Je pensais que c’était juste une question d’argent, jusqu’à ce que je m’assoie à leur table et que je comprenne que je ne savais même pas tenir ma fourchette comme eux.

Partie 1

Le silence. C’est la première chose qui m’a frappé.

Chez nous, le silence n’existe pas vraiment. Même la nuit, il y a le bruit du frigo qui ronronne, les voisins du dessus qui marchent, le son lointain d’une sirène de police ou d’un scooter sur l’avenue. Le silence, chez moi, c’est juste une pause entre deux bruits.

Mais ici, quand le portail en fer forgé s’est refermé derrière nous, le silence était… épais. Solide. Une sorte de calme luxueux qui vous enveloppe. On entendait le gravier crisser sous nos baskets – des baskets qui, soudainement, me semblaient sales, trop usées, trop “quartier”.

J’ai regardé Madame Vallet, ma directrice. Elle avait mis son tailleur des grandes occasions, celui qu’elle met pour les conseils de discipline ou les inspections académiques. Elle souriait, mais je voyais bien qu’elle était nerveuse. Elle serrait son sac à main un peu trop fort.

Nous étions trois. Yasmine, qui avait passé la matinée à lisser ses cheveux pour avoir l’air “propre”. Mehdi, qui faisait des blagues pour cacher qu’il était terrifié. Et moi. Lucas.

On venait de notre lycée de banlieue. Un bâtiment gris des années 70, où les fenêtres ne ferment pas toujours bien et où on apprend à ne pas traîner dans les couloirs. Et on débarquait là. L’Institution Saint-Louis. Un internat privé, quelque part dans la campagne, avec des bâtiments en pierre de taille, de la vigne vierge sur les murs et des terrains de tennis qui semblaient n’avoir jamais vu une seule mauvaise herbe.

— Redressez-vous, a chuchoté Madame Vallet. On ne baisse pas la tête.

Un homme est venu à notre rencontre. Monsieur Delacroix. Le directeur de l’internat. Il ne marchait pas, il glissait. Il avait cette assurance tranquille des gens qui n’ont jamais eu peur de manquer de rien à la fin du mois.

— Bienvenue, a-t-il dit.

Sa voix portait sans qu’il ait besoin de crier. Chez nous, les profs crient tout le temps pour couvrir le brouhaha. Ici, tout le monde chuchotait, et pourtant, on entendait tout.

On nous a conduits dans nos chambres. C’est là que j’ai compris que ce n’était pas juste une école. C’était un autre monde. Je partageais ma chambre avec un garçon nommé Arthur. Arthur avait des photos de sa famille sur son bureau : ils étaient sur un bateau, tous bronzés, tous souriants, tous avec des dents parfaites. Il avait une pile de livres sur sa table de nuit, pas parce qu’on l’y obligeait, mais parce qu’il aimait lire.

Il m’a regardé défaire mon sac de sport. J’ai sorti mes t-shirts pliés en boule. — Tu veux que je te montre où est l’armoire ? m’a-t-il demandé poliment.

Il n’était pas méchant. C’est ça le pire. Je m’attendais à ce qu’ils soient snobs, méprisants. Mais Arthur était gentil. D’une gentillesse qui faisait mal, parce qu’elle soulignait à quel point j’étais un étranger. Il m’a expliqué les règles : — Pas de téléphone après 21h30. Extinction des feux à 22h. Et le matin, on doit faire son lit au carré.

Faire son lit au carré. Chez moi, je tire juste la couette pour cacher le drap froissé.

Le soir, on a dû mettre l’uniforme pour le dîner. Une veste bleu marine, une cravate, une chemise blanche. Je me suis regardé dans le miroir de la petite salle de bain commune. Je ne me reconnaissais pas. J’avais l’air déguisé. J’avais l’air d’un imposteur qui essaie de jouer un rôle dans un film qui n’est pas le sien.

Je suis descendu au réfectoire. Ce n’était pas une cantine avec des plateaux en plastique mouillés et une odeur de graillon. C’était une salle avec des boiseries, des longues tables, de vrais verres, de vrais pichets d’eau.

Je me suis assis à côté d’Arthur et de ses amis. Ils parlaient de leurs vacances. — Cet été, on hésite entre le Cap Ferret et la maison en Normandie, disait une fille nommée Clémence. Mon père dit que le Cap, c’est devenu trop bondé.

Puis, Clémence s’est tournée vers moi avec un grand sourire innocent. — Et toi Lucas ? Tu pars où cet été ?

Le silence est revenu. Ce silence lourd. J’ai senti mes joues chauffer. J’ai pensé à mon été : la chaleur étouffante de l’appartement, la télé qui tourne toute la journée, les tours en bas de l’immeuble pour tuer le temps, et peut-être, si on a de la chance, deux jours chez ma tante à Dunkerque.

J’ai serré ma fourchette. Je ne savais même pas si c’était la bonne fourchette pour l’entrée.

— Je reste chez moi, j’ai dit.

Clémence a hoché la tête, poliment. — Ah, c’est chouette aussi, de profiter de sa ville quand elle est vide.

Elle ne comprenait pas. Elle ne pouvait pas comprendre que ma ville n’est jamais vide, qu’elle est toujours pleine de bruit, de béton et d’attente. Elle pensait que “rester chez soi” était un choix, une sorte de “staycation” à la mode.

J’ai regardé mon assiette. Il y avait des haricots verts fins, pas ceux en conserve. Et soudain, j’ai eu envie de pleurer. Pas de tristesse, mais de rage. Une rage froide. Pourquoi eux ? Pourquoi c’est si facile pour eux ?

C’était le premier soir. Et je sentais déjà que quelque chose en moi était en train de se briser. La vitre qui me séparait de la réalité venait de voler en éclats. Je venais de comprendre que le monde ne jouait pas selon les mêmes règles pour tout le monde.

Et le plus dur restait à venir.

Partie 2

Les jours suivants ont été une lente torture, une leçon d’humilité à chaque heure.

Le matin, un surveillant passait nous réveiller. Pas de cris, juste un “Bonjour messieurs, il est 7h15”. Arthur sautait du lit, allait sous la douche, revenait frais et dispo. Moi, j’avais l’habitude de traîner, de me rendormir cinq minutes, de courir après le bus. Ici, tout était réglé comme du papier à musique. Le petit-déjeuner était un buffet. Des fruits frais, des céréales que je ne connaissais même pas, du pain qui sentait bon la boulangerie, pas le pain de mie industriel.

En classe, c’était encore plus étrange. Chez nous, les profs passent la moitié du temps à demander le silence, à gérer les conflits, à essayer de nous faire ouvrir nos cahiers. Ici, quand le professeur entrait, tout le monde se levait. Tout le monde se taisait. Et surtout, tout le monde écoutait.

J’ai assisté à un cours d’histoire. Le professeur ne dictait pas un résumé à apprendre par cœur. Il parlait, il posait des questions. Et les élèves répondaient. Ils débattaient. Arthur a levé la main pour contredire le prof sur une date concernant la Guerre Froide. J’ai retenu mon souffle. Dans mon lycée, si tu contredis le prof, tu te fais virer de cours. Ici, le professeur a souri. — Intéressant point de vue, Arthur. Développez.

Développez. On leur apprenait à penser. On leur apprenait à avoir confiance en leur propre voix. Moi, on m’avait toujours appris à me taire et à copier ce qu’il y avait au tableau. Je me suis senti petit. Incroyablement petit. J’avais l’impression que mon cerveau était atrophié par rapport au leur. Pas parce que j’étais bête. Je le savais, que je n’étais pas bête. Mais parce que personne n’avait jamais arrosé cette plante-là dans ma tête.

Le mercredi après-midi, c’était le sport. Pas du foot sur un terrain vague. On m’a proposé de l’escrime ou du tennis. J’ai choisi le tennis, parce que j’avais déjà vu des matchs à la télé. On m’a prêté une raquette. Elle était légère, parfaitement équilibrée. Le coach m’a regardé frapper la première balle. Elle est partie dans le décor. J’ai rougi. J’attendais la moquerie. Le “c’est nul”.

— Ce n’est pas grave, Lucas, a dit le coach calmement. Regarde tes pieds. Place-toi comme ça.

Il a pris cinq minutes juste pour moi. Il m’a montré le geste. J’ai frappé à nouveau. La balle est passée. — Voilà. Bien joué. Encore.

Au bout d’une heure, je réussissais à faire des échanges. Je transpirais, j’avais mal aux bras, mais je ressentais une ivresse inconnue. La sensation de progresser. La sensation que si on me donne les bons outils et qu’on prend le temps de m’expliquer, je peux y arriver.

En sortant du court, j’ai croisé Madame Vallet, ma directrice. Elle nous observait depuis le banc de touche. Elle avait l’air triste. Je me suis approché d’elle, ma raquette à la main, le souffle court. — C’était génial, Madame ! Vous avez vu mon revers ?

Elle m’a souri, mais ses yeux ne souriaient pas. — J’ai vu, Lucas. Tu es doué. — Pourquoi on n’a pas ça au lycée ? Pourquoi on n’a pas de coach comme ça ?

Elle a baissé les yeux vers ses chaussures. — C’est compliqué, Lucas. C’est une question de budget. De moyens. Ici, les parents paient très cher pour ça.

Elle avait l’air coupable. Comme si c’était de sa faute. J’ai compris à ce moment-là qu’elle souffrait autant que nous de voir ce fossé. Elle savait ce qu’on ratait. Elle savait qu’on avait le même potentiel que ces gamins riches, mais qu’on n’aurait jamais les mêmes chances.

Le soir, il y avait un “Dîner de Gala”. Un truc formel. On devait être impeccables. Yasmine avait mis une petite robe noire qu’elle avait empruntée. Mehdi avait fait un effort sur sa cravate. On nous a placés à des tables différentes pour nous “mélanger”. Je me suis retrouvé entre le Directeur, Monsieur Delacroix, et une dame très élégante, la mère d’un élève.

Le dîner a commencé. Les plats arrivaient, servis par des serveurs. Je regardais Arthur à la table d’à côté pour savoir quel couteau utiliser. Je copiais ses moindres gestes. La dame s’est tournée vers moi. — Alors jeune homme, que font vos parents ?

La question fatidique. Celle que je redoutais. J’ai avalé ma salive. — Ma mère est aide-soignante. Et mon père… il travaille à l’usine. Enfin, quand il y a du travail.

J’ai dit ça d’une voix faible, presque honteuse. J’ai eu honte de mes parents. Et immédiatement après, j’ai eu honte d’avoir honte. Mes parents se tuent à la tâche pour que je puisse manger et m’habiller. Ils valent dix fois plus que ces gens qui boivent du vin dans des verres en cristal.

La dame a souri poliment. — C’est courageux. Ce sont des métiers difficiles. Et vous, que voulez-vous faire plus tard ?

— Je ne sais pas, ai-je menti.

En vrai, je savais. Je voulais être ingénieur. Ou architecte. Je voulais construire des choses. Mais ici, dans cette salle aux lustres étincelants, dire “je veux être architecte” me semblait ridicule. Comme si je disais “je veux être astronaute”. J’avais l’impression que ces métiers-là leur étaient réservés, à eux, les enfants de médecins et d’avocats.

Monsieur Delacroix m’a regardé par-dessus ses lunettes. — J’ai lu ton dossier scolaire, Lucas. Tes professeurs disent que tu es bon en maths. Mais que tu manques de discipline.

J’ai baissé la tête. — C’est dur de se concentrer chez moi, Monsieur. — Ici, tu as vu que c’est possible, a-t-il dit doucement. Ce n’est pas une question de magie. C’est une question de cadre. Tu as les capacités, Lucas. Ne laisse personne te dire le contraire. Pas même toi.

Ses mots m’ont transpercé. Il me parlait comme à un égal. Pas comme à un “cas social” à sauver. À la fin du repas, je suis sorti prendre l’air. La nuit était calme. Pas de sirènes. Juste le vent dans les arbres centenaires. J’ai regardé le ciel étoilé, bien plus clair ici qu’en ville. Je me sentais bien. Pour la première fois de ma vie, je me sentais à ma place dans le calme. Et c’est là que la peur m’a saisi. La peur panique. Parce que je savais que demain, c’était fini. Je savais que je devais repartir.

Partie 3

Le départ a été rapide. On a rendu les draps, vidé les armoires. J’ai remis mes jeans, mon sweat à capuche. L’uniforme est resté sur le lit, comme une peau que j’avais muée. Arthur m’a serré la main. — C’était cool de t’avoir, Lucas. Si tu veux, je te passerai la liste des livres dont on a parlé.

— Ouais, merci.

Il était sincère. Il allait retourner à sa vie de ski, de prépa, de réussite programmée. Et moi j’allais retourner à ma vie de bus en retard et de contrôles de maths sur des tables taguées.

Le trajet du retour dans le minibus de l’école s’est fait en silence. Yasmine pleurait doucement en regardant par la fenêtre. Mehdi ne faisait plus de blagues. Madame Vallet conduisait, les mains crispées sur le volant. Elle savait qu’elle nous ramenait “en prison” après nous avoir montré la liberté.

Quand je suis arrivé en bas de mon immeuble, l’odeur m’a sauté au visage. L’odeur des poubelles qui débordent, du bitume chaud, de l’échappement. Les murs gris, le hall d’entrée avec la boîte aux lettres cassée.

Je suis monté. J’ai ouvert la porte de l’appartement. La télé était allumée. Une émission de téléréalité où des gens criaient. Mon petit frère jouait par terre. Ma mère était dans la cuisine. Elle préparait le dîner. Ça sentait l’huile et les épices. Elle s’est essuyé les mains sur son tablier et m’a pris dans ses bras. Elle sentait la fatigue et l’amour.

— Alors mon chéri ? C’était comment ? Raconte ! C’était beau le château ?

Elle avait des étoiles dans les yeux. Elle était fière que son fils soit allé là-bas. Pour elle, c’était une victoire. J’ai regardé autour de moi. Le papier peint décollé dans le coin. La nappe en toile cirée. Le bruit incessant.

J’ai voulu lui dire. J’ai voulu lui dire que c’était injuste. J’ai voulu lui dire que là-bas, les enfants ne s’inquiètent pas de l’avenir parce que l’avenir est une route toute tracée pour eux. J’ai voulu lui dire que j’avais eu honte d’elle pendant une seconde, et que je m’en voulais à mourir. J’ai voulu crier que je ne voulais plus de cette vie, que je voulais le silence, les livres, le tennis et le respect.

Mais je l’ai regardée. J’ai vu ses cernes. J’ai vu ses mains abîmées par le travail. Elle faisait tout ce qu’elle pouvait. Elle donnait tout. Elle ne pouvait pas me donner le château, ni les codes, ni le réseau. Mais elle me donnait tout ce qu’elle avait.

Alors j’ai ravalé ma rage. J’ai ravalé mes larmes. J’ai souri, un sourire qui m’a fait mal aux lèvres.

— C’était bien, Maman. C’était vraiment bien. Mais je suis content d’être rentré.

Ce n’était pas tout à fait vrai. Une partie de moi était restée là-bas, dans ce parc silencieux. Une partie de moi savait maintenant ce qui me manquait. Ce soir-là, dans ma chambre que je partage avec mon frère, je n’ai pas allumé la console. J’ai sorti mes cahiers. J’ai repensé à Monsieur Delacroix. “Tu as les capacités”.

J’ai ouvert mon livre de maths. Le bruit de la télé traversait la cloison. Les voisins s’engueulaient. Mais j’ai fermé les yeux une seconde, j’ai imaginé le silence de la bibliothèque de Saint-Louis, et je me suis mis au travail.

Ils ont l’argent. Ils ont les relations. Ils ont le code. Mais ils ne m’auront pas, moi. Je n’oublierai pas ce que j’ai vu. Je sais maintenant que l’autre monde existe. Et je vais tout faire pour y retourner, non pas comme un invité, mais comme quelqu’un qui a gagné sa place.

J’ai tracé un trait sur mon cahier. Propre. Net. Comme un lit au carré.

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