Partie 1
Je me souviens encore du bruit de ses baskets dans le couloir. Ce frottement irrégulier, traînant, comme s’il pesait une tonne, alors qu’il n’était qu’un gamin de quinze ans dans un survêtement trop grand.
Valentin.
Au début de l’année, c’était le gamin qui levait la main avant même que j’aie fini de poser l’équation au tableau. Il avait cette lueur dans les yeux, ce truc vif, presque arrogant, de ceux qui comprennent vite. Il calculait des pourcentages de tête, il riait fort dans la cour. C’était un “moteur”, comme on dit en salle des profs. Le genre d’élève qui tire les autres vers le haut.
Et puis, le silence s’est installé. Pas tout de suite. Ça a commencé par des détails. Un manteau gardé en classe parce qu’il avait « froid ». Un regard fuyant. Des devoirs non rendus. On a appris plus tard pour ses parents. La séparation. Ce mot banal, administratif, qui déchire le monde d’un enfant en deux moitiés inégales.
Valentin a commencé à appuyer sur le bouton « autodestruction ». Doucement d’abord, puis avec une constance effrayante.
Je me rappelle ce mardi matin, gris, pluvieux, typique d’un mois de novembre en banlieue. Il était dans le couloir, censé être en cours de chimie. Il errait. Il avait ce demi-sourire triste qui me désarmait à chaque fois. — Qu’est-ce que tu fais là, Valentin ? je lui ai demandé. Il a haussé les épaules. — Je marche, Monsieur. Je visite. — Tu n’as pas le droit de visiter pendant les cours. — Les règles, c’est pour ceux qui restent, a-t-il murmuré, presque pour lui-même.
Je ne l’ai pas puni ce jour-là. J’aurais dû. C’est mon rôle. Mais il y avait quelque chose de fragile chez lui, comme s’il testait la solidité des murs, la solidité des adultes autour de lui. Il voulait voir si on allait craquer avant lui.
En salle des profs, on ne parlait que de lui. Mme Delorme, sa prof principale, avait les larmes aux yeux au-dessus de son café tiède. — Je ne sais plus quoi faire, disait-elle. Hier, il a fumé devant le portail du collège, en me regardant droit dans les yeux. Il attendait que je crie. Mais je n’ai pas crié. J’ai vu un petit garçon qui appelait au secours.
C’est le paradoxe de ces gamins-là. Ils deviennent insolents, insupportables, ils vous poussent à bout, ils vous insultent presque par leur attitude désinvolte… et pourtant, tout ce que vous avez envie de faire, c’est de les prendre par les épaules et de leur dire : « Arrête. Tu vaux mieux que ça. »
Mais Valentin ne s’arrêtait pas. Le point de rupture est arrivé un jeudi. Une histoire ridicule de milkshake, ou de soda, je ne sais plus. Il était entré en classe avec sa boisson, bravant l’interdit juste pour le principe. Quand l’enseignante lui a demandé de sortir, il a souri, a bu une gorgée, et a dit : — De toute façon, je m’en fous. Chez moi, c’est déjà la guerre, alors ici…
On a convoqué la mère. C’est là que tout a basculé. Je m’attendais à voir une femme en colère, ou démissionnaire. J’ai vu une femme brisée. Elle était assise dans le bureau du Principal, les mains serrées sur son sac à main bon marché, le visage ravagé par des nuits sans sommeil.
— Il a frappé son petit frère hier, a-t-elle chuchoté. Pour une histoire de télécommande. Il a juste… il a explosé. Je ne le reconnais plus. Ce n’est plus mon fils. C’est la colère de son père qui coule dans ses veines maintenant.
Valentin était assis à côté d’elle, regardant ses chaussures. Il ne niait pas. Il ne s’excusait pas. Il semblait attendre le verdict. — Je ne peux plus le garder à la maison, a dit la mère. J’ai peur. J’ai peur pour le petit. J’ai peur pour lui.
Un silence lourd est tombé dans la pièce. Le genre de silence qu’on n’oublie jamais. Le bruit du chauffage électrique semblait assourdissant. Valentin a relevé la tête. Il n’a pas pleuré. Il a juste dit, d’une voix blanche, terrifiante de calme : — C’est mieux comme ça. Je vais aller au foyer. C’est mieux que je parte.
Comme s’il s’agissait d’une colonie de vacances. Comme s’il ne parlait pas de quitter son lit, ses posters, son odeur, sa vie. Il essayait d’être un homme, de « faire le bonhomme », comme ils disent. Mais on voyait sa jambe trembler sous la table.
C’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’on avait échoué. L’école, la famille, nous tous. On regardait un enfant de quinze ans faire sa valise mentalement, parce qu’il était persuadé qu’il était toxique pour les gens qu’il aimait.

Partie 2
Les jours qui ont suivi ont été d’une lenteur insupportable. L’administration a pris le relais. Les services sociaux, l’ASE, les coups de fil, les papiers à signer. Valentin continuait de venir au collège, mais il n’était plus vraiment là. Il flottait. Il ne prenait plus la peine d’ouvrir son sac. Il s’asseyait au fond de la classe, regardait par la fenêtre les arbres nus de la cour de récréation, et attendait.
J’ai essayé de lui parler une dernière fois, dans le couloir, entre deux cours. — Tu sais où tu vas aller ? — À l’autre bout du département. Dans un foyer à une heure de route. — C’est… c’est temporaire, Valentin. Juste le temps que ça se calme avec ta mère. Il a ri, un petit rire sec, sans joie. — Ouais, c’est ça. Temporaire. Comme le mariage de mes parents, c’était temporaire aussi ?
Il m’a regardé, et j’ai vu la détresse pure derrière l’ironie. Il voulait que je lui dise que non, qu’il allait rentrer chez lui ce soir, que sa mère allait faire des pâtes et qu’ils allaient regarder la télé ensemble. Mais je ne pouvais pas lui dire ça.
Le jour du départ est arrivé. Un vendredi après-midi. La voiture de l’éducateur devait venir le chercher directement au collège. Sa mère ne pouvait pas venir. « Trop dur », elle avait dit au téléphone. Je crois qu’elle avait raison. Voir son fils monter dans une voiture inconnue avec ses sacs poubelles remplis de vêtements, c’est une image dont on ne se remet pas.
Valentin était dans mon bureau. Il avait l’air minuscule sur la chaise visiteur. Il portait sa doudoune noire, zippée jusqu’en haut, comme une armure. — J’ai peur, Monsieur. C’était sorti tout seul. Un murmure. J’ai posé mon stylo. J’ai oublié que j’étais prof, j’ai oublié la hiérarchie, les distances professionnelles. — Je sais. C’est normal d’avoir peur. — Et si les autres là-bas, ils sont… méchants ? — Tu te feras ta place. Tu es intelligent, Valentin. Ne laisse pas la colère décider pour toi. Si tu es en colère là-bas, tu vas te faire bouffer. Reste toi-même. Le Valentin qui résout les équations en deux secondes. Pas celui qui fume pour faire le grand.
Il a hoché la tête. L’interphone a sonné. — Monsieur ? L’éducateur est là pour Valentin. Mon cœur s’est serré. Un étau physique, douloureux. Valentin s’est levé. Il a pris son sac à dos. Il a regardé autour de mon bureau, comme s’il voulait mémoriser l’endroit. Les classeurs, l’ordinateur, la pile de copies. Ce monde normal, ennuyeux, rassurant, dont il était exclu pour l’instant.
— Au revoir, Monsieur. — Au revoir, Valentin. On se revoit bientôt.
Je l’ai regardé traverser la cour depuis ma fenêtre. Il marchait à côté de l’éducateur, un homme grand et costaud qui lui parlait doucement. Valentin ne répondait pas. Il ne s’est pas retourné. Il est monté dans la voiture grise. La portière a claqué. Un bruit mat, définitif. Et puis la voiture a disparu au coin de la rue.
Partie 3
Le week-end est passé. Lundi matin, la chaise de Valentin était vide. C’est étrange comme l’absence de quelqu’un peut prendre autant de place. Les autres élèves le savaient, bien sûr. Les rumeurs vont vite au collège. « Valentin est en foyer », « Il paraît qu’il a frappé sa mère », « N’importe quoi, c’est sa mère qui l’a viré ». J’ai dû faire cours comme si de rien n’était. Parler de grammaire, de conjugaison, alors que je pensais à lui, dans une chambre inconnue, avec des inconnus, à manger des repas préparés par une collectivité.
Trois semaines plus tard, il est revenu. C’était prévu comme ça. Il restait scolarisé chez nous, mais un taxi l’amenait le matin et le ramenait le soir au foyer. Quand il est entré dans la classe, le silence s’est fait. Un vrai silence, respectueux et gêné.
Il avait changé. Physiquement, c’était le même. Même doudoune, même coupe de cheveux un peu trop longue. Mais quelque chose dans son regard s’était éteint. Ou plutôt, durci. Il s’est assis à sa place. Il a sorti ses affaires. Il a écouté. À la pause, je suis allé le voir. — Alors ? — Ça va, a-t-il dit. C’était un « ça va » qui voulait dire « ne posez pas de questions ». — C’est comment, là-bas ? — C’est… bruyant. On est quatre par chambre. Y’en a un qui crie la nuit. Mais on mange bien. Il a essayé de sourire, mais le cœur n’y était plus.
Il m’a raconté, par bribes, au fil des jours. L’interdiction de voir sa mère la semaine. Les coups de fil limités. Le linge qu’il devait apprendre à laver lui-même. — Vous savez, Monsieur, m’a-t-il dit un jour en récréation, en regardant ses baskets, le plus dur, c’est le soir. — Pourquoi ? — Parce que chez moi, même quand ça criait, même quand c’était la guerre avec ma mère… je savais que j’étais chez moi. Là-bas, le soir, quand ils éteignent les lumières… on entend juste des gens respirer. Des gens qu’on connaît pas. Et on se sent seul. Vraiment seul.
Il m’a dit ça sans pleurer. Il avait passé le stade des larmes. Il était entré dans le monde des adultes par la porte de service, celle qui est froide et mal éclairée.
Sa mère appelait parfois le collège pour prendre des nouvelles. Sa voix tremblait toujours. — Est-ce qu’il mange ? Est-ce qu’il travaille ? — Il se tient tranquille, Madame. Il fait des efforts. — Dites-lui que je l’aime. S’il vous plaît, dites-lui. — Pourquoi vous ne lui dites pas vous-même ? — Parce qu’il ne décroche pas quand j’appelle. Il m’en veut. Il a le droit de m’en vouloir.
La distance, ce n’est pas seulement des kilomètres. C’est ce mur invisible qui se construit brique par brique : la culpabilité de la mère, la rancœur du fils, et l’impossibilité de se dire les choses simplement.
Partie 4 (Optionnel)
L’année a avancé. L’hiver a laissé place à un printemps timide. Valentin n’est pas redevenu le premier de la classe. Il a eu des hauts et des bas. Des jours où il voulait tout casser, et des jours où l’ancien Valentin, le brillant, refaisait surface le temps d’une bonne note.
Il n’est pas rentré chez lui tout de suite. Ça a pris des mois. Mais un jour, juste avant les vacances d’été, il est venu me voir avec un papier à signer. — Je rentre, a-t-il dit. — Chez ta mère ? — Oui. On a vu le juge. C’est bon. On va essayer.
Il n’a pas sauté de joie. Il savait maintenant que ce serait fragile. Que la maison n’était plus un refuge inébranlable, mais un endroit qu’il fallait protéger, faire attention à ne pas casser à nouveau. Il avait grandi trop vite. Il avait perdu cette insouciance magnifique des enfants qui croient que leurs parents sont éternels et solides comme du béton.
Il a remis son sac sur son dos. — Merci, Monsieur. — Pour quoi, Valentin ? — Pour ne pas m’avoir viré quand j’étais con.
Il est parti vers la sortie. Je l’ai regardé s’éloigner, sa silhouette se fondant dans la foule des autres élèves qui hurlaient de joie à l’idée des vacances. Lui ne hurlait pas. Il marchait, les mains dans les poches. Il rentrait chez lui. Ce n’était pas une fin de film hollywoodien. Il n’y avait pas de musique, pas d’étreinte au ralenti. Juste un gamin qui rentre chez lui après la guerre, espérant que cette fois, la paix durera un peu plus longtemps.
Et nous, on reste là, dans le couloir vide, à espérer qu’on a fait ce qu’il fallait.