Le bruit de sa fourchette contre l’assiette était la seule chose qu’on entendait dans la cuisine ; nous avons désappris à nous parler, mon père et moi, et je ne sais plus comment revenir en arrière.

Partie 1

Le train a démarré doucement, dans ce grincement métallique que je connais par cœur. J’étais assis côté fenêtre, place 42, dans le sens de la marche. De l’autre côté de la vitre, sur le quai de la gare de Tours, mon père était là.

Il ne bougeait pas. Il avait ses mains enfoncées dans les poches de son imperméable beige, celui qu’il porte depuis dix ans, un peu trop large aux épaules maintenant. Il ne souriait pas. Il me cherchait du regard à travers le reflet de la vitre teintée. Quand nos yeux se sont finalement croisés, il a juste levé une main. Un geste bref, timide, presque une excuse. Puis il a baissé la tête.

J’ai regardé sa silhouette rétrécir à mesure que le TGV prenait de la vitesse. Il est resté là, immobile, petit soldat gris au milieu des voyageurs pressés, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point flou, effacé par le virage et la banlieue qui défilait.

J’ai sorti mon livre, mais je n’ai pas pu lire une ligne. J’avais la gorge serrée. Ce nœud familier, ce mélange de soulagement de repartir vers ma vie à Paris et de culpabilité écrasante de le laisser seul.

Je venais de passer quarante-huit heures avec lui. Quarante-huit heures dans la maison où j’ai grandi, cette maison de lotissement avec son crépi jauni et ses thuyas trop hauts. J’étais descendu avec une mission. Dans le train, à l’aller, je m’étais fait des promesses. Je m’étais dit : « Ce week-end, on parle. Vraiment. Je vais lui demander comment il va, depuis que Maman n’est plus là. Je vais lui dire que je m’inquiète. On va casser cette glace de merde. »

J’avais tout préparé. Les phrases, le ton, le moment propice.

Et puis, je suis arrivé. Il m’attendait devant le portail, comme toujours. Il avait déjà ouvert le garage pour que je puisse garer une voiture que je n’avais pas, oubliant à chaque fois que je viens en train. — Ça a été, le voyage ? il a demandé en prenant mon sac, même si je lui répète que je peux le porter. — Oui, ça a été. Et toi, Papa ? La forme ? — Oh, tu sais. On fait aller. Comme un vieux.

Et c’est tout. Le piège s’est refermé là, sur le trottoir, en trois secondes. Le script émotionnel que j’avais écrit s’est évaporé, remplacé par le script automatique que nous jouons depuis vingt ans.

On est entrés dans la cuisine. L’odeur m’a sauté au visage. Cette odeur spécifique de la maison paternelle : un mélange de café froid, de cire pour les meubles, et de quelque chose d’un peu rance, d’un peu fermé, l’odeur d’une maison où l’on n’ouvre plus assez les fenêtres. La toile cirée sur la table était la même. Le calendrier des Postes accroché au mur était sur le bon mois, mais les cases étaient vides. Rien. Pas de rendez-vous, pas d’anniversaires notés, pas de sorties. Juste des jours blancs.

— Tu veux un café ? — Je veux bien, oui.

Il a sorti les bols. Pas des tasses, des bols. Il a fait chauffer l’eau dans la vieille casserole cabossée parce qu’il n’aime pas la bouilloire électrique que je lui ai offerte à Noël l’an dernier. Il dit que ça donne un goût au plastique. On s’est assis l’un en face de l’autre. Le bruit de la petite cuillère qui tourne dans le bol a résonné comme une cymbale dans une cathédrale. Cling. Cling. Cling.

Je le regardais. J’ai vu les taches de vieillesse sur ses mains, la peau devenue fine comme du papier à cigarette. J’ai vu qu’il s’était mal rasé au niveau du cou. J’ai vu qu’il avait maigri, que sa chemise flottait un peu. J’ai ouvert la bouche. Je voulais dire : « Papa, tu te sens seul ? » Mais ce qui est sorti, c’est : — Il fait encore bon pour la saison, non ?

Il a levé les yeux, soulagé, je crois, qu’on reste en surface. — Oui, mais ils annoncent de la pluie pour mardi. C’est bon pour le jardin, remarques. Les tomates ont eu soif cet été. — Ah, c’est sûr.

Et on a parlé des tomates. Pendant vingt minutes. On a analysé la météo, la sécheresse, le prix des légumes au marché. On a rempli le vide avec des mots qui ne coûtaient rien, des mots boucliers. J’avais envie de hurler, de secouer la table, de dire que je m’en foutais des tomates, que je voulais savoir qui il était devenu, cet homme en face de moi qui était mon père.

Mais la pudeur est une maladie héréditaire chez nous. On ne s’embrasse pas, on se serre la main. On ne pleure pas, on “a une poussière dans l’œil”. On ne dit pas “je t’aime”, on dit “fais attention sur la route” ou “tu as bien mangé ?”.

Le soir, le rituel a été immuable. Le journal de 20 heures sur France 2. C’est notre tierce personne. Le présentateur parle pour nous. On commente l’actualité, on s’indigne contre le gouvernement, contre les grèves, contre le monde qui tourne mal. C’est tellement plus facile d’être en colère contre des étrangers à la télé que d’être tendre avec la personne assise sur le canapé à côté de soi.

À 22 heures, il s’est levé. — Bon, je vais monter. Tu as tout ce qu’il te faut ? — Oui, t’inquiète pas. Il a hésité un instant, la main sur la poignée de la porte du couloir. J’ai cru qu’il allait dire quelque chose. J’ai retenu mon souffle. — N’oublie pas d’éteindre la petite lumière de l’entrée. L’interrupteur déconne un peu, faut appuyer fort. — D’accord. Bonne nuit, Papa. — Bonne nuit, fiot.

“Fiot”. Le petit nom patois qu’il me donnait quand j’avais cinq ans. Il l’a lâché comme ça, presque par erreur. Puis il a fermé la porte. Je suis resté seul dans le salon, avec le tic-tac de l’horloge comtoise qui semblait compter les secondes de ma lâcheté. J’avais échoué. Le premier jour était fini, et nous n’avions rien dit.

Mais le pire, c’était le lendemain. Le dimanche. Le dimanche, c’est le jour du silence.

Partie 2

Le dimanche matin, dans la maison de mon père, le temps ne s’écoule pas, il stagne. On se réveille avec l’odeur du pain grillé, mais c’est une odeur triste. C’est celle des dimanches de mon enfance, quand je m’ennuyais à mourir en attendant que Michel Drucker commence à la télé, mais sans la présence rassurante de ma mère qui fredonnait dans la cuisine.

Je suis descendu vers 9 heures. Il était déjà levé depuis longtemps, bien sûr. Il avait déjà été chercher le pain et La Nouvelle République. Il était assis à la table, ses lunettes sur le bout du nez, en train de lire les avis de décès. C’est sa rubrique préférée. Il vérifie qui est parti, qui il connaissait, comme on vérifie la météo.

— Tiens, le père Moreau est mort, a-t-il lâché sans lever les yeux. — Qui ? — Le père Moreau. Celui qui tenait la quincaillerie rue Nationale. Tu t’en souviens pas ? Il te donnait des bonbons quand tu étais haut comme trois pommes. — Ah. Non, ça ne me dit rien. — 82 ans. C’est pas vieux.

Il a replié le journal avec un soupir lourd. — Ça passe vite, hein. J’ai bu mon café. C’était le moment. C’était l’ouverture. Il parlait de la mort, du temps. Je pouvais enchaîner. Je pouvais dire : « Toi, ça te fait peur ? » ou « Tu y penses souvent à Maman ? ».

Au lieu de ça, j’ai dit : — Le robinet de la salle de bain du haut fuit toujours.

Son visage s’est éclairé. Littéralement. J’avais appuyé sur le bouton magique. Le bouton “Problème Pratique”. — Ah ? Tu as vu ça ? Je croyais l’avoir serré la dernière fois. Attends, je vais chercher la caisse à outils.

Il s’est levé d’un bond, presque rajeuni de dix ans. Il avait une mission. Il avait un rôle. Un père, ça sert à ça, non ? À réparer les choses. Si on ne peut pas réparer les âmes, au moins, on répare les joints.

Nous avons passé les deux heures suivantes enfermés dans la petite salle de bain carrelée de beige. Lui à genoux sous le lavabo, moi lui passant les outils comme un assistant chirurgical. — Passe-moi la clé de 12. Non, pas celle-là, la plate. — Tiens. — Faut que je change le joint torique. C’est de la camelote maintenant, ça tient pas cinq ans. De mon temps, on faisait du solide.

Il pestait, il grognait, il forçait. Je voyais son crâne dégarni, les veines de ses avant-bras qui saillaient sous l’effort. On était proches physiquement. Nos épaules se touchaient parfois dans l’espace exigu. Mais on était à des années-lumière.

À un moment, la clé a rippé. Il s’est écorché la main. Un filet de sang a perlé sur sa phalange. — Merde ! — Attends, Papa, laisse-moi voir. J’ai pris sa main. C’était un geste instinctif. Sa main était rugueuse, froide. Il a eu un mouvement de recul, comme si je l’avais brûlé, puis il s’est laissé faire. Pendant trois secondes, j’ai tenu la main de mon père. J’ai essuyé le sang avec un mouchoir en papier. Il ne m’a pas regardé. Il fixait le siphon en plastique blanc. — C’est rien, a-t-il murmuré. C’est rien du tout.

Il a retiré sa main doucement, mais fermement. — Bon, c’est réparé. Ouvre l’eau pour voir.

J’ai ouvert le robinet. L’eau a coulé, claire, régulière. Plus de fuite. — Voilà, a-t-il dit avec satisfaction, en s’essuyant les mains sur son pantalon de velours. C’est reparti pour dix ans.

“C’est reparti pour dix ans”. La phrase a résonné en moi de manière étrange. Est-ce qu’on en avait encore pour dix ans, lui et moi ? Est-ce qu’il serait encore là dans dix ans pour réparer ce foutu robinet ?

Le déjeuner du dimanche a été le point d’orgue du silence. Poulet rôti, haricots verts, pommes de terre sautées. Le menu n’a pas changé depuis 1995. Il avait cuisiné pour quatre, comme si ma mère et ma sœur (qui vit au Canada) allaient surgir d’une minute à l’autre. On a mangé. On a saucé nos assiettes avec du pain. On a bu un verre de vin rouge. — C’est bon, ai-je dit. — C’est le boucher du centre. Il a de la bonne viande. — Oui.

Le silence s’est installé, épais, gluant. Ce n’était pas un silence apaisé. C’était un silence bruyant, rempli de tout ce qu’on ne disait pas. Je voyais ses yeux se perdre vers la fenêtre, vers le jardin gris de novembre. À quoi pensait-il ? À sa solitude ? À ses journées qui se ressemblent toutes ? Au fait que son fils, assis en face de lui, était devenu un étranger qui vit dans une capitale bruyante et qui ne comprend plus rien à sa vie de retraité ?

J’ai eu envie de pleurer, là, la bouche pleine de poulet. J’ai eu envie de lui prendre la main à nouveau et de lui dire : « Papa, je t’aime. Je suis désolé de ne pas venir plus souvent. Je suis désolé d’être si maladroit. Je suis désolé qu’on soit devenus ça. »

Mais j’ai repris du pain. Et j’ai dit : — Tu as des nouvelles de Tante Monique ?

L’après-midi a filé à toute allure. Une sieste devant un documentaire animalier. Une promenade rapide dans le quartier pavillonnaire où toutes les maisons se ressemblent, où tous les volets sont mi-clos, où l’on croise d’autres vieux messieurs qui promènent des chiens fatigués.

Et puis, l’heure du train est arrivée. Le rituel du départ. L’angoisse qui monte. — Je t’ai mis les restes du poulet dans un Tupperware, m’a-t-il dit dans la cuisine. Et des pommes du jardin. Prends-les, sinon ça va se perdre. — Merci, Papa. T’aurais pas dû. — Si, si. Tu manges mal à Paris, je suis sûr.

Il m’a ramené à la gare dans sa vieille Peugeot qui sent le chien, même s’il n’a plus de chien depuis cinq ans. Le trajet a été muet. Il conduisait avec prudence, les deux mains crispées sur le volant, le corps tendu. Devant la gare, il a garé la voiture en double file, warning allumés. — Bon, ben voilà. — Voilà.

On est sortis. Il a insisté pour sortir mon sac du coffre. On s’est tenus debout sur le trottoir, au milieu des gaz d’échappement. C’était le moment. La dernière chance. Il m’a regardé. Ses yeux bleus étaient un peu voilés, un peu humides. Ou peut-être que c’était le vent froid. Il a fait un mouvement vers moi, maladroit. On s’est serrés. Une étreinte brève, virile, deux tapes dans le dos. Pas trop près, pas trop longtemps. — Allez, file, tu vas rater ton train. — Merci pour le week-end, Papa. — De rien. Appelle quand tu arrives. — Oui.

Et je suis parti. Je n’ai pas dit “Je t’aime”. Il n’a pas dit “Tu vas me manquer”. J’ai traversé le hall de la gare sans me retourner, parce que je savais que si je me retournais, je verrais son dos voûté retournant vers sa voiture vide, vers sa maison vide, vers sa semaine vide.

Partie 3

Le retour en train a été un flou. Je regardais le paysage défiler à 300 km/h, les champs, les villages, les clochers. Je me sentais vide. J’avais l’impression d’avoir échoué à un examen vital. J’avais l’impression d’être un lâche.

Je suis arrivé à Paris, Gare Montparnasse. Le bruit, la foule, le métro, l’odeur de la ville. Le choc thermique. J’étais de retour dans mon monde, loin de la cuisine silencieuse et des joints de robinet.

Je suis rentré dans mon appartement. J’ai posé mon sac. J’ai sorti le Tupperware de poulet. Il l’avait emballé dans trois couches de papier aluminium, comme si c’était de l’uranium enrichi. J’ai souri tristement. C’était ça, son langage. Le papier alu, le joint réparé, le plein d’essence, le garage ouvert. C’était son alphabet à lui.

Mon téléphone a vibré dans ma poche. “Papa”. J’ai décroché tout de suite, le cœur battant. S’il était arrivé quelque chose ? — Allô ? Papa ? — Oui, c’est moi. Sa voix était lointaine, un peu déformée par le réseau. — Tu es bien arrivé ? — Oui, je viens juste de rentrer. Je suis dans l’appart. — Bon. C’est bien.

Un silence. Encore un. Mais celui-là était différent. Il grésillait dans le combiné. — Je voulais juste te dire… a-t-il commencé. J’ai arrêté de respirer. — … Je voulais te dire que j’ai retrouvé la clé de 12. Elle était tombée derrière le bidet. J’ai fermé les yeux. J’ai eu envie de rire et de pleurer en même temps. — Ah, super. Tant mieux. — Voilà. C’est tout. Bon, allez, je te laisse. Repose-toi bien. Demain c’est lundi, faut bosser. — Oui. Bonne nuit, Papa.

Il allait raccrocher. Je le sentais. Son doigt était sur le bouton rouge. C’était maintenant ou jamais. C’était ma dernière seconde de courage. — Papa ? — Oui ? — Merci pour le poulet. Et… prends soin de toi, d’accord ? Il y a eu un blanc. Un blanc de deux secondes qui a duré une éternité. J’ai entendu sa respiration, un peu sifflante. — T’inquiète pas pour moi, fiot. T’inquiète pas. Allez. Salut.

Il a raccroché. J’ai regardé l’écran noir de mon téléphone. Il n’avait pas dit “Je t’aime”. Je ne l’avais pas dit non plus, pas vraiment. Mais ce soir-là, en mangeant le poulet froid dans ma cuisine parisienne, j’ai compris quelque chose.

J’ai compris que nous n’aurions jamais les grandes conversations de cinéma. Nous n’aurions jamais les effusions, les larmes, les grandes déclarations. Ce n’était pas nous. Ce n’était pas son langage. Mais il m’avait attendu sur le quai. Il avait réparé mon robinet imaginaire. Il m’avait donné à manger pour la semaine. Il m’avait appelé pour une clé de 12, juste pour entendre ma voix une dernière fois avant de se retrouver seul face à sa nuit.

C’était ça, son amour. Un amour maladroit, silencieux, caché sous des couches de pudeur et de papier aluminium. Un amour qui ne se dit pas, mais qui se fait. Un amour qui répare ce qui fuit, même s’il ne sait pas réparer ce qui fait mal.

Et peut-être, juste peut-être, que c’était suffisant. Mais la prochaine fois, je me le jure, la prochaine fois, je ne parlerai pas des tomates. La prochaine fois, je lui demanderai de me raconter une histoire de quand il était jeune. Avant qu’il ne soit trop tard. Avant que le silence ne devienne définitif.

Parce qu’un jour, le train partira, et il n’y aura plus personne sur le quai pour lever la main. Et ce jour-là, je ne veux pas regretter les mots que j’ai avalés avec ma soupe.

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