Partie 1
L’odeur du vestiaire n’est pas celle de la victoire. C’est une odeur de camphre, de vieux cuir et d’anxiété froide qui vous prend à la gorge bien avant le premier bruit de la foule.
Paolo regarde ses mains.
Il a dix-neuf ans. La semaine, ces mains réparent des moteurs, manipulent des écrous graisseux avec précision. Aujourd’hui, on les lui bande avec du ruban adhésif serré, si fort que le sang peine à circuler au bout des doigts. Il ne les sent plus. C’est peut-être mieux ainsi.
À côté de lui, Fabrizio ne dit rien. Il lace ses chaussures avec une lenteur exaspérante.
Fabrizio est là depuis trop longtemps. Il connaît le rituel par cœur, mais surtout, il connaît le coût. Il a vu sa femme, Lara, ce matin dans la cuisine. Elle n’a pas crié, elle n’a pas pleuré. Elle a simplement posé sa tasse de café avec un bruit sec sur la table, un bruit qui résonne encore dans la tête de Fabrizio plus fort que les tambours du dehors.
Le silence des femmes est souvent le bruit le plus violent de Florence.
Ici, on ne parle pas de tactique. On ne dessine pas de schémas sur un tableau blanc.
Dans ce corridor sombre, sous les fondations d’une ville qui vend sa beauté au monde entier, la hiérarchie est brutale et simple. Il y a ceux qui ordonnent, les notables du quartier, les gardiens de la “tradition”, et il y a ceux qui exécutent. La chair fraîche.
Paolo est de la chair fraîche.
Il lève les yeux vers les plus anciens. Il cherche une validation, un regard qui lui dirait qu’il est un frère, un guerrier. Mais il ne trouve que des visages fermés. Ils savent ce qui l’attend. Ils savent que l’exaltation qu’il ressent est un mensonge chimique produit par la peur.
Personne ne lui a demandé s’il voulait vraiment être là.
La question ne se pose pas. Si tu es né dans ce quartier, si tu veux marcher la tête haute au café demain matin, tu dois payer ton dû. Le sport n’est que l’environnement ; la monnaie d’échange, c’est l’intégrité physique.
Un homme en costume, un de ceux qui ne descendront jamais sur le sable, entre dans la pièce. Il ne regarde pas les joueurs dans les yeux. Il parle de l’honneur de la couleur, de la fierté de l’église, de l’histoire.
C’est un discours qu’il répète chaque année.
Paolo écoute, hypnotisé. Il a besoin de croire que c’est important. Il a besoin de croire qu’il n’est pas juste un corps qu’on va jeter contre un autre corps pour le divertissement de la place. Il se redresse. Il gonfle le torse. Il essaie de ressembler à l’image qu’on attend de lui.
Fabrizio, lui, fixe le sol.
Il sait que ce soir, peu importe le résultat, il aura mal. Il sait que lundi, au travail, il devra mentir sur sa boiterie. Il sait que Lara ne lui demandera pas comment ça s’est passé.
Le bruit de la foule enfle au-dessus d’eux. Une rumeur sourde, comme une bête qui attend son repas.
On frappe à la porte. C’est le signal.
Paolo se lève trop vite. Ses jambes tremblent, juste une fraction de seconde, invisible pour les autres, mais terrifiante pour lui. Il réalise soudain qu’il ne connaît pas les hommes à côté de qui il va marcher. Il connaît leurs noms, oui. Mais il ne sait pas s’ils le protégeront.
Dans ce tunnel, la loyauté est une promesse fragile.

Partie 2
Le temps s’est arrêté, puis il a repris, mais quelque chose a changé.
Nous ne sommes plus dans le tunnel. Nous sommes dans l’après.
Ce n’est pas le moment des célébrations. C’est le moment de l’inventaire. Dans une petite salle carrelée de blanc, adjacente à la place, l’adrénaline retombe brutalement, laissant place à la réalité grise de la douleur.
Il n’y a pas de caméras ici. Les touristes sont dehors, en train de boire des Spritz, de poster des photos des costumes colorés.
Ici, il y a Paolo, assis sur un banc en bois. Il tient un sac de glace contre son épaule. Son regard est vide. La magie qu’il espérait, cette transformation en héros local, ne s’est pas produite. Il se sent juste petit. Et cassé.
Un des “Capitani” passe devant lui. Il lui tape sur l’épaule valide. Un geste lourd, possessif. « Bien gamin. Tu as fait le job. »
C’est tout. “Le job”.
Paolo réalise que pour eux, il n’est qu’un outil. Un marteau qu’on utilise pour enfoncer un clou, et qu’on remet dans la boîte. S’il se casse, on achètera un autre marteau l’année prochaine. Il y en a plein qui attendent, plein de gamins de 19 ans qui veulent être quelqu’un.
Il regarde autour de lui. Il cherche Fabrizio.
Fabrizio est dans un coin, au téléphone. Sa voix est basse, presque une excuse. Il parle à Lara. Il essaie de minimiser, de dire que ce n’est rien, qu’il sera là pour le dîner. Mais son visage est tordu par une grimace dès qu’il bouge la jambe.
C’est ça, la réalité du héros ? Mentir à sa femme pour ne pas qu’elle s’inquiète, tout en sachant qu’elle sait déjà ?
L’ambiance dans la pièce n’est pas celle d’une équipe unie. C’est celle de survivants d’un accident. Les alliances forgées sur le terrain se dissolvent dès que la douche coule. Chacun retourne à sa solitude, à ses factures, à sa vie normale qui reprendra dès lundi matin à 8h00.
Le système les a utilisés. Le quartier a eu son spectacle. Les notables ont eu leur dose de fierté par procuration.
Et eux ?
Paolo enlève le ruban adhésif de ses mains. Sa peau est blanche, fripée. Il a mal aux jointures. Il se demande si ça valait le coup. Il se demande si, demain, le patron du garage le regardera différemment.
Probablement pas.
Il n’y a pas de gloire dans le silence d’un vestiaire qui se vide. Juste des serviettes sales sur le sol et l’écho d’une violence qui n’a servi à rien.
Partie 3
Trois jours plus tard, Florence est redevenue un musée.
La place a été nettoyée. Le sable a été balayé. Les tribunes sont démontées. Les touristes marchent exactement là où les corps s’entrechoquaient, sans savoir qu’ils piétinent des souvenirs de violence.
Paolo est au garage. Il boite légèrement, mais il essaie de le cacher.
Un client entre. C’est un homme du quartier, un de ceux qui criaient le plus fort dans les gradins. Il reconnaît Paolo. « Alors ! C’était quelque chose hein ! L’année prochaine, on les aura encore ! » lance l’homme avec un grand sourire.
Il ne demande pas comment va Paolo. Il ne voit pas le bleu qui dépasse du col de sa chemise de travail. Il voit juste le maillot, la couleur, le symbole. Paolo sourit poliment. C’est ce qu’on attend de lui.
Il a appris la leçon la plus importante : il est remplaçable.
S’il dit non l’année prochaine, personne ne le retiendra. On trouvera un autre Paolo. Le système a horreur du vide, mais il se moque éperdument des individus qui le comblent.
Fabrizio, lui, est assis à une terrasse avec Lara. Ils ne parlent pas du week-end. Ils regardent les passants. Il y a une distance entre eux, une fissure invisible que le “sport” a creusée année après année. Elle sait qu’il retournera dans l’arène, pas par passion, mais par peur de vieillir, par peur de ne plus compter.
Il y a une vache blanche, le prix traditionnel pour les vainqueurs, qui a été paradée puis oubliée.
C’est l’image parfaite. Une bête qu’on admire, qu’on utilise pour la cérémonie, et dont on ne sait que faire une fois la fête finie.
Paolo serre un boulon sur une roue. Il a mal, mais il continue. Le quartier dort tranquille. Ses fils veillent, cassés et silencieux, attendant qu’on ait de nouveau besoin d’eux pour prouver que la ville est toujours vivante.