PARTIE 1
Je n’aurais jamais dû être là cette nuit-là.
Le froid de novembre s’infiltrait sous ma veste comme des doigts de cadavre. Je grelottais devant la vitrine éteinte d’une ancienne librairie, rue de la République, à Lyon. La pluie avait transformé les pavés en miroir sale. Il était deux heures du matin passées, et j’avais les mains qui tremblaient. Pas seulement à cause du froid. Le manque. Cette saloperie de manque qui te ronge les os et te fait envisager des choses qu’un type normal n’oserait même pas imaginer.
Je m’appelle Théo. Théo Marchand. Trente-deux ans, célibataire, un chat qui ne m’aime pas, et un compte en banque qui me déprime. Mais ça, c’était la surface. La surface que je montrais au monde. En dessous, il y avait des fissures que personne ne voyait. Des failles béantes creusées par des années à courir après quelque chose que je n’arrivais jamais à attraper. Un sens, peut-être. Une raison de me lever le matin autre que le boulot, le loyer, et les apéros trop arrosés où on refait le monde sans jamais le changer.
Ce soir-là, je n’étais pas en train de philosopher sur le sens de l’existence. J’étais en train de dealer avec ma propre misère. Un petit sachet de poudre blanche dans la poche intérieure de ma veste, une transaction rapide avec un type louche rencontré dans un bar à la Guillotière, et l’espoir minable d’oublier pendant quelques heures la médiocrité de ma vie. Je sais. C’est pathétique. Mais quand vous êtes au fond du trou, vous ne faites pas la fine bouche sur l’échelle qu’on vous tend, même si elle est pourrie.
Le type s’appelait Marco. Ou du moins, c’est le nom qu’il m’avait donné. Un visage taillé à la serpe, des tatouages qui remontaient jusqu’à la mâchoire, et des yeux qui ne souriaient jamais. Il était en retard. Normalement, il était toujours à l’heure. C’était un professionnel, dans son genre. Un professionnel de la nuit, du trafic, de tout ce qui rampe dans les interstices de la société. Mais là, vingt minutes de retard, et aucun message.

J’ai commencé à faire les cent pas. Mes semelles claquaient sur le trottoir mouillé. La rue était déserte. Lyon la nuit, c’est un décor de film noir. Les façades haussmanniennes se dressent comme des décors de théâtre abandonné, les volets sont fermés, les fenêtres sont aveugles. On se sent observé par des fantômes. J’ai jeté un coup d’œil à mon téléphone. Toujours rien. La batterie à 8 %. J’ai grogné un juron.
C’est à ce moment-là que je les ai entendus.
Des pas. Lourds. Pas le genre de pas qu’on entend quand quelqu’un se promène. Le genre de pas qu’on entend quand quelqu’un avance avec une intention précise. Et ces pas ne venaient pas d’une seule personne. Ils étaient plusieurs. J’ai relevé la tête, le cœur qui s’emballait légèrement. À l’angle de la rue, trois silhouettes ont émergé de l’ombre. Des silhouettes massives, trop carrées pour être des passants innocents. J’ai tout de suite senti le danger. Pas besoin d’avoir fait l’armée pour comprendre quand une situation pue.
J’ai glissé la main dans ma poche pour serrer le sachet. Une réaction idiote. Comme si ce petit bout de plastique allait me protéger. J’ai reculé lentement, prêt à partir en courant. Mais une voix m’a cloué sur place.
« Théo Marchand ? »
Ce n’était pas une question. C’était une affirmation. Le ton était froid, mécanique, dénué de toute émotion. L’un des trois hommes s’est avancé. Sous la lumière orange d’un lampadaire, j’ai vu son visage. Pas celui de Marco. Un visage que je n’avais jamais vu. Un visage qui n’avait rien à faire dans une ruelle louche de Lyon. Il était habillé avec une précision presque militaire, mais sans uniforme. Un jean sombre, une veste coupe-vent, des chaussures de randonnée. Pas de signe distinctif. Rien.
« Qui demande ? » j’ai réussi à articuler.
L’homme n’a pas répondu. Il a juste fait un petit signe de tête à ses deux acolytes. En une fraction de seconde, ils étaient sur moi. Pas de sommation, pas de menace, pas de négociation. Des professionnels. J’ai senti des mains de fer saisir mes bras, les tordre derrière mon dos avec une efficacité brutale. Le sachet est tombé sur le pavé, misérable petit flocon blanc dans une flaque d’eau sale. J’ai hurlé. La douleur m’a vrillé les épaules. L’homme à la veste coupe-vent s’est penché, a ramassé le sachet, l’a regardé avec une expression indéchiffrable, puis l’a glissé dans sa poche.
« On ne veut pas de problèmes, » j’ai craché, la voix déjà cassée par la peur. « Prenez mon fric, prenez mon téléphone, prenez ce que vous voulez. »
« Nous ne voulons pas votre argent, Monsieur Marchand. »
Le vouvoiement. Ils me tabassaient en me disant « Monsieur ». C’était surréaliste. J’ai voulu me débattre, mais un coup sec derrière la nuque m’a fait voir trente-six chandelles. Tout est devenu flou. J’ai senti qu’on me traînait, qu’on me poussait dans un véhicule. Une camionnette blanche, garée un peu plus loin. La porte arrière a claqué avec un bruit sourd, métallique. L’odeur du diesel, du caoutchouc, et celle, plus subtile, d’un produit nettoyant.
On m’a jeté sur le plancher comme un sac de patates. Les mains entravées par du ruban adhésif, les yeux bandés. La camionnette a démarré. J’entendais le ronronnement du moteur, le bruit des essuie-glaces. La pluie qui tambourinait sur le toit. Et les voix. Faibles, étouffées, mais distinctes. Ils parlaient entre eux. Pas en français. Une langue que je ne comprenais pas. Des sonorités gutturales, hachées, qui ne ressemblaient à rien de ce que j’avais pu entendre. Ni de l’anglais, ni de l’allemand, ni de l’arabe. Rien. Mon cerveau a refusé d’analyser. Il était trop occupé à gérer la terreur pure.
Je ne sais pas combien de temps on a roulé. Une demi-heure ? Une heure ? Le temps s’était distordu. Chaque seconde ressemblait à une minute, chaque minute à une heure. J’essayais de respirer calmement, de ne pas vomir, de ne pas perdre la tête. « Réfléchis, Théo. Réfléchis. Pourquoi toi ? Pourquoi eux ? »
Je n’avais aucune réponse. Je ne suis personne. Je bosse dans une boîte de logistique à Vénissieux. Je loue un studio minuscule dans le 7e arrondissement. Ma vie est une succession de galères sans intérêt pour quiconque, sauf peut-être mon propriétaire quand le loyer est en retard. Je n’ai pas d’ennemis. Je ne trempe dans aucun trafic d’envergure. Je suis juste un type paumé qui a fait un mauvais choix de vie.
La camionnette s’est arrêtée. Le silence soudain, après le ronronnement constant, a été presque plus terrifiant. J’ai entendu les portes avant s’ouvrir, se refermer. Puis les portes arrière ont coulissé. L’air froid et humide s’est engouffré, chargé d’une odeur que je n’ai pas reconnue immédiatement. Âpre. Métallique. Presque antiseptique. Comme l’intérieur d’un hôpital, mais en plus froid. Plus stérile.
On m’a tiré dehors sans ménagement. Mes pieds ont rencontré un sol dur. Du béton. J’entendais l’écho de nos pas. Nous étions dans un grand espace fermé. Un entrepôt ? Un parking souterrain ? L’air était immobile, saturé de cette odeur chimique. On m’a fait marcher, ou plutôt, on m’a porté, sur une bonne cinquantaine de mètres. Une porte automatique s’est ouverte avec un sifflement pneumatique. L’odeur chimique est devenue plus forte.
On a descendu des escaliers. L’écho changeait. Le béton brut laissait place à quelque chose de plus lisse. Les murs renvoyaient le son différemment. Un sous-sol profond, peut-être. Mes ravisseurs ne disaient plus un mot. Leurs pas étaient parfaitement synchronisés. Leurs gestes, mécaniques.
Finalement, on m’a poussé sur une chaise. Mes mains ont été attachées aux accoudoirs. Mes pieds, aux pieds de la chaise. Le ruban adhésif sur mes yeux a été retiré d’un coup sec. La lumière m’a agressé. Blanche, crue, impitoyable. J’ai cligné des paupières, les larmes aux yeux.
Quand ma vision s’est ajustée, j’ai compris que j’étais dans une salle qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. Ce n’était pas une cave, ni un entrepôt. C’était un laboratoire. Un vrai, pas un décor de cinéma. Des paillasses immaculées, des écrans qui affichaient des données incompréhensibles, des centrifugeuses qui ronronnaient doucement, des bocaux remplis de liquides aux couleurs improbables. Tout était blanc, gris, acier brossé. Froid. Clinique.
Et devant moi, à trois mètres à peine, se tenait une femme.
Une femme que je n’oublierai jamais. Pas à cause de sa beauté, bien qu’elle fût d’une beauté étrange, presque irréelle. Mais à cause de son regard. Ses yeux étaient d’un vert intense, luminescent, comme des émeraudes qu’on aurait éclairées de l’intérieur. Sa peau était pâle, presque translucide, et ses traits étaient d’une finesse chirurgicale. Elle portait une blouse blanche, parfaitement repassée, qui tombait sur un jean noir. Ses cheveux châtains étaient tirés en un chignon strict. Elle devait avoir une quarantaine d’années, mais il émanait d’elle une impression d’âge impossible à déterminer.
Elle me fixait. Sans hostilité. Sans curiosité. Juste… une observation neutre. Comme un scientifique étudie une bactérie au microscope.
« Monsieur Marchand, » dit-elle. Sa voix était calme, posée, parfaitement maîtrisée. Une voix qui n’admettait pas de réplique. « Je suis navrée pour la manière peu conventionnelle dont vous avez été amené ici. »
« Navrée ? » j’ai répété, la voix tremblante. « Vous m’avez kidnappé ! Tabassé ! Bâillonné ! Vous appelez ça “peu conventionnel” ? »
« C’était nécessaire, » répondit-elle simplement. « Nous ne pouvions pas prendre le risque d’un refus. »
« Refus de quoi ? Mais qu’est-ce que vous voulez ? Qui êtes-vous ? »
Elle ignora mes questions. Elle se tourna vers une paillasse derrière elle, où était posé un petit réfrigérateur métallique. Elle l’ouvrit. Un nuage de vapeur froide s’en échappa. Elle en sortit un petit flacon en verre, pas plus grand qu’un tube à essai, scellé par un bouchon en caoutchouc orange. À l’intérieur, un liquide tourbillonnait. Un liquide qui semblait… vivant. Des volutes nacrées, irisées, qui s’enroulaient sur elles-mêmes dans une danse hypnotique. Il émettait une lueur propre, très faible, mais perceptible dans la lumière blanche du labo.
Je me suis figé. Je ne suis pas un grand scientifique. J’ai à peine le bac. Mais ce liquide, cette chose dans le flacon, mon cerveau reptilien a immédiatement compris qu’elle n’avait rien de normal.
« Vous consommez une substance appelée couramment “coke”, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle en se rapprochant, le flacon à la main. « Une habitude autodestructrice, signe d’un profond mal-être. Vous cherchez à remplir un vide. »
« C’est quoi, vous êtes psy maintenant ? »
« D’une certaine manière. Je suis le Dr. Anya Petrova. Mon domaine est la neurobiologie et la chimie de la conscience. »
Petrova. Elle avait un nom à consonance slave, mais elle parlait français sans le moindre accent. Anya. Un prénom qui semblait aussi froid que ses yeux. Elle posa le flacon sur une table métallique à côté de moi. La lumière à l’intérieur du liquide semblait pulser, comme un battement de cœur.
« Vous avez été sélectionné pour un programme pilote, Théo. Puis-je vous appeler Théo ? »
« Je vous interdis de m’appeler Théo. »
« Très bien. Marchand. Vous avez été sélectionné parce que vous correspondez à un profil très spécifique. Isolement social avancé. Aucune famille proche. Un emploi sans perspective. Une addiction qui vous rend vulnérable et prévisible. Vous êtes, pour le dire crûment, un homme dont personne ne remarquera la disparition. »
Ces mots m’ont glacé. Pire que le froid, pire que la peur. La vérité crue, énoncée par cette femme avec la même désinvolture qu’on lit un bulletin météo. Elle avait raison. Qui s’inquiéterait pour moi ? Mon patron penserait que j’ai démissionné. Mes quelques potes de bar penseraient que j’ai changé de crémerie. Mon chat se trouverait un autre humain à mépriser. Je n’étais rien.
« Pourquoi ? » j’ai murmuré. « Pourquoi moi ? Pour quoi faire ? »
Au lieu de répondre, Anya se tourna vers une console tactile fixée au mur. Elle pianota rapidement. Un écran mural s’alluma, diffusant une série d’images qui m’ont retourné l’estomac.
La première image montrait un gorille. Un mâle énorme, dos argenté. Il était sanguinolent, le corps déformé par des masses musculaires qui n’auraient jamais dû exister. Ses os semblaient sortir de sa peau. Ses yeux étaient exorbités, injectés de sang, emplis d’une souffrance incommensurable.
« Sujet 4, série simiesque, » commenta Anya d’une voix détachée. « Injection du composé S-11. La transformation physique a excédé nos prévisions. Force musculaire multipliée par douze. Mais mort cérébrale en moins de six minutes. Le cerveau n’a pas supporté la restructuration synaptique. Littéralement liquéfié. »
La deuxième image montrait ce qui avait dû être un chien. Un berger allemand, peut-être. Il était méconnaissable. Sa fourrure était tombée par plaques, laissant voir une peau écailleuse, grisâtre et luisante. Sa gueule s’était allongée de manière grotesque, découvrant des crocs multiples, alignés de façon chaotique.
« Sujet 9. Amélioration sensorielle extrême, mais effondrement complet de la structure ADN. Aucune viabilité cellulaire. Il s’est désintégré de l’intérieur en moins de deux heures. »
La troisième, la pire, était une image d’un être humain. Ou du moins, les restes de ce qui avait été un être humain. Une femme, je crois, d’après la silhouette. Son corps était tordu, recroquevillé sur lui-même, comme s’il avait cherché à s’enfuir de sa propre peau. Ses doigts s’étaient allongés en griffes. Sa colonne vertébrale ressortait, hérissée d’excroissances osseuses. Et son visage… son visage était figé dans un hurlement silencieux.
« Sujet 17, premier essai humain. Les résultats sur les primates et les canidés n’étaient pas satisfaisants. Nous avons dû passer aux essais cliniques humains pour observer la véritable complexité des interactions. La plasticité du cerveau humain permet une intégration plus profonde, mais le taux d’échec reste de 100 %. Jusqu’à présent. »
J’ai vomi. Un jet de bile qui a éclaboussé le sol blanc immaculé. Mon corps était secoué de spasmes. Je ne pouvais pas détacher mon regard de cette image. Cette femme. Ce monstre. C’était la chose la plus horrible que j’aie jamais vue. Et cette femme, cette Anya Petrova, en parlait comme d’une équation ratée.
« Pourquoi vous me montrez ça ? » j’ai hurlé, les larmes aux yeux. « Vous êtes dingue ! Vous êtes un monstre ! »
« Je vous montre l’échec, Marchand. Pour que vous compreniez ce qui est en jeu. » Elle prit le flacon et le leva à hauteur de mes yeux. Le liquide irisé s’agitait doucement, comme réveillé par sa chaleur. « Ce composé est le fruit de décennies de recherches, menées loin des regards indiscrets, financées par des intérêts privés. Nous l’appelons l’Essence. Un organisme symbiotique synthétique, conçu pour se lier au système nerveux de l’hôte et en optimiser les fonctions. Mais il a un défaut. Un défaut fatal qui a tué tous les sujets jusqu’à ce jour. »
« Et alors ? » j’ai craché, essayant de cacher ma terreur sous une bravade pitoyable. « Je suis le prochain cobaye ? Vous allez me transformer en chose, comme eux ? »
« La probabilité est élevée, » admit-elle froidement. « Mais c’est précisément parce que vous êtes un cobaye que vous avez une chance. Une chance infime, certes, mais une chance tout de même, de survivre à ce que les autres n’ont pas supporté. »
Elle reposa le flacon délicatement et croisa les bras. « Voici la situation, Marchand. Le défaut dont je parle est d’ordre psychique. L’Essence, pour s’intégrer parfaitement, a besoin d’un hôte dont l’esprit est déjà… fracturé. Un ego faible, un inconscient malléable. Une personnalité habituée à la fuite, à la dissociation. Une personne qui n’a pas un sens de l’identité assez fort pour résister à la fusion symbiotique. Un individu “normal”, avec une volonté puissante, est rejeté par le composé. Il meurt dans d’atroces souffrances, comme le sujet 17. Mais un individu déjà brisé… l’Essence peut se glisser dans les failles. Combler les vides. Prendre le contrôle, en douceur. »
Je l’ai regardée, horrifié. Elle était en train de me dire que ma dépression, mon addiction, ma vie de raté était en fait la seule chose qui pouvait me sauver la vie. Ou du moins, retarder ma mort.
« C’est un calcul cruel, n’est-ce pas ? » dit-elle, lisant mes pensées. « L’univers a un sens de l’ironie très développé. »
« Et… si je survis ? » demandai-je, la gorge serrée. « Qu’est-ce que je deviens ? »
« Quelque chose de supérieur. Quelque chose de nouveau. Vos facultés intellectuelles seront décuplées. Votre force, votre vitesse, votre endurance. Vos sens, au-delà de toute limite humaine. Mais l’Essence ne se contente pas d’améliorer. Elle modifie. Elle change la structure même de votre être. »
Elle marqua une pause, et ses yeux verts se plantèrent dans les miens avec une intensité presque douloureuse.
« Si vous buvez cela, Théo Marchand, vous ne serez plus jamais humain. »
Le silence retomba, lourd comme une chape de plomb. Elle me tendit le flacon. Sa main ne tremblait pas. La mienne, attachée, ne pouvait même pas le saisir.
« Libre à vous de refuser, bien sûr, » ajouta-t-elle. « Dans ce cas, vous serez simplement euthanasié pour éviter toute fuite d’informations. Vos restes seront dissous dans un bain d’acide, et votre dossier, classé. »
C’était ça, le choix. Une mort atroce et quasi certaine en mutant. Ou une balle dans la tête. Mon cerveau tournait à plein régime. Je pensais à mon studio vide, à mon chat qui s’en foutait, à mon boulot de merde. Je pensais aux visages des sujets 4, 9 et 17. La femme-cri. Le chien sans peau. Le gorille liquéfié.
Et puis j’ai pensé à ce que j’étais. Un junkie minable. Un type qui allait crever seul, de toute façon, d’une overdose ou d’un accident. Au moins, ici, il y avait une chance. Une chance infinitésimale, mais une chance. De survivre. De devenir autre chose.
« Détachez ma main droite, » dis-je d’une voix que je ne reconnus pas.
Anya eut un mince sourire. Un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. Elle fit un geste. L’un des sbires silencieux s’approcha et trancha le ruban adhésif qui me liait le poignet. Je sentis le sang affluer dans mes doigts engourdis. Je regardai ma main. Une main banale, aux ongles rongés, avec une cicatrice sur le pouce datant d’un accident de cuisine.
Anya me tendit le flacon. Le liquide semblait s’agiter plus vite, comme impatient. L’éclat irisé était hypnotique. Je saisis le tube de verre. Il était tiède. Anormalement tiède, comme si une vie propre l’habitait.
« Un conseil, » murmura Anya. « Si vous voulez garder une chance de rester vous-même, accrochez-vous à un souvenir. Un seul. Le plus fort. Le plus fondateur. Ce sera votre ancre. »
Je ne répondis pas. Je pensai à ma mère. À son visage avant qu’elle ne tombe malade. À ses mains qui me préparaient du chocolat chaud les soirs d’hiver, dans notre petit appartement de la Croix-Rousse. C’était mon ancre. Mon seul trésor.
Je dévissai le bouchon orange. Une odeur indéfinissable s’en échappa, un mélange d’ozone, de miel et de métal chauffé. Ma main tremblait, mais pas de peur. De manque. Peut-être. Ou d’impatience.
Je n’ai pas fait de discours. Je n’ai pas réfléchi. J’ai porté le flacon à mes lèvres, et j’ai bu.
Le liquide n’avait pas de goût. Juste une sensation de chaleur, puis de brûlure. Une brûlure intense, immédiate, qui descendit dans ma gorge comme du plomb fondu avant d’exploser dans ma poitrine. Le flacon tomba et se brisa par terre. J’entendis à peine le bruit du verre. Un hurlement monta du plus profond de mon être. Un hurlement qui n’était pas seulement le mien.
Mes muscles se tétanisèrent. Mon corps se cambra sur la chaise avec une force telle que les pieds métalliques grincèrent contre le sol. Ma vision s’éteignit, puis s’alluma d’une lumière aveuglante. Des couleurs que je n’avais jamais vues explosèrent dans mon cerveau. Des motifs géométriques impossibles s’imprimèrent sur ma rétine.
Et puis les Voix sont venues.
Pas une voix. Des milliers. Une cacophonie de chuchotements, de cris, de pensées. Des fragments de souvenirs qui n’étaient pas les miens. Un soleil rouge sur un monde inconnu. Une guerre dans les étoiles. Un langage fait de lumière. J’étais éparpillé, dissous dans un océan de consciences étrangères. Je n’étais plus Théo. J’étais une goutte d’eau dans un tsunami.
Je sentais mes os se déformer. Ma peau se tendre. Mon cœur battre à un rythme inhumain, puis s’arrêter, puis repartir. La douleur était au-delà de tout. Pire que le manque. Pire que tout ce que j’avais pu endurer. C’était une douleur cellulaire. Chaque atome de mon corps hurlait qu’il était en train d’être réécrit.
Je me noyais. La conscience de Théo Marchand, le raté de Lyon, se diluait comme un cachet d’aspirine dans un verre d’eau. J’oubliais mon nom. Mon adresse. Mon chat. La Terre. Tout s’effaçait, aspiré par le vortex des Voix.
Je n’étais plus rien.
Et puis, au moment où la dernière lueur de moi-même allait s’éteindre, je la vis. Le visage de ma mère. Ses yeux doux, ses rides autour de la bouche. Sa main tendue vers moi. « Mon petit Théo, » murmurait-elle. « N’oublie pas qui tu es. »
Ce souvenir était mon ancre. Je m’y agrippai de toutes mes forces. Je hurlai son nom dans le vide. Je repoussai les Voix, les fragments de mondes inconnus, les souvenirs aliens. Je refusai de lâcher. Je luttai. Je rassemblai les miettes de mon identité, bribe par bribe, et je les forçai à tenir ensemble.
Combien de temps cela dura, je ne sais pas. Une éternité. Une seconde.
Quand j’ouvris les yeux, j’étais toujours dans le laboratoire. Mais tout avait changé.
J’étais allongé sur le sol, dans une flaque d’eau et de verre brisé. Les liens qui me retenaient avaient cédé, arrachés comme du papier. Anya était debout à trois mètres, protégée par un écran de verre blindé qui n’était pas là avant. Ses sbires étaient en position de défense, des pistolets étranges à la main, pointés sur moi.
Anya me regardait. Ses yeux verts brillaient, mais pour la première fois, j’y vis une émotion. De l’excitation. Une excitation intense, presque enfantine.
« Fascinant, » murmura-t-elle. « Le taux de survie vient de passer à 1 %. »
Je me relevai. Mon corps tout entier était… différent. Léger. Puissant. Je le sentais comme je n’avais jamais senti mon ancien corps. Je percevais chaque fibre musculaire, chaque influx nerveux. Je pouvais entendre le bourdonnement électrique des néons, le grésillement de la console, et même le battement de cœur d’Anya. Lent, régulier. Trop lent. Anormal.
Je regardai mes mains. Elles avaient l’air normales. Mais sous ma peau, je voyais des volutes iridescentes, semblables au liquide que j’avais bu, qui circulaient doucement, suivant le tracé de mes veines. Je portai la main à mon visage, palpant mes traits. C’était toujours mon visage. Mais mon toucher était décuplé. Je sentais chaque pore de ma peau.
Les Voix étaient toujours là. Une présence constante, en arrière-plan. Un bruit de foule lointain. Mais elles s’étaient calmées. Elles s’étaient organisées. J’avais accès à un puits de savoir abyssal. Des mathématiques pures aux secrets de la biologie, je comprenais des concepts entiers d’un seul regard.
« Qu’est-ce que… » ma voix s’étrangla. Elle était différente. Il y avait un écho, une harmonique étrange, comme si je parlais à deux voix superposées.
« Vous avez réussi, Marchand, » dit Anya. « La symbiose est stable. Pour l’instant. »
« Stable ? »
« La première phase est un succès. Mais c’est maintenant que tout se joue. Votre combat pour garder le contrôle ne fait que commencer. »
Je voulus lui demander ce qu’elle entendait par là, mais à cet instant, un hurlement déchira le silence. Pas un hurlement humain. Un cri mécanique, strident, une alarme qui fit clignoter les lumières du labo en rouge. Anya tourna brusquement la tête vers la console. Son expression changea. L’excitation fit place à une tension glaciale.
« Ils sont là, » dit-elle simplement. « Plus tôt que prévu. »
Elle se tourna vers ses hommes. « Niveau de confinement Alpha. Verrouillez toutes les issues. »
Puis elle planta son regard dans le mien. « Marchand, si vous voulez sortir d’ici vivant, vous allez devoir vous battre. Tout de suite. »
Je n’eus pas le temps de demander de qui elle parlait. La porte blindée du laboratoire vibra sous un impact titanesque. Le métal hurla, se déforma. Une deuxième déflagration, et la porte s’envola, traversant la pièce dans une gerbe d’étincelles.
Dans l’encadrement, aveuglés par la fumée et l’obscurité du couloir, six points rouges brillèrent. Six points qui oscillaient dans le noir. Des yeux. Trois paires d’yeux écarlates, fixés sur moi.
Une silhouette massive, plus de deux mètres de haut, se voûta pour franchir le seuil. Un cauchemar de métal et de chair. Un corps d’insecte cuirassé, des plaques de carapace noire luisante, des membres segmentés terminés par des griffes. Une arme pulsait, greffée à l’un de ses bras. Ce n’était pas un homme. Ce n’était pas une machine. C’était les deux à la fois, fondues en une abomination.
Les Voix dans ma tête rugirent. Un mot unique, répété par mille consciences. Un nom.
Kryax.
PARTIE 2
Le mot « Kryax » résonnait dans mon crâne comme une sentence.
Je ne savais pas ce que c’était. Pas vraiment. Mais les Voix, elles, savaient. Des millénaires de guerre, de poursuites, de planètes réduites en cendres. Chaque conscience en moi hurlait la même chose : ennemi. Danger. Combat. Mon corps réagit avant même que mon cerveau n’ait fini de traiter l’information. Mes jambes fléchirent, mes bras s’écartèrent légèrement, adoptant une posture de défense que je n’avais jamais apprise. Instinct pur. Ou plutôt, instinct emprunté.
La créature franchit le seuil en écrasant sous ses pattes les débris de la porte blindée. Elle était encore plus terrifiante de près. Haute de deux mètres cinquante, une carapace segmentée d’un noir de jais qui absorbait la lumière, six membres articulés se terminant par des griffes capables de déchiqueter l’acier. Sur ce qui devait être sa tête, trois paires d’yeux rouges, sans pupilles, luisaient comme des braises. Et greffée à l’un de ses bras, une arme. Une sorte de canon organique, pulsant d’une énergie violette maladive. Derrière elle, deux autres créatures identiques s’engouffraient dans le laboratoire, leurs mouvements anormalement silencieux. Aucun bruit, si ce n’est un cliquetis rapide, presque insectoïde.
« Ne restez pas planté là, Marchand ! » cria Anya. Sa voix avait perdu sa froideur clinique. Il y avait de la peur, maintenant. De la vraie peur.
Ses deux sbires ouvrirent le feu. Leurs armes, des pistolets à impulsions électromagnétiques, crachèrent des arcs bleutés qui frappèrent la créature de tête en pleine poitrine. L’effet fut quasi nul. Les décharges glissèrent sur la carapace noire comme de l’eau sur une vitre, ne laissant que des traces de suie aussitôt dissipées. La créature émit un son. Un crissement. Un grincement de métal torturé. Elle pointa son bras-canon.
Un éclair violet. Le sbire de gauche explosa.
Pas métaphoriquement. Il explosa. Une détonation silencieuse, une lumière aveuglante, et là où se tenait un homme, il n’y eut plus qu’une brume rougeâtre et des lambeaux de vêtements fumants. L’odeur de chair calcinée emplit la pièce, écœurante. Je l’avais sentie avant même que l’éclair ne parte. Mon odorat, décuplé, m’avait prévenu du pic d’ozone. Mes réflexes aussi. Je m’étais déjà jeté sur le côté, roulant derrière une paillasse en acier.
Anya s’était plaquée derrière son écran blindé. Le sbire restant tentait de viser, mais ses mains tremblaient. J’entendais son cœur battre à tout rompre. Un rythme affolé, désordonné. La créature tourna la tête vers lui, lentement, comme un prédateur savourant l’instant.
Les Voix hurlèrent. Pas de mots. Des images. Des schémas tactiques. La mémoire de mille combats se déversa dans mon cortex. Les points faibles. La jointure entre la troisième et la quatrième plaque abdominale, sur le flanc droit. Le capteur sensoriel, sous l’œil central. La vulnérabilité aux basses fréquences. Trop d’informations d’un coup. Ma tête était en feu.
Bats-toi.
Je ne savais pas si c’était une Voix ou ma propre pensée. Probablement les deux, désormais.
Je jaillis de derrière la paillasse. Pas en courant, parce que courir aurait été trop lent. Mon corps se propulsa avec une vitesse que je ne contrôlais pas, un bond de trois mètres qui m’amena sur le flanc de la créature. Elle pivota, surprise — si tant est qu’une telle chose puisse être surprise — et tenta de me balayer de sa griffe. Je la vis arriver. Ma perception du temps s’était altérée. Je voyais le mouvement au ralenti, chaque détail de la trajectoire, la moindre vibration des segments chitineux. Je plongeai sous la griffe, sentis le vent de son passage sur ma nuque, et frappai.
Mon poing s’écrasa sur la jointure que les Voix m’avaient indiquée. La plaque de carapace se fissura avec un craquement sec, un bruit d’assiette brisée. Une substance visqueuse, noirâtre, suinta de la blessure. La créature poussa un crissement aigu, vrillant, qui me transperça les tympans. Mes sens amplifiés en prirent un coup. Je chancelai. Elle en profita. Son bras-canon pivota, le canon violet pointé droit sur mon torse.
À terre.
Je me jetai au sol une fraction de seconde avant que l’éclair ne fasse fondre l’acier derrière moi. La chaleur m’effleura le dos. Je roulai, saisis un tabouret métallique, et le lançai de toutes mes forces sur la tête de la créature. Le projectile s’écrasa contre l’œil central dans une gerbe d’étincelles. Le capteur sensoriel ! La bête fit un pas en arrière, désorientée, ses autres yeux clignotant de manière erratique. Elle ne voyait plus clair.
« L’œil ! » cria Anya. « Frappez les yeux ! »
Plus facile à dire qu’à faire. Les deux autres créatures s’étaient déployées et encerclaient la pièce. Leurs mouvements étaient coordonnés, tactiques. Une vraie formation de combat. L’une d’elles leva son arme vers Anya.
Je ne réfléchis pas. Je bondis.
Le monde devint flou. Mon saut me porta à travers la moitié du laboratoire, renversant paillasses et centrifugeuses. Je percutai la créature en plein vol, l’épaule en avant. Le choc fut titanesque. Ma clavicule aurait dû se briser. Mais au lieu de cela, je sentis la carapace de la bête se fendre sous l’impact, et nous roulâmes tous les deux sur le sol dans un chaos de verre brisé et de câbles arrachés. Mes mains se refermèrent sur sa tête, cherchant une prise. Les griffes lacérèrent mes bras. Des traînées de feu. Mais la douleur était lointaine, presque abstraite. Les Voix la filtraient, l’analysaient, la classaient. Blessures superficielles. Régénération en cours. Continue.
« Crève ! » hurlai-je, enfonçant mes pouces dans les yeux rouges.
La créature se débattit, un crissement atroce déchirant l’air. Mon ouïe saturée m’envoyait des décharges de douleur dans le crâne. Mais je tins bon. Mes doigts s’enfoncèrent dans la matière gélatineuse des organes sensoriels. Il y eut un éclair, un grésillement. La créature eut un spasme. Ses membres se rétractèrent convulsivement, frappant au hasard, puis elle s’immobilisa, la carapace parcourue de derniers influx nerveux.
Je me relevai, haletant. Mes mains étaient couvertes de fluide noir. Mes bras lacérés cicatrisaient déjà à vue d’œil, la chair se refermant en volutes nacrées. Je levai les yeux. La première créature, celle que j’avais frappée à la jointure, était en difficulté. Le sbire survivant, un colosse au visage taillé à la serpe que j’appris plus tard s’appeler Gregor, avait profité de sa désorientation pour lui planter une barre de métal dans la fissure de la carapace. La créature vacillait, son bras-canon pendant, inerte.
La troisième, en revanche, se tenait à l’entrée, immobile. Elle ne chargeait pas. Elle ne tirait pas. Ses six yeux rouges étaient fixés sur moi.
Et je compris. Un frisson glacial me parcourut l’échine, pire que tout ce que j’avais ressenti jusque-là. Elle m’étudiait. Elle analysait. Elle cherchait quelque chose.
« N’approchez pas, Marchand ! » ordonna Anya. « Ne la laissez pas vous scanner ! »
Trop tard. La créature émit une série de cliquetis rapides, un langage que je n’aurais pas dû comprendre. Mais les Voix le comprenaient. Nexari. Symbiote. Menace prioritaire. Alerter le Nexus.
« Elle a compris ce que je suis, » murmurai-je, la gorge serrée.
« Évidemment, » cracha Anya. « Les Kryax ont une mémoire génétique. Ils savent reconnaître l’Essence. Ils l’ont traquée à travers la moitié de la galaxie. »
La créature restante recula d’un pas. Pas pour fuir. Pour mieux transmettre. Un bourdonnement grave emplit l’air, une vibration infrasonique qui me fit grincer des dents. Un signal. Elle appelait des renforts.
Gregor abattit la deuxième créature en lui enfonçant sa barre de métal dans le crâne, là où la carapace était la plus fine. Mais pour la troisième, il était trop loin. Son arme était déchargée. Je le vis dans ses yeux, cet éclair de désespoir résigné qu’on a quand on se sait foutu.
Alors, je bougeai.
Pas en courant, pas en sautant. Je me projetai. Mon corps tout entier devint une arme. Je traversai le laboratoire comme un projectile, le poing tendu, visant le seul point faible que les Voix identifiaient : la base du cou, là où le cordon neural reliait le cerveau au reste du corps. La créature tourna la tête, trop lente. Mon poing la percuta à pleine vitesse.
L’impact fit un bruit sourd, écœurant. Ma main traversa la carapace, la chair, les nerfs. Je sentis les connexions se rompre sous mes doigts, des décharges électriques crépiter contre ma peau. La créature s’effondra, foudroyée, sa carcasse fumante s’écrasant au sol dans un fracas métallique.
Le silence retomba. Un silence assourdissant, seulement troublé par le grésillement des appareils endommagés et le crépitement des étincelles. Je retirai ma main, couverte de fluides noirâtres et parcourue de filaments nerveux arrachés. Ma peau se reformait déjà, repoussant les corps étrangers. Je ne ressentais pas de dégoût. Juste une étrange satisfaction, qui n’était pas seulement la mienne. Les Voix se taisaient, repues. Vengeance partielle.
Anya émergea de derrière son écran blindé. Ses yeux verts luisaient d’une excitation fébrile. Elle avait failli y passer, mais elle était déjà en train d’évaluer mes performances comme on note un exercice.
« Remarquable, » dit-elle. « Adaptation en temps réel, accès aux mémoires combatives nexaries, régénération accélérée. Le sujet 18 est une réussite au-delà de toute espérance. »
Je me tournai vers elle. « Sujet 18 ? » Ma voix gronda. « J’ai un nom. »
« Pour l’instant, » répondit-elle, imperturbable. « La stabilité identitaire est la phase la plus incertaine. Vous pourriez ne plus vous appeler Théo Marchand d’ici une heure. »
Je voulus l’attraper, la secouer, lui faire cracher tout ce qu’elle savait. Mais je fus pris de vertige. Une faiblesse soudaine. Mes jambes flageolèrent, ma vision se troubla, et je dus m’appuyer contre une paillasse pour ne pas tomber.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? » haletai-je.
« Surconsommation d’énergie, » diagnostiqua Anya en s’approchant prudemment. « Votre corps a puisé dans ses réserves pour alimenter la régénération et les réflexes augmentés. Votre métabolisme est dix fois plus rapide que celui d’un humain normal. Il va vous falloir vous réalimenter. Beaucoup. Et souvent. »
Gregor, le sbire survivant, s’approcha. Son visage était fermé, ses yeux méfiants, mais il y avait autre chose dans son regard. Du respect ? De la crainte ? Il ne dit rien. Il n’avait pas prononcé un mot depuis le début. Je me demandais s’il était muet ou simplement programmé pour se taire.
« Gregor, » ordonna Anya, « verrouillez le couloir d’accès. D’autres pourraient arriver. »
Il hocha la tête et disparut dans l’obscurité du corridor défoncé. Anya reporta son attention sur moi.
« Les Kryax ne devaient pas nous trouver si vite, » dit-elle. « Ce complexe est enfoui à trente mètres sous les anciens entrepôts du port Édouard-Herriot. Nous avons brouillé tous les signaux, toutes les signatures énergétiques. »
« Votre Essence, » répondis-je, la voix encore faible. « C’est elle qu’ils ont sentie. »
« Probable. La réaction symbiotique émet une signature énergétique très particulière. Votre transformation les a attirés. »
« Qui sont ces Kryax ? Pourquoi ils nous traquent ? »
Anya s’assit sur un tabouret, croisant les jambes avec une élégance qui jurait avec le chaos ambiant. Elle avait l’air épuisée, mais ses yeux verts ne perdaient rien de leur acuité.
« C’est une longue histoire, Marchand. Une histoire qui remonte à bien avant l’humanité. »
« J’ai du temps, » dis-je. « Apparemment, je vais vivre plus longtemps que prévu. »
Elle eut un mince sourire. « Les Kryax ne sont pas une espèce au sens où nous l’entendons. C’est une aberration. Une intelligence collective parasitaire qui voyage de monde en monde, consommant toute forme de vie pour alimenter sa propre expansion. Ils n’ont pas de culture, pas d’art, pas d’émotions. Juste un impératif : assimiler, répliquer, conquérir. »
« Et les Nexari ? »
« Les Nexari étaient leurs ennemis jurés. Une civilisation ancienne, sage, avancée. Ils ont combattu les Kryax pendant des millénaires. Leur monde d’origine a été détruit, leurs colonies balayées. Mais ils avaient une arme ultime. L’Essence. Un organisme symbiotique conçu pour fusionner avec d’autres espèces, leur donner les connaissances et les capacités nécessaires pour lutter contre les Kryax. »
« Ils ont perdu, » dis-je.
« Ils ont été trahis, » corrigea Anya. « Un groupe de leurs scientifiques a estimé que la symbiose avec une espèce plus agressive, plus jeune, pourrait produire des guerriers plus efficaces. Ils ont expérimenté en secret, sur des espèces primitives, sans respecter les protocoles de sécurité. Les Kryax ont senti ces expériences. Ils ont localisé les mondes nexaris. Et ils ont frappé. »
« Et l’Essence que j’ai bue, c’est un reste de cette époque ? »
Anya acquiesça. « Récupérée il y a des années sur un vaisseau nexari échoué dans les Alpes suisses. Un artefact dont nous n’avons compris la nature que récemment. Nous avons synthétisé notre propre version, en l’adaptant à la biologie humaine. »
« Et vous l’avez testée sur des gens. Sur des animaux. »
« Parce que l’humanité est en danger, Marchand. » Sa voix se durcit. « Les Kryax sont déjà là. Pas ici, pas à Lyon. Mais ils approchent. Des signaux ont été détectés aux confins du système solaire. Des flottes entières. L’invasion est imminente. »
Je la dévisageai, incrédule. « Vous êtes en train de me dire que vous préparez une armée de super-soldats pour une guerre interstellaire ? »
« Exactement. Ce laboratoire fait partie d’un réseau de recherche international, financé par des gouvernements et des intérêts privés qui ont compris la menace. Le projet s’appelle Chimère. Son but est de créer des hybrides humains-nexaris capables de résister aux Kryax. »
« Et les échecs ? Les sujets 4, 9, 17 ? »
« Des sacrifices nécessaires. » Son ton était froid, implacable. « Nous n’avons pas le luxe de l’éthique, Marchand. Pas quand l’extinction est au bout du chemin. »
Je fermai les yeux. Les Voix murmuraient, commentaient. Certaines approuvaient. D’autres condamnaient. Le débat intérieur était permanent, épuisant. Mais une chose était claire. Anya n’était pas une alliée. Elle était une faction à elle seule, avec ses propres objectifs, ses propres méthodes. Et j’étais son cobaye réussi.
« Pourquoi Lyon ? » demandai-je. « Pourquoi ce labo ? »
« Parce que la ville est un hub logistique, » répondit-elle. « Le port Édouard-Herriot, les connexions autoroutières, la discrétion relative. Et parce que la population est assez grande pour fournir un vivier de sujets potentiels, sans être aussi surveillée que Paris ou Marseille. »
Je pensai à mon studio vide, à mon chat, à mon boulot de merde. À quel point j’avais été naïf. Je croyais que ma vie n’intéressait personne. En réalité, j’étais dans le collimateur d’une organisation scientifique secrète depuis des mois, peut-être des années. Sélectionné. Profilé. Ciblé.
« Et maintenant ? » demandai-je. « Qu’est-ce que je deviens ? »
Avant qu’Anya ne puisse répondre, Gregor revint. Il avait le visage encore plus fermé qu’à son départ. Il fit un signe à Anya, un geste codé que je ne compris pas. Elle se leva, brusquement tendue.
« Combien ? » demanda-t-elle.
Gregor leva trois doigts, puis mima des mouvements d’encerclement.
« Ils ont envoyé des renforts, » traduisit Anya. « Trois autres unités, qui encerclent le complexe. »
« On peut les affronter, » dis-je en me redressant. Mes forces revenaient peu à peu, la faiblesse se dissipant. Mon métabolisme tournait à plein régime, brûlant les dernières réserves de graisse de mon corps.
« Non, » dit Anya. « Ce n’est pas viable. Ils vont continuer à en envoyer jusqu’à ce que nous soyons submergés. »
« Alors quoi ? On reste ici à attendre la mort ? »
« Il y a une autre solution. Une évacuation d’urgence. » Elle se dirigea vers un panneau mural, pianota un code. Une section du mur coulissa, révélant un étroit couloir de service. « Ce tunnel mène aux anciens égouts de la ville. De là, on peut rejoindre une planque secondaire dans le quartier de Gerland. »
« Une planque ? »
« Un point de ralliement pour les autres sujets du programme Chimère. »
Mon sang se figea. « Les autres ? Il y en a d’autres comme moi ? »
« Vous êtes le Sujet 18. Il y a eu des sujets avant vous. Pas tous sont morts. Certains ont survécu, se sont échappés, ou ont été exfiltrés. » Elle sortit un petit boîtier électronique de sa poche, l’activa. L’écran affichait une série de points clignotants sur un plan de la ville. « Cinq signatures actives dans un rayon de dix kilomètres. D’autres, ailleurs en France. Une poignée en Europe. »
Cinq. J’étais le sixième. Six humains transformés, avec des Voix dans la tête et des capacités de combat capables de terrasser des monstres extraterrestres. Une armée de chimères. Je ne savais pas si je devais être rassuré ou terrifié.
« Vous avez créé tout ça sans nous le dire ? »
« Nous n’avions pas le choix, » répéta Anya. « Mais maintenant, les Kryax savent que vous existez. Tous les hybrides survivants sont en danger. Ils vont nous traquer, un par un. »
Une explosion lointaine fit trembler les murs du laboratoire. Des alarmes se déclenchèrent, stridentes. Les Kryax attaquaient le complexe, cherchant une autre entrée.
« Plus de temps à perdre, » ordonna Anya. « Suivez-moi. »
Elle s’engouffra dans le tunnel. Gregor me fit signe d’y aller. J’hésitai une seconde. J’aurais pu fuir. Profiter du chaos pour disparaître dans les rues de Lyon, chercher de l’aide, contacter les autorités. Mais qui me croirait ? Qu’est-ce que je pourrais dire ? « Bonjour, la police ? J’ai été kidnappé par une scientifique slovaque et transformé en arme vivante contre des monstres de l’espace. » Ils me mettraient en cellule de dégrisement avant même que je finisse ma phrase.
Et puis, il y avait les Voix. Elles me poussaient à suivre Anya. Pas par loyauté. Par pragmatisme. Elle avait des réponses. Des ressources. Un objectif. Pour l’instant, nos intérêts convergeaient.
Je m’engouffrai dans le tunnel. Gregor referma la porte blindée derrière nous, verrouillant le mécanisme. Nous nous enfonçâmes dans l’obscurité humide des égouts de Lyon, abandonnant derrière nous le laboratoire en ruines et les carcasses fumantes des créatures qui avaient failli nous tuer.
Le tunnel était étroit, suintant d’humidité. Mes sens percevaient chaque goutte d’eau, chaque bruissement de rat, chaque vibration lointaine des véhicules en surface. Nous avancions en file indienne, Anya en tête, éclairant le chemin avec une lampe torche. Mes yeux n’en avaient pas besoin. Je voyais parfaitement dans le noir, une vision en nuances de gris et de chaleur.
« Cette planque, » dis-je en marchant. « Qui sont les autres ? »
« Des gens comme vous, » répondit Anya sans se retourner. « Des marginaux, des exclus, des désespérés. Le profil Chimère est très spécifique. Isolation sociale, précarité, pathologies diverses. Des personnes que la société ne protège pas. »
« Vous voulez dire des personnes dont la disparition passe inaperçue. »
« Exactement. »
« C’est immonde. »
« C’est efficace. »
Je serrai les dents. Les Voix ricanaient doucement. Certaines appréciaient le pragmatisme froid d’Anya. D’autres le méprisaient. Je fis taire tout le monde d’un effort de volonté.
« Et si je refuse de jouer votre jeu ? »
« Vous mourrez, » répondit-elle sans émotion. « Les Kryax ne s’arrêteront pas. Votre signature symbiotique est une balise. Ils vous traqueront jusqu’à ce que vous soyez mort, ou pire, capturé et disséqué. Sans l’infrastructure de Chimère, vous êtes seul. Vulnérable. »
« Et avec Chimère ? »
« Vous avez une chance. Une petite chance, mais une chance. De survivre. De comprendre ce que vous êtes devenu. Et peut-être, de sauver l’humanité par la même occasion. »
Je faillis éclater de rire. Moi, Théo Marchand, sauver l’humanité. Le type qui arrivait à peine à sauver sa propre peau d’une overdose. Le destin avait vraiment un humour noir.
Nous débouchâmes dans une galerie plus large, une ancienne canalisation désaffectée. L’eau stagnante arrivait aux chevilles, une eau noire et puante qui aurait fait vomir n’importe qui. Mes sens s’étaient adaptés, filtrant les odeurs les plus agressives. Nous prîmes à gauche, puis à droite, suivant un itinéraire qu’Anya semblait connaître par cœur.
Finalement, nous arrivâmes devant une échelle rouillée, fixée à la paroi. Au sommet, une plaque d’égout. Anya l’escalada, Gregor derrière elle, puis moi. La plaque s’ouvrit sur une cave. Une cave voûtée, aux murs de pierre, typique des vieux immeubles lyonnais. Nous étions quelque part dans Gerland. L’odeur du Rhône toute proche, mêlée à celle de la pierre humide, me parvenait distinctement.
La cave était vide, hormis un vieil établi et quelques cartons poussiéreux. Anya se dirigea vers le mur du fond, palpa les pierres, trouva un mécanisme caché. Une section du mur pivota, révélant un escalier en colimaçon. En bas, une lueur électrique filtrait.
« La planque, » annonça Anya.
Nous descendîmes. L’escalier débouchait sur une pièce spacieuse, aménagée en lieu de vie. Un générateur ronronnait dans un coin. Des écrans affichaient des flux de données. Des lits de camp, des réserves de nourriture, des armes alignées sur un râtelier. Et au centre de la pièce, trois personnes se levèrent à notre arrivée.
La première était une femme. Une trentaine d’années, les cheveux bruns coupés en un carré strict, le visage anguleux. Ses yeux étaient d’un brun foncé, mais avec ce même éclat nacré que j’avais vu dans mon propre reflet. Elle portait des vêtements civils, mais sa posture était celle d’une militaire.
La deuxième personne était un homme plus âgé, la cinquantaine, le crâne dégarni, une barbe grisonnante. Il était en fauteuil roulant. Ses jambes semblaient atrophiées, inutiles. Mais ses bras étaient anormalement musclés, et ses yeux, d’un gris métallique, luisaient d’une intelligence aiguë.
Le troisième était à peine un adulte. Un gamin de dix-huit, vingt ans tout au plus. Blond, le visage encore poupin, mais le regard dur. Ses mains tremblaient légèrement. Il portait un sweat à capuche informe, les pieds nus sur le sol froid.
« C’est le nouveau ? » demanda la femme brune d’une voix neutre. Elle me dévisageait avec attention, cherchant quelque chose. Peut-être la même lueur iridescente qu’elle avait dans les yeux.
« Sujet 18, » répondit Anya. « Appelez-le Marchand. »
« On a des noms, ici, » dit la femme brune. « Moi, c’est Clara. Sujet 12. »
« Henri, » dit l’homme en fauteuil. « Sujet 7. »
Le gamin blond ne dit rien. Il me fixait, les poings serrés.
« Et lui ? » demandai-je en le désignant.
« C’est Lucas, » répondit Clara à sa place. « Sujet 15. Il ne parle pas beaucoup. Pas depuis sa transformation. »
Lucas détourna le regard, fixant le sol. Ses tremblements s’accentuèrent. Je sentis les Voix réagir, curieuses. Elles percevaient quelque chose en lui. Une instabilité. Une fracture, plus profonde que les nôtres.
« Il est… stable ? » demandai-je prudemment.
« Aucun de nous n’est vraiment stable, » répondit Henri. Sa voix était grave, posée, celle d’un homme qui a eu le temps de réfléchir à sa condition. « La symbiose est un équilibre précaire. Chaque jour est un combat pour garder le contrôle. »
« Mais on survit, » ajouta Clara. « On apprend à gérer les Voix. À les utiliser, sans se laisser utiliser. »
Je les regardai tour à tour. Trois survivants, comme moi. Des parias, des exclus, transformés en guerriers. Une famille improbable, réunie par la science et la nécessité.
« Et maintenant ? » demandai-je. « Quel est le plan ? »
Anya posa son boîtier électronique sur la table. « Le plan, c’est de rejoindre le point de ralliement principal. Un complexe plus grand, mieux protégé, dans la région de Saint-Étienne. De là, nous pourrons organiser la résistance. »
« La résistance contre quoi ? » demanda Clara. « Les Kryax ? »
« Ils arrivent, » dit Anya. « Les premières vagues d’invasion sont imminentes. Les gouvernements le savent. Ils préparent leurs armées, leurs bunkers. Mais les armes conventionnelles ne suffiront pas. »
« Vous voulez qu’on se batte, » murmurai-je.
« Je veux que vous soyez prêts, » corrigea Anya. « Vous êtes l’avant-garde. Les seuls capables d’affronter les Kryax sur un pied d’égalité. »
Un silence pesant s’installa. Clara croisa les bras. Henri baissa la tête. Lucas tremblait de plus belle.
Et puis, un bruit nous parvint, de la surface. Un crissement. Un grincement de métal torturé. Le même que j’avais entendu dans le laboratoire.
Les Kryax nous avaient retrouvés.
PARTIE 3
Le crissement déchira le silence de la planque.
Pas un bruit lointain. Un bruit proche. Juste au-dessus de nos têtes. Les dalles de pierre de la cave vibraient sous les pas des créatures. Six paires de pattes griffues, peut-être plus, qui raclaient le sol en surface. Mon ouïe les suivait, distinctement, comme des échos de cauchemar.
Clara réagit la première. Elle se rua vers le râtelier, décrocha un fusil à impulsion et vérifia la charge en un mouvement fluide. Une professionnelle. Henri fit pivoter son fauteuil, ses doigts courant sur un clavier intégré à l’accoudoir. Des écrans s’allumèrent, affichant les flux de caméras de surveillance dissimulées dans la rue.
« Trois unités en surface, » annonça-t-il d’une voix tendue. « Formation d’encerclement. Ils savent qu’on est là. »
« Évidemment qu’ils savent, » cracha Anya. « La signature symbiotique. »
Tous les regards se tournèrent vers moi. Je sentis la chaleur monter à mes joues. « Ce n’est pas ma faute. »
« Peu importe, » coupa Clara. « Ce qui compte, c’est de s’en sortir. »
Lucas n’avait pas bougé. Il était resté debout, les bras ballants, le regard perdu dans le vide. Ses tremblements s’étaient aggravés. Les Voix dans ma tête s’agitèrent, alarmées. Quelque chose clochait chez ce gamin.
« Lucas, » appelai-je. « Tu m’entends ? »
Il leva les yeux vers moi. Dans son regard, je vis un éclair iridescent, identique au mien. Mais instable. Vacillant. Comme une ampoule sur le point de griller.
« Il fait une crise, » diagnostiqua Henri sans lever les yeux de ses écrans. « C’est la troisième cette semaine. Les Voix prennent le dessus. »
« On n’a pas le temps pour ça, » aboya Anya. « Gregor, préparez l’évacuation. »
Gregor hocha la tête et se dirigea vers une issue secondaire, une porte blindée dérobée derrière une étagère métallique. Il commença à la déverrouiller, manipulant une série de mécanismes complexes.
Au-dessus, les pas s’arrêtèrent. Un silence inquiétant s’installa. Puis, une vibration sourde. Un bourdonnement infrasonique qui fit trembler les murs. Les Voix hurlèrent un avertissement.
« Ils percent ! » criai-je.
Le plafond de la cave explosa.
Pas une explosion de feu, mais une implosion. La pierre se désagrégea, aspirée vers le haut comme par un vortex invisible. Un trou béant s’ouvrit, laissant apparaître le ciel nocturne de Lyon et la silhouette massive d’une créature Kryax penchée au-dessus du vide. Son corps cuirassé occultait les étoiles.
Clara ouvrit le feu sans hésiter. Les décharges électromagnétiques frappèrent la carapace de la créature, la faisant reculer d’un pas. Mais une deuxième, puis une troisième forme émergèrent derrière elle, attirées par le vacarme. Six yeux rouges. Puis douze. Puis dix-huit.
« Ils sont trop nombreux ! » hurla Clara.
Henri activa un mécanisme sur son fauteuil. Un panneau s’ouvrit, révélant une série de petits projectiles qu’il lança en direction du plafond défoncé. Des grenades fumigènes. Une fumée âcre, blanchâtre, se répandit dans la pièce, masquant notre position.
« L’issue secondaire ! » ordonna Anya. « Vite ! »
Gregor avait ouvert la porte blindée. Un escalier étroit s’enfonçait dans les ténèbres. Henri s’y engagea en premier, son fauteuil motorisé négociant les marches avec une agilité surprenante. Clara le couvrait, tirant des salves précises vers le plafond. Anya la suivit, son boîtier électronique serré contre la poitrine.
Je saisis Lucas par le bras. Il était tétanisé, le regard fixe, les lèvres murmurant des mots sans suite. Une langue que je ne connaissais pas. Du nexari, je crois. Les Voix en moi le comprenaient, mais ne le traduisaient pas. Ce n’était pas des paroles cohérentes. C’était une litanie de désespoir.
« Lucas, bouge ! »
Il ne réagissait pas. Ses pieds restaient cloués au sol, comme soudés au béton. Les créatures descendaient maintenant par le trou du plafond, leurs griffes s’enfonçant dans la pierre avec des crissements atroces. La fumée les gênait, mais ne les arrêtait pas.
Alors, j’ai fait la seule chose que je pouvais faire. Je l’ai chargé sur mon épaule.
Mes muscles augmentés ne sentirent même pas son poids. Il était léger comme un enfant. Je me ruai vers l’escalier, manquant de renverser Gregor qui m’attendait. Il referma la porte blindée derrière nous, verrouillant le mécanisme. Un panneau d’acier de dix centimètres d’épaisseur. Suffisant pour ralentir les Kryax, peut-être.
Nous dévalâmes l’escalier en file indienne. Les marches étaient glissantes, couvertes de mousse et de condensation. L’odeur des égouts remontait, fétide, entêtante. Mais mon odorat s’y était déjà habitué. Mes sens s’adaptaient vite, trop vite.
En bas, un nouveau tunnel, plus large, voûté. Des briques rouges suintantes d’humidité. Un ancien collecteur désaffecté, à en juger par l’odeur stagnante et le silence. Aucun bruit de circulation d’eau. Juste le silence oppressant des profondeurs urbaines.
Henri éclaira le chemin avec une lampe fixée à son fauteuil. Clara fermait la marche, son arme pointée vers le haut, prête à tirer. Anya consultait son boîtier, le visage crispé.
« Le signal est brouillé, » dit-elle. « Je n’arrive pas à capter le réseau. »
« Normal, on est à vingt mètres sous terre, » grogna Henri.
« Non, ce n’est pas la profondeur. C’est un brouillage actif. Les Kryax. Ils ont déployé un champ d’interférence. »
« Ils coupent les communications, » comprit Clara. « Ils veulent nous isoler. »
Je reposai Lucas doucement contre la paroi du tunnel. Il clignait des yeux, le regard encore trouble, mais les tremblements diminuaient.
« Ça va ? » lui demandai-je.
Il me fixa, et pour la première fois, je vis une lueur de conscience dans ses yeux. Une conscience terrifiée, mais présente.
« J’ai failli partir, » murmura-t-il. « Elles voulaient que je les rejoigne. »
« Les Voix ? »
Il hocha la tête. « Elles disent que c’est plus facile. Se laisser aller. Ne plus lutter. »
« Ne les écoute pas. »
« Facile à dire. » Son sourire était amer. « Toi aussi, tu les entends. »
« Oui. Mais je les tiens à distance. »
« Pour combien de temps ? »
Je n’eus pas de réponse à lui donner. Parce que la question, je me la posais aussi. Chaque minute qui passait, les Voix devenaient plus présentes, plus insistantes. Le murmure lointain du début s’était mué en une foule bruyante, constamment là, constamment en train de commenter, de suggérer, d’analyser. Je les repoussais, mais l’effort était épuisant.
« On n’a pas le temps de philosopher, » coupa Anya. « Il faut avancer. »
Nous reprîmes notre marche dans le tunnel. Le sol était inégal, parsemé de flaques d’eau croupie et de débris charriés par d’anciennes crues. Des rats filaient entre nos pieds, leurs petits cœurs battant la chamade. Je les entendais, distinctement, comme des tambours miniatures.
Au bout d’une vingtaine de minutes, le tunnel déboucha sur une intersection. Trois galeries s’ouvraient devant nous, identiques, obscures, silencieuses.
« À gauche, » indiqua Anya. « Ça mène vers la Saône. On pourra remonter près du quartier Saint-Paul. »
« Et ensuite ? » demanda Clara.
« Ensuite, on rejoint la surface et on trouve un véhicule. On file à Saint-Étienne. »
« C’est un plan ? » ironisa Henri. « Parce que ça ressemble surtout à une fuite en avant. »
Anya lui jeta un regard noir. « Vous avez mieux à proposer ? »
Henri n’eut pas le temps de répondre. Un bruit nous parvint de la galerie de droite. Un cliquetis rapide, métallique, qui se rapprochait. Les Voix se figèrent. Même elles, pour la première fois, semblaient inquiètes.
« Ils sont dans les tunnels, » soufflai-je. « Ils nous ont suivis. »
« Impossible, » dit Anya. « La porte blindée était verrouillée. »
« Une autre entrée, alors. Un autre accès aux égouts. »
La galerie de droite s’illumina d’une lueur violette, pulsante. Un cri strident perça l’obscurité. Pas un cri de créature. Un cri humain. Un hurlement de terreur et de douleur.
Je m’élançai avant même de réfléchir. Mes jambes me portèrent à travers la galerie, slalomant entre les obstacles, mes sens en alerte maximale. Derrière moi, j’entendis Clara crier mon nom, mais je ne m’arrêtai pas. Quelqu’un était en danger. Un autre humain, dans ces tunnels de cauchemar. Je ne pouvais pas l’ignorer.
La galerie tournait, s’élargissait, débouchait sur une chambre de répartition. Une salle ronde, voûtée, où convergeaient plusieurs canalisations désaffectées. Au centre, une silhouette humaine se débattait, maintenue au sol par deux créatures Kryax. Une troisième se tenait en retrait, plus grande, plus massive, son bras-canon pointé.
Je ne réfléchis pas. Je bondis.
Mon attaque surprit les deux créatures les plus proches. Je percutai la première de plein fouet, l’envoyant valdinguer contre une paroi de briques qui s’effondra sous l’impact. La deuxième se retourna, ses griffes fouettant l’air. Je plongeai sous la trajectoire, roulai, et frappai du poing la jointure sous sa mâchoire. Elle craqua avec un bruit d’os brisé. La créature poussa un crissement aigu, du fluide noir giclant de la blessure, mais elle ne tomba pas. Elle recula, désorientée, me laissant une seconde pour agir.
Je me tournai vers la silhouette à terre. Un homme, la quarantaine, les cheveux bruns en bataille, le visage ensanglanté. Ses yeux rencontraient les miens, écarquillés de terreur. Mais ce n’était pas sa terreur qui me frappa. C’était autre chose. Une reconnaissance. Une lueur iridescente, faible, mais présente, qui brillait au fond de ses pupilles.
Il était comme moi. Un hybride.
« Debout ! » criai-je en lui tendant la main.
Il saisit mon poignet, et je le tirai sur ses pieds. Il vacillait, blessé, une large entaille sur le flanc droit qui pissait le sang. Mais il tenait debout.
« Les autres, » haleta-t-il. « Ils ont capturé les autres. »
« Quels autres ? »
Avant qu’il ne puisse répondre, la créature en retrait tira. Un éclair violet fendit l’air, droit sur nous. Je poussai l’homme sur le côté, me jetai dans la direction opposée. La décharge explosa contre le mur derrière nous, faisant fondre la brique comme du beurre. La chaleur me brûla le dos. Mon corps cicatrisa immédiatement, mais la douleur resta, vive, lancinante.
Des pas précipités derrière moi. Clara et Gregor déboulaient dans la chambre, armes au poing. Clara tira trois salves précises sur la créature en retrait, la forçant à battre en retraite. Gregor se jeta sur la créature blessée et l’acheva d’un coup de crosse en pleine tête.
« Repliez-vous ! » ordonna Clara. « On ne peut pas tenir ici ! »
Je saisis l’homme blessé par l’épaule et le traînai vers la sortie. Derrière nous, la créature restante émit un nouveau bourdonnement, un signal de renfort. Combien de temps avant qu’une horde ne déferle sur nous, je ne voulais pas le savoir.
Nous rebroussâmes chemin en courant, rejoignant Anya, Henri et Lucas qui nous attendaient à l’intersection. L’homme blessé titubait, s’accrochant à moi pour ne pas tomber.
« Qui est-ce ? » demanda Anya en le voyant.
« Un hybride, » répondis-je. « Un autre survivant. »
Anya écarquilla les yeux. « Votre signature, » dit-elle. « Je ne l’avais pas détectée. »
« Brouilleurs, » haleta l’homme. « Ils ont installé des brouilleurs dans les tunnels. Pour empêcher les communications et masquer les signatures symbiotiques. »
« Ils vous traquaient ? »
« Depuis trois jours. On était six au départ. Ils en ont pris quatre. Moi et une autre, on s’est échappés, mais on s’est perdus. »
Anya blêmit. « Où est l’autre survivante ? »
« Quelque part dans les tunnels. Je ne sais pas où. Elle s’appelle Manon. Sujet 14. »
Je sentis les Voix s’agiter, excitées. Deux hybrides de plus, retrouvés dans les profondeurs de Lyon. La coïncidence était trop belle. Les Kryax n’étaient pas seulement en train de nous chasser au hasard. Ils ratissaient méthodiquement, éliminant tous les sujets Chimère un par un.
« Il faut retrouver cette femme, » dis-je.
« Non, » répliqua Anya. « Il faut rejoindre la surface. Chaque minute passée dans ces tunnels augmente le risque de se faire encercler. »
« On ne peut pas l’abandonner. »
« Marchand, » soupira Anya. « Votre empathie est touchante, mais parfaitement irrationnelle. Nous ne savons même pas si elle est encore en vie. »
« Elle est en vie, » coupa l’homme blessé. « Je l’ai entendue, il y a une heure. Elle était piégée dans une chambre de pompage, près de la station de relevage. Elle ne pouvait pas sortir. »
« Où ça ? » demandai-je.
« Quartier de Vaise. Sous la place de Paris. »
Anya consulta son boîtier. La carte de Lyon s’afficha, avec les réseaux souterrains tracés en filigrane. Elle pianota rapidement.
« C’est à deux kilomètres à l’ouest, » dit-elle. « Accessible par la galerie de gauche. »
« Alors on y va. »
« Marchand, vous m’écoutez ? On n’a pas le temps. »
Je me tournai vers elle. « Vous m’avez transformé pour combattre ces monstres. Alors laissez-moi les combattre. Et laissez-moi sauver quelqu’un, pour une fois. »
Nos regards se croisèrent. Le sien, froid, calculateur. Le mien, buté, déterminé. Les Voix en moi étaient divisées. Certaines approuvaient, d’autres moquaient ma naïveté. Mais une chose était sûre. Je ne pouvais pas abandonner cette femme. Pas après tout ce que j’avais vu. Pas après les horreurs du laboratoire.
« Une heure, » céda Anya. « Pas une minute de plus. »
Nous nous engageâmes dans la galerie de gauche. Clara ouvrait la marche, suivie de Gregor et d’Henri dont le fauteuil motorisé ronronnait doucement. Lucas portait une arme maintenant, un pistolet à impulsions qu’il serrait convulsivement. L’homme blessé, qui dit s’appeler David, avançait en boitant, appuyé contre moi.
« Parle-moi des autres, » lui demandai-je tout en marchant. « Ceux qui ont été capturés. »
« Des sujets comme nous, » répondit-il. « On s’était regroupés, après l’attaque du labo de Marseille. On croyait être en sécurité dans les tunnels. Mais les Kryax nous ont trouvés. »
« Marseille ? »
« Le labo Chimère de Marseille. Il y en a plusieurs en France. Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Lille. Une demi-douzaine. Peut-être plus. »
Je jetai un regard à Anya, qui marchait devant. Elle ne se retourna pas.
« Vous saviez ? » demandai-je.
« Évidemment, » répondit-elle sans ralentir. « Le réseau Chimère est national. »
« Vous auriez pu nous le dire plus tôt. »
« Vous ne posiez pas les bonnes questions. »
Je ravalai ma colère. Ce n’était pas le moment de régler mes comptes avec Anya. D’abord, survivre. Ensuite, on verrait.
Nous progressâmes dans la galerie pendant ce qui me parut une éternité. Mes sens étaient en alerte permanente, traquant le moindre bruit suspect. Les Voix m’aidaient, filtrant les sons, analysant les vibrations. L’eau qui gouttait. Le béton qui se dilatait. Les rats qui fuyaient. Et, de plus en plus souvent, des cliquetis lointains, métalliques, qui s’arrêtaient dès que nous approchions.
« Ils nous suivent, » murmura Clara.
« Je sais, » répondis-je.
« On arrive bientôt à la station de relevage, » annonça Anya. « Préparez-vous. »
La galerie s’élargit, débouchant sur une vaste salle souterraine. Une ancienne station de pompage, abandonnée depuis des décennies. Des cuves rouillées, des tuyauteries éventrées, des passerelles métalliques suspendues au-dessus d’un bassin d’eau noirâtre. L’odeur du pétrole et de la rouille saturait l’air.
Et au centre du bassin, sur une étroite plateforme de béton, une silhouette féminine était recroquevillée. Manon.
Elle leva la tête à notre arrivée. Son visage était blême, creusé de fatigue. Ses cheveux blonds, collés par l’humidité. Ses yeux avaient le même éclat iridescent que les nôtres.
« Attention ! » cria-t-elle. « C’est un piège ! »
Trop tard. Les parois de la salle s’illuminèrent de lueurs rouges. Des yeux. Des dizaines d’yeux écarlates qui s’ouvrirent dans les ténèbres environnantes. Les Kryax étaient là. Partout. Ils nous encerclaient, tapis dans les recoins, accrochés aux tuyauteries, dissimulés derrière les cuves.
« Ils voulaient qu’on vienne la chercher, » comprit Henri. « Ils l’ont utilisée comme appât. »
Le piège était parfait. Nous étions au fond d’une cuvette, avec une seule issue — la galerie par laquelle nous étions venus — et les créatures bloquaient déjà notre retraite.
Un rire résonna. Un rire humain.
Une silhouette émergea de derrière une cuve. Pas une créature Kryax. Un homme. Grand, athlétique, les cheveux blonds coupés en brosse. Ses yeux luisaient d’un éclat iridescent, mais différent du nôtre. Plus sombre. Plus dur. Son bras droit n’était pas un bras. C’était une prothèse organique, un amas de chair et de métal pulsant qui ressemblait à un canon Kryax greffé à la place du coude.
« Bienvenue, » dit-il d’une voix grave, teintée d’un accent que je n’identifiai pas immédiatement. « Je commençais à m’impatienter. »
Anya se figea. « Arkin, » souffla-t-elle.
Le dénommé Arkin esquissa un sourire froid. « Docteur Petrova. Cela faisait longtemps. »
« Vous le connaissez ? » demandai-je.
« Sujet 1, » dit Anya. « Le premier hybride. Celui par qui tout a commencé. »
« Et celui par qui tout finira, » ajouta Arkin. Il leva son bras-canon, pointé sur nous. « Les Kryax m’ont offert ce que Chimère n’a jamais pu me donner. Un but. Une famille. Une raison d’exister. »
« Vous avez trahi l’humanité, » cracha Clara.
« L’humanité m’a trahi bien avant, » répliqua Arkin. « J’étais un raté, un exclu, un moins que rien. Comme vous tous. Chimère m’a promis la grandeur. Mais une fois transformé, une fois devenu une arme, ils ont voulu me contrôler. Me ranger dans une boîte. »
« Alors vous êtes passé du côté des Kryax ? »
« Je suis passé du côté du vainqueur. L’invasion est inévitable. La Terre tombera, comme toutes les autres planètes avant elle. Mais ceux qui servent les Kryax peuvent survivre. Peut-être même prospérer. »
Il jeta un coup d’œil aux créatures qui nous encerclaient. « Vous avez une chance. Une seule. Rejoignez-moi. Abandonnez Chimère. Les Kryax sont prêts à accueillir les hybrides qui se soumettent. »
« Pour nous transformer en quoi ? » demanda Henri. « En pantins ? En esclaves ? »
« En alliés. »
« Vous mentez, » dit Anya d’une voix froide. « Les Kryax n’ont pas d’alliés. Ils ont des outils. Des ressources consommables. »
Arkin haussa les épaules. « C’est votre dernier mot ? »
« C’est une constatation. »
Il poussa un soupir théâtral. « Très bien. J’aurai au moins essayé. »
Il leva la main. Les yeux rouges dans les ténèbres s’intensifièrent. Les créatures s’apprêtaient à attaquer.
C’est à ce moment que Lucas bougea.
Il jaillit de notre groupe, traversant la salle à une vitesse stupéfiante. Avant même que quiconque ne puisse réagir, il était sur la plateforme centrale, à côté de Manon. Ses yeux brillaient d’un éclat iridescent presque blanc, sa peau luisait de volutes nacrées. Ses tremblements avaient cessé.
« Lucas, non ! » cria Clara.
Mais Lucas n’écoutait pas. Ou plutôt, ce n’était plus tout à fait Lucas. Les Voix en moi s’agitèrent frénétiquement. Elles percevaient quelque chose que je ne comprenais pas. Une communication. Un échange.
Lucas se tourna vers Arkin, et quand il parla, sa voix était multiple, chargée d’harmoniques étrangères. Une voix nexari.
« Tu as trahi le Pacte, Arkin. »
Arkin blêmit. « Les Anciens… »
« Les Anciens se souviennent. Ils se souviennent de tout. »
Et Lucas leva les bras. Un éclair de lumière iridescente explosa autour de lui, une onde de choc psychique qui balaya la salle comme un tsunami. Les créatures les plus proches tombèrent, foudroyées, leurs yeux rouges s’éteignant d’un coup. Les autres reculèrent, désorientées, leurs carapaces crépitant d’énergie perturbée.
Arkin hurla. Pas de douleur physique. De terreur pure. Il se plia en deux, les mains sur les tempes, comme si on lui arrachait le cerveau.
« Ils arrivent, » murmura Lucas de sa voix multiple. « Les Anciens arrivent. »
Puis il s’effondra.
PARTIE 4
Lucas gisait sur le béton froid, inerte.
L’onde de choc avait tout balayé. Les créatures Kryax les plus proches étaient tombées comme des marionnettes désarticulées, leurs yeux rouges éteints, leurs carapaces parcourues de spasmes agoniques. Celles qui restaient debout vacillaient, désorientées, leurs membres griffus battant l’air sans coordination. Un chaos total.
Arkin était à genoux. L’ancien premier hybride, le traître, le champion des Kryax, se tenait la tête à deux mains, le visage tordu par une terreur abjecte. Des sanglots rauques s’échappaient de sa gorge. Il bredouillait des mots dans une langue que je ne connaissais pas, mais que les Voix, elles, reconnaissaient. Du nexari ancien. Des suppliques. Des prières.
« Ils arrivent, » répétait-il. « Les Anciens arrivent. »
Je me précipitai vers Lucas. Mon corps réagissait avant ma conscience, mû par un instinct protecteur que je ne me connaissais pas. Je m’agenouillai près de lui, cherchai son pouls. Il était vivant. Son cœur battait, mais d’un rythme étrange, trop lent, trop régulier. Comme une horloge cosmique. Sa peau était parcourue de volutes nacrées, bien plus brillantes que les miennes, qui pulsaient au rythme de ce battement cardiaque anormal.
« Lucas ! » appelai-je en lui secouant doucement l’épaule. « Réveille-toi ! »
Ses paupières s’ouvrirent. Mais ce n’étaient pas ses yeux. Pas vraiment. L’iridescence avait envahi toute la cornée, ne laissant qu’une lueur blanche, éblouissante, qui semblait regarder à travers moi, bien au-delà de la chair et de l’os. Et quand il parla, sa voix était multiple. Un chœur de centaines de timbres superposés, graves et aigus, masculins et féminins, jeunes et anciens. Une voix qui n’appartenait à aucun humain.
« Le réceptacle est instable. »
Je sentis mon sang se glacer. Ce n’était pas Lucas. Ce n’était plus lui. Quelque chose d’autre habitait son corps, quelque chose d’immense, d’ancien, qui utilisait sa bouche comme un instrument.
« Qui êtes-vous ? » demandai-je, la gorge serrée.
« Nous sommes les Anciens. Le Conseil des Mémoires. Les gardiens du Pacte Nexari. »
Derrière moi, j’entendis Clara armer son fusil. « Lâche-le, » ordonna-t-elle.
« Nous ne le tenons pas. Il nous a appelés. »
Anya s’avança prudemment, son visage pâle éclairé par la lueur spectrale qui émanait de Lucas. « Les engrammes directeurs, » murmura-t-elle. « J’en avais entendu parler. Les couches profondes de la mémoire nexarie. On les croyait dormantes. »
« Nous étions dormants, » répondit le chœur de voix. « En attente. Mais le signal a été donné. La menace est revenue. Et un réceptacle a été ouvert. »
Le signal. L’attaque des Kryax. La concentration de signatures symbiotiques. Tout cela avait agi comme un réveil. Les Voix dans ma tête s’étaient tues, comme pétrifiées de respect. Ou de peur. Pour la première fois depuis ma transformation, elles ne parlaient pas. Elles écoutaient.
Je sentis une pression monter dans mon crâne. Une présence qui cherchait à s’immiscer.
« Toi, » dit la voix multiple en tournant le visage de Lucas vers moi. « Le Réceptacle Dix-Huit. Le dernier. Le plus abouti. Tu as conservé ton ancrage. C’est rare. Précieux. »
« Ne m’appelez pas comme ça, » grondai-je. « Je suis Théo Marchand. »
« Tu es les deux. Tu es le pont. »
La pression s’accentua. Mes tempes palpitaient. Les Voix, mes Voix, celles qui m’accompagnaient depuis l’injection, se mirent à parler toutes en même temps. Un flot de mots, de supplications, d’ordres. Elles voulaient que je cède. Que j’ouvre la porte. Que je laisse les Anciens entrer.
« Non, » dis-je en serrant les dents.
« Tu ne comprends pas, » dit le chœur. « La guerre est sur le point de reprendre. Les Kryax ont retrouvé ce monde. Ils ne s’arrêteront pas. Leurs flottes sont en chemin. Leurs armées se massent au-delà de votre système. Sans nous, vous êtes perdus. »
« Et avec vous ? »
« Une chance. Une chance de riposter. De repousser l’invasion. De sauver ce qui peut l’être. »
C’était la même promesse qu’Anya. La même logique froide, sacrificielle. « Laissez-nous entrer en vous, et vous aurez la puissance de nos ancêtres. La connaissance de mille civilisations. La force de terrasser les Kryax. »
« En échange de quoi ? »
« De ton individualité. Elle se fondra dans la nôtre. Tu seras le vaisseau, nous serons le capitaine. »
Un frisson glacé me parcourut l’échine. C’était la même chose que ce qu’Arkin avait choisi, à l’envers. Lui s’était donné aux Kryax pour survivre. Les Anciens me demandaient de me donner à eux pour combattre. La même perte. La même annihilation.
Arkin riait maintenant. Un rire hystérique, brisé, qui rebondissait sur les parois de la station de pompage. « Vous voyez ? » hoqueta-t-il. « Eux aussi, ils vous veulent. Ils veulent votre chair, votre esprit. La seule différence, c’est le drapeau. »
« Toi, tais-toi, » cracha Clara.
Mais il n’avait pas tort. Le choix était le même. Devenir un outil, ou périr.
Henri fit avancer son fauteuil. « Lucas, si tu m’entends encore, bats-toi. »
Les yeux blancs de Lucas se tournèrent vers lui. « Le Réceptacle Quinze a choisi. Il nous a appelés. Il s’est effacé. »
« Lucas a dix-neuf ans, » dit Henri d’une voix tremblante de colère. « Il n’a rien choisi. Il était paumé, terrifié. Vous avez profité de sa faiblesse. »
« Nous avons répondu à son appel. »
Manon, la survivante que nous étions venus sauver, s’était relevée. Elle s’approcha timidement, ses yeux iridescents fixés sur Lucas. « Je les ai entendus, moi aussi, » murmura-t-elle. « Dans le noir, quand j’étais piégée. Ils parlaient dans ma tête. Ils disaient la même chose. De les laisser entrer. »
« Et tu as refusé, » devinai-je.
« J’ai pensé à ma fille. » Sa voix se brisa. « Elle a trois ans. Elle est chez ma sœur, à Bordeaux. J’ai pensé que si je laissais ces choses prendre le contrôle, je ne la reverrais jamais. »
Ma mère. Son visage. La tasse de chocolat chaud. L’odeur de la cannelle dans notre cuisine de la Croix-Rousse. Voilà ce qui m’avait sauvé. Un souvenir d’amour. Un ancrage.
« Vous voyez ? » dis-je aux Anciens. « On a tous une raison de rester nous-mêmes. On ne va pas vous céder nos vies. »
« Alors vous mourrez, » dit le chœur.
« Peut-être. Mais au moins, on mourra en étant nous-mêmes. »
La pression dans mon crâne devint presque insupportable. Les Anciens forçaient. Mes genoux fléchirent. Des éclairs de douleur traversaient mes synapses. J’entendais des fragments de mondes, des échos de batailles titanesques, des visages oubliés. La tentation était immense. Lâcher prise, se fondre dans cette puissance séculaire, ne plus être Théo Marchand le raté, mais une entité glorieuse, un dieu vengeur.
Non.
Je pensai à ma mère. Je pensai à mon chat, ce sale matou ingrat. Je pensai aux pavés mouillés de la rue de la République, au froid de novembre, au goût du café noir le matin. Toutes ces petites choses qui n’avaient l’air de rien, mais qui faisaient de moi ce que j’étais.
« Théo ! » La voix de Clara perça le brouillard. « Accroche-toi ! »
Elle avait posé sa main sur mon épaule. Son toucher était chaud, humain, rassurant. À travers ce contact, je sentis quelque chose. Sa propre lutte. Son propre ancrage. Un frère, mort dans un accident, dont elle n’avait jamais fait le deuil. Une promesse qu’elle s’était faite de vivre pour deux.
Henri approcha son fauteuil et saisit mon poignet. Ses doigts calleux, puissants, se refermèrent sur ma peau. Lui aussi avait son ancre. Une femme. Isabelle. Morte d’un cancer avant qu’il ne soit enrôlé dans Chimère. Il se battait pour honorer sa mémoire.
Manon prit ma main. Sa fille. Son bébé. L’amour pur, inconditionnel, qui la maintenait en vie.
Et même David, le blessé, posa sa main tremblante sur mon dos. Un père, ancien ouvrier chez un sous-traitant de Renault au Mans, qui avait perdu son emploi. Il voulait juste revoir la lumière du jour.
Un par un, ils établirent une chaîne humaine autour de moi. Leurs ancrages se mêlaient au mien, tressaient un bouclier psychique contre l’invasion des Anciens. Nous n’étions plus seuls. Nous étions une meute. Une famille de brisés.
Les Voix en moi refluèrent, non pas vaincues, mais apaisées. Le chœur des Anciens vacilla. Les yeux de Lucas perdirent un peu de leur éclat blanc.
« Nous ne nous soumettrons pas, » dit Clara. « Ni à vous, ni aux Kryax. »
« Mais nous ne vous rejetons pas non plus, » ajoutai-je. « Vous êtes en nous. On le sait. On ne va pas faire semblant que vous n’existez pas. Mais on ne vous laissera pas prendre les commandes. »
« Impossible, » dit le chœur. « L’hybride doit avoir un seul maître. »
« Non. L’hybride doit trouver un équilibre. Un dialogue. Vous vouliez construire des ponts, à l’origine, non ? Alors construisons-les. Ensemble. »
Un long silence suivit. Les Anciens réfléchissaient. Ou plutôt, ils soupesaient mes paroles à l’aune de millénaires de méfiance. Les créatures Kryax commençaient à se relever, leurs systèmes se recalibrant après l’onde de choc. Arkin rampa vers une galerie latérale, essayant de fuir.
Puis, la voix multiple parla de nouveau. « Tu proposes une codirection. Une symbiose égalitaire. Cela n’a jamais été tenté. »
« Il y a un début à tout. »
« Si nous acceptons, tu devras porter le fardeau de nos mémoires sans nous contrôler. Nous serons en toi, mais tu resteras le pilote. »
« C’est ce que je veux. »
La pression dans mon crâne s’atténua. Les tentacules psychiques se retirèrent, lentement, à regret, mais ils se retirèrent. Les yeux de Lucas s’éteignirent, l’éclat blanc s’estompant pour laisser place à son regard d’origine, épuisé, effrayé, mais humain.
« Lucas ! » criai-je en le rattrapant avant qu’il ne retombe.
Il était en sueur, tremblant de tous ses membres. Mais il était vivant. Et surtout, il était lui.
« J’ai vu des choses, » murmura-t-il. « Des mondes… des soleils… des gens qui sont morts. »
« C’est fini, » lui dis-je en le serrant contre moi. « Tu es revenu. »
Anya s’approcha, son visage indéchiffrable. « Vous avez négocié avec les Anciens. »
« On a trouvé un accord. »
« C’est inespéré. »
« C’est surtout temporaire, » prévins-je. « Ils ne nous font pas confiance. Ils vont nous observer. Nous tester. Mais pour l’instant, ils acceptent de collaborer sans nous posséder. »
Les derniers Kryax encore debout se repliaient maintenant, disparaissant dans les galeries obscures. La bataille était terminée. Provisoirement. Arkin avait disparu, lui aussi, profitant de la confusion pour s’évanouir dans les profondeurs.
Clara abaissa son arme. « Alors maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »
« On sort, » dis-je. « On rejoint Saint-Étienne. On prépare la suite. »
« La suite contre les Kryax ? »
« Contre les Kryax, et pour nous. On n’est plus des cobayes. On n’est plus des pions. On est les seuls à pouvoir faire le lien entre l’humanité et les Nexari. Si une guerre arrive, on sera en première ligne. Mais on la mènera à notre façon. »
Anya hocha la tête, lentement. « C’est une approche risquée. »
« C’est la seule qui vaille. »
Henri poussa un soupir. « Bon, eh bien, trêve de discours. On a un bout de chemin à faire et je commence à avoir faim. »
Un rire nerveux secoua le groupe. La tension retombait, laissant place à une fatigue immense, mais aussi à une étrange fraternité. Nous nous aidâmes mutuellement à gravir les escaliers de service qui menaient à la surface. Lucas marchait en s’appuyant sur Manon. David boitait, soutenu par Gregor. Clara ouvrait la marche, vigilante. Anya fermait la colonne, perdue dans ses pensées.
L’aube se levait sur Lyon quand nous débouchâmes enfin à l’air libre, par une bouche d’égout oubliée derrière les anciens abattoirs de Vaise. Le ciel était gris pâle, strié de rose. L’air sentait la pluie et le Rhône tout proche. La ville était silencieuse, encore endormie. Les façades des immeubles, les toits de tuiles, les platanes dénudés le long des quais. Un paysage familier, presque paisible. Pourtant, je le voyais différemment maintenant. Mes yeux percevaient les détails invisibles : les micro-fissures dans l’asphalte, les insectes rampants entre les pavés, et quelque part, très loin, un faible écho de bourdonnement Kryax qui s’estompait.
Un van blanc nous attendait, garé près d’un entrepôt désaffecté. Anya pianota un code sur son boîtier, les portes s’ouvrirent automatiquement. « Montez, » dit-elle.
Nous nous engouffrâmes dans le véhicule. Il y avait des sièges, des couvertures, des réserves d’eau et des barres énergétiques. Rien de luxueux, mais suffisant pour recharger nos batteries humaines et surhumaines.
Le van démarra, quitta le quartier de Vaise, longea la Saône puis le Rhône avant de prendre la direction du sud-ouest, vers Saint-Étienne. Je regardais défiler les rues de ma ville natale à travers la vitre teintée. La place Bellecour, désertée à cette heure. Les pentes de la Croix-Rousse, où j’avais grandi. Les lumières des ponts qui se reflétaient dans l’eau. Tout cela me paraissait à la fois infiniment précieux et terriblement fragile.
Lucas somnolait, la tête posée sur l’épaule de Manon. Clara nettoyait son arme, le geste mécanique, apaisant. Henri tapotait sur son clavier, analysait des données. David s’était endormi, un pansement de fortune sur le flanc.
Anya vint s’asseoir en face de moi. « Vous avez sauvé ce groupe, Marchand, » dit-elle à voix basse. « Et vous avez ouvert une voie que je croyais impossible. »
« Ce n’est pas moi. C’est eux. Leurs ancrages. Leurs souvenirs. »
« Vous avez fait le lien. C’est exactement ce pour quoi vous avez été conçu. »
Je plongeai mon regard dans le sien. « Dites-moi la vérité. Maintenant. Sur Chimère. Sur les Anciens. Sur tout. »
Elle soutint mon regard quelques secondes, puis hocha la tête. « Les Anciens ne sont pas seulement la mémoire des Nexari. Ils sont les architectes de l’Essence. Ils ont programmé le composé pour que, dans des conditions spécifiques — une concentration d’hybrides, une attaque Kryax massive — leur conscience collective s’active et prenne le contrôle des réceptacles les plus faibles. C’est une procédure d’urgence. Leur dernier recours. »
« Ils voulaient ressusciter. Pas seulement nous aider. »
« Oui. Ils voulaient renaître, dans des corps neufs, pour reprendre la guerre. Chimère le savait. Les financeurs le savaient. Mais ils pensaient pouvoir contenir les Anciens, les utiliser. »
« Et vous ? »
« Je pensais que les bénéfices valaient les risques. »
« Vous avez failli tous nous tuer. »
« Probablement. Mais sans ça, vous n’auriez jamais eu la force de négocier avec eux. Et nous serions tous morts dans les tunnels, éliminés par les Kryax ou assimilés par Arkin. »
La logique était glaciale, implacable. Et pourtant, je ne pouvais pas la haïr entièrement. Elle avait fait des choix monstrueux, dans un monde qui filait droit vers l’abîme.
« Et maintenant ? » demandai-je. « À Saint-Étienne, qu’est-ce qu’on va trouver ? »
« Le quartier général de la résistance. Les autres hybrides survivants. Les ressources militaires. Les informations sur la flotte d’invasion. Et surtout, les moyens de contacter les gouvernements, s’il en reste. »
« On va prévenir les autorités ? »
« On va leur proposer une alliance. Les humains seuls ne peuvent pas gagner. Les hybrides seuls non plus. Mais ensemble, avec le savoir des Anciens et la détermination humaine, on a une chance. »
Le van traversait maintenant les faubourgs de Lyon, laissant derrière lui les immeubles pour entrer dans la campagne rhodanienne. Le jour se levait pleinement, un soleil pâle perçant les nuages. Je fermai les yeux un instant, écoutant les Voix qui murmuraient paisiblement. Les Anciens s’étaient retirés au fond de mon esprit, mais je les sentais. Observateurs. Patients. Ils avaient accepté la trêve, mais je savais qu’ils attendraient leur heure.
La bataille pour mon âme ne faisait que commencer.
Mais au moins, je n’étais plus seul pour la mener.
Je rouvris les yeux. Clara me souriait, un sourire las mais sincère. Henri leva le pouce. Manon caressait les cheveux de Lucas endormi. David ronflait doucement.
Je ne savais pas ce que l’avenir nous réservait. Les flottes Kryax approchaient. Arkin était en fuite. L’humanité ignorait encore tout du péril qui venait. Mais pour la première fois depuis que j’avais bu ce liquide iridescent dans un laboratoire souterrain, je sentais que ma vie avait un sens.
Je ne buvais plus pour oublier.
Je vivais pour me souvenir.
PARTIE 5
Le van s’arrêta devant une ancienne usine désaffectée, quelque part dans la banlieue de Saint-Étienne. La bâtisse datait du siècle dernier, une carcasse de briques rouges et de poutrelles métalliques rongées par la rouille. Les vitres étaient opaques de crasse, les portes de hangar grandes ouvertes sur un vide qui semblait promettre l’oubli. Mais les apparences étaient trompeuses. Mes sens percevaient l’activité souterraine, les bourdonnements électriques, les cœurs qui battaient sous nos pieds.
« C’est là ? » demandai-je, incrédule.
« Le nid, » répondit Anya. « Baptisé Phénix. Un complexe bunkerisé sous l’usine. Nous y serons en sécurité. »
Nous descendîmes du véhicule, courbaturés, épuisés, mais vivants. Lucas tenait à peine sur ses jambes, soutenu par Manon qui lui murmurait des paroles apaisantes. David, le flanc bandé, marchait avec une canne improvisée. Henri dirigea son fauteuil vers une rampe d’accès dissimulée par un container à ordures. Clara, toujours aux aguets, inspectait les environs, son arme prête.
Anya composa un code sur un clavier crasseux, à peine visible sur une plaque métallique rouillée. Le container pivota silencieusement, révélant une ouverture dans le sol, un escalier de béton brut éclairé par des néons blafards. Nous nous y engouffrâmes.
L’escalier n’en finissait pas. Dix mètres, vingt, trente sous terre. Puis il déboucha sur un sas blindé, gardé par deux hommes en treillis, armés de fusils à impulsion. Leurs yeux s’écarquillèrent en voyant notre groupe hétéroclite.
« Docteur Petrova, » dit l’un d’eux. « On vous croyait perdue. »
« Vous nous avez sous-estimés, » répondit Anya. « Voici les sujets 7, 12, 14, 15, 18, et un rescapé du labo de Marseille. Le sujet 22. »
L’homme hocha la tête, impressionné. « La directrice Morel va vouloir vous voir. »
« Conduisez-nous. »
Le sas s’ouvrit sur un complexe immense, un labyrinthe de couloirs bétonnés, de salles vitrées, d’écrans de contrôle, de dortoirs alignés comme des cellules de ruche. Des dizaines de personnes allaient et venaient, des militaires, des scientifiques, et surtout, d’autres hybrides. Je les reconnaissais à l’éclat de leurs yeux, aux légères iridescences sur leur peau. Des hommes, des femmes, des jeunes, des moins jeunes. Tous des exclus, des cabossés, des survivants. Une famille de parias.
Au centre du complexe, une vaste salle de commandement. Des cartes s’affichaient sur des écrans géants, des données en continu, des points rouges clignotant aux confins du système solaire. La flotte d’invasion Kryax. Elle était là, en approche.
Une femme s’avança. La cinquantaine, le cheveu gris coupé court, le regard perçant. Elle portait un uniforme sobre, sans grade, mais son autorité était palpable. « Docteur Petrova, » dit-elle. « Contente de vous revoir. »
« Directrice Morel, » répondit Anya. « J’amène les derniers rescapés de Lyon. Nous avons subi des pertes, mais les sujets sont intacts. »
Le regard de la directrice balaya notre groupe avec une intensité analytique. « Bien. Vous nous raconterez tout. Mais d’abord, repos, soins, nourriture. »
Des infirmiers s’approchèrent, guidant David et Lucas vers une infirmerie. Clara, Henri, Manon et moi restâmes avec Anya.
« Vous avez réussi l’extraction, malgré les interférences, » reprit Morel, en nous jaugeant. « Et vous avez survécu à une attaque directe des Kryax. Ce n’est pas rien. »
« Nous avons surtout découvert que les Anciens sont actifs dans les couches profondes de l’Essence, » dit Anya. « Et qu’ils ont tenté une prise de contrôle du sujet 15. »
Morel blêmit. « Ils ont donc initié le protocole de résurgence. »
« Oui. Mais le sujet 18 a réussi à négocier une trêve. Les Anciens acceptent une codirection symbolique. Pour l’instant. »
La directrice me fixa. « Sujet 18. C’est vous. »
« Théo Marchand, » répondis-je. « Et je ne suis pas un numéro. »
Elle eut un mince sourire. « Bien sûr. Excusez-moi. Vous avez fait quelque chose qu’aucun sujet avant vous n’avait réussi. Vous avez stabilisé le dialogue avec l’Essence. C’est un tournant. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, nous allons fêter ça par un conseil de guerre. » Elle fit un geste vers une salle de réunion adjacente. « Suivez-moi. »
Nous nous installâmes autour d’une grande table ovale. Des cartes, des projections holographiques, des chiffres terrifiants. La flotte Kryax compterait des milliers de vaisseaux. La Terre n’avait que quelques centaines de missiles nucléaires et une poignée de satellites armés. Le combat frontal était suicidaire.
« La seule chance de l’humanité, c’est de frapper la conscience collective des Kryax, le Nexus, » expliqua Morel. « Les Anciens savent comment. Ils ont déjà vaincu les Kryax par le passé, en infiltrant leurs réseaux télépathiques. Ils n’ont perdu que par trahison. »
« Les Anciens, » répétai-je. « Ils veulent quoi, exactement ? »
« La vengeance. La restauration de leur empire. Mais aussi, je crois, une certaine forme de rédemption. Ils savent que sans nous, ils ne peuvent rien. Nous sommes leurs nouveaux corps. Leurs enfants, en quelque sorte. »
« Alors ils vont nous aider ? »
« Ils vont nous guider. Mais il faut un émissaire. Quelqu’un qui porte leur voix sans perdre son humanité. Un pont, comme vous l’avez dit. »
Tous les regards convergèrent vers moi.
« Vous voulez que ce soit moi, » comprendis-je.
« C’est vous qui avez négocié la trêve. Vous qui avez conservé votre ancrage sous l’assaut des Anciens. Vous êtes le seul à pouvoir parler à la fois aux humains et aux Nexari. »
Un lourd silence s’abattit. Je sentais le poids des responsabilités s’abattre sur mes épaules. Moi, Théo Marchand, l’ancien toxicomane, l’homme qui se cachait dans des cages d’escalier pour sniffer sa blanche. J’allais devenir le porte-parole d’une civilisation extraterrestre éteinte.
« Je veux bien essayer, » dis-je finalement. « Mais à une condition. »
« Laquelle ? »
« Plus de cobayes. Plus d’expériences forcées. Si on doit recruter d’autres hybrides, ce sera sur la base du volontariat, en pleine connaissance des risques. »
Morel échangea un regard avec Anya. « Les circonstances ne permettront peut-être pas ce luxe, Théo. »
« Alors on trouvera un autre émissaire. »
Un ange passa. Puis Morel hocha la tête. « Très bien. On essaiera de faire au mieux. »
Le reste de la journée se passa en briefings tactiques, en évaluations physiologiques, en discussions avec les autres hybrides du complexe. Je découvris qu’ils étaient vingt-sept au total, venus des différents labos de France et de Belgique. Certains étaient là depuis des mois, d’autres venaient d’arriver. Tous avaient une histoire similaire. Une vie brisée, un enlèvement, une transformation, une fuite. Et maintenant, un choix : se battre ou se cacher.
Le soir venu, je m’isolai sur une terrasse d’observation, une plateforme bétonnée qui donnait sur les crassiers de l’ancienne mine. Le ciel était clair, constellé d’étoiles. Quelque part, entre ces points lumineux, la mort approchait. Je sentais les Voix s’agiter, les Anciens qui murmuraient leurs avertissements, leurs conseils, leurs regrets. Mais je me sentais calme. Étrangement serein.
Clara vint me rejoindre. Elle s’accouda à la rambarde, le regard perdu dans le ciel. « Je ne suis jamais allée au-delà de Lyon, avant tout ça, » dit-elle. « Je bossais dans un call-center, je vivais dans un studio pourri, et je croyais que l’univers s’arrêtait au périphérique. »
« Moi aussi, » répondis-je. « La Croix-Rousse, les quais du Rhône, les bars de la Guillotière. Mon monde était minuscule. »
« Et maintenant, on parle de sauver la planète. »
« C’est ça, le message, je crois. » Je tournai mon visage vers elle. « On se croit petits, inutiles, interchangeables. Mais on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. On ne sait jamais ce dont on est vraiment capable. »
Elle sourit doucement. « C’est beau, ce que tu dis. »
« C’est facile de dire des choses belles. Le difficile, c’est de les faire. »
« Alors on va les faire. »
Les jours suivants furent une ruche d’activité. Entraînements physiques et psychiques, simulations de combat, apprentissage accéléré des tactiques kryax, méditation guidée par les Anciens pour apprendre à canaliser leurs connaissances sans se perdre. Lucas, remis sur pied, se révélait un élève doué, sa sensibilité extrême aux Voix devenant un atout une fois stabilisée. Manon parlait tout le temps de sa fille, mais elle s’entraînait avec acharnement. Henri développait des interfaces technologiques qui permettaient aux hybrides de communiquer avec les systèmes humains. David, le survivant de Marseille, avait retrouvé assez de force pour participer aux exercices. Même Gregor, le colosse silencieux, s’ouvrait peu à peu, partageant des repas avec nous, esquissant parfois un sourire.
Anya, elle, restait distante, mais je la voyais parfois observer notre groupe avec une expression que je n’aurais jamais cru voir sur son visage : de la fierté. Peut-être même de l’affection.
Un matin, la nouvelle tomba. Des détecteurs longue portée avaient capté les premières vagues de vaisseaux Kryax entrant dans l’atmosphère terrestre. Leur cible principale n’était pas les grandes capitales, mais les points énergétiques : centrales nucléaires, barrages, centres de commandement militaire. Ils voulaient paralyser les infrastructures avant de lancer l’assimilation massive.
Le conseil de guerre décida d’une contre-attaque coordonnée. Des frappes de diversion classiques, menées par les armées humaines, pendant que les hybrides, guidés par les Anciens, s’infiltreraient dans les nefs-mères pour frapper le Nexus. Une mission suicide, sans doute. Mais si elle réussissait, elle pouvait désorganiser toute la flotte ennemie.
Je fus désigné pour mener l’équipe d’infiltration. Clara, Lucas, Henri, Manon, David, Gregor, et six autres hybrides volontaires formeraient le fer de lance. Anya coordonnerait depuis le QG, avec Morel.
La veille de l’assaut, je marchai seul dans les couloirs de la base. Mes pas me menèrent à l’infirmerie, où Lucas était allongé, les yeux grands ouverts.
« Tu devrais dormir, » lui dis-je.
« Je n’y arrive pas. Les Anciens parlent. Ils disent que demain, beaucoup vont mourir. »
« Ils ne savent pas tout. »
« Si. Ils ont déjà vu ça. Des centaines de fois. » Il se tourna vers moi. « Tu as peur ? »
« Oui. »
« Moi aussi. »
Je m’assis près de son lit. « Tu sais, Lucas, quand j’avais ton âge, je n’avais peur de rien. Parce que je n’avais rien à perdre. Maintenant, j’ai peur. Parce que j’ai trouvé une raison de vivre. »
« C’est bizarre de dire ça. »
« Oui. Mais c’est vrai. »
Il esquissa un sourire fatigué. « Moi aussi, j’ai trouvé une raison. Vous tous. Manon. Clara. Henri. Même le vieux grincheux d’Henri. » Je ris doucement. « C’est une famille de tarés, mais c’est la nôtre. »
« Alors demain, on se bat pour notre famille. »
Le jour de l’assaut, le ciel était rouge. Les vaisseaux Kryax descendaient en rangs serrés, leurs coques noires absorbant la lumière du soleil. Les villes hurlaient sous les sirènes d’alerte. Mais dans les campagnes, dans les bunkers, dans les bases secrètes, les humains et les hybrides se préparaient.
Notre équipe embarqua dans un vaisseau de transport furtif, un prototype développé par Chimère avec la technologie nexari. Piloté par Henri depuis son fauteuil, l’appareil nous emmena à travers les lignes ennemies, évitant les détecteurs, slalomant entre les vaisseaux-mères. À l’intérieur, le silence était lourd. Chacun était plongé dans ses pensées. Manon serrait une photo de sa fille. Clara vérifiait ses armes pour la dixième fois. David priait. Lucas fermait les yeux, dialoguant avec les Anciens.
Je pensais à ma mère. À son visage paisible, à sa voix douce. « N’oublie pas qui tu es. » Je lui devais tout. Et maintenant, j’allais mener cette bataille en son nom. Pas pour la gloire, pas pour la vengeance, mais pour que d’autres mères puissent voir leurs enfants grandir.
Le vaisseau s’arrima à une nef-mère, un monstre d’acier noir grand comme une ville. Nous nous infiltrâmes par une voie d’aération, progressant dans les entrailles de la bête. Les Voix guidaient nos pas, identifiant les pièges, neutralisant les gardes. Les Anciens étaient avec nous, calmes, déterminés.
La confrontation finale eut lieu dans le Noyau, la chambre du Nexus. Une immense salle sphérique, tapissée de tissus organiques et de cristaux pulsants. Au centre, une entité tentaculaire, mi-machine mi-chair, le cerveau collectif des Kryax sur Terre. Vingt créatures d’élite nous y attendaient. Arkin était là, son bras-canon braqué sur nous, le visage déformé par la haine.
La bataille fut brève et terrible. Nos pouvoirs combinés, la force nexari, la rage humaine, tout explosa dans un tourbillon d’énergie et de sang. Nous perdîmes David, et trois autres hybrides. Mais Lucas, porté par les Anciens, parvint à toucher le Nexus. Un éclair psychique, le même qu’il avait libéré dans les égouts, mais centuple. Un cri qui déchira le vide, une onde qui se propagea à travers toute la flotte ennemie.
Les Kryax vacillèrent. Leur conscience collective, frappée en plein cœur, se fragmenta. Pendant un instant, un instant crucial, ils furent vulnérables. Les missiles humains frappèrent alors, détruisant les vaisseaux désorganisés. L’invasion fut brisée.
Plus tard, je me tiendrais sur la terrasse de la base Phénix, regardant le ciel apaisé. Les étoiles brillaient encore, mais la menace, pour l’instant, était écartée. Je savais qu’elle reviendrait. Mais nous serions prêts.
Clara vint me rejoindre. « On a gagné. »
« Provisoirement. »
« Provisoirement, c’est déjà beaucoup. »
Elle posa sa main sur la mienne. « Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »
« Continuer. Aider les autres hybrides. Construire des ponts entre les humains et les Nexari. Peut-être un jour, retourner à la Croix-Rousse, boire un vrai café. »
« Ce serait bien. »
Lucas arriva en courant, suivi de Manon et Henri. « Théo ! On a reçu un message des Anciens. Ils disent… ils disent qu’ils sont fiers de nous. »
« Fiers de nous ? »
« Oui. Et qu’ils vont continuer à nous apprendre, mais qu’ils respecteront notre indépendance. »
Je souris. Ce n’était pas la fin du combat intérieur, mais c’était un début d’harmonie. Un équilibre possible.
Cette nuit-là, je rêvai de ma mère. Pour la première fois, elle ne disait rien. Elle me regardait avec un sourire paisible. Et je sus que je n’oublierais jamais qui j’étais.
FIN.
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