La table était mise, le vin était ouvert, mais entre le père et le fils, il n’y avait plus que le bruit des couverts.

Partie 1

Marcel s’est réveillé à cinq heures du matin, bien avant que le soleil ne touche les tuiles humides de son toit. C’était un dimanche, mais pour lui, ce n’était pas un jour de repos. C’était le jour.

Il est descendu dans la cuisine dans le noir, connaissant par cœur le chemin entre le buffet en chêne et la gazinière. Il a mis de l’eau à bouillir, mais il n’a pas bu son café tout de suite. Il a d’abord sorti la nappe. Pas celle de tous les jours, celle avec les petites taches de vin indélébiles mais qui était en coton épais, celle des grandes occasions, celle que sa femme, Hélène, repassait toujours avec un soin maniaque avant de mourir.

Aujourd’hui, Thomas venait.

Cela faisait quatre mois. Quatre mois de coups de téléphone brefs, le dimanche soir, où les phrases se ressemblaient toutes. « Ça va, papa ? » « Oui, et toi, le travail ? » « Ça va, c’est intense. Je t’embrasse. » Des conversations squelettiques, décharnées, qui laissaient Marcel avec le combiné à la main et un vide dans l’estomac.

Marcel a ouvert le frigo. Le rôti de veau était là, ficelé par le boucher du village qui lui avait dit : « Ah, le petit descend de Paris ? Il va se régaler. » Marcel avait souri fièrement. Il avait acheté les haricots verts extra-fins, ceux que Thomas aimait quand il avait dix ans. Il avait pris du fromage, du Comté 18 mois, et une tarte aux pommes à la boulangerie, parce qu’il ne savait plus faire la pâte aussi bien qu’Hélène.

Il a tout préparé avec une lenteur cérémonieuse. Éplucher les gousses d’ail, piquer la viande, choisir le vin — un Bordeaux qu’il gardait à la cave depuis 2015. Chaque geste était une phrase qu’il ne savait pas prononcer. En cuisine, Marcel n’avait pas besoin de mots. L’odeur du beurre qui mousse, c’était de la tendresse. Le four qui chauffe, c’était de l’accueil.

À 11h30, il était prêt. Rasé de près, une chemise propre qui sentait la lavande et le placard fermé, il a pris sa vieille Citroën pour aller à la gare.

La gare de la ville voisine est un endroit froid, fait de béton et de courants d’air, où les voix résonnent trop fort. Marcel est arrivé avec vingt minutes d’avance. Il s’est tenu debout près du panneau d’affichage, les mains croisées dans le dos, droit comme un piquet, surveillant l’arrivée du TGV en provenance de Paris-Montparnasse.

Il observait les autres gens qui attendaient. Des jeunes femmes avec des poussettes, des couples âgés qui se tenaient la main. Il se sentait un peu gauche, un peu démodé. Il répétait dans sa tête ce qu’il allait dire. Pas de reproches. Surtout pas de reproches sur son absence. Juste de la joie.

Le train est arrivé dans un sifflement métallique. La foule a déferlé. Des valises à roulettes, des écouteurs, des visages pressés. Et puis, il l’a vu.

Thomas.

Il avait l’air fatigué. Il portait un manteau gris trop léger pour la saison, et il avait ce teint pâle des gens qui vivent sous la lumière des néons. Il tenait son téléphone à la main, le pouce glissant frénétiquement sur l’écran.

Marcel a levé la main, un geste timide. « Thomas ! »

Son fils a levé les yeux, a esquissé un sourire rapide, presque un réflexe. Il a rangé son téléphone dans sa poche, mais sa main est restée dessus, comme une protection.

« Salut Papa. »

Ils se sont embrassés maladroitement. Une bise rapide, une tape dans le dos. L’odeur de Thomas était étrangère — un mélange de parfum coûteux et de tabac froid. Ce n’était plus l’odeur du petit garçon qui revenait du football. C’était l’odeur d’un homme pressé.

« Tu as fait bon voyage ? » a demandé Marcel en prenant le petit sac de voyage de son fils, même si Thomas aurait pu le porter. « Ouais, ça va. J’ai bossé dans le train. Le wifi sautait tout le temps, une galère. »

Dans la voiture, sur le chemin du retour, le silence s’est installé. Pas le silence confortable d’autrefois, quand ils écoutaient la radio en regardant défiler les champs de blé. C’était un silence épais, lourd, rempli de tout ce qu’ils ne se disaient pas. Marcel conduisait prudemment, jetant des coups d’œil furtifs à son fils qui regardait le paysage comme on regarde un film qu’on a déjà vu et qu’on n’aime plus trop.

« Tout va bien à la maison ? Le toit ne fuit plus ? » a demandé Thomas, sans vraiment tourner la tête. « Non, non. J’ai fait venir le couvreur le mois dernier. Ça m’a coûté un bras, mais bon… faut entretenir. » « C’est bien. »

Et le silence est retombé. Marcel voulait dire : Tu me manques. La maison est trop grande. Parfois, je mets la télévision dans le salon juste pour entendre des voix. Mais il a dit : « J’ai fait un rôti de veau. »

Thomas a soupiré discrètement, un tout petit son que seul un père peut entendre. « Super, Papa. C’est gentil. Mais je ne pourrai pas rester tard, tu sais. J’ai mon train de retour à 17h12. Demain, j’ai une réunion énorme à La Défense. »

Marcel a senti un petit coup de poignard dans la poitrine. Il était midi. Cinq heures. Il avait cinq heures. Il avait passé trois jours à préparer ces cinq heures, et déjà, il sentait le compte à rebours.

« Bien sûr, bien sûr. Le travail avant tout, » a dit Marcel, la voix un peu trop aiguë.

Ils sont arrivés devant la maison. La grille rouillée a grincé, un son familier qui a semblé agacer Thomas. Ils sont entrés dans la cuisine où flottait l’odeur délicieuse et réconfortante du rôti. Pour Marcel, c’était l’odeur du bonheur. Pour Thomas, c’était peut-être l’odeur de l’étouffement.

Ils se sont assis. Marcel a débouché le vin avec soin. Il a versé une goutte dans son verre, puis a rempli celui de son fils.

« À ta venue, fils. » « À la tienne, Papa. »

Thomas a bu une gorgée, a posé le verre, et a sorti son téléphone. Il l’a posé sur la nappe blanche, juste à côté de son assiette. L’écran s’allumait toutes les trente secondes avec des notifications silencieuses. À chaque fois que l’écran s’éclairait, les yeux de Thomas quittaient ceux de son père.

Marcel a commencé à couper la viande. Il voulait poser des questions. Es-tu heureux ? As-tu rencontré quelqu’un ? Est-ce que tu penses à ta mère parfois ? Au lieu de cela, il a demandé : « Et le train, c’était pas trop cher ? »

C’est là que Marcel a compris que le repas allait être long, et pourtant, bien trop court.

Partie 2

Le bruit des couverts contre la faïence ancienne rythmait le repas, comme un métronome cruel. Cling. Cling. C’était le seul bruit dans la cuisine, avec le bourdonnement du vieux frigo.

Thomas mangeait vite. Trop vite. Il avalait les haricots verts comme si c’était une tâche administrative à cocher sur une liste. Il ne goûtait pas le beurre, l’ail, le temps passé. Il mangeait pour se nourrir, pas pour communier.

« C’est bon ? » demanda Marcel, la gorge un peu serrée, espérant une étincelle, un souvenir partagé.

Thomas leva la tête, la bouche pleine, et acquiesça. « Très bon, Papa. Comme d’habitude. »

Comme d’habitude. Ces mots sonnaient creux. Il n’y avait plus d’habitude. Il n’y avait que l’exceptionnel qui tentait de se déguiser en ordinaire.

Soudain, le téléphone de Thomas vibra plus longuement sur la nappe. Il s’alluma. Un mail. Ou un message WhatsApp. Thomas jeta un œil, ses sourcils se froncèrent.

« Excuse-moi, faut que je réponde à ça. C’est mon N+1. »

Marcel posa sa fourchette. Il regarda son fils taper furieusement sur le petit clavier virtuel avec ses deux pouces. Il vit la tension dans la mâchoire de Thomas, cette ride du lion qui se creusait entre ses yeux, la même que celle d’Hélène quand elle s’inquiétait pour les factures.

Marcel se sentit soudain minuscule dans sa propre cuisine. Tout ce qu’il avait à offrir — un rôti, du vin, le calme de la campagne — semblait dérisoire face à ce monde invisible et urgent qui accaparait son fils. Il se sentait comme un vestige, une vieille horloge qu’on garde par sentimentalisme mais qui ne donne plus la bonne heure.

« Tu travailles trop, Thomas, » murmura-t-il.

Thomas ne releva pas la tête tout de suite. Il finit sa phrase, appuya sur envoyer, et reposa le téléphone. « On n’a pas le choix, Papa. À Paris, c’est comme ça. Si tu décroches pas, tu coules. C’est pas comme ici. Ici, le temps s’arrête. »

Il avait dit ça sans méchanceté, mais Marcel le reçut comme une gifle. Ici, le temps s’arrête. C’était vrai. Depuis qu’Hélène était partie, le temps s’était figé dans cette maison. Les napperons n’avaient pas bougé. Les photos sur le buffet étaient les mêmes. Marcel vivait dans un musée dédié à une vie de famille qui n’existait plus.

« Le temps passe vite ici aussi, tu sais, » répondit Marcel doucement. « Tes cheveux grisent sur les tempes. »

Thomas eut un rire nerveux et passa la main dans ses cheveux. « Merci du compliment. C’est le stress. »

Le plat principal terminé, Marcel se leva pour débarrasser. Thomas fit mine de se lever pour l’aider. « Laisse, laisse, » dit Marcel rapidement, presque autoritairement. « Tu es l’invité. »

L’invité. Le mot flotta dans l’air, terrible. Son fils était un invité.

Dans la cuisine, en coupant la tarte aux pommes, Marcel sentit ses yeux se mouiller. Il essuya rapidement une larme du revers de la main. Il ne fallait pas pleurer. C’était ridicule. Il avait son fils là, vivant, en bonne santé, qui avait réussi sa vie. De quoi se plaignait-il ? De ne pas être le centre de son monde ? C’était l’ordre des choses. Les enfants partent, les parents restent et attendent.

Il revint avec la tarte. « Tu te souviens ? Maman mettait toujours un peu de cannelle. J’ai essayé d’en mettre, mais je ne sais pas si j’ai eu la main trop lourde. »

Thomas prit une bouchée. Il mâcha lentement, et pour la première fois depuis son arrivée, son visage s’adoucit. Il posa sa fourchette, regarda par la fenêtre où la pluie commençait à tomber doucement sur le jardin.

« Elle est bonne, Papa. Vraiment. »

Il y eut un moment de grâce. Quelques secondes où le téléphone ne vibra pas, où Paris était loin, où ils étaient juste un père et un fils partageant un dessert un dimanche après-midi. Marcel savoura cet instant comme on savoure la dernière goutte d’un grand cru. Il voulait dire « Reviens plus souvent ». Il voulait dire « Je me sens seul à en mourir ».

Mais il dit : « J’ai taillé les rosiers hier. »

Thomas sourit, un sourire triste cette fois. « C’est bien, Papa. »

Puis il regarda sa montre. Il était 16h15. « Je vais devoir y aller, Papa. Le temps de retourner à la gare, avec la pluie… je ne veux pas rater le train. »

Marcel hocha la tête. La magie était rompue. Le réel reprenait ses droits. Le rituel du départ commençait.

Partie 3

Le trajet vers la gare fut encore plus silencieux qu’à l’aller. La pluie battait contre le pare-brise, les essuie-glaces chantaient leur rythme monotone. Marcel conduisait lentement, essayant inconsciemment d’étirer les kilomètres, de transformer les dix minutes de route en une heure.

Thomas regardait son téléphone, vérifiant l’horaire, le quai, ses mails. Il était déjà parti. Son corps était dans le siège passager de la Citroën, mais son esprit était déjà dans l’Open Space de La Défense, dans les tunnels du métro, dans sa vie d’adulte où Marcel n’avait qu’une place marginale.

Ils arrivèrent au dépose-minute. Le moteur tourna encore quelques secondes avant que Marcel ne le coupe. Il y avait cette gêne terrible des adieux. Ce moment où l’on doit résumer tout l’amour qu’on porte en quelques gestes maladroits.

Thomas détacha sa ceinture. « Bon, bah… merci pour le repas, Papa. C’était top. Vraiment. » « De rien, fils. De rien. Tu as bien pris ton chargeur ? Tu n’as rien oublié ? » « Non, c’est bon. J’ai tout. »

Ils sortirent sous la bruine. La gare était toujours aussi grise, aussi indifférente.

« Ne m’accompagne pas sur le quai, il fait froid, » dit Thomas. « Rentre te mettre au chaud. »

Marcel insista faiblement. « Si, si, je vais t’accompagner jusqu’au hall. »

Ils marchèrent côte à côte sans se toucher. Arrivés devant les portiques automatiques, la frontière infranchissable pour ceux qui n’ont pas de billet, ils s’arrêtèrent.

C’était le moment.

Thomas posa son sac à terre. Il regarda son père, vraiment, pour la première fois de la journée. Il vit les rides plus profondes autour des yeux de Marcel, le col de chemise un peu large pour son cou amaigri. Il vit la solitude inscrite dans la posture voûtée de cet homme qui avait été son héros, son géant.

Une émotion passa dans les yeux de Thomas. Il ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose d’important. Marcel retint son souffle. Dis-le. Dis quelque chose de vrai.

« Fais attention à toi, Papa, » dit Thomas. « Je t’appelle la semaine prochaine. »

Il s’avança et serra son père dans ses bras. L’étreinte fut brève, mais forte. Marcel ferma les yeux, inspirant l’odeur de son fils, essayant de l’imprimer dans sa mémoire pour les semaines de silence à venir. Il sentit la laine du manteau, la chaleur du corps.

« Allez, file, tu vas le rater, » dit Marcel en le repoussant doucement, la voix étranglée.

Thomas reprit son sac, passa le portique, et se retourna une dernière fois. Il fit un signe de la main, un sourire un peu forcé, et disparut dans l’escalator qui menait au quai.

Marcel resta là. Il attendit une minute, deux minutes, fixant le vide où son fils avait disparu. Il attendit jusqu’à ce qu’il ne voie plus que des inconnus pressés.

Puis, il fit demi-tour.

Le retour vers la maison fut le moment le plus dur. Rentrer dans une maison qui sent encore le rôti, voir les deux assiettes sales dans l’évier, le verre de vin à moitié plein de Thomas. La chaise de Thomas était encore légèrement reculée, comme s’il venait juste de se lever.

Marcel fit la vaisselle. Il lava l’assiette de son fils avec une douceur infinie. Il essuya la table. Il rangea la bouteille de vin entamée, se demandant quand il la finirait. Seul, le vin n’avait pas le même goût.

Il s’assit dans son fauteuil, face à la télévision éteinte.

La maison était redevenue silencieuse. Le tic-tac de l’horloge comtoise dans l’entrée semblait avoir repris ses droits, scandant les secondes d’une vie qui s’écoulait trop doucement.

Il prit son téléphone fixe, vérifia qu’il y avait bien la tonalité, au cas où. Puis il le reposa.

Dehors, la nuit tombait. Marcel imagina son fils dans le train, filant à 300 kilomètres à l’heure vers sa vie importante. Il espérait juste, une toute petite part de lui espérait, que Thomas regardait le paysage défiler en pensant, ne serait-ce qu’une seconde, à la saveur de la tarte aux pommes.

« À la prochaine, » murmura Marcel dans le vide du salon.

Il n’y avait personne pour répondre. Juste l’écho de sa propre voix, et l’amour immense, inusable et inutile, qui lui restait sur les bras.

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