Partie 1

Je m’appelle Antoine Delapierre, et pendant trente ans, le vent a été mon pire ennemi. Mon exploitation se situe en pleine Beauce, là où les champs de blé s’étendent à perte de vue, sans un arbre pour freiner les rafales qui dévalent de la plaine. Chaque printemps, je regardais ma terre s’envoler en tourbillons de poussière, la couche arable fondre comme neige au soleil.

Les techniciens de la Chambre d’Agriculture me serinaient toujours la même rengaine. « Plantez des haies, Antoine, des brise-vent. » Mais une haie, ça met vingt ans à pousser, et mon sol, lui, était déjà réduit à cinq petits centimètres par endroits. Une misère.

Alors j’ai fait ce que personne ne comprenait. J’ai ramassé les pierres. Chaque hiver, le gel pousse des cailloux à la surface des labours, des silex coupants, des blocs de calcaire. Les autres agriculteurs les balancent au fossé en pestant. Moi, j’ai commencé à les empiler en bordure de ma parcelle ouest, celle qui prenait le vent de plein fouet.

Ma femme, Sylvie, m’a regardé faire avec un sourire triste. « Tu crois vraiment que tes cailloux vont arrêter le vent ? » Mon voisin Gérard s’est fendu d’un éclat de rire au café du village. « Antoine, t’es en train de construire un château fort ou quoi ? » J’ai haussé les épaules et j’ai continué.

Pendant six ans, j’ai empilé pierre après pierre. Sans mortier, juste en les emboîtant à la force des bras. Le mur montait, quatre pieds de haut, un demi-kilomètre de long. Je travaillais le soir après les champs, le week-end, sous le soleil ou dans le froid. Mes mains étaient en sang, mon dos en compote, mais chaque pierre posée était une victoire.

Le mur absorbait le vent comme une éponge. Derrière, le blé poussait plus dru, plus vert, et au bout de trois ans, la différence se voyait depuis la route. Mais personne ne voulait l’admettre.

Le jour où j’ai posé la dernière pierre, en octobre, je suis resté debout face au vent d’ouest. Il soufflait fort. J’ai tendu la main côté champ : le souffle n’était plus qu’une caresse. Mon cœur battait la chamade. Le vrai test, ce serait la moisson suivante.

Ce matin de juillet, je suis monté dans la moissonneuse-batteuse avec l’impression de jouer mon avenir. Gérard était adossé à sa camionnette, en bord de champ, les bras croisés, venu voir le spectacle. La machine a avalé les premiers épis. Le moniteur de rendement s’est allumé. Les chiffres se sont mis à défiler. J’ai regardé l’écran, et ma gorge s’est serrée.

Partie 2

Les chiffres sur l’écran clignotaient, incrédules. 39,2 quintaux l’hectare. J’ai relâché la moissonneuse, le moteur a calé, et je suis resté figé dans le silence bourdonnant de la cabine. Mon pire lopin, celui qui donnait 21 quintaux dans les bonnes années, venait de pulvériser la moyenne du canton.

Gérard s’est approché de la machine, la main en visière malgré la poussière. Il a tambouriné contre la vitre. « Alors, le seigneur du château, ça donne quoi ? » J’ai baissé la vitre, incapable de parler, le doigt tendu vers le moniteur.

Il a plissé les yeux, son sourire narquois s’est évaporé. « 39 ? Antoine, y’a un bug, c’est pas possible. » Il a contourné la machine, a plongé la main dans le grain qui coulait encore de la vis de vidange, l’a frotté entre ses doigts comme s’il cherchait une supercherie.

« Y’a pas de bug, Gérard. C’est le poids, le vrai. » Ma voix tremblait, j’ai dû m’agripper au volant. « Trente-neuf quintaux, sur ce sable à lapins. T’as déjà vu ça ? » Gérard a secoué la tête, ses joues rouges de soleil encore plus rouges.

Il a reculé d’un pas, bras ballants. « Bon Dieu, Antoine… le mur, c’est donc ça ? » Il regardait la ligne de pierres grises là-bas, à l’ouest, comme s’il la voyait pour la première fois. J’ai coupé le contact, suis descendu, les jambes en coton.

Je suis rentré à la ferme avec la remorque pleine à craquer. Sylvie m’attendait sur le seuil, elle a lu mon visage avant que j’ouvre la bouche. Elle a posé sa main sur ma joue, sa paume rugueuse de femme de la terre. « C’est bon, hein ? » a-t-elle murmuré.

« 39, Syl. 39 quintaux. » Ses yeux se sont embués, elle a regardé en direction du mur comme si elle voulait lui dire merci. Pendant six ans, elle n’avait rien dit quand je rentrais fourbu, les mains en charpie, les ongles noirs de calcaire.

Le soir même, au Café des Sports, l’info a fait l’effet d’une grenade. Gérard, que je n’avais jamais vu muet, a reposé son verre et a lâché : « Le mur du Delapierre, il a sorti 39 quintaux à l’hectare. » Il y a eu un flottement, puis des rires incrédules, puis un silence lourd quand j’ai confirmé.

Le vieux Marcel, qui avait connu mon père, a ajusté ses lunettes. « 39, c’est plus que ma meilleure terre en plaine. T’as triché avec de l’engrais. » J’ai secoué la tête. « Rien de plus que toi. Le mur a gardé la terre, l’eau, la vie. »

Le lendemain, un technicien de la Chambre d’Agriculture s’est pointé sans prévenir, un certain Monsieur Lefèvre, costume gris et chaussures de ville crottées. Il a planté son anémomètre à main de part et d’autre du mur. Côté ouest, le vent hurlait à 45 km/h. Côté est, à 60 mètres derrière, la girouette tournait au ralenti, 10 km/h à peine.

Il a pris des mesures d’humidité du sol avec une tarière. « Incroyable, le taux d’humidité est supérieur de 18 % par rapport à la parcelle témoin non protégée. » Il a gratté la terre, a observé les vers de terre qui grouillaient. « C’est un microclimat complet que vous avez créé. »

J’ai haussé les épaules. « J’ai juste empilé des cailloux. » Lefèvre a souri pour la première fois. « Vous avez fait de la physique appliquée sans le savoir. Le mur dissipe l’énergie du vent, crée une zone de turbulence qui retombe en aval, et l’air n’arrache plus les particules fines. »

Quinze jours plus tard, un article est paru dans le bulletin agricole régional : « Un mur de pierres sèches stoppe l’érosion éolienne en Beauce. » On m’a téléphoné de la préfecture, des étudiants en agronomie ont débarqué, des journalistes de la France Agricole ont pris des photos.

Mais ce qui m’a le plus touché, c’est la visite de Gérard un soir d’octobre. Il est venu seul, sans sa bande, les mains dans les poches de sa veste en velours côtelé. « Dis-moi comment t’as fait, Antoine. Mon quartier ouest, il est en train de crever. »

Je l’ai emmené au mur, je lui ai montré comment choisir les pierres plates pour les fondations, comment les imbriquer en biais pour que le gel ne fasse pas tout basculer. « C’est pas un ouvrage d’art, Gérard. C’est de la patience. T’en as pour quatre ans si t’es deux. »

Il a hoché la tête, a ramassé un silex, l’a tourné entre ses doigts. « Excuse-moi pour le château fort. J’étais con. » Je lui ai tapé sur l’épaule. « T’étais comme tout le monde. On te dit que le vent, ça se combat pas. Moi, je l’ai juste fatigué. »

L’hiver suivant, le mur m’a offert un autre miracle. Les tempêtes de neige venues de Normandie ont buté contre les pierres, formant une congère régulière côté est. Au printemps, la fonte a imbibé le sol en profondeur, comme une irrigation gratuite. Le blé est sorti avec quinze jours d’avance, vert émeraude.

Les voisins voyaient ça, ils commençaient à jalouser, mais aussi à imiter. Deux ans après ma moisson record, une demi-douzaine de murs poussaient en bordure des parcelles exposées. On se refilait les cailloux, on organisait des corvées d’empierrement le dimanche, et le soir on buvait un canon en contemplant l’ouvrage.

Sylvie disait en riant que j’étais devenu le « druide des cailloux », mais derrière le rire, il y avait une fierté immense. Moi qui n’avais pas fait d’études, moi qu’on prenait pour un doux rêveur, je voyais mon idée se répandre comme une trainée de poudre.

Hélas, la mécanique agricole ne supporte pas les obstacles, même vertueux. Trois ans plus tard, un matin de septembre, j’ai reçu un courrier recommandé de la Communauté de Communes et de la SAFER. Objet : projet de remembrement foncier. Les mots étaient froids, administratifs. « Dans le cadre du regroupement parcellaire visant à optimiser l’exploitation des surfaces, votre mur en limite ouest constitue une entrave au passage des engins de grande largeur. »

Je suis resté debout dans la cuisine, la lettre tremblante. Ils voulaient raser mon mur, le réduire à un tas de gravats, pour laisser passer leurs monstres de 36 mètres d’envergure. Sylvie lisait par-dessus mon épaule, son souffle s’est accéléré. « Ils peuvent pas faire ça, Antoine. Pas après tout ce que t’as bâti. »

J’ai décroché le téléphone, appelé Gérard. « T’es au courant ? » Il y a eu un silence. « Oui, le projet est poussé par la coopérative du blé. Ils veulent faire une parcelle de 200 hectares d’un seul tenant. Ton mur pile au milieu, ils disent que c’est un caprice. »

Un caprice. Le mot m’a cinglé comme une gifle. Ce mur qui avait sauvé ma terre, qui inspirait toute une région, devenait soudain un obstacle administratif. J’ai reposé le combiné, la rage au ventre.

Le lendemain, j’ai chaussé mes bottes, enfilé ma vieille veste bleue, et je suis allé au mur. J’ai passé la main sur les pierres, je me suis souvenu de chaque caillou, de chaque douleur dans mon dos, de chaque matin gelé. « Ils te toucheront pas », j’ai murmuré aux silex, comme on promet à un enfant.

Mais au fond de moi, je savais que la bataille ne faisait que commencer.

Partie 3

La nouvelle de la lettre recommandée s’est répandue dans le village plus vite que la rouille sur un vieux soc. Dès le surlendemain, au café, les regards étaient différents. Certains détournaient les yeux, d’autres affichaient une compassion gênée, et une poignée, ceux qui n’avaient jamais digéré mon succès, souriaient en coin.

Gérard m’a rejoint à ma table habituelle, près de la fenêtre qui donne sur la place de l’église. Il a commandé deux cafés, geste rare chez lui. « J’ai posé des questions à la mairie. Le projet est porté par la Coopérative du Val de Beauce. Ils ont déjà l’accord de principe du préfet. »

J’ai tourné ma cuillère dans le café noir sans boire. « Sur quelle base juridique ils s’appuient ? Mon mur est sur mon terrain, pas sur le domaine public. » Gérard a eu une grimace de connaisseur. « Le remembrement, Antoine. La loi dit que si le projet est déclaré d’utilité publique pour l’amélioration de l’exploitation agricole, le préfet peut imposer l’arasement de tout obstacle. »

L’utilité publique. Ce mot m’a fait froid dans le dos. Mon mur qui sauvait la terre, qui conservait l’eau, qui abritait la biodiversité, n’était donc pas d’utilité publique. Mais leurs engins de trente tonnes qui tassaient le sol et leurs pulvérisateurs larges comme des terrains de foot, ça, c’était le progrès.

Le soir, j’ai ressorti les vieux classeurs de la Chambre d’Agriculture, ceux que Lefèvre m’avait laissés. Ses rapports, ses mesures, ses relevés d’humidité. J’ai étalé les papiers sur la table de la cuisine, sous la lampe. Sylvie m’a regardé faire sans un mot, un torchon à la main.

« Je vais me battre », j’ai dit enfin. Ma voix était sourde, rocailleuse comme les pierres de mon mur. Sylvie a noué ses bras autour de mes épaules. « On se bat ensemble. Ce mur, je me suis moquée au début, tu te souviens ? » J’ai ri doucement. « Je me souviens surtout que t’as jamais cessé de m’apporter à boire pendant que je le montais. »

La première réunion publique à la mairie est restée gravée dans ma mémoire. La salle des fêtes était bondée, des agriculteurs venus de tout le canton, des représentants de la coopérative, le maire, et un envoyé de la préfecture en costume-cravate.

Le directeur de la coopérative, un certain Marchand, a pris la parole le premier. « Messieurs, le regroupement parcellaire est une nécessité économique. Nous devons mécaniser à grande échelle, réduire les coûts de production. Le mur Delapierre est un vestige artisanal qui bloque le passage des rampes de traitement. »

Un vestige artisanal. Les mots claquaient comme des insultes. J’ai demandé la parole, le cœur battant à tout rompre. « Monsieur Marchand, mon vestige artisanal a augmenté mes rendements de 85 % en dix ans. Il a stoppé l’érosion qui grignotait mes sols. Il a créé un réservoir de biodiversité. C’est quoi, votre solution ? Des fongicides en plus ? »

Il y a eu un murmure dans la salle. Marchand a ajusté sa cravate, visiblement agacé. « Vous comparez des choux et des carottes. Nous parlons de compétitivité, de marchés mondiaux. » Je me suis levé. « Non, nous parlons de terre. La terre, elle se compétitionne pas, elle se transmet. Si vous rasez mon mur, dans vingt ans y’aura plus un centimètre de sol sur ce plateau. »

Le délégué de la préfecture a levé une main apaisante. « Monsieur Delapierre, votre mur a des qualités, personne ne le nie. Mais le remembrement a été voté par le conseil municipal. La procédure est enclenchée. » Je l’ai fixé droit dans les yeux. « Alors je la combattrai. Procédure contre procédure. »

En sortant, plusieurs agriculteurs m’ont serré la main furtivement. « Tiens bon, Antoine », a chuchoté le vieux Marcel. Mais personne n’osait parler trop fort. La coopérative pesait lourd, elle achetait les récoltes, elle tenait les quotas betteraviers.

Les semaines qui ont suivi ont été les plus éprouvantes de ma vie. J’ai pris un avocat à Orléans, Maître Bréhier, un jeune type passionné par le droit rural. Il a épluché le dossier, a trouvé des failles dans l’enquête d’utilité publique. « Ils n’ont pas réalisé d’étude d’impact environnemental sérieuse, Antoine. C’est obligatoire depuis la loi sur l’eau de 2006. »

On a déposé un recours gracieux en préfecture. Refusé. Un recours contentieux au tribunal administratif. Accepté, mais avec une date d’audience dans dix-huit mois. En attendant, le projet avançait. Un matin de mars, des géomètres ont planté des piquets fluorescents à moins de vingt mètres de mon mur.

J’ai senti mon cœur se fendre. Ces piquets dessinaient le tracé du futur « corridor de passage » qui devait remplacer ma muraille. J’ai marché jusqu’au mur, j’ai posé les mains sur une grosse pierre de calcaire que j’avais ramassée en 1993, la première année. Elle était froide, rugueuse, immuable.

« Ils comprennent pas », j’ai dit à voix haute. « Ils comprennent pas que ce mur, c’est pas un caprice. C’est trente ans d’observation. C’est la seule chose qui tient debout quand tout le reste s’envole. » Le vent s’est levé, fidèle au rendez-vous, et j’ai regardé la poussière tourbillonner du côté ouest, tandis que le blé restait immobile de mon côté.

C’est ma petite-fille, Lucie, qui a rallumé l’espoir. Elle avait seize ans, des yeux vifs, et cette insolence tendre des adolescents qui croient encore qu’on peut changer le monde. Elle passait ses vacances à la ferme. Un après-midi, elle m’a rejoint au mur avec son téléphone portable.

« Papy, t’as vu ça ? Y’a un chercheur de l’INRA qui a publié une étude sur les murets de pierre sèche en Provence. Il dit qu’ils sont des remparts contre l’érosion et des réservoirs de biodiversité exceptionnels. » Elle m’a tendu l’écran, les yeux brillants.

J’ai lu, le souffle court. Le chercheur s’appelait François Moreau. Spécialiste des sols méditerranéens, mais ses conclusions recoupaient exactement ce que j’avais observé pendant trois décennies. « Appelle-le », j’ai dit à Lucie. « Écris-lui un mail. Dis-lui ce qu’ils veulent faire à mon mur. »

Lucie a tapé un message le soir même, avec l’aplomb de sa génération. À ma grande surprise, Moreau a répondu en quarante-huit heures. « Monsieur Delapierre, votre mur m’intéresse beaucoup. J’aimerais venir le voir, avec votre permission. »

Une semaine plus tard, un grand type dégingandé débarquait en 4L fourgonnette, chargée de matériel de mesure. Il a passé trois jours à analyser la vie dans mon mur : les carabes qui couraient entre les pierres, les araignées qui tissaient dans les interstices, les lézards qui se chauffaient au soleil.

« C’est remarquable », répétait-il en prélevant des échantillons de terre. « La densité de lombrics derrière votre mur est trois fois supérieure à la parcelle témoin sans protection. Vous avez recréé un écosystème complet. » Il a pris des photos, des notes, a interviewé Gérard et d’autres voisins.

Un mois plus tard, il a publié un article scientifique dans une revue d’agronomie. Le titre m’a fait monter les larmes aux yeux : « Un cas d’innovation paysanne face à l’érosion : le mur de pierre sèche de Beauce, par Antoine Delapierre ». Mon nom, dans une revue scientifique. Moi qui avais quitté l’école à quatorze ans.

L’article a fait boule de neige. Des étudiants en agroécologie ont organisé une visite, puis des journalistes de la presse nationale, puis une équipe de télévision. Le mur est devenu un symbole, un point de ralliement pour tous ceux qui défendaient une agriculture plus respectueuse du vivant.

Mais en face, la machine administrative broyait toujours. Marchand a tenu une conférence de presse incendiaire. « Ce mur est une entrave au développement économique du canton. On ne va pas sacrifier la compétitivité de cent cinquante exploitations pour les lubies d’un seul homme. »

Le mot « lubies » m’a fait sortir de mes gonds. J’ai demandé à le rencontrer, seul à seul. On s’est retrouvé dans son bureau à la coopérative, un cube de verre et d’acier climatisé. Marchand m’a reçu avec un sourire commercial, le regard fuyant.

« Monsieur Delapierre, je comprends votre attachement sentimental. Mais comprenez-moi : je gère 200 000 tonnes de céréales par an. Votre mur, c’est un caillou dans un engrenage. » Je me suis penché en avant, les poings sur son bureau d’acajou. « Mon mur, Marchand, c’est 150 tonnes de pierres qui protègent 300 tonnes de terre chaque année. Vous parlez de chiffres, les voilà. »

Il a eu un geste d’agacement. « La procédure est irréversible. Le tribunal administratif a programmé l’audience, mais en attendant, le préfet peut signer l’arrêté d’arasement dès le mois prochain. » Je suis sorti du bureau, le ventre noué. Le mois prochain.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai enfilé ma veste, j’ai marché jusqu’au mur sous les étoiles. La lune éclairait les pierres d’une lueur laiteuse. J’ai repensé à mon père, à son dos courbé sur les labours, à cette terre qu’il m’avait confiée en mourant. « Prends-en soin, Antoine. La terre, elle te le rendra. »

J’ai serré les poings. Je m’étais promis d’obéir, de transmettre un sol plus riche que celui que j’avais reçu. Ce mur était ma promesse faite pierre. Le raser, c’était trahir mon père, trahir mon fils qui reprendrait la ferme, trahir Lucie et les générations d’après.

À l’aube, je suis rentré, transi mais résolu. J’ai réveillé Sylvie. « Prépare-toi, on va à la préfecture. » Elle a ouvert un œil, a vu mon expression, et n’a pas posé de questions. Elle savait. La guerre ne faisait que commencer, et je n’avais pas l’intention de la perdre.

Partie 4

La DS noire du préfet était garée devant la grille de la ferme quand nous sommes revenus de la préfecture, Sylvie et moi. J’ai coupé le moteur, le cœur battant la chamade. Un homme en uniforme nous attendait, calepin en main. « Monsieur Delapierre, le préfet souhaite vous parler avant l’audience décisive. »

J’ai hoché la tête, la gorge sèche. La grande maison préfectorale d’Orléans m’avait toujours impressionné, avec ses boiseries et ses dorures, mais ce jour-là, je n’avais plus peur des décors. J’avais peur pour mon mur.

Le préfet, un homme au visage fin et aux gestes mesurés, m’a reçu dans son bureau. « Asseyez-vous, Antoine. » Il m’a appelé par mon prénom, ce n’était pas bon signe. La familiarité précède souvent les mauvaises nouvelles.

« J’ai lu le rapport de François Moreau, de l’INRA. J’ai consulté les mesures de la Chambre d’Agriculture. Votre mur est effectivement un ouvrage exceptionnel de conservation des sols. » Il a marqué une pause, a croisé les doigts. « Mais le remembrement a été validé par le conseil municipal et la coopérative. La loi est la loi. »

Je me suis penché en avant. « Monsieur le Préfet, la loi protège aussi le patrimoine rural et l’environnement. Mon mur n’est pas juste un tas de cailloux, c’est trente ans de travail, c’est un sol vivant, c’est l’avenir de cette terre. »

Il a eu un geste las. « Je comprends, mais puis-je vraiment bloquer un projet qui concerne cent cinquante exploitations pour préserver un mur privé ? » J’ai posé une liasse de photos sur son bureau. « Regardez ces chiffres. Mon rendement a doublé, l’érosion a cessé. Si vous rasez ce mur, vous condamnez ce sol à redevenir stérile. Est-ce que c’est ça, l’utilité publique ? »

À ce moment-là, on a frappé à la porte. C’était François Moreau, le chercheur de l’INRA, accompagné de Gérard et de trois autres agriculteurs du canton, ceux qui avaient bâti leurs propres murs à mon imitation. Ils sont entrés sans y être invités, solennels dans leurs habits du dimanche.

Moreau a pris la parole avec une autorité calme. « Monsieur le Préfet, j’ai étudié ce mur pendant six mois. Il héberge vingt-sept espèces de carabes, quinze espèces d’araignées et une colonie de lézards des murailles protégés. Il réduit la vitesse du vent de 75 %. Il capte la neige et l’humidité. C’est un modèle d’agroécologie avant l’heure. »

Gérard a ajouté, la voix rauque d’émotion : « J’étais le premier à me moquer d’Antoine. Aujourd’hui, j’ai construit mon propre mur, et mon blé a gagné quinze quintaux. On est une dizaine maintenant. Si vous le détruisez, c’est tous nos efforts que vous piétinez. »

Le préfet a regardé la carte du remembrement punaisée au mur, puis a fixé chaque visage. Le silence s’est épaissi, lourd comme une chape de plomb. Finalement, il a soupiré.

« Je vais signer un arrêté de protection temporaire au titre de la loi sur le patrimoine rural. Le mur d’Antoine Delapierre sera classé “élément remarquable du paysage beauceron”. Le projet de remembrement sera modifié pour contourner l’ouvrage, quitte à créer une servitude écologique. »

J’ai senti mes jambes flageoler. Sylvie a poussé un cri étouffé, Gérard m’a attrapé le bras. Moreau a souri, soulagé. Marchand, qui attendait dans l’antichambre, est entré furieux, mais le préfet l’a calmé d’un geste.

« Monsieur Marchand, l’intérêt économique ne peut plus primer sur l’intérêt écologique. Ce mur est une innovation paysanne que la France doit préserver. » Marchand est sorti sans un mot, sa cravate de travers, et je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Merle Haxton, l’autre moqueur, qui avait fini par s’incliner devant les pierres.

La nouvelle de l’arrêté a fait l’effet d’une bombe dans la région. Le mur de la discorde devenait le mur de la réconciliation. Les médias s’en sont emparés, les écoles agricoles ont programmé des visites pédagogiques. On m’a même demandé d’écrire une notice pour la revue “Patrimoine Rural”.

Mais ce qui m’a le plus ému, c’est le matin où Lucie est venue me trouver dans le champ. Elle était en première année d’agronomie à Paris, les joues roses d’enthousiasme. « Papy, j’ai choisi mon mémoire. Je vais étudier l’impact des murets de pierre sèche sur la biodiversité du sol en milieu céréalier. »

J’ai posé ma main calleuse sur sa joue douce. « T’as choisi le plus beau sujet du monde, ma fille. » Elle a ri, a sorti un carnet, et elle a commencé à noter mes observations, comme une apprentie scribe auprès d’un vieux sage.

La moisson suivante fut, une fois encore, exceptionnelle. 42 quintaux cette année-là, alors que la moyenne cantonale stagnait à 35. Mon fils, Paul, qui s’occupe désormais de la ferme, a fait agrandir le réseau de murs sur les nouvelles parcelles rachetées. Il les appelle « la muraille de Beauce », avec une fierté de bâtisseur.

Aujourd’hui, quand je marche le long de mon mur, je vois les pierres qui ont été ajoutées par trois générations. Celles de mes débuts, rugueuses et grises. Celles de Paul, plus régulières. Et celles que Lucie a posées l’été dernier, avec ses mains encore blanches de citadine, qui se sont écorchées sur le silex.

Le mur est devenu un être vivant, un mille-pattes minéral qui serpente dans la plaine. Les carabes pullulent, les alouettes nichent dans les anfractuosités, et la terre derrière est si noire, si profonde, qu’on croirait de la suie de cheminée.

L’autre jour, un jeune agriculteur du Loiret est venu me consulter. « Monsieur Delapierre, comment on commence un mur ? » Je l’ai emmené au champ, j’ai ramassé une pierre, je la lui ai tendue. « Tu commences par la première. Et tu ne t’arrêtes plus. »

Il a hoché la tête, grave, et je me suis souvenu de mon père, de son regard quand j’avais posé la première pierre. Il n’avait rien dit, il s’était contenté de hocher la tête exactement pareil.

Ce soir-là, j’ai invité Gérard et sa femme à dîner. On a mangé du pâté de campagne, on a bu du vin de Loire, et on a parlé de tout, sauf du mur. Parce qu’il n’y avait plus besoin d’en parler. Il était là, à l’horizon, masse sombre sous le couchant, aussi naturel que la Beauce elle-même.

Et Gérard, qui ne s’était jamais excusé publiquement, a levé son verre au dessert. « À la plus belle folie de notre canton », a-t-il dit. J’ai trinqué, les yeux humides, et j’ai regardé Sylvie. Elle m’a souri, ce sourire qui m’avait donné la force de continuer quand tout le monde riait.

Le mur est toujours debout, et il le restera. Mon blé est toujours le plus beau, ma terre toujours la plus riche, et ma famille toujours à mes côtés. Les pierres qu’on jetait sont devenues notre héritage, notre réponse au vent, notre promesse à la terre.

FIN.