Partie 1
Il était 10h30 du matin et, dans la cuisine, l’odeur du laurier et du thym commençait déjà à imprégner les rideaux. Jacques avait sorti la nappe des grands jours, celle blanche, en coton épais, qu’on ne repasse qu’avec une pattemouille humide pour ne pas jaunir le tissu. Il avait disposé trois assiettes. Une pour lui, une pour sa femme Hélène, et la troisième, celle avec le petit éclat sur le bord, pour Élise.
C’était un dimanche de novembre, gris et bas, le genre de temps qui donne envie de rester à l’intérieur et d’écouter le bruit de la pendule. Jacques avait commencé à éplucher les carottes dès 8 heures. Il aimait ça, le bruit sec de l’économe sur la peau orange, le cliquetis du couteau sur la planche en bois usée. C’était sa manière à lui de dire « je t’aime ». Il ne le disait jamais avec des mots. Chez les Delorme, on ne s’embrassait pas pour rien, on ne se disait pas des choses poétiques. On faisait un pot-au-feu. On choisissait le meilleur morceau de paleron chez le boucher, on cuisait les poireaux à part pour qu’ils ne se défassent pas. C’était ça, l’amour. Une viande fondante et un bouillon clair.
Hélène passait l’aspirateur dans le salon, contournant avec soin les piles de magazines qu’ils gardaient « au cas où ». — Tu crois qu’elle va arriver par le train de 11h42 ou celui de 12h15 ? demanda-t-elle en éteignant l’appareil. Jacques haussa les épaules, concentré sur l’écumage du bouillon. — Elle a dit midi. Donc ce sera le train de 11h42. Je partirai à la gare à et demie.
Il vérifia sa montre. Il aimait la précision. Il aimait imaginer sa fille, Élise, 32 ans, directrice artistique à Paris, assise dans le TGV, regardant le paysage défiler, se rapprochant d’eux. Il l’imaginait fatiguée, cernée par ce travail qu’il ne comprenait pas vraiment, et il se réjouissait à l’idée de la voir manger, de la voir reprendre des forces grâce à sa cuisine. Il avait même acheté une religieuse au café pour le dessert, sa préférée quand elle était petite.
Le téléphone fixe sonna.
Ce n’était pas une sonnerie stridente, c’était un vieux téléphone crème, accroché au mur du couloir, avec un fil en tortillon qui pendait jusqu’au sol. Mais dans le silence de la maison, le bruit fit sursauter Hélène. Jacques s’essuya les mains sur son tablier à carreaux. Il eut un pressentiment. Ce petit serrement au cœur qu’il connaissait bien depuis qu’Élise vivait à Paris.
Il décrocha. — Allô ? — Papa ? C’est moi.
La voix était rapide, un peu haletante, avec ce fond sonore de ville, de sirènes ou de circulation. Ce n’était pas le son feutré d’un wagon de TGV. — Bonjour ma puce. Tu es dans le train ? Un silence. Juste une seconde, mais une seconde qui pesa lourd, comme une pierre tombant dans l’eau du bouillon. — Non… Papa, je suis désolée. Je ne vais pas pouvoir venir.
Jacques regarda la table mise. Les trois assiettes. Les verres à pied. La serviette pliée en forme d’éventail dans l’assiette d’Élise. — Ah. Il y a un problème de train ? — Non, c’est le boulot. Une crise à gérer sur le dossier LVMH, ils m’ont appelée ce matin, je dois absolument envoyer des maquettes avant ce soir sinon on perd le client. Je suis vraiment, vraiment désolée.
Jacques sentit sa gorge se serrer, mais son éducation, cette vieille éducation française de la retenue, prit le dessus. — Ce n’est pas grave, ma chérie. Le travail, c’est important. — Je sais que tu avais cuisiné… Maman est là ? — Oui, elle est là. Ne t’inquiète pas pour nous. On mangera le pot-au-feu toute la semaine, ça se réchauffe bien, tu sais. C’est même meilleur réchauffé.
Il mentait. Il détestait manger la même chose trois jours de suite. Mais il fallait la rassurer. Il fallait toujours la rassurer, lui dire que son absence n’était pas une blessure, juste un contretemps. — Je viendrai le mois prochain, promis. Le week-end du 15. D’accord ? — D’accord. Le 15. Note-le bien. — Je t’embrasse Papa. Dis à Maman que je l’aime. — Moi aussi. Travaille bien.
Clic. Il raccrocha le combiné doucement. Il resta là, debout dans le couloir sombre, la main encore posée sur le plastique froid du téléphone. Il entendit Hélène arriver derrière lui. Elle n’avait pas besoin de demander. Elle avait entendu le ton de sa voix, ce faux enjouement qu’il prenait pour masquer la déception. — Elle ne vient pas ? demanda Hélène, la voix petite. — Non. Le travail. Une urgence.
Jacques retourna dans la cuisine. Il baissa le feu sous la cocotte. Le bouillon frémissait doucement, libérant des effluves de clou de girofle et de bœuf. C’était une odeur de fête, une odeur de famille réunie. Maintenant, elle lui semblait juste lourde, écœurante. Il s’approcha de la table. Il prit l’assiette d’Élise, celle avec l’éclat, et la rangea dans le placard. Il remit la serviette dans le tiroir. Il rangea le troisième verre. La table semblait immense maintenant. Juste deux couverts, face à face, séparés par un vide qui semblait s’élargir année après année.
— On mange quand même l’entrée ? demanda Hélène, assise sur sa chaise habituelle. — Oui. On mange.
Ils s’assirent. Le silence de la maison n’était plus paisible. Il était habité par l’absence. Jacques servit le vin. Il regarda la chaise vide d’Élise. Il revit la petite fille de six ans qui se mettait à genoux sur cette même chaise pour atteindre son assiette. Il revit l’adolescente de quinze ans qui boudait en triturant son pain. Il revit la jeune femme de vingt ans qui racontait ses cours à la Sorbonne avec des yeux brillants. Aujourd’hui, il ne voyait que le bois verni du dossier.
Il se demanda à quel moment précis ils étaient devenus secondaires. À quel moment “le dossier LVMH” était devenu plus important que l’odeur du pot-au-feu de son père. Il ne lui en voulait pas. C’était la vie, c’était la réussite, c’était ce qu’il avait voulu pour elle : qu’elle réussisse, qu’elle monte à Paris, qu’elle soit importante. Mais il n’avait pas réalisé que la réussite de sa fille signifiait sa propre solitude.
Il prit une gorgée de vin rouge. Il avait un goût amer. — Le mois prochain, le 15, elle a dit, murmura-t-il. Hélène sourit tristement. — Oui. On fera une blanquette. Elle aime bien la blanquette.

Partie 2
Les semaines qui suivirent furent une succession de jours identiques, rythmés par la météo du journal télévisé de 13 heures et le bruit du facteur glissant le courrier dans la fente de la porte. Rien d’important. Des factures, des publicités pour des prothèses auditives, le catalogue de jardinage que Jacques feuilletait religieusement sans jamais rien commander.
La chambre d’Élise était restée intacte à l’étage. Une sorte de mausolée de l’adolescence des années 90. Il y avait encore ses posters de groupes de rock punaisés au mur, dont les coins commençaient à se décoller. Ses livres de poche, L’Étranger, Le Grand Meaulnes, alignés sur l’étagère poussiéreuse. Jacques y entrait parfois pour ouvrir les volets, “pour aérer”, disait-il, mais c’était surtout pour vérifier que l’odeur de sa fille était encore là. Mais l’odeur avait changé. Ça ne sentait plus le parfum à la vanille qu’elle portait au lycée. Ça sentait le renfermé, le vieux papier, la maison qui s’endort.
Jacques et Élise se parlaient, bien sûr. Tous les dimanches soir, à 19h30 précises. C’était le rituel. Jacques s’asseyait dans le fauteuil en cuir du salon, le téléphone sans fil à la main, attendant que l’écran s’allume. Quand elle appelait, la conversation suivait toujours le même chemin, comme un sillon usé par le temps. — Ça va Papa ? — Oui, ça va. Et toi ? — Fatiguée, beaucoup de boulot. Mais ça va. — Il fait quel temps à Paris ? — Gris. Il pleut. Et chez vous ? — Oh, un peu de soleil ce matin, mais ça se couvre. Le jardin souffre un peu du froid. — Ah bon… Et Maman ? — Elle regarde son émission. Tu veux lui parler ? — Oui, passe-la moi vite fait, je dois filer à un dîner.
“Vite fait”. C’était l’expression qui blessait le plus Jacques. Tout était “vite fait” avec Élise désormais. Les appels, les visites, les questions. Il se souvenait du temps où ils pouvaient passer des heures à marcher en forêt, à chercher des champignons, sans rien dire, mais en étant totalement ensemble. Maintenant, même quand ils se parlaient, il sentait qu’elle faisait autre chose en même temps. Il entendait le cliquetis de ses doigts sur un clavier d’ordinateur, ou le bruit de la vaisselle qu’elle rangeait. Il n’avait plus son attention entière. Il n’avait que des miettes, les restes de son temps qu’elle leur accordait par devoir filial.
Le week-end du 15 décembre arriva. Jacques n’avait pas osé faire de pot-au-feu cette fois. Il avait peur que ça porte malheur. Il avait opté pour un poulet rôti, plus simple, moins solennel. Si elle annulait, ce serait juste un poulet. Pas un symbole.
Mais elle vint. Il alla la chercher à la gare. Il arriva vingt minutes en avance, restant debout sur le quai battu par les vents, le col de sa parka remonté. Quand le TGV entra en gare, ce monstre d’acier gris fendant la tranquillité de la province, Jacques sentit son cœur accélérer. Il scanna les vitres. Il cherchait son visage. Elle descendit de la voiture 14. Elle semblait différente. Plus mince, plus élégante aussi. Elle portait un long manteau beige qu’il ne connaissait pas et des bottines à talons qui claquaient sur le bitume du quai. Elle tenait son téléphone à la main, bien sûr. — Papa ! Elle s’approcha, l’embrassa sur les deux joues. Sa peau était froide, elle sentait le train et un parfum coûteux. — Tu as bonne mine, mentit-elle en souriant. — Toi aussi. Donne-moi ton sac. — Non, ça va, il a des roulettes.
Dans la voiture, sur le chemin du retour, le silence s’installa. Pas le silence confortable d’autrefois, mais un silence meublé par le besoin de dire quelque chose d’intéressant. Jacques cherchait des sujets. Il voulait lui parler de ses tomates qui avaient été magnifiques cet été, de la voisine, Madame Giraud, qui avait perdu son chat. Mais il se disait que ça allait l’ennuyer. Que c’était trop petit, trop provincial pour elle qui gérait des crises chez LVMH. Alors il demanda : — Le train n’avait pas de retard ? — Non, ça a été. J’ai pu bosser un peu. — C’est bien.
Ils passèrent devant l’ancienne école primaire. — Ils ont repeint le portail, nota Jacques. Élise ne leva même pas les yeux. Elle tapait un message sur son écran. — Ah oui ? Super.
Jacques serra un peu plus fort le volant. Il avait envie de lui arracher ce téléphone des mains et de le jeter par la fenêtre. Il avait envie de crier : “Je suis là ! Je suis vivant ! Regarde-moi ! Regarde ta ville ! Regarde ce que tu as quitté !” Mais il ne dit rien. Il mit le clignotant pour tourner dans leur allée.
Le déjeuner se passa dans une atmosphère étrange, feutrée. Hélène était si heureuse qu’elle parlait trop, posant mille questions auxquelles Élise répondait par des phrases courtes. — Et tu as un amoureux en ce moment ? — Maman, s’il te plaît… Pas maintenant. J’ai pas le temps pour ça. — Mais tu sais, le fils des Martin, il est revenu dans la région, il est architecte… — Maman, je ne vais pas sortir avec le fils des Martin. Je vis à Paris. Ma vie est à Paris.
Jacques coupait le poulet. Il écoutait le bruit de la fourchette d’Élise sur l’assiette. Elle mangeait vite. Comme si elle voulait en finir. — Il est bon, ton poulet, Papa. — C’est un fermier. De chez Ledru. Tu te souviens de Ledru ? — Vaguement.
Après le café, Jacques proposa une promenade. C’était leur tradition. Le tour de l’étang. — Il fait un peu froid, non ? hésita Élise en regardant par la fenêtre. — Juste un petit tour. Pour digérer. Ça te fera du bien de prendre l’air. Tu es toute pâle.
Elle accepta, un peu à contrecœur. Ils marchèrent côte à côte sur le chemin de terre humide. Les arbres étaient nus, noirs contre le ciel blanc. Jacques marchait les mains dans le dos. Il essayait de ralentir le pas pour faire durer le moment. — Tu te rappelles quand on venait ici faire du vélo ? demanda-t-il. — Oui. J’avais mon vélo rouge. — Et tu avais peur de la descente. Je devais courir à côté de toi.
Élise sourit, un vrai sourire cette fois. Un sourire d’enfant qui remonte à la surface. — Tu courais vite à l’époque, Papa. Jacques s’arrêta. Il regarda l’eau grise de l’étang. — Je cours moins vite maintenant. Je suis fatigué, Élise. Elle s’arrêta aussi, surprise par le ton de sa voix. Elle rangea son téléphone dans sa poche pour la première fois de la journée. — Comment ça, fatigué ? Tu es malade ? — Non. Pas malade. Juste… vieux. Le jardin devient grand pour moi tout seul. La maison aussi.
Il ne voulait pas se plaindre. Il voulait juste qu’elle comprenne. Qu’elle comprenne que le temps n’était pas infini. Que ces déjeuners manqués ne se rattraperaient pas. — Mais non, tu n’es pas vieux, Papa. Tu es en forme. Et puis, je viendrai vous aider cet été. On nettoiera le jardin ensemble. — Tu dis ça, mais tu ne viendras pas, dit-il doucement, sans reproche, juste comme un constat. Tu auras du travail. Un dossier urgent. Des vacances avec des amis en Italie.
Élise ouvrit la bouche pour protester, mais elle se tut. Parce qu’elle savait qu’il avait raison. Elle savait que l’été précédent, elle avait annulé sa venue deux fois. — Je suis désolée, Papa. C’est juste que… ma vie est compliquée. C’est une course permanente. J’ai peur que si je m’arrête, tout s’écroule. Jacques posa sa main sur l’épaule de sa fille. Il sentit la tension dans ses muscles, la rigidité de son manteau cher. — Si tu t’arrêtes, nous, on sera toujours là pour te rattraper. C’est ça que tu oublies. On n’est pas tes clients, Élise. On est tes parents. On n’a pas besoin que tu sois parfaite ou brillante. On a juste besoin que tu sois là. De temps en temps. Vraiment là. Sans ton téléphone.
Elle baissa les yeux. Une larme, une seule, coula le long de sa joue, vite essuyée d’un revers de gant en cuir. — Je sais. Je vais faire des efforts. Promis.
Ils rentrèrent en silence. C’était un silence un peu plus doux. Moins vide.
Partie 3
Le dimanche soir, elle repartit. Jacques la raccompagna à la gare. Le train de 18h02. La nuit était déjà tombée. Le quai était éclairé par des néons jaunâtres qui donnaient mauvaise mine aux voyageurs. — Merci pour le poulet, Papa. Et pour la balade. — Fais attention à toi à Paris. Mange correctement. Ne saute pas de repas. — Oui, oui. T’inquiète pas.
Le train arriva. Le moment redouté. Celui où la porte se ferme et où le visage aimé disparaît derrière une vitre teintée. Au moment de monter, Jacques lui tendit un petit sac en papier qu’il cachait derrière son dos. — Tiens. C’est pour toi. Elle prit le sac, étonnée. — C’est quoi ? — Ouvre-le dans le train. Allez, monte, tu vas le rater.
Il l’embrassa, maladroitement, un baiser qui piquait un peu à cause de sa barbe de deux jours. Elle monta. La porte se ferma avec un sifflement pneumatique. Le train s’ébranla. Jacques resta sur le quai jusqu’à ce que les feux rouges arrière du TGV disparaissent dans la nuit. Il se sentit soudain très seul. Il remonta dans sa voiture, mit la radio pour ne pas entendre le silence, et rentra chez lui où Hélène l’attendait pour finir les restes du poulet.
Dans le train, Élise s’installa à sa place, côté fenêtre. Le wagon était calme, rempli de gens fatigués par leur week-end. Elle posa son ordinateur sur la tablette, prête à travailler, à rattraper le temps “perdu” à la campagne. Puis elle vit le petit sac en papier posé sur le siège voisin. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait un pot de confiture. Une étiquette collée dessus, écrite avec l’écriture anguleuse et tremblante de son père : Confiture de Mûres – Jardin – Été 2023. Et à côté du pot, une petite enveloppe blanche.
Élise sentit son cœur se serrer. Elle n’ouvrait jamais de lettres manuscrites. Tout passait par e-mail ou WhatsApp. Elle déchira l’enveloppe. À l’intérieur, une photo et un mot sur une feuille de cahier à grands carreaux. La photo était vieille, aux couleurs passées. C’était elle, vers 5 ans, dans le jardin, la bouche barbouillée de mûres sauvages, riant aux éclats dans les bras de son père qui avait alors des cheveux noirs et épais. Ils avaient l’air complices, invincibles.
Elle déplia le mot.
Ma chérie, Je sais que tu es très occupée et que Paris est un monde qui va vite. Je ne t’en veux pas. Je suis fier de toi. Mais n’oublie pas que les mûres ne poussent qu’une fois par an. Si on ne les cueille pas quand elles sont mûres, elles tombent et elles pourrissent. Les moments, c’est pareil. J’ai gardé ce pot pour toi depuis juillet. J’espérais le manger avec toi ce matin-là, sur des tartines. Ce n’est pas grave. Prends soin de toi. Et reviens quand tu veux. La maison t’attendra toujours. Mais ne laisse pas la maison attendre trop longtemps. Je t’aime. Papa.
Élise posa la lettre. Elle regarda son reflet dans la vitre noire du train. Elle vit ses cernes, son maquillage parfait, son air sérieux de femme importante. Et soudain, tout lui parut ridicule. Le dossier LVMH, les réunions, la course effrénée. Elle regarda le pot de confiture. C’était du temps. C’était des heures que son père avait passées sous le soleil de juillet, à cueillir les fruits un par un, à se griffer les bras dans les ronces, à faire cuire le sucre, à stériliser les pots. Tout ça pour elle. Juste pour qu’elle puisse goûter, un matin d’hiver à Paris, un peu de la douceur de son enfance.
Elle ferma son ordinateur. Brutalement. Elle prit le pot de confiture dans ses mains, comme un objet précieux, fragile. Elle sortit son téléphone. Elle ne composa pas le numéro de son assistante. Elle composa le numéro du fixe, là-bas, dans la maison aux volets verts.
Ça sonna trois fois. — Allô ? fit la voix de Jacques, un peu essoufflée (il venait sûrement de rentrer). Élise prit une grande inspiration pour empêcher sa voix de trembler. — Papa ? C’est moi. Je suis dans le train. — Tu as oublié quelque chose ? s’inquiéta-t-il immédiatement. — Non. J’ai ouvert le paquet. Il y eut un silence. Un silence plein de pudeur. — Ah. C’est juste de la confiture, tu sais. — Non, Papa. Ce n’est pas juste de la confiture. Merci. Elle marqua une pause, regardant les lumières de la banlieue parisienne qui commençaient à scintiller au loin. — Papa ? — Oui ma puce ? — Le week-end prochain… je n’ai rien de prévu. Je peux revenir ? Juste pour dormir ? Je prendrai le train tard vendredi. À l’autre bout du fil, elle entendit le sourire de son père. Elle l’entendit physiquement. — Bien sûr. On fera le pot-au-feu. Je garderai les poireaux. — Oui. Fais le pot-au-feu. — À vendredi, ma chérie.
Élise raccrocha. Elle garda la main sur le pot de mûres tout le reste du trajet. Le train filait vers Paris, vers le bruit et la fureur, mais pour la première fois depuis longtemps, elle ne se sentait pas vide. Elle emportait un peu de sucre, un peu de jardin, et la promesse de revenir avant que les mûres ne tombent pour de bon.
Partie 4 (Épilogue)
Les mois passèrent. Élise tint parole, la plupart du temps. Pas tous les week-ends, mais plus souvent. Elle apprit à laisser son téléphone dans son sac quand ils marchaient autour de l’étang. Elle apprit à regarder son père, vraiment, à voir les nouvelles rides, la démarche qui se faisait un peu plus lente.
Un jour, inévitablement, le téléphone sonna à une heure inhabituelle. Ce n’était pas un dimanche soir. C’était un mardi matin, à 5 heures. C’était sa mère. La voix brisée. Un accident vasculaire. Rapide. “Il n’a pas souffert”, avait dit le médecin. Jacques était parti comme il avait vécu : discrètement, sans déranger personne, pendant son sommeil.
Élise retourna dans la maison aux volets verts. Mais cette fois, il n’y avait personne sur le quai de la gare pour l’attendre. Elle dut prendre un taxi. La maison était silencieuse d’une manière nouvelle, définitive. Une maison sans le bruit de l’économe sur les carottes, sans les pas lourds dans le couloir.
Dans la cuisine, tout était en ordre. Hélène était assise, perdue, les yeux rouges. Élise ouvrit le placard. Il y avait des rangées de pots de confiture. Des dizaines. Étiquetés avec soin. Mûres 2022. Mûres 2023. Mûres 2024. Il avait continué à en faire, chaque été, même quand elle ne venait pas. Il stockait de l’amour dans des bocaux en verre, au cas où.
Élise prit un pot. Elle l’ouvrit. Le “plop” du couvercle résonna comme un coup de feu dans la cuisine vide. Elle plongea une cuillère dedans et la porta à sa bouche. Le goût sucré, acide, puissant, envahit son palais. C’était le goût de son enfance. C’était le goût du regret. Mais c’était aussi le goût de la mémoire. Tant qu’il y aurait de la confiture, il serait un peu là.
Elle s’assit en face de sa mère. Elle prit sa main. — On va manger, Maman. Il faut manger. — Je n’ai pas faim. — Je sais. Mais Papa aurait voulu qu’on mange.
Élise se leva. Elle mit son tablier, celui à carreaux, trop grand pour elle. Elle sortit une planche à découper. Elle prit des oignons. Et elle commença à éplucher. Le bruit sec du couteau sur la planche remplit le silence. Ce n’était pas parfait. Ses morceaux étaient irréguliers. Mais c’était un début. C’était la vie qui continuait, un geste après l’autre, dans la lumière pâle d’une cuisine de province où l’amour ne mourait jamais vraiment, il changeait juste de forme.