L’aéroport est l’endroit le plus triste du monde quand on travaille au sol et que la seule personne qui compte est là-haut, dans le ciel.

Partie 1

Il est 16h40 et la lumière de l’après-midi traverse les grandes verrières du Terminal 2E, mais elle ne réchauffe rien. Ici, la température est toujours la même : celle de la climatisation, de l’attente et de l’anonymat.

Je remonte le col de ma veste d’uniforme. Le tissu gratte un peu au niveau du cou, une sensation familière depuis trente ans. Mon talkie-walkie grésille à ma ceinture. C’est le rythme cardiaque de ma vie. « Vol AF342 pour Montréal. Porte K43. Il manque quatre passagers. Alain, tu peux faire un tour ? »

Je soupire. C’est mon rôle. Je suis le berger des brebis égarées, celui qui va chercher les retardataires coincés au rayon parfumerie ou ceux qui boivent une dernière bière en oubliant que le temps, ici, ne pardonne pas. Je connais la chorégraphie par cœur. Repérer les visages anxieux, scanner les cartes d’embarquement, les presser gentiment mais fermement vers la porte.

« J’y vais, » je réponds dans le micro. Ma voix est fatiguée. J’ai mal au dos aujourd’hui. C’est l’humidité, ou peut-être juste l’âge. 58 ans, dont la moitié passés à arpenter ces sols en carrelage brillant qui font mal aux genoux.

Je prends la liste imprimée que ma collègue me tend au comptoir. Je la scanne des yeux machinalement. Dupont. Martin. Kowalski. Et puis le quatrième nom.

Mon cœur rate un battement. Un seul, violent, comme si l’avion au décollage juste derrière la vitre venait de traverser ma poitrine.

Mercier. Élise.

Je m’arrête au milieu du flux de voyageurs. Une famille me contourne avec ses chariots, le père râle, la mère tente de calmer un enfant qui pleure. Je ne les entends plus. Je fixe le papier. Élise. Ma fille.

Je savais qu’elle partait. Elle me l’avait dit dans un SMS, il y a deux semaines. Un message court, poli, distant. « Je pars m’installer au Québec le 29. J’ai eu le visa. Bisous à maman. » Je n’ai pas répondu tout de suite. Je ne savais pas quoi dire. « C’est bien » ? « Fais attention » ? « Reste » ? Chez nous, les Mercier, on ne sait pas dire les choses. On sait réparer des étagères, on sait payer les factures à l’heure, on sait se taire devant le journal télévisé en mangeant de la soupe, mais on ne sait pas dire « tu vas me manquer ». C’est une langue étrangère qu’on n’a jamais apprise.

Je regarde ma montre. 16h45. L’embarquement se termine dans quinze minutes. Elle est quelque part dans ce terminal. Elle est en retard. C’est tout elle, ça. Toujours dans la lune, toujours un livre à la main, toujours à oublier que le monde réel a des horaires. C’est ce qui nous a éloignés, je crois. Mon obsession de la ponctualité, son besoin de flou. Mon besoin de sécurité, son besoin de risque.

« Alain ? Tu me reçois ? Ça urge pour le Montréal. » La voix de ma chef d’équipe dans l’oreillette.

« Je… je m’en occupe, » je bafouille.

Je me mets à marcher. Pas courir, on n’a pas le droit de courir, ça panique les clients. Mais je marche vite, cette marche rapide et tendue que j’ai perfectionnée. Je cherche une silhouette. Pas n’importe laquelle. Je cherche le manteau beige qu’elle portait à Noël dernier, la seule fois où on s’est vus cette année. Je cherche ses cheveux, toujours mal attachés, ce chignon flou qui m’agaçait quand elle était adolescente parce que je trouvais que ça faisait « négligé ». Aujourd’hui, je donnerais tout pour voir ce chignon.

Je traverse la zone duty-free. L’odeur agressive des parfums de luxe me prend à la gorge. Je scanne les visages. Des touristes asiatiques, des hommes d’affaires pressés, des étudiants en sac à dos. Pas d’Élise.

Est-ce qu’elle m’a vu ? Est-ce qu’elle sait que je travaille sur ce créneau ? Probablement pas. Elle ne connaît pas mes horaires. Elle ne connaît plus grand-chose de ma vie, à part que je suis « là-bas », à l’aéroport. Pour elle, je fais partie des murs, comme les portiques de sécurité ou les tapis roulants. Un élément fonctionnel du décor.

Je me dirige vers le café près de la porte L. Elle aime le café. Elle peut passer des heures devant une tasse vide à écrire dans ses carnets. Pourquoi elle part ? Le Québec… C’est loin. C’est froid. « C’est pour l’aventure, papa, » elle m’avait dit il y a trois ans, quand elle avait abandonné ses études de droit pour faire de la photo. J’avais grimacé. J’avais dit : « L’aventure, ça ne paie pas le loyer. » La phrase de trop. La phrase de vieux con inquiet qui sonne comme un jugement. Le rideau était tombé dans ses yeux. Ce rideau gris, opaque, que je n’ai jamais réussi à rouvrir depuis.

Je continue d’avancer. Mes yeux brûlent un peu. C’est la clim, sûrement. « Dernier appel pour les passagers Dupont, Martin, Kowalski et Mercier pour le vol AF342. Veuillez vous présenter immédiatement en porte K43. »

Son nom résonne dans les haut-parleurs. Mercier. C’est mon nom aussi. Mais ici, c’est juste un code-barres sur un billet, un problème logistique à résoudre avant que le commandant de bord ne s’impatiente.

Et soudain, je la vois.

Elle est là, assise par terre près d’une prise électrique, le dos appuyé contre une colonne publicitaire. Elle a son téléphone branché, des écouteurs dans les oreilles. Elle regarde ses pieds. Elle a l’air petite. Trop petite pour partir si loin. Elle a l’air d’avoir douze ans, quand elle attendait que je vienne la chercher à l’école.

Je m’arrête à dix mètres. Je suis figé. Je suis en uniforme. J’ai mon gilet jaune fluo à la main. Je suis l’autorité, je suis l’aéroport. Mais je suis son père. Si je vais la voir, je dois lui dire de se dépêcher. Je dois être l’agent d’escale. « Mademoiselle, vous allez rater votre vol. » Est-ce que je peux lui dire autre chose ? Est-ce que j’ai le droit, ici, maintenant, alors que le compte à rebours clignote en rouge au-dessus de la porte, de lui dire tout ce que j’ai coincé dans la gorge depuis trois ans ?

Elle lève la tête. Elle retire un écouteur. Ses yeux scannent la foule, un peu perdus. Et son regard croise le mien.

Partie 2

Le temps se dilate. C’est une sensation étrange dans un aéroport, où chaque seconde est facturée, chronométrée, optimisée. Mais là, entre elle et moi, il y a un silence absolu qui couvre le brouhaha des annonces et des valises à roulettes.

Elle ne sourit pas. Elle a l’air surprise, presque gênée. Elle se lève lentement, débranchant son chargeur avec des gestes maladroits. Elle ramasse son sac à dos, un vieux truc en toile délavée, couvert de pin’s. Je reconnais celui de la Tour Eiffel que je lui avais acheté quand elle avait sept ans. Elle l’a gardé. Ce détail me frappe l’estomac plus fort qu’un coup de poing.

Je m’approche. Je remets mon masque professionnel parce que c’est ma seule armure. « Élise, » je dis. Ma voix est rauque. « Tu vas rater ton vol. C’est le dernier appel. »

Elle me regarde, ses yeux cernés. Elle a l’air fatiguée, ma fille. Pas juste physiquement. Une fatigue de l’âme. « Papa ? Qu’est-ce que tu fais là ? » « Je travaille. Je… je cherchais les passagers manquants. Tu es sur la liste. »

Elle baisse les yeux vers sa carte d’embarquement froissée qu’elle tient à la main. « Ah. J’ai pas vu l’heure. Je mettais de la musique pour ne pas… pour ne pas penser. »

Pour ne pas penser au départ ? À la peur ? À nous ? Je devrais lui demander. Je devrais lui dire : « Tu n’es pas obligée de partir si tu as peur. » Ou alors : « Je suis fier de toi d’oser ce que je n’ai jamais osé. » Mais les mots restent coincés. Ils se heurtent à mes dents, à ma pudeur de père ouvrier, de père taiseux. À la place, je regarde ma montre. Le geste refuge. « Il faut y aller, Élise. La porte ferme dans six minutes. Si tu n’y es pas, ils déchargent ta valise. Et c’est une galère pas possible, crois-moi. »

Elle hoche la tête. « D’accord. »

On marche côte à côte vers la porte K43. C’est absurde. On ne s’est pas vus depuis six mois, on ne s’est pas parlé depuis ce message laconique, et là, on marche ensemble comme deux collègues pressés. Je remarque qu’elle boite légèrement. « Tu as mal au pied ? » « C’est mes nouvelles chaussures. Des Doc Martens. Il paraît que c’est bien pour l’hiver là-bas. Mais elles sont raides. » « Faut mettre des doubles chaussettes, » je dis machinalement. « Et du talc. » « Je sais, papa. »

Elle sourit tristement. Ce « Je sais, papa ». Combien de fois je l’ai entendu ? Avec agacement quand elle avait quinze ans, avec lassitude à vingt. Aujourd’hui, il sonne comme une résignation. Je sais que tu es comme ça. Je sais que tu ne changeras pas. Je sais que tu me donnes des conseils pratiques parce que tu ne sais pas donner d’amour.

On arrive devant la porte. Mes collègues sont là, derrière le comptoir, en train de clôturer le vol. Sarah, l’agent d’embarquement, me voit arriver avec Élise. Elle me fait un signe de pouce levé, soulagée. « Ah, super Alain ! On l’attendait. Mademoiselle Mercier ? Passeport et carte d’embarquement s’il vous plaît. »

Élise tend ses papiers. La machine bipe. Lumière verte. C’est le moment. C’est la frontière. Une fois qu’elle passe cette ligne, elle n’est plus en France. Elle n’est plus avec moi. Elle est dans le tuyau, dans le système, en route vers une autre vie où je ne suis pas.

Elle reprend son passeport. Elle se tourne vers moi. Il y a du monde autour, les derniers passagers qui se bousculent, le personnel qui s’agite. On est maladroits. Je ne sais pas si je dois la serrer dans mes bras. On ne fait pas ça, nous. On se fait la bise, vite fait, deux claques sèches sur les joues.

« Bon, » dit-elle. « Bah… voilà. » « Voilà, » je réponds. « Fais attention à toi. Là-bas. Il fait froid. » « Oui. J’ai pris des pulls. » « Appelle ta mère quand tu arrives. Pour dire que tu es bien posée. » « Oui, papa. »

Elle hésite. Elle triture la sangle de son sac. Elle me regarde droit dans les yeux, et je vois l’enfant qu’elle était. Celle qui avait peur de l’orage. Celle qui venait se cacher dans mes jambes quand il y avait des gros chiens. « Papa… » commence-t-elle.

Je retiens mon souffle. Dis-le. Dis quelque chose. Engueule-moi. Dis-moi que je te manque. Dis-moi que je suis un mauvais père mais que tu m’aimes quand même.

« … merci d’être venu me chercher. J’aurais raté l’avion sans toi. »

C’est tout. Juste ça. Je sens une déception immense et en même temps un soulagement lâche. On n’a pas craqué. On a tenu bon. On est restés dignes. « C’est mon boulot, » je dis, et je me déteste instantanément pour cette phrase.

Elle a un petit rire sans joie. « Oui. C’est ton boulot. »

Elle se tourne. Elle s’avance vers la passerelle. Je la regarde s’éloigner. Son manteau beige, son sac à dos, sa démarche un peu claudicante à cause des chaussures neuves. Elle va disparaître dans le couloir télescopique.

Et soudain, la panique. Une panique froide, absolue. Je ne peux pas la laisser partir sur « C’est mon boulot ». C’est impossible. Si l’avion tombe — mon Dieu, pourquoi je pense à ça, je bosse ici, je sais que les avions ne tombent pas — mais s’il arrive quelque chose, ce seront mes derniers mots ? C’est mon boulot ?

« Élise ! »

J’ai crié. Trop fort. Sarah me regarde, surprise. Quelques passagers se retournent. Élise s’arrête juste avant le virage du couloir. Elle se retourne. Je suis là, planté au milieu du tapis bleu, les bras ballants, mon talkie-walkie qui grésille toujours. Je suis nu sous mon uniforme.

Je dois dire quelque chose de vrai. Maintenant. Mais je suis Alain Mercier. Je ne sais pas faire de poésie. Je ne sais pas faire de cinéma.

« Tes chaussures ! » je lance. Elle fronce les sourcils. « Quoi ? » « Ne les lace pas trop serré pour l’avion ! Tes pieds vont gonfler avec la pression ! Desserre-les ! »

Elle me regarde, interdite. Un silence de trois secondes. Et puis, un sourire. Un vrai sourire, cette fois. Un sourire qui plisse le coin de ses yeux, comme celui de sa mère. « D’accord papa ! » elle crie en retour. « Je les desserre ! »

Elle me fait un signe de la main. Pas un petit signe poli. Un grand signe, haut, une main ouverte. « Salut papa ! »

Et elle disparaît dans le tunnel.

Partie 3

La porte de l’avion est fermée. Le commandant a donné le signal. La passerelle se rétracte avec ce bruit mécanique, lourd, de métal qui frotte contre le métal. Je reste là, devant la vitre de la salle d’embarquement. Je vois l’avion. Un Boeing 777, immense, blanc, puissant. Ma fille est dans ce tube d’aluminium. Elle est assise, probablement côté hublot si elle a gardé ses habitudes, en train de desserrer ses lacets comme je lui ai dit.

Je pose ma main sur la vitre froide. Je suis ridicule. Avec mon histoire de chaussures. J’aurais pu dire « Je t’aime ». J’aurais pu dire « Je suis désolé de ne pas avoir compris tes rêves ». J’aurais pu dire « Tu es la meilleure chose que j’ai faite dans ma vie ». Mais j’ai parlé de pieds qui gonflent. C’est pathétique. C’est nous.

Le tracteur de repoussage commence à bouger l’avion. Il recule lentement. Je sens une vibration dans ma poche. Je sors mon téléphone perso. J’ai pas le droit sur le tarmac, mais là, je suis dans la salle, je m’en fous. Un nouveau message. Élise.

Mes mains tremblent un peu en déverrouillant l’écran. Le message est arrivé il y a une minute. Juste avant qu’elle ne mette son téléphone en mode avion.

« J’ai desserré les lacets. Et papa ? T’inquiète pas pour le loyer. L’aventure, ça paie en souvenirs. Je t’écrirai. Je t’aime. »

Je relis le message. Une fois. Deux fois. « Je t’aime. » Elle l’a écrit. C’est plus facile à écrire qu’à dire, je sais. Elle tient ça de moi, finalement. On est des écrivains du silence.

Je sens une boule dure se défaire dans ma gorge. Pas complètement, mais un peu. Je regarde l’avion qui s’aligne sur la ligne jaune du taxiway. Les moteurs s’emballent, cette montée en puissance que je connais par cœur, ce grondement qui fait trembler le sol et les tripes. Il s’élance. Il court sur la piste. Et il s’arrache du sol.

Je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un point clignotant dans le ciel gris de Paris. Elle est partie. Mais elle m’a écrit.

« Alain ? T’es où ? On a un problème de bagage sans propriétaire en porte L22. Faut sécuriser la zone. » La voix de la chef dans l’oreillette. Le retour à la réalité. Le retour à l’usine.

Je prends mon micro. J’appuie sur le bouton. « J’arrive, » je dis. Ma voix est plus claire. Plus posée.

Je range mon téléphone dans la poche intérieure de ma veste, tout contre mon cœur. Je remets ma casquette. Je lisse mon uniforme. Je jette un dernier coup d’œil vers le ciel vide. « Bon vol, gamine, » je murmure pour moi-même.

Je me retourne et je marche vers la sortie de la porte K43. Je ne marche pas comme un homme fatigué cette fois. Je marche comme un homme qui a une mission. Ce soir, je vais rentrer chez moi, je vais m’asseoir avec ma femme, on va manger de la soupe, et peut-être, juste peut-être, que je vais lui dire que je l’aime avant d’allumer la télé. Parce qu’on ne sait jamais quand les portes se ferment pour de bon.

Je traverse le terminal. Les gens courent, les gens stressent, les gens s’embrassent. C’est juste un aéroport. C’est juste des avions qui partent et qui reviennent. Mais aujourd’hui, pour la première fois en trente ans, ce n’est pas juste du travail. C’est la vie qui passe, bruyante, maladroite et magnifique.

Et moi, je suis juste un père qui vérifie que les lacets sont bien faits. Et ça me suffit. Pour l’instant, ça me suffit.

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