PARTIE 1 : LE RITUEL DU SILENCE
Il est 11h30. Comme chaque dimanche depuis onze ans, je suis assise sur le siège passager de notre break familial, regardant défiler les platanes le long de la départementale qui relie notre banlieue pavillonnaire à la maison de ma belle-sœur, Sophie, et de son mari, Matthieu.
C’est un rituel immuable. Une liturgie laïque que rien, pas même la fièvre des enfants ou une fatigue écrasante, ne saurait interrompre. En France, on ne plaisante pas avec le déjeuner dominical. C’est la clé de voûte de la famille, le moment sacré où l’on valide, semaine après semaine, que tout va bien, que nous sommes heureux, que nous sommes unis.
À côté de moi, Marc, mon mari, tapote le volant en rythme sur une chanson de Francis Cabrel qui passe à la radio. Il semble détendu. Il porte sa chemise en lin bleu ciel, celle que je lui ai repassée ce matin, et il a cette expression de contentement placide qui m’a tant séduite autrefois. Marc est un homme bon. Un homme solide. C’est un père aimant, un mari fidèle, un ingénieur compétent. Il est le port d’attache, le calme après la tempête.
Moi, je suis la tempête contenue dans un verre d’eau.
Je pose la main sur mon estomac. Une brûlure familière, acide, commence à se réveiller juste sous mon sternum. Mon “invité” du dimanche, comme je l’appelle ironiquement lors de mes rendez-vous chez le gastro-entérologue. Il m’a diagnostiqué un début d’ulcère il y a six mois. « Le stress, madame. Vous intériorisez trop. » Si seulement il savait. Ce n’est pas le stress du travail, ni celui des enfants. C’est le poids du mensonge. C’est l’acide de la culpabilité qui ronge ma paroi stomacale, centimètre par centimètre.
— Tu as pensé à prendre le vin ? me demande Marc sans quitter la route des yeux.
— Oui. Deux bouteilles de Saint-Émilion. Celles que Matthieu aime bien.
J’ai prononcé son prénom. *Matthieu*.
Le simple fait de dire ce nom dans l’habitacle fermé de la voiture me donne l’impression d’avoir commis une impudeur. J’ai peur que ma voix ne change de tonalité, qu’elle devienne plus douce, plus rauque, ou qu’elle trahisse ce tremblement infime qui me saisit chaque fois que je pense à lui. Mais Marc ne remarque rien. Pour lui, Matthieu est son beau-frère, son pote, le mari de sa sœur adorée. Il n’imagine pas une seconde que pour moi, Matthieu est devenu, au fil des cinq dernières années, une obsession dévorante, une maladie honteuse.
Nous arrivons. La maison est belle, une bâtisse en meulière avec un grand jardin où les hortensias commencent à faner en cette fin d’été. Le gravier crisse sous les pneus. C’est le signal. Le rideau se lève. Je dois endosser mon costume. Je suis Claire, 36 ans, épouse comblée, mère de deux enfants, belle-sœur idéale. Je dois sourire. Je dois rire aux blagues. Je dois complimenter le rôti. Je dois survivre aux quatre prochaines heures sans hurler.
—
La porte d’entrée s’ouvre avant même que nous ayons coupé le moteur. Sophie est là. Elle est solaire, bruyante, envahissante. Sophie, c’est l’exact opposé de moi. Là où je suis réserve et observation, elle est action et parole. Elle embrasse Marc comme si elle ne l’avait pas vu depuis dix ans – ils se sont eus au téléphone hier soir pendant quarante minutes.
— Mes chéris ! Entrez, entrez ! Matthieu est en train d’ouvrir les huîtres, on a pris du retard, les petits sont intenables !
Je sors de la voiture, j’ajuste ma robe. Je prends une grande inspiration, humant l’air qui sent déjà l’herbe coupée et le charbon de bois. Je salue Sophie. La bise claque, sonore. Elle me broie un peu trop fort dans ses bras. Sophie m’aime bien, je crois. Elle me trouve un peu “froide”, un peu “intellectuelle”, mais elle me considère comme acquise. Je fais partie des meubles.
Nous entrons dans la cuisine. C’est une pièce magnifique, le cœur battant de leur maison, avec un îlot central en chêne massif autour duquel tout le monde gravite. Et il est là.
Matthieu.
Il est dos à nous, penché sur l’évier, un torchon à la main, luttant avec une huître récalcitrante. Il porte un vieux t-shirt gris un peu délavé et un jean. Rien d’extraordinaire. Il n’est pas objectivement “beau” au sens mannequin du terme. Il a les traits un peu tirés, des cheveux bruns en bataille qui commencent à grisonner sur les tempes, une barbe de trois jours. Mais quand il se retourne au son de nos voix, l’impact est physique. C’est comme recevoir un coup de poing dans le plexus solaire.
— Salut les habitués, lance-t-il avec ce demi-sourire qui ne monte jamais tout à fait jusqu’aux yeux.
Il s’essuie les mains sur son torchon et s’approche pour nous saluer. Il serre la main de Marc, une accolade virile, une tape dans le dos. Puis il se tourne vers moi.
C’est ce moment-là que je redoute et que j’attends toute la semaine. Ce moment suspendu, infinitésimal, invisible pour le reste du monde.
Il s’approche pour me faire la bise. Je sens son odeur. Un mélange de tabac froid (il fume en cachette de Sophie), de citron (les huîtres) et de quelque chose de boisé, de personnel, qui est juste *lui*. Sa peau frôle la mienne. C’est castre, c’est poli, c’est socialement acceptable. Mais il y a cette fraction de seconde, juste avant qu’il ne se recule, où son regard plonge dans le mien.
Ce n’est pas un regard de séduction vulgaire. C’est pire. C’est un regard de reconnaissance. C’est un regard qui dit : *« Je te vois. Je sais que tu joues la comédie. Je joue la même. »*
— Tu vas bien, Claire ? demande-t-il.
Sa voix est calme, un peu basse.
— Très bien, et toi ?
— On fait aller.
C’est tout. L’échange est terminé. Sophie nous tend déjà des coupes de champagne. Marc raconte une anecdote sur son bureau. La machine familiale est lancée. Je prends ma coupe, mes doigts tremblent légèrement sur le pied du verre. Je bois une gorgée, espérant que les bulles anesthésieront la brûlure dans mon estomac.
—
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter le temps. Il faut comprendre la géométrie particulière de notre quatuor.
Au début, il y a onze ans, quand j’ai rencontré Marc, Matthieu et Sophie étaient déjà mariés. Ils formaient le couple “modèle”. Ils avaient acheté cette maison, ils avaient des projets, ils semblaient indestructibles. Marc et sa sœur Sophie ont une relation fusionnelle, presque gémellaire bien qu’ils aient trois ans d’écart. Ils partagent le même rire, les mêmes références, la même façon de couper la parole aux autres. Quand on entre dans la famille, on accepte d’être en périphérie de ce noyau dur.
Matthieu et moi, nous étions les “pièces rapportées”. Les conjoints. Les accompagnateurs. Au début, je ne prêtais pas vraiment attention à lui. Je le trouvais sympathique, un peu taciturne, souvent en retrait pendant que Sophie monopolisait l’espace sonore. Nous échangions des banalités sur les livres ou le cinéma. Il me semblait intelligent, mais lointain.
Je ne sais pas exactement quand ça a basculé. Ce n’est pas un coup de foudre. C’est une érosion lente.
C’était il y a cinq ans, je crois. Un été en Bretagne. Nous avions loué une grande maison tous ensemble pour les vacances. Il pleuvait, comme souvent au mois d’août dans le Finistère. Marc et Sophie jouaient au Scrabble dans le salon avec les enfants. J’étais sortie sur la terrasse couverte pour regarder la pluie tomber sur la mer grise. Je me sentais mélancolique, sans raison précise. Une lassitude de la maternité, peut-être, une fatigue existentielle.
La porte-fenêtre s’est ouverte et Matthieu est sorti. Il n’a rien dit. Il s’est accoudé à la rambarde à côté de moi. Il a allumé une cigarette.
— Tu en veux une ? a-t-il demandé.
Je ne fume pas. Ou très rarement.
— Allez, juste une, ai-je répondu.
Nous avons fumé en silence, regardant l’eau. Il n’y a eu aucune tentative de drague. Pas de main baladeuse. Juste ce silence. Mais pour la première fois, ce silence n’était pas vide. Il était plein. Confortable. Je me suis sentie *comprise* sans avoir besoin de parler. J’ai réalisé que lui aussi s’ennuyait. Que lui aussi se sentait parfois seul au milieu de cette famille bruyante et joyeuse. Que lui aussi portait un masque.
Quand il a écrasé sa cigarette, il m’a regardée et a dit simplement :
— Tu as l’air triste quand tu penses que personne ne te regarde.
J’ai sursauté. Marc ne m’avait jamais dit ça. Marc me demandait si j’étais fatiguée, si j’avais mal à la tête, mais il ne voyait pas la tristesse fondamentale.
— Je ne suis pas triste, ai-je menti. Je suis juste… contemplative.
Il a souri, ce demi-sourire ironique.
— C’est ça. Contemplative.
Il est rentré. Et je suis restée là, le cœur battant, avec l’impression qu’il venait de toucher mon âme avec ses doigts sales de nicotine.
Depuis ce jour, tout a changé. Une fréquence secrète s’est ouverte entre nous.
—
Retour au présent. Le déjeuner.
Nous sommes passés à table. Le rituel du placement. Marc en face de Sophie. Moi en face de Matthieu. Toujours. Comme une symétrie perverse qui nous oblige à nous faire face, à nous observer manger, boire, parler.
Sophie a préparé une blanquette de veau. C’est délicieux, comme toujours. Sophie est une excellente cuisinière, une excellente mère, une excellente épouse. Elle est parfaite. Ce qui rend ma trahison intérieure encore plus dégueulasse. Comment peut-on en vouloir à quelqu’un d’aussi généreux ? Sophie ne m’a jamais rien fait. Elle m’a accueillie, elle garde mes enfants quand j’ai des urgences, elle m’offre des cadeaux attentionnés. Et moi, je fantasme sur son mari entre la poire et le fromage.
La conversation tourne autour des travaux de rénovation de leur salle de bain. C’est un sujet “safe”. Un sujet de dimanche.
— On hésite pour le carrelage, dit Sophie en servant une deuxième louchée de riz à Marc. Matthieu veut de l’ardoise, mais je trouve que ça assombrit trop. Tu en penses quoi, Claire ?
Je relève la tête. Je sens le regard de Matthieu sur moi. Il attend ma réponse. Il sait que je déteste le beige que Sophie veut mettre partout.
— L’ardoise, c’est chic, dis-je prudemment. Mais c’est salissant avec le calcaire.
— Voilà ! triomphe Sophie. Tu vois Matthieu ? Même Claire le dit.
Matthieu hausse les épaules, amusé. Il prend sa bouteille de vin et remplit mon verre.
— Claire dit ça pour te faire plaisir, Sophie. Je sais qu’elle préfère les matériaux bruts.
Il me regarde par-dessus le goulot de la bouteille.
— N’est-ce pas ?
Il y a un double sens. Je le sais. Il parle de nous. Il parle de notre nature. Sophie et Marc sont des gens de “couleurs claires”, de certitudes, de confort. Matthieu et moi, nous sommes des “matériaux bruts”, sombres, un peu rugueux, un peu abîmés.
Je rougis. C’est stupide, je suis une femme de 36 ans, responsable des ressources humaines dans une grande entreprise, et je rougis parce que mon beau-frère parle de carrelage.
— Je ne sais pas, balbutiai-je. Ça dépend de la lumière.
Marc intervient, la bouche pleine :
— De toute façon, chérie, quoi que tu choisisses, ce sera très bien. Tu as du goût.
Marc est heureux. Il mange sa blanquette, il boit son Bordeaux, il est entouré des gens qu’il aime. Il ne voit pas les fils invisibles qui se tendent au-dessus de la table, menaçant de tout décapiter. Parfois, je lui en veux de sa cécité. Je me dis : *« Regarde-moi ! Regarde-nous ! Ne vois-tu pas que ta femme est en train de glisser ? Ne vois-tu pas que ton beau-frère la dévore des yeux ? »*
Mais Marc fait confiance. La confiance est son défaut fatal. Il ne peut pas concevoir la trahison, car la trahison est illogique, inefficace et douloureuse. Pourquoi quelqu’un choisirait-il la douleur quand on a le confort ?
Le déjeuner s’étire. Le fromage. La salade. Le dessert (une tarte aux mirabelles). Le café. Les enfants courent dans le jardin, leurs cris nous parviennent par la baie vitrée ouverte. C’est l’image d’Épinal du bonheur français. Et je suis là, prisonnière de cette image, comme une guêpe piégée dans l’ambre.
Vers 15 heures, une torpeur digestive s’abat sur la maison. C’est le moment de flottement.
— Je vais faire une petite sieste devant la Formule 1, annonce Marc en s’étirant.
— Moi, je vais ranger la cuisine, dit Sophie.
— Je t’aide, dis-je par réflexe.
— Non, non, laisse ! Va profiter du soleil. Matthieu, tu montres à Claire ce que tu as fait au fond du jardin ? Le nouvel abri bois ?
Mon cœur rate un battement. Sophie vient de nous jeter l’un vers l’autre, en toute innocence.
Matthieu se lève. Il ne me regarde pas.
— Ouais. Viens voir.
Je me lève. Mes jambes sont lourdes. Je le suis à l’extérieur.
Nous traversons la pelouse. L’air est chaud, lourd d’orage. Les enfants jouent au fond, près de la balançoire, trop occupés pour nous remarquer. Nous marchons vers l’abri de jardin, derrière les thuyas, hors de vue de la maison.
C’est là, dans ces interstices, que notre “histoire” existe. Dans les silences. Dans les moments volés où personne ne regarde. Il n’y a jamais eu de baiser. Jamais de caresse sexuelle. Et c’est peut-être pour cela que c’est si intense. L’imagination est pire que la réalité. Si nous avions couché ensemble, peut-être que la magie serait retombée. Peut-être que j’aurais vu ses défauts, sa maladresse, son égoïsme. Mais dans le non-dit, il est parfait. Il est le fantasme absolu.
Nous arrivons devant l’abri. Il sent le bois coupé et la résine.
— C’est bien, dis-je bêtement. C’est… solide.
Il se tourne vers moi. Nous sommes seuls. Le bruit de la maison est étouffé par la végétation.
— Je m’en fous de l’abri, dit-il.
Il a les mains dans les poches. Il semble tendu, plus que d’habitude.
— Comment tu tiens, Claire ? demande-t-il soudainement.
— De quoi tu parles ?
— De ça. De cette vie. De ces dimanches. De faire semblant que tout est suffisant.
Je m’adosse aux planches de bois. Je croise les bras pour me protéger.
— J’aime Marc, Matthieu. Je l’aime vraiment.
C’est ma litanie. Mon bouclier.
— Je sais, dit-il. Je sais que tu l’aimes. Et moi j’aime Sophie. C’est pas la question.
Il fait un pas vers moi. Juste un pas. L’air se raréfie.
— La question, c’est : est-ce que tu te sens vivante ? Parce que moi, quand je ne suis pas près de toi, j’ai l’impression d’être en apnée.
Je ferme les yeux. Ses mots sont des lames de rasoir. Ils coupent mes défenses une par une.
— Arrête, murmuré-je. S’il te plaît, arrête. On ne peut pas avoir cette conversation.
— Pourquoi ? Parce que c’est immoral ?
— Parce que ça ne mène nulle part ! Il n’y a pas d’issue, Matthieu. Il y a les enfants. Il y a Marc. Il y a Sophie. On est coincés. On a signé pour ça.
Il rit, un rire sans joie.
— On a signé… Tu parles comme une notaire. Les sentiments, ça ne se signe pas.
Il pose sa main sur le bois, juste à côté de mon épaule. Il ne me touche pas, mais je sens la chaleur de son avant-bras.
— Tu sais ce qui va se passer ? continue-t-il. On va continuer comme ça. Encore dix ans. Encore vingt ans. On va vieillir. On va venir manger la blanquette. On va parler de carrelage et de la retraite. Et un jour, l’un de nous deux va mourir. Et l’autre restera là, avec ses regrets éternels, à se dire qu’on a gâché la seule chose vraie qu’on a jamais ressentie.
J’ouvre les yeux. Il me regarde avec une intensité qui me fait peur. Une détresse nue.
— Je ne peux pas, Matthieu. Je ne peux pas être celle qui brise tout.
— Tu ne brises rien si personne ne sait.
— Moi, je saurai. Toi, tu sauras.
La voix de Sophie retentit depuis la terrasse, brisant la bulle.
— Matthieu ? Claire ? Le café est prêt !
Il recule instantanément. Le masque retombe. Le visage se ferme. En une seconde, il redevient le beau-frère, l’hôte, le mari de Sophie.
— On arrive ! crie-t-il.
Il me jette un dernier regard.
— Un jour, Claire, tu ne pourras plus mentir. Ni à eux, ni à toi-même.
Il tourne les talons et repart vers la maison. Je reste là quelques secondes, tremblante, essayant de réguler ma respiration avant de retourner dans l’arène.
—
Le retour en voiture le soir est toujours le moment le plus difficile. La décompression. Le silence lourd après le bruit.
Marc conduit. Les enfants dorment à l’arrière, épuisés par leurs jeux.
— C’était sympa, non ? dit Marc. Sophie était en forme.
— Oui, très sympa.
— Matthieu avait l’air un peu soucieux, tu ne trouves pas ?
Mon cœur se serre.
— Ah bon ? Je n’ai pas remarqué.
— Si, il a des soucis au boulot je crois. Il m’en a pas trop parlé mais je le sens tendu. Heureusement qu’on est là pour eux. La famille, c’est important.
Je regarde par la fenêtre. La nuit tombe. Les lumières des maisons défilent, chacune abritant ses propres secrets, ses propres drames silencieux.
Je pense à la main de Matthieu près de mon épaule. Je pense à ses mots : *”Est-ce que tu te sens vivante ?”*
Je regarde Marc. Son profil rassurant, sa main ferme sur le volant. Je l’aime. Je le jure. J’aime sa gentillesse, sa loyauté. J’aime la vie que nous avons construite. Mais cet amour est un amour de paix. Ce que je ressens pour Matthieu est une guerre.
En rentrant, nous couchons les enfants. Nous rangeons un peu. Marc vient me trouver dans la salle de bain alors que je me démaquille. Il m’enlace par derrière, pose sa tête sur mon épaule. Je vois nos reflets dans le miroir. Un beau couple.
— Tu viens au lit ? murmure-t-il.
Il a envie de moi. C’est dimanche soir. C’est aussi un rituel.
Je sens une vague de répulsion monter en moi, non pas contre lui, mais contre moi-même. Contre l’idée que je vais devoir simuler, ou pire, penser à un autre pour pouvoir répondre à ses caresses. C’est la trahison ultime. Tromper son mari dans ses propres bras.
— J’ai un peu mal au ventre, Marc. L’ulcère qui me lance.
Il se recule immédiatement, inquiet.
— Oh mince. Tu as pris tes cachets ?
— Oui. J’ai juste besoin de dormir.
— D’accord, ma chérie. Repose-toi.
Il m’embrasse sur le front. Doucement.
Je reste seule dans la salle de bain. Je regarde mon visage dans le miroir. Les cernes. Les petites rides au coin des yeux. Je me demande combien de temps je vais pouvoir tenir. Combien de dimanches. Combien de mensonges.
C’était il y a trois semaines. Juste avant l’anniversaire des 40 ans de Matthieu.
L’atmosphère a changé depuis cette discussion dans l’abri de jardin. Une urgence s’est installée. Matthieu m’envoie des messages anodins pour le travail ou pour l’organisation de la fête, mais je lis entre les lignes.
*”Tu penses qu’on doit commander combien de champagne ?”*
(Traduction : J’ai besoin de te voir.)
*”Sophie veut faire un discours, au secours.”*
(Traduction : Je suis en train d’étouffer.)
Je réponds froidement. Je garde mes distances. Je construis des murs. Mais les murs sont faits de papier.
La semaine précédant son anniversaire, je suis allée acheter son cadeau. Marc m’avait dit : *”Prends-lui un beau livre sur l’architecture, ou une bonne bouteille de whisky, tu sais ce qu’il aime.”*
Je suis allée en ville. J’ai erré dans les librairies. J’ai fini par acheter une édition rare d’un recueil de poésie qu’on avait évoqué une fois, il y a trois ans, au détour d’une conversation. *Les Fleurs du Mal*. C’était un choix dangereux. Trop intime. Trop révélateur. J’ai hésité. Et puis je l’ai pris. J’ai dit à Marc : *”C’est un classique, ça fait bien dans une bibliothèque.”* Marc n’a pas cherché plus loin.
Le jour de la fête approche. Je sens la tension monter comme une fièvre. Je sais que quelque chose va se passer. Je le sais comme on sait qu’il va pleuvoir quand les hirondelles volent bas. Matthieu va avoir 40 ans. L’âge des bilans. L’âge où l’on se dit “C’est maintenant ou jamais”.
Je suis terrifiée. Et pourtant, une part de moi, une part sombre et égoïste, est impatiente. Impatiente que la bulle éclate. Impatiente que la vérité, aussi destructrice soit-elle, vienne balayer ce théâtre d’ombres.
Le samedi de la fête arrive. Nous nous préparons. Je mets ma robe bleue nuit, celle qui dénude mes épaules. Je me parfume. Marc met son costume. Nous sommes prêts.
— On y va ? dit-il en faisant tinter les clés de la voiture.
— On y va.
Je monte dans la voiture. Je ne sais pas encore que ce soir-là, ma vie va basculer. Je ne sais pas encore que la scène dans la cuisine, celle que je redoute tant, va enfin avoir lieu. Je ne sais pas encore que les mots “Je t’aime” peuvent sonner comme une condamnation à mort.
Je regarde la route. Les platanes défilent. Le rituel continue, pour la dernière fois avant l’effondrement.
Le poulet est digéré, mais l’acide est toujours là.
Le silence avant la tempête est le bruit le plus assourdissant du monde.

PARTIE 2 : LA RUPTURE OU LA RÉVÉLATION
La nuit était tombée sur la banlieue ouest, enveloppant les pavillons et les jardins soignés d’un voile d’encre bleuâtre. Nous étions garés devant chez eux, mais cette fois, ce n’était pas le dimanche midi. C’était un samedi soir. Le samedi soir des quarante ans de Matthieu.
Depuis la rue, on entendait déjà la musique, une basse sourde qui faisait vibrer les vitres de la voiture. La maison brillait comme un phare dans la nuit. Sophie avait accroché des guirlandes guinguette dans les arbres, des lampions colorés balisaient l’allée. C’était féerique. C’était le décor parfait pour une tragédie.
Je suis restée un instant immobile dans la voiture, la main crispée sur la poignée de la portière. Marc, lui, s’agitait déjà, vérifiant ses poches, son téléphone, son sourire.
— Tu es prête ? m’a-t-il demandé, une excitation gamine dans la voix. Ça va être une super soirée. Sophie m’a dit qu’ils avaient invité une cinquantaine de personnes. Il y a même les vieux potes de fac de Matthieu.
Je l’ai regardé. Il était beau, mon mari. Il avait mis sa chemise blanche, celle des grandes occasions, et il sentait le parfum boisé que je lui avais offert à Noël. Il était innocent. C’est ce qui me faisait le plus mal. Son innocence était un miroir qui me renvoyait l’image de ma propre duplicité.
— Oui, ai-je répondu, ma voix sonnant étrangement calme à mes propres oreilles. Je suis prête.
C’était un mensonge. On n’est jamais prêt à voir l’homme qu’on aime en secret célébrer sa vie avec une autre, entouré de témoins qui applaudissent leur bonheur conjugal. J’ai pris mon sac à main, serrant contre moi le petit paquet rectangulaire contenant le livre de Baudelaire, comme on serre une arme ou un talisman.
—
L’entrée dans la fête fut une agression sensorielle. Le parfum des femmes, l’odeur des cigarettes fumées sur le perron, les éclats de rire, le tintement des verres. Sophie nous a accueillis dans le hall. Elle était sublime. Elle portait une robe longue en soie vert émeraude qui soulignait sa silhouette. Elle rayonnait d’une fierté possessive. C’était *sa* fête, *son* mari, *sa* réussite.
— Claire ! Marc ! Enfin !
Elle nous a embrassés, nous entraînant dans le tourbillon.
— Matthieu est au bar, dans le jardin. Allez le voir ! Il faut qu’il arrête de servir tout le monde, c’est son anniversaire après tout !
Nous avons traversé le salon. J’ai salué des visages connus, des collègues de Matthieu, des voisins, des cousins éloignés. Je souriais. Mon visage me faisait mal à force de sourire. J’étais en mode pilote automatique : “Oui, ça va merci”, “Oui, les enfants sont chez ma mère”, “Oui, superbe soirée”. J’étais une coquille vide, une actrice jouant le rôle de la belle-sœur idéale, tandis qu’à l’intérieur, mon estomac se nouait, l’acide commençant son lent travail de sape.
Et puis, je l’ai vu.
Il était installé derrière un bar de fortune dressé sur des tréteaux, sous le grand chêne du jardin. Il portait une chemise bleu nuit, les manches retroussées sur ses avant-bras. Il riait en versant du champagne à un groupe de femmes que je ne connaissais pas.
Quand il a ri, il a rejeté la tête en arrière, exposant sa gorge. J’ai dû m’arrêter de marcher une seconde pour reprendre mon souffle. C’était physique. La simple vue de sa joie, même si je soupçonnais qu’elle était en partie feinte, me transperçait.
Marc m’a devancée, l’attrapant par l’épaule.
— Joyeux anniversaire, vieux frère !
Matthieu s’est retourné. Son visage s’est éclairé en voyant Marc, d’une affection sincère. Ils s’aimaient vraiment, ces deux hommes. C’était là toute l’horreur de la situation. Je n’étais pas seulement en train de trahir mon mari, je menaçais de détruire une amitié fraternelle.
Puis, son regard a glissé par-dessus l’épaule de Marc et m’a trouvée.
Le temps s’est dilaté. Le bruit de la fête s’est estompé, devenant un bourdonnement lointain. Il n’y avait plus que ses yeux, sombres, brillants d’une fatigue qu’il dissimulait bien. Il a cessé de sourire. Juste une fraction de seconde. Une micro-expression de gravité, de reconnaissance.
— Claire, a-t-il dit. Tu es là.
— Joyeux anniversaire, Matthieu.
Je me suis approchée pour lui faire la bise. Cette fois, c’était différent du dimanche. Il y avait l’alcool, la musique, l’électricité de la nuit. Ses lèvres ont effleuré ma joue, et j’ai senti la chaleur de son corps irradier vers le mien. Il a gardé sa main sur mon bras une seconde de trop avant de me lâcher.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
— Du vin rouge, a dit Marc.
— De l’eau, ai-je répondu. Juste de l’eau pour l’instant.
Il m’a servi un verre d’eau gazeuse avec une rondelle de citron. En me tendant le verre, ses doigts ont touché les miens. Un contact froid contre chaud. J’ai vu sa pomme d’Adam bouger alors qu’il déglutissait. Il était nerveux. Lui aussi.
—
La soirée a avancé, inexorable. Le buffet était somptueux, mais je n’ai rien pu avaler. Je grignotais un morceau de pain pour donner le change, observant Matthieu qui naviguait d’un groupe à l’autre. Il jouait son rôle à la perfection. Le mari aimant, l’ami fidèle, le professionnel accompli. Mais je voyais les fissures. Je voyais comment il se frottait la nuque quand il pensait que personne ne regardait. Je voyais comment il vidait ses verres un peu trop vite.
Vint le moment des discours. Le supplice officiel.
Sophie est montée sur une chaise, frappant une cuillère contre sa coupe de champagne pour réclamer le silence. La musique s’est arrêtée. Les projecteurs se sont braqués sur elle et sur Matthieu, qu’elle avait forcé à venir à ses côtés. Il avait l’air gêné, presque prisonnier.
— Mes amis, a commencé Sophie, la voix tremblante d’émotion.
Elle a posé sa main sur le torse de Matthieu. J’ai détourné le regard, fixant mes chaussures.
— Il y a quinze ans, quand j’ai rencontré cet homme, je ne savais pas que la vie pouvait être aussi douce. Matthieu, tu es mon roc. Tu es le père merveilleux de nos enfants. Tu es l’homme le plus intègre, le plus loyal que je connaisse.
Le mot “loyal” a claqué comme un coup de fouet. J’ai relevé la tête pour voir Matthieu. Il fixait le sol, un sourire figé plâtré sur le visage. Il ne regardait pas sa femme. Il avait l’air de quelqu’un qui assiste à son propre enterrement.
— 40 ans, c’est un cap, a continué Sophie. Mais je sais que les 40 prochaines années seront encore plus belles, parce qu’on les traversera ensemble. Je t’aime, mon amour.
Tout le monde a applaudi. Des “Oooh” attendris ont fusé. Sophie l’a embrassé sur la bouche. Un baiser long, appuyé. J’ai senti une nausée violente monter en moi. Ce n’était pas de la jalousie, c’était pire. C’était le sentiment d’être une imposteure, une tache noire sur ce tableau immaculé. J’avais envie de hurler, de dire à Sophie : *”Arrête ! Arrête de projeter cette perfection ! Tu ne vois pas qu’il est en train de mourir à l’intérieur ?”* Mais bien sûr, je n’ai rien dit. J’ai applaudi. J’ai souri jusqu’à en avoir des crampes aux joues.
Ensuite, ce fut au tour de Marc. Il a fait un discours drôle, plein d’anecdotes de vacances, de blagues sur le bricolage (l’abri de jardin a été mentionné, provoquant un rire général et un regard en biais de Matthieu vers moi). C’était léger, fraternel. Matthieu a ri de bon cœur cette fois, plus détendu avec Marc qu’avec sa femme.
Quand les discours furent terminés, ce fut l’heure des cadeaux. Une montagne de paquets s’empilait sur une table. Des boîtes de cigares, des vêtements de marque, des gadgets technologiques, une montre de luxe offerte par Sophie.
Je me tenais en retrait, mon petit paquet toujours serré dans ma main. J’hésitais à le lui donner maintenant. C’était trop public.
Mais Matthieu m’a vue. Il s’est approché de moi, fendant la foule qui retournait vers le buffet.
— Tu ne m’as rien offert, Claire ? a-t-il lancé sur un ton de défi ludique, mais ses yeux ne riaient pas.
— Si… C’est juste un petit quelque chose. Pas grand-chose comparé à la montre.
Je lui ai tendu le paquet. Il l’a pris. Il a pesé l’objet dans sa main.
— Un livre ?
— Ouvre.
Il a déchiré le papier bleu nuit. Il a découvert la couverture en cuir vieilli. *Les Fleurs du Mal*. Charles Baudelaire.
Il s’est figé. Le bruit autour de nous semblait s’estomper à nouveau. Il a caressé la couverture du bout des doigts. Il savait. Il se souvenait de cette conversation d’il y a trois ans, où nous parlions du Spleen, de l’ennui, de la beauté tragique des choses qui pourrissent.
Il a ouvert le livre au hasard. Il n’y avait pas de dédicace. Je n’avais rien écrit. Les mots étaient superflus, et trop dangereux. Le livre lui-même était le message. *« Je te connais. Je connais ta part d’ombre. »*
Il a relevé les yeux vers moi. Son regard était d’une intensité insoutenable. Il n’a pas dit merci. Il a dit, à voix très basse, pour que personne d’autre ne puisse entendre :
— “Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.”
C’était une citation de Baudelaire. La fin de l’épilogue inachevé.
Mon cœur s’est arrêté. Il connaissait le texte. Il avait compris.
— Joyeux anniversaire, Matthieu, ai-je murmuré, la gorge serrée.
Avant qu’il ne puisse répondre, Sophie a surgi, un verre à la main.
— Ah, un livre ! C’est très toi, ça, Claire. Toujours l’intellectuelle ! Fais voir ? Baudelaire ? Ouh là là, c’est pas très gai pour un anniversaire !
Elle a ri, un rire de gorge, un peu éméché.
— C’est magnifique, a dit Matthieu sèchement, en refermant le livre et en le gardant contre sa poitrine, comme pour le protéger d’elle. C’est exactement ce que je voulais.
Sophie a froncé les sourcils, sentant confusément qu’elle était exclue de quelque chose, mais la musique est repartie de plus belle – un tube des années 80 – et elle a tiré Matthieu par le bras.
— Allez viens ! On danse ! C’est *Indochine* !
Il s’est laissé entraîner, me laissant seule avec le vide qu’il avait laissé derrière lui.
—
La soirée a basculé dans l’ivresse collective. Minuit est passé. Une heure du matin.
Les cravates se desserraient, les talons hauts étaient abandonnés sous les tables. Marc dansait comme un fou avec les cousines, la chemise trempée de sueur, heureux. Je l’ai regardé depuis le bord de la piste. Je ressentais une tendresse immense pour lui, mêlée à une pitié dévastatrice. Il ne méritait pas ça. Il ne méritait pas une femme qui regardait son beau-frère comme si c’était la seule source d’oxygène dans la pièce.
J’ai dansé un peu, pour ne pas paraître asociale. J’ai dansé avec Marc, posant ma tête sur son épaule, fermant les yeux, essayant de me convaincre que j’étais bien là, que c’était ma place. Mais chaque fois que je rouvrais les yeux, je cherchais Matthieu.
Il ne dansait plus. Il était assis à une table, discutant avec un ami sérieux, une bouteille de whisky entamée devant eux. Il me regardait parfois. Des regards furtifs, lourds, chargés de reproches et de désir.
Vers 2 heures du matin, l’épuisement a eu raison de moi. La douleur à l’estomac était devenue une barre de fer incandescente. J’avais besoin de silence. J’avais besoin de m’échapper.
J’ai vu Sophie monter à l’étage pour coucher le dernier de ses enfants qui s’était endormi sur un canapé. Marc était en grande conversation politique avec le père de Matthieu au fond du jardin.
C’était le moment.
Je me suis dirigée vers la cuisine. La cuisine était le champ de bataille de l’après-fête. Des piles d’assiettes sales, des plats à moitié vides, des bouteilles vides. Une odeur de sauce froide et de café. C’était glauque, mais c’était calme.
J’ai commencé à ranger. C’est mon mécanisme de défense. Quand le chaos émotionnel est trop fort, je range le chaos matériel. J’ai empilé les verres. J’ai jeté les serviettes en papier. J’ai fait couler de l’eau pour rincer une pile d’assiettes. Le bruit de l’eau courante m’apaisait.
Je ne l’ai pas entendu entrer.
— Laisse ça, Claire.
J’ai sursauté, lâchant presque l’assiette que je tenais. J’ai coupé l’eau. Le silence est retombé, lourd, épais.
Matthieu était là, appuyé contre l’encadrement de la porte. Il avait enlevé sa cravate. Sa chemise était ouverte au col. Il avait les cheveux en bataille et les yeux brillants d’une étrange lueur – un mélange d’alcool, de fatigue et de résolution.
— Je… Je donnais juste un coup de main, ai-je balbutié. Il y a tellement de vaisselle. Sophie va être débordée demain.
Il n’a pas bougé. Il me fixait.
— Je m’en fous de la vaisselle. Je m’en fous de Sophie. Je m’en fous de tout ça.
Sa voix était différente. Ce n’était plus la voix du beau-frère poli. C’était une voix rauque, sans filtre. Une voix dangereuse.
Il est entré dans la cuisine, ses pas résonnant sur le carrelage. Il s’est approché de l’îlot central, se mettant face à moi. Le large plan de travail en granit nous séparait. Une barrière dérisoire.
— Pourquoi tu m’as offert ce livre ? a-t-il demandé.
— Parce que je pensais qu’il te plairait.
— Arrête de mentir !
Il a frappé du plat de la main sur le granit. Le bruit a claqué comme un coup de feu. J’ai reculé d’un pas, terrifiée. Je ne l’avais jamais vu violent, jamais vu perdre le contrôle.
— Arrête de mentir, Claire. Arrête de faire comme si on n’était pas en train de crever tous les deux.
Je tremblais. Tout mon corps tremblait. Je ne pouvais plus fuir. J’étais acculée contre l’évier.
— Tu as bu, Matthieu. On en parlera demain.
— Non. On n’en parlera pas demain. Demain, on aura remis nos masques. Demain, on sera les gentils membres de la famille Ricoré. C’est maintenant. C’est ce soir. J’ai 40 ans, [Mot grossier], j’ai passé la moitié de ma vie à faire ce qu’on attendait de moi !
Il a contourné l’îlot. Il s’est approché de moi. Il s’est arrêté à cinquante centimètres. Je pouvais sentir la chaleur émaner de lui. Je pouvais voir les taches dorées dans ses iris bruns. Je pouvais voir le désespoir pur, brut.
Il a posé sa main sur le plan de travail, juste à côté de ma hanche. Il m’a enfermée dans son espace.
— Je t’aime, a-t-il dit.
Les mots sont tombés comme des pierres. Simples. Irrévocables.
— Je t’aime depuis le jour de ton mariage. Quand je t’ai vue arriver dans cette église, au bras de mon père, j’ai su que j’avais fait la plus grosse erreur de ma vie en ne te rencontrant pas avant Marc. J’ai su que ma vie avec Sophie serait un mensonge.
J’ai cessé de respirer. Les larmes ont jailli de mes yeux sans que je puisse les retenir. C’était ce que je voulais entendre depuis cinq ans, et c’était la pire chose qui pouvait m’arriver.
— Tais-toi, ai-je supplié dans un souffle. Tais-toi, je t’en supplie. Marc est ton ami. C’est le frère de ta femme.
— Je sais ! Tu crois que je ne le sais pas ? Tu crois que ça ne me bouffe pas chaque nuit ? Je déteste ce que je suis quand je suis avec eux. Mais quand je suis avec toi… quand on fume une cigarette sous la pluie, quand on parle de rien… j’ai l’impression d’être enfin moi.
Il s’est penché vers moi. Son visage était si proche que je sentais son souffle sur mes lèvres.
— Dis-moi que tu ne ressens rien, Claire. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que je suis fou. Dis-moi que tu ne m’aimes pas, et je te jure, je te jure que je ne t’embêterai plus jamais. Je retournerai être un bon petit soldat.
C’était le moment de vérité. Le moment où l’on choisit son destin. Je pouvais mentir. Je pouvais le sauver, nous sauver, sauver nos familles en niant tout. Je pouvais dire : *”Tu es ivre, tu divagues, je n’aime que Marc.”* C’eût été la chose morale à faire. La chose juste.
Mais je n’ai pas pu.
Face à cette détresse, face à cette vérité nue, le mensonge m’est resté coincé dans la gorge. Je l’ai regardé, les larmes coulant sur mes joues, et j’ai secoué la tête. Je n’ai pas dit “Je t’aime”. Je n’ai pas pu prononcer les mots. Mais je n’ai pas dit non.
J’ai laissé le silence répondre. Et ce silence était un aveu.
Il a fermé les yeux, comme soulagé d’un poids immense, et en même temps accablé. Il a levé la main, hésitant, tremblant, pour toucher mon visage. Ses doigts ont effleuré ma joue mouillée. Un contact infime. Brûlant.
— On vit qu’une fois, Claire, a-t-il murmuré. Est-ce qu’on va continuer à faire semblant jusqu’à la mort ?
Soudain, la porte battante de la cuisine s’est ouverte.
Nous avons fait un bond en arrière, comme deux criminels pris sur le fait, mettant instantanément deux mètres de distance entre nous.
C’était Marc.
Il est entré, rougeaud, souriant, tenant deux coupes de champagne vides.
— Ah ! Vous êtes là ! Je vous cherchais partout !
Il a vacillé un peu. Il était saoul. Heureusement. Il n’a pas vu la tension électrique qui crépitait encore dans l’air. Il n’a pas vu nos visages défaits. Ou s’il les a vus, son cerveau embrumé n’a pas traité l’information.
— Matthieu, ta mère te cherche pour dire au revoir. Claire, ma chérie, on devrait y aller, je commence à fatiguer.
Matthieu s’est tourné vers l’évier, nous tournant le dos pour cacher son visage.
— J’arrive, a-t-il dit d’une voix étranglée. Je… je bois un verre d’eau et j’arrive.
Marc m’a pris par la taille.
— Ça va, toi ? Tu as les yeux rouges.
— C’est la fumée, ai-je menti. Et la fatigue. Je vais chercher mon sac.
Je suis sortie de la cuisine sans regarder Matthieu. Je n’ai pas pu. Je sentais son regard dans mon dos, comme une brûlure. J’ai fui. J’ai pris mon manteau, j’ai embrassé Sophie qui redescendait l’escalier, j’ai dit au revoir à tout le monde avec un sourire mécanique.
—
Le retour en voiture a été une torture silencieuse. Marc s’est endormi presque immédiatement sur le siège passager, ronflant doucement, la bouche ouverte. Je conduisais dans la nuit noire, les mains crispées sur le volant jusqu’à en avoir les jointures blanches.
L’aveu de Matthieu tournait en boucle dans ma tête.
*”Je t’aime depuis le jour de ton mariage.”*
Ces mots avaient tout changé. Avant, c’était un jeu d’hypothèses, de fantasmes, de regards. Maintenant, c’était réel. C’était posé là, entre nous, monstrueux et magnifique.
Une douleur fulgurante m’a traversé l’estomac. J’ai dû me garer sur le bas-côté, en urgence. J’ai ouvert la portière et j’ai vomi dans l’herbe du fossé. J’ai vomi de la bile, de l’acide, et toute la terreur qui m’habitait.
Marc a grogné dans son sommeil mais ne s’est pas réveillé.
Je suis restée là quelques minutes, accroupie dans la nuit fraîche, tremblante, m’essuyant la bouche du revers de la main.
Je savais que c’était le début de la fin.
Je ne pourrais plus jamais aller manger le poulet rôti le dimanche. Je ne pourrais plus jamais regarder Sophie dans les yeux. Je ne pourrais plus jamais laisser Marc me toucher sans avoir l’impression de le salir.
Matthieu avait raison. On ne pouvait plus faire semblant.
Mais on ne pouvait pas non plus être ensemble.
L’impasse était totale.
Je suis remontée dans la voiture. J’ai regardé mon mari qui dormait, confiant, innocent.
— Pardonne-moi, ai-je chuchoté dans l’habitacle silencieux.
Puis j’ai redémarré, roulant vers notre maison qui n’était plus un foyer, mais une prison dont je venais de perdre la clé.
—
Les semaines qui suivirent furent une descente aux enfers clinique.
Je suis entrée dans une zone de turbulence silencieuse. Mon corps a commencé à lâcher, littéralement. L’ulcère n’était plus une gêne, c’était une présence constante, une bête qui me rongeait de l’intérieur. Je ne mangeais plus. Je perdais du poids. Marc s’inquiétait.
— Tu devrais refaire des examens, Claire. Tu as mauvaise mine. Tu es pâle.
— C’est le travail, Marc. Une grosse restructuration. Ça va passer.
Je mentais sur tout. Je mentais sur mon appétit, sur mon sommeil, sur mes pensées.
Je n’avais pas répondu à Matthieu. Il ne m’avait pas envoyé de message. Le silence radio était total. Mais c’était un silence hurlant. Je savais qu’il attendait. Qu’il souffrait autant que moi.
Le dimanche suivant l’anniversaire, j’ai prétexté une migraine violente pour ne pas aller au déjeuner. Marc y est allé seul avec les enfants.
Quand il est rentré le soir, il était soucieux.
— C’était bizarre aujourd’hui, m’a-t-il dit en se déshabillant.
— Ah bon ? Pourquoi ? (Mon cœur battait la chamade).
— Matthieu n’était pas là. Sophie a dit qu’il était parti tôt ce matin faire du vélo, qu’il avait besoin de prendre l’air. Il n’est pas rentré pour le déjeuner. Sophie était furieuse. Elle a pleuré pendant le dessert. Elle dit qu’il est distant, qu’il ne lui parle plus. Elle a peur qu’il fasse une dépression.
J’ai fermé les yeux, allongée dans notre lit, tournant le dos à Marc.
Une dépression. C’était le mot socialement acceptable pour “cœur brisé”.
— C’est triste, ai-je murmuré.
— Oui. J’espère qu’il va se ressaisir. Pour Sophie. Pour les petits.
*Se ressaisir.*
Comme si c’était une question de volonté. Comme si on pouvait décider d’arrêter d’aimer, comme on décide d’arrêter de fumer.
J’ai passé les deux mois suivants à éviter Matthieu. J’ai inventé des excuses pour chaque invitation. Des dossiers urgents, des visites chez mes parents, des maladies imaginaires. Je suis devenue une experte en évitement. Marc a commencé à s’agacer.
— Tu as un problème avec ma famille, Claire ?
— Mais non, pas du tout !
— Alors pourquoi tu ne viens plus jamais ? Sophie pense que tu lui en veux pour quelque chose.
— Je suis juste fatiguée, Marc ! Lâche-moi !
Nos premières disputes ont éclaté. Non pas à cause de l’adultère émotionnel, mais à cause de ses conséquences : mon retrait, ma froideur, mon irritabilité. Je devenais une ombre dans ma propre maison. Je voyais Marc s’éloigner, perplexe et blessé. Je détruisais mon couple non pas en partant, mais en restant tout en étant absente.
Et puis, un soir de novembre, le téléphone a sonné. C’était Matthieu.
Je n’ai pas décroché. J’ai regardé l’écran s’illuminer, son nom clignoter comme une alerte incendie. Une fois. Deux fois. Trois fois.
Il a laissé un message vocal.
J’ai attendu que Marc soit sous la douche pour l’écouter.
Sa voix était brisée, méconnaissable.
*”Claire… Je n’en peux plus. Je ne peux plus vivre dans cette maison avec elle. Je la regarde et je te vois, toi. Je vais partir. Je vais le dire à Sophie. Je ne peux plus mentir. Je t’en supplie, dis-moi juste… dis-moi juste si j’ai une chance. Si je pars, est-ce que tu viens ?”*
J’ai effacé le message. Mes mains tremblaient tellement que j’ai failli faire tomber le téléphone.
Il allait parler. Il allait tout faire exploser.
La panique m’a saisie. Une panique animale. Si Matthieu parlait, s’il quittait Sophie pour moi, ce serait un cataclysme. La famille serait déchiquetée. Marc serait dévasté non seulement par sa femme, mais par son meilleur ami. Sophie serait anéantie. Les enfants…
Je ne pouvais pas permettre ça. Je devais être la forte. La raisonnable. La lâche.
Je lui ai envoyé un SMS. Trois mots. Cruels. Définitifs.
*”Ne fais rien.”*
Il n’a pas répondu.
Mais trois jours plus tard, Marc est rentré du travail avec un visage grave, mais porteur d’une étrange nouvelle. Une nouvelle qui, je le croyais naïvement, allait être ma porte de sortie, mon miracle.
— Claire, il faut qu’on parle. On m’a proposé le poste à Toulouse. La direction régionale.
Toulouse. À 700 kilomètres d’ici. À 700 kilomètres de Matthieu.
J’ai levé les yeux vers lui, l’espoir inondant mes veines pour la première fois depuis des mois.
— C’est vrai ?
— Oui. C’est une grosse promotion. Mais ça veut dire déménager, changer les enfants d’école, quitter la région… Je ne sais pas si tu es prête à…
— Oui ! ai-je crié, presque trop vite. Oui, Marc. On part. On accepte.
Il a été surpris par mon enthousiasme.
— Tu es sûre ? Et ton boulot ? Et ta mère ?
— On s’en fiche. On s’arrangera. J’ai besoin de changer d’air, Marc. J’ai besoin qu’on se retrouve, toi et moi. Loin d’ici.
Il a souri, soulagé, heureux de voir enfin une étincelle de vie dans mes yeux.
— D’accord. Alors on part. Une nouvelle vie.
J’ai cru être sauvée. J’ai cru que la géographie allait résoudre la géométrie amoureuse. J’ai commencé à faire des cartons mentalement. J’ai respiré.
Mais je ne savais pas que le destin a un sens de l’ironie très cruel.
La semaine où nous devions annoncer notre départ à la famille, la bombe a explosé. Mais pas celle que je croyais.
PARTIE 3 : CONFRONTATION OU SILENCE
L’espoir est une drogue puissante, mais c’est aussi la plus cruelle des anesthésies. Pendant les huit jours qui ont suivi l’annonce de la mutation de Marc à Toulouse, j’ai vécu dans un état de flottement narcotique. Je ne marchais plus, je lévitais au-dessus de ma propre vie.
Toulouse. La ville rose.
Ce n’était plus seulement un point sur une carte de France, c’était la Terre Promise. C’était la chimio qui allait tuer le cancer qui me rongeait. J’ai passé mes nuits, pendant que Marc dormait paisiblement à mes côtés, à scroller sur des sites immobiliers sur mon téléphone, la luminosité baissée au minimum. Je regardais des maisons en briques rouges, des appartements avec vue sur la Garonne, des jardins où Matthieu n’avait jamais mis les pieds, des cuisines où son fantôme ne viendrait pas m’accoster.
Je me projetais avec une intensité maladive. Je nous voyais là-bas. Je voyais Marc épanoui dans son nouveau poste de directeur régional. Je voyais les enfants avec un léger accent chantant, courant sur la place du Capitole. Et surtout, je me voyais *moi*. Une nouvelle Claire. Une Claire guérie. Une Claire qui ne sursaute pas quand son téléphone vibre. Une Claire qui ne doit pas mentir chaque fois qu’elle ouvre la bouche.
Je n’avais rien dit à Matthieu. Pas un mot.
Depuis mon SMS fatal — *”Ne fais rien”* — le silence s’était refermé comme une chape de plomb. Je supposais, ou j’espérais, qu’il avait obéi. Qu’il souffrait en silence, qu’il ravalait ses sentiments comme je ravalais les miens, et que mon départ serait la coupure nette, chirurgicale, dont nous avions besoin tous les deux. Je pensais égoïstement que mon absence l’aiderait à guérir, ou du moins à se résigner.
J’avais tort. On ne guérit pas d’une fièvre en cassant le thermomètre.
—
Le dimanche de l’annonce est arrivé. Le jour J.
C’était un dimanche de novembre, gris, pluvieux, typique de la région parisienne quand elle décide de vous saper le moral. Le ciel était bas, de la couleur d’un vieux zinc oxydé. Il pleuvait une bruine fine et pénétrante qui collait aux vitres de la voiture.
Marc était d’une humeur exubérante qui contrastait violemment avec la météo. Il chantonnait. Il avait préparé son effet. Il voulait annoncer la nouvelle au dessert, avec le champagne.
— Tu te rends compte, Claire ? disait-il en tapotant le volant. Ça va être un choc pour eux, mais Sophie sera contente pour moi. Elle sait que je stagne ici. Et puis Toulouse, ce n’est pas le bout du monde ! Il y a le TGV, l’avion… On pourra revenir les voir souvent.
*Revenir les voir.*
Ces mots me glaçaient. Dans mon plan secret, nous ne reviendrions jamais. Ou seulement pour les mariages et les enterrements. Je voulais couper le cordon. Mais je souriais, opinant du chef.
— Oui, bien sûr. On reviendra.
Nous sommes arrivés devant la maison de Sophie et Matthieu. Sous la pluie, la meulière semblait moins accueillante que d’habitude. Les volets du premier étage étaient encore mi-clos, ce qui était inhabituel pour midi. Il n’y avait pas d’odeur de barbecue, évidemment, mais pas non plus cette odeur familière de cuisine mijotée qui s’échappait habituellement par la porte d’entrée.
— Ils n’ont pas dû entendre la voiture, a dit Marc, étonné que personne ne soit sur le perron pour nous accueillir.
Nous sommes sortis sous la pluie, courant vers l’auvent. Marc a sonné. Une fois. Deux fois.
Un silence long a suivi. J’ai senti mon estomac se contracter. L’acide, que l’espoir de Toulouse avait tenu en respect toute la semaine, revenait au galop. Quelque chose n’allait pas. L’air était chargé d’électricité statique, d’une tension palpable à travers le chêne de la porte.
La porte s’est enfin ouverte.
Ce n’était pas Sophie. C’était Matthieu.
Il portait un jean et un pull noir. Il n’était pas rasé. Il avait des cernes violets sous les yeux, profonds comme des cratères. Il ne souriait pas. Il ne nous a pas dit bonjour. Il a juste reculé pour nous laisser entrer, comme un portier automate.
— Salut, a-t-il dit d’une voix blanche.
Marc, toujours dans sa bulle d’euphorie, n’a pas tout de suite capté la gravité de l’instant. Il a secoué son parapluie.
— Salut vieux ! Dis donc, il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors. Sophie est aux fourneaux ?
Matthieu a fermé la porte derrière nous. Le bruit du loquet a résonné comme celui d’une cellule de prison. Il s’est adossé au mur du couloir, les bras croisés, le regard fuyant.
— Elle est dans le salon. Allez-y.
J’ai croisé son regard une fraction de seconde. Juste le temps de voir qu’il n’y avait plus aucune lumière dedans. C’était un regard éteint, ou plutôt, un regard brûlé. Il ne m’a pas fait de signe, pas de clin d’œil complice, rien. Il était ailleurs.
Nous sommes entrés dans le salon.
La scène qui nous attendait était glaçante.
Sophie était assise sur le grand canapé d’angle, recroquevillée dans un plaid, un paquet de mouchoirs éventré à côté d’elle. Elle ne portait pas de maquillage. Ses yeux étaient gonflés, rougis, presque méconnaissables. Elle fixait le vide. Les enfants n’étaient pas là. Le silence dans la maison était absolu, terrifiant, seulement troublé par le tic-tac de l’horloge comtoise.
Marc s’est arrêté net. Son sourire s’est effacé instantanément.
— Sophie ? Qu’est-ce qu’il y a ? Maman va bien ?
C’était sa première pensée. Un problème de santé des parents.
Sophie a tourné la tête vers nous au ralenti. Quand elle a vu son frère, son visage s’est décomposé, passant de la stupeur à une douleur pure, liquide. Elle a tendu les bras vers lui comme une enfant.
— Marco…
Marc s’est précipité vers elle, s’agenouillant devant le canapé.
— Qu’est-ce qui se passe ? Dis-moi !
Je suis restée debout, près de l’entrée du salon, pétrifiée. Je savais. Sans qu’un mot ne soit prononcé, je savais.
Matthieu est entré derrière moi. Il est resté debout, loin d’eux, près de la cheminée éteinte. Il regardait la scène avec une distance effrayante, comme s’il regardait un film dont il n’était pas l’acteur.
Sophie a pris une grande inspiration saccadée, un sanglot déchirant sa poitrine.
— Il part, Marc. Il me quitte.
Le monde s’est arrêté.
Marc s’est figé. Il a tourné la tête vers Matthieu, lentement, comme s’il avait mal au cou.
— Quoi ?
Matthieu n’a pas bougé. Il a soutenu le regard de son beau-frère.
— C’est fini, Marc. Je ne peux plus.
Marc s’est relevé. Il était grand, Marc, et quand il se mettait en colère, il prenait toute la place. Mais là, c’était de l’incompréhension pure.
— Tu… Tu la quittes ? Mais de quoi tu parles ? On a mangé ensemble dimanche dernier, tout allait bien ! Tu as un problème ? Une crise de la quarantaine ? C’est quoi ce bordel ?
Sophie pleurait doucement maintenant, un bruit continu, lancinant.
— Il dit qu’il ne m’aime plus, a-t-elle hoqueté. Il dit qu’il est vide. Qu’il a besoin d’être seul. Il dit qu’il vit dans un mensonge depuis des années.
*Un mensonge.*
Le mot a flotté dans la pièce, suspendu au-dessus de nous comme une épée de Damoclès. J’ai cessé de respirer. J’ai regardé Matthieu, le suppliant mentalement de se taire, de ne pas prononcer mon nom, de ne pas dire la suite.
Marc s’est approché de Matthieu. Il l’a attrapé par le col de son pull.
— C’est qui ? a-t-il grondé. C’est qui cette salope ? Parce que pour foutre en l’air quinze ans de mariage et deux gamins, il y a forcément quelqu’un.
J’ai fermé les yeux. *Cette salope.* C’était moi. J’étais la salope invisible dans la pièce.
Matthieu n’a pas résisté. Il s’est laissé secouer.
— Il n’y a personne, Marc. Je te le jure sur la tête de mes enfants. Il n’y a personne d’autre. C’est juste moi. C’est moi qui suis cassé. Je n’arrive plus à jouer le jeu. Je n’arrive plus à la rendre heureuse parce que je suis malheureux comme une pierre.
Marc l’a repoussé violemment. Matthieu a trébuché contre la cheminée mais n’est pas tombé.
— Tu es un lâche, a craché Marc. Un putain de lâche égoïste.
Puis il s’est retourné vers sa sœur, reprenant son rôle de protecteur, la serrant dans ses bras, la berçant.
Et moi ?
J’étais là, témoin muet de l’explosion que j’avais amorcée.
Je regardais Matthieu. Il a levé les yeux vers moi à ce moment précis. Et j’ai compris. J’ai compris pourquoi il faisait ça.
Il le faisait pour moi. Il le faisait parce que je lui avais dit que c’était une impasse. Il détruisait l’impasse à la dynamite. Il se libérait pour que je n’aie plus l’excuse de la loyauté familiale. Il se mettait à nu, il acceptait le rôle du méchant, du traître, pour créer un espace où nous pourrions exister.
Mais il ne savait pas pour Toulouse.
Il ne savait pas que j’avais déjà choisi la fuite.
L’ironie tragique de la situation me donnait la nausée. Il sacrifiait sa famille pour se rapprocher de moi, au moment exact où je m’apprêtais à l’abandonner pour sauver la mienne.
—
Le déjeuner n’a jamais eu lieu.
Les heures qui ont suivi ont été un chaos flou. Marc a pris les choses en main. Il a emmené les enfants de Sophie (qui étaient chez une voisine) chez nos parents pour les préserver. Il a appelé un médecin pour Sophie car elle faisait une crise de tétanie. Il a géré, organisé, protégé.
Matthieu a fait sa valise.
J’étais dans le couloir quand il est descendu avec son sac de sport. Marc était dans la chambre avec Sophie. Nous étions seuls, pour quelques secondes.
Il s’est arrêté à ma hauteur. Il sentait la peur et la détermination.
— J’ai fait ce qu’il fallait, a-t-il chuchoté. Je suis libre, Claire. C’est fini le mensonge.
Je le regardais avec horreur.
— Tu as tout détruit, ai-je soufflé. Regarde dans quel état elle est.
— On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. C’est ce que tu voulais, non ? Que ce ne soit plus une impasse ?
— Je ne voulais pas ça ! Je ne voulais pas que tu la tues !
— Elle s’en remettra. Mieux que si j’étais resté en pensant à toi chaque seconde.
Il a tendu la main pour me toucher, mais j’ai reculé.
— Ne me touche pas. Marc est juste là-haut.
Il a retiré sa main, un masque de douleur passant sur son visage.
— Je vais à l’hôtel Ibis de la gare. Appelle-moi quand tu pourras. On doit parler. Maintenant, tout est possible.
Il est parti. La porte s’est refermée.
Je suis restée seule dans le couloir, tremblante. Tout était possible ? Non. Tout était devenu impossible.
Marc est redescendu une heure plus tard. Il avait les yeux secs, le visage dur. Le visage d’un homme en guerre.
— On rentre, a-t-il dit. Maman arrive pour rester avec Sophie. On ne peut rien faire de plus pour l’instant.
Nous sommes montés dans la voiture. La pluie tombait toujours.
Marc a démarré, a roulé quelques kilomètres en silence, les mains crispées sur le volant. Je n’osais rien dire. Je n’osais même pas respirer trop fort. Le projet “Toulouse” me brûlait les lèvres, mais le moment semblait si mal choisi.
Soudain, Marc a frappé le volant du poing.
— Quel enfoiré ! Quel [Mot grossier] d’enfoiré !
— Calme-toi, Marc. Tu vas avoir un accident.
— Me calmer ? Mon meilleur ami vient de détruire ma sœur sans aucune raison valable ! “Je suis vide”, mon œil ! Il traverse une crise d’ado tardive, voilà tout. Il va s’en mordre les doigts.
Il a respiré fort, essayant de reprendre le contrôle. Puis, il a dit la phrase que je redoutais plus que tout au monde. La phrase qui a scellé mon destin.
— Bon. Évidemment, pour Toulouse, c’est mort.
Mon sang s’est glacé.
— Quoi ?
— Bah, Toulouse. Le poste. Je ne peux pas accepter.
— Mais… Marc… C’est ta carrière. C’est notre projet. On a dit oui !
Il m’a jeté un regard incrédule, presque dégoûté.
— Tu plaisantes, Claire ? Ma sœur est en train de s’effondrer. Elle a deux gosses en bas âge, un mari qui se barre du jour au lendemain, elle est sous anxiolytiques. Tu crois vraiment que je vais me barrer à 700 bornes et la laisser gérer ça toute seule ?
La panique a explosé en moi. Une panique viscérale, égoïste, vitale.
— Mais on ne peut pas vivre sa vie à sa place ! Sophie a tes parents, elle a des amis. Nous, on a besoin de ça. *J’ai* besoin de ça, Marc.
Ma voix est montée dans les aigus, frôlant l’hystérie.
Marc a pilé au feu rouge, se tournant vers moi.
— Tu as besoin de quoi ? De soleil ? De changer d’air ? Claire, on parle de ma famille, là ! On parle de loyauté. Je ne vais pas abandonner Sophie maintenant. Ce serait monstrueux. Je vais appeler le siège demain et refuser le poste. Ou demander un report d’un an, le temps qu’elle se remette.
Un an.
Rester ici un an de plus.
Avec Matthieu libre. Avec Matthieu à l’hôtel Ibis, attendant mon appel. Avec Sophie dévastée qui allait avoir besoin de nous, de *moi*, tous les jours.
C’était une condamnation. C’était m’enfermer dans la cage avec le lion affamé.
— Tu ne peux pas faire ça, ai-je pleuré. Marc, s’il te plaît. Je t’en supplie. On doit partir. Si on reste, on va… on va…
Je ne trouvais pas les mots. “On va exploser.” “Je vais te tromper.” “Je vais mourir.”
Marc m’a regardée avec une froideur nouvelle. Il ne comprenait pas. Il voyait juste une femme capricieuse, insensible à la douleur de sa belle-sœur.
— Je ne savais pas que tu étais aussi égoïste, Claire. Vraiment. Ça me déçoit énormément.
Le reste du trajet s’est fait dans un silence de mort. Un silence bien pire que celui de l’aller. C’était le silence du mépris.
—
Le soir même, une fois les enfants couchés, la guerre a éclaté dans notre cuisine.
Marc tournait en rond comme un animal en cage. Il avait appelé son patron pour laisser un message vocal, déclinant l’offre. Il avait coupé les ponts vers notre avenir.
J’étais assise à la table, prostrée, regardant mes mains.
— Tu m’en veux, c’est ça ? a-t-il lancé. Tu me fais la gueule parce qu’on ne part pas au soleil ?
— Ce n’est pas le soleil, Marc ! C’est nous. J’avais l’impression qu’on s’éloignait et que ce départ allait nous ressouder.
— On ne s’éloigne pas, Claire ! C’est toi qui t’éloignes ! Depuis des mois, tu es absente. Tu ne touches plus terre. Et là, au moment où j’ai besoin de toi pour soutenir Sophie, tu penses à ta petite personne ?
— Soutenir Sophie… Tu veux qu’on fasse quoi ? Qu’on vive avec elle ?
— S’il le faut, oui ! Je vais devoir passer du temps là-bas. Elle va avoir besoin d’aide pour les papiers, pour les avocats, pour les gosses. Matthieu ne va pas s’en sortir comme ça. Je vais lui faire la peau à cet ingrat.
L’entendre parler de Matthieu avec cette haine me tordait les boyaux.
— Ne te mêle pas de leur couple, Marc. C’est entre eux.
— C’est ma sœur ! Et c’était mon meilleur ami ! Bien sûr que je m’en mêle. Je veux comprendre. Je veux savoir pourquoi. Il y a forcément une raison. On ne quitte pas sa femme comme ça, sans préavis, sans maîtresse, sans rien. Ça cache quelque chose.
Il s’est arrêté, me fixant.
— Tu savais ?
La question m’a frappée comme une balle.
— Quoi ?
— Tu savais qu’il allait mal ? Tu étais proche de lui, à un moment. Vous parliez bouquins, vous aviez vos petits délires intellos. Il t’a dit quelque chose ?
J’ai soutenu son regard, mobilisant toutes mes forces pour ne pas ciller.
— Non. Il ne m’a rien dit. On ne se parlait plus vraiment depuis l’anniversaire, tu le sais bien.
Marc a soupiré, passant la main sur son visage.
— Ouais. C’est vrai. Quel gâchis.
Il est allé se coucher, épuisé, furieux, déçu.
Je suis restée seule dans la cuisine.
Minuit.
Mon téléphone vibrait dans ma poche depuis des heures. Je savais que c’était lui.
Je l’ai sorti.
Cinq appels manqués de Matthieu.
Trois SMS.
*”Je suis à l’hôtel.”*
*”C’est fait.”*
*”Réponds-moi, Claire. J’ai besoin de t’entendre. Dis-moi que j’ai pas fait ça pour rien.”*
J’ai regardé l’écran. J’ai regardé la porte de la chambre où dormait mon mari, cet homme bon que je torturais par mon silence.
Je devais choisir. Là, maintenant.
Soit je montais me coucher, je soutenais Marc, je jouais le rôle de l’épouse solidaire, et je laissais Matthieu couler seul.
Soit je répondais.
J’ai mis mes chaussures. J’ai pris les clés de la voiture. J’ai écrit un mot sur la table : *”Je n’ai plus de lait pour le matin, je vais au dépanneur de la station-service.”* Un mensonge ridicule à une heure pareille, mais Marc dormait comme une masse.
J’ai conduit jusqu’à la gare.
L’hôtel Ibis était une bâtisse sans âme, entourée d’un parking grillagé. Il pleuvait toujours.
Je ne suis pas montée dans sa chambre. C’était une ligne que je refusais de franchir. J’avais encore, absurdement, l’impression qu’on pouvait “parler” sans “tromper”. Comme si les mots n’étaient pas des actes.
Je l’ai appelé depuis le parking. Je le voyais à sa fenêtre, au deuxième étage. Une silhouette sombre derrière un rideau voilé.
Il a décroché à la première sonnerie.
— Tu es là ? a-t-il dit. Je vois ta voiture. Monte.
— Non. Je ne monte pas. Descends.
Il est descendu. Il avait l’air d’un spectre sous les néons jaunes du parking. Il n’avait pas de manteau, juste son pull mouillé par la pluie en quelques secondes.
Il s’est approché de ma voiture. J’ai baissé la vitre.
— Ouvre, a-t-il dit.
— Non. Reste là.
Il a posé ses mains sur le rebord de la vitre. Il tremblait de froid et d’adrénaline.
— Claire… J’ai tout quitté. Je suis là. Il n’y a plus d’obstacle.
— Tu es fou, Matthieu. Tu es complètement fou. Marc est anéanti. Sophie est détruite.
— Et nous ? Nous, on était détruits depuis cinq ans ! Je l’ai fait pour nous. Pour qu’on puisse respirer.
J’ai pleuré. Des larmes chaudes qui coulaient sur mes mains froides.
— Mais je ne peux pas être avec toi, Matthieu ! Tu ne comprends pas ? Si on se met ensemble maintenant, sur les ruines de ton mariage, on sera les monstres de l’histoire. Tout le monde saura. Marc saura que je lui mentais depuis le début. Il ne me pardonnera jamais. Je perdrai mes enfants, je perdrai tout.
— Alors quoi ? On attend ? J’attendrai. Six mois. Un an. Le temps que le divorce soit prononcé. Je vivrai seul. Je ferai profil bas. Mais promets-moi qu’au bout du chemin, il y a toi.
C’était une offre terrible. Une promesse d’avenir conditionnel.
Je devais lui dire pour Toulouse. Je devais lui dire l’ironie du sort.
— Marc a refusé le poste à Toulouse, ai-je lâché.
Il a froncé les sourcils.
— Quoi ?
— On devait partir. On devait déménager à 700 kilomètres. C’était ma façon à moi de régler le problème. De te fuir.
Il a accusé le coup. Il a reculé d’un pas, comme si je l’avais giflé.
— Tu allais partir ? Sans rien me dire ?
— C’était la seule solution pour sauver mon couple !
— Et maintenant ?
— Maintenant, Marc reste. Parce que tu as quitté Sophie. Il reste pour la soutenir. Tu as piégé tout le monde, Matthieu. En voulant te libérer, tu nous as enfermés encore plus.
Il a passé la main dans ses cheveux mouillés. Il a ri, un rire nerveux, au bord des larmes.
— [Mot grossier], c’est une blague… Donc je suis là, seul, dans cet hôtel miteux. J’ai brisé ma femme. J’ai perdu mon meilleur ami. Et toi, tu restes avec lui, ici, à cinq kilomètres de moi, mais je ne peux pas te voir ?
— C’est ça. C’est exactement ça.
Il s’est penché vers la fenêtre. Son visage était ravagé par la pluie et la douleur.
— Je ne tiendrai pas, Claire. Je ne pourrai pas rester ici, te voir aux repas de famille — ah non, je ne suis plus invité —, te savoir tout près et ne pas te toucher.
— Alors pars, ai-je murmuré. Va-t’en loin. Prends un appart à Paris. Ou ailleurs. Laisse-nous.
— Je ne peux pas laisser mes enfants.
— Alors on est maudits.
Un silence lourd est tombé entre nous, seulement troublé par le bruit du moteur qui tournait au ralenti.
Il m’a regardée une dernière fois. Un regard qui n’était plus de l’amour, mais une forme de désespoir partagé. Une complicité dans le malheur.
— Je ne regrette pas, a-t-il dit soudainement, avec une férocité qui m’a fait peur. Je ne regrette pas d’être parti. Parce qu’au moins, ce soir, quand je dormirai seul dans ce lit froid, je ne mentirai à personne. Toi, tu vas rentrer te coucher à côté d’un homme que tu n’aimes pas comme tu devrais, et tu vas lui mentir en fermant les yeux. Je suis le méchant de l’histoire, Claire, mais je suis le seul honnête.
Il a tourné les talons et est reparti vers l’hôtel, sa silhouette voûtée sous la pluie battante.
Je l’ai regardé s’éloigner jusqu’à ce que la porte automatique se referme sur lui.
J’ai remonté la vitre. J’ai fait demi-tour.
Je suis rentrée chez moi.
Je me suis glissée dans le lit à côté de Marc. Il était chaud. Il sentait le propre et la sécurité.
J’ai pleuré en silence contre son dos.
Matthieu avait raison. Il était libre, et j’étais emmurée vivante.
Le piège venait de se refermer.
Et le pire, c’était que je ne savais pas combien de temps je pourrais tenir avant de hurler la vérité.
—
Les jours suivants furent une torture d’une nouvelle espèce.
L’atmosphère à la maison était glaciale. Marc m’en voulait terriblement pour mon “égoïsme” concernant Toulouse. Il me parlait à peine, seulement pour la logistique des enfants. Il passait toutes ses soirées chez Sophie.
Je devenais la paria de ma propre famille.
Sophie m’appelait tous les jours. C’était le supplice ultime. Elle avait besoin de parler, de comprendre, de disséquer. Elle voulait que je l’aide à analyser les derniers mois de Matthieu.
— Tu crois qu’il a quelqu’un, Claire ? Dis-moi franchement. Toi qui observes tout, tu as vu quelque chose ?
— Non, Sophie. Je te jure.
— Mais pourquoi ? Il dit qu’il étouffait. On était heureux, non ? On était bien, tous les quatre ?
Je devais la consoler. Je devais trouver des mots apaisants pour la femme dont j’avais volé le mari, même si je n’avais pas pris le corps. Je me sentais sale. Chaque parole de réconfort était une nouvelle couche de crasse sur mon âme.
Et puis, il y a eu cet après-midi. Trois semaines après le départ de Matthieu.
J’étais seule à la maison. Je ne travaillais pas ce jour-là.
On a sonné à la porte.
J’ai cru que c’était le facteur.
J’ai ouvert.
C’était Sophie.
Mais pas la Sophie éplorée des dernières semaines. Une Sophie différente. Droite. Sèche. Les yeux froids.
Elle tenait quelque chose à la main.
Un livre.
Une petite édition reliée en cuir vieilli. *Les Fleurs du Mal*.
Mon cœur a cessé de battre. Littéralement. J’ai senti le sang quitter mon visage, mes mains devenir de glace.
Elle ne pleurait pas. Elle me regardait avec une curiosité morbide, comme on regarde un insecte qu’on vient d’écraser.
— Je faisais ses cartons, a-t-elle dit d’une voix calme, trop calme. Pour lui envoyer ses affaires à son nouvel appart. J’ai trouvé ça dans sa table de nuit. C’était le seul livre. Il ne lit jamais de poésie, Matthieu.
Elle a tendu le livre.
— Il y a un marque-page dedans. Un ticket de caisse de la librairie “L’Écume des Pages”. Daté de la veille de son anniversaire.
Je ne pouvais pas parler. Ma gorge était serrée par un étau invisible.
— J’ai appelé la librairie, a-t-elle continué. Juste par curiosité. Ils se souvenaient de la vente. Une édition rare. Payée par carte bleue. Au nom de Claire D.
Elle a fait un pas vers moi. Elle est entrée dans ma maison sans que je l’invite.
— Dis-moi que c’est une coïncidence, Claire. Dis-moi que tu as acheté ce livre pour Marc et qu’il l’a prêté à Matthieu. Dis-moi n’importe quoi, mais ne me dis pas ce que je suis en train de comprendre.
J’étais dos au mur. Le mensonge n’était plus possible. La preuve matérielle était là, tangible, accusatrice. Ce livre, que j’avais cru être un geste romantique et subtil, était devenu l’arme du crime.
Je l’ai regardée. J’ai vu sa douleur se transformer en haine sous mes yeux.
J’ai ouvert la bouche, mais aucun son n’est sorti.
Le silence était un aveu.
Et cette fois, il n’y avait plus personne pour nous interrompre.
PARTIE 4 : L’EFFONDREMENT ET LES CENDRES
Le livre était là, suspendu entre nous, dans l’air vicié du couloir. *Les Fleurs du Mal*. Une petite brique de papier et de cuir qui pesait soudain le poids d’un immeuble effondré.
Sophie ne bougeait pas. Elle attendait. Son bras tendu ne tremblait même pas, rigidifié par une colère froide, minérale, que je ne lui connaissais pas. Elle qui était toujours l’émotion incarnée, la chaleur, les larmes faciles, s’était transformée en statue de sel.
— Réponds-moi, Claire.
Sa voix était basse, dépouillée de toute intonation. C’était la voix d’un juge prononçant une sentence, pas celle d’une belle-sœur posant une question.
J’ai reculé d’un pas, heurtant la commode de l’entrée. Le bruit sourd de mon dos contre le bois a résonné dans le silence.
— Je… Sophie, écoute…
— Non. Ne commence pas par “écoute”. Ne commence pas par une justification. Je veux un fait. Je veux la vérité. Est-ce que tu aimes mon mari ?
La question était chirurgicale. Elle ne demandait pas si j’avais couché avec lui. Elle allait directement à l’os, à la moelle du problème. Elle savait, instinctivement, que le sexe n’aurait été qu’un détail sordide. L’amour, c’était la trahison suprême.
J’ai regardé ses yeux. J’y ai cherché une trace de la Sophie que je connaissais, la Sophie qui riait fort, qui m’offrait des foulards pour mon anniversaire, qui me confiait ses doutes de mère. Il n’y avait plus personne. Juste une étrangère blessée à mort.
Mentir maintenant aurait été une insulte à son intelligence et à notre histoire. Le livre était là. Le ticket de caisse était là. Matthieu était parti. Le puzzle était complet.
— Oui, ai-je chuchoté.
Le mot est sorti comme un filet de sang.
— Oui quoi ?
— Oui. Je l’aime.
Sophie a cligné des yeux, une seule fois, comme si elle recevait une gifle invisible. Elle a baissé le bras, laissant le livre pendre au bout de ses doigts.
— Depuis quand ?
— Ça n’a pas d’importance…
— DEPUIS QUAND ? hurla-t-elle soudain, sa voix se brisant en mille éclats coupants.
J’ai sursauté. La violence de son cri a fait vibrer les murs de la maison.
— Cinq ans, ai-je avoué, les larmes commençant à couler malgré moi, des larmes de honte brûlante. Depuis les vacances en Bretagne.
Elle a ouvert la bouche, incrédule. Elle a fait un calcul mental rapide. Cinq ans. Les anniversaires. Les Noëls. Les vacances. Les naissances.
Elle a laissé échapper un rire, un son atroce, un gloussement hystérique qui ressemblait à un étouffement.
— Cinq ans… Tu étais là. Tous les dimanches. Tu étais assise à ma table. Tu mangeais mon poulet. Tu buvais mon vin. Tu me regardais embrasser mon mari. Et pendant tout ce temps… tu le voulais ?
— Je n’ai jamais rien fait, Sophie ! Je te le jure ! On ne s’est jamais touchés. On n’a jamais…
— Tais-toi !
Elle a jeté le livre par terre. Il a atterri avec un bruit mat sur le carrelage.
— Tu crois que ça change quelque chose ? Tu crois que tu es vertueuse parce que tu n’as pas écarté les cuisses ? C’est pire, Claire. C’est mille fois pire. Tu as volé son cœur. Tu as volé son attention. Tu as volé l’intimité que j’étais censée avoir avec lui. Quand il était distant, c’était à cause de toi. Quand il n’avait pas envie de moi, c’était à cause de toi. Tu étais le fantôme dans mon lit pendant cinq ans !
Elle s’est approchée de moi. J’ai cru qu’elle allait me frapper. Je l’aurais mérité. J’aurais presque souhaité qu’elle le fasse, pour expier une fraction de ma faute par la douleur physique.
Mais elle s’est arrêtée à un mètre. Elle m’a regardée de haut en bas avec un dégoût absolu.
— Tu me dégoûtes. Toi et ta petite mine de sainte nitouche. Toi et tes airs de femme parfaite. Tu n’es qu’une voleuse. Une voleuse et une menteuse. Et Marc… Mon Dieu, Marc…
Elle a porté la main à sa bouche, réalisant l’ampleur des dégâts collatéraux.
— Il ne sait pas, n’est-ce pas ? Il pense que Matthieu fait une crise de la quarantaine. Il te défendait, tu sais ? Hier encore, il me disait : “Claire est triste pour nous, elle est sensible.” Il te consolait presque !
— Je vais lui dire, ai-je murmuré.
— Non. Tu ne vas rien dire du tout. C’est moi qui vais lui dire.
Elle a sorti son téléphone de son sac.
— Sophie, non, s’il te plaît… Laisse-moi lui parler…
— Tu as perdu le droit de choisir le moment, Claire. Tu as perdu tous tes droits.
Elle a composé le numéro. J’ai entendu la sonnerie. J’ai vu son pouce appuyer sur le haut-parleur.
— Allô ? Sophie ? Ça va ?
La voix de Marc. Chaude, inquiète, aimante. La voix de l’homme que j’étais en train d’assassiner par procuration.
— Marc… Il faut que tu rentres. Tout de suite.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Les enfants ?
— Non. C’est Claire. Je suis chez toi. Rentre.
— Passe-la-moi ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Rentre, Marc.
Elle a raccroché.
Elle m’a regardée une dernière fois.
— Prépare tes affaires, a-t-elle dit froidement. Parce que quand il aura compris, il ne voudra plus jamais voir ton visage dans cette maison.
Elle a fait demi-tour et elle est sortie, claquant la porte d’entrée derrière elle. Le bruit a résonné comme un coup de fusil, marquant la fin de ma vie telle que je la connaissais.
—
Les quarante minutes qui ont suivi furent une expérience de mort imminente.
Je savais que Marc était en route. Il travaillait à vingt kilomètres. Il y avait des bouchons à cette heure-ci. J’avais quarante minutes.
Quarante minutes pour regarder ma maison une dernière fois.
J’ai erré dans le salon comme un spectre. J’ai touché le dossier du fauteuil où Marc lisait le journal. J’ai touché les jouets qui traînaient sur le tapis. J’ai regardé les photos sur la cheminée. Nous quatre à la plage l’été dernier. Nous souriions. J’avais un bras autour de Marc, mais mon regard, sur la photo, semblait déjà ailleurs. Comment n’avaient-ils rien vu ?
La nausée m’a reprise. Je suis allée dans la cuisine pour boire un verre d’eau, mais mes mains tremblaient tellement que j’ai renversé le verre. L’eau s’est répandue sur le sol. Je ne l’ai pas essuyée. À quoi bon ? C’était dérisoire. Le tsunami arrivait, et je m’inquiétais d’une flaque d’eau.
J’ai pensé à appeler Matthieu.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai écrit : *”Sophie sait tout. C’est fini.”*
Puis j’ai effacé.
Je ne voulais pas de son aide. Je ne voulais pas de sa voix rassurante qui me dirait “Enfin, nous sommes libres”. Je ne me sentais pas libre. Je me sentais comme un animal pris au piège qui vient de se ronger la patte pour s’échapper, et qui réalise qu’il va mourir de l’hémorragie.
J’ai entendu le bruit du moteur.
Le gravier qui crisse.
Le moteur qui se coupe.
La portière qui claque.
Pas de course effrénée vers la porte. Des pas lourds. Lents.
Il savait. Sophie avait dû le rappeler, ou lui envoyer un message pendant le trajet. Ou peut-être qu’il avait deviné, finalement. Peut-être que le puzzle s’était assemblé dans sa tête pendant ces vingt kilomètres de solitude.
La clé a tourné dans la serrure.
La porte s’est ouverte.
Marc est entré.
Il était pâle. D’une pâleur cireuse, presque grise. Il avait l’air d’avoir vieilli de dix ans en quarante minutes. Il portait son costume de travail, sa cravate desserrée. Il tenait sa mallette à la main, un geste absurde de normalité dans l’apocalypse.
Il a posé sa mallette par terre. Il a fermé la porte.
Il ne m’a pas regardée tout de suite. Il a regardé le livre, qui gisait toujours par terre dans le couloir, là où Sophie l’avait jeté. *Les Fleurs du Mal*.
Il s’est baissé lentement. Il a ramassé le livre. Il l’a tourné dans ses mains.
— C’est drôle, a-t-il dit d’une voix qui ne lui appartenait pas. C’est vraiment drôle. Je me souviens quand tu l’as acheté. Tu m’as dit : “C’est pour la déco, ça fait bien dans une bibliothèque.”
Il a levé les yeux vers moi.
Il n’y avait pas de colère dans ses yeux. C’était pire. Il y avait une dévastation totale. Un effondrement de tout ce en quoi il croyait.
— Tu m’as pris pour un imbécile, Claire. Pas juste une fois. Mais tous les jours. Pendant cinq ans.
— Marc, je…
— Tais-toi !
Le cri a jailli sans prévenir. Il a lancé le livre contre le mur, frôlant ma tête. Le livre a rebondi et a atterri ouvert, pages froissées, comme un oiseau mort.
Marc s’est avancé vers moi. Il tremblait de tout son corps.
— Sophie m’a tout dit. Le ticket de caisse. Le poème. Matthieu qui se barre parce qu’il “étouffe”. C’était toi. C’était toi depuis le début. Mon meilleur ami et ma femme. Les deux personnes en qui j’avais le plus confiance au monde.
Il s’est passé la main sur le visage, un geste de fatigue infinie.
— Dis-moi juste une chose. Une seule. Est-ce que tu as pensé à moi ? Une seule seconde, quand tu le regardais, quand tu rêvais de lui… est-ce que tu as pensé à moi ? Ou est-ce que j’étais juste le meuble gênant au milieu de votre grande histoire d’amour tragique ?
— J’ai essayé de lutter, Marc ! J’ai voulu partir à Toulouse pour nous sauver !
— Toulouse !
Il a ri, un rire amer et sec.
— Toulouse, c’était ta fuite ! Tu ne voulais pas nous sauver, tu voulais te sauver toi-même ! Tu voulais mettre de la distance parce que tu n’étais pas capable de te contrôler. Tu m’as utilisé, Claire. Tu m’as utilisé comme bouclier, comme alibi, et quand ça devenait trop chaud, tu as voulu m’utiliser comme billet de sortie.
Il s’est approché de moi, si près que je sentais son odeur, cette odeur familière qui était mon foyer depuis onze ans et qui m’était désormais interdite.
— Tu sais ce qui me fait le plus mal ? Ce n’est pas qu’il t’aime. C’est que tu l’aimes. Je t’ai vue, Claire. Je t’ai vue éteinte avec moi, je t’ai vue faire des efforts, je t’ai vue “gérer” notre mariage. Et je pensais que c’était juste la routine, la vie… Mais non. C’était parce que ton cœur était ailleurs. Tu m’as donné tes restes. Tu m’as donné une coquille vide pendant cinq ans.
— Je t’aime, Marc. D’une autre façon, mais je t’aime.
— Arrête ! Ne salis pas ce mot. Tu ne m’aimes pas. On ne détruit pas quelqu’un qu’on aime.
Il a reculé. Il a pris une grande inspiration, tentant de stabiliser sa voix.
— Je veux que tu partes.
— Marc… les enfants…
— Les enfants sont chez mes parents. Ils y restent ce soir. Toi, tu prends tes affaires, et tu pars. Je ne veux pas que tu dormes ici. Je ne veux pas que tu touches à ce lit. Je ne veux pas respirer le même air que toi ce soir.
— Où veux-tu que j’aille ?
— Va à l’hôtel. Va chez ta mère. Va rejoindre Matthieu, tiens ! Allez fêter ça ! Vous avez gagné ! Vous avez réussi à tout foutre en l’air, alors allez-y, vivez votre putain d’histoire d’amour sur nos cadavres !
Il s’est détourné, incapable de me regarder plus longtemps. Il est allé vers la baie vitrée, regardant le jardin plongé dans l’obscurité.
J’ai compris que c’était fini. Il n’y aurait pas de négociation. Pas ce soir.
Je suis montée à l’étage. Mes jambes pesaient une tonne.
J’ai pris une petite valise. J’ai jeté des vêtements au hasard dedans. Des sous-vêtements, un jean, un pull. Ma trousse de toilette.
Je suis passée devant la chambre des enfants. La porte était entrouverte. J’ai vu le lit de mon fils, avec sa couette Spiderman. Le berceau de ma fille. L’odeur de talc et de sommeil.
Une douleur atroce m’a transpercée. J’étais en train de les abandonner. Même si c’était provisoire, même si je reviendrais pour la garde, je partais. Je quittais le navire. J’étais la mère qui partait avec sa valise le soir.
Je suis redescendue. Marc n’avait pas bougé. Il était toujours face à la vitre.
— Je… Je vais à l’hôtel Ibis. Celui de la gare.
Il n’a pas répondu.
— Je t’appellerai demain pour les enfants.
Toujours rien. Juste son dos, rigide, impitoyable.
J’ai ouvert la porte. J’ai franchi le seuil. J’ai refermé derrière moi.
Le bruit de la serrure qui s’enclenche. Clic.
Le son le plus définitif de ma vie.
—
L’hôtel Ibis de la gare. Le même où Matthieu logeait depuis trois semaines.
L’ironie du sort continuait de s’acharner. C’était le seul hôtel ouvert et abordable à cette heure-ci dans notre petite ville.
J’ai roulé jusque-là, les yeux brouillés par les larmes, conduisant par automatisme.
Je me suis garée sur le parking, sous les néons jaunes. La pluie avait cessé, laissant place à un froid humide et pénétrant.
Je suis restée dans ma voiture un long moment.
Je savais qu’il était là. Peut-être qu’il regardait par la fenêtre. Peut-être qu’il avait vu ma voiture.
Je pouvais monter. Je pouvais frapper à sa porte. Il m’ouvrirait. Il me prendrait dans ses bras. Il me dirait que tout irait bien, que le pire était passé, que maintenant nous pouvions construire.
Mais je ne pouvais pas.
L’idée même de le voir, de toucher la cause de tout ce désastre, me donnait envie de vomir. Je ne l’aimais pas moins, mais mon amour était couvert de cendres. C’était un amour radioactif.
Je suis entrée dans le hall. J’ai pris une chambre. Pas au même étage que lui.
La chambre était standard. Froide. Impersonnelle. Un lit blanc, une moquette synthétique, une odeur de tabac froid et de désodorisant chimique.
J’ai posé ma valise. Je me suis assise sur le bord du lit.
Et j’ai attendu.
Mon téléphone a vibré.
C’était lui. Matthieu.
*”J’ai vu ta voiture. Tu es là ?”*
J’ai regardé le message. J’ai hésité.
Puis j’ai répondu :
*”Marc sait tout. Sophie sait tout. Je suis partie.”*
La réponse a été immédiate, vibrante d’un soulagement indécent :
*”Mon Dieu… Tu es libre. Je descends ? Je viens à ta chambre ?”*
J’ai fermé les yeux. Libre. Il appelait ça être libre. J’étais en exil. J’étais amputée.
*”Non. Ne viens pas. Je ne peux pas te voir ce soir. J’ai besoin d’être seule.”*
*”Claire… On est ensemble là-dedans. Ne reste pas seule.”*
*”Je ne suis pas seule, Matthieu. Je suis avec mes fantômes. Laisse-moi. Si tu viens, je repars.”*
Il n’a pas insisté.
J’ai passé la nuit assise sur ce lit, tout habillée, fixant le mur beige. Je n’ai pas dormi une seconde. Je repassais le film en boucle. Le regard de Sophie. Le cri de Marc. Le livre volant à travers le couloir.
J’avais tout perdu. Pour un homme qui était à deux étages de moi et que je refusais de voir.
—
Les jours suivants furent une limbes administrative et émotionnelle.
J’ai dû appeler ma mère. Lui expliquer. Elle a pleuré. Elle m’a dit qu’elle avait honte. Qu’elle avait toujours adoré Marc. Que j’étais folle.
— C’est de famille, l’instabilité ? m’a-t-elle demandé cruellement.
Je n’ai pas répondu.
Marc a refusé de me parler directement. Tout passait par des SMS laconiques ou par l’intermédiaire de ma belle-mère (qui, étonnamment, essayait de maintenir un semblant de paix pour les petits-enfants, bien qu’elle m’en voulût terriblement).
J’ai pu voir les enfants deux jours plus tard, dans un parc neutre, comme une criminelle en liberté surveillée. Ils pleuraient. Ils ne comprenaient pas pourquoi Maman ne rentrait pas à la maison.
— Papa est triste, m’a dit mon fils de six ans. Il ne parle plus. Et Tonton Matthieu, il est où ? Papa a dit qu’il était méchant.
J’ai dû leur mentir. Encore. Leur dire que c’était compliqué, que les adultes avaient des problèmes. J’ai serré leurs petits corps contre moi, humant leur odeur, sachant que je ne les borderais pas ce soir-là. C’était la punition la plus cruelle. L’arrachement charnel.
Au bout d’une semaine, je n’en pouvais plus de l’hôtel. J’ai loué un petit studio meublé en ville. Un endroit temporaire, sans âme, mais c’était un toit.
Matthieu est venu me voir.
C’était un mardi soir. Il a sonné. J’ai ouvert.
Il avait changé. Il avait maigri. Il avait l’air épuisé, mais il y avait une flamme dans ses yeux, une flamme qui m’effrayait.
Il est entré. Il a regardé autour de lui, ce studio minable avec sa kitchenette et son canapé-lit.
— C’est provisoire, a-t-il dit. On trouvera mieux.
Il s’est approché de moi. Il a posé ses mains sur mes épaules.
C’était la première fois qu’il me touchait “officiellement”. Sans peur d’être vu. Sans le chronomètre qui tourne.
J’aurais dû ressentir une explosion de joie, de désir, de soulagement.
Mais je n’ai ressenti qu’une immense fatigue.
— On a tout cassé, Matthieu, ai-je dit.
— On a tout cassé pour reconstruire, a-t-il répondu avec ferveur. Claire, regarde-moi. On a payé le prix fort. Le prix le plus élevé possible. Ne me dis pas que c’était pour rien.
Il m’a embrassée.
C’était notre premier baiser.
Il avait le goût des larmes, du café froid et de la culpabilité. Il était désespéré. Il était affamé. Il m’a serrée contre lui comme s’il voulait fusionner, comme s’il voulait effacer le monde extérieur par la seule force de son étreinte.
Je me suis laissé faire. J’ai répondu à son baiser, parce que c’était la seule chose qui me restait. Mais dans ma tête, je voyais le visage de Marc quand il avait ramassé le livre. Je voyais les yeux rouges de Sophie.
Quand il s’est reculé, il m’a souri. Un sourire fragile, incertain.
— On va y arriver, a-t-il dit. Ça va être dur. Ils vont nous haïr pendant longtemps. Mais on s’en fiche. On est ensemble.
J’ai hoché la tête, mais je ne le croyais pas.
Nous étions ensemble, oui. Mais nous étions deux naufragés sur un radeau fait des débris de nos propres navires.
—
Les mois ont passé.
Le divorce a été lancé. Une procédure sale, douloureuse. Marc était intransigeant. Il voulait la garde principale. Il voulait la maison. Il voulait me faire payer chaque centime de ma trahison. Je ne lui en voulais pas. J’aurais fait pareil.
Sophie et Matthieu ont divorcé aussi. Sophie a sombré dans une dépression sévère, puis elle s’est relevée, durcie, transformée en guerrière pour ses enfants. Elle a rayé Matthieu de sa vie affective, ne lui parlant que par avocats interposés.
Matthieu et moi avons emménagé ensemble six mois plus tard.
Dans un appartement loin de nos anciennes vies.
C’était ce que nous voulions, n’est-ce pas ? Le grand amour. La passion libérée.
Mais la réalité est plus insidieuse que les romans.
Notre quotidien était hanté.
Quand nous dînions ensemble, il y avait deux chaises vides. Celles de nos conjoints.
Quand nous faisions l’amour, il y avait l’ombre de la trahison qui planait sur nos corps. L’excitation de l’interdit avait disparu, remplacée par la lourdeur de la conséquence.
Un soir, alors que nous regardions la télévision sans vraiment la voir, Matthieu m’a pris la main.
— Tu es heureuse ? m’a-t-il demandé.
J’ai regardé cet homme pour qui j’avais tout brûlé. J’aimais ses mains. J’aimais sa voix. J’aimais son intelligence.
Mais étais-je heureuse ?
Le bonheur, c’était le poulet du dimanche, quand je ne savais pas encore que je mourrais d’envie d’autre chose. Le bonheur, c’était l’ignorance.
Maintenant, j’avais la vérité. Et la vérité était froide.
— Je suis avec toi, ai-je répondu. C’est ce qu’on voulait.
Il a serré ma main, un peu trop fort.
— Oui. C’est ce qu’on voulait.
Il ne m’a pas crue. Je ne l’ai pas cru.
Nous étions condamnés à être heureux, pour prouver au monde et à nous-mêmes que le massacre en valait la peine. C’était notre nouvelle prison. Une prison construite par nous-mêmes, dont les barreaux étaient faits de “Je t’aime” et de regrets éternels.
Hier, j’ai croisé Marc au supermarché. C’était la première fois depuis six mois. Il était avec une femme. Une jolie brune, qui riait à une de ses blagues. Il avait l’air bien. Il avait l’air apaisé.
Il m’a vue. Son sourire s’est effacé une seconde, puis il m’a fait un signe de tête poli, distant, comme on salue une vieille connaissance qu’on préfère ne pas aborder. Et il a continué son chemin, poussant son caddie vers l’avenir.
Je suis restée figée dans le rayon des pâtes.
J’ai réalisé que lui, la victime, s’était reconstruit. Il était innocent, donc il pouvait guérir.
Moi, la coupable, je ne guérirais jamais. Je porterais toujours la tache.
Je suis rentrée à l’appartement. Matthieu m’attendait. Il avait préparé le dîner.
— Ça va ? m’a-t-il demandé.
— J’ai vu Marc.
Il s’est figé.
— Ah. Et ?
— Et rien. Il avait l’air heureux.
Matthieu a baissé les yeux.
— Tant mieux, a-t-il dit. C’est ce qu’on doit souhaiter, non ?
— Oui. Tant mieux.
Nous avons mangé en silence.
L’acide dans mon estomac était revenu. L’invité était de retour.
J’ai regardé Matthieu manger. J’ai cherché la magie, l’électricité, la passion dévorante.
Je les ai trouvées, mais elles étaient ternies. Elles étaient comme une vieille photo laissée trop longtemps au soleil.
J’avais gagné l’homme que j’aimais.
Mais j’avais perdu tout le reste.
Et parfois, la nuit, quand il dort à côté de moi et que je regarde le plafond, je me pose la question interdite, celle que je n’oserai jamais prononcer à voix haute :
*Est-ce que le fantasme n’était pas plus beau que la réalité ?*
PARTIE 5 : LA CONDAMNATION AU BONHEUR
Deux ans. Il a fallu sept cent trente jours pour que la poussière retombe. Sept cent trente jours pour que les avocats rangent leurs dossiers, pour que les juges prononcent les sentences de divorce, pour que les comptes bancaires soient séparés et les meubles partagés.
Nous vivons désormais dans un appartement haussmannien du centre-ville. C’est un bel endroit. Hauts plafonds, parquet qui craque, moulures. C’est l’appartement dont nous rêvions quand nous nous chuchotions des promesses d’avenir volées au fond du jardin. Il est lumineux, décoré avec goût – un mélange de mes livres et des objets design de Matthieu. C’est un appartement de magazine. Un appartement de couple moderne, recomposé, libre.
Pourtant, il y règne une acoustique étrange. C’est comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. Nous n’avons pas de photos de famille sur les murs. Pas encore. Nous avons des posters d’art abstrait, des lithographies neutres. Mettre une photo de nous deux, souriants, bras dessus bras dessous, semblerait presque indécent, une provocation envers les fantômes que nous avons laissés derrière nous.
Il est 19 heures, un mardi soir de novembre. La pluie bat contre les carreaux, une pluie qui me rappelle inlassablement celle de ce fameux dimanche où tout a basculé. Je suis dans la cuisine, en train de couper des légumes. Matthieu est dans le salon. Il corrige des plans d’architecte sur la table basse, un verre de vin rouge à portée de main.
L’image est paisible. C’est la vie domestique banale. C’est ce que nous voulions : le droit à la banalité ensemble. Mais cette banalité a un goût métallique.
— Tu as eu Sophie au téléphone pour les vacances de Pâques ? demandé-je, sans me retourner, ma voix couverte par le bruit du couteau sur la planche.
J’entends le bruissement du papier qui s’arrête. Un silence de deux secondes. Matthieu prend une gorgée de vin avant de répondre. — Oui. Elle a envoyé un mail à mon avocat. Elle refuse de me donner les garçons la première semaine. Elle dit qu’elle a déjà réservé un séjour au ski avec ses parents.
Je me retourne. Je vois son dos voûté, la tension dans ses épaules. Il ne voit ses fils qu’un week-end sur deux et la moitié des vacances, et chaque négociation est une guerre de tranchées où il perd systématiquement du terrain. Sophie ne crie plus. Elle est devenue procédurière, froide, implacable. Elle utilise les enfants comme des armes de précision.
— Tu vas contester ? Il se frotte le visage, un geste de lassitude que je connais par cœur désormais. — À quoi bon ? Si je force, les garçons vont me faire la gueule. Le grand ne me parle déjà presque plus. La dernière fois, il a refusé de descendre de la voiture. Il a dit : “Je veux rester avec Maman, toi t’es un traître”.
Un traître. Le mot flotte dans le salon feutré. Il vient d’un enfant de douze ans, mais il porte le sceau de vérité des innocents. Je m’essuie les mains sur un torchon et je m’approche de lui. Je pose mes mains sur ses épaules, je masse sa nuque tendue. Il laisse tomber sa tête en arrière contre mon ventre. — Je suis désolée, Matthieu. — Ce n’est pas ta faute, dit-il machinalement. C’est le prix à payer.
C’est notre mantra. “C’est le prix à payer”. Nous nous le répétons comme une prière païenne pour justifier chaque douleur, chaque rejet, chaque ami perdu. Parce que si ce n’est pas le prix à payer pour quelque chose de grandiose, alors c’est juste un gâchis monstrueux. Et cette pensée est insupportable.
Le week-end arrive. C’est mon tour de garde. Marc dépose Lucas et Emma en bas de l’immeuble. Il ne monte jamais. Il reste dans sa voiture, moteur tournant, comme s’il était en territoire ennemi et devait pouvoir s’exfiltrer rapidement. Je descends les chercher. Marc baisse la vitre de trois centimètres. Juste assez pour passer les sacs à dos. — Emma a oublié son cahier de maths, je te le déposerai demain dans la boîte aux lettres, dit-il sans me regarder. Lucas a un rhume, il a son sirop dans la poche latérale.
— Merci, Marc. Tu… tu vas bien ? Il tourne enfin la tête vers moi. Son visage est calme. Il a refait sa vie, je le sais. Il voit quelqu’un. Une infirmière, m’a-t-on dit. Quelqu’un qui “prend soin de lui”, contrairement à moi qui l’ai “consommé”. — Très bien, dit-il sèchement. Allez, bon week-end.
Il remonte la vitre et démarre. Je reste sur le trottoir avec mes enfants qui regardent la voiture de leur père s’éloigner comme si c’était un canot de sauvetage. Nous montons. L’ascenseur est silencieux. — Ça va mes chéris ? demandé-je avec un entrain forcé. — Ouais, grommelle Lucas. — Tonton Matthieu est là ? demande Emma, plus petite, plus malléable, mais toujours méfiante. — Oui, Matthieu est là. Et ce n’est plus “Tonton Matthieu”, tu sais… C’est Matthieu.
La correction est nécessaire, mais elle écorche la bouche. Il a été leur oncle par alliance pendant dix ans. Maintenant, il est le compagnon de leur mère. La confusion des rôles est un labyrinthe dont ils ne sortent pas indemnes.
Le dîner est une épreuve. Matthieu a préparé des lasagnes. Il essaie. Il essaie tellement fort que ça en devient douloureux à regarder. Il veut être aimé, ou au moins accepté. Il fait des blagues, il pose des questions sur l’école. — Alors Lucas, le foot ? Tu joues toujours attaquant ? Lucas pique sa fourchette dans ses pâtes sans lever les yeux. — J’ai arrêté. — Ah bon ? Pourquoi ? Tu adorais ça. — Parce que papa n’a plus le temps de m’emmener aux entraînements le mercredi, vu qu’il doit gérer tout, tout seul, murmure Lucas.
Le reproche est cinglant. Matthieu encaisse. Il boit une gorgée de vin. Je vois sa pomme d’Adam bouger. Je sais qu’il a envie de hurler, de dire : “Ce n’est pas de ma faute si votre père joue les martyrs !”, mais il se tait. Il n’a pas le droit à la colère. Il est l’intrus. Le voleur de famille.
Plus tard dans la soirée, quand les enfants sont couchés (difficilement, Emma a pleuré en réclamant son père), nous nous retrouvons sur le canapé. L’appartement est calme, mais c’est un calme épuisant, celui qui suit une bataille. Matthieu ne me touche pas. Il regarde une série sans la voir. — Ils me détestent, dit-il soudain. — Ils ne te détestent pas. Ils sont loyaux envers leur père. C’est normal. Ça prendra du temps. — Combien de temps ? Deux ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Quand est-ce qu’on aura le droit d’être juste… normaux ?
Je n’ai pas de réponse. Je pose ma tête sur son épaule. Il sent toujours cette odeur que j’aimais tant, ce mélange de bois et de tabac. Mais l’odeur n’est plus synonyme d’interdit et d’excitation. Elle est synonyme de quotidien et de problèmes. — On s’aime, Matthieu. C’est ça qui compte, non ? Il tourne la tête vers moi. Son regard est insondable. — Oui. On s’aime.
Il y a un “mais” silencieux après sa phrase. Un “mais” gigantesque qui remplit la pièce. On s’aime, mais regardez ce qu’on a fait.
Il y a des moments de grâce, heureusement. Sinon, nous nous serions déjà jetés par la fenêtre. Il y a des matins de dimanche (les dimanches ne sont plus des rituels familiaux, ce sont des grasses matinées égoïstes) où nous nous réveillons enlacés, la lumière dorée filtrant à travers les volets. Nous faisons l’amour avec une lenteur et une tendresse qui me rappellent pourquoi j’ai tout sacrifié. Dans ces moments-là, il n’y a plus de Marc, plus de Sophie, plus d’enfants blessés. Il n’y a que sa peau contre la mienne, que la compréhension absolue de nos corps qui se cherchaient depuis si longtemps.
Il y a nos discussions intellectuelles, celles qui nous liaient autrefois. Nous allons au théâtre, nous visitons des expositions. Nous sommes ce couple brillant, cultivé, “intello”, que nous ne pouvions pas être pleinement avec nos ex-conjoints plus terre-à-terre. Nous nous stimulons l’esprit. Nous sommes complices. Quand nous marchons dans la rue main dans la main, nous voyons parfois des regards admiratifs. Les gens voient un beau couple. Ils ne voient pas le sang sur nos mains.
Mais l’isolement social est réel. Nos anciens amis ont choisi leur camp. C’était inévitable. Entre la victime abandonnée (Marc/Sophie) et le traître adultère (Moi/Matthieu), le choix moral est vite fait pour la société bien-pensante. Nous sommes les parias. Nous avons dû nous faire de nouveaux amis. Des gens qui ne connaissent pas l’histoire. Des collègues, des rencontres de vernissages.
Un soir, nous sommes invités à dîner chez un couple de nouveaux amis, Pierre et Hélène. L’ambiance est chaleureuse, le vin est bon. Au dessert, Hélène pose la question fatale, celle qui arrive toujours : — Et vous deux, comment vous vous êtes rencontrés ? C’est une belle histoire ? Vous avez une alchimie incroyable.
La table se fige pour nous, même si personne d’autre ne le remarque. Je sens Matthieu se tendre à côté de moi. C’est le moment du mensonge officiel. Celui que nous avons peaufiné, poli, répété. — Oh, par des amis communs, dis-je avec un sourire léger. On s’est connus il y a longtemps, mais la vie a fait qu’on s’est retrouvés plus tard, quand on était libres tous les deux.
Libres tous les deux. Le mensonge me brûle la langue comme de l’acide. Nous n’étions pas libres. Nous nous sommes libérés à la hache. Matthieu complète, un peu trop vite : — Oui, c’était une évidence. Parfois, on rencontre la bonne personne au mauvais moment, et il faut attendre le bon moment.
Hélène sourit, attendrie. — C’est romantique. Le destin, quoi.
Je bois ma gorgée de vin pour ne pas éclater de rire ou de sanglots. Romantique. Si elle savait. Si elle savait que notre “destin” s’est écrit sur les ruines de deux familles, que notre “évidence” est née d’un mensonge de cinq ans. En rentrant ce soir-là, dans le taxi, Matthieu est sombre. — J’en ai marre de mentir, dit-il en regardant la ville défiler. — On ne peut pas raconter la vérité, Matthieu. “J’ai séduit ma belle-sœur pendant les repas de famille et on a tout plaqué”, ça jette un froid. — Je sais. Mais j’ai l’impression qu’on ne sera jamais vraiment propres. On traîne cette crasse avec nous.
Il me prend la main, la serre fort. — Est-ce que tu regrettes, Claire ? Il me pose la question environ une fois par mois. C’est sa façon de vérifier que le sol ne se dérobe pas sous ses pieds. Je le regarde. J’aime ses yeux, ses rides d’inquiétude, sa bouche. Je l’aime, oui. C’est un amour tragique, un amour de survivants. — Je ne regrette pas de t’aimer, dis-je. Je regrette juste la façon dont on a dû le faire. C’est la seule réponse honnête que je puisse donner.
L’événement le plus marquant de ces deux années s’est produit il y a trois mois. L’anniversaire des 70 ans de mes beaux-parents. Enfin, de mes ex-beaux-parents et des parents de Matthieu. C’était un dilemme cornélien pour eux. Inviter leur fils banni ? Inviter leur ex-belle-fille devenue la compagne de leur fils ? Ou inviter leur fille Sophie et leur gendre Marc (qu’ils adorent toujours) ?
La sentence est tombée par courrier. Nous n’étions pas invités à la fête officielle. Mais la mère de Matthieu, une femme douce qui souffre en silence de cette déchirure, a demandé à nous voir la veille. “Pour prendre le café, discrètement”.
Nous y sommes allés. Revenir dans cette maison, celle de mon enfance conjugale par alliance, était une épreuve physique. Les odeurs, les meubles, les photos… Sur le buffet du salon, il y a des photos de Sophie, de Marc, des petits-enfants. Il n’y a plus aucune photo de Matthieu. Il a été effacé, comme dans les régimes totalitaires. Ou plutôt, il y a des photos de lui enfant, avant la “faute”, mais aucune de lui adulte. Et bien sûr, aucune de moi.
Sa mère nous a servi du café dans les tasses en porcelaine du dimanche. Elle pleurait doucement en nous regardant. — Vous avez l’air heureux, a-t-elle dit, comme si elle constatait une maladie. — On l’est, Maman, a dit Matthieu, un peu agressivement. On essaie. — C’est dur pour Sophie, tu sais. Elle ne s’en remet pas. Elle ne comprend toujours pas. Elle demande tout le temps : “Qu’est-ce qu’elle avait de plus que moi ?”
Je baisse la tête. C’est la question que je me pose aussi parfois. Qu’est-ce que j’avais de plus ? Rien. J’étais juste l’interdit. L’ombre. Le miroir de ses névroses. — Et Marc ? ai-je osé demander. — Marc est un saint, a répondu ma belle-mère avec ferveur. Il s’occupe de Sophie comme si c’était toujours sa femme. Il l’aide, il bricole chez elle… Vous avez soudé leur lien, paradoxalement. Ils sont plus unis que jamais dans leur malheur.
Cette phrase m’a frappée. Nous avons soudé leur lien. Nous sommes les méchants qui ont permis aux gentils de devenir des héros. Marc et Sophie sont les martyrs magnifiques. Nous sommes les égoïstes bannis. Chacun a son rôle. Le scénario est parfait.
En partant, le père de Matthieu, un homme taiseux et rigide, nous a raccompagnés à la porte. Il a serré la main de son fils sans le regarder dans les yeux. — Ne fais pas souffrir Claire comme tu as fait souffrir ta sœur, a-t-il grommelé. C’est tout ce que je te demande. Si vous avez fait tout ce bordel, tâchez au moins que ça dure. Sinon, ce sera impardonnable.
Tâchez que ça dure. C’est ça, la condamnation. Nous sommes condamnés à réussir. Nous n’avons pas le droit à l’échec. Nous n’avons pas le droit à la lassitude, aux disputes banales, à l’ennui. Si nous nous séparons un jour, alors tout le monde dira : “Vous voyez ? C’était un caprice. Ils ont brisé deux familles pour rien.” Cette pression est un troisième partenaire dans notre lit. Elle est là quand nous nous disputons pour une facture d’électricité ou pour la vaisselle. Nous devons nous réconcilier vite, non pas par amour, mais par devoir de réussite. Nous sommes les gardiens de notre propre mythe.
Je suis seule ce soir. Matthieu est en déplacement pour son travail. Je suis assise sur le balcon, regardant les lumières de la ville. J’ai un verre de vin à la main. L’ulcère ne me fait plus souffrir, ou alors je m’y suis habituée. La douleur est devenue chronique, sourde, une toile de fond.
Je repense à ce dimanche, il y a sept ans. Le premier regard dans le jardin. La cigarette sous la pluie. Je me demande ce qui se serait passé si j’avais dit non. Si j’avais ignoré l’appel. Si nous étions restés à notre place. Je serais encore la femme de Marc. Je mangerais le poulet rôti. Je m’ennuierais poliment. Mais je serais “propre”. Je serais entourée. Mes enfants me regarderaient sans cette lueur de reproche.
Et pourtant… Je pense à la nuit dernière. À la façon dont Matthieu m’a regardée en se réveillant. À ce sentiment de complétude absolue quand nous discutons jusqu’à 3 heures du matin. À cette vérité brute qui existe entre nous, même si elle est douloureuse.
Je ne regrette pas l’amour. Je regrette les victimes.
J’ai ouvert Les Fleurs du Mal. Je l’ai racheté, un exemplaire de poche, que je garde dans ma table de nuit. Je relis la strophe qu’il m’avait citée ce soir-là, dans le chaos de la cuisine : “Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.”
Nous avons de l’or entre les mains, c’est vrai. Mais c’est un or lourd. Un or qui sent le soufre. Nous sommes ensemble, Matthieu et moi. Contre le monde, et parfois un peu contre nous-mêmes. Nous sommes les méchants de l’histoire. Et les méchants n’ont pas de “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. Les méchants vivent intensément, brûlent vite, et finissent seuls ensemble dans leur forteresse.
Je finis mon verre. Je rentre. L’appartement est vide, mais il est à nous. C’est ma vie maintenant. Une vie imparfaite, coupable, mais choisie. Et dans ce choix, aussi terrible soit-il, réside ma seule forme de liberté.
Je vais me coucher dans ce grand lit qui nous appartient. Je ferme les yeux. Et j’attends le sommeil, en espérant ne pas rêver du poulet rôti, des rires d’autrefois, et du regard confiant de l’homme que j’ai trahi.
C’est peut-être ça, l’enfer. Avoir exactement ce qu’on désirait, et devoir vivre avec le prix affiché sur l’étiquette chaque jour que Dieu fait.