PARTIE 1

Le crachin lyonnais collait aux vitres du bus. J’étais assise, le carton d’invitation posé sur mes genoux, à fixer le cachet de cire pourpre de la Maison de Castille. Mon cœur battait comme si j’avais couru un marathon.

Je m’appelle Adélaïde Moreau, j’ai 26 ans, je restaure des livres anciens dans un atelier poussiéreux du Vieux Lyon. Mon compte en banque est en permanence à découvert. Ce soir, le destin avait décidé de m’inviter au Grand Gala Souverain, au Palais de la Bourse, l’événement le plus select d’Europe.

Glissée derrière le carton, une note manuscrite : « Porte le vert. Je t’attendrai. — Lorenzo. »

Quatre ans plus tôt, Lorenzo était un étudiant discret, passionné de poésie. Il m’avait aimée dans l’odeur des vieux papiers. Puis des gardes armés l’avaient arraché à l’amphi. C’est là que j’avais appris qu’il était le Prince Héritier de Castille. Depuis, plus rien. Jusqu’à cette enveloppe.

Alors j’ai enfilé la robe.

C’était une antiquité. Un fourreau émeraude, coupé en biais, cousu main pour mon arrière-grand-mère en 1926. Pas d’étiquette, pas de strass. Un tissu vivant, presque surnaturel. Chloé de Préville, la fille de ma propriétaire, l’avait traitée de rideau de maison de retraite l’après-midi même. Elle avait raison sur un point : aux yeux du monde, cette robe était une relique sans valeur. Mais c’était tout ce qui me restait des Moreau.

Le taxi me déposa à trois cents mètres du Palais. Devant moi, une file de limousines dégorgeait des femmes couvertes de diamants et des hommes en smoking. Les flashs crépitaient. L’air sentait le parfum de luxe et l’arrogance. Je longeai les murs en serrant mon petit sac contre moi.

À l’entrée, un colosse en costume noir consulta sa liste.

— Nom ?

— Adélaïde Moreau.

Il me toisa. Ses yeux balayèrent ma silhouette, ma robe sans griffe, mes chaussures modestes.

— Table 89, lâcha-t-il avec mépris. Restez sur la droite.

Derrière moi, Lady Éléonore de Kensington et sa fille Béatrice éclatèrent de rire.

— Table 89, mais c’est là qu’on parque les cas sociaux ! Regardez cette robe, on dirait une serpillière. Elle a dû se perdre en cherchant un abri.

Les insultes me frappèrent comme des cailloux, mais je ne me retournai pas.

La salle de bal était grandiose, un océan d’orchidées blanches et de cristal. À l’autre bout, sur une estrade protégée par un cordon de velours rouge, la table royale scintillait, vide. Mon coin à moi, c’était une alcôve sombre, collée aux portes battantes de la cuisine. Le courant d’air était glacial. Le vacarme des casseroles couvrait la musique.

Je m’assis seule. Quelques mètres plus loin, Chloé de Préville, Lady Éléonore, Béatrice et un héritier arrogant nommé Ferdinand de Castelmore s’étaient installés pour mieux me mitrailler.

— J’arrive pas à croire qu’ils l’aient laissée entrer, lança Ferdinand assez fort pour que j’entende. Cette traînée va voler les couverts.

— Regardez-la, gloussa Béatrice. Elle tremble. Elle a pas dû manger depuis trois jours.

Je fixais la table royale, m’accrochant à ce prénom : Lorenzo. Où était-il ? Si c’était une farce, j’allais m’effondrer.

Soudain, une ombre tomba sur moi. Lady Fiona de Sterling, une chroniqueuse mondaine redoutée, drapée dans une robe argentée.

— Vous me gênez. Je ne sais pas qui vous avez soudoyée, mais vous allez dégager.

Elle claqua des doigts. Le chef de la sécurité arriva au pas de charge, flanqué du régisseur.

— Expulsez-la, ordonna-t-elle. Elle empeste la pauvreté.

— Mademoiselle, dit le régisseur, suant, je vous demande de quitter les lieux.

— J’ai une invitation, répondis-je en me levant, la voix étranglée.

Le garde m’agrippa le bras. Sa poigne était brutale. Il me tira vers la cuisine.

— Lâchez-moi !

— Arrêtez de faire un scandale, clocharde, siffla Lady Éléonore.

Des larmes de rage me brûlaient les yeux. Chloé filmait la scène avec son téléphone. J’étais perdue. Lorenzo n’était pas là.

Et puis, un bruit monumental fit vibrer les murs.

BOUM.

Les immenses portes d’acajou de la salle furent projetées en arrière, claquant contre le marbre. Le quatuor à cordes se tut net. Toute la salle se figea.

Soixante soldats de la Garde Royale de Castille entrèrent en formation parfaite. Leurs tuniques bleu nuit, leurs épaulettes dorées, leurs épées de cérémonie. Le martèlement de leurs bottes résonna comme un roulement de tambour funèbre.

Le garde qui me tenait lâcha mon bras comme s’il s’était brûlé. Lady Fiona devint livide.

La phalange ne se dirigea pas vers la table d’honneur. Ils pivotèrent et marchèrent droit vers le fond de la salle. Droit vers la table 89.

— HALTE ! aboya le Capitaine Montclair.

Les soixante soldats s’arrêtèrent d’un bloc. Le silence était absolu.

Le Capitaine s’approcha de moi, ignorant les convives pétrifiés. Il planta ses yeux gris dans ceux du chef de la sécurité.

— Si vous portez encore la main sur elle, je vous fais couper le poignet.

Le garde recula, muet de terreur.

Le Capitaine se tourna vers Lady Fiona, qui tremblait.

— Vous, vous vouliez la jeter dehors. À cause de sa robe. Savez-vous ce que vous avez insulté ? Cette robe est une Vionnet de 1926, commandée par la Reine de Castille pour Lady Geneviève Moreau. Une pièce que les musées cherchent depuis trente ans. Elle vaut plus que toutes vos fortunes réunies.

Un murmure horrifié parcourut la foule. Chloé, celle qui avait traité ma robe de rideau, devint grise.

— Les Moreau, poursuivit Montclair, sont les protecteurs assermentés du trône. Insulter cette robe, c’est insulter la Couronne.

Il fit claquer ses talons et s’inclina devant moi. Derrière lui, d’un seul mouvement, les soixante gardes tirèrent leurs épées et mirent un genou à terre.

— Mademoiselle Adélaïde Moreau, au nom de Son Altesse Royale le Prince Lorenzo de Castille, veuillez accepter nos excuses. Votre place est à la table royale.

Je posai ma main sur son bras. La haie d’honneur se forma, un couloir d’acier et de soie bleu nuit qui remontait toute l’allée. Tous ces milliardaires, ces aristos qui m’avaient craché dessus, baissaient les yeux.

Sur l’estrade, debout, le Prince Lorenzo me regardait avec la même intensité que quatre ans plus tôt, parmi les livres poussiéreux. Il descendit les marches, prit mes mains dans les siennes.

— Tu as mis le vert, murmura-t-il, la voix brisée d’émotion.

— Tu m’as abandonnée, répondis-je, au bord des larmes.

— Pour te sauver. Mon père a été empoisonné. J’ai passé quatre ans à traquer les traitres. Si j’avais montré que je t’aimais, ils t’auraient tuée.

Je comprenais tout. La misère, les hivers sans chauffage, c’était un camouflage. Ce soir, la guerre était finie. Et les commanditaires du coup d’État étaient dans cette salle.

Lorenzo adressa un signe au Capitaine. Un coup de sifflet strident déchira l’air. Les issues furent verrouillées par des policiers de la brigade financière. Le Gala était devenu une souricière.

PARTIE 2

Le sifflet strident du Capitaine Montclair vibrait encore dans l’air saturé de parfum et de peur. Les portes de la salle de bal étaient désormais bloquées par des agents de la Police Judiciaire en tenue d’intervention. Des silhouettes sombres en gilet pare-balles se déployaient le long des issues de service, menottes en main. Le Grand Gala Souverain n’était plus qu’une cage dorée.

Lorenzo tenait toujours ma main. Sa paume était chaude, ferme, comme si rien ne pouvait m’atteindre tant qu’il ne lâcherait pas prise. Pourtant, je voyais une tempête dans ses yeux.

— Assieds-toi, Adélaïde, me souffla-t-il en tirant doucement ma chaise. Ce qui va se passer va être violent. Je veux que tu l’entendes. Tu as le droit de savoir ce qu’ils t’ont fait.

Je me laissai tomber sur le siège, le cœur au bord des lèvres. Qu’est-ce qu’ils m’avaient fait ? Je n’étais qu’une fille pauvre, une relieuse anonyme. Qu’est-ce que les puissants de ce monde pouvaient bien avoir à faire avec ma vie ?

Un mouvement brusque attira mon attention. Lord Gaspard de Sterling, le mari de Lady Fiona, s’était levé d’un bond, sa chaise raclant le marbre avec un crissement agressif. C’était un homme massif, rougeaud, habitué à écraser les autres du poids de sa fortune.

— De quel droit osez-vous ? rugit-il en pointant un doigt tremblant vers Lorenzo. Nous sommes des citoyens britanniques, sur le sol français ! Vous n’avez aucune juridiction pour nous séquestrer ! J’aurai votre ambassade, vos traités, vos privilèges diplomatiques, je les réduirai en cendres !

Lorenzo ne cilla pas. Il se tourna lentement vers le milliardaire, le regard froid.

— La juridiction, Lord Sterling ? C’est une notion amusante quand on parle de blanchiment de fraude fiscale et de financement de tentative d’assassinat sur un chef d’État.

Un frisson parcourut l’assemblée. Lord Sterling blêmit, sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit. Lady Fiona, à côté de lui, se mit à trembler si violemment que les diamants de son collier cliquetaient.

Lorenzo lâcha ma main, se leva et fit quelques pas vers le bord de l’estrade. Le silence était revenu, épais comme un linceul.

— Il y a quatre ans, commença-t-il d’une voix qui portait jusqu’aux dernières tables, mon père, le Roi Henrik de Castille, a été empoisonné. Un coup d’État, financé par des intérêts étrangers. Des hommes qui voulaient mettre la main sur les réserves de lithium de notre sous-sol, sur notre souveraineté.

Il claqua des doigts. Le Capitaine Montclair s’avança, un épais dossier de cuir noir entre les mains. Il le tendit au Prince.

— Nous avons suivi l’argent, reprit Lorenzo en feuilletant le dossier. Des sociétés écrans au Panama, des holdings immobilières à Dubaï, des comptes offshore aux îles Caïmans. Et tout convergeait ici, à Lyon, ce soir.

Il releva les yeux et les planta dans ceux de Lord Sterling.

— Lord Gaspard de Sterling. Par l’intermédiaire de Sterling Holdings, vous avez autorisé le transfert de deux cents millions d’euros au groupuscule paramilitaire des Vipères Noires. Vous avez financé une tentative de régicide.

— C’est faux ! hurla Sterling, la bave aux lèvres. C’est une machination ! Vous n’avez aucune preuve !

— Aucune preuve ? répéta Lorenzo avec un sourire glacial. Votre propre directeur financier a retourné sa veste il y a six mois, en échange d’une protection judiciaire. Nous avons les relevés bancaires, les courriels cryptés, les ordres de virement signés de votre main.

Sterling vacilla, comme frappé en pleine poitrine.

Mais Lorenzo n’en avait pas fini. Il tourna la page, et son regard se posa sur Ferdinand de Castelmore, l’héritier arrogant qui m’avait traitée de moins-que-rien une heure plus tôt.

— Ferdinand de Castelmore, Castelmore Capital. Votre fonds spéculatif a blanchi l’argent du cartel à travers vos comptes aux Bermudes. En échange, vous aviez obtenu la promesse d’une participation de trente pour cent dans les mines de lithium de Castille, à condition que le Roi et moi-même soyons morts.

Ferdinand tenta de se lever, mais ses jambes le lâchèrent. Il s’effondra sur sa chaise, le visage crayeux.

— C’est une erreur… balbutia-t-il. Je ne savais pas… je n’ai jamais…

— Vous saviez tout, coupa Lorenzo. Vous étiez même impatient. Dans un mail daté du 3 février, vous vous réjouissiez que « le vieux » soit bientôt « hors d’état de nuire », et vous demandiez si l’empoisonnement ne pouvait pas être « accéléré ».

Un hoquet d’horreur parcourut la salle. Béatrice de Kensington plaqua une main sur sa bouche, les larmes aux yeux. Lady Éléonore se tenait raide comme un cadavre, ses doigts crispés sur sa coupe de champagne intacte.

Lorenzo referma le dossier. Il marqua une pause, puis pivota vers moi. L’espace d’un instant, son masque de roi inflexible se fissura, laissant passer quelque chose de profond, de douloureux.

— Mais le complot contre ma famille n’est qu’une moitié de leurs crimes, dit-il plus bas, presque intime. L’autre moitié, Adélaïde, c’est contre toi qu’ils l’ont commise.

Je clignai des yeux, le cerveau en alerte. Contre moi ?

— Il y a quinze ans, les journaux se sont régalés de la chute de la famille Moreau. Un empire commercial bâti en trois générations, réduit à néant en six mois. Votre grand-père, Étienne Moreau, aurait fait de mauvais investissements. Il serait mort de stress et de honte. Voilà ce qu’on a raconté.

Les battements de mon cœur s’accélérèrent dangereusement. Mon grand-père… je me souvenais de lui comme d’un homme doux, brisé, qui me lisait des poèmes avant de s’éteindre dans un lit d’hôpital froid.

— C’est un mensonge, lâcha Lorenzo.

Il se tourna vers Lord Sterling, puis vers Lady Éléonore, dont le visage vira au gris souris.

— Lord Sterling, associé à Ferdinand de Castelmore père, et avec la complicité active de Lady Éléonore de Kensington, a orchestré une OPA hostile, illégale, contre Moreau Industries. Ils ont falsifié des documents, soudoyé des juges, et vidé les comptes de la famille. Ils ont volé l’héritage des Moreau dans le seul but d’éliminer un concurrent et de s’approprier leurs brevets textiles.

Je me levai. Mes jambes tremblaient.

— Vous… vous êtes en train de dire que notre ruine, la mort de mon grand-père… ce n’était pas un accident ?

— Non, répondit Lorenzo, la voix lourde de colère contenue. C’était un meurtre économique. Ils vous ont tout pris, puis ils ont eu l’audace de vous inviter ici pour vous humilier.

Je fixai Lady Éléonore, cette femme qui m’avait traitée de clocharde, qui avait ri de ma robe. Elle détourna le regard, ses lèvres minces serrées sur un secret honteux.

— Ce n’est pas possible… murmurai-je.

— Nous avons les preuves, Adélaïde. Tous les documents, les transactions, les comptes rendus de leurs réunions secrètes. Le parquet financier de Lyon a ouvert une enquête il y a deux mois, sur la base des informations que mes services leur ont transmises.

Lady Éléonore poussa un cri étranglé. Elle se leva brusquement, renversant sa chaise.

— C’est une cabale ! C’est une machination orchestrée par cette fille pour se venger ! Elle n’a aucune preuve, ce ne sont que des…

— Taisez-vous ! tonna Lorenzo.

Le mot claqua comme un coup de fouet. Lady Éléonore se rétracta, le souffle coupé.

— Vous avez dépouillé une famille entière de son avenir, gronda le Prince. Vous avez poussé un vieil homme à la tombe. Et ce soir, vous avez tenté de broyer la dernière héritière des Moreau sous vos talons, devant toute la haute société lyonnaise. Vous avez insulté sa robe, qui est un symbole d’alliance entre nos deux maisons. Vous avez réclamé qu’on la jette à la rue comme une malpropre.

Il fit un signe. Le Capitaine Montclair aboya un ordre. Les agents de la Police Judiciaire s’avancèrent vers la table des Kensington.

— Lady Éléonore de Kensington, vous êtes en état d’arrestation pour complicité de fraude massive, faux en écriture, et association de malfaiteurs.

Béatrice hurla, s’agrippant au bras de sa mère. Les policiers séparèrent les deux femmes avec une efficacité glacée.

— Maman ! Maman, non !

Lady Éléonore fut menottée sous les yeux de l’assemblée médusée. La femme qui régentait la haute société lyonnaise depuis vingt ans, qui organisait les galas les plus prestigieux, qui humiliait les plus faibles pour le plaisir, s’effondra en sanglots, le mascara dégoulinant sur ses joues refaites.

Ferdinand de Castelmore fut arraché de sa chaise à son tour. Il se débattait comme un animal pris au piège.

— Lâchez-moi ! Vous n’avez pas le droit ! Mon père va vous écraser ! Vous allez tous le regretter !

Un agent le plaqua contre la table, menottes aux poignets. Il pleurait, lui aussi. L’héritier arrogant, le bourreau des pistes de ski et des soirées privées, n’était plus qu’une épave sanglotante.

Lord Sterling, le plus fier, le plus puissant, resta pétrifié. Il fixait Lorenzo, comme s’il cherchait une faille, une issue.

— Vous ne savez pas qui je suis, grinça-t-il. J’ai des amis au gouvernement. J’ai des juges, des ministres. Cette mascarade ne tiendra pas vingt-quatre heures.

Lorenzo s’approcha de lui, à le toucher.

— Vos amis, Lord Sterling, sont en train de brûler vos dossiers pour sauver leur propre peau. À l’heure où je vous parle, vos comptes sont gelés, vos avoirs saisis. Vous n’avez plus rien.

Lady Fiona, qui n’avait pas prononcé un mot, s’évanouit brusquement, s’effondrant sur le marbre dans un bruit de tissu froissé. Personne ne se précipita pour l’aider.

Sterling regarda sa femme inconsciente, puis le Prince, puis moi. Ses épaules s’affaissèrent. Il tendit les poignets sans un mot.

Les policiers l’emmenèrent, suivi de Ferdinand, de Lady Éléonore, et de quelques autres invités dont les noms furent appelés dans le calme sépulcral de la salle.

Quand les portes se refermèrent sur eux, un silence irréel s’abattit. Les convives qui restaient osaient à peine respirer.

Lorenzo revint vers moi. Il reprit ma main, la porta à ses lèvres, y déposa un baiser.

— Ce n’est pas fini, Adélaïde, murmura-t-il. Les biens de ta famille vont t’être restitués. Chaque euro volé, avec intérêts. Mais avant cela, j’ai quelque chose pour toi.

Il sortit de la poche intérieure de son smoking un petit écrin de velours noir, terni par les années. Il l’ouvrit.

À l’intérieur, brillant doucement sous la lumière du lustre, reposait un anneau en or massif, gravé d’un lion rugissant et d’un écu. La chevalière des Moreau. Celle que mon grand-père portait chaque jour, jusqu’à ce qu’il soit contraint de la vendre pour nous offrir un dernier mois de loyer.

Mes doigts tremblèrent en la saisissant.

— Comment… comment as-tu…

— Mes agents l’ont retrouvée dans le coffre de Lord Sterling, murmura Lorenzo. Il la gardait comme trophée.

Je glissai la chevalière à mon index. Elle était froide, lourde, parfaite. Les larmes que j’avais retenues toute la soirée roulèrent enfin sur mes joues.

PARTIE 3

Les larmes coulaient silencieusement sur mes joues tandis que je serrais la chevalière contre ma paume. Le métal froid se réchauffait lentement au contact de ma peau, comme si l’âme de mon grand-père reprenait vie à travers cet anneau. Lorenzo me regardait sans rien dire, respectant mon silence.

Autour de nous, la salle était encore figée dans un état de choc. Les convives qui n’avaient pas été arrêtés osaient à peine bouger. Certains pleuraient. D’autres fixaient le vide. Leurs regards avaient changé : ce n’était plus du mépris, mais de la peur. La peur que la Couronne de Castille ne s’en prenne à eux ensuite.

Lorenzo posa doucement la main sur mon épaule.

— Viens, me dit-il. Nous avons besoin de parler. Loin d’eux.

Il m’entraîna vers une petite porte latérale, derrière l’estrade. Le Capitaine Montclair nous emboîta le pas, mais Lorenzo l’arrêta d’un geste.

— Garde la salle, Capitaine. Que personne ne sorte.

— À vos ordres, Altesse.

Lorenzo me fit entrer dans un salon privé, une pièce plus intime aux murs tapissés de boiseries sombres et de miroirs anciens. Il referma la porte derrière nous. Le bruit de la fête, les sanglots étouffés, le cliquetis des menottes, tout disparut.

Nous étions seuls.

Il se tenait debout devant moi, le dos appuyé contre la porte. Dans cette lumière tamisée, il avait l’air épuisé. Les années de guerre secrète, de traques, de solitude, pesaient sur ses épaules malgré sa prestance royale.

— Adélaïde, je sais que tout va très vite, commença-t-il d’une voix basse. Mais il faut que tu comprennes quelque chose. Ce que tu as vu ce soir, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Je m’assis sur un canapé de velours, la chevalière toujours serrée dans ma main.

— Explique-moi.

Il s’approcha, s’agenouilla presque devant moi, prenant mes mains dans les siennes.

— Les Sterling, les Kensington, Castelmore, ce sont les exécutants. Les bras armés. Mais celui qui a commandité le vol de l’empire Moreau, celui qui a financé la tentative d’assassinat contre mon père, celui qui tire toutes les ficelles… il n’est pas dans cette salle.

Mon sang se glaça.

— Il y a quelqu’un au-dessus d’eux ?

— Oui. Quelqu’un de bien plus dangereux. Un homme qui opère dans l’ombre depuis trente ans. Nous l’appelons « le Baron ». Personne ne connaît son vrai nom, ni son visage. Il a construit un réseau tentaculaire de corruption qui s’étend de Paris à Dubaï, en passant par Genève. C’est lui qui a orchestré la chute des Moreau, parce que ton grand-père avait refusé de s’associer à ses trafics. Et c’est lui qui a payé les Vipères Noires pour assassiner mon père.

Je sentis un vertige me saisir.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il veut ?

— Le pouvoir absolu. Il veut contrôler les réserves de lithium de Castille, les brevets textiles des Moreau, et à terme, placer un homme à lui sur le trône. Mon père était un obstacle. Moi aussi. Et toi, Adélaïde, tu es devenue un obstacle à ton tour sans même le savoir.

Je frissonnai. Toute ma vie, j’avais cru que la misère était le fruit du hasard. En réalité, j’étais une cible depuis l’enfance.

— Pourquoi tu me racontes ça maintenant ?

Lorenzo plongea ses yeux dans les miens.

— Parce que le Baron est toujours libre. Et que ce soir, en te montrant à mes côtés, en annonçant la restitution des biens Moreau, nous avons allumé un phare dans la nuit. Il va réagir. Violemment.

— Alors je suis en danger ?

— Tu es en danger de mort, Adélaïde. C’est pour ça que je ne peux pas te laisser rentrer chez toi ce soir. Ni demain. Tu dois venir en Castille, avec moi, sous protection royale, le temps que nous mettions la main sur lui.

Je me levai brusquement, le souffle court.

— Tu veux dire… quitter Lyon ? Abandonner ma vie, mon atelier, tout ?

— Je sais ce que je te demande. C’est énorme. Et je ne t’y oblige pas. Mais si tu restes ici, seule, tu seras une proie facile. Mes agents ne pourront pas te protéger vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Je me tournai vers le miroir. Mon reflet me renvoyait l’image d’une femme que je ne reconnaissais plus. La robe émeraude, la chevalière à mon doigt, les traces de larmes sur mes joues. L’héritière des Moreau.

— J’ai passé ma vie à survivre, murmurai-je. Je ne sais pas faire autrement. Et maintenant tu me demandes de tout quitter pour un royaume que je ne connais pas, pour un homme que je n’ai pas vu depuis quatre ans.

Lorenzo s’approcha derrière moi. Son reflet apparut dans le miroir, près du mien.

— Je ne te demande pas de m’aimer, Adélaïde. Je te demande de rester en vie. L’amour, on verra plus tard. Si tu veux.

Son honnêteté me désarma. Il ne forçait rien. Il offrait.

Je me retournai vers lui.

— Et si j’accepte ? Qu’est-ce qui m’attend en Castille ?

— Un palais. Une sécurité absolue. Et la possibilité de reconstruire l’empire Moreau. Les comptes seront dégelés, les brevets restitués. Tu pourras choisir de reprendre l’entreprise familiale, ou de la vendre, ou de la confier à un directeur. Tu seras libre, Adélaïde. Riche, protégée, et libre.

Libre. Ce mot résonna en moi comme une cloche. Depuis la mort de mon grand-père, je n’avais jamais été libre. Juste enchaînée à la survie.

— Et toi, Lorenzo ? Qu’est-ce que tu y gagnes ?

Il hésita. Puis un sourire triste étira ses lèvres.

— Honnêtement ? La seule chose que j’ai toujours voulue. Te savoir en sécurité. Et peut-être… avoir une chance de rattraper ces quatre années perdues.

Un silence chargé d’émotion s’installa entre nous. Je sentais mon cœur battre fort. J’étais au bord d’un précipice, mais pour la première fois, je n’avais pas peur de sauter.

— J’accepte, dis-je dans un souffle.

Le visage de Lorenzo s’illumina d’un soulagement intense. Il prit mon visage entre ses mains, ses pouces effleurant mes pommettes.

— Merci, murmura-t-il.

Soudain, un coup frappé à la porte nous fit sursauter.

— Altesse, c’est le Capitaine Montclair. Urgence.

Lorenzo se raidit. Il ouvrit la porte. Le visage du Capitaine était grave, plus encore qu’à son habitude.

— Qu’y a-t-il ?

— Nous avons intercepté un message crypté. Le Baron sait que Mademoiselle Moreau est avec vous. Il a déjà envoyé une équipe à Lyon. Ils seront là dans moins d’une heure.

PARTIE 4

Le Capitaine Montclair referma la porte du salon privé derrière lui. Son visage était plus sombre que jamais.

— Une équipe ? répéta Lorenzo. Combien d’hommes ?

— Nous n’avons pas pu confirmer l’effectif exact, Altesse. Entre six et dix mercenaires, probablement d’anciens membres des forces spéciales. Ils se déplacent rapidement. Leur point d’entrée serait le sous-sol du Palais, par les tunnels de maintenance.

Je sentis un froid glacial m’envahir. Le Palais de la Bourse, que je croyais impénétrable avec ses gardes et ses barrières, était en réalité une souricière.

Lorenzo se tourna vers moi, les mâchoires crispées.

— Adélaïde, écoute-moi. Nous allons te sortir d’ici. Le Palais dispose d’un passage souterrain que seuls les services de sécurité connaissent. Il débouche place des Terreaux. Le Capitaine va t’y conduire avec une escorte.

— Et toi ? demandai-je, la gorge serrée.

— Je reste ici. Il faut que je coordonne l’évacuation des invités restants, et que je m’assure que la menace soit neutralisée. Si le Baron a envoyé une équipe, c’est pour nous tuer tous les deux. Si je pars avec toi, ils nous traqueront sans relâche. Si je reste, je peux les retenir.

— C’est du suicide !

— C’est mon devoir, Adélaïde. Envers mon peuple, envers mon père, et envers toi.

Il posa ses mains sur mes épaules. Son regard était intense, presque fiévreux.

— Tu es l’héritière des Moreau. La dernière. Si je ne survis pas, promets-moi de reconstruire ton héritage. De continuer ce que ton grand-père avait commencé. Un empire bâti sur l’honneur, pas sur la corruption.

Les larmes me montèrent aux yeux. Je refusais de pleurer. Pas maintenant.

— Je ne te laisserai pas te sacrifier pour moi, Lorenzo. Pas après avoir attendu quatre ans pour te retrouver.

Je me tournai vers le Capitaine Montclair.

— Donnez-moi une arme.

Le Capitaine haussa un sourcil, interloqué.

— Mademoiselle, avec tout le respect…

— Mon grand-père était un ancien officier de réserve. Il m’a appris à tirer quand j’avais douze ans. Je ne serai pas un poids mort. Donnez-moi de quoi me défendre.

Montclair hésita, jeta un regard à Lorenzo. Le Prince, après un instant de silence, hocha la tête. Le Capitaine détacha un petit pistolet semi-automatique de sa ceinture et me le tendit, crosse la première.

— Sécurité enclenchée. Quinze balles. Faites-en bon usage.

Je saisis l’arme, la pesant dans ma main. Le contact de l’acier était glacial. Mon cœur cognait, mais ma main était stable.

— Bien, reprit Lorenzo. Maintenant, partons. Capitaine, donnez l’ordre d’évacuer le Palais par le passage souterrain. Priorité absolue aux civils. Les soldats de la Garde tiendront le périmètre.

— À vos ordres, Altesse.

Le Capitaine ouvrit la porte du salon. Le couloir était silencieux, vide. Trop silencieux. Nous nous engageâmes à sa suite, Lorenzo à ma droite, l’arme au poing. Les semelles de nos chaussures claquaient sur le marbre. Chaque bruit me semblait amplifié.

Soudain, une détonation déchira l’air.

Elle provenait du hall principal. Des cris retentirent, suivis de rafales d’armes automatiques. La Garde Royale ripostait.

— Ils ont percé le périmètre ! hurla Montclair dans son talkie-walkie. Toutes les unités, repli vers le hall ! Protégez les civils !

— Vite, par ici ! ordonna Lorenzo en m’entraînant vers un escalier de service.

Nous descendîmes les marches quatre à quatre. L’escalier était étroit, la lumière vacillante. En bas, un couloir voûté conduisait vers une lourde porte en acier. Le passage souterrain.

Montclair tapa un code sur un boîtier électronique. La porte se déverrouilla avec un sifflement hydraulique.

— Mademoiselle, c’est ici. Suivez ce tunnel sur trois cents mètres. Il débouche dans les caves d’un immeuble de la place des Terreaux. Une voiture blindée vous y attendra.

Je me tournai vers Lorenzo.

— Viens avec nous.

— Je te rejoindrai dès que la situation sera sous contrôle. Je te le promets.

Un vacarme métallique retentit dans l’escalier derrière nous. Des pas lourds, des voix gutturales. L’équipe de mercenaires avait trouvé notre trace.

— Ils arrivent ! cria Montclair. Altesse, partez avec elle ! Je vais les retenir !

— Hors de question, répliqua Lorenzo. Je ne laisserai aucun de mes hommes derrière.

— Alors nous nous battons tous ensemble, dis-je en relevant mon arme.

Les trois premiers mercenaires apparurent en haut de l’escalier. C’étaient des hommes en tenue noire, cagoulés, lourdement armés. L’un d’eux leva son fusil d’assaut.

— Couchez-vous ! hurla Montclair.

Une rafale crépita. Les balles ricochèrent sur les murs de pierre. Lorenzo me plaqua au sol, me couvrant de son corps. Montclair riposta, vidant son chargeur en direction de l’escalier. Un mercenaire s’écroula dans un cri rauque.

— Bougez ! cria le Capitaine. Je couvre votre fuite !

Lorenzo me tira par le bras, m’entraînant vers le tunnel. Le passage souterrain était sombre, humide, éclairé seulement par des veilleuses rouges de sécurité. Nous courions dans le boyau étroit, nos respirations haletantes résonnant contre la voûte.

Derrière nous, les coups de feu redoublaient. J’entendis Montclair grogner de douleur, puis un cri. Mon sang se glaça.

— Capitaine ! hurla Lorenzo en s’arrêtant net.

— Ne t’arrête pas ! cria une voix lointaine. Protège-la !

Lorenzo serra les dents. Je vis la douleur dans ses yeux, mais il reprit sa course, me poussant devant lui.

Nous atteignîmes enfin la sortie. Une échelle métallique menait à une trappe. Lorenzo la poussa, et l’air frais de la nuit lyonnaise s’engouffra dans le tunnel. Il me hissa à l’extérieur.

Nous étions dans une cave d’immeuble, place des Terreaux. La voiture blindée était là, moteur allumé, un chauffeur de la Garde au volant.

— Montez ! cria le chauffeur.

Lorenzo referma la trappe et m’aida à monter dans le véhicule. Les portières claquèrent. Les pneus crissèrent sur le pavé.

Par la vitre arrière, je vis des ombres émerger de la trappe que nous venions de quitter. Les mercenaires. Ils levèrent leurs armes.

— Baissez-vous ! hurla Lorenzo.

Des impacts de balles criblèrent la carrosserie blindée. Le chauffeur accéléra, prenant un virage brutal dans les rues étroites de Lyon. Nous étions vivants. Pour combien de temps ?

PARTIE 5

La voiture blindée traversait les rues désertes de Lyon à une vitesse folle. Derrière nous, les coups de feu s’étaient tus, remplacés par le crissement des pneus et le martèlement de mon cœur contre mes côtes. Recroquevillée sur la banquette, je serrais toujours le pistolet que le Capitaine m’avait confié.

Lorenzo, à côté de moi, fixait la vitre arrière, le visage tendu. Ses mains tremblaient légèrement. Pas de peur. De rage.

— Montclair… murmura-t-il.

— C’était un soldat courageux, dit le chauffeur d’une voix grave. Il savait ce qu’il faisait, Altesse.

— Silence, ordonna Lorenzo. Pas maintenant.

Le silence retomba, lourd, oppressant. Je posai ma main sur la sienne. Il tressaillit, puis entrelaça ses doigts aux miens. Aucun mot n’était nécessaire.

Nous roulâmes une vingtaine de minutes avant d’atteindre une propriété isolée sur les hauteurs de Fourvière. Une villa discrète, entourée de cyprès, protégée par des grilles en fer forgé. Le repaire secret de la Garde. Le chauffeur coupa le moteur.

— C’est ici. Des agents vous attendent à l’intérieur.

Lorenzo m’aida à descendre. L’air de la nuit était frais, chargé d’une odeur de terre mouillée. Je grelottais encore dans ma robe verte, mais la chevalière à mon doigt me rappelait qui j’étais.

Un agent en civil nous fit entrer dans un salon sobre, aux murs tapissés de dossiers et d’écrans de contrôle. Assis dans un fauteuil, un homme en costume gris nous attendait. Il se leva à notre arrivée.

— Altesse, Mademoiselle Moreau. Je suis le Commissaire Fabre, Parquet Financier. Le Capitaine Montclair est vivant. Blessé, mais stabilisé. Il a été transporté à l’hôpital Édouard-Herriot sous bonne garde.

Je poussai un soupir de soulagement. Lorenzo ferma les yeux un bref instant.

— Et les mercenaires ? demanda-t-il.

— Neutralisés ou en fuite. La Police Judiciaire ratisse le quartier. Mais ce n’est pas le plus important.

Le Commissaire tendit une tablette à Lorenzo. Sur l’écran s’affichait une photo satellite, une villa de luxe non loin de Genève.

— Grâce aux aveux de Sterling et aux documents saisis au Palais, nous avons localisé le Baron. Une équipe d’intervention suisse a été prévenue il y a une heure. Ils ont donné l’assaut il y a vingt minutes.

— Et ? demanda Lorenzo, fébrile.

— Ils l’ont arrêté. Vivant.

Lorenzo resta figé un instant. Puis il lâcha un long souffle, comme s’il retenait sa respiration depuis quatre ans. Il se tourna vers moi, une lueur nouvelle dans le regard.

— C’est fini, Adélaïde. Vraiment fini.

Je me levai, les jambes encore tremblantes. Je regardai la photo de l’homme qui avait détruit ma famille, qui avait tenté de me faire tuer deux heures plus tôt. Un homme aux cheveux gris, visage banal, costume impeccable. Le mal ordinaire.

— Qu’est-ce qu’il va lui arriver ? demandai-je.

— Il sera jugé pour tentative d’assassinat sur chef d’État, fraude, association de malfaiteurs, et bien d’autres chefs d’accusation, répondit Fabre. Il finira ses jours en prison. Quant à vos biens, Mademoiselle Moreau, le gel des avoirs a déjà commencé. D’ici quelques jours, vous récupérerez l’intégralité de l’héritage familial.

Un héritage. Ce mot m’avait toujours paru vide, abstrait. Une légende que ma mère me racontait le soir. Là, il devenait réel. Brutalement réel.

Le Commissaire s’éclipsa discrètement, nous laissant seuls. Lorenzo s’approcha de la fenêtre, contemplant la ville qui scintillait en contrebas. Lyon, avec ses toits rouges et ses ruelles secrètes, la ville où j’avais grandi, souffert, survécu.

— Je t’ai dit tout à l’heure que tu serais libre, murmura-t-il. C’est vrai. Tu es riche désormais. Tu peux aller où tu veux, faire ce que tu veux.

Il se retourna, ses yeux plongés dans les miens.

— Mais si tu restes avec moi, je passerai le reste de ma vie à te rendre heureuse. Je te le promets.

Je m’avançai vers lui, posai ma main sur sa joue.

— Tu m’as sauvé la vie, Lorenzo. Tu m’as rendu mon nom, mon histoire, ma dignité. Ce n’est pas ta richesse qui m’importe. Ni ton trône. C’est toi.

Il sourit, un sourire fatigué mais sincère, le même que celui du garçon timide de la bibliothèque.

— Alors viens en Castille avec moi. Pas comme une invitée. Pas comme une protégée. Viens comme la femme que j’aime. Comme la future Reine, si tu veux bien de ce rôle.

Je ne répondis pas tout de suite. Je pensai à mon grand-père, à sa chevalière que je portais désormais. Il avait tout perdu par loyauté. Il aurait voulu que je reconstruise, que je relève la tête.

— J’accepte, Lorenzo. Mais à une condition.

— Laquelle ?

— L’empire Moreau ne sera pas seulement reconstruit pour l’argent. Il servira à aider ceux qui, comme moi, ont tout perdu à cause de l’injustice. Nous créerons une fondation, ici, à Lyon. Pour les familles ruinées, pour les petits commerçants écrasés par plus puissants qu’eux.

Lorenzo hocha la tête, l’admiration dans les yeux.

— C’est une promesse que je t’aiderai à tenir.

Il se pencha, et déposa un baiser sur mon front. Un baiser tendre, respectueux, chargé de tout ce que nous n’avions pas pu nous dire pendant quatre ans.

L’aube commençait à poindre sur Lyon quand nous sortîmes de la villa. La ville s’éveillait doucement, les premiers tramways glissaient dans les rues, les boulangeries allumaient leurs fournils. La vie reprenait son cours.

Un convoi officiel nous attendait, escorté par les soldats de la Garde. Avant de monter dans la voiture, je me retournai pour jeter un dernier regard à ma ville natale. J’y avais connu la faim, le froid, l’humiliation. Mais j’y avais aussi découvert l’amour, et ma propre force.

Le vent fit frémir l’ourlet de ma robe verte, la Vionnet de 1926, désormais célèbre dans le monde entier. Elle avait traversé les âges et les drames. Elle était mon armure de soie.

Lorenzo me tendit la main.

— Tu es prête ?

— Je suis prête.

Je montai dans la voiture. La portière se referma avec un bruit sourd, définitif. Le convoi s’ébranla vers l’aéroport, vers un royaume, vers une nouvelle vie.

Je regardai la chevalière à mon doigt, puis le profil de l’homme que j’aimais. Je souris.

L’héritière des Moreau était enfin rentrée chez elle.

FIN.