nous ignorent. Korven et ses semblables voudraient bien nous réduire en esclavage, mais ils savent qu’ici, on a des armes et des fortifications. Ils préfèrent s’en prendre à des cibles plus faciles.
Une femme novenne s’approcha, les cheveux tressés de perles en coquillage, le regard perçant. Elle était plus âgée que Lyra, des rides fines creusant le pourtour de ses yeux argentés. Elle posa une main sur l’épaule de Vargas, un geste d’intimité tranquille.
— Je suis Sylva, dit-elle en français, avec un accent chantant. La compagne de Cédric. Vous devez être épuisés. Venez, on va vous donner à manger et de quoi vous laver.
Elle nous guida vers une grande tente où un matelas de mousse était posé à même le sol, recouvert de couvertures de laine. Un broc d’eau tiède, du savon artisanal, des serviettes propres. Des petites choses simples qui ressemblaient à un luxe inouï après des semaines de fuite.
Lyra s’effondra sur le matelas, les larmes aux yeux. Alara se blottit contre elle, silencieuse pour une fois, le regard fixé sur l’entrée de la tente comme si elle craignait que tout cela ne disparaisse d’un instant à l’autre.
— C’est vrai, papa ? demanda-t-elle. On peut rester ici ?
— Je crois, oui. Je crois qu’on peut rester.
Le soir même, un repas collectif fut organisé sous la halle de bois qui servait de cantine commune. Des bancs, des tables, des lanternes à huile suspendues aux poutres. Je fus présenté aux membres fondateurs de la communauté, et chacun y alla de son histoire. Un ancien chirurgien de la Fédération, une linguiste novenne, un cultivateur humain, un forgeron noven, une adolescente métisse sauvée d’un convoi d’esclaves. Chaque récit était une variation sur le même thème : la fuite, la survie, la rencontre improbable, et la décision de bâtir quelque chose ensemble plutôt que de perpétuer la haine.
Vargas leva son gobelet de vin de baies.
— À Abel et Lyra. Aux nouveaux venus qui prouvent que ce qu’on fait ici a un sens.
Les gobelets s’entrechoquèrent. Lyra but une gorgée, ses doigts bleus tremblant légèrement. Sous la table, sa main chercha la mienne.
— Tu avais raison, murmura-t-elle.
— À quel sujet ?
— Quand tu disais que la vie pouvait être autre chose qu’une guerre. Je n’y croyais pas vraiment. Maintenant, si.
Je serrai ses doigts. Une boule d’émotion bloquait ma gorge.
Les jours qui suivirent s’organisèrent autour de l’intégration. On nous attribua un petit abri en bordure du lac, une cabane de bois flotté et de pierres, avec une fenêtre qui donnait sur l’eau. Ce n’était pas la cabane du Jura, mais cela lui ressemblait assez pour que je m’y sente presque chez moi.
Vargas me proposa de rejoindre l’équipe de défense du camp. Des patrouilles régulières, des tours de garde, l’entretien des palissades. J’acceptai. Mes compétences de soldat trouvaient enfin un usage qui ne me dégoûtait pas.
Lyra, elle, fut accueillie à bras ouverts par les guérisseuses du camp. Ses connaissances en phytothérapie novenne se révélèrent précieuses, complémentaires des techniques médicales humaines apportées par l’ancien chirurgien, un dénommé Morel. Ils passaient des heures à comparer leurs pratiques, à extraire des principes actifs de plantes locales, à soigner les blessures des réfugiés qui arrivaient en flux irrégulier.
Alara, quant à elle, avait trouvé une bande d’enfants de son âge. Des petits Novens, des petits humains, et deux métis comme Pax. Ils couraient dans les herbes hautes, pêchaient des grenouilles à six pattes au bord du lac, construisaient des cabanes de branchages. Pour la première fois depuis que je la connaissais, elle avait des amis. De vrais amis. Elle riait, se chamaillait, pleurait pour une égratignure, puis repartait de plus belle.
Un soir, alors que je la bordais dans son lit de mousse, elle m’attrapa le poignet.
— Papa ?
— Oui ?
— Je suis contente qu’on soit là. Maman aussi, je crois.
— Moi aussi, Ala. Moi aussi.
— Tu crois que Pax, il aimera, quand il sera né ?
— Je crois qu’il ne connaîtra rien de pire que cet endroit. Et que c’est une sacrée chance.
Elle sourit, ferma les yeux, et s’endormit en quelques secondes.
La naissance de Pax survint par une nuit de lune pleine. Je n’avais jamais rien vécu d’aussi terrifiant.
Lyra entra en travail vers minuit. Les contractions étaient violentes. Sylva, la compagne de Vargas, s’était formée comme sage-femme et prit les choses en main, assistée de Morel. Je tenais la main de Lyra, impuissant, pendant qu’elle serrait les dents et poussait des cris rauques. Son front était couvert de sueur, ses doigts bleus crispés sur les miens.
— Respire, ma belle, disait Sylva d’une voix apaisante. Respire et pousse. Il est presque là.
— Qu’est-ce qu’il a, mon bébé ? haleta Lyra. Il va bien ?
— Tout va bien. Le rythme cardiaque est bon. Pousse encore.
Un dernier cri, un effort déchirant, et soudain, le vagissement d’un nouveau-né emplit la cabane. Morel souleva une petite forme gigotante, enduite de liquide amniotique, et la posa sur le ventre de Lyra.
— C’est un garçon, annonça-t-il.
Je regardai mon fils. Sa peau oscillait entre le rose pâle et un bleu très doux, comme une aquarelle. Ses yeux, encore fermés, s’ouvrirent brièvement et je vis qu’ils étaient d’un brun sombre. Pas d’argent noven. Mes yeux.
— Pax, murmura Lyra, épuisée, rayonnante.
— Paix, traduisis-je pour ceux qui ne comprenaient pas.
Alara, qu’on était allé chercher en courant, fit irruption dans la cabane et s’arrêta net devant le bébé. Elle le contempla un long moment, puis leva vers moi un regard plein de gravité.
— Il est tout petit.
— C’est comme ça, les bébés.
— Je pourrai lui apprendre à chasser ?
— Plus tard. D’abord, il doit apprendre à marcher.
— D’accord. Mais après, je lui apprends tout.
Elle s’installa au bord du matelas, ses petits doigts effleurant la main minuscule de son frère. Lyra, les yeux mi-clos, leur souriait à tous les deux. Je m’assis près d’elle et posai un baiser sur son front moite.
— Merci, soufflai-je.
— De quoi ?
— D’avoir surgi dans ma clairière en hurlant.
Elle rit doucement, un son fatigué, mais profondément heureux.
— Techniquement, c’est Ala qui hurlait.
— Ala, alors. Merci à toutes les deux.
Le printemps s’installa sur le lac. La glace fondit, les prairies refleurirent, et les travaux reprirent de plus belle. La communauté s’agrandissait, de nouveaux réfugiés arrivaient chaque semaine, attirés par la réputation grandissante du sanctuaire.
L’enquête fédérale promise par Voss avait fini par déboucher sur une intervention. L’avant-poste minier du nord avait été démantelé, les prisonniers libérés, les trafiquants arrêtés. Korven, lui, avait disparu dans la nature. Certains disaient qu’il s’était réfugié dans les montagnes, d’autres qu’il avait été tué par ses propres hommes. Peu importait. La menace immédiate s’éloignait.
Un matin, une délégation officielle de la Fédération se posa près du lac. Pas un croiseur militaire, cette fois, mais une navette diplomatique aux couleurs du Conseil xénologique. Une femme en uniforme bleu marine en descendit, escortée de deux assistants et d’un traducteur noven.
— Commandant Voss nous a transmis votre dossier, Moreau, dit-elle après les présentations d’usage. Officieusement, d’abord. Puis, devant l’ampleur du trafic que vous avez contribué à dénoncer, il a fini par officialiser son rapport.
— Je croyais qu’il devait me déclarer mort.
— Il a tenté. Mais les choses ont changé. Le Conseil a ouvert une enquête sur les relations interspèces. Votre cas, ainsi que celui de cette communauté, est devenu central.
— Central comment ?
— Il existe un courant, au Conseil, qui milite pour une refonte des protocoles de non-ingérence. Des juristes, des éthiciens, des xénologues. Ils pensent que le contact entre nos espèces est inévitable, et qu’il doit être encadré plutôt qu’interdit. Votre existence, celle de votre famille, est la preuve qu’une cohabitation est possible.
— Et en attendant cette refonte ?
— En attendant, le Conseil propose un statut temporaire. Un protectorat officieux. La Fédération ne vous embêtera pas, et elle dissuadera les clans hostiles de s’en prendre à vous. En échange, vous acceptez de recevoir une mission d’observation, et de témoigner, le moment venu, devant une commission interespèces.
Je regardai Lyra. Elle tenait Pax dans ses bras, le visage impénétrable.
— Ça veut dire qu’on ne sera plus jamais tranquilles, murmura-t-elle.
— Ça veut dire qu’on sera protégés, répondis-je. Et que d’autres familles comme la nôtre pourront exister sans se cacher.
Elle réfléchit un long moment, puis hocha la tête.
— Alors j’accepte.
La diplomate sourit, nota quelque chose sur sa tablette, puis remonta dans sa navette. Les propulseurs soulevèrent des nuages de pollen, et l’appareil s’éleva, disparaissant dans le ciel violet.
Ce soir-là, je me promenai seul au bord du lac. L’eau était calme, miroir parfait des étoiles. Pax dormait dans son berceau de branchages, Alara ronflait dans son lit, Lyra cousait près du feu. La vie que j’avais fuie pendant trois ans, cette vie de solitude et de silence, me paraissait appartenir à un autre homme.
Je pensai à ce que m’avait dit Lyra, des mois plus tôt, la première nuit dans la cabane du Jura. « Vous avez construit des murs, mais ils ne sont pas aussi solides que vous le croyez. » Elle avait raison. Les murs étaient tombés. Et derrière eux, j’avais trouvé une famille.
Je m’assis sur un rocher plat, là où le ressac venait mourir en clapotis. Je sortis de ma poche une petite bourse en cuir que je portais toujours sur moi, depuis le crash. À l’intérieur, les restes de mon ancienne vie : une plaque d’identification militaire, une photo écornée de mes parents, une médaille de campagne. Je les contemplai un instant, puis les glissai dans une fissure du rocher, hors de vue.
Ces souvenirs appartenaient au passé. Ma vie, maintenant, était ici. Au bord de ce lac. Avec Lyra, Alara, Pax. Avec cette communauté improbable qui avait fait le pari insensé que deux espèces pouvaient vivre ensemble.
Je restai là jusqu’à ce que les premières lueurs de l’aube teintent l’horizon de rose et d’orangé. Puis je me levai, époussetai mon pantalon, et revins vers la cabane.
Lyra m’attendait sur le seuil, une couverture sur les épaules, Pax endormi contre sa poitrine.
— Tu n’as pas dormi ? demanda-t-elle.
— Pas beaucoup. Je pensais.
— À quoi ?
— À la première fois qu’Ala a surgi dans ma clairière en criant. Si j’avais su ce qui allait arriver, je me serais peut-être enfui.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je me dis que j’aurais couru encore plus vite vers elle.
Lyra sourit. Elle se hissa sur la pointe des pieds et m’embrassa tendrement.
— Rentrons, dit-elle. Le petit déjeuner va refroidir.
Je passai un bras autour de ses épaules et nous entrâmes dans la cabane. Alara était déjà à table, tartinant de la confiture de baies sur une tranche de pain. Elle leva vers nous un visage barbouillé.
— Papa, tu m’apprends à nager aujourd’hui ?
— Si ta mère est d’accord.
— Maman dit toujours oui.
— Maman dit oui quand c’est raisonnable, corrigea Lyra en riant. Mais d’accord. Après les corvées du matin.
Alara poussa un cri de joie et retourna à son pain. Pax, réveillé par le bruit, ouvrit les yeux et gazouilla. Je le pris dans mes bras, sentant son petit cœur battre contre ma poitrine. Sa peau oscillait toujours entre le pâle et le bleuté, changeant subtilement selon la lumière. Il était le pont entre nos deux mondes, la preuve vivante que les barrières qu’on croyait infranchissables ne l’étaient pas.
Autour de nous, le camp s’éveillait doucement. Les premiers bruits de la journée montaient : le cliquetis de la pompe à eau, les rires des enfants courant dans l’herbe, le martèlement régulier du forgeron sur son enclume. Des odeurs de cuisine et de feu de bois flottaient dans l’air. Quelque part, quelqu’un chantait une chanson novenne, reprise en chœur par des voix humaines.
Je sortis sur le pas de la porte, Pax dans les bras. Le soleil matinal caressait la surface du lac, transformant l’eau en une plaque d’argent fondu. Les collines environnantes se découpaient, vertes et paisibles, contre le ciel violacé. C’était une image parfaite. Une carte postale d’un monde qui n’existait nulle part ailleurs.
Et pourtant, il était là. Nous étions là.
Je repensai à l’enfant alien surgie dans ma clairière du Jura en hurlant que sa mère était prisonnière dans le nid d’un prédateur céleste. À ma décision absurde de suivre cette gamine. À l’arbre gigantesque que j’avais escaladé sans savoir pourquoi. À Lyra, ses yeux argentés, sa force tranquille, sa façon de glisser ses doigts bleus dans les miens comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Je repensai à Korven, à ses guerriers, à l’avant-poste minier, à tout ce système de violence qui broyait les êtres vivants pour du profit. Nous avions survécu à tout cela. Nous avions trouvé une autre voie.
Bien sûr, tout n’était pas parfait. La Fédération resterait une épée de Damoclès, avec ses traités, ses enquêtes, ses commissions. Les clans hostiles ne désarmeraient pas du jour au lendemain. Pax grandirait dans un monde qui n’avait pas encore de case pour lui, un monde qui devrait apprendre à reconnaître son existence.
Mais ce matin, au bord du lac, entouré de ma famille et de ma communauté, je savais que nous avions gagné la seule bataille qui comptait vraiment. Celle du sens. Celle de l’espoir.
Lyra vint se blottir contre mon épaule, sa tête bleue nichée dans mon cou. Alara sortit en trombe et s’accrocha à ma jambe. Pax gazouilla dans mes bras.
— On est prêts pour ce qui vient ? demanda Lyra.
— Oui. Ensemble.
FIN.
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