PARTIE 1 : L’ALIBI LITTÉRAIRE
### Chapitre 1 : Les fondations fragiles
Je m’appelle Marc. J’ai quarante-quatre ans, et jusqu’à il y a quelques mois, je pensais être l’homme le plus chanceux de la région lyonnaise. Je ne dis pas cela avec arrogance, mais avec le soulagement silencieux de celui qui a survécu à un naufrage et qui a enfin trouvé la terre ferme.
Sophie était ma terre ferme.
Nous formions ce qu’on appelle pudiquement une “famille recomposée”, un terme technique qui masque souvent le chaos émotionnel qu’il implique. Mais chez nous, le chaos avait laissé place à une harmonie douce. J’avais mon fils, Léo, treize ans, issu de mon premier mariage avec Valérie — une union qui s’était fracassée sur les récifs de l’infidélité. Sophie, elle, avait apporté dans ses bagages sa fille, Juliette, une petite blonde de huit ans aux yeux immenses, et ses propres cicatrices laissées par un premier mari musicien, un homme qui collectionnait les conquêtes comme d’autres collectionnent les timbres.
Nous étions deux blessés de guerre. Deux survivants de l’amour moderne.
Je me souviens d’un soir précis, environ six mois avant le début de la fin. C’était un vendredi de novembre, il pleuvait des cordes sur les pavés de notre rue résidentielle. L’odeur du ragoût mijotait dans la cuisine, une odeur de thym et de laurier qui, pour moi, était l’odeur du bonheur. Léo aidait Juliette avec ses devoirs de mathématiques sur la table du salon, et Sophie était assise dans le fauteuil en velours bleu, un livre à la main.
Je l’ai regardée. J’ai observé la ligne de son cou, la façon dont une mèche de cheveux châtains tombait sur ses lunettes de lecture. J’ai ressenti cette chaleur dans la poitrine, cette certitude absolue : *« C’est ici. C’est ma vie. Plus personne ne me fera de mal. »*
J’avais tort. Le danger ne vient pas toujours d’un inconnu dans la rue ou d’une explosion soudaine. Parfois, le danger arrive par un simple e-mail, un mardi matin, caché sous le masque inoffensif de la nostalgie artistique.
### Chapitre 2 : Le fantôme du passé
Tout a commencé de manière banale. Sophie travaillait comme graphiste freelance, elle passait donc beaucoup de temps sur son ordinateur. Mais ce jour-là, son comportement avait changé. Elle était agitée, se levant pour remettre une tasse dans l’évier, se rasseyant, tapotant ses doigts sur la table.
— Tout va bien ? lui avais-je demandé en versant du café.
Elle avait sursauté, comme si je l’avais surprise en train de voler.
— Oui… Non. Enfin, c’est bizarre, a-t-elle répondu en tournant son écran vers moi, bien que je sois trop loin pour lire. J’ai reçu des nouvelles de Julien.
Julien. Ce nom, je le connaissais. C’était “l’Ex”. Pas le mari trompeur, non. Celui d’avant. L’artiste. L’âme sœur intellectuelle. Celui avec qui elle avait vécu une passion dévorante mais platonique pendant des années avant de se marier. Ils avaient écrit un livre ensemble, une sorte de roman fantastique qu’ils n’avaient jamais terminé. Elle m’avait toujours dit que leur rupture avait été une question de circonstances, de géographie, pas de désamour.
— Ah ? Et qu’est-ce qu’il veut ? demandai-je, essayant de masquer la pointe d’agacement dans ma voix. Je n’aimais pas qu’on déterre les morts.
Sophie soupira, un soupir chargé d’une compassion qui me mit immédiatement mal à l’aise.
— Il a failli mourir, Marc. Il a attrapé une forme grave du Covid. Il a passé trois semaines en réanimation. Il dit que… qu’il a vu la lumière au bout du tunnel, littéralement. Et que sa seule pensée, c’était que son œuvre n’était pas achevée.
Elle fit une pause, me scrutant pour jauger ma réaction.
— Il a fini le livre, Marc. Il l’a réécrit pendant sa convalescence. Il a trouvé un éditeur. Mais il dit qu’il ne peut pas le publier sans mon accord, et surtout… il veut que je l’aide pour la suite. Il veut qu’on reprenne notre collaboration. Il dit que je suis la seule qui comprend l’univers.
Je posai ma tasse. Le café me semblait soudain trop amer. Mon premier réflexe, celui de l’homme blessé par son ex-femme Valérie, hurlait : *« Dis non. Interdis-le. C’est un cheval de Troie. »*
Mais je n’étais pas cet homme-là. Je m’étais juré de ne pas être le mari jaloux et contrôlant. Sophie avait souffert d’un homme qui la limitait. Je voulais être celui qui lui donnait des ailes. Je voulais être le partenaire moderne, sûr de lui, qui ne craint pas un ex-copain écrivain vivant à l’autre bout du pays.
— C’est… c’est une bonne nouvelle pour lui qu’il s’en soit sorti, dis-je lentement. Et toi ? Tu en as envie ?
Ses yeux s’illuminèrent. C’était une lueur que je n’avais pas vue depuis longtemps. Une étincelle de créativité pure, mais aussi quelque chose de plus fiévreux.
— J’ai lu les premiers chapitres qu’il m’a envoyés. C’est bon, Marc. C’est vraiment bon. J’avais oublié à quel point on écrivait bien ensemble. Ça me manque, tu sais ? Cette stimulation intellectuelle. Pas que je m’ennuie avec toi ! s’empressa-t-elle d’ajouter, posant sa main sur la mienne. Mais c’est différent. C’est de l’art.
— Si ça te fait plaisir, alors fais-le, déclarai-je, scellant mon destin avec un sourire bienveillant. Je ne veux pas que tu aies des regrets.
Elle se leva et m’embrassa. Un baiser appuyé, reconnaissant.
— Tu es le meilleur mari du monde, murmura-t-elle. Je te promets, c’est juste du boulot. Juste quelques échanges de mails pour peaufiner le manuscrit.
Si seulement j’avais su que “peaufiner le manuscrit” était le code pour réécrire notre histoire à nous, en l’effaçant ligne par ligne.
### Chapitre 3 : L’effacement progressif
Les premières semaines furent insidieuses. Il n’y eut pas de changement brutal, pas de drapeaux rouges flottant au vent. Juste un glissement lent, comme une maison qui s’affaisse millimètre par millimètre dans la boue.
Sophie se remit à écrire. Elle installa son “bureau” sur la table de la salle à manger le soir, une fois les enfants couchés. Au début, elle me lisait des passages.
— Écoute ça, me disait-elle un soir, un verre de vin à la main. *« Il savait qu’elle était interdite, mais la gravité de son désir était plus forte que la loi des hommes. »* C’est Julien qui a écrit ça, mais j’ai corrigé la syntaxe. C’est puissant, non ?
— C’est un peu… intense, non ? répondis-je, mal à l’aise. C’est censé être de la fantasy, pas un roman érotique.
Elle ria, un rire un peu trop aigu.
— Mais Marc, c’est la métaphore ! La magie, c’est la sexualité sublimée. Tu ne peux pas comprendre si tu ne lis pas tout le contexte. C’est purement littéraire.
“Tu ne peux pas comprendre”. Cette phrase commença à revenir souvent. Elle érigeait un mur invisible entre nous : d’un côté, les esprits élevés, les artistes, elle et Julien ; de l’autre, le mari pragmatique, le gestionnaire, celui qui paie les factures et ne comprend pas la “sublimation”.
Peu à peu, les lectures à voix haute cessèrent. Elle commença à porter des écouteurs pendant qu’elle tapait.
— C’est pour me concentrer, disait-elle. La musique m’aide à entrer dans le “flow”.
Je restais assis sur le canapé, regardant une série sans la voir, tandis que derrière moi, le cliquetis frénétique de son clavier résonnait comme une mitraillette silencieuse. Parfois, elle s’arrêtait brusquement. Je me tournais alors discrètement. Elle ne regardait pas l’écran. Elle regardait dans le vide, un sourire flottant sur ses lèvres, un sourire absent, rêveur. Puis, son téléphone vibrait. Elle le saisissait avec une rapidité de cobra, tapait une réponse, et le reposait face contre table.
Un soir, vers 23 heures, je suis entré dans le salon après avoir vérifié que Juliette dormait bien. Sophie a sursauté si violemment qu’elle a renversé un peu de son vin.
— Putain, Marc ! Tu m’as fait peur ! cria-t-elle, rabattant l’écran de son ordinateur portable d’un coup sec.
— Désolé… Je marchais pieds nus. Pourquoi tu fermes l’ordi comme ça ?
— Parce que je suis dans une scène difficile ! Je déteste qu’on lise par-dessus mon épaule quand ce n’est pas fini. C’est… c’est intime, l’écriture.
— Intime ? répétai-je. Je croyais que c’était un projet collaboratif.
— Justement. C’est compliqué. Laisse-moi travailler, s’il te plaît. J’ai besoin de finir ce chapitre pour que Julien puisse avancer demain matin.
Je suis allé me coucher seul. Le lit était froid. J’ai fixé le plafond pendant des heures, écoutant le silence de la maison, brisé seulement par les bruits de pas feutrés de ma femme dans le salon. Elle ne nous a rejoints qu’à deux heures du matin. Elle sentait la cigarette, alors qu’elle avait arrêté de fumer il y a cinq ans.
— Tu as fumé ? murmurai-je dans le noir.
— Juste une. Pour les nerfs. L’inspiration, ça stresse, répondit-elle en me tournant le dos. Bonne nuit.
### Chapitre 4 : La paranoïa ou l’intuition ?
Le mois suivant, l’atmosphère à la maison devint électrique. Sophie n’était plus seulement “occupée”, elle était *transformée*.
Elle avait changé de parfum. Elle portait désormais une fragrance plus lourde, plus musquée, qu’elle mettait même pour rester à la maison “pour se mettre dans la peau du personnage”, disait-elle. Elle avait acheté de nouveaux sous-vêtements, de la dentelle noire coûteuse, qu’elle laissait traîner “par erreur” sur le lit, mais qu’elle ne portait jamais pour moi. Quand j’essayais d’initier un moment d’intimité, elle était fatiguée, ou elle avait “la tête pleine de mots”.
Mais le pire, c’était le téléphone.
Avant, son téléphone traînait partout : sur l’îlot de la cuisine, sur le canapé, dans la salle de bain. Nous connaissions les codes de l’un et de l’autre. C’était une règle tacite de transparence, surtout après nos histoires passées.
Soudainement, le téléphone était devenu une extension de sa main. Il l’accompagnait aux toilettes. Il dormait sous son oreiller.
Un samedi après-midi, nous étions en voiture pour aller chez ses parents. Son téléphone était connecté au Bluetooth pour la musique. La musique s’est coupée, et une notification de message est apparue sur l’écran du tableau de bord.
**Expéditeur : J.**
*Message : “J’ai tellement hâte de te lire. Ta vision me rend dingue…”*
Le reste du message était tronqué.
Je sentis mes mains se crisper sur le volant.
— “Ta vision me rend dingue” ? C’est un peu familier pour un co-auteur, non ? lançai-je, essayant de garder un ton léger.
Sophie se précipita pour déconnecter le téléphone, ses gestes étaient saccadés.
— Oh, arrête. Julien est un artiste, il parle avec passion. Il parle de ma vision *littéraire*, Marc. Ne sois pas ce genre de mari. Pas toi.
— Quel genre de mari ? Celui qui pose des questions ?
— Celui qui voit le mal partout à cause de son ex-femme ! explosa-t-elle. Valérie t’a trompé, je le sais, c’était horrible. Mais moi, ce n’est pas Valérie ! Julien vit à l’autre bout du pays ! On écrit un livre sur des dragons et des guerres médiévales, bon sang ! Tu crois vraiment que je t’envoie des codes secrets via des elfes ?
Elle avait réussi. En une phrase, elle avait retourné la situation. C’était moi le problème. Moi et mes traumatismes mal digérés. Moi le rabat-joie insécure qui empêchait sa femme de s’épanouir artistiquement.
— Excuse-moi, dis-je piteusement. C’est juste… tu es distante en ce moment.
Elle adoucit sa voix, posant une main sur ma cuisse. Une main froide.
— Je sais, mon chéri. C’est le projet. Il me prend beaucoup d’énergie. Mais c’est bientôt fini. Le premier tome est presque bouclé. Après ça, on aura plus de temps. Je te le promets.
J’ai voulu la croire. Dieu, que j’ai voulu la croire. Parce que l’alternative — admettre que la femme que j’aimais, celle qui élevait mon fils comme le sien, me mentait droit dans les yeux — était trop douloureuse pour être envisagée.
### Chapitre 5 : L’annonce du départ
Deux semaines plus tard, l’excitation de Sophie atteignit un sommet fébrile. Elle rentra du travail un mardi soir, les joues rouges, un dossier sous le bras.
— Tu ne vas pas le croire ! s’écria-t-elle en posant ses clés.
Je coupais des carottes pour le dîner. Les enfants regardaient la télé.
— Quoi ? Tu as gagné au loto ?
— Mieux ! Julien a contacté une maison d’édition à Bordeaux. Ils adorent le concept de la suite. Ils veulent nous rencontrer. *Les deux*. Ils veulent voir la dynamique du duo d’auteurs. Ils parlent d’une adaptation en bande dessinée !
Elle parlait vite, trop vite. Elle faisait les cent pas dans la cuisine.
— C’est génial… bafouillai-je. Et donc ?
— Donc je dois y aller. C’est un séminaire de deux jours, le week-end prochain. Je pars vendredi matin, je rentre dimanche soir. Julien sera là aussi, bien sûr, puisqu’il présente le projet. On logera à l’hôtel Ibis près de la gare, chacun sa chambre, évidemment, ne commence pas à froncer les sourcils.
Bordeaux. À quatre heures de route. Un week-end entier.
— Sophie… murmurai-je. C’est le week-end de l’anniversaire de ma mère. On devait aller déjeuner chez elle dimanche.
Elle s’arrêta net. Une ombre d’agacement passa sur son visage avant d’être remplacée par une expression de supplication exagérée.
— Oh non, j’avais complètement oublié… Marc, je suis désolée. Mais c’est l’opportunité d’une vie ! Je ne peux pas dire non à l’éditeur. Ta mère comprendra, non ? On ira la voir le week-end suivant. S’il te plaît, ne me gâche pas ça. C’est mon rêve qui se réalise.
“Ne me gâche pas ça”. Encore cette injonction. Si je disais non, j’étais le méchant. J’étais l’obstacle.
— D’accord, soupirai-je, vaincu par lassitude. Vas-y. Va écrire ton chef-d’œuvre.
Elle me sauta au cou, m’embrassant sur la joue. Mais je remarquai qu’elle évitait mes lèvres.
— Tu es un amour. Je vais tout préparer. Je vais te montrer l’itinéraire, l’hôtel, tout. Tu verras, tout est carré.
Le soir même, elle me montra des réservations sur son téléphone. Un billet de train pour Bordeaux. Une confirmation de chambre à l’hôtel Ibis Centre. Tout semblait réel. Trop réel ? Je me demandais pourquoi elle ressentait le besoin de me prouver autant de détails logistiques alors que je n’avais rien demandé de précis. C’est le propre des menteurs : ils donnent trop de détails non sollicités pour combler le vide de la vérité.
### Chapitre 6 : L’univers étendu
Dans les jours qui précédèrent son départ, je plongeai dans une sorte de torpeur dépressive. Je l’observais faire sa valise. Pourquoi prenait-elle cette robe rouge, celle qui est dos nu ?
— C’est pour le dîner avec l’éditeur, dit-elle en me voyant regarder le vêtement. Il faut faire bonne impression. C’est un milieu mondain, l’édition.
— Et ces chaussures à talons ? Tu ne peux pas marcher avec ça.
— C’est pour les photos, Marc ! Arrête de m’interroger comme un flic !
Le jeudi soir, la veille de son départ, elle était d’une humeur radieuse. Elle parlait aux enfants avec une douceur infinie, leur promettant des cadeaux au retour. Elle semblait flotter au-dessus du sol.
Moi, j’étais cloué à terre. J’avais cette boule dans l’estomac, ce nœud qui ne partait pas. J’ai décidé de faire quelque chose dont je n’étais pas fier. J’ai décidé de m’intéresser *vraiment* à ce fameux livre.
Pendant qu’elle prenait sa douche — une douche interminable où je l’entendais fredonner — je suis allé sur l’ordinateur familial. Elle avait laissé sa session ouverte, mais ses fichiers d’écriture étaient protégés par un mot de passe. Cependant, l’historique de navigation était accessible.
Je ne trouvai rien de compromettant au premier abord. Des recherches sur “synonymes désir”, “structure narrative”, “train Bordeaux horaires”.
Puis, je vis une recherche Google Maps.
Elle n’avait pas cherché “Hôtel Ibis Bordeaux Gare”.
Elle avait cherché “Hôtel de la Plage, Arcachon”. Et juste après : “Restaurants romantiques vue mer Arcachon”. Et encore : “Prévisions météo pleine lune Arcachon”.
Arcachon n’est pas Bordeaux. C’est à une heure de route. C’est la mer. C’est les vacances. Ce n’est pas un séminaire d’édition.
Je sentis le sang quitter mon visage. Mes mains se mirent à trembler. J’entendis l’eau de la douche s’arrêter. J’effaçai rapidement l’historique de mes propres recherches et retournai m’asseoir dans le canapé, le cœur battant à tout rompre.
Elle apparut dans le salon, enveloppée dans son peignoir blanc, les cheveux mouillés, une odeur de crème hydratante flottant autour d’elle. Elle était belle. Terriblement belle. Et elle avait l’air si innocente.
— Tu n’es pas encore couché ? demanda-t-elle doucement.
— Non. Je réfléchissais.
— À quoi ?
— À la fiction. À quel point on peut inventer des mondes qui n’existent pas.
Elle ne releva pas l’ironie. Elle sourit simplement.
— C’est ça la magie, Marc. On peut être qui on veut.
Elle alla se coucher. Je restai là, dans le noir. Je savais. Une partie de moi savait. Mais je n’avais pas la preuve absolue. Juste une recherche Google qui pouvait être une erreur, une curiosité, une idée pour son livre…
*« Non, arrête de te mentir »*, me dit une voix intérieure. *« Elle va le retrouver. Elle va coucher avec lui. »*
Je devais savoir. Je ne pouvais pas la laisser partir le lendemain matin sans savoir.
Le lendemain matin, vendredi. Le réveil sonna à 6h00. Sophie sauta du lit avec une énergie inhabituelle pour cette heure matinale. Elle fila sous la douche. C’était mon moment. C’était la seule fenêtre de tir.
Son téléphone était posé sur la table de nuit, en charge. L’écran était noir.
Je m’approchai. Mon cœur cognait si fort que j’avais peur qu’elle l’entende depuis la salle de bain. Je tendis la main. L’écran s’alluma. Il était verrouillé, bien sûr. Mais alors que je le tenais, une notification arriva. Pas un SMS, mais un message via une application sécurisée, Signal, qu’elle n’utilisait jamais avec moi.
Le message s’afficha brièvement sur l’écran verrouillé avant de disparaître.
**Julien :** *« Je suis déjà sur la route. J’ai pris le champagne. Dis à ton mari que le réseau passe mal à l’hôtel, comme ça on sera tranquilles. Je t’aime, ma muse. À tout de suite. »*
Le monde s’écroula. Ce n’était pas le bruit d’une explosion, mais celui d’un verre qui se brise, net et précis, à l’intérieur de mon crâne.
*« Dis à ton mari que le réseau passe mal. »*
Il savait. Il savait tout. Il savait que j’existais, et il se moquait de moi. Ils avaient écrit le scénario ensemble. J’étais le mari crédule, l’obstacle ennuyeux qu’on contourne avec un mensonge sur le Wifi.
Je reposai le téléphone exactement là où il était. Mes mains ne tremblaient plus. Une froideur glaciale m’avait envahi. Une colère blanche, pure, chirurgicale.
La porte de la salle de bain s’ouvrit. Sophie sortit, radieuse, prête à partir rejoindre son “éditeur”.
— Tu es réveillé ? dit-elle en souriant. Tu vas me manquer, tu sais.
Je la regardai. Je la regardai vraiment, comme si c’était la première fois. Je ne voyais plus ma femme. Je voyais une actrice à la fin d’une performance oscarisée.
— Oui, dis-je d’une voix qui me sembla venir d’outre-tombe. Je suis bien réveillé, Sophie.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as une tête bizarre.
— Rien. Juste une mauvaise nuit.
Je n’allais pas la confronter maintenant. Pas alors qu’elle était sur le pas de la porte. Je n’avais pas encore toutes les cartes. Je voulais voir jusqu’où elle irait. Je voulais voir si elle oserait m’embrasser avant de partir rejoindre les bras d’un autre.
Elle s’approcha, posa ses lèvres sur les miennes. Un baiser rapide, sec.
— Allez, je file ou je vais rater mon train. Je t’appelle ce soir, promis. Si le réseau le permet ! ajouta-t-elle avec un petit rire innocent.
Elle sortit. J’entendis la porte d’entrée claquer. Puis le bruit du moteur de sa voiture qui s’éloignait.
Je me retrouvai seul dans le silence de la maison.
J’allai vers la fenêtre et regardai sa voiture disparaître au coin de la rue.
— Bon voyage à Arcachon, ma chérie, murmurai-je à la vitre froide.
Puis, je me retournai vers le salon vide. Il était temps d’arrêter d’être le spectateur de ma propre vie. Il était temps de devenir l’auteur de la fin de cette histoire.
J’allai chercher mon ordinateur. J’avais deux jours devant moi. Deux jours pour fouiller, archiver, imprimer, et préparer son retour. Elle pensait vivre un week-end romantique. Elle ne savait pas qu’elle venait de quitter sa maison pour la dernière fois en tant que femme aimée.

PARTIE 2 : L’ARCHÉOLOGIE DU MENSONGE
### Chapitre 1 : Le silence assourdissant
La porte d’entrée a claqué. Un son sec, définitif, comme le bruit d’une guillotine qui tombe. Puis, le ronronnement du moteur de sa Peugeot 208 s’est estompé dans la rue, avalé par le brouillard matinal de ce vendredi de novembre.
Je suis resté debout dans le couloir, immobile, une statue de sel au milieu de mon propre foyer. Le silence qui a suivi n’était pas le silence paisible d’une maison vide prête pour un week-end de repos. C’était un silence hostile, épais, chargé de tout ce qui n’avait pas été dit.
Je me suis regardé dans le miroir de l’entrée. J’ai vu un homme de quarante-quatre ans, les traits tirés, une ombre de barbe grise naissante, et dans les yeux, une panique liquide que je tentais de refouler. *« Dis à ton mari que le réseau passe mal. »* La phrase de Julien tournait en boucle dans ma tête, comme une chanson obsédante qu’on ne peut éteindre.
J’ai senti une nausée monter, violente et acide. J’ai couru jusqu’aux toilettes du rez-de-chaussée et j’ai vomi le peu de café que j’avais avalé. À genoux sur le carrelage froid, haletant, j’ai réalisé que mon corps rejetait le mensonge avant même que mon esprit ne l’ait totalement traité. Sophie n’était pas partie à un séminaire. Sophie était partie retrouver son amant. Et moi, j’étais resté là, je l’avais embrassée, je l’avais laissée partir.
Je me suis relevé, j’ai tiré la chasse d’eau et je me suis rincé le visage à l’eau glacée. En m’essuyant avec la serviette — *sa* serviette, qui sentait encore son parfum à la vanille et au bois de santal — une transformation s’est opérée en moi. La nausée a laissé place à une froideur clinique. La tristesse s’est cristallisée en quelque chose de dur, de tranchant.
Je n’étais plus le mari amoureux. J’étais un enquêteur sur une scène de crime, et la victime, c’était ma vie.
Il était 8h15. Les enfants étaient à l’école. J’avais quarante-huit heures. Quarante-huit heures avant son retour. Quarante-huit heures pour déterrer la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité.
### Chapitre 2 : La brèche numérique
Je savais par où commencer. Sophie était prudente avec son téléphone, qu’elle gardait greffé à sa main, mais elle était négligente avec le reste. Elle partait du principe arrogant que je lui faisais une confiance aveugle — ce qui était le cas jusqu’à ce matin — et que je n’irais jamais fouiller dans ses affaires personnelles.
Je suis monté dans notre bureau à l’étage. Son vieil ordinateur portable, un MacBook gris qu’elle n’utilisait plus que pour stocker des photos et des vieux fichiers, traînait sur l’étagère. Elle avait pris son iPad et son ordinateur professionnel, mais elle avait oublié une règle fondamentale de la sécurité numérique : la synchronisation.
J’ai ouvert le MacBook. Il a démarré lentement, le ventilateur soufflant bruyamment. Le mot de passe. Je l’ai tapé machinalement : *Juliette2014*, la date de naissance de sa fille. Ça a marché.
L’écran s’est affiché. Un fond d’écran de nous quatre, souriants, lors de vacances en Bretagne l’été dernier. L’ironie de l’image m’a frappé comme un coup de poing. Sur cette photo, elle souriait, mais maintenant, en y regardant de plus près, je voyais que son regard ne fixait pas l’objectif. Elle regardait ailleurs. Vers quoi ? Vers qui ?
J’ai ouvert le navigateur. Chrome. J’ai cliqué sur les trois petits points en haut à droite. *Historique*. *Mots de passe enregistrés*.
Mon cœur battait dans mes tempes. J’ai accédé à sa boîte mail personnelle, celle sur Yahoo qu’elle utilisait depuis l’université. Elle n’était pas déconnectée.
La boîte de réception s’est affichée. Des centaines de mails non lus, des publicités, des notifications de réseaux sociaux. J’ai tapé “Julien” dans la barre de recherche.
Le résultat a fait clignoter l’écran. *453 conversations trouvées.*
Je me suis assis lourdement sur la chaise de bureau. 453. Ce n’était pas une correspondance professionnelle. C’était une vie parallèle.
J’ai commencé par les plus récents, ceux datant d’il y a quelques jours.
**De : Julien [julien.writer@…]**
**À : Sophie**
**Date : 2 novembre**
**Objet : RE : Chapitre 14 / La chambre rouge**
*« Ma muse, j’ai réservé la suite à Arcachon. Celle avec le jacuzzi sur la terrasse. J’ai dit à l’accueil que c’était pour un anniversaire de mariage, comme ça ils nous mettront des pétales de rose. C’est drôle, non ? On fête notre mariage imaginaire pendant que ton “colocataire” garde la maison. J’ai hâte de te sentir. J’ai hâte d’effacer ses mains de sur ton corps. »*
Je me suis arrêté de respirer. “Colocataire”. C’est ainsi qu’ils m’appelaient. L’homme qui payait le crédit de la maison, qui élevait sa fille, qui la bordait le soir, n’était qu’un colocataire, un accessoire logistique encombrant.
J’ai continué à lire, remontant le temps. J’ai lu des choses que je ne pourrai jamais oublier. Des descriptions graphiques de ce qu’ils voulaient se faire. Des critiques acerbes sur mon physique, sur ma façon de m’habiller, sur ma gentillesse qu’ils prenaient pour de la faiblesse.
**De : Sophie**
**À : Julien**
**Date : 15 octobre**
**Objet : Il se doute de quelque chose ?**
*« Il m’a demandé pourquoi je souriais devant mon écran. J’ai dû inventer une histoire sur le personnage principal qui découvre un trésor. Le pauvre, s’il savait que le trésor, c’est ta b***. Il est tellement naïf, Julien. Parfois, j’ai presque de la peine. Il me prépare du thé pendant que je t’écris des horreurs. C’est pathétique, non ? Mais je ne peux pas m’arrêter. C’est comme une drogue. Toi et moi, c’est électrique. Lui, c’est… confortable. C’est un vieux pull en laine qui gratte un peu mais qui tient chaud. Toi, tu es le feu. »*
Je suis resté prostré devant cet écran pendant deux heures. J’ai tout lu. J’ai lu comment ils avaient orchestré leur première rencontre “professionnelle” il y a trois mois. J’ai lu qu’ils avaient couché ensemble dans sa voiture, sur le parking d’un centre commercial, pendant que je pensais qu’elle faisait les courses. J’ai lu qu’elle avait pris la pilule du lendemain deux fois, me disant qu’elle avait des migraines hormonales.
Chaque mail était une lame de rasoir qui découpait ma réalité en lambeaux. Mais le plus douloureux, ce n’était pas le sexe. C’était l’intimité émotionnelle. Ils parlaient de leurs rêves, de leurs peurs, de leur vision de l’avenir. Un avenir où je n’existais pas, ou alors seulement comme une note de bas de page, un obstacle financier à régler avant de pouvoir être libres.
### Chapitre 3 : La géolocalisation de la douleur
Vers midi, j’ai eu besoin de sortir de l’abstraction des mots pour toucher du doigt la réalité géographique de sa trahison.
Nous avions installé l’application “Localiser” sur nos iPhones respectifs il y a deux ans, soi-disant pour la sécurité des enfants et pour savoir quand l’autre rentrait du travail pour lancer le dîner. Elle n’avait jamais pensé à la désactiver, probablement par arrogance, ou parce qu’elle pensait que couper le “réseau” suffisait.
J’ai ouvert l’application sur mon téléphone. Le point bleu représentant Sophie clignotait.
Il n’était pas à Bordeaux Centre. Il n’était pas près de la gare Saint-Jean ou dans un quartier d’affaires où se tiendrait un séminaire littéraire.
Le point bleu était à Arcachon, boulevard de la Plage.
J’ai zoomé. Ils étaient à l’Hôtel de la Plage, un établissement quatre étoiles face au bassin. J’ai basculé en vue satellite. Je pouvais presque voir les fenêtres des chambres. Il faisait beau là-bas. Je l’imaginais sur le balcon, une coupe de champagne à la main, riant aux éclats avec cet homme qui venait de frôler la mort et qui avait décidé de consumer ma vie pour célébrer sa survie.
J’ai fait une capture d’écran.
*Preuve numéro 1 : Le lieu du crime.*
J’ai ensuite ouvert notre compte bancaire commun. Une autre erreur de sa part. Elle pensait sûrement que je ne regardais les comptes qu’en fin de mois.
Trois débits récents en attente de validation :
1. *SNCF – Billet TGV (1 personne)* : Ça, c’était l’alibi.
2. *Station Service Total – Autoroute A63* : Ça, c’était la réalité. Elle n’avait pas pris le train. Elle avait pris sa voiture pour avoir plus de liberté sur place. Pourquoi m’avait-elle menti sur le train ? Pour que je ne voie pas le kilométrage au retour.
3. *Lingerie “Passion Nocturne”* – 189 euros. Débité hier.
J’ai senti une vague de colère pure. Elle avait acheté de la lingerie avec notre compte commun. Avec l’argent que je gagnais. Avec l’argent destiné aux vacances des enfants. C’était d’une vulgarité sans nom.
J’ai imprimé les relevés.
*Preuve numéro 2 : Le financement de la trahison.*
### Chapitre 4 : L’appel de 19 heures
La journée s’est étirée, interminable. J’ai passé l’après-midi à errer dans la maison, touchant les objets qu’elle aimait, comme pour leur dire adieu. J’ai regardé ses plantes vertes, ses livres d’art, ses tasses à thé ébréchées. Tout me semblait contaminé.
À 19h00 précises, mon téléphone a sonné.
*Photo de contact : Sophie, souriante, des fleurs dans les cheveux.*
J’ai pris une grande inspiration. J’ai fermé les yeux. J’ai visualisé un masque de marbre se posant sur mon visage. Je devais jouer le rôle de ma vie. Je ne pouvais pas exploser maintenant. Si je lui hurlais dessus, elle raccrocherait, elle trouverait une excuse, elle préparerait sa défense avant de rentrer. Je voulais la voir. Je voulais voir son visage quand le piège se refermerait.
J’ai décroché.
— Allô ?
— Coucou mon chéri ! C’est moi !
Sa voix était claire, joyeuse, avec un fond sonore de restaurant animé. Bruit de couverts, rires, tintement de verres.
— Salut Sophie. Tu es bien arrivée ?
— Oui, le trajet était un peu long, le train a eu du retard à l’entrée de Bordeaux, tu sais comment c’est la SNCF… (Premier mensonge : elle était en voiture). Mais là c’est bon, on est posés. L’hôtel est… correct, sans plus. C’est très “business”, un peu froid. (Deuxième mensonge : elle était dans un palace romantique).
— Et l’éditeur ? Ça se passe comment ?
— Oh, super ! Ils sont adorables. On a eu une réunion de trois heures cet après-midi, c’était intense. Ils adorent nos idées. Là, on est au dîner avec toute l’équipe. Il y a le directeur de la collection, l’attachée de presse… Julien est là aussi, bien sûr. Il te passe le bonjour, d’ailleurs.
Je serrai le téléphone si fort que mes phalanges blanchirent.
— C’est gentil de sa part. Passe-lui le bonjour aussi. Dis-lui que je suis content qu’il soit… vivant.
Il y a eu un micro-silence. Une demi-seconde d’hésitation. Avait-elle perçu l’ironie ?
— Je lui dirai, répondit-elle un peu trop vite. Et toi ? Les enfants ? Tout va bien ?
— Tout va bien. On a mangé des pizzas. Léo regarde un film. Juliette dort déjà. La maison est calme. Très calme.
— Super. Bon, je ne vais pas traîner, c’est impoli d’être au téléphone à table. Je t’appelle demain matin ?
— Oui. Profite bien de ta soirée, Sophie. Travaille bien.
— Je t’aime, Marc. Bisous.
— … Bonne soirée.
J’ai raccroché avant d’avoir à prononcer un “je t’aime” qui m’aurait écorché la gorge.
J’ai posé le téléphone sur la table basse et j’ai hurlé. Un cri sourd, primal, étouffé dans un coussin pour ne pas réveiller mon fils à l’étage.
Elle était au restaurant avec lui. En tête-à-tête, très probablement. Elle m’avait inventé toute une équipe éditoriale. “L’attachée de presse”, “le directeur de collection”. Des fantômes. Elle me mentait avec une fluidité terrifiante. C’était ça le plus dur : non pas qu’elle me mente, mais qu’elle le fasse si bien. Depuis quand me mentait-elle aussi bien ? Sur quoi d’autre m’avait-elle menti ?
### Chapitre 5 : L’allié inattendu
Vers 21 heures, je n’en pouvais plus d’être seul avec mes démons. J’avais besoin de parler. J’avais besoin de valider ma santé mentale. Est-ce que j’étais fou ? Est-ce que j’exagérais ?
J’ai appelé Thomas, mon frère aîné. Thomas, c’est l’opposé de moi. Il est impulsif, brut de décoffrage, un peu bagarreur. Il n’avait jamais vraiment aimé Sophie, la trouvant “trop intello”, “trop complexe”. Je l’avais toujours défendue. Ce soir, je savais qu’il ne dirait pas “je te l’avais bien dit”, mais qu’il serait prêt à tuer pour moi.
— Marc ? Tout va bien ? Il est tard.
— Non, Thom. Ça ne va pas. Sophie me trompe.
Silence au bout du fil. Puis, un soupire lourd.
— Raconte.
Je lui ai tout déballé. Le message de Julien. Les mails. La géolocalisation. L’appel de ce soir. Je parlais vite, trébuchant sur les mots, pleurant par intermittence.
Quand j’ai fini, Thomas est resté silencieux un moment. Puis il a dit, d’une voix basse et dangereuse :
— Je prends ma voiture. Je descends à Arcachon. Je vais lui refaire le portrait à ton écrivain. Je vais lui faire bouffer son manuscrit page par page.
— Non ! criai-je. Non, Thomas. Ne fais pas ça. Si tu y vas, tu me fais passer pour le fou violent. Tu leur donnes une excuse pour jouer les victimes, les amants maudits persécutés par le mari jaloux. Je ne veux pas ça.
— Alors qu’est-ce que tu veux ? Tu vas la laisser rentrer et lui faire une tisane ?
— Je veux la détruire, Thomas. Mais légalement. Je veux qu’elle n’ait rien. Je veux qu’elle comprenne l’ampleur de ce qu’elle a perdu. J’ai besoin que tu viennes demain matin. J’ai besoin d’aide pour tout imprimer, pour sécuriser les preuves, pour contacter un avocat. Je ne peux pas faire ça tout seul.
— Je serai là à 7 heures avec des croissants et mon disque dur externe. T’inquiète pas, petit frère. On va la coincer. Essaie de dormir. Ne bois pas trop.
— Je ne bois pas. Je suis sobre comme la mort.
### Chapitre 6 : Nuit blanche et révélations sordides
Je n’ai pas dormi. Comment aurais-je pu ? Je savais qu’à cet instant précis, elle était dans ses bras.
Je suis retourné sur l’ordinateur. Je suis entré dans une phase plus sombre de mon enquête. Je cherchais à comprendre *pourquoi*.
J’ai trouvé un dossier nommé “Inspiration” dans ses documents. À l’intérieur, il n’y avait pas d’images de paysages fantastiques ou de châteaux. Il y avait des captures d’écran de conversations SMS qu’ils avaient eues avant qu’elle ne passe sur une messagerie sécurisée.
C’est là que j’ai trouvé l’échange qui m’a définitivement ôté tout espoir de réconciliation.
C’était daté d’il y a deux mois. Le jour de mon anniversaire.
**Sophie :** *« On doit aller au resto ce soir pour ses 44 ans. Je n’ai aucune envie d’y aller. Il va encore me parler de son travail ou de la rénovation de la toiture. Je m’ennuie tellement, Julien. Je donnerais tout pour être avec toi, à boire du vin bon marché et à refaire le monde. »*
**Julien :** *« Courage ma belle. Dis-toi que chaque minute passée avec lui te rapproche de moi. Fais-lui son sourire d’anniversaire, souffle ses bougies, et imagine que c’est moi. »*
**Sophie :** *« Le pire, c’est qu’au lit, il essaie tellement de bien faire. C’est touchant et pathétique à la fois. Il n’a aucune idée de ce dont j’ai vraiment besoin. Il ne saura jamais me toucher comme toi. »*
J’ai relu ce passage trois fois. “Touchant et pathétique”. C’est ainsi qu’elle voyait mes efforts, mon amour, ma tendresse. De la pitié mêlée de mépris.
J’ai fermé l’ordinateur. J’ai senti une larme couler, une seule. C’était la dernière larme de tristesse. Les suivantes seraient des larmes de rage.
Je suis descendu à la cuisine. J’ai sorti de grands sacs poubelles noirs. J’ai commencé à faire le tour de la maison. Ses magazines sur la table basse ? Poubelle. Sa crème pour les mains sur l’accoudoir du canapé ? Poubelle. Les petits mots doux qu’elle m’avait laissés sur le frigo au fil des ans ? Poubelle.
Je ne jetais pas encore ses vêtements, c’était trop tôt. Mais j’effaçais ses traces dans les pièces communes. Je préparais le terrain. Je voulais qu’en rentrant, elle sente que la maison l’avait déjà rejetée.
### Chapitre 7 : Le Samedi de la colère froide
Thomas est arrivé à 7h00 comme promis. Il avait les yeux cernés mais l’air déterminé. Il ne m’a pas pris dans ses bras, il m’a juste serré l’épaule, fort.
— On s’y met, a-t-il dit.
Nous avons passé la journée de samedi à transformer le salon en quartier général de guerre.
Nous avons sauvegardé tous les e-mails sur deux disques durs différents.
Nous avons imprimé les conversations les plus incriminantes. Une pile de papier épaisse de cinq centimètres.
Nous avons appelé l’avocat de la famille, un ami de mon père, qui a accepté de nous recevoir en urgence le lundi matin, mais qui m’a donné les premières directives par téléphone : “Ne quittez pas le domicile conjugal. Ne soyez pas violent. Documentez tout. Sécurisez vos comptes bancaires.”
À midi, j’ai viré la moitié du solde de notre compte commun vers un compte que j’avais ouvert à mon nom seul le matin même en ligne. J’ai laissé juste assez pour les prélèvements automatiques de la maison, mais rien pour ses extras.
L’après-midi, j’ai dû gérer les enfants. Léo, mon fils de treize ans, est intelligent. Trop intelligent. Il voyait bien que son oncle était là, que l’ambiance était lourde, que je ne souriais pas.
— Papa ? C’est à cause de Sophie ? a-t-il demandé alors que je préparais le goûter.
J’ai arrêté mon geste, le couteau à tartiner en suspens.
— Pourquoi tu dis ça, Léo ?
— Parce qu’elle est bizarre depuis des semaines. Elle est tout le temps sur son téléphone. Et toi, tu as l’air triste. Est-ce qu’elle va partir ?
J’ai regardé mon fils. Il avait déjà vécu le divorce avec sa mère. Il connaissait les signes. Je ne pouvais pas lui mentir, pas à lui.
— Je ne sais pas encore, Léo. On a des problèmes sérieux. Mais je te promets une chose : toi et moi, on ne bouge pas. On reste ensemble. Quoi qu’il arrive.
Il a hoché la tête, gravement, puis il est venu me faire un câlin maladroit.
— T’inquiète pas, Papa. Elle est nulle de toute façon, a-t-il murmuré.
Ça m’a brisé le cœur de réaliser qu’il avait perçu la distance de Sophie bien avant moi. Les enfants voient tout.
### Chapitre 8 : Le dernier mensonge
Le samedi soir, Sophie n’a pas appelé. Elle a envoyé un SMS laconique vers 23h00.
**Sophie :** *« Soirée tardive avec les éditeurs. Trop fatiguée pour parler. Tout se passe à merveille. Je rentre demain après-midi comme prévu. Hâte de vous voir. Je t’aime. »*
J’ai regardé le message. J’ai répondu :
*« Repose-toi bien. À demain. »*
Je savais ce qu’elle faisait. Elle ne voulait pas m’appeler parce qu’elle était avec lui, probablement au lit, et qu’elle avait peur que sa voix ne la trahisse ou que Julien ne fasse un bruit de fond. Ou pire, elle n’avait tout simplement pas envie de perdre cinq minutes de son idylle pour parler à son “colocataire”.
La nuit de samedi à dimanche a été la plus longue de ma vie. J’étais assis dans le fauteuil du salon, face à la porte d’entrée, dans le noir. Je répétais mon discours. Je visualisais la scène.
J’imaginais toutes les issues possibles.
Scénario A : Elle nie tout en bloc.
Scénario B : Elle s’effondre et demande pardon.
Scénario C : Elle m’attaque et me reproche de l’avoir espionnée.
Je savais que le Scénario C était le plus probable. Sophie, quand elle est coincée, devient agressive. Elle retourne la culpabilité.
Le dimanche matin, le soleil s’est levé sur une maison qui ressemblait à un décor de théâtre avant la représentation finale. J’ai envoyé les enfants chez Thomas pour l’après-midi. Je voulais être seul pour la confrontation. Je ne voulais pas qu’ils entendent les cris. Je ne voulais pas qu’ils voient leur belle-mère se faire mettre à la porte.
À 14h00, j’ai reçu une alerte de géolocalisation. Elle avait quitté Arcachon. Elle était sur l’autoroute.
À 17h30, j’ai entendu le bruit familier de la Peugeot se garer dans l’allée.
J’ai entendu le frein à main.
J’ai entendu la portière claquer.
J’ai entendu ses talons sur le gravier.
J’étais assis sur le canapé, le dossier “PREUVES” posé sur la table basse devant moi, à côté de son téléphone qu’elle avait laissé traîner (j’avais imprimé les conversations, le téléphone physique n’était pas là, c’était une image mentale, mais le dossier était bien réel). Non, le dossier était là. Et j’avais posé une copie des relevés bancaires bien en évidence.
La clé a tourné dans la serrure.
La porte s’est ouverte.
— Coucou ! C’est moi ! cria-t-elle joyeusement en entrant, chargée de sacs, un sourire radieux aux lèvres, le sourire de la femme comblée, satisfaite, aimée.
Elle posa ses clés dans la coupelle. Elle ne m’avait pas encore vu dans la pénombre du salon.
— Marc ? Les enfants ? Il n’y a personne ?
Je me suis levé lentement.
— Je suis là, Sophie.
Elle sursauta, portant une main à son cœur.
— Oh ! Tu m’as fait peur. Pourquoi tu restes dans le noir ? Tu ne vas pas me croire, le retour a été un enfer, des bouchons partout…
Elle s’avança vers moi pour m’embrasser. Je reculai d’un pas. Un seul pas, mais qui creusa un fossé infranchissable entre nous.
Elle s’arrêta net. Son sourire vacilla. Elle regarda mon visage, puis elle baissa les yeux vers la table basse. Vers la pile de papiers. Vers les photos imprimées.
— Marc ? Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle, sa voix montant d’un demi-octave, teintée d’une inquiétude naissante.
— Ça, Sophie, dis-je d’une voix calme, presque métallique. C’est la fin de ton roman.
Elle devint blême. Le silence retomba, mais cette fois, c’était le silence avant l’explosion.
— Je ne comprends pas… commença-t-elle.
— Arrête, la coupai-je sèchement. Ne commence même pas. Arcachon. L’Hôtel de la Plage. Julien. La “muse”. Le “colocataire”. Je sais tout. J’ai tout lu.
Elle lâcha ses sacs. Ils tombèrent au sol dans un bruit mat. Une bouteille de vin (probablement un cadeau “de la région”) roula sur le parquet.
Elle me regarda, et pour la première fois, je vis le masque tomber. Je vis la peur, la honte, et une lueur de haine pure.
— Tu as fouillé dans mes mails ? siffla-t-elle.
La guerre était déclarée.
PARTIE 3 : LA MISE À MORT DU MENSONGE
### Chapitre 1 : La contre-attaque (Le réflexe du coupable)
— Tu as fouillé dans mes mails ?
La phrase a claqué dans l’air comme un coup de fouet. Sophie ne pleurait pas. Elle ne s’effondrait pas. Pas encore. Son premier réflexe, celui d’une narcissique acculée, était l’attaque. Elle se tenait droite au milieu du salon, ses sacs de shopping gisant à ses pieds comme des cadavres, et elle me pointait du doigt avec une indignation qui aurait pu être convaincante si je n’avais pas vu ce que j’avais vu.
Je suis resté immobile, adossé au dossier du canapé, les bras croisés. Je sentais mon cœur battre dans ma gorge, un rythme lourd et toxique, mais mon visage restait de marbre. J’avais répété cette scène cent fois dans ma tête durant les dernières vingt-quatre heures. Je savais qu’elle essaierait de retourner la situation.
— Ce n’est pas le sujet, Sophie, répondis-je d’une voix calme, presque trop basse, ce qui l’obligea à se taire pour m’entendre. Le sujet, c’est ce qu’il y a *dans* ces mails. Le sujet, c’est Arcachon. Le sujet, c’est que tu viens de passer un week-end à baiser ton ex pendant que je gardais ta fille et mon fils.
Son visage se crispa. Une nuance de rouge monta à ses joues, non pas de honte, mais de colère.
— C’est incroyable… Tu violes ma vie privée, tu violes mon intimité d’artiste, et tu oses me faire la morale ? Tu es devenu paranoïaque, Marc ! C’est maladif ! Julien est mon co-auteur. Nous avons une relation intellectuelle fusionnelle, oui, je te l’ai toujours dit ! Mais tu es tellement borné, tellement insécure à cause de ta première femme, que tu transformes tout en drame sordide !
Elle s’avança vers moi, agressive, cherchant à m’intimider physiquement, à envahir mon espace pour me faire reculer. C’était une tactique qu’elle utilisait souvent lors de nos petites disputes : hausser le ton, gesticuler, saturer l’espace pour que je cède par lassitude.
— Il n’y a pas d’hôtel Ibis à Bordeaux, Sophie, coupai-je sèchement.
Elle s’arrêta net.
— Quoi ?
— J’ai appelé l’Ibis Gare Saint-Jean hier soir. J’ai demandé à parler à Madame Sophie V. Ils ne te connaissent pas. Il n’y a aucune réservation à ton nom. Ni à celui de ta maison d’édition imaginaire.
Elle vacilla imperceptiblement, mais se reprit aussitôt. Le mensonge est un château de cartes ; quand on retire une carte, le menteur tente désespérément de tenir le reste avec ses mains.
— C’est… C’est parce que la réservation était au nom de Julien ! C’est lui qui a tout organisé ! Et on a changé d’hôtel à la dernière minute parce que l’Ibis était complet ou bruyant, je ne sais plus ! Tu vois ? Tu cherches la petite bête alors qu’il y a des explications logiques !
Je secouai la tête avec un sourire triste, un sourire dénué de toute joie.
— Arrête. S’il te plaît, arrête. Tu t’enfonces et c’est humiliant à regarder. Je sais que vous étiez à l’Hôtel de la Plage à Arcachon. Je sais que tu as pris ta voiture et non le train. Je sais que tu as acheté de la lingerie chez “Passion Nocturne” vendredi matin.
Je pris une feuille sur la table basse. Je la levai lentement à hauteur de ses yeux. C’était une capture d’écran d’un de leurs échanges, agrandie.
— *« J’ai hâte d’effacer ses mains de sur ton corps. »* C’est de la littérature ça, Sophie ? C’est une métaphore pour la structure narrative ? Et quand tu lui réponds : *« Il est pathétique au lit, j’ai besoin de toi pour me sentir vivante »*, c’est une critique littéraire ?
Elle fixa la feuille. Ses yeux parcoururent les lignes qu’elle avait elle-même tapées, pensant qu’elles ne seraient jamais lues par personne d’autre que son amant. Je vis le moment précis où la réalité la frappa. Ses pupilles se dilatèrent. Sa bouche s’entrouvrit sans qu’aucun son ne sorte. La colère feinte s’évapora, laissant place à une terreur nue.
Le château de cartes venait de s’effondrer.
### Chapitre 2 : La stratégie de la victime
Le silence qui suivit dura une éternité. On entendait le tic-tac de l’horloge dans la cuisine, le bruit lointain d’une voiture dans la rue. Elle me regardait, et je la regardais. Nous étions deux étrangers liés par un contrat qui venait d’être rompu unilatéralement.
Puis, ses yeux se remplirent de larmes. Pas des larmes discrètes. Des larmes torrentielles, immédiates. Ses genoux fléchirent et elle se laissa tomber sur le fauteuil le plus proche, enfouissant son visage dans ses mains.
— Oh mon Dieu… Oh mon Dieu, Marc… Je suis désolée… Je suis tellement désolée…
C’était la Phase 2. Si l’attaque échoue, jouer la victime.
Je restai debout, insensible. Il y a trois jours, ces larmes m’auraient bouleversé. J’aurais couru la prendre dans mes bras, j’aurais demandé ce qui n’allait pas. Aujourd’hui, je les observais comme un scientifique observe une réaction chimique.
— Désolée de quoi ? demandai-je froidement. Désolée de m’avoir trompé ? Ou désolée de t’être fait prendre ?
Elle releva la tête, le visage barbouillé de mascara. Elle avait l’air ravagé, mais je savais, grâce à ses mails, qu’elle était une actrice accomplie.
— Je ne voulais pas te faire de mal, sanglota-t-elle. Tu ne comprends pas… C’était… C’était une folie. Je me sentais perdue. Je me sentais vieille. Julien… Il a su appuyer sur des boutons que je croyais désactivés. Il m’a manipulée, Marc ! Il m’a harcelée avec ses messages, il me disait qu’il allait mourir sans moi, qu’il avait besoin de moi pour son livre… J’ai craqué. C’était une faiblesse.
— Une faiblesse ? répétai-je, sentant la colère monter d’un cran. Une faiblesse, c’est boire un verre de trop. Une faiblesse, c’est flirter un peu trop longtemps en soirée. Ce que tu as fait, Sophie, ce n’est pas une faiblesse. C’est une campagne militaire. C’est de la préméditation.
Je saisis la liasse de papiers et la jetai sur ses genoux. Les feuilles s’éparpillèrent autour d’elle comme des feuilles mortes.
— Regarde ça ! Regarde les dates ! Ça fait trois mois que ça dure ! Trois mois que tu m’inventes des réunions, des migraines, des pannes d’inspiration. Trois mois que tu te fous de ma gueule tous les matins au petit-déjeuner. Tu as planifié ce week-end depuis des semaines. Tu as choisi l’hôtel. Tu as choisi le restaurant. Tu as même choisi les mensonges que tu allais me servir au téléphone hier soir ! Ne me parle pas de manipulation. Tu étais consentante. Tu étais *enthousiaste*.
Elle ramassa une feuille au hasard, la froissa dans son poing.
— Je t’aime, Marc ! Je te jure que je t’aime ! Ce que j’ai avec lui, c’est… c’est toxique. C’est une addiction. Mais toi, tu es ma vie. Tu es ma famille. On ne peut pas tout jeter pour une erreur !
— Une erreur ? Une erreur, c’est quand on oublie de sortir les poubelles. Baiser son ex dans un jacuzzi à Arcachon en traitant son mari de “colocataire”, c’est un choix.
Je m’approchai d’elle, me penchant pour être à sa hauteur. Je voulais qu’elle voie la haine dans mes yeux. Je voulais qu’elle comprenne qu’il n’y avait plus aucune douceur en moi.
— Tu m’as appelé “colocataire”, Sophie. Tu as écrit : *”Il me prépare du thé pendant que je t’écris des horreurs. C’est pathétique.”* Tu trouves ça pathétique que je prenne soin de toi ? Tu trouves ça pathétique que je t’aime ?
Elle secoua la tête frénétiquement, les cheveux collés à son visage par les larmes.
— Non ! Je ne pensais pas ça ! C’était pour lui plaire ! C’était pour entrer dans son jeu ! Il voulait que je sois méchante, il voulait que je sois une garce… Je jouais un rôle, Marc ! Ce n’était pas moi !
— Alors qui est-ce ? Qui est la femme qui dort dans mon lit depuis cinq ans ? Parce que celle qui a écrit ça, je ne la connais pas. Et je ne veux pas la connaître.
### Chapitre 3 : L’argument financier et la vulgarité du réel
Elle tenta de me prendre la main. Je me reculai vivement, comme si elle était contagieuse.
— Ne me touche pas. Ne me touche plus jamais.
Je retournai vers la table et pris les relevés bancaires. C’était mon arme secondaire, moins émotionnelle mais tout aussi destructrice.
— Parlons argent, Sophie. Puisque l’amour ne semble pas être un concept que tu respectes, parlons chiffres.
Elle s’essuya les yeux, confuse par ce changement de sujet soudain.
— De quoi tu parles ?
— De ça. (Je pointai la ligne surlignée en jaune). “Passion Nocturne”. 189 euros. Tu as utilisé notre compte joint. L’argent que j’ai viré la semaine dernière pour les courses de Noël des enfants. Tu as pris cet argent pour t’acheter de la lingerie pour lui.
Elle baissa les yeux, honteuse. C’était étrange : elle pouvait justifier l’adultère par “l’art” ou la “passion”, mais le vol domestique, la mesquinerie financière, c’était indéfendable. C’était vulgaire. Et Sophie détestait la vulgarité.
— J’allais rembourser… murmura-t-elle.
— Tu allais rembourser ? Avec quoi ? Ton activité de freelance qui rapporte à peine de quoi payer tes cigarettes ? C’est moi qui paie tout ici, Sophie. Le crédit de la maison. L’électricité. La nourriture. Les vêtements de ta fille. Et toi, tu utilises le peu d’argent commun qu’on a pour te faire belle pour un autre ? C’est… c’est sale. C’est d’une bassesse incroyable.
Elle se redressa, piquée au vif.
— Ne mêle pas l’argent à ça ! Je ne suis pas une pute !
— Ah non ? Tu te fais entretenir par un homme tout en offrant tes services sexuels à un autre. Trouve-moi un autre mot.
La gifle partit avant que je ne la voie venir. Sa main claqua sur ma joue avec un bruit sec. C’était un geste de désespoir, le geste de quelqu’un qui n’a plus d’arguments.
Je ne bougeai pas. Je ne levai pas la main sur elle. Je me contentai de toucher ma joue qui chauffait, et je souris. Un sourire froid, terrifiant.
— Merci, dis-je doucement. Merci d’avoir fait ça. Ça rend la suite beaucoup plus facile.
Elle regarda sa main, horrifiée par son propre geste.
— Marc, je… Je ne voulais pas…
— C’est fini, Sophie.
Le ton de ma voix était définitif. Ce n’était pas une menace. C’était un constat. Comme un médecin prononçant l’heure du décès.
### Chapitre 4 : L’ultimatum
Je me dirigeai vers la porte d’entrée et l’ouvris en grand. L’air frais du soir s’engouffra dans le salon, chassant l’odeur de son parfum capiteux.
— Tu pars. Maintenant.
Elle me regarda avec incrédulité, comme si je venais de parler une langue étrangère.
— Quoi ? Mais… Je ne peux pas partir ! C’est ma maison ! Où veux-tu que j’aille ?
— Ce n’est pas ta maison. Je l’ai achetée trois ans avant de te rencontrer. Ton nom n’est pas sur l’acte de propriété. Tu n’es qu’une occupante à titre gratuit. Et vu ton comportement, le bail est résilié.
— Tu ne peux pas me mettre à la rue ! J’ai Juliette ! Ma fille vit ici ! Tu ne peux pas faire ça à Juliette !
L’utilisation de sa fille comme bouclier humain fut la goutte d’eau qui fit déborder mon vase de tolérance.
— Ne prononce pas son nom. Tu n’as pas pensé à Juliette quand tu étais à Arcachon. Tu n’as pas pensé à elle quand tu planifiais de détruire notre famille. Juliette est chez son père ce week-end, Dieu merci. Elle n’a pas à voir sa mère se faire virer comme une malpropre.
— Je ne partirai pas ! cria-t-elle, s’accrochant au fauteuil. Tu devras appeler les flics !
Je sortis mon téléphone de ma poche.
— Je n’appellerai pas la police, Sophie. J’appellerai ton père. Et ensuite, j’appellerai l’ex-femme de Julien. Et peut-être même que j’enverrai ce dossier PDF à ton père, pour qu’il voie exactement quel genre de femme sa fille est devenue. Tu sais à quel point il est vieux jeu sur la fidélité. Tu veux que je le fasse ?
Elle blêmit. Ses parents étaient des catholiques conservateurs. Ils l’avaient soutenue lors de son premier divorce parce que son mari était le fautif. S’ils apprenaient qu’elle était la coupable cette fois-ci, et avec de tels détails sordides, la honte serait insupportable pour elle.
— Tu ne ferais pas ça… souffla-t-elle.
— Essaie-moi. Tu as cinq minutes pour faire une valise. Prends le strict minimum. Tes vêtements, tes affaires de toilette, ton ordinateur. Le reste, on verra plus tard avec les avocats.
— Marc…
— QUATRE MINUTES ! hurlai-je soudain, ma voix brisant enfin le calme apparent pour exploser dans les murs du salon.
Elle sursauta violemment, terrorisée. Elle comprit qu’il n’y avait plus de négociation possible. Elle vit dans mes yeux quelque chose qu’elle n’avait jamais vu : la capacité de destruction. Elle réalisa que l’homme gentil et patient qu’elle méprisait venait de mourir, remplacé par un étranger dangereux.
Elle se précipita vers l’escalier, trébuchant presque sur la première marche, et courut vers notre chambre.
### Chapitre 5 : Le bruit du départ
Je restai en bas, au pied de l’escalier, montant la garde comme une sentinelle. J’entendais ses pas précipités au-dessus de ma tête. Le bruit des tiroirs qu’on ouvre et qu’on ferme violemment. Le bruit des cintres qui s’entrechoquent.
Chaque bruit était un coup de marteau sur les clous de notre cercueil conjugal.
Pendant qu’elle faisait sa valise, j’ai sorti mon téléphone et j’ai envoyé un message à Thomas.
*« Elle fait ses valises. Elle part. Reste en stand-by au cas où elle refuse de rendre les clés. »*
Thomas répondit immédiatement : *« Je suis à 5 minutes. Tiens bon. »*
Dix minutes plus tard, Sophie redescendit. Elle traînait une grosse valise à roulettes et portait un sac de voyage en bandoulière. Elle avait remis ses lunettes de soleil, malgré la pénombre du soir, pour cacher ses yeux bouffis. Ridicule tentative de garder une once de dignité.
Elle s’arrêta dans le hall. Elle semblait petite, fragile, perdue. Une part de moi, la part qui l’avait aimée désespérément, eut envie de lui dire de rester, de dire qu’on allait tout arranger. Mais l’image du message *”J’ai hâte d’effacer ses mains de sur ton corps”* revint comme un flash aveuglant.
— Où est-ce que je vais aller ? demanda-t-elle d’une voix brisée.
— Chez tes parents. À l’hôtel. Chez Julien. Je m’en fous. Ce n’est plus mon problème.
Elle me regarda longuement.
— Tu vas le regretter, Marc. On était bien ensemble. Tu jettes tout ça par orgueil.
— Je ne jette rien, Sophie. C’est toi qui as tout brûlé. Je ne fais que balayer les cendres. Les clés.
Je tendis la main, paume ouverte.
Elle hésita, puis fouilla dans son sac à main. Elle sortit son trousseau de clés. Celui avec le porte-clés en forme de cœur que Juliette lui avait offert pour la fête des mères. Elle le regarda une seconde, puis le laissa tomber dans ma main. Le métal froid contre ma peau scella notre séparation.
— Je viendrai chercher le reste de mes affaires la semaine prochaine, dit-elle froidement, retrouvant un semblant d’arrogance défensive. Et je veux voir Juliette. Tu ne m’empêcheras pas de voir ma fille.
— Vois ça avec le juge. Pour l’instant, sors de chez moi.
Elle agrippa la poignée de sa valise, ouvrit la porte et sortit dans la nuit. Elle ne se retourna pas.
J’ai regardé sa silhouette s’éloigner vers sa voiture garée dans l’allée. J’ai attendu qu’elle monte, qu’elle démarre, et qu’elle fasse marche arrière. Les phares rouges de la Peugeot illuminèrent une dernière fois le portail, puis disparurent au tournant.
### Chapitre 6 : Le vide sidéral
J’ai refermé la porte. J’ai tourné le verrou. Une fois. Deux fois.
Le silence est retombé sur la maison. Mais ce n’était plus le silence de l’attente. C’était le silence de la dévastation. C’était le silence d’après la bataille, quand la fumée se dissipe et qu’on compte les morts.
Je me suis adossé contre la porte et j’ai glissé jusqu’au sol. L’adrénaline qui m’avait tenu debout, qui m’avait rendu éloquent et impitoyable, quitta mon corps d’un coup, comme une vidange brutale.
Je me mis à trembler. De tout mon corps. Mes dents claquaient. J’avais froid, si froid.
Je regardai le salon. Ses sacs de shopping étaient toujours là, renversés. La bouteille de vin roulée sous le canapé. Les papiers imprimés éparpillés comme des confettis macabres.
C’était fini. Cinq ans de vie commune. Les vacances, les Noël, les projets, les rires, les dimanches matin au lit. Tout ça venait d’être effacé par un week-end à Arcachon et quelques centaines de kilo-octets de données numériques.
Je me sentais sale. J’avais l’impression d’être couvert de boue. Je voulais prendre une douche, me gratter la peau jusqu’au sang pour enlever son empreinte.
Je me suis relevé péniblement, mes jambes semblaient peser une tonne. J’ai marché jusqu’à la cuisine. J’ai pris un verre d’eau. Ma main tremblait tellement que j’ai renversé la moitié de l’eau sur le plan de travail.
J’ai regardé mon reflet dans la vitre noire du four. J’avais l’air d’un spectre.
Soudain, mon téléphone vibra dans ma poche.
Je sursautai, craignant que ce soit elle. Un message de repentir ? Une menace ?
C’était Léo, mon fils.
**Léo :** *« Ça va Papa ? Oncle Thomas dit que tu as gagné. Je t’aime. »*
Je fixai l’écran à travers mes larmes qui recommençaient à couler. “Tu as gagné”.
Quelle étrange façon de voir les choses. J’avais perdu ma femme. J’avais perdu ma famille recomposée. J’avais perdu mes illusions. J’avais perdu ma confiance en l’humanité.
Mais j’avais gardé ma dignité. Et j’avais gardé mon fils.
Je tapai une réponse, mes doigts glissant sur l’écran mouillé.
*« Ça va, champion. C’est fini. Je t’aime. »*
Je posai le téléphone. La maison était immense, vide et terrifiante. Je devais monter à l’étage. Je devais aller dans notre chambre — non, *ma* chambre désormais. Je devais changer les draps. Je ne pouvais pas dormir dans les draps où elle avait dormi. Je devais effacer son odeur.
Je montai l’escalier, marche après marche, comme un vieillard. Arrivé en haut, je poussai la porte de la chambre. Le lit était là, défait, témoin muet de notre intimité passée.
Je commençai à arracher les draps avec une violence soudaine. Je tirai sur les taies d’oreiller, sur la housse de couette, je les jetai en boule dans le couloir. Je voulais que tout disparaisse.
Une fois le matelas nu, je m’assis sur le bord. Je regardai le mur d’en face, où une photo de nous deux était accrochée. Je me levai, décrochai le cadre, et le posai face contre terre sur la commode.
Puis, je m’allongeai sur le matelas nu, en position fœtale.
Je ne savais pas de quoi demain serait fait. Je savais qu’il y aurait des avocats, des cris, des partages de biens, des larmes de Juliette qu’il faudrait consoler. Je savais que Julien ne resterait pas silencieux, qu’il tenterait peut-être de me contacter. Je savais que la solitude allait être une bête féroce à apprivoiser.
Mais pour ce soir, une seule chose comptait : elle n’était plus là. Le poison avait été expulsé.
Je fermai les yeux, et pour la première fois depuis trois jours, je pus respirer. Une respiration douloureuse, saccadée, mais une respiration libre.
PARTIE 4 : LES DOMMAGES COLLATÉRAUX ET LA CHUTE
### Chapitre 1 : La forteresse administrative
Le lundi matin s’est levé avec une grisaille typiquement lyonnaise, un ciel bas et lourd qui semblait peser sur les toits de la ville comme un couvercle de plomb. Pour la première fois depuis cinq ans, je me suis réveillé seul dans un lit trop grand. J’avais dormi sur le matelas nu, enroulé dans une vieille couverture en laine sortie du placard d’amis, refusant de toucher aux draps qu’elle avait choisis.
Le silence de la maison n’était plus celui du repos, mais celui d’un bureau désaffecté. Pas de bruit de cafetière, pas de radio en fond sonore, pas de pas légers de Juliette courant chercher son doudou. Juste le bourdonnement du frigo et le battement sourd de mes tempes.
À 9h00 précises, j’étais assis dans le cabinet de Maître Valance. C’était un homme d’une soixantaine d’années, au bureau en acajou encombré de dossiers, qui avait géré la succession de mon père. Il avait l’habitude des drames humains, mais même lui a haussé un sourcil en voyant l’épaisseur du dossier que je posais devant lui.
— Vous n’avez pas chômé, Marc, dit-il en feuilletant les impressions des mails et les relevés bancaires. C’est… exhaustif.
— Je ne voulais laisser aucune place au doute, Maître. Je ne veux pas d’une procédure qui traîne. Je veux que ce soit chirurgical.
Il retira ses lunettes et massa l’arête de son nez.
— Chirurgical, c’est un mot que les clients adorent. Mais le divorce, c’est rarement de la chirurgie, Marc. C’est plutôt de la boucherie. Surtout quand il y a de l’ego. Et d’après ce que je lis ici… (il tapota la lettre de Julien que j’avais imprimée), il y a beaucoup d’ego chez la partie adverse.
Il m’expliqua la procédure. Le divorce pour faute. Les délais. La liquidation du régime matrimonial. Tout cela, je pouvais l’encaisser. C’était des chiffres, des dates, de la logistique.
— Et pour Juliette ? demandai-je, la voix soudainement enrouée.
Maître Valance me regarda avec compassion. C’était le point de bascule.
— Juliette est la fille de Sophie, Marc. Vous n’avez aucun lien biologique avec elle. Vous n’avez pas adopté l’enfant.
— Je l’élève depuis qu’elle a trois ans. Son père biologique vit à l’étranger et la voit deux fois par an. C’est moi qui l’emmène à l’école, qui signe ses carnets, qui la soigne quand elle a la grippe. Je suis son père de fait.
— Je sais. Et c’est tragique. Mais aux yeux de la loi française, sans adoption plénière ou simple, vous n’êtes qu’un tiers. Sophie a l’autorité parentale exclusive. Si elle décide de vous couper l’accès à l’enfant, elle en a le droit absolu.
J’ai senti un froid glacial m’envahir. C’était pire que la trahison sexuelle. Sophie pouvait non seulement détruire mon couple, mais elle pouvait m’amputer de ma fille de cœur. Elle avait le pouvoir nucléaire, et vu sa colère hier soir, je savais qu’elle n’hésiterait pas à appuyer sur le bouton.
— On peut demander un droit de visite pour tiers ayant entretenu des liens durables avec l’enfant (article 371-4 du Code civil), nuança l’avocat. Mais c’est une procédure longue. Il faut prouver que c’est dans l’intérêt de l’enfant. Et cela mettra de l’huile sur le feu.
— Préparez le dossier, dis-je fermement. Je ne l’abandonnerai pas.
En sortant du cabinet, j’ai allumé mon téléphone. Une notification de la banque. Sophie avait essayé de retirer 500 euros au distributeur. “Refusé”. J’avais bloqué sa carte le matin même à 8h59.
Une petite victoire mesquine, certes. Mais dans une guerre, on prend toutes les victoires qu’on peut.
### Chapitre 2 : L’appel de l’innocence
Le mardi soir, j’ai récupéré mon fils Léo chez mon frère. Thomas avait été impérial, gardant Léo à l’écart des détails sordides, lui disant juste que Sophie et moi avions “une grosse dispute d’adultes”.
Mais Léo, à treize ans, avait l’intuition du désastre. Dans la voiture, sur le chemin du retour, il gardait le silence, regardant défiler les lampadaires sous la pluie.
— Elle ne reviendra pas, hein ? a-t-il fini par demander, sans me regarder.
— Non, Léo. Je ne pense pas.
— C’est mieux comme ça. Elle était fausse, Papa.
— Ne dis pas ça.
— Si. Elle faisait semblant de s’intéresser à mes jeux vidéo, mais elle regardait tout le temps son téléphone. Et elle parlait mal de toi au téléphone quand tu n’étais pas là.
J’ai failli piler au milieu de la route.
— Quoi ? Quand ça ?
— Il y a deux semaines. J’étais dans la cuisine, elle était dans le jardin. Elle croyait que je ne l’entendais pas. Elle disait : *”Il est gentil mais il est lourd, il m’étouffe, j’ai besoin d’air.”* Je ne te l’ai pas dit parce que… je ne voulais pas que tu sois triste.
J’ai posé ma main sur l’épaule de mon fils. J’ai retenu mes larmes difficilement. Mon fils m’avait protégé. Il avait porté ce secret pour moi.
— Merci, Léo. Tu es un garçon courageux. On va s’en sortir, toi et moi. On est une équipe.
Une fois rentrés, alors que Léo était sous la douche, mon téléphone personnel a sonné. Un numéro masqué.
J’ai décroché, méfiant.
— Allô ?
— Papi Marc ?
Mon cœur s’est arrêté. C’était la petite voix flûtée et tremblante de Juliette. “Papi Marc”, c’était le surnom qu’elle m’avait donné quand elle était petite, un mélange de “Papa” et “Marc”, qu’elle n’avait jamais abandonné.
— Juliette ? Ma chérie, d’où tu appelles ?
— Du téléphone de Mamie. Maman dort. Elle pleure tout le temps. Papi Marc, pourquoi on est chez Mamie ? J’ai oublié mon doudou lapin chez toi. Je veux rentrer. Quand est-ce que tu viens me chercher ?
Je me suis assis sur les marches de l’escalier, la gorge serrée par une boule de douleur si intense que je pouvais à peine respirer. Que dire à une enfant de huit ans ? Que sa mère avait détruit notre foyer pour un fantasme littéraire ? Que je n’avais pas le droit de venir la chercher ?
— Écoute-moi, ma puce. Je… Je ne peux pas venir te chercher tout de suite. Maman et moi, on a des soucis à régler. Tu dois être très sage avec Mamie et Papi, d’accord ?
— C’est à cause du monsieur ? demanda-t-elle innocemment.
— Quel monsieur, Juliette ?
— Le monsieur qui écrit des livres. Julien. Maman parle tout le temps de lui. Elle dit qu’on va aller habiter avec lui dans une grande maison. Je ne veux pas, Papi Marc. Je veux ma chambre. Je veux Léo.
La nausée est revenue. Sophie impliquait déjà sa fille dans ses délires. Elle lui vendait le rêve de la “grande maison” alors qu’elle n’avait même pas de quoi payer son essence.
— Ne t’inquiète pas pour ton doudou, Juliette. Je vais le mettre dans un carton et je le donnerai à Mamie pour qu’elle te l’apporte. Je te promets que je ne t’oublie pas. Je t’aime très fort.
— Moi aussi je t’aime. Dis à Léo que je lui prête ma console s’il veut.
La ligne a coupé. Sa grand-mère avait dû entrer dans la pièce ou Juliette avait eu peur d’être surprise.
Je suis resté là, le téléphone collé à l’oreille, écoutant la tonalité de fin, pleurant silencieusement dans le noir. C’était la véritable cruauté de l’adultère : ce n’est pas seulement le couple qui se brise, c’est l’univers des enfants qui s’effondre.
### Chapitre 3 : La lettre du “héros” romantique
Trois jours plus tard, une lettre recommandée est arrivée. L’expéditeur n’était pas un cabinet d’avocats, mais “M. Julien D.”, avec une adresse postale dans une banlieue éloignée.
J’ai ouvert l’enveloppe avec des gants en latex, par réflexe de préservation, comme si le papier lui-même pouvait être toxique.
C’était une lettre manuscrite, trois pages d’une écriture serrée, nerveuse, avec des pleins et des déliés artistiques. Une lettre d’écrivain raté qui se prend pour Victor Hugo.
*« Monsieur,*
*Je vous écris non pas pour me justifier, car l’amour vrai n’a pas besoin de justification, mais pour vous mettre en garde. Sophie m’a raconté la violence psychologique avec laquelle vous l’avez mise à la porte. Vous l’avez jetée comme un objet usagé, sans égard pour sa fragilité émotionnelle. Cela confirme tout ce qu’elle m’avait dit : vous êtes un homme froid, matérialiste, incapable de comprendre la complexité d’une âme comme la sienne.*
*Ne croyez pas que vous avez gagné. Vous n’avez fait que libérer un oiseau que vous gardiez en cage. Sophie et moi sommes liés par quelque chose qui vous dépasse, une connexion intellectuelle et charnelle que votre esprit bourgeois ne pourra jamais saisir. Nous allons construire une vie basée sur l’art, la vérité et la passion.*
*Je vous interdis formellement de diffamer mon nom ou celui de Sophie auprès de notre éditeur ou de nos proches. Si vous tentez de saboter sa carrière ou la mienne par vengeance, sachez que je n’hésiterai pas à utiliser tous les moyens légaux pour harcèlement.*
*Laissez-nous vivre. Retournez à votre petite vie rangée et laissez les passionnés brûler.*
*Julien. »*
J’ai lu la lettre deux fois. La première fois avec colère. La deuxième fois avec un rire nerveux, presque hystérique.
Ce type était délirant. Il vivait dans un roman de gare. Il parlait de “violence psychologique” alors qu’il avait baisé ma femme dans un hôtel pendant que je gardais les enfants. Il parlait de “bourgeoisie” alors qu’il vivait probablement aux crochets de quelqu’un d’autre.
Mais il y avait quelque chose d’inquiétant dans ce courrier. Une agressivité latente. Une possessivité. “Laissez les passionnés brûler”. Il ne savait pas à quel point il avait raison. Ils allaient brûler, mais pas de la flamme qu’il imaginait.
J’ai scanné la lettre et je l’ai envoyée à Maître Valance avec le commentaire : *”Pièce à verser au dossier : profil psychologique instable de l’amant.”*
### Chapitre 4 : L’érosion du fantasme
Les semaines ont passé. Novembre a laissé place à un mois de décembre froid et pluvieux. La procédure de divorce suivait son cours. Sophie n’avait pas contesté la demande initiale, probablement trop occupée à vivre sa “nouvelle vie”.
Mais Lyon est une petite ville quand on fréquente les mêmes cercles. Les rumeurs ont commencé à me parvenir, par bribes, via des amis communs ou des parents d’élèves gênés.
J’ai croisé Claire, une amie de Sophie, au supermarché, rayon surgelés. Elle a essayé de m’éviter, mais je l’ai coincée entre les pizzas et les glaces.
— Salut Claire. Ne fuis pas. Je ne mords pas.
Elle a soupiré, l’air coupable.
— Salut Marc… Je suis désolée pour tout ça. On ne sait plus quoi dire.
— Dis-moi juste comment elle va. Pour de vrai.
Claire a hésité, regardant autour d’elle comme pour vérifier que personne n’écoutait.
— Pas bien, Marc. Vraiment pas bien.
— Elle est avec lui ?
— Oui. Elle a quitté chez ses parents il y a deux semaines. Ses parents lui ont posé un ultimatum : soit elle arrêtait ses conneries et se soignait, soit elle partait. Elle est partie. Elle vit avec Julien dans un petit studio en banlieue.
Claire s’est rapprochée, baissant la voix.
— Ce type… Julien… Je l’ai rencontré une fois. Il est bizarre, Marc. Il boit beaucoup. Il la coupe quand elle parle. Il lui dit comment s’habiller. L’autre jour, on a pris un café, elle avait l’air épuisée. Elle m’a dit que le “livre” n’avançait pas, qu’il passait ses journées à jouer aux jeux vidéo et qu’il piquait des crises de nerfs si le frigo était vide. Mais comme c’est elle qui paie tout avec ses petites économies…
— Elle paie tout ? Mais il m’avait dit qu’il avait un contrat d’édition !
Claire a ri tristement.
— Il n’y a pas d’éditeur, Marc. C’était du vent. Il s’est auto-publié sur Amazon et a vendu trois exemplaires. Il lui a fait croire qu’ils allaient être riches pour qu’elle parte avec lui. Et maintenant qu’elle est là, coincée, il lui fait payer son propre échec.
J’ai ressenti un mélange étrange de satisfaction et de pitié. J’avais raison. J’avais eu raison sur toute la ligne. Le “grand amour” n’était qu’une escroquerie minable. Mais savoir que la mère de Juliette vivait dans un studio avec un manipulateur alcoolique ne me réjouissait pas. C’était dangereux.
— Dis-lui… commençai-je, avant de me raviser. Non. Ne lui dis rien. Elle a choisi.
### Chapitre 5 : L’appel de minuit
C’était le 22 décembre. Trois jours avant Noël. J’avais décoré la maison avec Léo, un peu par devoir, pour ne pas que ce premier Noël seul soit trop sinistre.
Il était minuit passé. Je lisais dans mon lit — j’avais fini par racheter des draps, bleu foncé, masculins — quand le téléphone fixe a sonné. Personne n’appelle sur le fixe à minuit, sauf pour les mauvaises nouvelles.
J’ai dévalé l’escalier.
— Allô ?
— Monsieur Marc V… ?
Une voix d’homme, autoritaire, professionnelle.
— Oui, c’est moi.
— Ici le Capitaine Lenoir, du commissariat de Villeurbanne. Nous avons une femme ici, Madame Sophie L…, qui prétend être votre épouse. Elle refuse de donner le numéro de ses parents, elle ne veut parler qu’à vous.
Mon sang s’est glacé. “Commissariat”. “Votre épouse”.
— Nous sommes en instance de divorce, Capitaine. Qu’est-ce qu’elle a fait ? Elle a eu un accident ?
— Non, Monsieur. Elle a été victime de violences conjugales. Les voisins ont appelé pour des cris. Nous sommes intervenus. L’individu, un certain Julien D…, a été interpellé et placé en garde à vue. Madame est… en état de choc. Elle est légèrement blessée, les pompiers l’ont examinée, elle refuse l’hôpital pour l’instant. Elle n’a nulle part où aller.
Un silence lourd s’installa. Je pouvais dire non. Je pouvais dire : “Appelez son père”. Je pouvais raccrocher et retourner me coucher. C’était mon droit le plus strict. Elle m’avait trompé, humilié, volé.
Mais je pensais à Juliette. Si je la laissais là, seule dans un commissariat la veille de Noël, comment pourrais-je un jour regarder sa fille dans les yeux ?
— J’arrive, dis-je sèchement.
### Chapitre 6 : Le visage de la défaite
Le commissariat sentait le café froid, la javel et la misère humaine. Les néons grésillaient au plafond. Le Capitaine Lenoir m’a accueilli avec un regard qui mélangeait la curiosité et le respect. Il savait, sans doute. Les flics devinent vite les histoires de cocus magnanimes.
— Elle est dans le bureau là-bas. Elle a déposé plainte. Il l’a frappée parce qu’elle voulait partir. Il a cassé son téléphone et son ordinateur portable.
Son ordinateur. Le fameux outil de travail. Le réceptacle de leurs mails érotiques. Détruit par l’homme même qui lui avait inspiré ces horreurs. L’ironie était totale.
J’ai poussé la porte.
Sophie était assise sur une chaise en métal, enveloppée dans une couverture de survie dorée qui crissait à chaque mouvement. Elle tenait un gobelet en plastique à deux mains.
Quand elle a levé la tête, j’ai dû faire un effort physique pour ne pas reculer.
Ce n’était plus la femme élégante, un peu hautaine, qui m’avait quitté un mois plus tôt avec ses valises et ses certitudes.
Elle avait une lèvre fendue.
Un hématome violet commençait à fermer son œil gauche.
Il lui manquait une mèche de cheveux sur le côté, comme arrachée.
Elle portait un jean sale et un pull trop grand qui ne lui appartenait pas.
Elle me regarda, et ses yeux valides se remplirent instantanément de larmes.
— Marc…
Sa voix était cassée, rauque. Elle a essayé de se lever, mais ses jambes ont flanché.
Je suis resté près de la porte, les mains dans les poches de mon manteau. Je ne l’ai pas prise dans mes bras. Je ne pouvais pas. L’image d’elle avec lui était encore trop vivace, et la voir ainsi, battue par lui, ne faisait que rendre l’image plus sordide, plus sale.
— Le capitaine m’a dit qu’il t’avait frappée, dis-je d’une voix neutre.
— Il est fou, Marc. Il est complètement fou. J’ai voulu partir… J’ai dit que c’était fini, que je m’étais trompée… Il a pété les plombs. Il m’a attrapée par les cheveux, il m’a jetée contre le mur… Il criait que j’étais à lui, que je n’avais pas le droit…
Elle se mit à sangloter, un son laid, guttural.
— Je suis désolée, Marc. Je suis tellement désolée. J’ai tout gâché. Je croyais… Je croyais que c’était de l’amour, mais c’était de la maladie. Pardonne-moi. Je t’en supplie, ramène-moi à la maison. Je ferai tout ce que tu veux. Je veux juste retrouver ma vie. Je veux retrouver Juliette. Je veux retrouver *nous*.
Elle tendit une main tremblante vers moi. Une main avec des ongles rongés, sales.
Je regardai cette main. C’était la main qui avait caressé un autre homme. La main qui avait tapé ces messages humiliants. La main qui m’avait giflé.
J’ai ressenti une immense tristesse. Pas pour nous, mais pour elle. Pour le gâchis absolu d’une vie. Mais je n’ai ressenti aucun amour. La flamme était éteinte. Pis que ça : le foyer était froid, inondé, irrécupérable.
Je m’approchai d’elle, mais je ne pris pas sa main. Je m’accroupis pour être à sa hauteur, gardant une distance de sécurité.
— Sophie, écoute-moi bien. Je suis venu parce que tu es la mère de Juliette. Je suis venu parce que je ne laisse pas un être humain à la rue. Mais je ne suis pas venu te ramener à la maison.
Elle se figea, la bouche ouverte.
— Quoi ? Mais… où veux-tu que j’aille ?
— Je t’ai réservé une chambre à l’hôtel Kyriad, juste à côté. J’ai payé pour trois nuits. Demain matin, tu appelleras tes parents. Ils viendront te chercher. Tu retourneras chez eux, tu te soigneras, tu verras un psy.
— Non ! Je ne peux pas retourner chez eux ! Ils vont me juger ! Je veux rentrer chez moi ! C’est ma maison !
La colère revenait, même dans son état. L’exigence de l’enfant gâté.
— Ce n’est plus ta maison, Sophie. Tu l’as quittée. Tu as choisi Julien. Tu as choisi l’aventure. L’aventure a mal tourné, et j’en suis sincèrement désolé pour toi, personne ne mérite d’être frappé. Mais on ne rembobine pas le film. Tu as brisé quelque chose qui ne se répare pas.
— Mais je t’aime ! hurla-t-elle, attirant le regard d’un policier dans le couloir.
— Non. Tu n’aimes personne. Tu aimes l’image de toi-même dans le regard des hommes. Avec moi, tu t’ennuyais. Avec lui, tu as eu peur. Maintenant, tu veux revenir à la sécurité. Je ne suis pas ton filet de sécurité, Sophie. Je suis ton ex-mari.
Je me suis relevé.
— Allez. Lève-toi. Je t’emmène à l’hôtel.
Le trajet en voiture fut silencieux. Elle pleurait doucement contre la vitre. Je conduisais machinalement, les essuie-glaces battant la mesure de notre échec final.
Arrivé devant l’hôtel, je lui ai donné la clé de la chambre et un sac avec quelques affaires de toilette que j’avais achetées à la station-service.
— Marc… tenta-t-elle une dernière fois, sur le trottoir mouillé.
— Adieu, Sophie. Prends soin de toi. Pour Juliette.
Je n’ai pas attendu sa réponse. J’ai redémarré.
Dans le rétroviseur, je l’ai vue, petite silhouette brisée sous la lumière jaune de l’enseigne de l’hôtel. Elle ne ressemblait plus à rien.
Je suis rentré chez moi. Il était 3 heures du matin.
J’ai monté l’escalier, je suis entré dans la chambre de Juliette. Elle était vide, mais elle sentait encore un peu la fraise et le crayon de couleur.
Je me suis assis sur son petit lit. Et là, enfin, j’ai pleuré pour de bon. J’ai pleuré de soulagement.
Le monstre, l’ennemi, l’amant magnifique, le grand écrivain Julien, n’était qu’un batteur de femmes minable. Et Sophie n’était qu’une femme perdue qui avait tout misé sur le mauvais cheval.
Il n’y avait plus de mystère. Plus de jalousie. Juste un immense champ de ruines à nettoyer.
Mais pour la première fois, je savais que je pourrais reconstruire. Seul. Ou avec Léo.
J’ai sorti mon téléphone et j’ai envoyé un message à mon avocate pour le lendemain :
*”Elle a été agressée par son compagnon. Il y a un dépôt de plainte. Je veux demander la garde exclusive de Juliette au titre de la protection de l’enfance, en prouvant que la mère est dans un environnement instable et dangereux. On fonce.”*
La pitié était finie. Il était temps de sauver ce qui pouvait encore l’être : les enfants.
—
PARTIE 5 : LES CICATRICES ET LA LUMIÈRE
### Chapitre 1 : Le désert administratif
Janvier est arrivé sur Lyon comme une punition. Le ciel était bas, d’un gris de zinc, et le froid pénétrait jusque dans les os, ignorant l’isolation des murs et des manteaux. C’était le mois des résolutions, mais pour moi, c’était le mois des liquidations.
Après la nuit dramatique au commissariat, un calme étrange s’était installé. Un calme administratif. La passion, les cris, les larmes, tout cela avait été aspiré par la machine judiciaire. Sophie était retournée vivre chez ses parents en Bourgogne, à deux heures de route. Elle s’était réfugiée dans sa chambre d’adolescente, soignant ses bleus au corps et à l’âme, loin de Julien qui attendait son procès pour coups et blessures.
Moi, je restais seul dans la maison. Mais ma solitude avait un objectif : Juliette.
Je me souviens d’un rendez-vous précis avec Maître Valance, mon avocat, à la mi-janvier. Son bureau sentait la cire d’abeille et le vieux papier.
— Marc, vous devez comprendre que nous marchons sur une ligne de crête, me dit-il en nettoyant ses lunettes avec une lenteur exaspérante. Le Juge aux Affaires Familiales (JAF) n’aime pas le désordre. Vous n’êtes pas le père biologique. Le père biologique, bien que défaillant, a des droits. La mère, bien que… instable, a des droits. Vous ? Vous êtes le “tiers”.
— Je suis le seul père qu’elle connaisse au quotidien, répliquai-je, sentant la colère monter. J’ai payé ses cours de danse. J’ai soigné ses otites. Sophie l’a traînée dans cette histoire sordide, elle l’a exposée à un homme violent. Vous avez lu le rapport de police !
— Je l’ai lu. Et c’est notre meilleur atout. L’article 371-4 du Code civil permet au juge de fixer des modalités de relations entre l’enfant et un tiers, si tel est l’intérêt de l’enfant. Nous allons plaider la continuité affective. Nous allons plaider que vous êtes le pôle de stabilité dans un univers chaotique. Mais préparez-vous : Sophie va se battre. Pas parce qu’elle pense que vous êtes mauvais pour Juliette, mais parce que vous garder dans la vie de sa fille, c’est garder un témoin de sa déchéance.
Je sortis du cabinet avec une mission. Je devais prouver que j’étais indispensable. J’ai passé mes soirées à compiler des preuves d’affection : des photos de vacances, des témoignages d’instituteurs, des factures de pédiatre, des dessins que Juliette m’avait faits (“Pour Papi Marc, le plus fort du monde”).
C’était pathétique et nécessaire. Je devais quantifier l’amour pour qu’un juge puisse le peser sur une balance.
### Chapitre 2 : L’ombre de Valérie
C’est dans ce vide sidéral que le passé a refait surface, sous la forme la plus inattendue qui soit : Valérie, ma première femme. La mère de Léo. Celle qui m’avait trompé il y a dix ans, brisant mon cœur de jeune marié.
Depuis notre divorce, nos rapports étaient cordiaux mais distants, limités à la logistique concernant Léo. Mais depuis l’explosion de mon mariage avec Sophie, quelque chose avait changé. Elle me regardait différemment quand elle venait déposer Léo le vendredi soir.
Un soir de février, alors qu’il neigeotait, elle est restée sur le pas de la porte après avoir déposé notre fils.
— Tu as une mine affreuse, Marc, dit-elle sans détour. Tu manges ?
— Je me débrouille. Des pâtes, surtout.
Elle hésita, tripotant les clés de sa voiture.
— Je sais que ce n’est pas mes affaires… mais j’ai fait trop de blanquette de veau. Léo adore ça. Tu veux que je te laisse une part ? Ou… tu veux la manger avec nous ?
J’aurais dû dire non. Par fierté. Par habitude. Mais la maison était si silencieuse, et l’odeur de solitude commençait à m’imprégner.
— Je veux bien manger avec vous, dis-je doucement.
Ce dîner fut étrange. Nous étions assis tous les trois : Léo, ravi de voir ses parents réunis sans tension ; Valérie, qui me servait du vin avec une sollicitude maternelle ; et moi, le survivant hagard.
Après que Léo fut monté dans sa chambre, Valérie et moi sommes restés dans la cuisine. Elle a lavé la vaisselle, j’ai essuyé. Un vieux ballet domestique que nous n’avions pas pratiqué depuis une décennie.
— Pourquoi tu ne m’as pas dit que c’était aussi violent ? demanda-t-elle soudain, le dos tourné. Léo m’a raconté pour le commissariat. Pour Sophie battue.
— J’avais honte, je crois. Honte d’avoir choisi une femme qui a fini comme ça. Honte de ne rien avoir vu venir.
Elle se retourna, les mains pleines de mousse.
— Tu sais, Marc… Quand je t’ai trompé, il y a dix ans… ce n’était pas parce que tu étais un mauvais mari. C’était parce que j’étais une mauvaise personne à ce moment-là. J’étais égoïste. J’avais peur de vieillir. Sophie… ce qu’elle a fait est pire, c’est certain, c’était calculé. Mais ne laisse pas sa faute définir ta valeur. Tu es un homme bien. Tu es un père exceptionnel. C’est pour ça que Juliette t’aime.
— C’est drôle, dis-je avec un rire amer. C’est toi qui me consoles. Toi qui as été la première à me planter un couteau dans le dos.
Elle sourit tristement.
— Les cicatrices, ça rapproche. Je sais ce que c’est que de détruire une famille. Je vis avec cette culpabilité depuis dix ans. Sophie est au début de son enfer. Toi, tu es en train de sortir du tien.
Cette nuit-là, Valérie n’est pas restée dormir. Mais elle m’a pris dans ses bras avant de partir. Un câlin solide, sans ambiguïté sexuelle, un câlin d’alliés. J’ai réalisé à cet instant que la haine est un carburant qui finit par s’épuiser. Il ne restait plus de haine envers Valérie. Juste une compréhension mutuelle des naufrages humains.
### Chapitre 3 : La bataille du mercredi
Le mois de mars apporta une audience décisive devant le Juge aux Affaires Familiales. Sophie était là, accompagnée de son père. Elle portait un tailleur sombre, trop grand pour elle. Elle avait maigri. Son visage portait encore la trace jaune pâle de l’hématome sous l’œil, mal camouflée par du fond de teint.
Elle ne m’a pas regardé. Elle fixait ses mains posées sur la table.
Son avocate a plaidé le droit biologique. Elle a dit que Sophie allait mieux, qu’elle suivait une thérapie, qu’elle avait rompu tout contact avec Julien (ce qui était vrai, il était en détention provisoire). Elle a dit que ma présence perturbait la reconstruction de la mère et de l’enfant.
Puis, Maître Valance s’est levé. Il n’a pas fait de grands effets de manche. Il a simplement lu une lettre. Une lettre que l’institutrice de Juliette avait écrite.
*« Depuis le départ de Monsieur Marc V., Juliette régresse. Elle pleure en classe. Elle dessine des maisons qui brûlent. Mais quand elle parle de “Papi Marc”, elle sourit. Elle demande quand il viendra la chercher pour finir le livre qu’ils lisaient ensemble. Monsieur V. est sa figure paternelle de référence depuis cinq ans. L’en priver serait une seconde violence ajoutée à la première. »*
J’ai vu les épaules de Sophie tressauter. Elle pleurait.
Le juge, une femme à l’air sévère mais juste, a pris quelques notes. Elle a rendu sa décision deux semaines plus tard. Une ordonnance provisoire.
*« Au titre de l’intérêt supérieur de l’enfant, un droit de visite et d’hébergement est accordé à Monsieur Marc V. un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. »*
J’ai relu le papier trois fois. J’ai hurlé de joie dans ma voiture. J’avais gagné. Non pas contre Sophie, mais pour Juliette.
Le premier week-end où je suis allé la chercher chez ses grands-parents fut un moment de tension absolue. Le père de Sophie m’a ouvert la porte. Il ne m’a pas serré la main, mais il a hoché la tête avec respect.
— Elle vous attend avec son sac depuis 6 heures du matin, a-t-il grommelé. Prenez soin d’elle.
— Toujours, Jacques. Toujours.
Juliette a dévalé les escaliers. Elle m’a sauté au cou avec une force inouïe, ses petites jambes enserrant ma taille.
— Papi Maaaaaarc !
J’ai senti son odeur de shampoing à la fraise, la chaleur de son petit corps, et j’ai su que tous les avocats, toutes les nuits blanches, tous les chèques signés en valaient la peine.
Sophie est restée en haut de l’escalier. Je l’ai aperçue dans l’ombre. Elle nous regardait. Il y avait dans son regard une détresse infinie, celle de la mère qui réalise qu’elle a perdu l’exclusivité de l’amour de son enfant par sa propre faute.
Je ne lui ai rien dit. Il n’y avait plus rien à dire.
### Chapitre 4 : La tribu recomposée (et bizarre)
Le printemps est arrivé, et avec lui, une nouvelle routine s’est installée. Une routine que personne n’aurait pu prédire, et qui aurait fait hurler de rire ou d’horreur les puritains.
Mes week-ends avec Juliette étaient sacrés. Léo, qui avait d’abord été en colère contre toute cette histoire, a fini par s’adoucir en voyant sa demi-sœur (de cœur) si heureuse. Il a recommencé à jouer avec elle, à lui montrer ses jeux vidéo, à reprendre son rôle de grand frère protecteur.
Mais l’élément le plus surprenant fut Valérie.
Elle a commencé à venir plus souvent. Au début, c’était pour “aider” quand j’avais les deux enfants. Puis, c’était juste pour être là. Nous avons recommencé à coucher ensemble un soir d’avril. Ce n’était pas un feu d’artifice passionnel comme au début de notre vingtaine. C’était un acte de réconfort, une intimité familière, sans promesses, sans mensonges.
— On est pathétiques, non ? a-t-elle ri un soir, allongée dans mes bras, dans ce lit où Sophie m’avait trompé virtuellement pendant des mois. Deux ex-divorcés qui recollent les morceaux.
— On n’est pas pathétiques, répondis-je en caressant ses cheveux. On est résilients. Et franchement, je préfère ta compagnie honnête à la passion toxique que je viens de vivre.
Nous n’avons pas remis d’étiquette sur notre relation. Nous n’avons pas dit aux enfants “Papa et Maman se remettent ensemble”. Nous avons juste laissé faire la vie. Léo avait l’air soulagé. Juliette adorait Valérie, qu’elle appelait “Tata Val”.
C’était une famille Frankenstein. Un père, son fils, son ex-femme devenue compagne, et la fille de sa deuxième ex-femme. Sur le papier, c’était un chaos sociologique. Dans la réalité, c’était la maison la plus chaleureuse que j’aie jamais connue.
### Chapitre 5 : Le dernier acte de Sophie
En juin, j’ai reçu un appel de Sophie. Elle voulait récupérer le reste de ses affaires : ses livres d’art, ses vêtements d’hiver, quelques meubles. Elle avait trouvé un petit appartement à Lyon. Elle recommençait à travailler.
Je lui ai proposé de passer un mardi matin, quand les enfants étaient à l’école. Je ne voulais pas qu’ils assistent au déménagement final.
Elle est arrivée avec une camionnette de location. Elle conduisait elle-même. Elle avait l’air mieux. Ses cheveux avaient repoussé, les bleus avaient disparu. Mais ses yeux étaient éteints. C’était une femme qui avait vieilli de dix ans en six mois.
Nous avons chargé les cartons en silence. C’était lourd, physiquement et symboliquement.
Au moment de partir, elle s’est appuyée contre la portière du camion.
— J’ai appris pour toi et Valérie, dit-elle. Léo l’a dit à Juliette.
— Ah.
— C’est… ironique. Tu retournes avec celle qui t’a trompé le premier.
Je la regardai droit dans les yeux. Je ne ressentais plus aucune colère. Juste une immense lassitude.
— Valérie a fait une erreur, Sophie. Elle s’est excusée. Elle a passé dix ans à essayer d’être une bonne mère et une amie correcte. Toi… tu n’as pas fait une erreur. Tu as monté une opération de destruction massive. Tu m’as humilié, tu m’as volé, tu as mis ta fille en danger pour un fantasme d’adolescente attardée. Ce n’est pas la même chose.
Elle baissa la tête, piquée au vif, mais incapable de riposter car elle savait que c’était vrai.
— Je vois toujours un psy, murmura-t-elle. J’essaie de comprendre pourquoi j’ai fait ça. Pourquoi j’avais besoin de tout casser. Julien… c’était comme une drogue. Je ne me contrôlais plus.
— C’est trop facile de dire ça. On a toujours le choix. Tu avais le choix quand tu as réservé l’hôtel à Arcachon. Tu avais le choix quand tu as écrit ces mails. Tu as choisi ton plaisir immédiat plutôt que notre vie. C’est ton droit. Mais il faut assumer le prix.
— Est-ce que… est-ce que tu penses qu’un jour tu pourras me pardonner ?
La question flottait dans l’air chaud de juin, au milieu du chant des cigales.
— Je t’ai déjà pardonné, Sophie.
Elle releva la tête, surprise, un espoir fou dans les yeux.
— Vraiment ?
— Oui. Je t’ai pardonné parce que je ne veux pas porter ce poison en moi toute ma vie. Mais pardonner ne veut pas dire oublier. Et ça ne veut pas dire recommencer. Tu es la mère de Juliette, et pour ça, je te respecterai toujours. Mais tu n’es plus ma femme. Tu n’es plus mon amie. Tu es juste quelqu’un que j’ai connu et qui m’a appris une leçon douloureuse.
Elle accusa le coup. Elle comprit que la porte était non seulement fermée, mais murée.
— Au revoir, Marc. Merci de t’occuper si bien de Juliette. Je sais que je ne le mérite pas.
— Juliette le mérite. C’est tout ce qui compte.
Elle monta dans son camion et démarra. Je la regardai partir pour la dernière fois. Je n’ai ressenti aucun pincement au cœur. Juste le soulagement de voir un véhicule encombrant quitter mon allée.
Je suis rentré dans la maison. Valérie avait laissé un mot sur la table de la cuisine : *”J’ai acheté des billets pour Disney en juillet. Pour nous quatre. Ne discute pas, c’est moi qui invite. Bisous.”*
J’ai souri.
### Chapitre 6 : Le château des illusions (et de la réalité)
Juillet. La chaleur écrasante de la Floride parisienne (Marne-la-Vallée). La foule, le bruit, les oreilles de Mickey.
Nous étions là, tous les quatre. Valérie, Léo, Juliette et moi.
Juliette tenait la main de Léo. Léo, du haut de ses presque quatorze ans, faisait semblant de râler mais je voyais bien qu’il protégeait sa petite sœur dans la foule.
Valérie marchait à côté de moi. Elle m’a tendu une glace.
— Tu as l’air heureux, dit-elle.
Je regardai autour de moi. Ce n’était pas la vie que j’avais imaginée. Je n’étais pas avec la femme que j’avais épousée en secondes noces. J’étais avec mon ex, élevant l’enfant d’une autre ex, au milieu d’un parc d’attractions bruyant.
C’était imparfait. C’était bancal. C’était du bricolage émotionnel.
Mais c’était réel.
Il n’y avait pas de mensonges ici. Pas de messages cachés, pas d’hôtels secrets, pas de faux écrivains manipulateurs. Il n’y avait que des gens qui avaient survécu à leurs propres erreurs et qui essayaient de passer une bonne journée.
Juliette se tourna vers moi, le visage barbouillé de chocolat, rayonnante.
— Papi Marc ! Regarde le château ! C’est comme dans le livre !
Je regardai le château de la Belle au Bois Dormant, en plastique rose et bleu.
— Oui, ma chérie. C’est beau.
Mais je savais que les vrais châteaux ne sont pas en plastique. Les vrais châteaux sont ceux qu’on construit pierre par pierre, après que le loup a soufflé sur la maison. Mon château à moi n’avait pas de tours pointues. Il avait des murs un peu lézardés, des fondations reprises en sous-œuvre, mais il était solide. Il résisterait aux tempêtes.
J’ai pris la main de Valérie. Elle a serré la mienne.
Le soir, à l’hôtel, après que les enfants se furent endormis épuisés, je suis sorti sur le balcon. J’ai repensé à toute cette année. À la douleur viscérale de la découverte. À la violence de la confrontation. À la peur de tout perdre.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai ouvert ma galerie photos. J’ai fait défiler les images jusqu’à l’année dernière. Les photos de Sophie.
J’ai appuyé sur “Sélectionner”. J’ai tout coché. 1 458 photos.
J’ai appuyé sur la corbeille.
*« Voulez-vous vraiment supprimer ces éléments ? »*
J’ai appuyé sur “Oui”.
Puis j’ai vidé la corbeille.
C’était fini. L’histoire de Sophie était terminée. Elle n’était plus qu’un souvenir flou, une leçon apprise à la dure.
L’histoire de Marc, elle, ne faisait que commencer. Une histoire sans grands effets littéraires, sans drames passionnels, sans “âme sœur” autoproclamée. Une histoire simple, honnête et apaisée.
Je suis rentré dans la chambre. Valérie dormait, la bouche légèrement ouverte, ronflant doucement. C’était le son le plus rassurant du monde.
Je me suis glissé sous les draps. Demain, on allait faire Space Mountain. Demain, on allait rire. Demain, on allait vivre.
Et pour la première fois depuis très longtemps, je n’avais peur de rien.
—
**FIN**