Partie 1
La première chose qui vous frappe quand vous arrivez ici, c’est le gris. Le ciel est bas, lourd, comme un couvercle posé sur la ville. À Alep, même quand ça allait mal, la lumière avait une couleur dorée, une chaleur qui entrait dans la peau. Ici, à Villeurbanne, le froid est humide. Il rentre dans les os et il y reste.
Rani a douze ans, mais ses yeux en ont cinquante. Il est là, planté au milieu de la cour du collège Jean Jaurès, les mains enfoncées dans les poches d’un blouson trop grand qu’une association nous a donné la semaine dernière. Autour de lui, ça crie, ça court, ça s’insulte pour rire. Le français, pour Rani, c’est de la musique agressive. Des “R” qui grattent la gorge, des voyelles qui claquent. Il ne comprend rien. Il se contente de regarder le sol, le bitume craquelé, et d’attendre que la sonnerie le délivre.
Il fait partie de ce qu’ils appellent l’UPE2A. Un nom barbare, un acronyme administratif pour désigner “l’aquarium”. C’est là qu’on met les “nouveaux”. Ceux qui viennent de Syrie, d’Afghanistan, d’Ukraine ou d’ailleurs. Une petite salle au rez-de-chaussée, chauffée un peu trop fort, où Madame Hérault essaie de leur apprendre que le verbe “être” est la base de tout. « Je suis. Tu es. Il est. »
Rani répète. « Je souis. » Il le dit, mais il ne le ressent pas. Il ne sait plus qui il est. Là-bas, il était le fils d’un ingénieur. Il était le garçon qui aimait courir après les pigeons près de la citadelle. Ici, il est “le réfugié”. Celui qui ne mange pas de jambon à la cantine et qui sursaute quand une porte claque trop fort à cause du vent.
Ce matin-là, c’est différent. Madame Hérault a décidé qu’il était temps. Temps de “l’inclusion”. Ce mot fait peur à Rani. Inclusion, ça veut dire sortir de l’aquarium et nager avec les autres poissons, ceux qui sont rapides, ceux qui parlent la langue sans réfléchir. — Tu vas aller en 5ème B pour le cours d’histoire, dit-elle doucement en posant une main sur son épaule. Ça va bien se passer, Rani. Respire.
Il retient son souffle. Il prend son carnet, son stylo quatre couleurs, et il marche dans le couloir. Le linoléum jaune brille sous les néons. Il entre dans la classe. Trente visages se tournent vers lui. Le silence tombe. Ce n’est pas le silence respectueux de la mosquée, ni le silence terrifié des caves pendant les bombardements. C’est le silence de la curiosité, un peu cruel, un peu bête. Le professeur, Monsieur Vallet, lui indique une chaise vide au fond, à côté d’un garçon aux cheveux en broussaille qui triture une gomme.
Rani s’assoit. Il se fait tout petit. Il voudrait disparaître, devenir transparent comme la pluie sur la vitre. Le garçon à côté de lui le regarde du coin de l’œil. Il a des taches de rousseur et un pull bleu marine un peu usé aux coudes. Le cours commence. Louis XIV. Le Roi-Soleil. Rani ne comprend pas pourquoi un homme porte une perruque aussi grosse. Il copie les dates au tableau sans savoir ce qu’elles signifient. 1715. 1643. Des chiffres. Les chiffres, c’est rassurant. C’est la même chose en arabe et en français.
À la fin de l’heure, alors que tout le monde range ses affaires dans un fracas de chaises et de trousses zippées, le garçon aux taches de rousseur se tourne vers lui. — C’est vrai que tu viens de là où il y a la guerre ? demande-t-il. La question est brutale, directe, sans filtre. Comme savent le faire les enfants qui n’ont jamais eu peur pour leur vie. Rani fige. Il cherche ses mots. Il cherche dans sa tête le dictionnaire invisible. Guerre. War. Harb. Il hoche la tête, doucement. — Ouais, souffle le garçon. C’est chaud. Moi c’est Jules.
“C’est chaud.” Rani ne comprend pas l’expression. Il ne fait pas chaud, il fait froid dehors. Mais il sent dans le ton de Jules quelque chose qui n’est pas de la pitié. C’est de la validation. Jules ne le regarde pas comme une victime, mais comme quelqu’un qui a survécu à un truc dingue, comme dans un film. — Rani, répond-il simplement. — T’as vu des morts ? demande Jules en enfilant son sac à dos.
Rani s’arrête. L’image de son quartier lui revient. La poussière blanche qui recouvre tout, comme de la neige sale. Le cri de sa mère. L’absence de son père. Il sent une boule monter dans sa gorge, dure comme une pierre. Il regarde Jules. Il pourrait pleurer. Il pourrait partir en courant. C’est ce qu’il fait d’habitude. Fuir la question. Mais Jules attend, ses yeux clairs fixés sur lui, sans malice. Juste une curiosité pure. — J’ai vu… beaucoup de fumée, dit Rani dans son français cassé. Jules hoche la tête, gravement. — Ok. Tu joues au foot ?
La transition est si rapide que Rani en a le vertige. De la mort au ballon rond en une seconde. C’est ça, l’enfance ici ? On peut zapper le drame pour passer au jeu ? — Un peu, ment Rani. Il n’a pas joué depuis deux ans. — Viens, on a un match à la récré de dix heures. Il nous manque un défenseur. T’es grand, tu feras peur à Lucas.
Et sans attendre de réponse, Jules part vers la porte. Rani reste là une seconde, immobile. Il regarde son stylo quatre couleurs. Il regarde le dos de Jules qui s’éloigne. Pour la première fois depuis des mois, le poids sur sa poitrine s’allège d’un millimètre. Juste un millimètre. Mais c’est suffisant pour qu’il prenne son sac et le suive.
Dehors, dans la cour, le vent est glacial. Mais quand Jules lui lance le ballon en cuir un peu dégonflé, Rani ne sent pas le froid. Il court. Il court pour ne pas penser. Il court pour ne pas se souvenir du visage de son père qui s’est effacé dans la fumée, ce jour-là, quand il est parti chercher du pain et n’est jamais revenu.
Il court, et pour l’instant, c’est tout ce qui compte.

Partie 2
Les semaines passent, et le français commence à faire moins de bruit et plus de sens. Ce n’est plus une rivière déchaînée, c’est un ruisseau que Rani commence à traverser, pierre par pierre. Mais il y a des choses que les mots ne peuvent pas traduire.
Il y a Murat. Murat est en 3ème. Il est arrivé de Homs il y a trois ans. Il a la voix qui a déjà mué, une ombre de moustache et ce regard dur que Rani reconnaît entre mille. C’est le regard de ceux qui ont vu l’enfer et qui essaient de faire semblant d’être des collégiens normaux. Un après-midi, alors que Rani attend sa mère devant la grille du collège, Murat vient s’asseoir sur le banc à côté de lui. Il sort un paquet de bonbons gélifiés, en tend un à Rani sans rien dire. Ils mâchent en silence. C’est un silence confortable. Un silence en arabe. — C’est dur, hein ? dit Murat en regardant les bus passer. — Ça va, répond Rani. — Non, ça va pas. T’as pas besoin de mentir avec moi. Ici, ils sont gentils, les profs, les élèves… mais ils comprennent pas. Ils pensent que parce qu’on est là, c’est fini. Que la guerre s’arrête quand tu passes la frontière. Rani baisse les yeux sur ses baskets, des chaussures bon marché achetées au supermarché. — Mon père me manque, murmure-t-il. Je ne sais même pas s’il est… Il n’arrive pas à finir la phrase. Le mot “mort” est interdit. Si on le dit, ça devient vrai. Murat hoche la tête. Il regarde le ciel gris au-dessus des immeubles HLM. — Le mien, je l’ai vu disparaître, dit Murat d’une voix neutre, comme s’il lisait une liste de courses. Il a dit “courez”, et on a couru vers le bateau. Et lui, il est resté sur la plage. Parfois, je rêve qu’il nage jusqu’ici. Qu’il sonne à l’interphone. Rani sent une larme chaude couler le long de son nez. Il l’essuie rageusement avec sa manche. — Tu sais ce que ma mère me dit ? continue Murat. Elle dit qu’on doit vivre pour deux maintenant. Pour nous, et pour eux qui sont restés. C’est lourd, hein, de vivre pour deux quand t’as que quatorze ans ?
La sonnerie de fin des cours retentit. Le flot des élèves sort du bâtiment. Parmi eux, Jules. Il cherche quelqu’un du regard. Il voit Rani et lui fait un grand signe de la main, un sourire immense qui lui mange le visage. — À demain, Rani ! crie-t-il. N’oublie pas, demain c’est frites à la cantine ! Murat observe la scène, un petit sourire en coin. — C’est bien, dit-il en se levant. Garde-le, ton pote français. Il va t’apprendre des trucs importants. Comme les frites. Il tape amicalement sur l’épaule de Rani et s’éloigne vers l’arrêt de bus, sa silhouette un peu voûtée, comme s’il portait un sac invisible trop lourd pour lui.
Rani reste seul un instant. L’échange avec Murat a ouvert la vanne, celle qu’il essaie de garder fermée. La tristesse est là, immense, noire. Mais le sourire de Jules, cette promesse de frites, c’est comme une petite bouée jaune au milieu de l’océan. Ce soir-là, dans le petit appartement qu’ils louent au troisième étage, Rani regarde sa mère cuisiner. L’odeur du cumin essaie de masquer l’odeur de renfermé du logement social. Elle fredonne une chanson de Fairuz, très doucement. Elle aussi, elle vit pour deux. Elle aussi, elle attend que le téléphone sonne. Mais le téléphone reste muet. Rani sort son cahier de français. Il doit écrire cinq phrases avec le verbe “avoir”. “J’ai un ami.” Il regarde les mots tracés à l’encre bleue. C’est une petite phrase. Mais c’est une victoire.
Partie 3
C’était un mardi de pluie battante, comme novembre sait si bien les faire ici. Jules avait insisté. — Ma mère a dit que tu devais venir goûter. On a fait des crêpes. Allez, viens. Rani avait hésité. Entrer chez les Français, c’est étrange. C’est franchir une frontière invisible. Il a peur de faire une bêtise, de ne pas savoir comment se tenir, de salir le tapis. Mais sa mère avait hoché la tête avec un sourire fatigué : « Vas-y, habibi. Va te faire des souvenirs. »
L’appartement de Jules est au rez-de-chaussée d’une résidence avec des balcons fleuris, même en hiver. Quand la porte s’ouvre, une odeur de beurre fondu et de lessive propre l’envahit. C’est une odeur de paix. C’est l’odeur d’une maison où rien de grave n’est jamais arrivé. La mère de Jules est petite, ronde, avec des lunettes qui glissent sur son nez. — Bonjour Rani ! Entre, entre, tu es trempé mon pauvre ! Elle lui prend son blouson mouillé. Elle ne le regarde pas comme un réfugié. Elle le regarde comme un gamin mouillé qui a besoin de sucre. — Enlève tes chaussures si tu veux, on est à la cool ici.
Rani enlève ses baskets. Il a honte de ses chaussettes, il y a un petit trou au talon. Il essaie de le cacher en repliant ses orteils. Ils s’assoient dans la cuisine. C’est petit, encombré, joyeux. Il y a des dessins sur le frigo, des magnets de vacances, des factures empilées. La vie normale. Une vie où le plus gros problème est une facture d’électricité ou une mauvaise note en maths. Jules parle la bouche pleine. Il raconte sa journée, il se plaint du prof de sport qui pue la transpiration, il rit. Rani écoute. Il mange une crêpe au sucre. Le goût est doux, rassurant. Soudain, le père de Jules rentre. Il est grand, il porte un uniforme de la voirie, orange fluo. Il a l’air épuisé. — Salut les monstres, lance-t-il en posant ses clés. Il ébouriffe les cheveux de Jules, puis il tend une main large et calleuse à Rani. — Salut bonhomme. T’es le fameux Rani ? Jules nous parle tout le temps de toi. Paraît que t’es un as en défense.
Rani serre la main. Elle est rêche et chaude. — Bonjour monsieur. — Appelle-moi Christophe. Tu restes manger ce soir ? On fait une raclette. Enfin… sans charcuterie pour toi, t’inquiète pas, ma femme a prévu du blanc de dinde. On s’adapte ! Rani sent ses joues chauffer. Ils savent. Ils ont prévu. Ils ont fait attention à lui. Ce n’est pas grand-chose, du blanc de dinde à la place du jambon cru. Mais pour Rani, à cet instant précis, c’est le plus grand geste d’amour qu’on lui ait fait depuis longtemps.
Il regarde cette famille. Ils s’engueulent gentiment pour savoir qui va mettre la table. Ils rient. Ils ne savent pas la chance qu’ils ont d’être là, tous ensemble, sous le même toit, sans peur que le toit s’effondre. Pendant le repas, Jules demande : — Dis, en Syrie, vous aviez des PlayStation ? La mère de Jules se fige, prête à gronder son fils pour son indiscrétion. Mais Rani sourit. — Oui. J’avais la 3. Je jouais à FIFA. Mais j’étais nul. Jules éclate de rire. — Ah bah ça va alors ! T’es comme nous en fait.
“T’es comme nous”. La phrase flotte au-dessus du fromage fondu. Rani regarde par la fenêtre. La nuit est tombée sur Villeurbanne. Les lampadaires éclairent la pluie. Il pense à son père. Il se dit que s’il est quelque part, s’il regarde, il doit être content de le voir là, au chaud, en train de rire avec une bouche pleine de fromage. La culpabilité d’être vivant, cette vieille amie qui ne le quitte jamais, recule un peu ce soir. Juste pour quelques heures.
Partie 4
Six mois plus tard. Le printemps est arrivé timidement, avec quelques bourgeons verts sur les arbres gris de la cour. Rani sort du bureau de la directrice. Il tient une enveloppe marron dans sa main. Sa mère l’attendait dans le couloir, les yeux rouges. Elle a pleuré, mais ce sont des larmes différentes aujourd’hui. Dans l’enveloppe, il y a des papiers. Le statut de réfugié. La protection subsidiaire. Des mots juridiques pour dire : “Vous avez le droit de rester. Vous existez.”
Il sort dans la cour. C’est la récréation de midi. Jules est assis sur le muret, en train d’échanger des cartes Panini. Il lève la tête et voit Rani. Il voit l’enveloppe. Il comprend, sans comprendre les détails administratifs. Il comprend que c’est une bonne nouvelle. — Alors ? demande Jules. — C’est bon, dit Rani. On reste. Jules sourit, un sourire simple, évident. — Bah évidemment que vous restez. Tu me dois encore deux euros pour la canette de la semaine dernière. Je te laissais pas partir comme ça.
Rani rit. Un vrai rire, qui part du ventre. Il regarde autour de lui. Le bruit de la cour n’est plus une agression. C’est juste le bruit de la vie. Il voit Murat au loin, qui fume en cachette derrière le gymnase. Murat lui fait un petit signe de tête, pouce en l’air. Rani sait que tout n’est pas réglé. La nuit, les cauchemars reviennent encore parfois. L’absence du père est un trou béant qui ne se refermera jamais vraiment. Il sait qu’il devra travailler deux fois plus dur que les autres pour trouver sa place, pour maîtriser cette langue qui lui résiste encore. Mais il est là. Il sort une petite balle rebondissante de sa poche, celle que Jules lui a offerte au début de l’année. Il la lance fort contre le sol. La balle frappe le bitume, s’écrase une fraction de seconde, absorbe le choc, et repart vers le ciel, plus haut, plus vite. Elle monte, elle monte, elle attrape un rayon de soleil. Rani la regarde s’envoler. — Allez viens, dit Jules. On va être en retard. Rani rattrape la balle au vol, la serre dans son poing. — J’arrive, dit-il.
Et pour la première fois, il ne se sent pas en retard sur sa vie. Il est juste à l’heure.