Partie 1
Il est seize heures et la nuit tombe déjà sur Paris. C’est une de ces journées d’hiver où le ciel semble peser directement sur les toits en zinc, une grisaille humide qui s’infiltre sous les manteaux et dans les jointures des fenêtres.
Dans la cuisine, Hélène a allumé la petite radio posée sur le frigo. France Inter grésille doucement, couvrant à peine le bruit du vent qui s’engouffre dans la cour intérieure de l’immeuble. Elle baisse le volume. Elle a besoin de calme, mais pas trop. Le silence total, c’est pour les autres jours. Aujourd’hui, c’est différent.
Sur le plan de travail, les épluchures de carottes forment un petit tas orange vif. L’odeur du beurre qui fond dans la cocotte en fonte commence à envahir la pièce, une odeur rassurante, ancienne. C’est l’odeur de l’enfance de Thomas. Hélène sait que c’est un cliché, la mère qui cuisine le plat préféré de son fils adulte, mais c’est le seul langage qui lui reste. Quand les mots deviennent maladroits, quand on ne sait plus quoi dire après “Ça va le travail ?” et “Il fait froid là-bas ?”, il reste la blanquette. Il reste la nourriture. C’est une façon de dire “Je t’aime” sans forcer la voix, sans risquer de voir ce léger agacement passer dans ses yeux.
Elle essuie ses mains sur son tablier et jette un coup d’œil à la pendule du couloir. Le tic-tac est régulier, implacable. Son avion devait atterrir à Roissy à 14h30. Avec les bagages, le RER B qui fonctionne mal une fois sur deux, et ce vent terrible qui doit ralentir les taxis… Il devrait être là. Ou du moins, il devrait avoir appelé.
Hélène s’approche de la fenêtre du salon. Au quatrième étage, la vue plonge sur le trottoir luisant de pluie. Les passants sont des silhouettes pressées, courbées sous des parapluies retournés par les rafales. Elle guette les phares des voitures. Chaque fois qu’un taxi ralentit, son cœur fait un bond absurde, un spasme d’espoir suivi d’une déception immédiate quand le véhicule redémarre.
Elle retourne dans la cuisine, soulève le couvercle de la cocotte. La vapeur lui chauffe le visage. C’est prêt. Ça mijote trop. La viande va se défaire. Thomas déteste quand la viande est trop filandreuse. Enfin, il détestait ça quand il avait douze ans. Aime-t-il encore ça à quarante-deux ans ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.
Elle regarde son téléphone portable posé sur la toile cirée. Un vieux modèle, l’écran un peu rayé. Il est noir. Muet. Elle le prend, appuie sur le bouton central pour vérifier qu’il est bien allumé. Oui, il y a du réseau. Pas de message. Pas d’appel en absence.
“C’est la tempête,” murmure-t-elle pour elle-même. “Les réseaux doivent être saturés.” C’est un mensonge rassurant. Elle sait que les réseaux ne saturent plus pour un peu de vent. Elle sait que s’il n’appelle pas, c’est parce qu’il court, parce qu’il gère ses valises, parce qu’il pense “J’appellerai quand je serai dans le taxi”. Il ne pense pas qu’elle est là, debout dans sa cuisine depuis six heures du matin, à attendre ce moment précis. Il ne pense pas que pour elle, ce n’est pas juste une arrivée, c’est l’événement de l’année.
Elle s’assoit sur une chaise, face à la table déjà mise. La nappe blanche des grands jours, celle avec les petites broderies qu’elle repasse avec tant de soin. Les deux assiettes en porcelaine. Les verres à pied. Tout est parfait. Tout est figé.
Elle se souvient de son départ, il y a quinze ans. Le Canada. C’était “une opportunité incroyable”, avait-il dit. Elle avait souri, elle l’avait encouragé. “Vas-y mon chéri, c’est formidable.” Elle n’avait pas dit que le monde venait de s’effondrer. Que l’appartement deviendrait un mausolée. Au début, il appelait tous les dimanches. Puis tous les quinze jours. Maintenant, c’est un message sur WhatsApp de temps en temps, une photo floue de ses enfants qu’elle ne voit grandir qu’à travers un écran de cinq pouces.
Une bourrasque plus violente fait trembler la vitre du salon. Hélène sursaute. Et si l’avion n’avait pas atterri ? Et si c’était plus grave qu’un retard ? L’angoisse, cette vieille amie des mères solitaires, s’installe dans sa gorge, serrée et froide. Elle se lève, va chercher le vieil iPad que Thomas lui a offert il y a trois Noëls pour “qu’ils restent connectés”. Elle tape maladroitement le numéro de vol sur Google, ses doigts tremblant légèrement.
“Vol AC870 – Retardé.” Juste ça. Retardé. Pas d’heure estimée. Pas d’explication. Elle repose la tablette. Le silence de l’appartement semble s’épaissir. Il n’y a que le bruit de la pluie et l’odeur de la sauce qui commence à attacher au fond de la cocotte. Elle baisse le feu au minimum. Et elle attend.
Elle repense à la dernière fois qu’ils se sont vus, il y a deux ans. Il était venu pour l’enterrement d’une tante. Il avait passé tout le repas à répondre à des mails sur son téléphone, l’air absent, stressé. Elle n’avait rien osé dire. Elle avait peur de le froisser, peur qu’il ne revienne plus du tout. Alors elle avait regardé le dessus de son crâne qui commençait à se dégarnir, et elle avait eu envie de passer sa main dans ses cheveux, comme quand il était petit. Mais elle ne l’avait pas fait. On ne touche plus les hommes de quarante ans comme ça.
Le téléphone sonne soudainement. Un bruit strident dans le calme ouaté. Hélène se précipite, manque de faire tomber la chaise. “Thomas ?” “Maman ?” La voix est lointaine, hachée, couverte par un brouhaha métallique. “Je suis encore à l’aéroport. C’est le chaos ici. Les bagages ne sortent pas. Il y a un problème avec le tapis roulant, je ne sais pas quoi… C’est l’enfer.”
Il ne demande pas comment elle va. Il ne s’excuse pas vraiment. Il constate. Il est agacé. “Ne t’inquiète pas, chéri,” dit-elle, sa voix se faisant douce, apaisante, comme s’il avait six ans et qu’il avait écorché son genou. “Prends ton temps. Tout est prêt.” “Je vais être en retard pour le dîner. Ne m’attends pas pour manger.” La phrase tombe comme un couperet. Ne m’attends pas. Elle regarde la table dressée, les deux verres qui brillent, la blanquette qui attend. “Mais non, voyons, je t’attends. Ce n’est pas grave. Prends un taxi quand tu peux.” “Ok. Bon, je te laisse, je dois aller au guichet réclamation. Bisous.”
Ça raccroche. Hélène garde le téléphone contre son oreille quelques secondes de plus, écoutant le vide. “Bisous.” Un mot automatique. Elle repose le combiné. Elle se rassied. Il est 18h30. Il ne sera pas là avant 20h30, si tout va bien. La viande sera trop cuite. Les pommes de terre seront en purée. Mais ce n’est pas grave. Il vient. Elle lisse la nappe invisible du plat de la main. Dehors, la pluie redouble d’intensité. Dans l’appartement, l’attente reprend, mais elle a changé de goût. Elle est teintée d’une légère amertume, celle de savoir qu’elle est la seule à attendre, la seule pour qui ce dîner est sacré.

Partie 2
Les heures qui suivent s’écoulent comme une matière visqueuse. Hélène n’ose pas allumer la télévision, de peur de ne pas entendre la clé tourner dans la serrure, ou la sonnerie de l’interphone. Alors elle reste là, à faire des petits cercles dans la cuisine, à essuyer des taches imaginaires sur le plan de travail.
Elle entre dans la chambre d’amis. En réalité, c’est toujours “sa” chambre. La chambre de Thomas. Elle n’a presque rien changé depuis son départ. Les posters de groupes de rock des années 90 sont toujours là, un peu jaunis aux coins. L’étagère avec ses livres de poche, ses bandes dessinées. Elle a fait le lit ce matin avec les draps en flanelle, ceux qu’il aimait parce qu’ils étaient chauds tout de suite. Elle a posé une serviette propre pliée en trois sur le pied du lit.
Cette pièce est un musée. Un sanctuaire dédié à un garçon qui n’existe plus. Parfois, Hélène vient s’asseoir ici quand le manque est trop fort. Elle respire l’odeur des vieux livres. Elle se demande quand exactement ils ont cessé de se comprendre. Est-ce que c’était à l’adolescence ? Est-ce que c’était quand il a rencontré sa femme, cette Canadienne si dynamique, si différente d’elle, avec qui Hélène n’arrive à échanger que des banalités sur la météo en anglais ?
20h15. L’interphone grésille enfin. Le cœur d’Hélène s’emballe, douloureux dans sa poitrine. Elle appuie sur le bouton “Porte”. Elle ouvre la porte de l’appartement et reste sur le palier, écoutant l’ascenseur monter. Ce vieux bruit de machinerie, les câbles qui tirent, l’arrêt au quatrième. La grille s’ouvre.
Il est là. Il a l’air plus vieux que sur les photos WhatsApp. Il a des cernes profonds sous les yeux, le teint gris de ceux qui ont traversé trop de fuseaux horaires. Son manteau est trempé aux épaules. Il tire une valise énorme à roulettes. “Salut Maman.” Il se penche, l’embrasse sur les deux joues. Sa barbe pique. Il sent le froid, le tabac froid (il fume encore ? elle croyait qu’il avait arrêté) et l’odeur aseptisée des aéroports. “Entre vite, tu es trempé,” dit-elle, sa voix tremblant un peu.
Il entre dans l’entrée étroite. La valise prend toute la place. Il soupire longuement en enlevant son manteau. “Quelle galère… Le périph était bloqué, un accident à la porte de la Chapelle. J’ai cru que je n’arriverais jamais.” Il ne la regarde pas vraiment. Il regarde l’appartement, comme s’il cherchait ses marques, ou peut-être comme s’il jugeait la taille réduite de l’endroit après ses grands espaces canadiens. “Tu as faim ?” demande-t-elle. “Je suis épuisé, surtout. Mais oui, ça sent bon.”
Ils passent à table. Hélène sert la blanquette. Elle met beaucoup de sauce, comme il aimait. Le silence s’installe. Ce n’est pas le silence confortable de jadis. C’est un silence dense, encombré de tout ce qu’ils ne se disent pas. Thomas mange vite, les yeux parfois rivés sur son téléphone posé à côté de son assiette. “C’est bon ?” ose-t-elle demander. “Hmm. Très bon. Merci Maman.” Il boit une gorgée de vin. “Et les enfants ? Ils vont bien ?” “Ouais, ça va. Léo a commencé le hockey. Sophie est en pleine crise d’ado, tu sais ce que c’est.” Il rit brièvement, sans joie. “Et Julie ?” “Elle a beaucoup de travail. Elle t’embrasse.”
Hélène sait que c’est faux. Julie ne l’a probablement pas embrassée. Julie a dû dire “N’oublie pas d’appeler quand tu arrives” et c’est tout. Mais elle accepte le mensonge. C’est un mensonge social, nécessaire.
“Tu restes combien de temps exactement ?” demande Hélène, même si elle connaît la réponse par cœur. “Je repars mardi matin très tôt. J’ai une réunion importante mercredi à Montréal, je ne peux pas la rater.” Mardi matin. Cela fait moins de 36 heures. Il a traversé l’Atlantique pour 36 heures, dont la moitié passée à dormir ou dans les transports. Elle sent une boule se former dans sa gorge. Elle voudrait lui dire : “Reste. Arrête de courir. Regarde-moi. Je suis vieille, Thomas. Je ne serai pas là éternellement.” Mais elle dit : “Ah, d’accord. Je te ferai du café fort.”
Thomas repousse son assiette. “Je suis désolé Maman, je suis vraiment claqué. Le décalage horaire me tue.” Il se frotte les yeux. Il a l’air si vulnérable soudainement. Sous les traits de l’homme d’affaires pressé, elle revoit fugacement le petit garçon qui s’endormait sur le canapé le dimanche soir. “Va te coucher, mon chéri. Laisse, je débarrasse.” “Tu es sûre ? Je peux t’aider…” Il esquisse le geste de se lever, mais sans conviction. “Non, non, laisse. Va te reposer.”
Il se lève, l’embrasse sur le front. Un baiser distrait. “Bonne nuit Maman. Merci pour le repas.” “Bonne nuit, Thomas.”
Il disparaît dans le couloir. Elle entend la porte de sa chambre se fermer. Puis, le bruit de la douche. Hélène reste seule dans la cuisine. Devant elle, l’assiette de Thomas est vide, sauf quelques morceaux de carottes qu’il a triés sur le bord, comme quand il était petit. Ce détail, ce tout petit détail des carottes triées, lui transperce le cœur. C’est lui. C’est bien lui. Il est là, derrière ce mur. Et pourtant, elle ne s’est jamais sentie aussi seule.
Partie 3
Le lendemain matin, Hélène se lève à sept heures. Elle marche sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller, bien que le parquet grince inévitablement dans le couloir. Elle prépare le petit-déjeuner : baguette fraîche qu’elle est allée chercher à la boulangerie du coin sous une pluie fine, beurre demi-sel, confiture d’abricots maison. L’odeur du café filtre remplit l’appartement.
Elle s’assoit dans le salon et attend. Huit heures. Neuf heures. Dix heures. Elle n’ose pas faire de bruit. Elle ne met pas la radio. Elle feuillette un magazine sans lire les articles. Vers dix heures et demie, Thomas émerge. Il porte un vieux t-shirt et un pantalon de jogging. Il a les cheveux en bataille. “Salut,” grogne-t-il, la voix pâteuse. “Bien dormi ?” “Bof. Je me suis réveillé à 4h du mat, impossible de me rendormir. J’ai fini par sombrer vers 8h.”
Il s’assoit à la table de la cuisine, prend son téléphone avant même de prendre une tasse. Il scrolle. Son pouce glisse sur l’écran avec une rapidité frénétique. Hélène s’assoit en face de lui. Elle le regarde boire son café. “J’ai pensé…” commence-t-elle timidement. “Si tu veux, cet après-midi, on pourrait aller faire un tour au cimetière ? Voir Papa ? Ça fait longtemps…” Thomas s’arrête, la tasse à mi-chemin des lèvres. Il y a un moment de flottement. Une gêne. “Maman… Je ne sais pas si j’aurai le temps. J’ai deux conférences téléphoniques prévues cet aprèm. Avec le décalage, c’est le matin pour eux, donc je dois être dispo.”
Hélène baisse les yeux sur ses mains croisées sur la table. Ses mains tachées de vieillesse, aux veines saillantes. “Ah. D’accord. Je comprends. Le travail c’est important.” “Ce n’est pas que je ne veux pas,” ajoute-t-il, sentant peut-être la lourdeur de sa déception. “C’est juste que… c’est compliqué. Je ne suis pas vraiment en vacances, tu sais.”
Pas vraiment en vacances. Il est là, mais il n’est pas là. Hélène se lève brusquement pour cacher l’humidité qui lui monte aux yeux. Elle va vers l’évier, tourne le robinet. L’eau coule fort. “Non, bien sûr. Je comprends.”
L’après-midi se passe dans un étrange ballet silencieux. Thomas est installé dans le salon, son ordinateur portable ouvert sur la table basse, des écouteurs dans les oreilles. Il parle en anglais, d’une voix professionnelle, ferme, une voix qu’Hélène ne connaît pas. Elle, elle reste dans sa chambre ou dans la cuisine, essayant de se faire toute petite, invisible. Elle est devenue un fantôme dans son propre appartement pour ne pas déranger le travail de son fils.
Vers 17h, il enlève ses écouteurs, s’étire. “Bon, c’est fini pour aujourd’hui.” Hélène apparaît dans l’encadrement de la porte, un sourire incertain aux lèvres. “Tu veux un thé ?” “Volontiers.”
Ils s’assoient de nouveau face à face. La lumière baisse dehors. C’est l’heure bleue, l’heure mélancolique. “Tu as l’air fatiguée, Maman,” dit-il soudain, en la regardant vraiment pour la première fois. La remarque la prend au dépourvu. “Oh, tu sais… C’est l’âge. Et puis ce temps, ça n’aide pas les rhumatismes.” Il hoche la tête. Il semble chercher quelque chose à dire, quelque chose de vrai. “Tu ne te sens pas trop seule ici ? L’appart est grand…” C’est une question piège. Si elle dit oui, elle aura l’air de se plaindre, de quémander. Si elle dit non, c’est un mensonge. “On s’habitue,” dit-elle doucement. “J’ai mes habitudes. Le marché le mardi, le club de lecture le jeudi. Et puis j’ai les voisines.”
Il regarde autour de lui, les murs couverts de cadres photos. Des photos de lui, surtout. Lui bébé, lui diplômé, lui marié. C’est un autel. “Tu devrais peut-être déménager. Prendre quelque chose de plus petit, plus près des commerces. On pourrait t’aider avec Julie.” Déménager. Quitter les murs qui ont vu son mari vivre et mourir. Quitter la chambre de Thomas. Effacer les traces. “Non,” dit-elle, un peu trop vite. “Je suis bien ici. C’est chez moi.”
Un silence tombe. Lourd. “Je m’inquiète pour toi, Maman,” lâche-t-il enfin. Sa voix est basse. Hélène lève la tête. Elle voit dans ses yeux une lueur de culpabilité. C’est ça qui le ronge. La culpabilité du fils parti, du fils qui a réussi loin, et qui sait qu’il a laissé sa mère derrière. “Ne t’inquiète pas,” dit-elle fermement. Elle pose sa main sur la sienne. Sa peau est chaude. “Je vais bien, Thomas. Je suis fière de toi. C’est tout ce qui compte. Que tu sois heureux là-bas.”
Il retourne sa main et serre les doigts de sa mère. C’est un contact maladroit, fugace. “Je ne suis pas toujours heureux,” avoue-t-il dans un murmure. “C’est dur parfois. La pression, le froid, le fait d’être un étranger tout le temps…” C’est la première chose vraie qu’il dit depuis son arrivée. Hélène retient son souffle. Elle voudrait lui dire : “Reviens. Rentre à la maison.” Mais elle sait qu’on ne rembobine pas la vie. “Je sais,” dit-elle simplement. “C’est la vie que tu as choisie. Et tu es fort.”
Il retire sa main, se racle la gorge, comme s’il avait trop dévoilé. “Bon. Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? Je t’invite ? On commande des pizzas ?” Le moment est passé. La porte s’est refermée. “Des pizzas,” sourit-elle. “Pourquoi pas. Ça changera de la blanquette.”
Partie 4
Mardi matin, 6h00. Le taxi attend en bas. La pluie a cessé, mais le trottoir est encore noir et brillant. Thomas boucle sa valise dans l’entrée. Il remet son grand manteau, son écharpe. Il redevient l’homme du dehors, l’homme de l’aéroport.
“Bon, bah… voilà,” dit-il. “Voilà,” répond Hélène. Elle est en robe de chambre, les bras croisés pour se donner une contenance, pour ne pas trembler. “Merci pour tout, Maman. C’était bon de te voir.” “Fais attention à toi. Appelle-moi quand tu arrives.” “Oui, promis.”
Il ouvre la porte. Il hésite une seconde, puis la serre dans ses bras. Une étreinte rapide, forte, mais brève. “Allez, je file. Je vais rater mon vol.” “Au revoir, mon chéri.”
Il descend l’escalier à pied, la valise cognant contre les marches. Boum, boum, boum. Le son de l’absence qui revient. Hélène reste sur le pas de la porte jusqu’à ce qu’elle entende la porte du hall claquer en bas. Elle court à la fenêtre du salon, écarte le rideau. Elle le voit sortir, charger sa valise dans le coffre du taxi. Il ne lève pas la tête vers la fenêtre. Il monte à l’arrière. La voiture démarre et disparaît au coin de la rue.
Hélène reste là une minute, le front collé contre la vitre froide. Puis elle se retourne vers l’appartement vide. Sur la table du salon, il reste sa tasse de café vide. Dans la salle de bain, la serviette humide est en boule par terre. Dans sa chambre, le lit est défait, gardant encore l’empreinte de son corps.
Elle ne pleure pas. Pas tout de suite. Elle va dans la cuisine. Elle prend l’assiette de la veille, celle avec les carottes triées, qu’elle n’avait pas eu le cœur de jeter. Elle la vide dans la poubelle. Elle fait couler l’eau chaude, ajoute du liquide vaisselle. Elle frotte l’assiette. Lentement. Méticuleusement. Le bruit de l’eau couvre le silence. Thomas est reparti. La vie reprend, calme, lente, solitaire. Elle essuie l’assiette et la range dans le placard, à côté de l’autre. “À l’année prochaine,” murmure-t-elle à la pile de vaisselle.
Elle se prépare un café, le sien, très noir, sans sucre. Elle s’assoit face à la fenêtre. Le jour se lève doucement sur Paris, un jour pâle, timide. Elle sort son téléphone, ouvre WhatsApp, et regarde la dernière photo de Thomas, celle où il sourit dans la neige. Elle pose son pouce sur son visage sur l’écran, une caresse numérique. C’est suffisant. Pour l’instant, c’est suffisant. Elle est mère. Son rôle n’est plus de le tenir par la main, mais d’être le port, le phare immobile quelque part dans le 15ème arrondissement, qui attend, inlassablement, qu’un bateau passe au loin.