“On m’a dit que je n’avais pas ma place ici. Que ma peau, mes vêtements, mon silence étaient des insultes à leur ‘standing’. Ils célébraient un mariage fastueux dans le château que mon grand-père a bâti pierre par pierre, buvant du champagne sur la terrasse où j’ai appris à marcher. Ils pensaient que j’étais une intrus, une mendiante venue gâcher leur fête. Ils ignoraient que dans ma mallette en cuir, je tenais leur destin entre mes mains. La vraie richesse ne crie pas, elle chuchote. Et aujourd’hui, j’allais leur donner une leçon qu’ils n’oublieraient jamais.”

Partie 1

« Sécurité ! Faites sortir cette femme immédiatement ! » La voix perçante de Victoire de Valois résonna à travers les jardins impeccables du domaine en Provence. Sa montre en or étincelait sous le soleil du midi alors qu’elle agitait la main avec un dédain aristocratique. « Je ne laisserai pas la réputation de notre famille être souillée par une intruse qui cherche l’aumône. »

Angélique Dumont ne bougea pas d’un centimètre. Elle se tenait droite, drapée dans une dignité silencieuse qui semblait irriter Victoire encore plus que sa présence. « Madame, je crois qu’il y a un malentendu », dit-elle doucement.

« Un malentendu ? » Victoire s’approcha, sa voix descendant dans un murmure menaçant, assez fort pour que les invités à proximité tendent l’oreille. « Écoutez-moi bien. Ce château vaut 30 millions d’euros. Ces invités sont l’élite de la société française. Vous n’avez rien à faire ici. » Elle plissa les yeux, scrutant la robe simple d’Angélique. « Quelle audace ! Pénétrer sur une propriété privée comme si vous étiez chez vous. »

Elle claqua des doigts vers les agents de sécurité qui s’approchaient, mal à l’aise. « Escortez-la dehors avant qu’elle ne tente de voler l’argenterie ou de s’humilier davantage. »

Angélique ne partit pas. Au lieu de cela, elle fit un pas vers l’allée de gravier, évitant instinctivement la troisième dalle qui était instable depuis des décennies—un détail que seule une personne ayant grandi ici pouvait connaître. Le responsable du traiteur, qui passait avec un plateau de coupes de champagne, s’arrêta net en la voyant. Son visage devint livide.

« Madame Dumont ? » chuchota-t-il, manquant de renverser son plateau.
Victoire se retourna brusquement. « Quoi ? Vous connaissez cette personne ? »
Le serveur baissa les yeux, terrifié. « Rien, Madame de Valois. Rien. »

Mais l’atmosphère avait changé. Alors qu’Angélique traversait la roseraie, le vieux jardinier, Thomas, retira sa casquette avec un respect tremblant. Les femmes de chambre se donnaient des coups de coude, murmurant derrière leurs mains. Victoire sentait cette tension, cette peur, mais elle l’interprétait de travers. Elle pensait qu’ils avaient peur de l’intruse, alors qu’ils avaient peur pour Victoire.

Angélique s’arrêta devant la grande fontaine en pierre. Elle caressa le rebord où les initiales de son grand-père avaient été burinées grossièrement pour être effacées.
« Ça suffit ! » hurla Victoire, perdant patience. « Je ne tolérerai pas ce cirque une minute de plus. Sortez ! »

Angélique se tourna lentement vers elle, un calme olympien dans le regard. Elle savait exactement où se trouvait le coffre-fort caché derrière la bibliothèque, et quels documents falsifiés il contenait. La tempête arrivait, et Victoire n’avait même pas pris de parapluie.

Partie 2 : Le Tribunal du Silence

Angélique s’assit à la table nappe de lin blanc, isolée comme une île au milieu d’un océan de mépris. Autour d’elle, la fête battait son plein, mais c’était une joie forcée, stridente. L’orchestre avait repris un air de jazz léger, mais la tension dans l’air était si palpable qu’elle semblait vibrer au rythme de la contrebasse.

Elle posa sa mallette en cuir noir sur ses genoux. Le cuir était chaud au toucher, usé par des années de salles d’audience et de voyages. À l’intérieur reposait l’histoire de sa vie, mais aussi la fin de la leur. Elle ne l’ouvrit pas tout de suite. Il y a un pouvoir dans l’attente, une torture dans le silence que tout bon juge connaît. Laisser l’accusé parler, se justifier, s’enfoncer.

Victoire de Valois ne tarda pas à lancer sa campagne. Elle se déplaçait de table en table, sa robe de soie bruissant comme un serpent dans les feuilles mortes. Angélique l’observait du coin de l’œil. Elle voyait Victoire se pencher vers l’oreille de la baronne de Rothschild, chuchoter quelque chose en désignant Angélique, puis éclater d’un rire cristallin et cruel.

— Regardez-la, entendit Angélique. Une voix jeune, arrogante.
C’était la jeune femme à la robe rose, celle qui s’était moquée d’elle plus tôt. Elle s’appelait Chloé, fille d’un promoteur immobilier véreux qu’Angélique avait failli inculper deux ans plus tôt. Chloé s’approcha, un verre de champagne à la main, accompagnée de deux amies qui gloussaient bêtement.

— Alors, c’est ici le bureau des plaintes ? demanda Chloé en s’appuyant nonchalamment contre la table d’Angélique.
Angélique leva lentement les yeux. Elle ne vit pas une menace, mais une enfant gâtée.
— Je vous demande pardon ? dit-elle calmement.
— On dit que vous attendez une aumône. Ou peut-être les restes du buffet ?
Les amies de Chloé éclatèrent de rire.
— C’est triste, vraiment, continua Chloé en faisant tourner le liquide doré dans sa coupe. De voir des gens qui ne comprennent pas les codes. Vous savez, ce tissu sur la table ? Il vaut probablement plus que votre voiture.

Angélique sourit. Ce n’était pas un sourire de soumission, mais celui qu’on adresse à un enfant qui vient de dire une bêtise.
— Le lin vient des Flandres, répondit Angélique doucement. Mon arrière-grand-mère a choisi ce motif spécifique en 1935. Si vous regardez l’ourlet, vous verrez un petit fil bleu tissé dans la trame. C’était sa signature pour éviter que les blanchisseries ne mélangent son linge avec celui des autres familles.
Chloé se figea, son verre à mi-chemin de ses lèvres. Elle regarda la nappe, cherchant le fil bleu. Il était là. Minuscule, discret, indéniable.
— C’est… c’est une coïncidence, bafouilla-t-elle.
— Il n’y a pas de coïncidences dans cette maison, Mademoiselle, répondit Angélique en retournant à l’observation du jardin. Seulement des souvenirs que vous n’avez pas le droit de posséder.

Victoire, voyant que l’attaque de Chloé avait échoué, décida d’intervenir elle-même. Elle traversa la pelouse avec la détermination d’un général.
— Chloé, ma chérie, ne perdez pas votre temps avec cette créature. La police est en route.
Elle s’arrêta devant Angélique, bloquant le soleil.
— J’espère que vous avez un bon avocat, dit Victoire. Parce que mon mari connaît le préfet. Nous allons faire un exemple de vous. Violation de domicile, tentative d’extorsion, harcèlement… La liste sera longue.
— J’ai hâte de discuter de la liste, répondit Angélique. Vraiment.

Victoire frappa du poing sur la table, faisant tinter l’argenterie.
— Arrêtez cette arrogance ! Qui croyez-vous être ? Vous débarquez ici avec vos vêtements bon marché, sans bijoux, sans escorte, et vous pensez pouvoir nous intimider ? Regardez autour de vous !
Elle fit un geste large englobant les invités, les voitures de luxe, le décor somptueux.
— C’est ça, le pouvoir. C’est ça, la réussite. Vous n’êtes rien. Une note de bas de page que l’on va effacer.
— L’argent crie, la richesse chuchote, Victoire, murmura Angélique.
— Comment osez-vous m’appeler par mon prénom ? hurla Victoire.

C’est à cet instant que le bruit des graviers crissant sous des pneus lourds se fit entendre. Une voiture de police, suivie d’une berline noire banalisée, s’arrêta devant les grandes grilles en fer forgé.
Un soupir de soulagement parcourut l’assemblée.
— Enfin ! s’exclama Harrison Blackwell, un banquier ventripotent qui transpirait abondamment dans son costume. Qu’ils l’embarquent.

Deux officiers en uniforme sortirent du premier véhicule, suivis par un homme en civil, grand, carré, portant un imperméable beige malgré la chaleur. C’était le Commandant Raynal. Un homme de la vieille école, connu dans la région pour sa sévérité et ses liens étroits avec l’élite locale.
Victoire se précipita vers lui, ses talons claquant sur les dalles.
— Commandant ! Dieu merci vous êtes là. Cette situation est devenue intolérable.
Raynal ajusta ses lunettes de soleil et regarda la scène.
— Madame de Valois. On nous a signalé une intrusion et des menaces ?
— Oui ! Cette femme ! Elle refuse de partir. Elle prétend… oh, c’est ridicule… elle prétend que cette maison est à elle.

Raynal suivit le doigt accusateur de Victoire. Son regard traversa la foule, passa au-dessus des tables fleuries, et se posa sur la silhouette calme assise à l’ombre du grand chêne.
Angélique ne se leva pas. Elle tourna simplement la tête et croisa le regard du Commandant.
Raynal s’arrêta net. Il retira ses lunettes de soleil lentement, comme s’il ne croyait pas ce qu’il voyait.
— Commandant, arrêtez-la ! insista Victoire. Mettez-lui les menottes. Je veux qu’elle sorte d’ici menottée devant tout le monde.

Raynal ne répondit pas. Il avança, ignorant Victoire, ignorant les invités qui s’écartaient sur son passage. Il marchait droit vers Angélique.
— Commandant ? appela Victoire, confuse. Où allez-vous ?
Il arriva à la table d’Angélique. Le silence se fit total. Tout le monde attendait le moment où il sortirait ses menottes, où il hurlerait les ordres.
Au lieu de cela, le Commandant Raynal, terreur des criminels de la côte d’Azur, retira son chapeau.
— Madame la Juge, dit-il d’une voix qui tremblait imperceptiblement. Je… je ne savais pas que vous étiez dans la région.

Un murmure parcourut la foule. Avait-il dit “Madame la Juge” ?
Victoire arriva à leur hauteur, essoufflée et rouge de colère.
— Raynal, qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi êtes-vous poli avec cette vagabonde ? C’est une arnaqueuse !
Raynal se tourna vers Victoire, et pour la première fois, son visage montra une dureté froide envers la maîtresse de maison.
— Madame de Valois, je vous conseille de mesurer vos paroles. Vous parlez à la Juge Angélique Dumont, Magistrat fédéral et membre de la Haute Cour de Justice.

Le monde de Victoire vacilla.
— Quoi ? Juge ? Elle ?
Elle regarda Angélique, cherchant une trace de mensonge, un défaut dans l’armure. Mais elle ne vit que ce calme terrifiant.
— C’est impossible, bafouilla Victoire. Regardez-la. Elle n’a même pas de chauffeur.
Angélique prit enfin la parole.
— Bonjour, Commandant Raynal. Je vois que vous avez toujours votre insigne. C’est une bonne chose. Nous allons en avoir besoin pour prendre des dépositions.
— Des dépositions ? demanda Victoire d’une voix stridente. Pour quoi faire ?
— Pour fraude massive, faux et usage de faux, et occupation illégale de propriété, répondit Angélique en ouvrant enfin sa mallette.

Le bruit des fermoirs métalliques claquant dans le silence fut comme deux coups de feu. Angélique en sortit un dossier épais, relié de cuir rouge.
— Commandant, dit Angélique sans regarder Victoire. Avez-vous accès au cadastre national en temps réel sur votre tablette de service ?
— Oui, Votre Honneur. Bien sûr.
— Veuillez vérifier la parcelle 44-B, lieu-dit “Le Clos des Oliviers”. Historique des vingt dernières années.
Victoire tenta d’intervenir, posant sa main sur le bras du policier.
— C’est inutile ! C’est notre maison ! Nous avons les papiers ! C’est une perte de temps !
Raynal dégagea son bras sèchement.
— Reculez, Madame de Valois. Ceci est une enquête officielle demandée par un magistrat.

Il tape sur sa tablette. Les secondes s’écoulèrent, lourdes comme du plomb. Les invités se rapprochèrent, oubliant leur champagne, fascinés par le drame qui se jouait.
— Alors ? demanda Angélique.
Raynal fronça les sourcils. Il fit défiler l’écran, puis le remonta. Il tape encore.
— C’est… c’est étrange, marmonna-t-il.
— Qu’y a-t-il ? demanda Harrison Blackwell, s’approchant. Dites-lui qu’elle se trompe !
— Le système indique que le propriétaire est la “Fiducie Héritage Dumont”. Depuis 1924.
Victoire éclata de rire, un rire nerveux, au bord de l’hystérie.
— C’est une erreur informatique ! Les ordinateurs de l’administration sont toujours en panne. Nous avons acheté cette maison en 2004 ! Juste après la mort du vieux père Dumont !
— Avez-vous l’acte de vente ? demanda Angélique.
— Bien sûr ! Il est dans le coffre !
— Allez le chercher, dit Angélique.

Victoire hésita. Une ombre passa dans ses yeux. Angélique la vit. Elle savait.
— Qu’attendez-vous, Madame de Valois ? insista Angélique. Si cette maison est à vous, montrez-nous la preuve. Prouvez au Commandant Raynal que je suis une menteuse.
— Je… je ne vais pas obéir à vos ordres chez moi ! cria Victoire.
— Ce n’est pas chez vous, coupa Angélique. Et ce n’est pas un ordre, c’est une opportunité que je vous donne de vous sauver d’une humiliation publique encore plus grande.

Raynal leva les yeux de sa tablette.
— Madame de Valois, il y a autre chose. Les impôts fonciers.
— Quoi les impôts ? Nous les payons !
— Non, dit Raynal lentement. Ils sont prélevés automatiquement sur un compte géré par… le Cabinet d’Avocats Peton & Associés, pour le compte de Madame Angélique Dumont.
Un silence de mort tomba sur le jardin.
— Depuis vingt ans, continua Angélique, sa voix douce mais portant loin, je paie les impôts de cette maison. Je paie l’entretien des toitures. Je paie le salaire de Thomas, le jardinier.
Victoire se tourna vers Thomas, qui se tenait en retrait près des rosiers, sa casquette triturée entre ses mains calleuses.
— Thomas ! Dis-leur que c’est faux ! Dis-leur que je te paie !
Thomas leva la tête. Il avait les larmes aux yeux.
— Madame Victoire… vous me donnez des pourboires. Parfois. Mais mon salaire, mon vrai salaire, avec ma retraite et ma sécurité sociale… c’est le notaire de Mademoiselle Angélique qui le verse chaque mois. Depuis la mort de Monsieur son père.

La trahison frappa Victoire de plein fouet.
— Tu savais ? Tu savais tout ce temps ?
— Monsieur Dumont m’a fait promettre, dit Thomas d’une voix tremblante. Il m’a dit : “Thomas, garde la maison prête. Un jour, ma fille reviendra. Elle les laissera jouer aux châtelains le temps qu’il faudra pour rassembler les preuves, mais elle reviendra.”
Angélique se leva. Pour la première fois depuis le début de la confrontation, elle se mit debout. Elle ne semblait pas grande, mais son aura remplissait l’espace.
— Vous pensiez que j’avais abandonné, dit-elle à Victoire. Vous pensiez que la petite fille noire qui pleurait lors de l’expulsion avait disparu. Mais j’ai grandi. J’ai étudié le droit. J’ai appris comment des gens comme vous opèrent. Vous volez avec un stylo, pas avec une arme. Vous falsifiez des signatures, vous corrompez des clercs de notaire.

Elle prit une feuille de son dossier et la tendit à Raynal.
— Commandant, voici l’original du testament de mon père. Et voici une copie de la fausse lettre de vente que Madame de Valois a présentée à la banque en 2004. Regardez la signature.
Raynal compara les deux documents.
— La signature sur l’acte de vente est… hésitante, nota-t-il. Et la date…
— La date est le 14 juillet 2004, compléta Angélique.
— Et alors ? cracha Victoire. C’est la fête nationale. On peut signer des contrats un jour férié !
— Mon père est mort le 12 juillet, dit Angélique. Deux jours avant la signature. Il était à la morgue municipale quand il est censé vous avoir vendu son domaine.

Un hoquet de stupeur s’échappa de la foule. Chloé, la jeune femme à la robe rose, recula, renversant une chaise. Harrison Blackwell desserra sa cravate, l’air malade.
— C’est un faux grossier, continua Angélique. Mais vous aviez des amis à la préfecture à l’époque, n’est-ce pas ? Des amis qui ont fermé les yeux. Mais ces amis sont à la retraite maintenant. Et moi, je suis Juge Fédérale.
Victoire tremblait de tout son corps. Ses fondations s’effondraient. Mais elle avait encore une carte à jouer.
— Richard ! hurla-t-elle en voyant une silhouette familière traverser le parking. Richard Peton !

Maître Richard Peton, l’avocat de la famille Valois, arrivait en courant, sa toge d’avocat (qu’il aimait porter pour les grandes occasions pour impressionner) flottant derrière lui. Il avait l’air paniqué. Il avait reçu le message de Victoire parlant d’une “intruse avec des papiers”.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il en arrivant, essoufflé. Victoire, calmez-vous. Nous allons régler ça. Qui est cette personne qui vous importune ?
Il se tourna vers Angélique avec son air le plus condescendant, celui qu’il réservait aux parties adverses sans ressources.
— Madame, je suis Maître Peton. Je vous conseille de quitter les lieux avant que…
Il s’arrêta. Ses yeux s’écarquillèrent derrière ses lunettes à monture d’écaille. Sa mâchoire se décrocha littéralement.
Le sang quitta son visage si vite qu’on aurait dit qu’il allait s’évanouir.

— Bonjour, Maître Peton, dit Angélique avec un sourire glacial. Je crois que nous nous sommes déjà croisés.
Richard Peton recula, manquant de trébucher sur ses propres pieds.
— Juge… Juge Dumont.
— Vous la connaissez ? hurla Victoire. Richard, fais quelque chose ! Dis-lui de partir ! Elle prétend que la maison est à elle ! Elle a des faux papiers !
Richard Peton se tourna vers sa cliente, la terreur pure inscrite sur son visage.
— Victoire… taisez-vous. Pour l’amour de Dieu, taisez-vous.
— Me taire ? Mais c’est notre avocat ! Défends-moi !
— Je ne peux pas vous défendre contre elle ! chuchota-t-il, mais le silence était tel que tout le monde entendit. C’est la “Dame de Fer” du Parquet. Elle a fait tomber le sénateur Morvan l’année dernière. Elle a démantelé le réseau de corruption du port de Marseille.
Il se tourna vers Angélique, les mains jointes en une prière grotesque.
— Votre Honneur… Je… Je n’avais aucune idée que c’était *ce* domaine. Quand Victoire m’a parlé d’un litige… je ne savais pas que c’était votre famille.
— Vraiment, Maître ? demanda Angélique en sortant une autre feuille. Pourtant, voici une lettre de votre cabinet datée de 2005, menaçant ma mère de poursuites si nous ne quittions pas la région. Signée de votre main.
Richard Peton devint gris.
— C’était… j’étais jeune associé… je suivais les instructions…
— Complicité de fraude, extorsion, intimidation de témoins, énuméra Angélique. Vous risquez la radiation, Maître. Et la prison.

Victoire regardait la scène, hébétée. Son avocat, son bouclier, son arme, rampait devant cette femme qu’elle avait traitée de mendiante dix minutes plus tôt.
— Richard ? pleurnicha-t-elle. Tu m’avais dit que tout était légal. Tu m’avais dit que le vieux était mort sans héritiers.
— Tu m’as menti ! cria Richard, se retournant contre elle pour sauver sa peau. Tu m’as apporté l’acte de vente déjà signé ! Tu as dit que c’était réglé !
— C’est toi qui as fait les papiers !

Les rats quittaient le navire. Ils commençaient à s’entretuer. Angélique observa le spectacle avec une satisfaction amère. C’était exactement ce qu’elle voulait. Les diviser. Les faire paniquer.
Les invités commençaient à s’éloigner de Victoire. Personne ne voulait être associé à une fraude. Les “amis” de toujours reculaient physiquement.
— Je ne savais pas, murmurait la baronne de Rothschild à son mari. Si j’avais su que c’était volé… quelle horreur.
— Et traiter une Juge de la sorte… c’est suicidaire, répondait le mari. Allons-nous-en avant qu’ils ne prennent nos noms.

Mais Angélique n’en avait pas fini.
— Personne ne part, dit-elle d’une voix forte.
Les invités se figèrent.
— Commandant Raynal, faites fermer les grilles. Personne ne sort tant que je n’ai pas fini.
Raynal fit un signe à ses hommes. Les lourdes grilles se refermèrent dans un bruit sourd de métal contre métal. Le piège s’était refermé.
— Vous êtes tous complices, continua Angélique en balayant la foule du regard. Vous avez tous profité de ce jardin. Vous avez bu le champagne servi par un personnel que vous méprisez. Vous avez ri quand Madame de Valois humiliait les pauvres. Vous saviez, au fond de vous, que quelque chose clochait. Cette arrogance, cette cruauté… ce n’est pas le comportement de propriétaires légitimes. C’est le comportement d’usurpateurs qui ont peur d’être découverts.

Elle se tourna vers Victoire, qui était maintenant assise sur une chaise, tremblante, pleurant doucement dans ses mains.
— Levez-vous, Victoire.
Victoire ne bougea pas.
— Je vous ai dit de vous lever ! tonna Angélique.
La voix de commandement, celle qui avait fait plier des chefs de gangs et des politiciens corrompus, fit sursauter Victoire. Elle se leva, les jambes chancelantes.
— Regardez-moi.
Victoire leva ses yeux rouges, le mascara coulant sur ses joues poudrées.
— Vous m’avez demandé tout à l’heure ce que je faisais là. Je vais vous le dire. Je suis venue voir ce que vous aviez fait de la maison de mon père.
Angélique commença à marcher autour de Victoire, lentement.
— Vous avez coupé les lavandes pour mettre du gazon anglais parce que c’était “plus chic”. Vous avez peint les boiseries en chêne du 18ème siècle en doré. Vous avez transformé la bibliothèque de mon grand-père en salle de billard.
Chaque phrase était un coup de fouet.
— Vous n’avez pas seulement volé les murs. Vous avez vandalisé l’âme de cette maison. Et vous avez traité Thomas, l’homme qui a planté ces arbres avant votre naissance, comme un chien.

Angélique s’arrêta face à Victoire.
— Savez-vous ce que prévoit le code pénal pour faux en écriture publique et escroquerie en bande organisée ?
Victoire secoua la tête, incapable de parler.
— Dix ans. Dix ans de prison. Et la confiscation totale des biens.
Victoire s’effondra à genoux. C’était une image saisissante. La grande dame de la société, à genoux dans l’herbe, devant la femme qu’elle avait voulu chasser.
— Je vous en supplie… pitié. Je suis vieille… je ne survivrai pas en prison. Nous partirons. Nous vous rendrons la maison. Juste… ne nous envoyez pas en prison.

Angélique la regarda sans pitié. Pas encore.
— Et votre fils ? Le marié ? Où est-il pendant que sa mère s’effondre ?
— Michael ! appela Victoire. Michael, viens aider maman !
Mais Michael ne venait pas. Il était figé près de l’autel, pâle comme un linge, fixant Angélique avec une expression qui n’était pas de la peur, mais de la reconnaissance horrifiée.
— Michael ? insista Victoire.
Angélique suivit le regard de Victoire et vit le jeune homme. Elle le reconnut immédiatement. Elle avait traité son dossier trois ans plus tôt. Une affaire de blanchiment d’argent stupide, un jeune homme influençable entraîné par des amis toxiques.
Il s’approcha lentement, comme on s’approche d’un animal sauvage ou d’une divinité en colère. Sa jeune épouse le tenait par le bras, confuse.
— Lâche-moi, Sophie, dit-il doucement.
Il s’avança seul vers Angélique.
Victoire reprit espoir.
— Michael, dis-lui ! Dis-lui qui nous sommes ! Appelle tes amis au ministère !
Michael s’arrêta devant Angélique. Il ignora sa mère.
— Madame la Juge Dumont, dit-il.
— Monsieur de Valois. Ou devrais-je dire Monsieur Bradford ? C’est le nom que vous utilisiez lors de votre comparution, n’est-ce pas ?
— Oui, Votre Honneur.
— Michael, de quoi parle-t-elle ? cria Victoire. Quelle comparution ? Tu étais en voyage d’affaires à Londres !

Michael se tourna vers sa mère, une tristesse infinie dans le regard.
— Non, Maman. J’étais en garde à vue. Puis au tribunal. Je risquais cinq ans ferme.
Victoire resta bouche bée.
— Cette femme… cette femme que tu as insultée toute la matinée… c’est elle qui m’a jugé.
Il se retourna vers Angélique.
— Elle m’a donné une seconde chance. Elle a vu que j’étais manipulé. Elle m’a condamné à des travaux d’intérêt général au lieu de la prison. Elle m’a sauvé la vie.
Il s’agenouilla à côté de sa mère, mais pas pour supplier. Pour se mettre au même niveau d’humilité.
— Votre Honneur, je ne savais pas que c’était votre maison. Si j’avais su… jamais je n’aurais laissé ma mère faire ça.
Angélique observa le jeune homme. Elle se souvenait de lui. Il avait effectué ses heures de travaux d’intérêt général dans une soupe populaire. Les rapports disaient qu’il avait continué à y aller bénévolement après la fin de sa peine. Il avait changé.
Contrairement à sa mère.

Victoire regardait son fils, puis Angélique, essayant de connecter les points. Son monde était un mensonge. Sa maison était volée, son avocat était un escroc, son fils était un criminel réhabilité par son ennemie.
— Alors, dit Angélique, brisant le silence dramatique. Nous avons une situation intéressante. La mère a volé mon passé. Le fils a bénéficié de ma clémence pour son avenir.
Elle se tourna vers la foule.
— Vous voyez comment le destin fonctionne ? Vous ne savez jamais à qui vous parlez. Le jardinier que vous ignorez peut détenir vos secrets. La femme que vous chassez peut détenir votre liberté.

Elle fit un signe à Raynal.
— Commandant, je ne vais pas porter plainte aujourd’hui.
Victoire releva la tête, l’espoir renaissant dans ses yeux.
— Pas aujourd’hui, répéta Angélique. Parce que c’est un jour de mariage, et je ne suis pas cruelle. Je ne vais pas gâcher l’union de Michael et Sophie pour les péchés de Victoire.
Elle se pencha vers Victoire.
— Mais demain matin, à 9h00 précises, je veux que cette maison soit vide. Pas un meuble, pas un tableau qui ne vous appartienne légitimement. Vous laisserez tout ce qui était ici en 2004. Si une seule petite cuillère en argent manque, si une seule rayure de plus apparaît sur le parquet… je lancerai les poursuites fédérales. Est-ce clair ?
— Oui, sanglota Victoire. Oui, merci… merci.

Angélique se redressa et regarda Maître Peton.
— Quant à vous, Maître… je vous attends dans mon bureau lundi matin. Apportez votre brosse à dents.
Elle prit sa mallette. Le soleil commençait à descendre, baignant le domaine d’une lumière dorée, cette lumière de Provence qu’elle avait tant aimée enfant.
— Michael, dit-elle.
— Oui, Votre Honneur ?
— Félicitations pour votre mariage. Profitez de la fête. C’est la dernière que votre famille donnera ici. Et Michael ?
— Oui ?
— Assurez-vous que Thomas reçoive une part du gâteau. Une grosse part.

Angélique se dirigea vers la sortie. La foule s’écarta comme la Mer Rouge devant Moïse. Personne n’osait chuchoter. Personne n’osait rire. Ils la regardaient avec un mélange de terreur et d’admiration.
Elle passa les grilles, salua le Commandant Raynal d’un hochement de tête, et se dirigea vers sa modeste voiture de location.
Alors qu’elle ouvrait la portière, elle entendit une voix derrière elle.
— Mademoiselle Angélique !
C’était Thomas. Il courait, tenant sa casquette à la main, un sourire radieux sur son visage ridé.
— Vous l’avez fait, Mademoiselle. Vous l’avez fait.
— Nous l’avons fait, Thomas.
Il lui prit la main et la baisa respectueusement.
— Votre père… là-haut… il sourit. Je le sens.
— Je crois aussi, Thomas. Je crois aussi.

Angélique monta dans sa voiture. Elle regarda une dernière fois le château dans le rétroviseur. Elle voyait les invités dispersés, Victoire toujours effondrée dans l’herbe, et Michael donnant des ordres pour que l’on serve du champagne au personnel.
La justice n’est pas toujours une question de menottes et de cellules. Parfois, c’est juste remettre la vérité à sa place, et regarder les mensonges s’évaporer au soleil.
Elle démarra le moteur. Demain, elle récupérerait ses clés. Mais ce soir, elle allait dormir paisiblement, sachant que l’ordre des choses avait été rétabli.

Partie 3 : Les Fantômes du Domaine

Angélique avait la main sur la clé de contact de sa voiture de location, mais elle ne la tourna pas. Le silence qui avait suivi son départ théâtral des jardins ne dura qu’une fraction de seconde avant d’être remplacé par un bourdonnement sourd, semblable à celui d’une ruche que l’on vient de frapper d’un coup de pied violent.

Elle regarda dans son rétroviseur. La scène, encadrée par le miroir rectangulaire, ressemblait à une peinture de la Renaissance dépeignant le chaos. Les invités, cette élite si prompte à juger cinq minutes plus tôt, se livraient maintenant à une danse paniquée et grotesque.

— Non, murmura-t-elle pour elle-même.

Elle retira sa main du contact.
Pourquoi partirait-elle ? Pourquoi laisserait-elle ces gens, des experts en dissimulation et en mensonge, seuls dans sa maison pendant toute une nuit ? Victoire de Valois était désespérée, et le désespoir pousse aux pires extrémités : le vandalisme, le vol, la destruction de preuves supplémentaires.

Angélique ouvrit la portière et posa de nouveau le pied sur le gravier de l’allée. Le bruit de ses pas, ferme et régulier, sembla annoncer le second acte de cette tragédie.

**L’Exode des Rats**

Dans les jardins, l’atmosphère de fête s’était évaporée, remplacée par une urgence fébrile. C’était le “sauve-qui-peut” mondain dans toute sa splendeur hypocrite.

Chloé, la jeune femme à la robe rose, était en train de hurler sur son téléphone, probablement après son père, tout en essayant de marcher avec ses talons aiguilles dans l’herbe meuble.
— Papa, je m’en fous ! Envoie le chauffeur maintenant ! C’est un cauchemar ici, on dirait une descente de police ! Non, je ne suis sur aucune photo, j’ai tout effacé !

Harrison Blackwell, le banquier, avait perdu sa superbe. Il avait coincé le Commandant Raynal près du buffet des desserts, essayant maladroitement de négocier son innocence.
— Commandant, soyons raisonnables. Je suis venu pour le champagne, je ne connais pas vraiment ces gens. Si mon nom apparaît dans un rapport… ma banque, vous comprenez… les actionnaires sont nerveux.
Raynal, impassible, notait quelque chose dans son carnet sans même lever les yeux.
— Votre nom est déjà noté, Monsieur Blackwell. Pour témoigner. Si vous n’avez rien fait de mal, vous n’avez rien à craindre, n’est-ce pas ? C’est ce qu’on dit aux gens des quartiers populaires, non ?

Angélique traversa cette foule en déroute. Curieusement, personne ne lui barrait la route cette fois. Au contraire, les invités s’écartaient comme si elle était radioactive, ou sacrée. Certains esquissaient même de petits signes de tête gênés, des tentatives pathétiques de rachat tardif.

Elle vit la Baronne de Rothschild s’approcher d’elle, hésitante. La vieille dame, drapée dans des soies coûteuses, semblait soudain très fragile.
— Madame la Juge… commença-t-elle.
Angélique s’arrêta.
— Madame la Baronne.
— Je… je tenais à dire… je ne savais pas. Victoire nous a dit que vous étiez une ancienne domestique renvoyée pour vol. Elle est très persuasive.
— Le mal ne prospère que parce que les gens de bien ne posent pas de questions, Madame, répondit Angélique doucement. Vous avez vu comment elle traitait le personnel. Cela aurait dû vous suffire.
La Baronne baissa les yeux, honteuse.
— Vous avez raison. Nous avons été complaisants. Je suis désolée.
— Acceptez mes excuses, dit Angélique. Mais partez maintenant. Cette maison doit être purifiée.

**Le Dernier Repas**

Angélique arriva sur la terrasse principale. Victoire était toujours assise sur sa chaise, le regard vide, fixant une composition florale renversée. Richard Peton, l’avocat, parlait frénétiquement au téléphone un peu plus loin, gesticulant comme un pantin désarticulé.

Mais c’est Michael, le fils, qui occupait le centre de l’espace. Il avait enlevé sa veste de smoking et aidait les serveurs à débarrasser les tables. Sa jeune épouse, Sophie, était assise sur un banc de pierre, pleurant silencieusement, sa robe de mariée blanche étalée autour d’elle comme une meringue dégonflée.

— Vous n’êtes pas partie, dit Michael en voyant Angélique approcher.
Il ne semblait pas surpris. Juste résigné.
— Je ne pouvais pas vous laisser seuls avec l’argenterie, répondit Angélique, mi-sérieuse, mi-ironique.
Michael eut un petit rire triste.
— Vous avez raison. Maman a probablement déjà essayé de cacher les chandeliers Louis XV dans sa valise.
Il s’essuya les mains sur un torchon.
— Je suis désolé pour Sophie. C’était censé être le plus beau jour de sa vie.
Angélique regarda la jeune mariée.
— C’est peut-être le cas, Michael. Mieux vaut découvrir la vérité le jour de ses noces qu’après vingt ans de mensonges. Elle sait maintenant qui vous êtes vraiment. Vous avez choisi l’honnêteté plutôt que votre mère. C’est une base solide pour un mariage.

Victoire sembla sortir de sa transe en entendant la voix d’Angélique. Elle se redressa, un éclair de sa vieille arrogance traversant son visage ravagé.
— Toi ! cracha-t-elle. Tu oses revenir ? Tu ne nous as pas assez humiliés ?
— Je reviens chez moi, Victoire, corrigea Angélique avec calme. Et je ne suis pas ici pour vous humilier, mais pour superviser l’inventaire.
— L’inventaire ?
— Thomas ! appela Angélique.

Le vieux jardinier émergea de l’ombre des arcades, un trousseau de clés tintant à sa ceinture. Il avait l’air d’avoir rajeuni de dix ans. Il se tenait droit, la tête haute.
— Oui, Mademoiselle Angélique ?
— Je veux que tu verrouilles les grilles maintenant que les derniers invités sont partis. Ensuite, demande au chef de préparer un dîner léger. Nous allons manger ici.
— Pour tout le monde, Mademoiselle ?
Angélique regarda Victoire, puis Michael et Sophie.
— Pour tout le monde. Je ne vais pas les laisser mourir de faim pendant qu’ils font leurs cartons.

**L’Heure des Comptes**

La nuit était tombée sur la Provence. Les cigales s’étaient tues, remplacées par le chant des grillons. La grande salle à manger, avec ses lustres en cristal et ses tapisseries anciennes, était étrangement silencieuse.

Angélique s’assit en bout de table. La place du maître de maison. La place de son père.
Victoire refusa de s’asseoir. Elle restait debout près de la cheminée, un verre de cognac à la main, tremblante de rage contenue. Michael et Sophie s’assirent timidement au milieu de la table immense. Richard Peton s’était éclipsé, prétextant une urgence médicale pour fuir le naufrage, abandonnant sa cliente à son sort.

Le personnel entra pour servir. Et là, une scène subtile mais dévastatrice se joua.
Le maître d’hôtel, Monsieur Bernard, un homme qui avait servi Victoire pendant quinze ans, s’approcha d’Angélique en premier.
— Madame la Juge souhaite-t-elle du vin ?
— Merci, Bernard. Un peu d’eau seulement.
Il servit Angélique avec une déférence absolue. Puis il servit Michael et Sophie.
Enfin, il s’approcha de Victoire. Il ne la regarda pas dans les yeux. Il posa l’assiette un peu plus brusquement que nécessaire.
— Bernard ! s’indigna Victoire. C’est comme ça que vous servez ? Je pourrais vous faire renvoyer !
Bernard se figea. Il se tourna lentement vers Victoire.
— Madame n’est plus mon employeur, dit-il d’une voix neutre. En réalité, Madame ne l’a jamais été légalement, puisque les fonds venaient du compte de Madame Dumont. J’ai servi une usurpatrice pendant quinze ans. Estimez-vous heureuse que je vous serve encore ce soir.

Victoire haleta, comme si elle avait reçu une gifle. Elle regarda autour d’elle, cherchant un soutien, mais les autres serveurs évitaient son regard, un léger sourire de satisfaction aux lèvres. Le masque du pouvoir était tombé. Sans l’argent et la propriété, Victoire n’était qu’une vieille femme aigrie et impolie.

— Maman, assieds-toi et mange, dit Michael, fatigué. C’est fini.
— Ce n’est pas fini ! siffla Victoire. Richard va trouver une faille. La possession vaut titre ! Nous sommes ici depuis vingt ans ! C’est la prescription acquisitive !
Angélique posa sa fourchette. Le bruit du métal contre la porcelaine résonna comme un gong.
— La prescription acquisitive ne s’applique pas en cas de mauvaise foi avérée, Victoire. Vous avez étudié le droit ?
— Je connais mes droits !
— Apparemment non. Vous avez falsifié un acte de vente. C’est un crime qui interrompt toute prescription. De plus, j’ai les preuves que vous avez activement dissimulé mon existence aux autorités fiscales. C’est de la fraude aggravée.

Angélique se leva et marcha lentement vers la cheminée, vers Victoire.
— Savez-vous ce qui m’a le plus blessée, Victoire ? Ce n’est pas la perte de la maison. C’est l’effacement.
Elle montra du doigt l’endroit au-dessus de la cheminée où trônait un portrait kitsch de Victoire jeune.
— Ici, il y avait le portrait de ma mère. Une peinture à l’huile réalisée par un artiste local en 1980. Elle portait une robe bleue. Où est-il ?
Victoire détourna le regard.
— Je l’ai jeté. C’était une croûte.
Le silence devint glacial. Michael ferma les yeux, horrifié.
— Vous l’avez jeté, répéta Angélique. Un souvenir inestimable. Brûlé comme un déchet.
— Il ne collait pas avec la décoration ! se défendit Victoire.
— C’est là toute votre tragédie, dit Angélique avec une tristesse infinie. Vous pensez que le monde est une décoration pour votre ego. Vous n’avez jamais compris que cette maison avait une âme avant vous.

**L’Exploration Nocturne**

Le dîner se termina dans un silence pesant. Angélique ordonna que l’on commence l’inventaire immédiatement. Elle ne voulait pas dormir tant qu’elle n’aurait pas vu chaque pièce.
Michael proposa de l’accompagner.
— Je sais où elle a mis les choses, dit-il doucement. Les choses qu’elle n’a pas jetées.
— Il y en a ? demanda Angélique, un espoir fragile dans la voix.
— Maman ne jette rien de ce qui a de la valeur, ou de ce qu’elle pense pouvoir revendre un jour. Elle a tout stocké dans le grenier de l’aile ouest. Elle appelait ça “le débarras des horreurs”.

Ils montèrent ensemble, suivis de Thomas portant une lampe torche, car l’électricité avait été coupée dans cette partie du château par souci d’économie (une ironie pour une femme qui dépensait des millions en apparences).
L’aile ouest sentait la poussière et le renfermé. Les ombres dansaient sur les murs alors qu’ils montaient l’escalier de service qui grinçait.

— Je venais me cacher ici quand j’étais petit, avoua Michael. Quand ses fêtes devenaient trop bruyantes, ou quand elle me criait dessus parce que je n’étais pas assez “parfait”. Je sentais… je ne sais pas… une présence apaisante ici.
— C’était la chambre de mon père, dit Angélique en arrivant sur le palier. C’est ici qu’il lisait ses histoires le soir.
Michael poussa une lourde porte en chêne.
La pièce était encombrée de meubles empilés sous des draps blancs, comme des fantômes figés.
— Là-bas, dit Michael en pointant sa lampe.

Angélique s’avança. Elle souleva un drap poussiéreux.
Son cœur rata un battement.
C’était le bureau de son père. Le vieux secrétaire en acajou, avec ses taches d’encre et son tiroir qui coinçait toujours un peu.
Elle caressa le bois. C’était comme toucher la main d’un défunt.
— Elle voulait le vendre à un antiquaire, expliqua Michael. Mais l’antiquaire a dit qu’il était trop abîmé. Alors elle l’a laissé là.
Angélique ouvrit le tiroir qui coinçait. Il résista, puis céda avec un bruit familier.
À l’intérieur, il n’y avait rien. Vide.

— Attendez, dit Thomas en s’avançant.
Le vieux jardinier s’agenouilla. Il sortit un petit canif de sa poche et glissa la lame sous le fond du tiroir.
— Monsieur Dumont… il aimait les secrets, chuchota Thomas.
Un déclic se fit entendre. Un double fond se souleva.
À l’intérieur, il y avait une enveloppe jaunie et une petite boîte en velours.
Les mains d’Angélique tremblaient en prenant l’enveloppe.
Dessus, il était écrit : *”Pour ma petite Angie, quand elle sera prête.”*

Elle étouffa un sanglot. Vingt ans. Cette lettre l’attendait depuis vingt ans, à quelques mètres de l’endroit où Victoire essayait ses robes de haute couture.
Elle n’ouvrit pas la lettre. Pas maintenant. C’était trop intime.
Elle ouvrit la boîte en velours. À l’intérieur se trouvait la montre à gousset de son grand-père, celle qu’elle croyait perdue à jamais.

— Elle n’a jamais trouvé le double fond, dit Michael, admiratif.
— Elle n’a jamais cherché, répondit Angélique. Elle ne regarde que la surface des choses.
Elle se tourna vers Michael.
— Merci. De m’avoir amenée ici.
— C’est le moins que je puisse faire. Je suis désolé qu’elle ait brûlé le portrait.
— Nous en ferons un autre, dit Angélique. De nous tous. Les survivants.

**La Confrontation Finale**

Ils redescendirent vers 2 heures du matin. Le château était en effervescence. Victoire, réalisant enfin que c’était inéluctable, avait commencé à faire ses valises. Mais c’était un chaos hystérique. Elle jetait des vêtements dans des malles, hurlait après Sophie qui essayait de l’aider.

Angélique entra dans la chambre principale. C’était sa chambre d’enfant, transformée en boudoir rococo grotesque par Victoire.
Victoire était en train de bourrer un sac avec des objets hétéroclites : des statuettes en jade, des cadres en argent, une boîte à bijoux.

— Arrêtez, dit Angélique.
Victoire sursauta.
— Ce sont mes affaires !
Angélique s’avança et prit le sac. Elle le renversa sur le lit.
— La statuette en jade vient d’Indochine, rapportée par mon grand-oncle. Le cadre en argent porte le blason des Dumont.
Elle tria les objets impitoyablement.
— Ceci est à vous (elle jeta un flacon de parfum). Ceci est à moi. Ceci est à moi.
Victoire essaya de reprendre une boîte à bijoux.
— Ce sont mes diamants ! C’est mon mari qui me les a offerts !
— Votre mari les a payés avec l’argent de la succession qu’il a volée, dit froidement Angélique. Techniquement, ils sont le produit d’un crime. Mais gardez-les. Je ne veux rien qui vienne de lui.

Victoire serra la boîte contre sa poitrine comme un enfant capricieux.
— Tu es un monstre, souffla-t-elle. Tu as tout, et tu veux encore nous humilier.
— Je ne suis pas un monstre, Victoire. Je suis le karma.
Angélique s’assit sur un fauteuil, observant la déchéance de son ennemie.
— J’ai une question, Victoire. Une seule. Pourquoi ne pas avoir juste acheté une autre maison ? Avec l’argent que vous aviez détourné, vous auriez pu aller n’importe où. Pourquoi s’acharner à rester ici, dans une maison qui n’était pas la vôtre, entourée de gens qui savaient la vérité ?

Victoire s’arrêta. Pour la première fois, elle sembla réfléchir. Elle s’assit lourdement sur le bord du lit, au milieu de ses robes de soirée froissées.
— Parce que c’était la seule façon d’être… quelqu’un, avoua-t-elle d’une voix rauque.
Elle regarda autour d’elle.
— Je viens de rien, Angélique. De rien du tout. Mon père était garagiste. J’ai passé ma vie à essayer d’effacer l’odeur de graisse et d’essence. Cette maison… ce nom… “Le Domaine des Oliviers”… ça me donnait une histoire. Une lignée. Quand je marchais dans ces couloirs, je pouvais prétendre que mes ancêtres étaient sur les murs.
Elle eut un rire amer.
— Et tu sais ce qui est drôle ? Tes ancêtres… ils me regardaient. Je sentais leurs yeux sur moi la nuit. Je savais qu’ils ne voulaient pas de moi. C’est pour ça que j’ai tout changé. Que j’ai tout repeint. Pour les faire taire. Mais ils chuchotaient quand même.

Angélique ressentit une pointe de pitié. Non pas pour la criminelle, mais pour l’âme vide qui avait besoin de voler la vie des autres pour se sentir exister.
— On ne peut pas acheter une âme, Victoire. Et on ne peut pas voler une histoire. Vous auriez pu construire la vôtre. Au lieu de cela, vous avez détruit la vôtre et la mienne.
— Et maintenant ? demanda Victoire, les yeux perdus. Je n’ai plus nulle part où aller. Richard ne répond plus. Mes amis ne répondront plus demain.
— Vous avez votre fils, dit Angélique en désignant la porte où Michael attendait. S’il a encore la force de vous pardonner. C’est votre seule richesse réelle. Tâchez de ne pas la gaspiller celle-là.

**L’Aube d’une Nouvelle Ère**

Le soleil se leva sur la Provence, baignant les collines d’une lumière rose et tendre. L’air était frais, pur, lavé des toxines de la veille.
Devant la grille, deux camions de déménagement banalisés attendaient. Pas de limousine. Juste un taxi pour Victoire.

Le personnel était aligné sur le perron. Non pas pour faire une haie d’honneur, mais pour s’assurer qu’ils partaient bien.
Victoire sortit la première, portant de grosses lunettes noires pour cacher ses yeux gonflés. Elle ne regarda personne. Elle marchait vite, courbée, comme si elle portait le poids de ses vingt années de mensonges sur le dos. Elle monta dans le taxi sans un mot.

Michael et Sophie sortirent ensuite. Michael portait deux valises. Il s’arrêta devant Angélique qui se tenait en haut des marches, une tasse de café à la main (dans la tasse préférée de son père, retrouvée dans un placard de la cuisine).
— Au revoir, Juge Washington… pardon, Juge Dumont, dit Michael.
— Au revoir, Michael. Prenez soin de vous.
Il hésita.
— Maman… elle ne va pas s’en remettre, n’est-ce pas ?
— Probablement pas. Mais vous, oui. Vous êtes libre maintenant. Plus de mensonges à porter. C’est léger, la vérité, vous verrez.
Il sourit, un vrai sourire cette fois, libéré.
— Merci.
Il prit la main de Sophie et ils descendirent les marches vers leur nouvelle vie, une vie incertaine mais honnête.

Angélique regarda les voitures s’éloigner. Le taxi de Victoire disparut au tournant de la route, emportant avec lui le poison qui avait infecté ces lieux.
Le silence revint. Mais ce n’était plus le silence lourd de la veille. C’était un silence paisible. Le chant des oiseaux semblait plus fort. Le vent dans les cyprès murmurait différemment.

Thomas s’approcha d’elle.
— Ils sont partis, Mademoiselle.
— Oui, Thomas. Ils sont partis.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? La maison est… vide. Ils ont emporté tous leurs meubles modernes. Ça résonne.
Angélique prit une profonde inspiration, remplissant ses poumons de l’odeur du thym et de la rosée.
— Ce n’est pas vide, Thomas. C’est disponible.
Elle se tourna vers la grande porte d’entrée ouverte.
— On va tout ouvrir. Toutes les fenêtres, tous les volets. On va laisser entrer la lumière. On va frotter les parquets jusqu’à ce qu’ils sentent la cire et non plus le parfum bon marché de Victoire. On va ressortir les vieux meubles du grenier. On va refaire le portrait de Maman.

Elle posa sa main sur l’épaule du vieux jardinier.
— Et on va remettre la plaque. Celle avec le nom “Dumont”. Tu sais où elle est ?
Thomas eut un sourire malicieux et sortit un objet enveloppé dans un chiffon gras de sa poche arrière.
— Je ne l’ai jamais jetée, Mademoiselle. Je l’ai gardée dans ma cabane à outils pendant vingt ans. Je la polissais tous les dimanches.
Angélique prit la plaque de laiton. Elle était chaude et brillante. “Famille Dumont – Fondé en 1924”.
Les larmes qu’elle avait retenues pendant vingt-quatre heures, pendant vingt ans, coulèrent enfin. Des larmes de soulagement, de joie.

— Allez, viens Thomas, dit-elle en essuyant ses joues. On a du travail. On a une maison à reconstruire.

Elle entra dans le hall. Ses talons claquèrent sur le marbre, mais cette fois, le son n’était pas celui d’une confrontation. C’était le battement de cœur de la maison qui recommençait à pulser. Angélique Dumont était chez elle. Et pour la première fois depuis très longtemps, les fantômes du domaine ne pleuraient plus. Ils souriaient.

(Fin de l’histoire)

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