La sage-femme a dit « poussez », mais mon corps se souvenait seulement de comment dire adieu.

Partie 1

Le périphérique parisien était bouché, comme tous les mardis matin. La pluie fine, celle qui ne mouille pas vraiment mais qui grise tout le paysage, collait aux vitres de notre vieille Peugeot. Benoît conduisait avec cette concentration excessive qu’il adopte quand il a peur. Ses mains serraient le volant si fort que ses jointures étaient blanches.

Je regardais le paysage défiler. Les barres d’immeubles de la banlieue, les cheminées fumantes, les panneaux publicitaires délavés. Tout semblait normal. Les gens allaient travailler, ils buvaient leur café, ils râlaient contre les embouteillages. Et nous, nous allions à l’hôpital pour essayer, encore une fois, de devenir une famille.

« Tu as pris le dossier bleu ? » a demandé Benoît sans me regarder. « Oui. Il est dans mon sac. » « Et les résultats de la dernière prise de sang ? » « Aussi. »

Silence. Toujours ce silence. Cela faisait trois ans que nous vivions dans une sorte d’apnée. Depuis “l’autre fois”. On ne prononçait jamais son prénom, Manon. C’était devenu “l’autre fois”, ou “l’accident”, ou simplement un espace vide dans nos conversations. À vingt semaines, on nous avait dit que ses reins ne fonctionnaient pas, que ses poumons étaient écrasés. Il avait fallu prendre une décision, la pire de toutes. Et puis, il avait fallu accoucher du silence.

Aujourd’hui, j’étais enceinte de neuf mois. Un petit garçon. Mais je n’avais rien acheté. Pas de body, pas de peinture dans la chambre d’amis qui servait de débarras. Benoît avait monté un lit la semaine dernière, en sueur, jurant contre les vis, mais il avait laissé le matelas sous son plastique. Comme si, en l’ouvrant, on défiait le sort. Comme si le bonheur était une erreur d’inattention qu’on allait nous faire payer.

Nous sommes arrivés sur le parking de l’hôpital. L’odeur du béton mouillé. Le bruit des portières qui claquent. En montant vers le service des admissions, j’ai croisé une femme dans le hall. Elle tenait un nouveau-né dans un siège auto, couvert d’une petite couverture en laine jaune. Elle avait l’air fatigué, ébouriffé, mais ses épaules étaient basses, détendues. J’ai ressenti une jalousie si vive, si brûlante, que j’ai dû m’arrêter pour reprendre mon souffle.

« Ça va ? » Benoît s’est arrêté, ma valise à la main. Il avait l’air perdu, comme un enfant trop grand dans son manteau beige. « J’ai peur, Ben. »

C’était la première fois que je le disais à voix haute depuis neuf mois. Il a posé la valise sur le carrelage linoléum. Il m’a regardée, et j’ai vu dans ses yeux le même miroir brisé que dans les miens. Il n’a pas dit “ça va aller”. Il n’a pas dit “cette fois c’est la bonne”. Il savait que ces mots ne valaient rien ici. Il a juste pris ma main, celle qui tremblait, et il l’a serrée.

« On monte, » a-t-il dit doucement. « On monte et on attend. »

L’ascenseur sentait le désinfectant et le parfum bon marché. Nous sommes arrivés au 4ème étage. Maternité. La sage-femme qui nous a accueillis s’appelait Françoise. Une cinquantaine d’années, des lunettes au bout du nez, et cette voix calme, presque monotone, de ceux qui ont tout vu. « Bonjour Hélène. C’est pour le déclenchement, c’est ça ? »

J’ai hoché la tête. « On va vous installer en chambre 402. Le médecin passera vous voir. »

La chambre 402 donnait sur une cour intérieure. Un arbre nu, quelques pigeons. C’était une chambre standard, avec ce lit trop haut et ce fauteuil pliant inconfortable pour le mari. J’ai posé mes affaires. J’ai mis ma chemise de nuit. Et je me suis assise au bord du lit. C’est là que le vrai temps a commencé. L’attente.

Benoît s’est assis sur le fauteuil. Il a sorti son téléphone, a fait défiler des mails sans les lire. « Tu veux un café ? » a-t-il demandé. « Non. »

Soudain, à travers la cloison fine, on a entendu un cri. Un cri de femme, grave, animal. Puis des bruits de pas précipités dans le couloir. Mon cœur s’est emballé. Ma main s’est posée instinctivement sur mon ventre. Il a bougé. Un coup de pied, fort, rassurant et terrifiant à la fois. Il était là. Vivant. Pour l’instant.

Mais dans ma tête, je revoyais la petite pièce sombre d’il y a trois ans. Le silence après la naissance. La petite couverture blanche. Le froid. Je me suis tournée vers Benoît. Il regardait par la fenêtre, le dos voûté. Je savais à quoi il pensait. Il pensait qu’il ne pourrait pas survivre à un deuxième enterrement.

Françoise est entrée avec un plateau de monitoring. « Allez, on va écouter le cœur, » a-t-elle dit avec un sourire professionnel.

Le gel froid sur le ventre. Le bruit statique de la machine. Shh-boum. Shh-boum. Shh-boum. Le bruit de la vie. Benoît s’est retourné. Il a fixé l’écran comme si c’était la seule lumière dans l’univers. Mais la machine ne disait pas l’avenir. Elle disait juste “maintenant”. Et le “après” restait un gouffre.

« Le col est encore long, » a annoncé Françoise après l’examen. « Ça va être long, Hélène. Peut-être demain matin. Il faut être patiente. »

Patiente. Comment expliquer que chaque seconde est une éternité quand on retient son souffle depuis trois ans ?

Partie 2

La nuit est tombée sur l’hôpital comme une chape de plomb. Les bruits du couloir se sont estompés, remplacés par le bourdonnement des néons et le claquement lointain des portes automatiques. Benoît s’était endormi sur le fauteuil dépliant, une position impossible, la tête renversée en arrière, la bouche légèrement entrouverte. Même dans son sommeil, il fronçait les sourcils.

Je ne dormais pas. La perfusion dans mon bras me gênait, le matelas était trop dur, mais c’était surtout mon esprit qui refusait de se mettre en veille. Le gel de déclenchement avait été posé à 14 heures. Depuis, je sentais des vagues. Pas encore des douleurs, juste des tensions. Mon ventre se durcissait comme une pierre, puis se relâchait. À chaque contraction, je voyais le visage de Manon. Je n’avais pas de photo d’elle. Juste une empreinte de pied sur un carton, rangée dans une boîte en fer au fond de mon armoire, sous les pulls d’hiver. Je me souvenais de la fraîcheur de sa peau. De la perfection de ses petits doigts qui ne bougeraient jamais.

Vers 3 heures du matin, la douleur a changé de nature. Ce n’était plus une vague, c’était une morsure. Ça partait des reins et ça irradiait jusqu’aux genoux. J’ai mordu mon oreiller pour ne pas réveiller Benoît. Je voulais le laisser tranquille encore un peu. Je voulais porter ça toute seule, comme j’avais porté le deuil. C’était ma punition, peut-être. La culpabilité irrationnelle de celle qui n’a pas su “bien fabriquer” le premier bébé.

« Hélène ? » Sa voix était pâteuse. Il s’est redressé d’un coup, les yeux écarquillés, paniqué. « Qu’est-ce qui se passe ? » « Ça commence, Ben. Ça fait mal. »

Il s’est levé, a trébuché sur son sac, est venu vers moi. Il a posé sa main sur mon front. Il était glacé. « J’appelle la sage-femme. »

Françoise n’était plus là. C’était une jeune femme maintenant, Mélanie. Efficace, rapide, mais moins maternelle. Elle a vérifié le col. « Quatre centimètres. On peut aller en salle de naissance. Vous voulez la péridurale ? » « Oui, » ai-je soufflé. « S’il vous plaît. »

Le transfert vers la salle de naissance a été flou. Le couloir défilait au plafond. Des lumières trop vives. Une fois installés, l’anesthésiste est arrivé. Un homme grand, qui sentait le tabac froid. La piqûre dans le dos, le froid qui envahit les jambes, et enfin, le soulagement. La douleur s’est tue. Mais avec le silence de la douleur, la peur est revenue, plus forte.

Nous étions seuls dans la salle. Juste le bip du moniteur. Benoît était assis sur le tabouret à roulettes, il me tenait la main. « Tu te rappelles, » a-t-il commencé, la voix tremblante, « quand on est allés voir la mer en Normandie, après… après tout ça ? » J’ai hoché la tête. C’était trois mois après Manon. Il avait plu tout le week-end. Nous étions restés dans la voiture face à la Manche grise, à manger des sandwichs triangle. « Tu m’as dit que tu ne voulais plus jamais essayer. Que c’était fini. » « Je sais, » ai-je répondu. « Et moi je t’ai dit qu’on attendrait. Que je t’attendrais. » Il a caressé mon pouce avec le sien. « Je suis content qu’on soit là, Hélène. Même si je suis terrorisé. Je suis content. »

J’ai pleuré. Pas de sanglots, juste des larmes chaudes qui coulaient le long de mes tempes, dans mes oreilles. C’était ça, notre couple. Une longue attente sous la pluie, espérant une éclaircie.

Soudain, le moniteur a changé de rythme. Le cœur du bébé a ralenti. Bip… Bip… Bip… Puis plus rien pendant quelques secondes. Benoît s’est levé d’un bond, renversant le tabouret. « C’est quoi ça ? Pourquoi ça s’arrête ? » « Je ne sais pas, Ben, appelle quelqu’un ! »

La porte s’est ouverte avant même qu’il ne crie. Mélanie est entrée, suivie d’une autre femme en blouse bleue. Elles ne souriaient plus. « Madame, le bébé fatigue, » a dit Mélanie en regardant l’écran. « Il faut qu’on l’aide à sortir maintenant. » « Mais je ne sens rien, je ne sens pas les contractions ! » « On va vous guider. Monsieur, mettez-vous derrière elle. Tout de suite. »

L’ambiance avait changé. Ce n’était plus calme. C’était une urgence maîtrisée, une tension électrique. J’ai vu la panique pure sur le visage de Benoît. Il était blanc comme un linge. Je savais ce qu’il pensait : Ça recommence. On va le perdre aussi.

Partie 3

« Poussez, Hélène ! Bloquez votre respiration et poussez vers le bas ! » Je poussais. Je mettais toute ma force, toute ma rage dans ce mouvement, mais je ne sentais rien à cause de l’anesthésie. Je voyais juste les visages tendus des sages-femmes. « Le rythme chute encore, » a murmuré l’une d’elles.

« Il faut sortir ce bébé, Hélène. Maintenant. Donnez tout, » a ordonné Mélanie. Sa voix était dure, impérative. Elle savait que je flanchais. Que je partais dans ma tête, là où c’est plus facile, là où on ne souffre pas. « Benoît, aidez-la ! Relevez sa tête ! »

Je sentais le bras de Benoît derrière ma nuque. Il tremblait tellement que ses vibrations se transmettaient à mon crâne. « Allez ma chérie, » chuchotait-il, la voix brisée. « Allez, il est là. Il arrive. Pour nous. Fais-le pour nous. »

J’ai fermé les yeux. J’ai pensé à la chambre vide à la maison. Au matelas sous plastique. À l’étiquette sur le berceau. J’ai pensé à Manon. Je lui ai demandé pardon. Pardon de vouloir un autre. Pardon d’aimer celui-ci. Et j’ai poussé. Un cri est sorti de ma gorge, un son rauque que je ne connaissais pas.

« C’est bien ! Encore ! La tête est là ! »

La pression a disparu d’un coup. Un liquide chaud. Et puis… Le silence. Ce silence absolu, total, qui dure une seconde mais qui pèse une tonne. Le temps s’est suspendu. Benoît a arrêté de respirer. Je le sentais figé contre moi. Les sages-femmes s’activaient entre mes jambes. Je ne voyais rien.

S’il vous plaît. Pas encore. Pas le silence.

Et puis, un gargarisme. Un petit bruit mouillé. Et enfin, le cri. Un cri puissant, colérique, indigné. Le plus beau son du monde. « Il est là ! » a crié Benoît, et il a éclaté en sanglots. Il s’est effondré, le front contre mon épaule, pleurant comme un enfant, relâchant trois ans de terreur en une seconde.

On a posé le bébé sur moi. Il était chaud, gluant, lourd. Il avait des cheveux noirs collés sur le crâne. Il hurlait, rouge de vie. J’ai posé ma main sur son dos. J’ai senti sa colonne vertébrale, solide. Ses côtes qui se soulevaient. « C’est un garçon, » a dit Mélanie, la voix adoucie. « Il va très bien. Il avait juste le cordon autour de l’épaule, ça le gênait. Mais il est parfait. »

Benoît a levé la tête. Il avait les yeux rouges, le nez qui coulait, il était magnifique. Il a tendu un doigt, et le bébé l’a agrippé. « Thomas, » a-t-il murmuré. « Bonjour Thomas. »

C’était le prénom que nous avions choisi en secret, sans jamais l’écrire sur un papier. Je regardais mon fils. Il ne remplaçait personne. Il était lui. Il était la suite. La peur ne s’était pas envolée, elle était toujours là, tapie quelque part, parce qu’on ne guérit jamais vraiment de la perte. Mais pour la première fois, la joie prenait plus de place que la peur.

Partie 4

Deux heures plus tard, nous étions de retour dans la chambre 402. Le jour se levait sur la cour intérieure. Une lumière grise, typiquement parisienne, entrait par la fenêtre sans rideaux. Thomas dormait dans son berceau en plexiglas, emmailloté comme un petit paquet précieux.

Une aide-soignante est entrée avec le petit-déjeuner. L’odeur du café au lait dans les bols en plastique, le pain un peu sec, le beurre en barquette individuelle, la confiture de fraise. Pour moi, c’était le meilleur repas de ma vie.

Benoît était assis au bord du lit. Il tenait sa tasse de café à deux mains, regardant le berceau. Il ne pouvait pas détacher ses yeux de lui. « On va devoir monter le matelas en rentrant, » a-t-il dit doucement, un demi-sourire aux lèvres. « Oui. Et enlever les plastiques. » « Et acheter des couches. On n’a pas de couches, Hélène. On est des parents indignes, on n’a même pas de couches. »

Il a ri, un petit rire nerveux et fatigué. J’ai trempé ma tartine dans le café. J’ai regardé mon mari, ce compagnon de silence, cet homme qui avait porté ma douleur autant que la sienne. « On ira ensemble, » ai-je dit.

Dehors, la ville se réveillait. Les bus, le métro, les gens pressés. Ici, dans cette chambre qui sentait l’antiseptique et le lait chaud, le temps avait repris son cours. Nous n’étions plus les parents d’un fantôme. Nous étions les parents de Thomas. Et pour l’instant, dans la douceur de ce matin gris, cela suffisait amplement.

Related Posts

Our Privacy policy

https://topnewsaz.com - © 2026 News