PARTIE 1

Je m’appelle Marguerite Vidal. Margot pour ceux qui m’aiment, et ils ne sont pas nombreux. J’ai trente-quatre ans, des hanches larges comme les portes des remparts d’Aigues-Mortes, et un caractère que ma pauvre mère appelait « trempé dans le vinaigre des saints ». Elle est morte il y a six ans, Maman. Emportée par une fièvre de cheval que le médecin des Saintes-Maries n’a jamais su expliquer. Depuis, je vis seule dans la cabane qu’elle m’a laissée, au bord des marais, là où les flamants roses viennent se poser à l’aube et où les taureaux Camargue regardent passer les filles sans homme avec des yeux noirs pleins d’indifférence.

Ce matin-là, le mistral était tombé. Un silence lourd couvrait la plaine, un de ces silences qui vous collent à la peau comme une chemise humide. J’avais enfilé ma vieille robe à fleurs, celle qui serre un peu trop à la taille mais que Maman aimait parce qu’elle venait de sa propre armoire. J’avais mis son collier en or aussi — un petit médaillon ovale avec une mèche de ses cheveux tressée dedans, la seule chose de valeur que je possédais sur cette terre. Je l’avais toujours porté, même pour laver le linge. Surtout pour laver le linge.

Je suis descendue au lavoir du village à sept heures, comme tous les samedis. Le bassin est vieux, en pierre de Beaucaire, usé par cent ans de lessives et de commérages. Il y avait déjà du monde. Il y a toujours du monde le samedi. La veuve Martinez frottait ses draps en parlant fort du prix du pain. La petite Anaïs, seize ans et déjà promise au fils du boulanger, ringait ses jupons en baissant les yeux.

Et puis il y avait Colin.

Colin Baussan. Trente-six ans, propriétaire du domaine de la Tour du Valat, trois cents hectares de rizières et de pâturages. Un homme que j’avais failli épouser il y a huit ans, quand j’étais encore assez naïve pour croire que l’amour pesait plus lourd que les apparences. Il était beau, Colin. Il est toujours beau. Grand, brun, les épaules larges sous sa chemise blanche, ce genre d’homme qui entre dans une pièce et la remplit tout entière sans même ouvrir la bouche. Il s’appuyait contre le mur du lavoir avec deux de ses gardians — Bastien et le jeune Lucas — et il fumait. Il m’a vue arriver. Il a soufflé sa fumée lentement, comme un dragon paresseux, et il a souri.

« Tiens, la baleine qui vient respirer. »

La veuve Martinez a gloussé. Anaïs a baissé les yeux plus fort. Moi, j’ai serré mon panier de linge contre ma poitrine. J’ai senti le médaillon de Maman contre ma peau, chaud du soleil déjà haut. Je n’ai rien dit. J’ai posé mon panier sur la pierre mouillée. J’ai sorti le drap. J’ai commencé à frotter.

« Elle fait la sourde, reprit Colin à ses acolytes. C’est peut-être la graisse qui bouche les oreilles ? »

Bastien a rigolé. Un rire gras, forcé, le rire d’un type qui doit son salaire à celui qu’il flatte. Lucas, lui, n’a pas ri. J’ai vu ses mains se crisper sur sa ceinture. Seize ans, Lucas. Un gamin. Le fils de la postière. Il ne savait pas encore quel genre d’homme il voulait être, et ça se voyait dans sa manière de tenir son menton, trop haut pour être honnête.

« Monsieur Baussan, j’ai dit sans me retourner, vous avez assez de terres pour vous occuper, non ? Laissez-moi laver mon linge en paix. »

Il a décollé son épaule du mur. Il s’est approché. J’ai senti son ombre sur ma nuque avant de sentir son odeur — tabac brun, sueur de cheval, eau de Cologne bon marché. « Margot, Margot… T’as toujours été susceptible. C’est ce que j’aimais chez toi, tu sais ? Cette façon que t’avais de prendre la mouche pour un rien. »

Je me suis retournée. Je lui ai fait face. « Vous ne m’aimiez pas, Colin. Vous aimiez l’idée d’avoir une femme qui vous devait tout. Et quand vous avez compris que je devrais rien à personne, vous avez filé. »

Son sourire s’est figé. Une seconde seulement. Puis il est revenu, plus mince, plus tranchant. « Tu parles de la bague ? Vieux souvenir, Margot. Faut tourner la page. »

« Tourner la page ? Vous m’avez laissée devant l’autel. En robe de mariée. Avec tout le village qui regardait. Ma mère était au premier rang, Colin. Elle a pleuré pendant trois jours. »

Il a eu un geste vague de la main, comme on chasse une mouche. « Ta mère était une brave femme. Dommage qu’elle t’ait pas appris à manger moins de fougasse. »

Le sang m’est monté aux joues. J’ai lâché le drap. Je me suis levée. Je suis grande, presque autant que lui, et épaisse — oui, épaisse, je n’ai jamais eu peur des mots. « Rentrez chez vous, Colin. Allez compter vos taureaux. »

« Et si je veux rester ici ? C’est un lavoir public. J’ai le droit. »

« Vous lavez pas de linge. »

« Je lave ma conscience. »

Bastien a ricané. La veuve Martinez rinçait son drap sans nous regarder, mais ses oreilles étaient rouges. Tout le monde écoutait. Tout le monde écoute toujours.

Colin a fait un pas de plus. Il était tout près maintenant, trop près. Il a tendu la main. J’ai cru qu’il allait toucher mon épaule, mais non — ses doigts ont attrapé la chaîne du médaillon de Maman. Il a tiré doucement. Le fermoir a cédé — ou peut-être qu’il l’a cassé. Je ne sais pas. Je sais seulement que j’ai senti la brûlure de la chaîne sur ma nuque, et puis le vide.

Il tenait le médaillon entre le pouce et l’index. Il le faisait tourner dans la lumière du matin. « Jolie petite chose, murmura-t-il. C’est de l’or ? »

« Rendez-le-moi. »

« Combien ça vaut à ton avis, Bastien ? »

« Sais pas, patron. Deux cents euros ? Peut-être plus. »

« Deux cents euros autour du cou d’une femme qui mange des pâtes tous les soirs parce qu’elle peut pas se payer de la viande. » Il a glissé le médaillon dans la poche de sa veste. « Ta mère serait pas d’accord, Margot. Elle voudrait que tu manges mieux. »

« Colin, rendez-moi ça. C’est tout ce qui me reste d’elle. »

Il a incliné la tête, comme un chien qui entend un sifflet lointain. « Tu sais quoi ? Je vais te faire une proposition. Une proposition d’homme d’affaires. Tu vois les Saintes-Maries, Margot ? Tu vois ce village ? C’est chez moi. Ma famille est ici depuis cent cinquante ans. On a construit la moitié des maisons de la rue principale. On a donné la cloche à l’église. Alors voilà ma proposition : tu quittes le pays. Tu prends tes affaires. Tu montes dans le bus pour Nîmes, pour Montpellier, pour où tu veux. Et tu reviens pas. »

Je le regardais. Mes mains tremblaient, mais ma voix, non — ma voix ne tremblait pas. « Et si je refuse ? »

« Si tu refuses ? » Il a souri. Un vrai sourire. Presque triste. « Si tu refuses, Margot, je vais faire de ta vie un enfer plus grand que celui que tu vis déjà. T’as pas d’argent. T’as pas d’amis. T’as personne. Tu crois que le maire va prendre ton parti ? Le curé ? Le médecin ? Tout le monde me doit quelque chose dans ce village. Tout le monde. Toi, tu leur dois rien, et c’est bien ça le problème. T’es une note de bas de page, Margot. Une petite tache sur le registre paroissial. Disparais. »

Il s’est tourné vers les gardians. « Allez, on rentre. Les bêtes attendent. »

Bastien a craché dans l’eau du lavoir. Lucas a levé les yeux vers moi une demi-seconde — j’y ai vu quelque chose qui ressemblait à de la honte — puis il a suivi les autres. Ils sont remontés sur leurs chevaux blancs, ces grands chevaux de Camargue qu’on appelle les gris, et ils sont partis au petit trot sur le chemin de terre qui longe les marais.

Je suis restée debout, ma robe à fleurs collée aux cuisses par l’humidité du lavoir, ma main posée à l’endroit où le médaillon ne reposait plus. La veuve Martinez a plié son linge en silence. Anaïs rinçait le même jupon depuis cinq minutes, les yeux pleins d’eau. Personne n’a rien dit. Personne ne dit jamais rien.

C’est à ce moment-là que quelque chose s’est brisé en moi. Ou plutôt — quelque chose s’est mis en place. Comme une porte qu’on ferme, ou une fenêtre qu’on ouvre. J’ai regardé le chemin où la poussière soulevée par les chevaux retombait lentement sur les herbes jaunes, et je me suis souvenue des mots de ma mère, la veille de sa mort. Elle m’avait prise par la main, une main déjà froide, déjà ailleurs, et elle m’avait dit : « Margot, ma fille, on n’hérite pas de la fierté. On la gagne. »

J’ai ramassé mon linge mouillé. Je l’ai remis dans le panier. J’ai salué personne. J’ai marché jusqu’à l’arrêt de bus, sur la place du village, devant le café de la Marine où les vieux jouent aux cartes en buvant du pastis. Le car de neuf heures quarante-cinq pour Arles était à quai. Je suis montée dedans. J’ai payé mon ticket avec les pièces qui me restaient au fond de ma poche.

Je me suis assise au fond. Le car est parti dans un bruit de ferraille, et j’ai regardé les Saintes-Maries disparaître derrière la vitre sale — la tour de l’église, les toits de tuiles rouges, les marais salants qui scintillaient sous le soleil déjà blanc. J’avais laissé mon panier de linge sur le banc de l’arrêt. Je n’en avais plus besoin.

Le car m’a déposée à Arles, devant la gare. J’ai pris un billet pour Nîmes avec les derniers billets froissés de mon porte-monnaie. À Nîmes, je me suis assise sur un banc de l’avenue Feuchères, en face des arènes, et j’ai réfléchi. Qu’est-ce qu’on fait quand on a trente-quatre ans, pas de diplôme, pas d’économies, un corps que tout le monde trouve trop gros, et une rage qui vous dévore le ventre depuis huit ans ?

On trouve du travail. Ou on crève. J’ai choisi de ne pas crever.

Le lendemain matin, je me suis levée à cinq heures. J’ai marché jusqu’aux halles de Nîmes. J’ai demandé au premier commerçant que j’ai vu — un poissonnier aux mains rouges et au regard fatigué — s’il avait besoin d’aide. Il m’a regardée des pieds à la tête. J’ai soutenu son regard. « Je soulève plus lourd que vous, monsieur. Et je me plains moins. »

Il a ri. Il s’appelait Michel. Il m’a prise à l’essai. Trois semaines, j’ai chargé des caisses de dorade et de loup de mer avant l’aube. Je dormais dans un foyer de la Croix-Rouge, une chambre de quatre lits avec des femmes qui parlaient des langues que je comprenais pas. Le soir, je m’asseyais sur le rebord du lit, j’ouvrais ma main vide, et je fixais l’endroit où le médaillon aurait dû se trouver. Je ne pleurais pas. Je ne sais plus pleurer depuis l’enterrement de Maman. Mais je pensais. Je pensais à Colin Baussan, à son sourire, à ses doigts sur ma chaîne. Je pensais aux mots de ma mère. Je pensais aux chevaux blancs qui galopaient vers les marais, et au gamin de seize ans qui n’avait pas ri.

Et puis, un jeudi soir, en rentrant du travail, j’ai croisé un type sur le boulevard Gambetta. La cinquantaine, des bottes de cuir, un chapeau de feutre à large bord. Un gardian. Pas de chez moi — un de ces hommes qui travaillent les taureaux dans les manades autour d’Aigues-Mortes. Il mangeait un sandwich sur un muret, et il portait à la ceinture une cocarde en tissu rouge, le trophée des ferias.

Je me suis arrêtée devant lui. « Monsieur ? »

Il a levé les yeux. « Oui ? »

« Vous connaissez le Domaine de la Tour du Valat ? »

Il a mâché lentement. « Le domaine à Baussan ? Bien sûr. Tout le monde connaît. »

« Est-ce qu’ils cherchent du monde ? »

Il m’a regardée comme un chien regarde un os trop gros pour lui — avec curiosité, méfiance, un début d’amusement. « Du monde pour quoi faire ? »

« Pour travailler. Les bêtes. Les clôtures. N’importe quoi. »

« Vous êtes de la région ? »

« Des Saintes-Maries. »

Il a posé son sandwich. Il a plissé les yeux. « Baussan a mauvaise réputation. Il paye mal, il traite le monde pire. Vous savez ça ? »

« Je sais. »

Il a hoché la tête lentement. Il a sorti un stylo de sa poche intérieure. Il a écrit un nom et un numéro sur une serviette en papier. « Appelez ce type. Il s’appelle Jacques Roussel. Il est chef de manade au Grand Travers, de l’autre côté du Vaccarès. C’est pas chez Baussan, mais c’est juste à côté. Il a perdu son bouvier la semaine dernière — le gars s’est fait encorner par un taureau de trois ans. Roussel cherche quelqu’un pour le remplacer. Dites-lui que vous venez de la part de Serge, le gardian du Salin de Badon. »

J’ai pris la serviette. Ma main ne tremblait pas. « Merci, Serge. »

« Me remerciez pas tout de suite. » Il a repris son sandwich. « Roussel est pas commode. Et si vous lui dites que vous connaissez Baussan, il vous jettera dehors. »

« Pourquoi ? »

Il a mâché. Il a regardé le ciel rose au-dessus du clocher de Saint-Paul. « Parce que Baussan a tué sa femme, y a deux ans. Pas directement. Pas avec ses mains. Mais sa femme est morte à cause de lui. Alors soyez prudente. »

J’ai rangé la serviette dans ma poche, à l’endroit où le médaillon ne reposait plus. « Je suis toujours prudente, Serge. »

J’ai tourné les talons. J’ai marché vers la cabine téléphonique au coin de la rue. Le combiné était froid. J’ai composé le numéro. Ça a sonné six fois. Puis une voix d’homme, grave et lasse comme un marais en été, a répondu : « Roussel. »

« Monsieur Roussel ? Je m’appelle Marguerite Vidal. On m’a dit que vous cherchiez un bouvier. »

Un silence. Un long silence, plein de grésillements. Et puis : « Qui vous a parlé de moi ? »

« Serge, du Salin de Badon. »

Un autre silence. Puis un soupir. « Vous avez de l’expérience ? »

« Avec les chevaux, oui. Avec les taureaux, j’apprendrai. »

« Vous êtes costaude ? »

J’ai presque souri. « On me le dit assez, monsieur. Oui, je suis costaude. »

« Où vous êtes ? »

« Nîmes. »

« Y a un car demain matin à sept heures pour Gallician. Prenez-le. Descendez au terminus. Quelqu’un viendra vous chercher. »

La ligne a coupé. J’ai raccroché. Je suis restée là, dans la cabine vitrée, avec la serviette de Serge froissée dans ma main gauche et ma main droite posée sur ma gorge nue. Le vent s’était levé dehors, un vent du nord qui sentait la pierre sèche et la garrigue. J’ai regardé mon reflet dans la vitre — une femme de trente-quatre ans, grande, large, les cheveux châtains noués en chignon lâche, la peau tannée par le soleil de Camargue, les yeux fatigués mais pas vaincus. Pas encore vaincus.

« Maman, j’ai murmuré. Je vais le récupérer. Ton médaillon. Je sais pas comment, mais je vais le récupérer. »

Et puis j’ai poussé la porte de la cabine. J’ai marché jusqu’au foyer de la Croix-Rouge. J’ai préparé mon sac — un vieux sac à dos en toile, deux robes, une veste en laine, une barre de savon. Mes derniers sous. Le car pour Gallician partait à sept heures. J’avais rendez-vous avec un homme qui ne m’aimerait peut-être pas, sur des terres qui n’étaient pas les miennes, pour un travail que je ne savais pas faire. Mais j’avais un nom à venger et un collier à reprendre, et ça, ça suffisait pour une nuit.

Au matin, le car était presque vide. Je me suis assise au fond, comme d’habitude. Les grandes plaines de Camargue défilaient derrière la vitre — des étangs couleur d’étain, des troupeaux de taureaux noirs couchés dans l’herbe rase, des hérons cendrés qui décollaient lourdement vers le sud. Le soleil montait, blanc et dur. J’appuyais mon front contre la vitre froide, et je pensais à cette phrase que ma mère répétait quand j’étais petite, quand je rentrais de l’école avec des bleus sur les bras et des injures dans les oreilles : « Margot, les gens te verront toujours comme ils veulent te voir. L’important, c’est comment tu te vois toi-même. »

Le car a ralenti. Gallician. Un hameau de trois rues et un clocher, posé au bord des canaux. Je suis descendue. L’air sentait la terre mouillée et le bétail. Un homme attendait sur le quai, adossé à une vieille Renault poussiéreuse. La cinquantaine, comme Serge. Moustache grise, chapeau de toile, mains calleuses croisées sur sa ceinture. Il m’a regardée approcher. J’ai soutenu son regard.

« C’est vous, la Vidal ? »

« C’est moi. »

Il a craché par terre. Il a hoché la tête. « Montez. Roussel vous attend. »

Et je suis montée.

PARTIE 2

La vieille Renault a tourné le dos au clocher de Gallician et s’est enfoncée dans les marais par une piste de terre que je ne connaissais pas. Les roues soulevaient une poudre blanche, du sel et du calcaire, qui venait se coller sur la vitre comme un linceul. L’homme à la moustache grise ne parlait pas. Il conduisait avec les deux mains sur le volant, les yeux plissés contre le soleil qui frappait le pare-brise de face, et il mâchonnait un brin d’herbe qu’il avait cueilli en m’attendant. Je n’ai pas cherché à faire la conversation. Les mots, quand on arrive chez les gens, ont un poids qu’on ne mesure pas tout de suite. Mieux vaut les garder.

Après vingt minutes de chaos, la piste a longé un étang si vaste qu’on ne voyait pas l’autre rive, juste une ligne grise de salicornes et le miroitement de l’eau sous le vent. L’homme a ôté le brin d’herbe de sa bouche, l’a jeté par la fenêtre ouverte, et il a dit : « C’est le Vaccarès. L’étang du milieu. La Tour du Valat est de l’autre côté, plein est. Vous voyez ce bois de pins parasols, là-bas sur la droite ? » Je l’ai vu. « C’est la limite entre les deux domaines. Chez nous, on respecte la limite. Les Baussan, ils la respectent pas. »

Il a tourné la tête vers moi une seconde. Ses yeux étaient d’un bleu délavé, comme les volets des cabanes de pêcheur après vingt hivers au mistral. « Je m’appelle Joseph, au fait. Joseph Estève. Je travaille chez Roussel depuis trente-huit ans. J’ai connu son père, j’ai connu sa mère, j’ai connu sa femme. » Il a marqué un silence. « Vous êtes la première qu’il fait venir d’aussi loin. »

« Nîmes, c’est pas loin. »

« C’est plus loin que le cimetière. Et c’est là qu’il va d’habitude chercher son monde. »

Je n’ai pas répondu. La phrase était dure, mais la voix ne l’était pas. C’était le ton d’un homme qui constate, pas d’un homme qui juge.

La piste est devenue un chemin, le chemin une cour, la cour une manade. Le Grand Travers. Un mas trapu en pierre apparente, une toiture de tuiles roses mangée de mousse, une treille qui courait sur la façade et faisait de l’ombre à une table de bois longue comme un jour sans pain. Derrière, des boxes alignés en demi-cercle, les portes ouvertes sur du noir — l’odeur du crottin et du foin venait jusqu’à nous, lourde et chaude. Et partout, des chevaux. Des gris de Camargue, la robe blanche, le mufle sombre, couchés dans la poussière ou debout, immobiles, à regarder la voiture comme des statues de sel.

Joseph a coupé le moteur. « Il est dans les prés, derrière la digue. Il vous attend. Suivez le sentier des bœufs. »

Je suis descendue. Mes jambes étaient raides du voyage, mes paumes moites. J’ai pris mon sac sur l’épaule. J’ai suivi le sentier qui contournait le mas. Le Vaccarès brillait au loin. Des flamants roses décollaient d’un marais salant, avec ce bruit de linge qu’on claque qu’ils font toujours. C’était beau. C’était dur. C’était la Camargue que j’avais toujours connue, celle qui donne rien sans que tu le mérites.

Je l’ai vu au bout du sentier. Jacques Roussel. Debout au milieu d’un troupeau de taureaux noirs qui paissaient tête baissée dans l’herbe courte. Il ne portait pas la tenue traditionnelle, juste un pantalon de toile, une chemise ouverte sur le torse, des bottes crottées jusqu’au genou. Cheveux poivre et sel, taillés au couteau. Les épaules étroites, mais le cou et les avant-bras d’un homme qui a lutté avec des bêtes toute sa vie. Il tenait une gaule, une longue perche de frêne, et il la fichait en terre à chaque pas, comme un pèlerin avec son bâton.

« Monsieur Roussel. »

Il ne s’est pas retourné. « Approchez. »

J’ai avancé dans l’herbe. Un taureau a levé la tête — un énorme mâle noir, les cornes en lyre, les naseaux larges — et m’a regardée avec cet œil fixe et calme des bêtes qui n’ont jamais eu peur d’un humain. Mon cœur a cogné. Je n’avais jamais été aussi près d’un taureau Camargue. Le silence était si épais qu’on entendait le vent dans les poils de son échine.

« Il s’appelle Mistral, dit Roussel sans se retourner. Six ans, six cents kilos, et il a renversé mon bouvier l’autre semaine. Pas par méchanceté. Parce que le bouvier a fait un geste trop brusque. La peur, ça les énerve. Vous avez peur ? »

« Oui. »

« C’est honnête. » Il s’est tourné. Son visage était maigre, creusé de deux rides profondes de chaque côté du nez, les yeux enfoncés et cernés de ce brun-rouge qui vient du soleil et du manque de sommeil. Il m’a regardée des pieds à la tête, mais pas comme les autres hommes. Pas de dégoût, pas d’amusement. Juste un inventaire — il mesurait ma carrure, mes épaules, mes bras. « Serge m’a téléphoné hier soir, après vous. Il m’a dit que vous aviez quelque chose de calé dans le regard. Serge se trompe jamais sur les gens. »

« Serge m’a dit que vous aviez perdu votre femme à cause de Baussan. »

Le taureau Mistral a soufflé bruyamment. Roussel a posé sa gaule contre une botte de foin. Il a croisé les bras. « Vous connaissez Baussan ? »

« Il m’a volé le médaillon de ma mère il y a quatre jours. Il me l’a arraché du cou devant tout le village. Et il m’a dit de quitter le pays. »

Roussel a hoché la tête, très lentement. « Alors vous savez ce que c’est. »

« Je sais ce que c’est. »

Il a marché jusqu’à une barrière de bois. Il a posé les deux avant-bras dessus et il a regardé l’étang. « Ma femme s’appelait Annette. Annette Roussel. Une petite brune de Montpellier qui avait débarqué ici à vingt-deux ans pour faire un stage sur les flamants roses et qui n’est jamais repartie. On s’est mariés dans l’église des Saintes-Maries. Colin Baussan était témoin. » Il a craché dans l’herbe. « Vous saviez ça ? »

« Non. »

« On était amis autrefois. Avant que son père meure et que Colin prenne le domaine. Avant que l’argent lui tourne la tête. » Il a serré les poings sur la barrière. « Il y a deux ans, en octobre. Annette était dans la cour, devant le mas, elle étendait du linge. Une matinée comme les autres. Les hommes de Baussan sont arrivés au galop, six d’entre eux. Ils poursuivaient un taurillon qu’ils avaient coupé de mon troupeau. Un jeune brau d’un an, affolé, les yeux fous. Les chevaux ont déboulé dans la cour. L’étendoir s’est renversé. Annette a fait un pas de côté. Le taurillon l’a percutée. La nuque contre le muret de la treille. »

Il a fermé les yeux. J’ai attendu. Le vent a tourné, apportant l’odeur du sel et de la vase.

« Ils ne se sont même pas arrêtés, mademoiselle Vidal. Ils ont continué leur course, ils ont rattrapé le taurillon, ils l’ont ramené chez Baussan. C’est un ouvrier du voisinage qui a trouvé Annette une heure plus tard. Elle était déjà froide. »

« Mon Dieu. »

« Dieu n’y est pour rien. » Il a rouvert les yeux. « La gendarmerie a conclu à un accident. Un taureau affolé, pas de témoin direct. Baussan a présenté des condoléances. Il est venu à l’enterrement. Il portait un costume noir, une cravate grise. Il m’a serré la main. Il avait de la terre sous les ongles. De la terre de chez moi. Je l’ai vu. »

Sa voix ne tremblait pas mais elle était pleine d’une rage froide, une rage qui avait eu le temps de se calcifier, de devenir aussi dure que la pierre de Beaucaire. J’ai posé mon sac à terre. Je me suis approchée de la barrière à côté de lui.

« Pourquoi vous avez accepté de me recevoir, monsieur Roussel ?

— Parce que Serge m’a dit votre nom. Vidal. Votre père était François Vidal, le cavalier qui a gagné la Ferrade de Méjanes trois années de suite dans les années soixante-dix. Ma mère m’en parlait. »

Mon cœur a fait un bond. Je savais que Papa avait couru, mais pas qu’il avait laissé un nom ici. « Vous connaissiez mon père ? »

« De réputation. C’est assez. » Il s’est tourné vers moi. « Vous cherchez du travail. Je vous en offre. Pas seulement bouvier. Quoique vous nourrirez les bêtes, c’est sûr. Mais j’ai besoin d’yeux. De quelqu’un qui connaît le visage de Colin Baussan, qui l’a vu de près, qui peut me dire quand il passe, quand il envoie ses hommes. Il y a une fenêtre dans la grange, plein sud. Elle donne sur la digue ouest, la piste qui vient de son domaine. Quiconque arrive de cette direction est visible pendant un bon kilomètre. Depuis deux ans, je monte la garde moi-même. Je ne dors plus. Je ne quitte plus le mas. Je suis fatigué, mademoiselle Vidal. Je suis fatigué. »

« Vous voulez que je surveille la route. »

« Exactement. Vous me direz quand ils bougent. En échange, un toit, la table, un petit salaire. Et quand vous serez prête, je vous apprendrai à travailler les taureaux. »

J’ai regardé le taureau noir Mistral, qui s’était remis à paître comme si de rien n’était, et j’ai dit : « Il y a autre chose, monsieur Roussel. »

« Quoi donc ? »

« Je ne suis pas ici seulement pour le salaire. Je suis ici pour récupérer le médaillon de ma mère. Et pour que Colin Baussan comprenne que je ne suis pas une femme qu’on pousse dehors. »

Il a eu un mince sourire. Le premier depuis mon arrivée. « Alors on veut la même chose, vous et moi. La justice. »

« La justice, ou la vengeance ? »

« En Camargue, c’est souvent le même chemin. »

Il a sifflé entre ses doigts. Un gris est arrivé au trot depuis le mas. Il a posé une main sur l’encolure, l’autre sur ma valise. « Je vais vous présenter Esteban. Il partage votre chambrée — enfin, le box d’à côté, mais le même toit. C’est un gardian espagnol, il travaille ici depuis dix ans. Baussan lui a tiré dans la jambe il y a trois semaines. »

« Tiré ? Avec un fusil ? »

« Carabine de chasse. Ils coupaient du bétail dans le marais du Tampan. Esteban a essayé de les arrêter. Baussan lui-même a épaulé. La balle a traversé le mollet. Il boîte encore, mais il refuse de partir. Il attend. »

« Comme vous. »

« Comme nous tous. »

Nous avons marché vers le mas en longeant la digue. Le soleil était haut, la chaleur devenait lourde. Dans un enclos, des taureaux noirs se serraient sous un auvent de roseaux. Un héron guettait, immobile comme un morceau de bois.

Devant la grange, un homme était assis sur une chaise de paille, la jambe droite étendue sur un tabouret, un bandage blanc autour du mollet. La quarantaine, le teint cuivré, une fine moustache noire, les yeux plissés par le sel et la douleur. Il tenait un couteau et taillait un morceau de frêne.

« Esteban, voici Marguerite Vidal. Elle est de chez nous maintenant. »

Esteban m’a regardée. Il a posé le couteau. Il s’est levé difficilement, en s’appuyant sur sa chaise. « Señorita. »

« Mademoiselle, simplement. Ou Margot. »

« Margot. » Il a incliné la tête. « Vous venez aider ? »

« Je viens apprendre. »

« Alors vous apprendrez. Les taureaux, ils aiment les gens qui apprennent. Ceux qui savent déjà, ils les encornent. »

Roussel a ri — un rire sec, qui n’allait pas jusqu’à ses yeux. « Esteban est philosophe. »

« Je suis espagnol, ça revient au même. » Esteban s’est rassis. « Vous avez vu le patron vous montrer Mistral ? »

« Oui. »

« Alors vous avez vu le Diable. Mistral, c’est le plus calme des taureaux tant que vous le respectez. Mais si vous montrez de la peur, il vous sent. Et là… » Il a fait un geste du poignet. « Il devient un autre animal. Comme Baussan. »

Le silence est retombé. Roussel a posé ma valise près de la porte de la grange. « La chambre est à gauche, sous l’escalier. C’est une ancienne sellerie. Le lit est dur, mais il y a une fenêtre qui donne sur la digue ouest. Vous la verrez en montant. »

« C’est parfait. »

Je suis entrée. La pièce sentait le cuir et la pierre ancienne. Un lit étroit, une commode bancale, un miroir fendu dans le coin. La fenêtre, basse et large, découpait le paysage comme un tableau : l’étang du Vaccarès, la bande de salicornes, et au loin, par-delà les pins parasols, la silhouette sombre du domaine Baussan. J’ai posé mon sac sur le lit. J’ai ouvert la fenêtre. L’air chaud est entré, avec le bourdonnement des cigales.

J’ai touché ma gorge nue. Le médaillon n’y était pas. Mais son empreinte, oui — une marque rouge sur ma peau, là où la chaîne avait mordu. Je l’ai touchée doucement, comme on touche un serment.

Soudain, un bruit de sabot. J’ai tourné la tête. Par la fenêtre, j’ai vu un cavalier sur la digue ouest. Un seul. Grand cheval gris, une silhouette massive dans la brume de chaleur. Il ne venait pas du côté Baussan, mais du nord, par le chemin des salins. Il avançait au pas, la tête tournée vers le mas.

J’ai dévalé l’escalier. Roussel et Esteban étaient encore dans la cour. « Il y a un cavalier, sur la digue ouest. »

Roussel a plissé les yeux. « Vous êtes sûre ? Au nord ? »

« Oui. »

Il a échangé un regard avec Esteban. Le gardian espagnol s’est levé malgré sa jambe blessée. « C’est trop tôt pour une visite, patron. »

« Trop tôt, ou au contraire, juste à l’heure. » Roussel a décroché une carabine du râtelier près de la porte du mas. « Restez là, mademoiselle Vidal. »

« Je ne reste nulle part. J’ai besoin de voir ce visage-là. »

Il m’a regardée. Il a vu que je ne céderais pas. Il m’a tendu une gaule — la longue perche de frêne qu’il avait dans le pré. « Prenez ça. Si je tombe, vous frappez. »

J’ai serré la gaule. Nous nous sommes avancés tous les trois vers la barrière de la cour. Le cavalier approchait. À cent mètres, il a levé une main, paume ouverte. Un geste de paix. Ou de mensonge.

À cinquante mètres, j’ai reconnu le cheval avant l’homme. Un gris pommelé, la crinière tressée. Le cheval de Colin Baussan. Mais le cavalier n’était pas Colin.

C’était Lucas. Le gamin de seize ans, le fils de la postière. Celui qui n’avait pas ri, au lavoir.

Il a arrêté son cheval à la barrière. Il avait le visage pâle, la chemise trempée de sueur, et dans les yeux une peur qui n’était pas feinte. Il a regardé Roussel, puis Esteban, puis moi. Et quand il m’a vue, il a ouvert la bouche, et il a dit d’une voix étranglée :

« Mademoiselle Vidal… Il faut que je vous parle. C’est grave. »

PARTIE 3

Lucas n’avait pas lâché ses rênes. Ses jointures étaient blanches, serrées sur le cuir comme si le cheval était la seule chose qui le retenait au monde. Sur sa tempe, une veine battait, fine et bleue. Il avait roulé toute la nuit, ça se voyait à la poussière qui craquelait sur ses joues, à ses yeux rouges, au pli amer de sa bouche. Il n’avait pas seize ans à cet instant. Il en avait quarante.

Roussel n’a pas baissé sa carabine. « Descends de cheval. »

Lucas a obéi. Il s’est laissé glisser sur le sol, les jambes flageolantes. La poussière a crissé sous ses bottes. Il a levé les mains, un geste d’enfant pris en faute. « Je suis pas armé, monsieur Roussel. »

« On va vérifier ça. Esteban. »

Esteban a boité jusqu’au gamin. Il l’a palpé rapidement, les flancs, les poches, l’intérieur de la veste. « Rien, patron. Même pas un canif. »

« Entre dans la cour. Attache le cheval à la longe. Et parle. »

Nous sommes rentrés. Le mas bruissait de cigales. Joseph le vieux gardian s’était approché sans bruit, sa gaule à la main, son visage buriné plissé par la méfiance. Il a pris le cheval de Lucas par la bride et l’a conduit à l’abreuvoir sans qu’on lui demande. Chez Roussel, les bêtes ne payaient pas pour les fautes des hommes.

Lucas s’est assis sur le muret de la treille. La treille d’Annette. Celle où elle étendait le linge. Il ne le savait peut-être pas, mais moi, je le savais. J’avais vu la photo dans le cadre en laiton sur la cheminée de Roussel — une femme brune, petite, les yeux rieurs, adossée à ces mêmes pierres. Le gamin posait ses fesses à l’endroit où elle avait posé sa vie.

« Parle, gamin, a dit Roussel. Le soleil tourne. »

Lucas a avalé sa salive. Il a regardé ses bottes. « Hier soir, Colin a réuni tout le monde. Dans la grange de la Tour du Valat. Bastien, le vieux Marius, les frères Parraud, et moi. Il avait bu. Pas beaucoup, mais assez. Il avait l’œil qui brille, celui qu’il a quand il mijote un mauvais coup. »

J’ai serré ma gaule. « Quel genre de mauvais coup ? »

« Il a dit qu’il avait appris que vous étiez ici, mademoiselle Vidal. Aux Grand Travers. Il a dit que c’était une déclaration de guerre. »

Roussel n’a pas cillé. « Comment il l’a appris ? »

« La veuve Martinez. Elle vous a vue prendre le car de Nîmes, mademoiselle. Elle a entendu Serge, au marché, qui racontait qu’une grande brune cherchait du travail dans une manade. Elle a fait le rapprochement. Elle est allée tout droit chez Colin hier midi. »

La veuve Martinez. Celle qui ringait ses draps en écoutant les insultes de Colin sans jamais lever le petit doigt. Celle qui avait gloussé quand il m’avait traitée de baleine. Une salive amère m’est montée dans la gorge. Le village. Toujours le village. Les murs qui parlent, les langues qui tuent.

« Continue, a dit Roussel.

— Colin, il est devenu fou. Il a tapé du poing sur la table. Il a dit que vous étiez en train de monter une armée contre lui, monsieur Roussel. Que la grosse Margot — pardon, mademoiselle — que vous aviez recruté un témoin. Il a dit que si vous trouviez de quoi le faire tomber, il perdrait tout. Le domaine, les bêtes, les contrats avec les ferias. »

« Il a peur, ai-je murmuré. Pour la première fois, il a peur. »

Lucas a hoché la tête. « Oui. Et quand Colin a peur, il devient dangereux. »

Esteban s’est redressé. Il a posé son couteau et son morceau de frêne sur la table. « Qu’est-ce qu’il prépare ? »

Lucas a fermé les yeux. Il a pris une grande inspiration. « Il veut brûler les boxes du Grand Travers. Cette nuit. »

Un silence de plomb est tombé sur la cour. Le mistral avait cessé. Même les cigales se sont tues, comme si la nature elle-même retenait son souffle. Roussel n’a pas bougé. Sa main sur la carabine était parfaitement immobile. Mais ses jointures, comme celles de Lucas quelques minutes plus tôt, étaient devenues blanches.

« Les boxes, a-t-il répété. Avec les bêtes dedans. »

« Oui. Avec les chevaux. Il a dit : “On va leur montrer ce que ça coûte, d’héberger une traîtresse.” Il a dit que si les bêtes brûlaient, vous n’auriez plus rien, monsieur Roussel. Plus de manade. Plus de revenus. Plus de raison de rester. »

J’ai senti mes jambes faiblir. Les chevaux. Les gris de Camargue, paisibles dans leurs boxes, la robe blanche, le mufle sombre. Je pensais à Mistral, le grand mâle noir, six ans, six cents kilos, qui s’était couché dans l’herbe avec une confiance d’enfant. Brûler vif. L’odeur de la chair calcinée. Les hennissements dans la nuit. J’ai posé une main sur le muret de la treille pour ne pas tomber.

« Pourquoi tu nous dis ça, toi ? a demandé Roussel d’une voix sourde. Tu es des leurs. Tu travailles pour Baussan. »

Lucas a rouvert les yeux. Il y avait de l’eau dedans, mais aussi une colère que je ne lui avais jamais vue. « Parce que j’en peux plus, monsieur. J’en peux plus. Mon père, il est mort l’année dernière. Le cancer du poumon. Il était cheminot. Il a jamais possédé un mètre carré de terrain. Ma mère, elle fait le tri du courrier à La Poste six jours sur sept pour payer mes études. Et moi, je traîne avec des types qui veulent brûler des bêtes vivantes pour un lopin de marais. »

Sa voix s’est brisée sur le dernier mot. Il a baissé la tête. Ses épaules se sont mises à trembler. « J’ai vu ce qu’ils ont fait à votre femme, monsieur Roussel. J’étais là. »

Roussel a fait un pas en avant. Sa carabine s’est levée, pas vers Lucas, mais juste assez pour que le canon ne regarde plus le sol. « Qu’est-ce que tu as dit ? »

« J’étais là, le jour où Annette est morte. Dans la cour. »

Esteban a lâché un juron en espagnol. Joseph, qui revenait de l’abreuvoir, s’est figé à l’entrée de la cour. Moi, j’ai regardé Lucas, ce gosse de seize ans aux yeux rouges, ce gosse que j’avais vu au lavoir quatre jours plus tôt baisser la tête pendant que Colin m’insultait, et j’ai compris que Dieu ou le destin l’avait mis sur ma route pour une raison qui nous dépassait tous.

« Raconte, a dit Roussel. Tout. Depuis le début. »

Lucas a dégluti. « C’était la première semaine d’octobre. Il faisait encore chaud, un été indien. Colin nous avait réunis avant l’aube. Il avait dit qu’on allait couper du bétail au Grand Travers, que Roussel lui devait de l’argent, que c’était une saisie légitime. J’y croyais. J’avais quinze ans, je venais d’arriver, j’y croyais. »

« Continue. »

« On est partis à six. Colin en tête, avec Bastien et les frères Parraud. J’étais en queue avec le vieux Marius. On a coupé la clôture au niveau du Tampan, là où il y a les tamaris. On a poussé un troupeau d’une vingtaine de bêtes vers la digue. Mais un taurillon s’est détaché. Un petit brau noir d’un an à peine, paniqué, la bave aux lèvres. Il a filé droit sur le mas. »

« Qui a tiré ? » La voix de Roussel était calme, trop calme.

Lucas a regardé le canon de la carabine sans ciller. « Bastien. C’est Bastien qui a tiré. Pour effrayer le taurillon, pour le faire changer de direction. Il a visé au-dessus de sa tête. Mais le coup est parti trop bas. La balle a ricoché sur une pierre. Le cheval du vieux Marius s’est cabré. Le taurillon s’est affolé. Il a foncé dans la cour. Et là… » Sa voix s’est étranglée. « Là, il y avait la dame. Elle étendait du linge. Un drap blanc. Le taurillon l’a percutée… »

Roussel n’a pas parlé. Il a simplement tourné le dos, il a fait trois pas vers la treille, il a posé sa carabine sur la table avec une douceur terrifiante, et il s’est appuyé des deux mains sur le plateau de bois, la tête baissée.

« Bastien a tiré, a-t-il répété.

— Oui, monsieur. Mais Colin savait. Colin nous a rassemblés juste après. Il a dit : “Personne ne parle. C’est un accident. Le taureau s’est échappé tout seul. Si quelqu’un ouvre la bouche, je fais saisir la maison de sa mère.” » Lucas a levé les yeux vers Roussel. « Ma mère, monsieur. Elle a un crédit sur la maison. La banque, c’est celle du beau-père de Colin. Il peut tout. Il peut vraiment tout. »

Roussel s’est redressé. Il s’est tourné vers Esteban. « Le gamin dit la vérité. Tu le sens ? »

Esteban a hoché la tête. « Il sue la vérité, patron. Je la reconnais. J’ai assez transpiré le mensonge dans ma vie pour faire la différence. »

« Alors on a un témoin. » Roussel s’est tourné vers Lucas. « Tu es près à répéter ça devant les gendarmes ? »

Lucas a hésité. Sa pomme d’Adam a monté et descendu. « Si je parle, ma mère perd la maison. »

Je suis intervenue. « Lucas, ta mère, elle t’a élevé comment ? »

Il m’a regardée, surpris. « Pardon ?

— Ta mère. Elle t’a appris à faire quoi, quand tu vois une injustice ? »

Il a baissé les yeux. « Elle m’a appris à me lever. »

« Alors lève-toi. »

Le silence est revenu, mais plus léger. Lucas a passé une main sur son visage crasseux. « Elle va me haïr. Si on perd la maison, elle va me haïr. »

« Non, a dit Roussel. Elle va te regarder comme on regarde un homme. Pour la première fois. »

Joseph s’est approché. Le vieux gardian avait le pas lent des hommes qui ont vu trop de choses pour se presser. Il a posé une main calleuse sur l’épaule de Lucas. « Petit, j’ai soixante-douze ans. J’ai enterré deux femmes, un fils, et assez de camarades pour remplir le cimetière des Saintes-Maries. Je vais te dire ce que je sais : un homme qui se tait devant le crime, il meurt deux fois. Une fois dans sa tête, une fois dans la terre. Toi, t’es encore vivant. Reste-le. »

Lucas a reniflé. Il a essuyé son nez d’un revers de manche. « Qu’est-ce qu’on fait, alors ? Pour cette nuit ? »

Roussel a repris sa carabine. « On ne va pas attendre cette nuit. Si Colin veut brûler mes boxes, il va trouver des boxes vides et une cour pleine d’hommes armés. »

« Il va envoyer Bastien en éclaireur, a dit Lucas. Vers quatre heures. Pour vérifier que tout le monde dort. »

Roussel a consulté sa montre. « Il est midi passé. On a quatre heures. »

Il s’est tourné vers Esteban. « Tu peux monter à cheval avec ta jambe ? »

« Pour ça, patron, je monterais avec deux jambes cassées. »

« Alors tu vas aux Saintes-Maries. Tu préviens la gendarmerie. Tu leur dis qu’on a un témoin pour la mort d’Annette et qu’une tentative d’incendie est prévue cette nuit. Demande le capitaine Morel. Lui, il me doit une faveur. »

« Et s’il ne peut pas venir ? »

« Dis-lui que Bastien sera sur place. Bastien, il y a deux mandats d’arrêt contre lui pour des bagarres à la Feria d’Arles. Morel le sait. »

Esteban a attrapé son chapeau, sa gaule, et il est parti en boitant vers l’écurie. Son pas était lourd, mais déterminé.

Roussel s’est tourné vers moi. « Mademoiselle Vidal. Vous vouliez apprendre à travailler les taureaux. »

« Oui. »

« La première leçon, c’est qu’un taureau ne fonce pas sans raison. Il charge parce qu’on l’acule, parce qu’on le blesse, ou parce qu’on menace son troupeau. Colin Baussan est un taureau acculé. Il va charger. Il va charger fort. Et nous, on va être prêts. »

Il a sorti une deuxième carabine du râtelier. Une vieille Winchester à levier, le bois usé par des décennies de mains moites. Il me l’a tendue. « Elle appartenait à Annette. Elle tirait mieux que moi. »

J’ai pris la Winchester. Le bois était tiède, comme s’il gardait la chaleur d’une main absente. « Je sais viser. Mon père m’a appris, dans les marais de Gines. »

« Alors vous serez à la fenêtre de la grange. Plein sud. Vous verrez arriver Bastien bien avant nous. Un coup de feu en l’air pour donner l’alerte. Le deuxième, vous le gardez. »

« Compris. »

Joseph s’est éclairci la gorge. « Et les bêtes, patron ? »

« On les sort. Tout de suite. On les pousse dans le marais du Tampan, derrière la digue. Les taureaux, ils connaissent le chemin. Les chevaux suivront. »

« Et le gamin ? a demandé Joseph en désignant Lucas du menton.

— Il reste ici. » Roussel a regardé Lucas droit dans les yeux. « Si tu mens, gamin, c’est le moment de le dire. Parce qu’après, il sera trop tard. »

Lucas s’est levé du muret. Il a pris une inspiration. « Je mens pas, monsieur Roussel. »

« Alors prends une gaule. Aide-nous à sortir les bêtes. »

Le reste de l’après-midi s’est passé dans une frénésie silencieuse. Joseph a ouvert les boxes un par un. Les chevaux sont sortis au pas, encolure basse, naseaux frémissants. Ils sentaient l’électricité dans l’air, l’orage qui ne venait pas du ciel mais du cœur des hommes. Les taureaux ont été plus difficiles. Mistral a refusé de bouger pendant dix minutes. Il fixait la cour, les naseaux dilatés, et ses sabots avant creusaient le sol. C’est Lucas qui l’a finalement convaincu. Il s’est approché sans gaule, sans menace, juste avec sa voix d’adolescent qui déraille. « Allez, mon grand. Fais-moi confiance. » Et le taureau l’a suivi. Une bête de six cents kilos aux yeux d’enfant, derrière un gamin de seize ans au bord des larmes.

À trois heures et demie, la cour était vide. Les boxes étaient ouverts, la paille encore chaude. Les dernières bêtes disparaissaient dans la brume de chaleur du marais, poussées par Joseph et Lucas. Roussel est monté dans la grange. Il a disposé des sacs de farine vides sur les bat-flanc, des vieilles couvertures, tout ce qui pouvait ressembler de loin à des chevaux couchés. Des leurres. Si Bastien regardait par la lucarne avant de mettre le feu, il verrait des formes, des masses grises dans la pénombre. Il croirait que les bêtes dormaient.

« Il fait encore clair, a dit Roussel en redescendant. Bastien approchera par le couchant, pour avoir le soleil dans le dos. Vous le verrez se découper sur la digue. Ne tirez pas tout de suite. Laissez-le s’approcher. Laissez-le constater que la cour est silencieuse. Et quand il descendra de cheval… »

« Je tire. »

« En l’air. Juste en l’air. »

Je suis montée à la fenêtre de la grange. Plein sud, comme il avait dit. La vue portait loin : la digue ouest, les salicornes grises, la ligne sombre des pins parasols qui marquait la frontière entre les deux domaines. Le Vaccarès scintillait sous le soleil qui commençait sa descente. J’ai posé la Winchester sur le rebord. J’ai vérifié le levier. Mes mains ne tremblaient pas. C’était étrange. J’avais passé ma vie à trembler — devant les moqueries, devant Colin, devant mon propre miroir. Et maintenant, assise dans cette grange qui sentait le foin et la poudre, avec une carabine chargée sur les genoux, je ne tremblais plus.

J’ai touché ma gorge. La marque du médaillon était encore là, rouge, à vif. Cette nuit, Colin Baussan allait apprendre que la baleine du lavoir avait des dents. Et des amis.

Le soleil a touché la cime des pins parasols. L’heure dorée, celle que les photographes appellent l’heure magique. Le paysage entier s’est teinté de miel et de cuivre. Les flamants, au-dessus de l’étang, formaient un trait rose dans le ciel pâle. Et sur la digue ouest, une silhouette est apparue.

Un cavalier. Seul. Le chapeau rabattu, une veste sombre malgré la chaleur. Il avançait au pas, la main droite posée sur la crosse de sa carabine. Bastien. Je reconnaissais sa façon de monter, ce balancement lourd, cette arrogance du buste droit. Il s’est arrêté à deux cents mètres du mas. Il a observé. Longtemps. Puis il a remis son cheval au pas.

J’ai armé le levier de la Winchester. Le cliquetis a résonné, sec, précis. J’ai épaulé. J’ai visé le ciel, juste au-dessus de sa tête. Mon doigt s’est posé sur la détente. Mon cœur battait fort, mais calme. Très calme. Comme une mer étale avant le mistral.

« Maman, j’ai murmuré. Cette fois, je me défends. »

Et j’ai attendu qu’il arrive à cent mètres.

PARTIE 4

Bastien avançait, silhouette noire sur le chemin blanc. À cent mètres, il a tiré sur les rênes. Son cheval s’est arrêté, a soufflé fort, les naseaux dilatés. Bastien a penché la tête, écoutant. La cour était silencieuse. Les boxes, dans la pénombre, laissaient deviner des masses grises couchées — les leurres de Roussel. Le vent s’était levé, un vent tiède qui sentait le sel et les herbes brûlées. Il a souri. Je l’ai vu sourire depuis ma fenêtre, ce sourire gras que je connaissais trop bien. Le sourire du chien fidèle qui va faire plaisir à son maître.

Il a mis pied à terre. Il a attaché son cheval à un pieu, puis il a fouillé dans sa sacoche. Un bidon d’essence. L’odeur m’est parvenue nette, âcre, mélangée au parfum du soir.

J’ai épaulé la Winchester. Mon doigt caressait la détente. Mon cœur battait fort, mais régulier, comme un tambour de ferrade. « Attends, m’avait dit Roussel. Laisse-le s’approcher. » Mais Bastien s’approchait déjà des boxes. Il a débouché le bidon. Il a commencé à verser l’essence le long du mur de bois.

J’ai tiré.

La détonation a claqué, nette, tranchante. Le coup est parti en l’air, comme prévu. La balle a sifflé au-dessus du toit. Les oiseaux se sont envolés des tamaris. Bastien s’est figé, le bidon suspendu. Il a tourné la tête vers la grange. Il a vu le canon de ma Winchester briller dans l’embrasure.

« Bouge pas, Bastien. »

Il a lâché le bidon. L’essence a coulé dans la poussière, formant une flaque sombre. Ses mains se sont levées, lentement. « Qui est là ? »

« Marguerite Vidal. Tu te souviens de moi ? »

Un silence. Puis un rire, forcé, trop aigu. « La grosse du lavoir. T’as appris à tirer ? »

« Mon père était cavalier. Il m’a appris à soigner les bêtes et à viser les charognards. Toi, t’es lequel ? »

Il a craché. « Te fatigue pas. Colin va arriver. »

« Colin va arriver, c’est vrai. Mais toi, t’es tout seul pour l’instant. »

Roussel est sorti de la grange derrière moi, sa carabine braquée. Joseph est apparu par la cour, la gaule levée. Lucas, le visage pâle, tenait un licol. Esteban, malgré sa blessure, avançait en boitant, un couteau à la ceinture. En quelques secondes, Bastien était encerclé.

« À genoux », a dit Roussel.

Bastien s’est agenouillé dans la poussière. Il tremblait. L’essence imprégnait ses bottes. « Vous allez me tuer ? »

« Non. On va te garder pour les gendarmes. Tu vas leur raconter ce que tu as fait à ma femme. »

« J’ai rien fait. C’est un accident. »

« Le taurillon était affolé parce que tu as tiré. Lucas nous a tout dit. »

Bastien a tourné la tête vers Lucas. Un éclair de haine. « Petit salaud. Ta mère va tout perdre. »

Lucas n’a pas baissé le regard. « Ma mère préfère un fils honnête qu’une maison pleine de silence, Bastien. »

Joseph a saisi Bastien par le col, l’a traîné contre le mur de la grange et l’a attaché avec une longe à bestiaux. Solide. Comme pour un taureau. « Tu bouges pas, il a dit. Sinon la gaule, elle va siffler. »

À ce moment-là, j’ai entendu le bruit — un galop lointain, multiple, qui venait du couchant. Colin. La bande. J’ai compté les sabots : quatre, cinq, six. Il avait gardé les mêmes, les frères Parraud, le vieux Marius, d’autres peut-être. Roussel a regardé la digue. Ses yeux se sont plissés. « Ils arrivent. Mademoiselle Vidal, vous restez en hauteur. Joseph, tu couvres la cour. Esteban, avec moi. Lucas, cache-toi. »

J’ai repris position à la fenêtre. Le crépuscule tombait vite, le ciel passait du cuivre au violet. Les cavaliers sont apparus sur la digue, ombres découpées sur l’incendie du couchant. Colin en tête, sur son gris pommelé. Sa silhouette était reconnaissable entre mille : le buste droit, le chapeau incliné avec cette arrogance que seul un homme qui n’a jamais payé pour ses fautes peut porter.

Ils se sont arrêtés à la barrière de la cour. Six hommes, six carabines, six visages que la nuit naissante rendait flous mais que je connaissais tous. Colin a regardé le mas. Il a vu la cour vide, les boxes ouverts, Bastien attaché au mur. Il a compris.

« Roussel ! Sortez. »

Sa voix portait, calme, autoritaire, comme au lavoir. Roussel est sorti de la grange, sa carabine dans une main, l’autre posée sur la barrière. « Baussan. T’es chez moi. »

« Où sont mes bêtes ? » Colin avait cette façon de ne jamais répondre aux questions, de toujours imposer les siennes.

« Tes bêtes ? Tu veux dire mes taureaux ? Mes chevaux ? Ceux que tu voulais brûler cette nuit ? »

Colin a ricané. « J’ai jamais voulu brûler quoi que ce soit. C’est Bastien qui est un peu trop zélé. »

« Bastien est à genoux contre mon mur, avec de l’essence plein les bottes. Et il va nous dire qui lui a donné l’ordre. »

« Il dira rien. »

« On a un témoin. »

Silence. Colin a fait avancer son cheval de deux pas. « Quel témoin ? »

Lucas est sorti de l’ombre. Il est venu se placer à côté de Roussel. Il a levé la tête, les épaules droites, les poings serrés. « Moi. »

Colin l’a regardé comme on regarde une tache sur une nappe blanche. « Lucas. Retourne à l’écurie. »

« Non. »

« J’ai dit : retourne à l’écurie. Ta mère a signé des papiers, gamin. Tu sais ce que ça veut dire ? »

« Ça veut dire que vous allez essayer de lui prendre sa maison. Mais pour ça, il faut que vous soyez libre. Et vous le serez plus longtemps. »

Colin a éclaté de rire. Un rire froid, qui sonnait faux. « Et qui va m’arrêter ? Toi ? Le vieux Joseph ? L’Espagnol boiteux ? La baleine dans la grange ? »

J’ai crispé les doigts sur la Winchester. La baleine. Encore. Toujours ce mot, cette arme qu’il croyait sans riposte. Mais cette fois, j’ai senti la crosse chaude contre ma joue, et j’ai visé. Pas en l’air. Juste au-dessus de son chapeau.

J’ai tiré.

La balle a fendu l’air, passant à moins d’un mètre de sa tête. Le chapeau a volé. Colin a sursauté, son cheval s’est cabré. Il a tiré sur les rênes, le visage soudain livide. Ses hommes ont armé leurs carabines, un chaos d’acier cliquetant dans la nuit.

« Le prochain coup, il est dans ton épaule, Colin. »

Ma voix avait porté, claire, depuis la fenêtre. Il a levé les yeux vers moi. J’ai vu ses pupilles se dilater. Il ne souriait plus. « Margot. »

« Mademoiselle Vidal. Descends de cheval. »

« T’oserais pas. »

« Tu m’as volé le médaillon de ma mère sous les yeux de tout le village. Tu as essayé de me chasser. Tu as envoyé Bastien brûler des bêtes vivantes. Tu as laissé ta bande tuer Annette sans jamais payer. Demande-moi encore si j’oserais pas. »

Un silence profond, épais comme la vase du Vaccarès. Les cavaliers derrière Colin hésitaient. L’un des frères Parraud a murmuré : « Colin, on fait quoi ? »

Colin a hésité. Une seconde, une seule, j’ai vu passer dans ses yeux un sentiment que je n’avais jamais vu avant : l’incertitude. Puis il a repris son masque. « Vous bluffez. Vous allez tous finir en prison. »

« C’est toi qui vas finir en prison, Baussan. » La voix de Roussel était calme, assénée comme un couperet. « Derrière toi, sur la digue. Regarde. »

Colin s’est retourné. Des phares trouaient la pénombre. Deux véhicules de gendarmerie, gyrophares allumés, remontaient la piste ouest. Le capitaine Morel avait tenu sa promesse. Les moteurs rugissaient, précédés par le battement d’un hélicoptère au loin.

Les hommes de Colin ont échangé des regards affolés. Le vieux Marius a lâché sa carabine la première. Elle est tombée dans la poussière avec un bruit mat. Les frères Parraud l’ont imité. Un à un, ils jetaient leurs armes. « Colin, c’est fini, a dit Marius. Je veux pas finir mes jours à la prison des Baumettes. »

Colin a regardé ses hommes le trahir, un par un. Il a serré les rênes. Son cheval dansait sur place, sentant la tension. « Bande de lâches. Vous croyez que je vais me laisser faire ? »

« Tu n’as plus d’hommes, Colin. Plus d’armes. Plus de mensonges. Tu es seul. »

J’étais descendue de la fenêtre. Je m’avançais dans la cour, la Winchester toujours braquée vers le sol, mon pas ferme sur la terre battue. Je me suis arrêtée à trois mètres de lui. La distance d’un taureau qui encorne.

« Descends de cheval, Colin. »

Il m’a regardée. Ses yeux gris-bleu, les mêmes que son père, mais sans la tristesse. Juste une rage qui se consumait elle-même. « Toi, la grosse, tu as monté tout ça. »

« Non. C’est toi qui as creusé ta tombe le jour où tu as arraché ce médaillon. Moi, j’ai juste attendu que tu tombes dedans. »

Les gendarmes ont envahi la cour. Le capitaine Morel, un homme massif au visage buriné, a crié : « Personne ne bouge ! Armes à terre ! »

Colin a lentement, très lentement, sorti sa carabine de son étui. Il l’a jetée au sol. Puis il est descendu de cheval. Il s’est avancé vers moi. Morel a fait un geste, mais Roussel l’a arrêté du regard.

Colin s’est arrêté à un pas. Il a plongé la main dans la poche de sa veste. J’ai levé la Winchester, prête. Mais il en a sorti le médaillon. Le médaillon de Maman. Il le tenait entre ses doigts, comme au lavoir. L’or brillait faiblement à la lueur des gyrophares.

« Tiens. Prends-le. »

Je n’ai pas tendu la main. « Pose-le par terre. »

Il a hésité. Puis il a ouvert les doigts. Le médaillon est tombé dans la poussière, avec un petit bruit mat. Comme un caillou. Comme une larme. Je ne l’ai pas ramassé tout de suite.

« Pourquoi tu as fait ça, Colin ? » Ma voix était plus triste que furieuse. « Pourquoi tu passes ta vie à écraser les autres ? »

Il a eu un sourire, mais ce n’était plus un sourire de triomphe. C’était le sourire d’un homme qui a perdu et qui le sait. « Parce que c’est ce que mon père m’a appris. Maîtriser. Posséder. Ne jamais montrer de faiblesse. Tu sais ce qu’il m’a dit le jour où je lui ai annoncé que je voulais t’épouser, toi, la fille de Vidal ? »

J’ai secoué la tête.

« Il m’a dit : “Elle est grosse, elle est pauvre, elle est fière. C’est un fardeau. Écrase-la ou elle t’écrasera.” Alors je t’ai écrasée. Et ça a rien arrangé. J’étais toujours vide. »

Il a détourné le regard. Les gendarmes lui ont passé les menottes. Ils ont embarqué Bastien, les frères Parraud, Marius. Lucas est resté en arrière, le visage défait mais les épaules droites. Sa mère allait peut-être perdre sa maison, mais il avait gagné quelque chose de plus grand.

Quand la cour s’est vidée, je me suis baissée. J’ai ramassé le médaillon. La chaîne était cassée, le fermoir abîmé, mais le petit ovale d’or était intact. À l’intérieur, la mèche de cheveux de Maman n’avait pas bougé. Je l’ai serré dans mon poing. J’ai senti la chaleur du métal contre ma peau, et pour la première fois depuis le lavoir, j’ai respiré pleinement.

Roussel s’est approché. Il n’a rien dit. Il s’est contenté de poser une main sur mon épaule, une main calleuse et lourde, et il a regardé le ciel nocturne qui s’étendait au-dessus du Vaccarès, pur, étoilé, immense. Esteban a allumé une lampe à pétrole. Joseph a détaché le cheval de Bastien et l’a conduit à l’abreuvoir. Lucas s’est assis sur le muret de la treille, les mains sur les genoux, et il a pleuré en silence.

Je me suis approchée de lui. « Ta mère sera fière. »

Il a hoché la tête sans répondre. Peut-être qu’il n’y croyait pas encore. Mais ça viendrait.

La nuit s’est refermée sur le Grand Travers. Les gyrophares se sont éloignés, emportant Colin vers une justice que j’avais attendue pendant huit ans. Et moi, je suis restée debout dans la cour, mon médaillon au creux de la main, à écouter le chant lointain des crapauds dans les marais salants. Je n’avais plus peur. Je n’avais plus faim de vengeance. J’avais juste accompli ce que ma mère m’avait soufflé la veille de sa mort : « Margot, sois celle qui se lève. »

Je me suis levée.

PARTIE 5

L’hiver est tombé sur la Camargue comme un manteau de silence.

Trois mois ont passé depuis que les gendarmes ont emmené Colin Baussan menotté dans la nuit. L’instruction suit son cours au tribunal d’Arles. Bastien a parlé, trop content de rejeter la faute sur son patron pour sauver sa peau. Les frères Parraud aussi. Le vieux Marius a fait un malaise cardiaque en garde à vue, il est à l’hôpital, il survivra peut-être. Lucas a témoigné devant le juge, et sa mère, la postière, est venue s’asseoir au premier rang de la salle d’audience, droite comme un piquet de vigne, les yeux rouges mais la tête haute. Elle n’a pas perdu sa maison. Un avocat bénévole a trouvé un vice dans le contrat de prêt. Le beau-père de Colin, acculé, a renoncé à la saisie. La peur change de camp quand la vérité se met en marche.

Moi, je suis restée au Grand Travers.

Je n’avais plus de raison de partir. J’avais récupéré le médaillon de Maman, je l’avais fait réparer par un bijoutier d’Arles, une nouvelle chaîne en or simple, et je le portais de nouveau. Il reposait sur ma peau comme un serment. Chaque matin, je me levais à l’aube, je buvais mon café noir debout dans la cour, je regardais le soleil monter sur le Vaccarès, et je sentais cette chose étrange qui s’était installée en moi depuis l’arrestation de Colin : la paix.

Ce matin de janvier, le mistral soufflait. Un vent glacé qui descendait du nord, qui faisait claquer les volets et siffler les tuiles. Les taureaux étaient rentrés dans l’enclos couvert, soufflant de la buée par les naseaux. Les chevaux grelottaient sous leurs couvertures. Mistral, le grand noir, supportait le froid sans broncher, fidèle à son nom. Il était devenu presque docile avec moi. Presque.

J’étais dans la grange, en train de graisser les harnais, quand Roussel est entré. Il portait un épais manteau de laine et une écharpe qui avait dû appartenir à Annette — elle sentait la lavande, même après deux ans. Il s’est assis sur un ballot de paille sans rien dire, ce qui était sa façon habituelle d’entamer une conversation.

« Mademoiselle Vidal. »

« Monsieur Roussel. »

Il a regardé ses mains. Il avait les doigts gourds, rougis par le froid. « Le juge a appelé ce matin. Le procès aura lieu en mars. Ils veulent que je témoigne. »

« C’est une bonne chose. »

« Oui. » Il a marqué un temps. « Il y a autre chose. »

J’ai posé mon chiffon graisseux. J’ai attendu.

« Le notaire est passé hier pendant que vous étiez au marché de Gallician. Augustus Baussan, le père de Colin, est mort la semaine dernière. Embolie pulmonaire. Il avait soixante-huit ans. »

Je n’ai rien dit. J’ai pensé au vieil homme venu en charrette, à son regard gris-bleu, aux paroles qu’il avait adressées à mon père quarante ans plus tôt. Il était mort seul, je le savais. Sa femme était partie depuis longtemps, son fils en prison. Les grands domaines finissent toujours par dévorer leurs propriétaires.

« Le notaire avait un document pour vous. »

« Pour moi ? »

Roussel a sorti une enveloppe de son manteau. Elle était en papier vergé, scellée d’un cachet de cire rouge. Je l’ai ouverte. À l’intérieur, une lettre manuscrite, l’écriture tremblée d’un vieillard malade.

Mademoiselle Vidal,

Votre père m’a porté sur son dos pendant quatre miles, en 1869, avec une balle dans la cuisse et les Sioux à nos trousses. Je ne l’ai jamais remboursé. Je ne vous ai jamais aidée. J’ai laissé mon fils devenir ce qu’il est devenu par lâcheté, par orgueil, par cette paresse de l’âme qui fait qu’on ferme les yeux sur le mal tant qu’il ne touche pas notre propre toit.

Je vous lègue la maison de la rue principale aux Saintes-Maries. Celle où vous êtes née. Celle que votre père avait construite de ses mains avant de devoir la vendre pour payer les soins de votre mère. Le notaire a les actes. La maison est à vous, libre de toute charge. Ce n’est pas un pardon que je vous offre. C’est une restitution. Votre père me l’avait confiée un jour, en me disant : « Si je tombe, veille sur ma famille. » J’ai failli. Voilà. Je répare ce que je peux.

Augustus Baussan

J’ai replié la lettre. Mes mains tremblaient, mais je ne pleurais pas. Je ne pleurais plus. « Ma maison natale. »

« Vous allez y retourner ? » La voix de Roussel était neutre. Trop neutre.

J’ai rangé la lettre dans ma poche. J’ai repris mon chiffon. J’ai recommencé à graisser les harnais. « Non. »

« Non ? »

« Cette maison, c’était celle de mes parents. Moi, ma maison, elle est ici. »

Roussel n’a rien dit pendant un long moment. Puis il s’est levé. Il a fait quelques pas vers la porte de la grange. Il s’est arrêté sur le seuil. « Vous savez, mademoiselle Vidal, Annette me disait toujours que les meilleures choses arrivaient sans prévenir. Qu’il fallait juste être là, présent, les mains ouvertes. »

« Elle avait raison. »

« Oui. » Il a regardé le ciel gris. « Vous comptez rester combien de temps ? »

« Le temps qu’on voudra de moi. »

Il a eu un mince sourire, ce sourire rare qui n’allait toujours pas jusqu’à ses yeux mais qui essayait. « Alors vous resterez longtemps. »

Il est sorti. La porte a claqué doucement derrière lui. Je suis restée seule dans la grange, le harnais entre les mains, l’odeur du cuir et de la graisse mêlée au parfum lointain de la lavande. J’ai pensé à Maman, à son médaillon, à sa voix qui me disait de me lever. J’ai pensé à Papa, que je n’avais pas connu, et qui avait porté un homme sur son dos dans les grandes plaines d’Amérique. J’ai pensé à Annette, enterrée sous le pin parasol sur la colline, et à son mari qui apprenait doucement à revivre.

L’après-midi, je suis montée sur la crête. J’avais pris l’habitude d’y aller une fois par semaine, depuis qu’Esteban m’avait montré le chemin. La tombe d’Annette était simple : une croix de bois taillée par Roussel, une dalle de pierre brute, et ce pin parasol qui bruissait sans cesse, même quand le mistral se taisait. On voyait tout le domaine de là-haut : les marais, l’étang, le mas, les chevaux minuscules dans les prés.

Je me suis assise devant la tombe. « Annette, j’ai dit à voix haute, je ne prendrai pas ta place. Ta place, elle est là-haut, et personne n’y touchera. Mais si tu es d’accord, je prendrai soin de lui. De Roussel. De Joseph. D’Esteban. Des bêtes. Du mas. »

Le vent a tourné. Une aigrette de pissenlit s’est envolée. Je ne sais pas si c’était un signe, mais ça m’a suffi.

Je suis redescendue le soir tombant. La lumière était douce, un mauve pâle qui s’étendait sur le Vaccarès comme une nappe de soie. Roussel était dans la cour, adossé à la barrière, à regarder les flamants passer en formation vers le sud. Je me suis arrêtée à côté de lui.

« Alors, mademoiselle Vidal, vous avez réfléchi ? »

« J’ai réfléchi. »

« Et ? »

« Je reste. Mais à une condition. »

« Laquelle ? »

« Vous m’appelez Margot. »

Il a tourné la tête vers moi. Ses yeux étaient toujours cernés, toujours fatigués, mais il y avait dedans une lueur que je n’avais pas vue avant. Une toute petite lueur, timide, fragile. « Margot. »

« Jacques. »

Il a hoché la tête, lentement. « Marché conclu. »

Au printemps, la maison des Saintes-Maries a été transformée en gîte pour les saisonniers de la manade. Des jeunes venaient de Nîmes, de Montpellier, parfois de plus loin, pour apprendre le métier. Lucas a été embauché comme apprenti à plein temps. Sa mère est venue déjeuner au mas un dimanche, et elle a serré la main de Roussel avec une timidité de jeune fille. Joseph fêtait ses soixante-treize ans, toujours aussi solide, toujours aussi taiseux. Esteban a jeté sa canne un matin de mars et n’a plus jamais boité.

Le procès de Colin Baussan a eu lieu en avril. Il a été condamné à quinze ans de prison pour complicité d’homicide involontaire, tentative d’incendie, vol, menaces et une dizaine d’autres chefs d’accusation. Bastien a pris douze ans. Les autres, des peines plus légères. La salle était pleine, et quand le verdict est tombé, j’ai croisé le regard de Colin une dernière fois. Il avait les yeux vides d’un taureau vaincu. Je n’ai pas détourné la tête.

Le soir du jugement, nous sommes rentrés au Grand Travers sous un ciel chargé d’étoiles. Roussel — Jacques — a préparé du café. Nous nous sommes assis tous les cinq autour de la table de la treille : Jacques, Esteban, Joseph, Lucas et moi. Personne ne parlait. Le silence était plein, dense, habité. Au loin, les taureaux noirs dormaient dans les prés. Les chevaux blancs veillaient debout, silhouettes immobiles dans la nuit. Le Vaccarès luisait faiblement sous la lune.

Jacques a levé sa tasse. « À Annette. »

« À Annette, avons-nous répété.

— Et à vous, Margot, a-t-il ajouté plus bas. Sans vous, rien de tout ça ne serait arrivé. »

J’ai secoué la tête. « Si. Juste plus tard. La vérité, elle remonte toujours. Comme les taureaux dans l’eau. Ils peuvent rester immergés longtemps, mais à la fin, ils sortent la tête. »

Jacques m’a regardée. Longtemps. Et dans ce regard, il y avait quelque chose qui ressemblait à de la gratitude, à du respect, à de l’affection peut-être. Je ne cherchais pas à mettre un mot dessus. Les mots, chez nous, n’étaient pas nécessaires.

Je suis restée au Grand Travers. Pas comme la remplaçante d’Annette. Pas comme la veuve d’un autre. Juste comme Marguerite Vidal, fille de François le cavalier et de Marie la couturière, femme de Camargue, gardienne de bêtes, sentinelle des marais. J’avais trente-quatre ans. On m’avait traitée de grosse toute ma vie. J’avais été humiliée, volée, rejetée. Et j’avais traversé tout ça. Pas pour devenir mince, pas pour devenir belle selon les critères d’un village ou d’un homme. Mais pour devenir moi.

Et ça, personne ne pourrait jamais me le prendre.

FIN.