Pourquoi je n’ai jamais réussi à dire “je t’aime” à mon père avant de reprendre le train.

Partie 1

Le téléphone sonne toujours à 10h00 précises. Pas 10h01, pas 9h59. C’est une mécanique huilée, une horloge ancienne qui ne connaît pas l’usure. Je n’ai même pas besoin de regarder l’écran pour savoir qui c’est. C’est dimanche. C’est mon père.

Je laisse sonner deux fois. Juste deux fois. C’est mon petit acte de rébellion invisible, une façon de me prouver que j’ai encore le contrôle sur ce rituel qui, je le sais, finira par me manquer le jour où il s’arrêtera. Je décroche.

— Allô ? — Oui, c’est papa.

Il se présente toujours. Comme si, après trente-cinq ans, je risquais d’oublier le timbre de cette voix, un peu plus rocailleuse chaque année, un peu plus fatiguée aussi. Comme si je pouvais confondre ce souffle court avec celui de quelqu’un d’autre.

— Salut Papa. Ça va ? — Ça va, ça va. Et toi ? Le travail ? — Ça va. On a beaucoup de projets en ce moment, je rentre tard, mais ça va. — Faut faire attention. Le travail, c’est bien, mais la santé, c’est mieux. — Je sais, Papa. — Et la voiture ? Elle roule ? — Elle roule.

Silence.

Ce silence-là, je le connais par cœur. Il a une texture, une épaisseur. C’est un silence meublé par le grésillement de la ligne et par toutes les choses qu’on ne se dit pas. Il est à Lyon, dans ce pavillon de banlieue où j’ai grandi, avec ses volets en bois qui demandent à être repeints tous les trois ans et son jardin qu’il s’obstine à entretenir malgré son dos en compote. Je suis à Paris, dans un appartement trop cher, avec une vie qu’il ne comprend qu’à moitié.

Entre nous, il y a deux heures de TGV et un océan de pudeur.

— Il fait quel temps chez toi ? demande-t-il, comme s’il ne venait pas de vérifier la météo nationale sur France 3 dix minutes plus tôt. — Gris. Il pleut depuis ce matin. Et vous ? — Oh, nous, grand beau. J’ai sorti les géraniums. Maman a fait un rôti.

Il marque une pause. J’entends le bruit des couverts en arrière-plan. Ma mère doit mettre la table. Le bruit de la faïence contre la nappe cirée. Ce son me transperce. Je peux visualiser la scène : la cuisine carrelée de blanc, la lumière du néon au-dessus de l’évier, l’odeur de laurier et d’ail qui flotte.

— Bon, je ne vais pas te déranger plus longtemps, dit-il soudainement. C’est sa phrase de sortie. Toujours la même. Il m’appelle, mais il a peur de déranger. Ou peut-être qu’il a peur de ne plus rien avoir à dire. Peut-être qu’il réalise, comme moi, que nous avons épuisé notre stock de banalités pour la semaine.

— Tu ne me déranges pas, Papa. — Allez, bon dimanche. Embrasse-les pour nous. — Toi aussi. Bisous. — Allez. Au revoir.

Le “clic” de fin d’appel est toujours brutal. Je regarde mon téléphone. Durée de l’appel : 2 minutes et 43 secondes. C’est tout ce que nous avons. Cent soixante-trois secondes par semaine pour résumer deux existences.

Je repose le téléphone sur la table basse et je regarde le vide. J’ai envie de hurler parfois. J’ai envie de le rappeler et de lui dire : « Papa, est-ce que tu es heureux ? Est-ce que tu as peur de vieillir ? Est-ce que tu regrettes des choses ? Est-ce que tu es fier de moi, vraiment fier, pas juste parce que j’ai un CDI, mais pour l’homme que je suis ? »

Mais je ne le fais pas. Parce que chez nous, on ne pose pas ce genre de questions. Chez nous, l’amour ne se dit pas. Il se démontre par des questions sur le contrôle technique de la voiture, par des virements bancaires inattendus à Noël, par des tupperwares de blanquette qu’on nous force à emporter quand on vient visiter.

L’amour, dans ma famille, est un service logistique. C’est pratique, c’est solide, mais c’est terriblement silencieux.

Ce dimanche-là, pourtant, le silence m’a pesé plus que d’habitude. J’ai senti une urgence, une sorte de prémonition sourde. Sa voix tremblait un peu plus, non ? Ou était-ce mon imagination ? J’ai regardé mon calendrier. Ça faisait quatre mois que je n’étais pas descendu. Quatre mois de “ça va, ça va”.

J’ai pris mon ordinateur et j’ai réservé un billet de train pour le week-end suivant. Je ne savais pas encore que ce voyage serait différent. Je ne savais pas que le silence, cette fois, allait se briser, non pas par des éclats de voix, mais par le poids écrasant de la réalité.

Partie 2

Le train est entré en gare de Lyon Part-Dieu avec ce sifflement caractéristique qui me ramène instantanément dix ans en arrière, à l’époque où je partais pour mes études. Sur le quai, la foule se pressait, un mélange d’étudiants avec leurs valises à roulettes et d’hommes d’affaires pressés.

Je l’ai cherché du regard. D’habitude, il m’attend au bout du quai, près de la voiture 11, les mains dans les poches de sa parka beige, celle qu’il porte depuis l’an 2000. Je l’ai vu. Et mon cœur a raté un battement.

Il avait vieilli. Pas le vieillissement progressif qu’on remarque à peine quand on voit les gens tous les jours. Non, le vieillissement par paliers, celui qui vous saute au visage quand l’absence a duré trop longtemps. Il semblait plus petit, comme tassé sur lui-même. Ses cheveux, autrefois poivre et sel, étaient devenus d’un blanc neigeux, presque transparent. Il tenait ses lunettes à la main et plissait les yeux pour lire les panneaux d’affichage.

Je me suis approché. — Papa ? Il a sursauté, puis son visage s’est éclairé. Ce sourire. Ce sourire timide, presque embarrassé, qu’il réserve aux grandes occasions. — Ah ! T’es là. Le train n’a pas eu de retard ? — Non, à l’heure. — Tant mieux. La semaine dernière, ta tante a eu une heure de retard. Une heure ! C’est plus ce que c’était, la SNCF.

Il a tendu la main pour prendre mon sac. — Laisse, c’est lourd, ai-je dit. — Donne, je suis pas encore grabataire ! a-t-il rétorqué avec une fausse colère. Je l’ai laissé prendre le sac. Je savais que c’était important. C’était sa façon de dire : « Je suis encore ton père. Je peux encore porter tes fardeaux. »

Le trajet en voiture jusqu’à la maison a été conforme à mes souvenirs. La vieille Peugeot diesel qui vibre un peu trop à l’arrêt, l’odeur de tabac froid imprégnée dans les sièges alors qu’il a arrêté de fumer il y a quinze ans, et la radio réglée sur une station d’informations en continu. Il conduisait avec prudence, les deux mains crispées sur le volant à dix heures dix.

— Maman a fait de la daube, a-t-il lancé en fixant la route. — Super. — Elle était contente que tu viennes. Elle a changé les draps de ta chambre. — C’est gentil. — Tu as maigri, non ? — Un peu. Le stress, peut-être. — Faut manger. À Paris, vous mangez n’importe quoi, des salades, des graines… Faut de la viande.

Nous sommes arrivés devant le portail en fer forgé. Il a fallu qu’il descende pour l’ouvrir manuellement. Je l’ai regardé faire, luttant un peu avec le verrou rouillé. J’ai eu un mouvement pour sortir et l’aider, mais je me suis retenu. Il faut lui laisser ses victoires. Ouvrir son portail est une victoire.

La maison sentait l’encaustique et la soupe de légumes. Cette odeur si particulière des maisons françaises de province, une odeur de temps arrêté, de propreté méticuleuse et de vieilles armoires. Ma mère m’a serré dans ses bras, plus démonstrative que lui, mais tout aussi inquiète.

Le soir, nous avons dîné dans la cuisine. La télévision était allumée, le volume un peu trop fort. Nagui posait des questions à des candidats surexcités, remplissant l’espace sonore que nous ne savions pas combler. Mon père mangeait lentement, coupant sa viande en petits morceaux réguliers. Il me regardait à la dérobée. Je voyais qu’il cherchait quelque chose à dire, un sujet qui ne soit pas la politique ou le prix de l’essence.

— Ton robinet de salle de bain, il fuyait la dernière fois, a-t-il dit soudainement, la bouche à moitié pleine. — Ah bon ? Je n’avais pas remarqué. — Si, si. Le joint est mort. J’ai acheté ce qu’il faut chez Casto. Je regarderai ça demain matin. — Papa, t’embête pas, c’est le week-end… — Ça ne m’embête pas. Si on laisse couler, c’est du gaspillage. Et puis, si je ne le fais pas, qui va le faire ? Toi, avec tes deux mains gauches…

Il a ri. J’ai souri. C’était notre terrain d’entente. Il est le manuel, je suis l’intellectuel. Il répare les choses, je les pense. C’est un vieux jeu de rôles qui nous rassure tous les deux. Mais ce soir-là, j’ai senti la fatigue derrière la blague.

Après le dîner, ma mère est allée se coucher. Nous sommes restés tous les deux dans le salon. Il a sorti une bouteille de vieille prune, celle qu’il garde pour « les hommes ». Il a versé deux petits verres. On s’est assis dans les fauteuils en cuir qui grincent. L’horloge comtoise dans l’entrée marquait les secondes avec une lourdeur solennelle. Tac. Tac. Tac.

Je l’ai regardé. Ses mains, posées sur ses genoux, étaient tachetées de brun, les veines saillantes comme des rivières bleues sur une carte géographique. Ces mains qui avaient construit le muret du jardin, réparé mes vélos, porté mes cartons de déménagement. J’ai pris une inspiration. C’était le moment. Le moment de dire quelque chose de vrai.

— Papa ? Il a levé les yeux de son verre. — Hmm ? — Je suis content d’être là.

Il a cligné des yeux, surpris par cette déclaration si simple. Il a remué un peu sur son fauteuil, mal à l’aise. — Bah, c’est normal. C’est ta maison ici. — Je sais. Mais… je voulais te dire merci. Pour tout. Il a froncé les sourcils, comme s’il cherchait le piège. — Merci pour quoi ? J’ai rien fait de spécial. — Si. Justement. Pour avoir été là. Tout le temps.

Il a rougi. Un homme de soixante-dix ans qui rougit comme un enfant. Il a bu une gorgée de prune, cherchant une contenance. — Oh, tu sais… On fait ce qu’on peut. On n’est pas parfaits. — Personne n’est parfait.

Il a reposé son verre. Il a regardé ses chaussures. — J’aurais voulu faire plus. Te payer des grandes écoles, voyager… On n’avait pas les moyens, tu sais. — Je n’ai jamais manqué de rien, Papa.

Il a relevé la tête et m’a fixé droit dans les yeux. Pendant une seconde, une seule seconde, j’ai vu une vulnérabilité immense. Une peur panique d’avoir raté sa mission. — Tu es heureux, fils ? La question m’a frappé comme un coup de poing. C’était la question que je voulais lui poser, et c’est lui qui me la lançait. — Oui, Papa. Je crois. Et toi ?

Il a haussé les épaules, un geste lent, résigné. — Moi ? Je suis là. Tant que la santé tient et que maman ne crie pas trop… Il a ri, mais son rire sonnait un peu creux. — C’est passé vite, hein ? a-t-il murmuré. — De quoi ? — Tout. La vie. T’étais haut comme ça hier. Et maintenant, t’as des cheveux blancs aussi.

Il s’est levé péniblement. La conversation devenait trop intime, trop dangereuse pour lui. Il fallait qu’il bouge, qu’il rompe le charme avant que les larmes ne montent. — Bon, allez. Demain, y’a le robinet. Faut pas se coucher tard. Éteins tout avant de monter.

Il s’est dirigé vers l’escalier. Arrivé à la première marche, il s’est arrêté, sans se retourner. — C’est bien que tu sois venu, a-t-il dit d’une voix étouffée. Puis il a monté les marches, lourdement. J’ai écouté le plancher craquer sous ses pas jusqu’à ce que la porte de sa chambre se referme. Je suis resté seul dans le salon, avec mon verre vide et le tic-tac de l’horloge. Je n’avais pas dit “Je t’aime”. Il ne l’avait pas dit non plus. Mais dans cet échange maladroit, dans ce “C’est bien que tu sois venu”, il y avait tout.

Partie 3

Le dimanche après-midi est toujours le moment le plus triste en province. Les rues sont désertes, les volets sont mi-clos, et l’angoisse du lundi matin commence à descendre sur la ville comme un brouillard.

Il a insisté pour me raccompagner à la gare, bien sûr. Sur le quai, le vent était froid. Nous étions en avance de vingt minutes. Vingt minutes à attendre, debout, face aux rails. C’est le moment que je redoute le plus. Le moment de l’adieu. On ne sait jamais quoi faire de ses mains. On regarde les panneaux d’affichage clignoter.

— Tu as bien pris le saucisson que maman t’a mis ? — Oui, Papa. Il est dans la valise. — Et les pommes du jardin ? — Aussi. — Fais attention en arrivant à Paris. Le métro, c’est mal famé le soir. — Ça va aller, je suis habitué.

Le train est arrivé. Un monstre d’acier fendant la tranquillité de notre dimanche. Il a fallu monter. Je me suis tourné vers lui. Il avait les mains dans les poches de sa parka beige. Il semblait encore plus petit que vendredi. J’ai fait un pas vers lui et je l’ai serré dans mes bras. Brièvement. Une étreinte d’homme, rapide, avec de grandes tapes dans le dos pour masquer l’émotion. J’ai senti l’odeur de son après-rasage bon marché et du tabac froid. J’ai senti la fragilité de ses os sous le manteau.

— Allez, file, tu vas le rater, a-t-il dit en me repoussant doucement. — Prends soin de toi, Papa. Embrasse Maman. — Oui, oui. Appelle quand tu arrives.

Je suis monté dans le wagon. J’ai trouvé ma place, côté fenêtre, côté quai. C’est une torture que je m’impose à chaque fois : le regarder jusqu’au bout. Il était là, immobile au milieu de la foule qui s’agitait. Il ne regardait pas son téléphone. Il ne regardait pas les autres. Il fixait ma fenêtre. Il savait où j’étais.

Il a levé la main. Un petit geste, timide. Juste une paume ouverte. Le train s’est ébranlé. Lentement d’abord, puis de plus en plus vite. J’ai vu sa silhouette reculer, devenir plus petite, se fondre dans le gris du béton de la gare. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point beige, puis plus rien. Juste le paysage flou qui défilait.

J’ai senti une boule dans ma gorge, dure, douloureuse. Pourquoi est-ce si difficile ? Pourquoi attendons-nous d’être sur le quai d’une gare pour réaliser à quel point nous tenons à eux ? J’ai sorti mon téléphone. J’ai écrit : “Je suis dans le train. Merci pour le week-end. Le robinet ne fuit plus, t’es un chef. Je t’aime.”

Mon doigt est resté suspendu au-dessus du bouton “Envoyer”. Je t’aime. Trois mots. Sept lettres. J’ai imaginé sa réaction. Il regarderait son écran, plisserait les yeux. Il serait gêné. Il montrerait peut-être le message à ma mère en disant “Il a bu un coup de trop, le gamin”. La pudeur, c’est un mur qu’on met des décennies à construire. On ne le casse pas avec un SMS.

J’ai effacé “Je t’aime”. J’ai écrit à la place : “Je suis dans le train. Merci pour le week-end. Le robinet ne fuit plus, t’es un chef. À dimanche prochain au téléphone.”

J’ai appuyé sur envoyer. Deux minutes plus tard, la réponse a vibré dans ma poche. “Bien. Travaille bien. Bises. Papa.”

J’ai posé ma tête contre la vitre froide. Dehors, la campagne française défilait à 300 km/h, les clochers, les champs, les vies des autres. Dimanche prochain, à 10h00, le téléphone sonnera. Je laisserai sonner deux fois. Je décrocherai. Il me demandera si la voiture roule. Je lui dirai que oui. Et ce sera notre façon à nous de nous dire que nous nous aimons, avant qu’il ne soit trop tard, avant que le téléphone ne cesse de sonner pour toujours.

Le silence n’est pas vide. Il est plein de tout ce que nous n’avons pas le courage de dire, mais que nous espérons que l’autre entend quand même.

Related Posts

Our Privacy policy

https://topnewsaz.com - © 2026 News