PARTIE 1 : Le Calme Avant la Tempête
Le silence, dans le 7ème arrondissement de Paris, a une texture particulière. Il est épais, feutré, coûteux. C’est un silence qui sent la cire d’abeille sur le parquet en point de Hongrie, les bouquets de lys blancs livrés chaque mardi par le fleuriste de la rue Cler, et cette odeur imperceptible de “propre” qui n’appartient qu’aux intérieurs où rien ne dépasse, où rien ne vit vraiment.
Je m’appelle Sophie. J’ai trente-huit ans, je suis historienne de l’art pour une fondation privée, et je vis dans ce silence depuis dix ans. Je l’ai acheté, ce silence, en épousant Antoine. Ou plutôt, nous l’avons construit ensemble, pierre par pierre, renoncement par renoncement, jusqu’à ce que notre mariage devienne cette forteresse imprenable et glacée.
Ce vendredi-là ressemblait à tous les autres vendredis de notre existence réglée comme du papier à musique. Dehors, le ciel de novembre pesait sur les toits en zinc, une chape de grisaille humide qui donnait envie de ne jamais sortir. À l’intérieur, la température était bloquée sur vingt et un degrés. J’étais assise dans le grand salon, sur le canapé en lin écru que nous avions mis trois mois à choisir chez un créateur italien. Je tenais une tasse de thé Earl Grey, dont la vapeur montait en volutes paresseuses vers les moulures du plafond.
Antoine était parti le matin même vers huit heures. Comme toujours.
Un baiser distrait sur ma tempe — jamais sur les lèvres avant le café, c’est une règle tacite —, une vérification rapide de ses dossiers dans sa mallette en cuir fauve, et cette phrase rituelle : « Je ne rentrerai pas tard, mais ne m’attends pas pour le dîner si je dépasse vingt heures. »
Il est avocat d’affaires. Le “retard” est sa seconde nature, son excuse universelle, son bouclier contre les obligations domestiques. Je ne m’en plaignais pas. Au fil des années, j’avais fini par apprécier ces longues plages de solitude où je n’avais pas besoin de jouer le rôle de l’épouse parfaite, attentive et spirituelle.
Ce jour-là, je préparais notre week-end à Deauville. Nous devions partir le lendemain matin. C’était une tradition : une fois par mois, nous quittions Paris pour aller respirer l’air iodé de la Normandie, manger des fruits de mer dans les mêmes brasseries, dormir dans les mêmes draps en percale de notre résidence secondaire. Une routine rassurante. Une routine mortelle.
J’ai attrapé la tablette familiale qui traînait sur la table basse en verre et laiton. C’était un objet commun, que nous utilisions peu. Antoine préférait son téléphone professionnel crypté et son ordinateur portable ultra-fin. Moi, je lisais sur papier. La tablette servait surtout à commander des courses en ligne, à vérifier la météo ou à diffuser de la musique d’ambiance lors de nos dîners mondains.
Je l’ai déverrouillée. Le code n’avait jamais changé : 1407. La date de notre rencontre, un 14 juillet, lors d’une garden-party près du Champ-de-Mars. Ironique, quand on y pense. Le jour de la fête nationale, le jour des feux d’artifice, pour un couple qui n’avait plus la moindre étincelle.
L’écran s’est allumé. J’ai voulu ouvrir l’application météo pour vérifier s’il pleuvrait sur la côte normande. Mais la technologie a ses propres caprices, ses propres démons. La veille, Antoine avait changé de smartphone. Le dernier modèle, bien sûr. Il avait dû faire une manipulation hâtive, cocher une case “synchronisation automatique” sans y prêter attention, ou peut-être avait-il simplement oublié que cette tablette était connectée à son compte Cloud personnel, et non à un compte commun.
L’application “Photos” était ouverte. Elle se mettait à jour. Je voyais la petite roue tourner, avalant des données invisibles, téléchargeant des fragments de vie.
J’aurais dû fermer l’application. J’aurais dû respecter cette frontière invisible qui existe dans tous les couples, ce jardin secret numérique. Mais je ne l’ai pas fait. Mon doigt est resté suspendu au-dessus de l’écran.
La dernière photo est apparue.
Elle venait d’être prise. Il était 15h30.
Le temps s’est arrêté. Ce n’est pas une figure de style. J’ai réellement senti mon cœur rater un battement, puis repartir dans une course folle, désordonnée, cognant contre mes côtes comme un animal piégé. Le silence de l’appartement, autrefois apaisant, est devenu soudainement menaçant, bourdonnant à mes oreilles.
Sur l’écran haute définition, Antoine riait.
Ce n’était pas le demi-sourire poli qu’il affichait sur les photos de nos vacances aux Maldives. Ce n’était pas non plus le rictus satisfait qu’il avait lorsqu’il gagnait un gros dossier. Non. C’était un rire plein, gorge déployée, les yeux plissés, la bouche ouverte. Un rire d’abandon total. Un rire que je ne lui avais pas vu depuis… je ne saurais même pas dire depuis quand. Peut-être jamais.
Il était assis sur un canapé.
J’ai scruté ce canapé comme si ma vie en dépendait. Il était jaune moutarde. En velours côtelé. Un meuble un peu usé, un peu affaissé, avec des coussins dépareillés aux motifs géométriques un peu kitsch. Rien à voir avec notre intérieur minimaliste où chaque nuance de beige est étudiée pour ne heurter aucun regard. Ce canapé hurlait la vie, le désordre, le confort bon marché mais chaleureux.
Sur ses genoux, il y avait un enfant.
Un petit garçon. Deux ans, peut-être trois. Il portait une salopette en jean et un petit pull rayé rouge et blanc. Il avait des boucles brunes, indisciplinées, qui tombaient sur son front.
J’ai zoomé. Mes doigts tremblaient tellement que j’ai dû m’y reprendre à deux fois pour écarter l’image sur l’écran tactile.
Les yeux.
L’enfant avait les yeux d’Antoine. Cette forme en amande, un peu tombante sur les coins extérieurs, et cette couleur noisette parsemée de vert. C’était indéniable. C’était biologique. C’était viscéral. C’était une copie miniature, joyeuse et innocente, de l’homme avec qui je partageais mon lit depuis une décennie.
Et puis, il y avait ce détail. Ce détail qui a transformé ma stupeur en une douleur physique, aiguë, comme une lame froide enfoncée sous le sternum.
Sur l’épaule d’Antoine, une main était posée.
Une main de femme. Je ne voyais pas son visage. Juste son avant-bras, vêtu d’une manche de pull gris un peu bouloché, et cette main. Les ongles étaient peints d’un vernis rouge vif, écaillé sur les bords.
Je regarde mes propres mains. Elles sont manucurées à la perfection, un vernis “nude” impeccable, hydratées, lisses. La main sur la photo était celle d’une femme qui travaille, qui cuisine, qui joue, qui vit sans se soucier de la perfection de ses ongles. C’était une main familière, possessive, tendre. Elle revendiquait cet homme. Elle disait : « Il est à moi, ici, maintenant. »
J’ai posé la tablette sur la table basse. Doucement. Comme si c’était une bombe prête à exploser.
Je me suis levée. J’ai fait quelques pas vers la fenêtre qui donnait sur l’avenue de Breteuil. Les platanes étaient nus, squelettiques. Une dame promenait son chien. Un bus passait. Le monde continuait de tourner. C’était obscène. Comment le monde pouvait-il continuer à tourner alors que le mien venait de se fracasser en mille morceaux sur un écran de dix pouces ?
Je suis retournée vers la tablette. Je ne pouvais pas m’en empêcher. C’était du masochisme pur. J’ai regardé la photo à nouveau. J’ai cherché des indices.
En arrière-plan, derrière le canapé jaune, on devinait une pièce à vivre. Ce n’était pas grand. Le plafond semblait bas. Il y avait des jouets partout : un camion de pompiers rouge en plastique au sol, une tour de cubes en bois qui menaçait de s’effondrer. Sur un mur peint en vert sauge, il y avait des dessins d’enfants scotchés maladroitement.
Sur la table basse devant eux (en bois brut, pleine de traces de verres), il y avait deux tasses de café et une assiette avec des restes de gâteau au chocolat. Pas des pâtisseries fines de chez Lenôtre comme celles que nous mangeons le dimanche. Un gâteau fait maison, dense, imparfait.
Tout dans cette image respirait une normalité écœurante. Ce n’était pas une photo volée dans une chambre d’hôtel sordide. Ce n’était pas un cliché rapide pris à la dérobée lors d’un “déjeuner d’affaires”. C’était une photo de famille. C’était une photo de dimanche après-midi, sauf que nous étions vendredi.
Antoine n’était pas au bureau. Il n’était pas au tribunal. Il n’était pas en réunion. Il était *chez lui*. Ailleurs.
J’ai senti une nausée monter. J’ai couru vers la salle de bain en marbre blanc et je me suis aspergé le visage d’eau glacée.
Dans le miroir, mon reflet me fixait. J’étais pâle. Mes yeux bleus semblaient vitreux. J’ai toujours été fière de ma maîtrise, de mon sang-froid. C’est ce qu’Antoine aimait chez moi, disait-il. « Tu es mon roc, Sophie. Tu ne fais jamais de drames inutiles. »
Quelle blague. Je n’étais pas un roc. J’étais une statue de glace qu’il avait laissée au congélateur pendant qu’il allait se réchauffer près d’un feu de cheminée ailleurs.
Je suis retournée m’asseoir. Il était 16 heures.
Il ne rentrerait pas avant 19h30 ou 20h00. J’avais quatre heures. Quatre heures seule avec cette vérité.
La première impulsion a été la colère. Une rage pure, incandescente. L’envie de prendre la tablette et de la jeter contre le mur, de briser ce silence parfait, de hurler, d’appeler son bureau, de débarquer là-bas… Mais où ? Je ne savais même pas où c’était.
J’ai cliqué sur le petit “i” en bas de la photo. Informations.
La géolocalisation était activée. Merci, la technologie. Merci, la négligence d’Antoine.
*Montreuil. Rue des Rosiers.*
Montreuil. En banlieue Est. Populaire, bobo, vivant. À des années-lumière de notre 7ème arrondissement feutré. Antoine détestait la banlieue. Il disait toujours que passer le périphérique lui donnait de l’urticaire.
Menteur. Menteur pathologique.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai tapé l’adresse sur Google Maps. Une petite maison de ville avec une façade en briques rouges et un petit jardinet devant. J’ai utilisé Street View. J’ai vu la porte d’entrée peinte en bleu canard. J’ai vu un vélo d’enfant attaché à la grille.
J’ai imaginé Antoine garant sa berline allemande un peu plus loin pour ne pas attirer l’attention, marchant dans cette rue, sortant ses clés – car il avait forcément les clés –, ouvrant cette porte bleue. J’ai imaginé l’odeur qui devait l’accueillir. Une odeur de gâteau, de lessive bon marché, de vie. J’ai imaginé cette femme venant l’embrasser, l’enfant courant vers ses jambes en criant “Papa”.
“Papa”.
Le mot a résonné dans ma tête comme un coup de gong.
Nous n’avions pas d’enfants. Ce n’était pas un choix militant. C’était… un report perpétuel. Au début, c’était nos carrières. « Attendons d’être installés », disait-il. Puis, c’était le confort. « On est bien tous les deux, non ? Pourquoi compliquer les choses maintenant ? » Et puis, c’était devenu un sujet qu’on évitait, comme une pièce de la maison qu’on ne chauffe plus. J’avais cru qu’il n’en voulait pas. J’avais cru qu’il n’avait pas l’instinct paternel.
J’avais tort. Il l’avait. Juste pas avec moi.
Les heures suivantes ont été une torture lente. J’ai fait les cent pas dans l’appartement. J’ai touché les objets qui nous entouraient. Le vase Lalique. La sculpture contemporaine qu’il m’avait offerte pour mes 35 ans. Les rideaux en lin lourd. Tout me semblait faux. Tout me semblait être un décor de théâtre monté pour me faire croire que j’étais l’héroïne de sa vie, alors que je n’étais que la figurante dans une salle d’attente de luxe.
J’ai analysé notre vie commune sous ce nouveau prisme.
Ses “déplacements” fréquents à Bruxelles ou à Londres. Étaient-ils réels ?
Ses week-ends où il devait “travailler sur un dossier urgent au bureau” et rentrait l’air épuisé mais étrangement serein.
L’argent. Avait-il un autre compte ? Comment finançait-il cette double vie ? Une maison, un enfant, ça coûte cher.
Et le sexe. Nos rapports étaient devenus rares, mécaniques, planifiés. Je mettais ça sur le compte du stress, de l’âge, de l’usure du couple. Mais non. Il ne me désirait plus parce qu’il était rassasié ailleurs. Ou pire : il ne me désirait plus parce que je représentais l’obligation, la façade, tandis qu’elle représentait le plaisir et la liberté.
À 18h30, la luminosité a baissé dans l’appartement. J’ai allumé les lampes d’appoint. Je voulais que l’ambiance soit parfaite quand il rentrerait. Je voulais que le contraste entre ici et là-bas soit insoutenable.
J’ai effacé l’historique de la tablette. J’ai fermé l’application. J’ai reposé l’objet exactement là où il était, au millimètre près, aligné avec la télécommande de la chaîne Hi-Fi.
Je ne dirais rien. Pas ce soir.
Si je parlais maintenant, je n’aurais que ma colère et mes questions. Il nierait. Il inventerait une histoire : “C’est la cousine d’un collègue”, “Je gardais le petit pour dépanner”. Il est avocat, il sait tordre la vérité jusqu’à ce qu’elle craque. Il sait plaider le doute.
Non. Je devais en savoir plus. Je devais comprendre l’ampleur du mensonge avant de le détruire. Je voulais voir de mes yeux. Je voulais savoir qui elle était. Depuis combien de temps. Si l’enfant portait son nom.
J’ai ouvert une bouteille de vin. Un Bourgogne rouge, son préféré. Je l’ai laissé s’aérer. J’ai mis de la musique. Chet Baker, doucement.
Je me suis assise sur le canapé beige. J’ai croisé les jambes. J’ai attendu.
19h45.
Le bruit de la clé dans la serrure.
C’est fou comme un son familier peut devenir soudainement terrifiant. Le cliquetis du métal, le tour de clé, la poignée qui s’abaisse. C’était le son de l’ennemi qui pénètre dans la citadelle.
La porte s’est ouverte. Antoine est entré.
Il portait son trench beige, son écharpe en cachemire bleu marine. Il avait l’air fatigué, les traits tirés. C’était son masque de “grosse journée”.
Il a posé sa mallette. Il a soupiré.
— Bonsoir, Sophie.
Sa voix. Cette voix grave, posée, qui m’avait séduite il y a dix ans. Elle sonnait faux désormais. Chaque syllabe semblait contaminée par le mensonge.
Je me suis levée. J’ai marché vers lui. J’ai scruté son visage.
Est-ce qu’il avait encore un peu de la chaleur du canapé jaune sur lui ? Est-ce qu’il y avait une trace de bave d’enfant sur son col ? Une odeur de parfum féminin bon marché ?
Rien. Il était impeccable. Il s’était probablement changé, ou lavé. Il était passé par le sas de décompression entre ses deux vies.
Il s’est penché pour m’embrasser sur le front. J’ai senti son odeur : *Terre d’Hermès*, tabac froid, et quelque chose d’autre… une imperceptible odeur de pluie. Il avait plu à Montreuil cet après-midi ? Il n’avait pas plu ici, dans le 7ème.
Je ne me suis pas reculée. J’ai accepté le baiser comme Judas a dû accepter le pain.
— Bonsoir, Antoine. Tu as passé une bonne journée ?
Ma voix était calme. Trop calme, peut-être. Mais il ne l’a pas remarqué. Il ne me regardait pas vraiment. Il enlevait déjà son manteau, regardant par-dessus mon épaule vers le salon.
— Épuisante, a-t-il répondu en desserrant sa cravate. Une fusion-acquisition qui n’en finit pas. Les auditeurs américains sont insupportables. J’ai passé quatre heures en conférence téléphonique.
*Mensonge.*
À 15h30, tu riais sur un canapé jaune avec ton fils. Tu n’étais pas avec des auditeurs américains. Tu étais un père de famille comblé.
— Tu veux un verre ? ai-je proposé.
— Volontiers. Je suis vidé.
Il s’est dirigé vers le salon. Il est passé devant la tablette. Il ne l’a même pas regardée. Il ne savait pas. Il ne savait pas que la bombe était amorcée. Il ne savait pas que sa “synchronisation” avait ouvert une brèche dans la coque de notre Titanic conjugal.
J’ai versé le vin. Mes mains ne tremblaient plus. Une froideur clinique m’avait envahie. Je le regardais s’asseoir — non, s’affaler — sur le canapé beige. Il a fermé les yeux un instant, la tête en arrière.
Il avait l’air malheureux ici. C’est ce qui m’a frappée le plus violemment.
Sur la photo, il rayonnait. Ici, il s’éteignait.
Notre appartement, notre vie, ma présence… tout cela l’épuisait. Nous étions son devoir. Ils étaient sa joie.
Cette réalisation m’a fait plus mal que l’adultère lui-même. On peut pardonner un écart sexuel. Peut-on pardonner d’être devenue la contrainte dans la vie de l’homme qu’on aime ?
Je lui ai tendu son verre. Il l’a pris sans ouvrir les yeux, murmurant un merci.
— Tout est prêt pour Deauville ? a-t-il demandé après une gorgée.
— Oui. La valise est faite.
— Parfait. Ça va nous faire du bien. J’ai besoin de décompresser.
“Décompresser”. De quoi ? De ta double vie ? Est-ce que c’est fatiguant de jouer deux rôles ? Est-ce que tu as besoin de repos parce que tu as passé l’après-midi à jouer aux Lego par terre au lieu de travailler ?
Je me suis assise en face de lui, dans le fauteuil club. Je l’ai fixé. J’ai essayé de superposer l’image de l’homme qui riait sur la photo avec celui qui buvait son vin en face de moi. C’était impossible. C’étaient deux hommes différents.
— Antoine, ai-je dit doucement.
Il a ouvert un œil.
— Hm ?
— Tu es heureux ?
La question a flotté dans l’air, incongrue. Nous ne parlions jamais de bonheur. Nous parlions de projets, de vacances, d’investissements, de dîners. Le bonheur était une donnée acquise, un présupposé de notre statut social.
Il s’est redressé légèrement, surpris. Il a froncé les sourcils. Une ombre d’inquiétude est passée dans son regard, mais très vite chassée par son habituelle assurance.
— Quelle drôle de question, Sophie. Bien sûr que je suis heureux. On a une belle vie, non ? Tout va bien. Pourquoi ? Tu ne l’es pas ?
*On a une belle vie.* Pas “Je t’aime”. Pas “Je suis heureux avec toi”. Juste “On a une belle vie”. Le confort matériel comme substitut à l’émotion.
— Si, ai-je menti. Je pensais juste… tu as l’air fatigué ces derniers temps. Plus que d’habitude.
Il a eu un petit rire sec. Pas le rire de la photo.
— C’est le boulot. Tu sais ce que c’est. Ça se calmera après les fêtes.
Après les fêtes. Noël.
Comment allait-il gérer Noël ? Les années précédentes, il passait toujours le réveillon avec moi et mes parents, ou les siens. Mais le 25 décembre, il s’absentait souvent l’après-midi pour aller “voir un vieux copain seul” ou “passer au bureau vérifier un truc”.
Mon Dieu. Il allait les voir *eux*. Il offrait des cadeaux à cet enfant. Il mangeait de la dinde dans la maison de Montreuil. J’avais été aveugle. J’avais été d’une stupidité crasse, bercée par ma confiance arrogante. Je pensais qu’il ne pouvait pas trouver mieux que moi, mieux que nous.
— On mange quoi ? a-t-il demandé, coupant court à mon introspection.
— J’ai fait un velouté de potimarron. Et il reste du fromage.
— Parfait. Je n’ai pas très faim.
Nous sommes passés à table. La salle à manger était plongée dans la pénombre, éclairée par deux bougies. C’était censé être romantique. C’était funèbre.
Le bruit des cuillères contre la porcelaine résonnait. *Cling. Cling.*
Je le regardais manger. Il mangeait vite, sans plaisir, comme pour se débarrasser d’une corvée.
J’avais envie de lui demander : *Comment s’appelle-t-il ? Le petit garçon. A-t-il ta voix ? Aime-t-il les camions de pompiers parce que tu voulais être pompier quand tu étais petit ? Est-ce que la mère t’aime ? Est-ce qu’elle sait que je suis là, moi, à t’attendre comme une idiote dans ce musée ?*
Mais je n’ai rien dit. J’ai avalé ma soupe. Elle avait un goût de cendres.
Pendant ce repas, j’ai pris une décision. Je n’allais pas faire de scandale ce soir. Je n’allais pas lui donner l’opportunité de se défendre ou de fuir.
Je voulais voir.
Demain, nous partions pour Deauville. Mais la semaine prochaine… La semaine prochaine, je deviendrais l’ombre de mon propre mari. Je suivrais ses traces. Je verrais cette autre vie. Je voulais comprendre ce qu’elle avait de plus que la nôtre.
Était-ce juste la jeunesse de cette femme ? La nouveauté ? Ou était-ce quelque chose de plus profond ? Est-ce qu’elle lui offrait la possibilité d’être quelqu’un d’autre ? Quelqu’un de moins rigide, de moins parfait, de plus humain ?
— Tu ne manges pas ? a-t-il remarqué, voyant mon assiette encore pleine.
— J’ai l’estomac un peu noué.
— Tu couves quelque chose ? Ne me dis pas que tu vas être malade pour le week-end.
L’inquiétude dans sa voix n’était pas pour ma santé, mais pour la logistique de notre week-end. Pour ne pas gâcher son moment de “décompression”.
— Non, ça va aller. Juste un peu de fatigue.
Après le dîner, il s’est installé devant les informations. J’ai débarrassé. J’ai chargé le lave-vaisselle. Chaque geste quotidien me semblait absurde. Pourquoi laver ces assiettes ? Pourquoi entretenir cette maison qui n’abritait plus qu’un mensonge ?
J’ai regardé mon reflet dans la vitre noire du four. Je suis une belle femme. Je le sais. Grande, blonde, élégante. Je fais du sport, je prends soin de moi. Je suis cultivée. Je suis une “bonne épouse” selon les standards de notre milieu.
Mais apparemment, ça ne suffisait pas. Ou peut-être que c’était *trop*. Peut-être qu’il étouffait sous tant de perfection. Peut-être qu’il avait besoin de vernis écaillé et de miettes de gâteau sur la table pour se sentir vivant.
Je suis allée le rejoindre au salon. Il regardait un reportage sur la crise économique.
— Je vais me coucher, ai-je dit. Je suis épuisée.
— Vas-y. Je te rejoins dans dix minutes. Je finis de regarder ça.
Je suis allée dans notre chambre. J’ai retiré mes vêtements, plié soigneusement mon pantalon, accroché ma chemise. J’ai enfilé ma nuisette en soie.
Je me suis glissée dans les draps frais.
Dix minutes plus tard, il est arrivé. Il s’est déshabillé dans le noir. Il ne m’a pas regardée. Il s’est glissé à côté de moi. Il a éteint la lampe de chevet.
— Bonne nuit, Sophie.
— Bonne nuit.
Il s’est tourné sur le côté, me tournant le dos. Quelques minutes plus tard, sa respiration est devenue régulière, profonde. Il dormait.
Il dormait du sommeil du juste. Ou du sommeil de l’homme qui a réussi à compartimenter sa vie si parfaitement qu’il ne ressent aucune culpabilité.
Moi, je suis restée les yeux grands ouverts dans l’obscurité.
Je revoyais la photo. Le jaune moutarde. Le rire. L’enfant.
Une larme, une seule, a coulé le long de ma tempe pour venir mourir sur l’oreiller. Ce n’était pas une larme de tristesse. C’était une larme de deuil.
Ce soir-là, dans le silence de notre chambre à coucher, j’ai compris que je ne dormais pas avec mon mari. Je dormais avec un fantôme. Le vrai Antoine était resté à Montreuil, dans une maison aux volets bleus. Ici, il n’y avait que son enveloppe corporelle, vide et froide.
Et la question qui tournait en boucle dans ma tête, obsédante, n’était pas “Comment a-t-il pu ?” mais “Est-ce que je l’ai jamais vraiment connu ?”.
J’ai fermé les yeux. Demain, je jouerais mon rôle à Deauville. Je sourirais. Je mangerais des crevettes grises. Je marcherais sur les planches.
Mais lundi… Lundi, la chasse commencerait. Et je ne savais pas encore si j’étais le chasseur ou la proie.

PARTIE 2 : La Comédie Normande
Le réveil a sonné à sept heures. Un son numérique, agressif, qui a déchiré la torpeur de notre chambre aux rideaux tirés. Antoine a étiré son bras pour l’éteindre, un geste réflexe, aveugle, qu’il a répété des milliers de matins. Sa main a effleuré la mienne. Sa peau était chaude.
Pendant une fraction de seconde, dans le brouillard du demi-sommeil, j’ai oublié. J’ai oublié le canapé jaune, l’enfant aux boucles brunes, la main au vernis écaillé. J’ai failli me blottir contre lui, chercher sa chaleur comme je le faisais au début de notre mariage.
Et puis, la mémoire est revenue. Brutale. Comme une gifle d’eau glacée.
Je me suis raidie. J’ai retiré ma main.
— Allez, debout, a-t-il lancé d’une voix étonnamment enjouée pour un samedi matin. La route nous attend. Si on part avant neuf heures, on évite les bouchons du tunnel de Saint-Cloud.
Il s’est levé, nu, traversant la chambre pour rejoindre la salle de bain. J’ai observé son dos. Ses omoplates, sa colonne vertébrale, la courbe de ses reins. Je connaissais ce corps par cœur. Je connaissais le grain de beauté sous son épaule gauche, la cicatrice d’appendicite sur son flanc, la façon dont ses cheveux commençaient à grisonner sur la nuque.
Je croyais que cette connaissance intime me donnait des droits sur lui. Je croyais que partager la nudité de quelqu’un signifiait partager son âme. Quelle naïveté. Les corps peuvent se toucher sans que les esprits ne se rencontrent jamais.
Je me suis levée à mon tour. J’ai enfilé ma robe de chambre en satin. J’avais l’impression d’enfiler un costume de scène. Le costume de “l’épouse parfaite en week-end”.
Dans la cuisine, la machine à café ronronnait déjà. Antoine fredonnait. Il fredonnait *La Bohème* d’Aznavour.
Il ne fredonne jamais le matin. D’habitude, il est taciturne, concentré sur les nouvelles de la BBC qu’il écoute sur son téléphone.
— Tu es de bonne humeur, ai-je remarqué en attrapant une tasse.
Il s’est retourné, un sourire aux lèvres. Pas le grand rire de la photo, non. Mais un sourire léger, satisfait.
— C’est le week-end. J’ai besoin de voir la mer. J’ai l’impression d’avoir passé la semaine dans un sous-marin.
*Un sous-marin.* L’image était pertinente. Il avait passé sa semaine en immersion, invisible, indétectable, naviguant dans les eaux troubles de sa double vie.
— Moi aussi, ai-je menti. J’ai besoin de changer d’air.
Le trajet vers Deauville a été une épreuve d’endurance psychologique.
Nous avons pris son SUV, un monstre de technologie et de cuir noir qui isolait du monde extérieur. L’habitacle sentait le neuf et le désodorisant “Bois de Santal”.
Une fois passé le périphérique, l’autoroute A13 s’est ouverte devant nous, grise et monotone sous un ciel de traîne. La pluie commençait à tomber, fine et tenace. Les essuie-glaces battaient la mesure de notre silence.
Car nous ne nous parlions pas. Ou plutôt, nous meublions le vide.
— Tu as pensé à prendre le bip du portail ?
— Oui, il est dans la boîte à gants.
— Ils ont annoncé du vent pour demain.
— Tant mieux, ça chassera les nuages.
Des banalités. Des phrases creuses, polies, lisses comme des galets. Nous étions deux collègues de bureau partageant un covoiturage gênant, pas un couple marié depuis dix ans.
Soudain, son téléphone, posé sur le support aimanté du tableau de bord, s’est allumé. Une notification.
Pas un message professionnel. Je connais l’icône de ses mails pro. C’était WhatsApp.
L’écran affichait : *Nouveau message de “M. Durand – Tennis”.*
“M. Durand”. Un nom générique. Un nom de code grossier. Antoine ne joue pas au tennis. Il a des problèmes de genoux depuis cinq ans. Il a arrêté le sport, se contentant de quelques longueurs de piscine au club privé.
J’ai vu son regard dévier de la route vers l’écran. Juste une demi-seconde. Mais j’ai vu la lueur.
Une micro-expression. Un adoucissement des traits autour des yeux. Une suppression de la tension dans la mâchoire.
Il a tendu la main, a effleuré l’écran pour masquer la notification, mais il n’a pas pu s’empêcher de sourire. Un sourire réflexe, incontrôlable.
— C’est qui ? ai-je demandé, le cœur battant à tout rompre.
Il a sursauté, comme si j’avais crié, alors que ma voix était à peine un murmure.
— Hein ? Oh, rien. C’est… c’est pour l’organisation du tournoi du club. Ils cherchent des sponsors.
— Je croyais que tu ne jouais plus.
Il a serré le volant un peu plus fort. Ses jointures ont blanchi.
— Je ne joue plus, Sophie. Mais je reste membre honoraire. C’est du réseautage. Tu sais bien comment ça marche.
“M. Durand”. C’était elle. C’était la femme au vernis écaillé. Elle lui envoyait quoi ? Une photo du petit ? Un “Tu me manques” ? Un “Achète du lait avant de venir mardi” ?
La jalousie m’a mordu le ventre. Pas une jalousie de possession, mais une jalousie d’exclusion. Ils avaient un monde, un langage, des codes. Moi, j’avais des mensonges sur le tennis.
— Tu devrais leur dire de ne pas te déranger le week-end, ai-je dit froidement, en tournant la tête vers la vitre passager pour regarder défiler les champs de Normandie. C’est notre moment.
— Tu as raison. Je regarderai ça lundi.
Il n’a pas touché au téléphone. Mais je sentais qu’il brûlait d’envie de le prendre, de répondre, de maintenir le lien avec *là-bas*.
Nous sommes arrivés à Deauville vers onze heures.
La ville était fidèle à elle-même : huppée, propre, un peu mélancolique hors saison. Notre appartement se situe près de l’hôtel Normandy, dans une résidence anglo-normande avec des colombages et des toits pointus. C’est un bel endroit. Un endroit de carte postale. Un endroit où l’on vient pour se montrer, pas pour vivre.
Nous avons déposé les valises. L’appartement sentait le renfermé et la lavande séchée.
— Je vais chercher le pain et les journaux, a proposé Antoine immédiatement.
— Je viens avec toi.
Il a marqué un temps d’arrêt. D’habitude, je reste pour défaire les valises, ranger mes affaires dans le dressing, aérer les pièces. C’est ma part du contrat implicite : je gère l’intendance du confort.
— Tu ne veux pas t’installer ? a-t-il demandé, une nuance d’agacement dans la voix.
— Non. J’ai envie de marcher.
Je ne voulais pas le laisser seul. Je ne voulais pas lui laisser ces dix minutes de liberté où il pourrait appeler “M. Durand”. Je devenais son ombre. Une ombre oppressante.
Nous avons marché dans les rues pavées. Le vent était froid. Il a pris mon bras.
C’est un geste qu’il fait souvent en public. Un geste de propriétaire. “Regardez, c’est ma femme, elle est élégante, nous formons un beau couple”.
Nous sommes entrés dans la boulangerie. L’odeur du pain chaud et du beurre m’a rappelé la maison de Montreuil que j’avais imaginée la veille.
Devant nous, une femme tenait un petit garçon par la main. L’enfant pleurnichait pour avoir une chouquette.
— Allez, s’il te plaît maman, juste une !
La mère, fatiguée, a cédé.
— D’accord, mais c’est la dernière.
L’enfant a saisi la chouquette avec un cri de victoire, le visage illuminé de sucre perlé.
J’ai regardé Antoine. Il les fixait.
Il ne regardait pas la mère (qui était pourtant jolie). Il regardait l’enfant.
Il avait ce regard… ce regard de chien battu, ce regard de faim absolue. Il a souri bêtement quand le petit garçon a croisé ses yeux.
— Il est mignon, a-t-il murmuré, presque pour lui-même.
— Je croyais que tu détestais les enfants qui crient dans les lieux publics, ai-je rétorqué, acerbe.
Il a tourné la tête vers moi, comme s’il se réveillait d’un rêve. Le masque est retombé.
— C’est vrai. Mais celui-là a une bonne bouille. C’est tout.
*C’est tout.*
Non, ce n’est pas tout. Tu vois ton fils en lui. Tu te demandes ce que fait ton fils en ce moment. Est-ce qu’il mange une chouquette à Montreuil ? Est-ce qu’il demande après son papa ?
La douleur était si vive que j’ai dû m’appuyer contre le comptoir.
— Une tradition et deux croissants, s’il vous plaît, a commandé Antoine à la vendeuse, reprenant son rôle de client parisien pressé.
Le déjeuner a eu lieu dans notre brasserie habituelle, sur la place Morny.
Huîtres, vin blanc, nappes blanches. Le décor parfait du bonheur bourgeois.
Nous avons croisé les Lecomte, des amis de longue date. Pierre et Valérie. Ils ont trois enfants, des adolescents bruyants qui sont restés à Paris.
— Antoine ! Sophie ! Quel plaisir !
Les bises claquent dans le vide. Les sourires de façade.
— Alors, quoi de neuf ? a demandé Pierre en s’asseyant à notre table sans y être invité, commandant une bouteille de champagne.
— Oh, le travail, toujours le travail, a répondu Antoine avec son sourire charmeur. On court après le temps.
— Et vous ne vous décidez toujours pas pour le petit dernier ? a lancé Valérie avec cette indiscrétion typique des gens qui pensent que leur mode de vie est le seul valide. L’horloge tourne, Sophie !
J’ai senti mes muscles se crisper. D’habitude, je réponds par une pirouette : “On préfère voyager”, ou “On s’entraîne encore”.
Mais là, j’ai regardé Antoine. J’attendais sa réaction.
Il a bu une gorgée de vin. Il n’a pas cillé.
— On est très bien comme ça, Valérie. On profite de notre liberté. Pas de couches, pas de cris, pas de réveils la nuit. Le luxe, non ?
Il a dit ça avec un tel aplomb, une telle conviction apparente, que j’ai failli applaudir.
Quel acteur. *Pas de couches.* Il en change probablement trois fois par semaine à Montreuil. *Pas de réveils la nuit.* Il doit adorer se lever pour bercer cet enfant au canapé jaune.
Il reniait son fils devant témoins pour préserver sa couverture. C’était monstrueux. Et pourtant, il le faisait avec une élégance terrifiante.
— C’est vrai, a soupiré Valérie. Parfois, je vous envie. Vous êtes si… libres.
Libres. Le mot m’a donné envie de vomir.
Il n’était pas libre. Il était doublement enchaîné. Enchaîné à moi par le mensonge, enchaîné à elle par le secret. Et moi, j’étais enchaînée à mon ignorance.
L’après-midi, nous sommes allés marcher sur les Planches.
La marée était basse. Le ciel se confondait avec la mer dans un camaïeu de gris infini. Le vent fouettait nos visages, ce qui était une bénédiction : cela justifiait que mes yeux soient humides et que nous ne parlions pas.
Nous marchions bras dessus, bras dessous. C’était mécanique.
À un moment, il s’est arrêté pour regarder l’horizon.
— Tu sais, a-t-il dit, sa voix emportée par le vent. Je pensais qu’on pourrait peut-être refaire la cuisine de l’appartement à Paris. Changer les plans de travail. Mettre quelque chose de plus moderne.
Je l’ai regardé, incrédule.
La cuisine ? Il voulait parler de travaux ? Maintenant ?
— Pourquoi ? Elle est très bien, cette cuisine.
— Je ne sais pas. J’ai envie de changement. De renouveau. De construire quelque chose.
J’ai compris. C’était de la culpabilité. C’était sa manière de compenser. Il ne pouvait pas m’offrir de vérité, alors il m’offrait du marbre et du granit. Il voulait investir dans nos murs parce qu’il ne pouvait plus investir dans notre couple. C’est le syndrome classique de l’homme infidèle : offrir des bijoux, des voyages ou des travaux pour acheter sa propre paix intérieure.
— On verra, Antoine. On verra.
Le soir est tombé vite.
Nous avons dîné à l’appartement. Une salade, du fromage, encore du vin. Nous buvions beaucoup trop ce week-end. L’alcool était le lubrifiant nécessaire pour que nos rouages ne grincent pas trop fort.
Après le dîner, je me suis installée dans le canapé avec un livre que je ne lisais pas. Antoine était sur son téléphone.
— Je vérifie des mails pour lundi, a-t-il dit sans que je lui demande rien.
Je savais qu’il ne vérifiait pas ses mails. Je voyais le reflet de l’écran dans la baie vitrée sombre. Ce n’était pas Outlook. C’était un fond vert. WhatsApp.
Il écrivait. Longuement.
Il tapait, effaçait, retapait.
Puis il a posé le téléphone, l’écran contre la table (toujours l’écran contre la table, comment n’avais-je pas remarqué ce tic avant ?), et il a soupiré.
Il s’est levé, est venu vers moi. Il s’est assis tout près. Il a passé sa main dans mes cheveux.
— Tu es belle, Sophie.
Ce n’était pas un compliment. C’était une tentative de connexion. Il se sentait loin, alors il essayait de revenir par le physique.
Il m’a embrassée. Ses lèvres avaient le goût du vin rouge.
Je ne l’ai pas repoussé. Je voulais voir jusqu’où il irait dans le mensonge. Est-ce que son corps pouvait me mentir aussi bien que ses mots ?
Il m’a entraînée dans la chambre.
L’acte a été… efficace. Technique. Il connaissait mon corps, il savait où toucher, comment bouger. Mais il n’était pas là. Ses yeux étaient fermés tout le long.
À quoi pensait-il ? À qui pensait-il ?
Est-ce qu’il imaginait le corps de l’autre ? Ou est-ce qu’il essayait désespérément de se convaincre qu’il m’aimait encore ?
Moi, j’avais les yeux ouverts. Je fixais le plafond, les poutres apparentes peintes en blanc. Je me sentais sale. Utilisée. Non pas parce qu’il me trompait, mais parce que je me laissais faire en sachant la vérité. J’étais complice de ma propre humiliation.
Quand il a eu fini, il s’est roulé sur le côté, essoufflé.
— C’était bien, a-t-il murmuré.
Encore un mensonge. Ce n’était pas bien. C’était triste à mourir. C’était l’accouplement de deux solitudes qui frottent l’une contre l’autre pour essayer de faire du feu, mais qui ne produisent que de la cendre.
Il s’est endormi presque instantanément. Le sommeil de l’homme qui a apaisé sa conscience par un devoir conjugal accompli.
Dimanche s’est étiré, long et poisseux.
Nous avons rangé, nettoyé, fait les valises. Le rituel du départ.
Dans la voiture, au retour, l’ambiance avait changé. On se rapprochait de Paris. On se rapprochait de la réalité.
Antoine devenait nerveux. Il tapotait le volant. Il vérifiait l’heure toutes les cinq minutes.
— Tu es pressé ? ai-je demandé innocemment alors que nous étions bloqués à l’entrée du tunnel de Saint-Cloud.
— Non, non. Juste envie de rentrer. J’ai… j’ai un dossier à préparer pour demain matin. Je devrai peut-être passer au bureau ce soir.
Bingo.
Passer au bureau un dimanche soir à 19h. Le classique.
— Ah bon ? C’est si urgent ?
— Oui. Une fusion transfrontalière. Très complexe. Je ne veux pas prendre de retard.
Il mentait mal, maintenant. La proximité de sa “vraie vie” le rendait fébrile. Il avait hâte de nous quitter, hâte de me déposer chez nous pour courir là-bas. Peut-être qu’il avait promis d’aller border le petit. Peut-être qu’elle l’attendait.
Nous sommes arrivés avenue de Breteuil. Il a monté ma valise. Il n’a même pas enlevé son manteau.
— Je ne traîne pas, Sophie. Désolé de te laisser seule pour le dîner. Je vais essayer de ne pas rentrer trop tard.
Il m’a embrassée sur la joue, hâtivement. Il fuyait. Il fuyait notre appartement silencieux pour aller vers le bruit et la vie.
— Travaille bien, ai-je dit.
Dès que la porte s’est refermée, le silence est retombé. Mais cette fois, je ne l’ai pas subi.
J’ai couru à la fenêtre. J’ai vu sa voiture redémarrer en bas. Il n’a pas tourné vers le quartier d’affaires de la Défense. Il a pris la direction des quais, vers l’Est. Vers Montreuil.
Mon cœur battait la chamade.
Je suis allée chercher la tablette. Elle était toujours là, innocente et cruelle.
J’ai ouvert l’application de localisation. Google Maps. Historique des trajets.
Il n’avait pas pensé à désactiver l’historique de localisation sur son compte Google, qui était synchronisé avec cette maudite tablette.
J’ai vu les points rouges.
Montreuil. 12 rue des Rosiers.
Fréquence : Mardis soirs (19h-23h). Jeudis soirs (19h-23h). Vendredis après-midi (14h-18h). Et certains dimanches soirs.
C’était réglé comme du papier à musique. Une deuxième vie parfaitement orchestrée dans les interstices de la première.
J’ai zoomé sur l’adresse. J’ai noté le numéro.
J’ai regardé l’heure. 19h15. Il arriverait là-bas dans trente minutes.
Je ne pouvais pas y aller ce soir. J’étais trop émotive. Et puis, je n’avais pas de plan. Si je débarquais maintenant, je perdrais tout. Je passerais pour la femme hystérique. Il aurait le beau rôle, celui de la victime harcelée.
Non. Je devais être plus intelligente. Je suis historienne. Je sais faire des recherches. Je sais creuser les archives pour trouver la vérité cachée sous les couches de vernis.
J’ai passé la soirée sur Internet.
J’ai cherché le propriétaire du 12 rue des Rosiers à Montreuil. Pages Blanches. Cadastre en ligne (merci mes accès professionnels).
Le nom est apparu.
*Camille L.*
32 ans.
J’ai cherché sur les réseaux sociaux. Facebook, Instagram, LinkedIn.
Camille L. Professeure de musique.
J’ai trouvé son profil Instagram. Il était public.
Mon Dieu. C’était une mine d’or. C’était le journal intime de la trahison de mon mari, exposé aux yeux de tous, sauf aux miens.
Il y avait des photos d’elle. Elle était… lumineuse. Pas “belle” au sens glacé des magazines. Elle avait des cheveux bruns en bataille, un sourire immense qui découvrait un peu trop ses gencives, des taches de rousseur. Elle portait des pulls colorés, des écharpes tricotées main. Elle jouait du violoncelle.
Et il y avait des photos de l’enfant. *Léo*. Il s’appelait Léo.
Il avait trois ans le mois dernier. Une photo de l’anniversaire : Léo soufflant ses bougies sur un gâteau au chocolat (celui de la photo !).
Et sur cette photo Instagram, on voyait une main d’homme tenir le briquet. Une main avec une alliance.
*Mon alliance.*
Il ne l’enlevait même pas. Quelle arrogance. Ou quelle négligence.
Elle savait. Elle savait forcément qu’il était marié. Elle acceptait d’être la femme de l’ombre. Ou peut-être qu’il lui avait servi le couplet habituel : “Ma femme ne me comprend pas, on ne couche plus ensemble, je vais la quitter, sois patiente”.
Le cliché. Le sordide cliché.
J’ai passé la nuit à scroller. J’ai remonté le temps.
La première apparition d’une “ombre masculine” sur ses photos datait d’il y a quatre ans. Quatre ans.
Léo a trois ans. Donc, elle est tombée enceinte un an après le début de leur liaison.
Quatre ans de mensonges. Quatre ans de dîners où il me racontait sa journée en me regardant dans les yeux. Quatre ans de vacances où il répondait à des messages de “M. Durand”.
J’ai eu la nausée. J’ai couru aux toilettes. J’ai vomi mon dîner, le vin, et les restes de mon amour pour lui.
Lundi matin.
Je n’ai pas dormi. Mes yeux étaient cernés, ma peau grise.
Antoine est rentré vers minuit. Il a dormi dans la chambre d’amis, prétextant ne pas vouloir me réveiller. Lâche.
Au petit déjeuner, il était frais, rasé, parfumé. Il avait eu sa dose de bonheur à Montreuil. Il était rechargé à bloc pour sa semaine de “travail”.
— Tu as mauvaise mine, Sophie, a-t-il dit en buvant son café. Tu devrais prendre des vitamines.
— Je vais bien. Juste une insomnie.
— Je ne rentre pas tard ce soir. On se fait un plateau télé ?
Il essayait d’être gentil. Il essayait de compenser son absence de la veille. C’était pathétique.
— D’accord. À ce soir.
Il est parti.
Dès que la porte s’est fermée, j’ai appelé mon bureau.
— Je suis malade. Je ne viendrai pas aujourd’hui. Ni demain.
J’ai raccroché.
J’ai pris les clés de ma voiture. Ma petite Mini Cooper que j’utilise rarement dans Paris.
J’ai mis un jean, un gros pull noir, un bonnet, des lunettes de soleil. Je ne voulais pas ressembler à Sophie, l’épouse bourgeoise du 7ème. Je voulais être invisible.
J’ai roulé vers l’Est. J’ai traversé la Seine. J’ai vu Paris changer. Les immeubles haussmanniens ont laissé place aux briques, au béton, aux graffitis. C’était plus sale, plus bruyant, plus réel.
J’ai trouvé la rue des Rosiers.
Je me suis garée un peu plus loin, au coin de la rue. J’avais une vue directe sur le numéro 12. La porte bleue. Le vélo d’enfant.
Il était 10h00. Camille devait travailler, ou être à la maison ? Léo allait-il à l’école ? À la crèche ?
J’ai attendu.
Dans ma voiture, j’avais l’impression d’être un détective privé de bas étage. Je me dégoûtais moi-même. Mais je ne pouvais pas partir. J’avais besoin de voir. J’avais besoin de rendre cette douleur tangible.
10h30. La porte bleue s’est ouverte.
Mon cœur s’est arrêté.
C’était elle. Camille.
Elle était encore plus vivante que sur les photos. Elle portait un manteau jaune vif, un bonnet en laine rouge. Elle tenait Léo par la main.
Le petit sautillait. Il avait un petit sac à dos en forme de pingouin.
— Allez Léo, on va être en retard pour la musique ! criait-elle joyeusement.
Sa voix. Je l’entendais à travers ma vitre entrouverte. Une voix claire, chantante, un peu éraillée. Une voix de femme qui fume et qui rit fort.
Elle s’est accroupie pour remettre l’écharpe de l’enfant. Elle l’a embrassé sur le nez. Un geste d’amour pur, inconditionnel.
Léo a ri. C’était le rire d’Antoine. C’était le visage d’Antoine en miniature.
Je les ai regardés s’éloigner sur le trottoir. Ils marchaient vers le centre-ville.
J’aurais pu démarrer. J’aurais pu les écraser. L’idée m’a traversé l’esprit, fugace et terrifiante. La violence de ma haine m’a fait peur. Je ne voulais pas leur faire de mal physiquement. Je voulais anéantir leur bonheur. Je voulais brûler cette bulle de mensonge dans laquelle ils vivaient.
Mais en les regardant, une autre pensée m’a frappée. Plus insidieuse.
Ils étaient beaux.
Ils étaient une famille. Une vraie famille. Imparfaite, bruyante, colorée.
Et moi ? J’étais la femme en noir dans une voiture de luxe, seule, espionnant le bonheur des autres.
Qui était l’intruse, finalement ?
Légalement, c’était elle. C’était la maîtresse.
Mais émotionnellement ? C’était moi. J’étais le vestige d’une vie qu’Antoine n’avait pas le courage de quitter. J’étais le passé. Ils étaient le présent.
Je suis restée là, pétrifiée, longtemps après qu’ils aient disparu au coin de la rue.
La pluie a commencé à tomber sur mon pare-brise. Des gouttes lourdes, grasses.
J’ai regardé la maison. Les volets bleus. Les jardinières avec des fleurs fanées.
Je devais entrer. Je ne savais pas comment, mais je devais voir l’intérieur. Je devais voir ce canapé jaune. Je devais sentir l’odeur de leur vie.
Une idée folle a germé dans mon esprit.
Elle était professeure de musique. Violoncelle.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai cherché son numéro professionnel sur l’annonce de cours qu’elle avait postée sur Facebook.
J’ai composé le numéro.
Ça a sonné trois fois.
— Allô ?
Sa voix. Dans mon téléphone. Dans ma voiture. Dans mon oreille.
— Bonjour, ai-je dit, en essayant de masquer le tremblement de ma voix. Je vous appelle pour des cours de violoncelle. Pour débutant.
Il y a eu un silence. Puis son rire.
— Oh, c’est gentil ! Mais je suis assez complète en ce moment… Vous avez déjà un instrument ?
— Non. Je veux juste essayer. J’ai besoin de… de changer de vie. De faire quelque chose de nouveau.
Elle a dû sentir la détresse dans ma voix, car son ton s’est adouci. Elle est empathique. Bien sûr qu’elle est empathique. C’est pour ça qu’il l’aime.
— Écoutez, je peux peut-être vous prendre sur un créneau le mardi midi ? Si vous êtes libre ?
Mardi. Demain. Le jour où Antoine vient le soir.
— Mardi midi, c’est parfait.
— D’accord. C’est au 12 rue des Rosiers, à Montreuil. Vous connaissez ?
— Je trouverai, ai-je répondu.
J’ai raccroché.
Mes mains tremblaient sur le volant.
J’avais rendez-vous avec la maîtresse de mon mari. J’allais entrer dans le sanctuaire. J’allais m’asseoir sur le canapé jaune.
La guerre était déclarée. Mais ce ne serait pas une guerre de cris et de vaisselle brisée. Ce serait une guerre d’infiltration. Une guerre psychologique.
Je voulais comprendre pourquoi il l’avait choisie, elle. Et une fois que j’aurais compris, je déciderais si je devais le sauver… ou l’achever.
J’ai redémarré la voiture. J’ai fait demi-tour.
En rentrant vers le 7ème arrondissement, sous la pluie battante, je me suis sentie étrangement calme. Je n’étais plus la victime qui subit. J’étais devenue l’actrice de ma propre tragédie.
Et Dieu sait que j’ai toujours aimé le théâtre.
PARTIE 3 : L’Infiltration
Mardi. Dans la mythologie romaine, c’est le jour de Mars. Le jour de la guerre.
Pour moi, c’était le jour de l’apocalypse silencieuse.
Je me suis réveillée avec une lucidité effrayante. Pas de larmes, pas de tremblements. Juste une détermination froide, métallique, comme celle d’un chirurgien avant une opération à cœur ouvert. J’avais rendez-vous à midi avec la maîtresse de mon mari. J’allais entrer dans sa maison, respirer son air, toucher ses meubles. J’allais devenir le spectre qui hante leur bonheur.
Antoine, lui, était d’une humeur exécrable. Il cherchait ses boutons de manchette en argent, pestant contre la femme de ménage qui, selon lui, déplaçait toujours ses affaires.
— C’est insupportable, cette manie de tout bouger ! a-t-il crié depuis le dressing. On ne peut rien laisser traîner dans cette maison sans que ça disparaisse !
J’étais assise au bord du lit, en train d’enfiler mes bas. J’ai regardé son reflet dans le grand miroir en pied. Il était en caleçon, chemise blanche ouverte, cravate pendante. Il était beau, d’une beauté classique et rassurante qui avait été mon ancre pendant dix ans. Aujourd’hui, cette beauté me semblait être un masque de cire.
— Ils sont dans le petit vide-poche en cuir, sur la commode de gauche, ai-je répondu calmement. Tu les as posés là dimanche soir en rentrant de Deauville.
Il s’est figé, a vérifié, et a marmonné un remerciement vague.
— Tu ne vas pas travailler ? a-t-il demandé en remarquant que je ne portais pas mon habituel tailleur-pantalon, mais un jean brut et un pull en cachemire gris oversize.
C’était mon costume de scène. Je devais avoir l’air “décontractée”, “artistique”, le genre de femme qui décide sur un coup de tête de prendre des cours de violoncelle un mardi midi. Pas la bourgeoise rigide du 7ème arrondissement.
— Non, je te l’ai dit. Je prends encore une journée. Je me sens fébrile. J’ai besoin de marcher, de m’aérer l’esprit.
— Tu devrais voir un médecin, Sophie. Tu as l’air… étrange.
*Étrange.* Le mot était faible. J’étais en train de me désintégrer et de me recomposer simultanément.
— Je vais bien, Antoine. Ne t’inquiète pas pour moi. Concentre-toi sur ta “grosse journée”.
Il a noué sa cravate. Un nœud Windsor, parfait, symétrique.
— Je ne rentrerai pas dîner ce soir, a-t-il lâché, comme on arrache un pansement. J’ai un dîner client avec les associés de Londres. Ça risque de finir tard.
Je n’ai pas cillé. Je savais où il allait. Il allait chez elle. Il allait manger le plat qu’elle cuisinerait probablement pendant que je serais là-bas.
— Pas de problème, ai-je dit. Amuse-toi bien avec les Anglais.
Il est parti sans m’embrasser, trop préoccupé par son mensonge pour feindre l’affection.
Dès que la porte a claqué, j’ai commencé ma transformation. J’ai attaché mes cheveux en un chignon flou, moins strict que d’habitude. J’ai mis très peu de maquillage. J’ai troqué mon sac Chanel contre une besace en cuir souple que j’avais achetée il y a des années lors d’un voyage à Florence et que je n’utilisais jamais.
Je voulais être “Marie”. C’était le nom que j’avais choisi. Marie, c’est tout le monde et personne. C’est la Vierge et la pécheresse. C’est invisible.
J’ai pris la voiture à 10h30. J’avais de l’avance, mais je ne pouvais pas rester entre les quatre murs blancs de notre appartement. Ils semblaient se refermer sur moi, complices muets de ma solitude.
La route vers Montreuil m’a semblé être un voyage vers une autre planète. J’ai quitté les avenues larges et arborées, les façades en pierre de taille, les boutiques de luxe. J’ai traversé le périphérique, cette frontière psychologique et sociale que mon mari prétendait ne jamais franchir.
Les rues se sont rétrécies. Les murs se sont couverts de street-art coloré. Il y avait des vélos cargos, des petits commerces bio, une ambiance de village urbain un peu chaotique. C’était vivant. C’était insupportablement vivant.
Je me suis garée rue des Rosiers à 11h45.
Mon cœur battait si fort que je le sentais pulser dans mes tempes, dans mes poignets, au bout de mes doigts. J’ai coupé le contact. Le silence s’est fait dans l’habitacle, seulement troublé par le bruit de la pluie qui recommençait à tomber.
J’ai regardé la maison. Le numéro 12.
C’était une petite bâtisse ancienne, probablement une ancienne maison ouvrière réhabilitée. La façade en briques rouges était charmante, envahie par une glycine qui devait être magnifique au printemps. Les volets bleus étaient ouverts. De la lumière filtrait à travers les rideaux de dentelle du rez-de-chaussée.
J’ai pris une grande inspiration. *Tu es Marie. Tu veux apprendre le violoncelle. Tu ne connais pas Antoine. Tu ne connais pas Sophie.*
Je suis sortie sous la pluie. J’ai marché jusqu’à la grille. J’ai poussé le portillon qui a émis un grincement aigu, familier. Combien de fois Antoine avait-il poussé ce portillon ? Connaissait-il ce grincement ? Faisait-il attention à ne pas faire de bruit le soir en repartant ?
J’ai sonné. Une sonnette ancienne, en laiton.
J’ai entendu des pas précipités à l’intérieur. Puis la porte s’est ouverte.
Camille.
Elle était là, à cinquante centimètres de moi. Sans filtre Instagram, sans écran de tablette. En chair et en os.
Elle était plus petite que je ne l’imaginais. Menue, presque fragile dans son grand gilet en laine moutarde (encore ce jaune !). Ses cheveux bruns étaient attachés à la va-vite avec un crayon. Elle portait un jean taché de peinture blanche sur la cuisse et des chaussettes en laine épaisse. Pas de chaussures.
Elle m’a souri. Un sourire franc, désarmant, qui plissait les coins de ses yeux noisette.
— Bonjour ! Vous êtes Marie ?
Sa voix. Chaude, légèrement voilée. Une voix qui donne envie de se confier. Une voix de sirène.
— Oui, c’est moi. Je suis un peu en avance, excusez-moi.
— Oh, aucun souci ! Entrez, entrez, il fait un temps de chien. Ne restez pas dehors.
Elle s’est effacée pour me laisser passer. J’ai franchi le seuil.
J’ai pénétré dans l’antre de la bête.
L’odeur m’a frappée en premier. Ce n’était pas l’odeur aseptisée de bougie coûteuse de chez nous. C’était une odeur complexe, organique. Ça sentait la soupe de légumes, la cire à bois, les huiles essentielles d’orange douce, et une pointe de… tabac froid ? Non, pas de tabac. De feu de cheminée.
C’était une odeur de *foyer*. Une odeur qui vous prend dans ses bras. J’ai eu envie de pleurer et de vomir en même temps.
— Vous pouvez laisser votre manteau ici, a-t-elle dit en désignant un porte-manteau en bois flotté surchargé d’affaires.
J’ai accroché ma veste. Mon regard a scanné les vêtements pendus comme un laser.
Un anorak d’enfant rouge. Une écharpe rose. Un manteau de femme beige.
Et là, caché derrière une parka verte : un trench bleu marine.
Un trench d’homme.
Je l’ai reconnu. C’était le vieux trench Burberry d’Antoine, celui qu’il m’avait dit avoir “perdu” ou “donné à une association” il y a deux ans. Il ne l’avait pas perdu. Il l’avait laissé ici. C’était sa tenue de rechange. Sa peau de Montreuil.
J’ai dû me retenir de tendre la main pour caresser le tissu. La preuve matérielle était là, à portée de main, dès l’entrée. Il vivait ici. Il avait ses affaires ici.
— Venez, on va s’installer au salon, c’est plus lumineux, a dit Camille en avançant dans le couloir. Attention à la marche, et désolée pour le désordre, avec Léo c’est toujours un peu la guerre des jouets !
*Léo.* Elle prononçait son nom avec une légèreté naturelle.
J’ai suivi ses pas. Le parquet craquait sous mes pieds.
Nous sommes arrivées dans la pièce principale.
Et je l’ai vu.
*Le canapé jaune.*
Il trônait au milieu de la pièce, majestueux dans son usure. Il était exactement comme sur la photo, mais en trois dimensions. Je voyais l’affaissement des coussins là où Antoine s’était assis. Je voyais les miettes coincées dans les coutures.
La pièce était un capharnaüm joyeux. Des livres partout, empilés en équilibre instable. Un piano droit contre le mur, couvert de partitions et de photos encadrées. Des plantes vertes qui dégringolaient des étagères.
C’était l’anti-thèse absolue de mon appartement. Chez moi, le vide est une esthétique. Ici, le plein était une philosophie.
— Asseyez-vous, je vous en prie, a-t-elle dit en désignant… le canapé.
J’ai hésité. M’asseoir là où il s’asseyait ? Là où il riait avec son fils ? C’était une profanation. Ou une communion perverse.
Je me suis assise.
Le velours était doux, chaud. Le canapé m’a “absorbée”. Il était confortable, dangereusement confortable. J’ai compris pourquoi Antoine pouvait s’endormir ici. C’était un nid.
Camille est allée chercher le violoncelle dans un coin.
— Vous voulez un thé ? Un café ? a-t-elle proposé.
— Non merci. Je… je ne veux pas vous déranger.
— Vous ne me dérangez pas ! J’adore avoir de nouveaux élèves. C’est courageux de commencer à l’âge adulte. Qu’est-ce qui vous a décidé ?
Elle s’est assise en face de moi, sur une chaise en bois, tenant l’instrument entre ses jambes. Elle me regardait avec intérêt. Elle ne se doutait de rien. Pour elle, j’étais une cliente, une femme peut-être un peu triste qui cherchait un hobby. Elle ne voyait pas le couteau que je tenais métaphoriquement dans ma poche.
— J’avais besoin de… d’exprimer des choses, ai-je improvisé. Des choses que les mots ne disent plus. Mon mari est très pris par son travail, je suis souvent seule. Le silence de mon appartement est parfois pesant.
C’était la vérité. La plus pure vérité dite à la seule personne qui ne devrait pas l’entendre.
Le visage de Camille s’est assombri d’une compassion sincère.
— Je comprends. La solitude, c’est terrible. La musique aide beaucoup. Le violoncelle, c’est l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine. Il pleure, il chante. Ça va vous faire du bien.
*Il pleure.* Oui, j’espère qu’il pleure.
Elle m’a tendu l’instrument.
— Allez, on essaie. Venez vous asseoir sur la chaise, c’est mieux pour la posture.
J’ai quitté le canapé à regret (ou soulagement ?) pour m’asseoir face à elle.
Elle s’est approchée pour corriger ma position.
— Écartez les jambes, voilà. Calez l’éclisse contre vos genoux. Le dos droit, mais pas rigide. Vous êtes très tendue, Marie. Détendez vos épaules.
Ses mains se sont posées sur mes épaules. Ses mains au vernis rouge écaillé.
La sensation de sa peau sur mon pull m’a électrisée.
C’étaient les mains qui caressaient mon mari. C’étaient les mains qui le déshabillaient, qui lui massaient la nuque après ses “conférences téléphoniques”.
J’ai eu un mouvement de recul instinctif.
— Pardon, a-t-elle dit doucement, retirant ses mains. Je ne voulais pas être intrusive. C’est très corporel, le violoncelle.
— Ce n’est rien. Je ne suis pas habituée.
Le cours a commencé. C’était grotesque. Je frottais l’archet sur les cordes, produisant des sons rauques, dissonants, qui ressemblaient à des plaintes d’animaux mourants.
— C’est normal, a encouragé Camille. Il faut trouver le poids du bras. Ne forcez pas. Laissez la gravité faire le travail.
Pendant qu’elle parlait de technique, mes yeux fouillaient la pièce.
Sur le piano, il y avait des photos.
Léo bébé. Camille enceinte, radieuse dans une robe fleurie. Et une photo de groupe, floue, lors d’un pique-nique. On voyait un homme de dos. La carrure d’Antoine. La chemise en lin blanc que je lui avais achetée pour nos vacances en Grèce il y a trois ans.
Il portait mes cadeaux ici. Il recyclait ma vie pour l’offrir à une autre.
— Vous avez des enfants ? ai-je demandé brusquement, profitant d’une pause.
Camille a souri, son visage s’illuminant instantanément.
— Un petit garçon. Léo. Il a trois ans. C’est un tourbillon. Il est à la crèche là, heureusement, sinon on ne pourrait pas s’entendre !
— Et son père ? Il vit avec vous ?
La question était risquée. Trop directe. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher.
Le sourire de Camille a vacillé, une fraction de seconde, avant de revenir, un peu plus fragile.
— C’est… compliqué. Il est très présent, c’est un père merveilleux. Mais il voyage beaucoup pour son travail. Il est avocat d’affaires international.
*Avocat d’affaires international.* Le mensonge grandiose. Il avait transformé ses trajets Paris-Montreuil en voyages transatlantiques.
— Ah, je vois. Comme mon mari. Toujours absent.
— Oui, a-t-elle soupiré. C’est dur parfois. Surtout les soirs où on est seule. Mais quand il est là… il est là à 100%. Il compense. On vit notre temps ensemble plus intensément, je suppose.
Elle défendait sa miette de bonheur avec une telle conviction. Elle croyait à son histoire. Elle croyait qu’elle était l’exception, la femme qui vaut la peine qu’on traverse les océans (ou le périph).
— Vous devez l’aimer beaucoup, ai-je murmuré.
Elle a baissé les yeux sur ses mains, triturant une bague en argent bon marché à son pouce.
— C’est l’homme de ma vie. Je sais que ça fait cliché, mais… on s’est rencontrés par hasard, et ça a été une évidence. Même si la situation n’est pas idéale, je ne changerais rien. Il m’a donné Léo. Il m’a donné cette maison.
*Il m’a donné cette maison.*
Antoine avait payé cette maison ? Avec quel argent ? Notre compte commun était surveillé. Il devait avoir un compte secret, des bonus non déclarés, un héritage caché ? La trahison financière s’ajoutait à la trahison affective. C’était un édifice de mensonges si complexe qu’il en devenait architecturalement fascinant.
Soudain, un bruit à la porte d’entrée.
Le grincement du portillon. Des pas lourds.
Mon sang s’est glacé.
Antoine ? Non, il est 12h30. Il ne vient jamais le midi.
La porte s’est ouverte.
— C’est nous ! a crié une voix de femme âgée.
Un petit boulet de canon a traversé le couloir et a débarqué dans le salon.
— Maman ! Maman !
Léo.
Il s’est figé en me voyant.
Il portait un petit ciré jaune et des bottes en caoutchouc rouge. Il tenait un dessin froissé à la main.
J’ai cessé de respirer.
De près, la ressemblance était violente. C’était Antoine. C’était son nez, sa bouche, la forme de ses oreilles. Mais il y avait quelque chose de Camille dans la vivacité du regard, dans l’énergie brute qui émanait de lui.
Camille a posé son violoncelle précipitamment.
— Léo ! Tu es rentré tôt ?
Une dame âgée, probablement la mère de Camille ou une voisine nounou, est apparue dans l’encadrement de la porte, essoufflée.
— Il avait un peu de fièvre à la crèche, ils m’ont appelée. Je suis allée le chercher. Désolée de déranger le cours.
Camille a pris l’enfant dans ses bras. Il a enfoui son visage dans le cou de sa mère.
— Mon petit chat… Tu es malade ?
Elle a touché son front.
— Il est un peu chaud.
Puis elle s’est tournée vers moi, désolée.
— Marie, je suis navrée. C’est un peu la panique.
— Ce n’est rien, ai-je dit. Je… j’allais partir de toute façon.
Je me suis levée. Mes jambes étaient en coton. Je devais sortir d’ici. La présence de l’enfant rendait l’air irrespirable. Ce n’était plus une abstraction, ni une photo. C’était un être humain. Un enfant qui avait le sang de mon mari dans les veines. Un enfant qui était mon beau-fils illégitime.
Léo a tourné la tête vers moi. Il m’a fixée avec ses grands yeux noisette.
Il ne m’a pas souri. Il m’a observée avec une gravité d’adulte.
Puis, il a tendu sa main vers moi. Il tenait un biscuit à moitié mangé.
— Tiens, a-t-il dit.
J’ai regardé le biscuit baveux. J’ai regardé l’enfant.
J’ai eu une envie folle, irrationnelle, de le prendre dans mes bras. De sentir son odeur. De voir s’il sentait comme Antoine.
J’ai souri, un sourire tremblant, douloureux.
— Non merci, Léo. C’est gentil. Garde-le pour toi.
Il a haussé les épaules et a croqué dedans.
— Je vais vous raccompagner, a dit Camille, posant Léo par terre.
— Non, restez avec lui. Je connais le chemin.
J’ai attrapé mon sac. J’ai sorti une enveloppe avec de l’argent liquide. Je l’ai posée sur le piano, à côté de la photo d’Antoine de dos.
— Pour le cours. Merci, Camille. C’était… instructif.
— On se revoit la semaine prochaine ? a-t-elle demandé, pleine d’espoir.
— Je vous appellerai.
J’ai fui.
J’ai traversé le couloir en courant presque. J’ai attrapé mon manteau. J’ai failli faire tomber le trench d’Antoine en décrochant le mien. Le tissu a frôlé ma main. Rugueux. Familier.
J’ai ouvert la porte. L’air froid et humide de la rue m’a giflée.
J’ai refermé la porte bleue derrière moi.
Je me suis appuyée contre le mur de briques, sous la pluie, et j’ai aspiré l’air à pleins poumons, comme une noyée qui remonte à la surface.
J’avais vu. Je savais.
Ce n’était pas juste une maîtresse. C’était une femme aimante, talentueuse, chaleureuse.
Ce n’était pas juste un bâtard. C’était un enfant magnifique, élevé dans l’amour.
Ce n’était pas un taudis. C’était une maison pleine de vie, de musique et de rires.
Antoine n’avait pas seulement une liaison. Il avait une *meilleure vie*.
C’était ça, la vérité insoutenable. Sa vie à Montreuil était plus riche, plus authentique, plus joyeuse que notre vie glacée du 7ème arrondissement.
Il ne fuyait pas seulement l’ennui. Il fuyait le vide que nous avions construit ensemble.
Et le pire ? C’est que je le comprenais.
Si j’avais été un homme, si j’avais été à sa place… est-ce que je n’aurais pas voulu, moi aussi, m’asseoir sur ce canapé jaune et écouter Camille jouer du Bach pendant que Léo fait des tours de cubes ?
Je suis remontée dans ma voiture. J’ai pleuré. Pour la première fois depuis la découverte.
Pas des larmes de rage. Des larmes de défaite absolue.
J’avais perdu. Je ne pouvais pas rivaliser avec ça. Je ne pouvais pas rivaliser avec la vie. Je n’étais que le décor.
Le retour vers Paris a été un flou artistique. Je conduisais en pilote automatique.
Je suis rentrée chez nous vers 14h00. L’appartement était silencieux, impeccable, mort.
J’ai erré dans les pièces. J’ai regardé notre canapé beige design. Il me semblait inconfortable, hostile.
J’ai regardé nos photos de mariage sur la console. Nous étions beaux, jeunes, triomphants. Mais avions-nous l’air heureux ? Vraiment heureux ? Ou avions-nous juste l’air satisfaits d’avoir coché les cases de la réussite sociale ?
18h00.
La nuit tombait.
Antoine ne rentrerait pas. Il était “au dîner avec les Anglais”.
Il était à Montreuil.
Il venait d’arriver là-bas.
J’ai fermé les yeux et j’ai visualisé la scène, minute par minute.
Il gare sa voiture. Il enlève sa cravate dans la rue. Il ouvre la porte bleue. L’odeur de la soupe l’accueille.
Léo court vers lui. “Papa !”. Il le soulève dans les bras. Il l’embrasse dans le cou.
Camille arrive, l’embrasse sur la bouche. Elle lui dit que Léo a eu de la fièvre mais que ça va mieux. Elle lui raconte sa journée.
Lui raconte-t-elle qu’elle a eu une nouvelle élève ? Une certaine Marie, un peu triste, un peu coincée ?
Est-ce qu’Antoine tique ? Est-ce qu’il a un pressentiment ?
Non. Il est trop occupé à être heureux. Il s’assoit sur le canapé jaune. Il soupire d’aise. Il est chez lui.
Je me suis levée. J’ai allumé la lumière de la cuisine. Une lumière blanche, crue.
J’ai ouvert le frigo. Il était plein de produits bio, de yaourts 0%, de trucs sains et tristes.
J’ai pris une décision.
Je ne pouvais pas le quitter maintenant. Ce serait trop facile pour lui. Il s’installerait là-bas définitivement, soulagé d’être débarrassé du fardeau.
Et je ne pouvais pas le confronter en hurlant. Il nierait, minimiserait, promettrait de rompre et recommencerait.
Non. Je devais détruire cette utopie.
Je devais rendre sa vie à Montreuil aussi invivable que sa vie à Paris. Je devais injecter le poison du doute, de la peur, de la réalité dans son petit paradis jaune moutarde.
J’allais continuer les cours de violoncelle.
J’allais devenir l’amie de Camille.
J’allais m’insinuer dans leur vie jusqu’à devenir indispensable.
Et un jour, quand Antoine arriverait là-bas, il me trouverait assise sur le canapé jaune, une tasse de thé à la main, avec Léo sur les genoux.
Et je le regarderais se décomposer.
J’ai souri à mon reflet dans la vitre. Un sourire froid, terrifiant.
Le violoncelle, après tout, est un instrument qui demande de la patience. Et je n’en manquais pas.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai envoyé un message à Antoine.
*« Bon courage pour ton dîner avec les Anglais. Ne rentre pas trop tard. Tu me manques. »*
Un mensonge pour un mensonge.
La réponse est arrivée deux minutes plus tard.
*« Merci ma chérie. C’est interminable. Je t’aime. »*
Il m’aimait. Il l’aimait. Il s’aimait surtout lui-même.
J’ai posé le téléphone.
J’ai sorti une bouteille de vin.
La guerre ne faisait que commencer. Et j’avais l’avantage du terrain : je connaissais ses deux visages, alors qu’il ne connaissait plus le mien.
PARTIE 4 : Le Poison et l’Antidote
Deux mois.
Cela faisait deux mois que je vivais en apnée, suspendue entre deux rives que tout opposait. Deux mois que je menais une double vie, tout comme mon mari, à la différence près que la sienne était bâtie sur la recherche du plaisir, et la mienne sur la quête de la destruction.
L’hiver s’était abattu sur Paris avec une violence sourde. Un froid humide, gris, qui pénétrait les os et givrait les pare-brises.
Chaque mardi, je quittais mon appartement du 7ème arrondissement, ce mausolée de marbre et de silence, pour rejoindre Montreuil. Je devenais “Marie”.
Marie portait des pulls en laine un peu trop grands, ne se maquillait pas, et traînait une mélancolie douce que Camille trouvait “touchante”. Marie était une femme seule, dont le mari fictif voyageait tout le temps, une femme qui cherchait un sens à sa vie à travers les cordes d’un violoncelle.
L’ironie, c’est que je commençais à savoir en jouer.
Au début, ce n’était qu’un prétexte. Une clé pour entrer dans la maison. Mais au fil des semaines, la vibration grave de l’instrument contre mon torse était devenue une drogue. Quand je jouais – mal, mais avec ferveur –, je pouvais hurler sans ouvrir la bouche. Le frottement de l’archet sur les cordes imitait le bruit de mes nerfs qui craquaient.
Ce mardi de janvier, la lumière était rasante, pâle.
J’étais assise sur la chaise en bois, face à Camille. Le canapé jaune moutarde était là, à ma droite, témoin muet de nos séances. Il semblait me narguer. Parfois, je m’imaginais y mettre le feu. D’autres fois, j’avais envie de m’y rouler en boule et de dormir.
Camille était différente ce jour-là.
Elle avait des cernes sous les yeux. Son sourire habituel, ce sourire immense qui découvrait ses gencives et qui avait séduit Antoine, était éteint. Elle portait un vieux sweat-shirt gris et semblait avoir pleuré.
— On reprend la première suite de Bach ? ai-je demandé, mon archet suspendu en l’air.
Elle a soupiré, passant une main dans ses cheveux en bataille.
— Oui… Pardon, Marie. Je ne suis pas très concentrée aujourd’hui.
Elle s’est assise sur le canapé jaune, abandonnant sa posture de professeure. Elle a replié ses jambes sous elle.
— Ça ne va pas ? ai-je osé, posant mon instrument.
C’était le moment. Le moment de l’infiltration émotionnelle. Jusqu’ici, nous n’avions parlé que de musique et de banalités. Aujourd’hui, la brèche était ouverte.
Elle a hésité. Elle m’a regardée. Elle a vu Marie, la femme douce et inoffensive. Elle ne voyait pas Sophie, le prédateur.
— C’est… Antoine, a-t-elle lâché.
Entendre son prénom dans sa bouche me faisait toujours l’effet d’une décharge électrique. *Antoine.* Elle le prononçait avec une familiarité qui me donnait la nausée. Pas “mon mari”, pas “le père de mon fils”. Juste Antoine. L’homme qu’elle aimait.
— Votre compagnon ? Celui qui voyage ?
— Oui. Il devait être là ce week-end. C’était prévu depuis un mois. On devait emmener Léo à la Mer de Sable, même s’il fait froid. Léo en parlait tous les jours. Et vendredi soir, à 20h, il a annulé.
— Ah bon ? Pourquoi ?
Elle a haussé les épaules, un geste d’impuissance et de colère contenue.
— Une urgence au bureau. Une fusion à Londres qui a capoté, il devait partir immédiatement. Il n’est même pas passé nous voir. Il a juste envoyé un message. Même pas un appel, Marie. Un message.
Je me suis souvenue de ce vendredi soir.
Antoine n’était pas à Londres. Il était dans notre salon, avenue de Breteuil. Il lisait *Le Monde* en buvant un whisky, se plaignant d’une migraine. Il n’avait pas voulu sortir. Il voulait juste “être au calme avec sa femme”.
Il l’avait sacrifiée, elle et l’enfant, pour une soirée de silence avec moi.
Pourquoi ? Était-il fatigué de la double vie ? Ou avait-il senti, inconsciemment, que l’étau se resserrait ?
— C’est dur, ai-je murmuré, adoptant le ton de la confidente scandalisée. Surtout pour le petit.
— Léo a pleuré tout le week-end, a-t-elle dit, les larmes montant aux yeux. Il ne comprend pas. Il demande pourquoi Papa ne vient pas. Et moi… je me sens comme une option. Une variable d’ajustement dans son agenda de ministre.
Elle a attrapé un coussin (celui où Antoine pose sa tête) et l’a serré contre elle.
— Parfois, je me demande s’il m’aime vraiment. Ou si je suis juste… sa récréation. Son jardin secret confortable où il vient quand il a besoin de tendresse, mais qu’il abandonne dès que la “vraie vie” l’appelle.
*Sa récréation.* Elle avait mis le doigt dessus. C’était exactement ça. Mais l’entendre le dire, voir sa souffrance, provoquait en moi une réaction chimique complexe.
D’un côté, je jubilais. Il la faisait souffrir. Il n’était pas le mari parfait pour elle non plus. Il était le même égoïste qu’avec moi.
De l’autre, une solidarité féminine perverse s’installait. Cet homme nous détruisait toutes les deux. Il nous consommait, chacune à notre tour, prenant le confort bourgeois chez l’une et la chaleur bohème chez l’autre, ne donnant rien en retour que des miettes de temps et de l’argent.
Je me suis levée et je suis allée m’asseoir à côté d’elle sur le canapé jaune. J’ai franchi la ligne physique. Je suis entrée dans son espace intime.
— Camille, ai-je dit doucement. Vous méritez mieux que d’être une option.
Elle a reniflé, essuyant ses yeux avec sa manche.
— Je sais. Mais je l’aime. C’est idiot, hein ? Je l’ai dans la peau. Quand il est là, tout s’éclaire. Il est drôle, il est brillant, il est tendre. C’est le meilleur père du monde… quand il est là.
— Mais il n’est pas là, ai-je insisté, distillant le poison goutte à goutte. Il vous laisse seule avec Léo. Il annule à la dernière minute. Est-ce que… est-ce que vous lui avez déjà posé un ultimatum ?
Elle m’a regardée avec effroi.
— Un ultimatum ? Non, jamais. J’ai trop peur qu’il parte pour de bon. Il a une situation compliquée, il dit qu’il ne peut pas divorcer tout de suite à cause des actifs financiers, de la pression sociale… Il dit que sa femme est fragile, dépressive, qu’il ne peut pas la laisser tomber comme ça.
*Fragile. Dépressive.*
C’est donc ça, mon portrait ? C’est ainsi qu’il me vend à sa maîtresse ? Je suis la folle du grenier, le boulet qu’il traîne par charité chrétienne ?
La rage m’a envahie, froide et pure.
Ah, Antoine. Tu as fait une erreur tactique majeure. Tu as sous-estimé ta “femme fragile”.
— Camille, ai-je dit, prenant sa main (cette main au vernis écaillé qui touchait mon mari). Les hommes comme lui ne bougent que si on les pousse. S’il vous aime vraiment, il choisira. Mais tant que vous acceptez les miettes, il ne vous donnera jamais le gâteau entier.
Elle a serré ma main.
— Vous croyez ?
— J’en suis sûre. La prochaine fois qu’il vient, ne soyez pas la “récréation”. Soyez l’exigence. Demandez-lui des dates. Demandez-lui des projets concrets. Refusez qu’il reparte le soir même. Dites-lui que Léo a besoin d’un père à temps plein, pas d’un visiteur du soir.
Je voyais l’idée germer dans son esprit. Je voyais la détermination remplacer la tristesse. Je transformais la maîtresse douce et compréhensive en harpie revendicatrice. Je sabotais son oasis de paix. La prochaine fois qu’Antoine franchirait cette porte bleue pour chercher du réconfort, il trouverait un mur de revendications. Il ne pourrait plus se reposer nulle part.
Ni avenue de Breteuil, ni rue des Rosiers. Je l’enfermais dehors.
— Vous avez raison, Marie, a-t-elle dit en se redressant. J’ai été trop gentille. Trop patiente. Ça fait quatre ans.
— Quatre ans, c’est long, ai-je confirmé.
À cet instant, la porte d’entrée s’est ouverte à la volée.
— Maman ! On est rentrés !
Léo.
Il est entré en courant, suivi par la nounou. Il avait les joues roses de froid. Il a jeté son bonnet par terre.
Il s’est arrêté net en me voyant sur le canapé à côté de sa mère.
Il me connaissait maintenant. J’étais “la dame au gros violon”.
— Bonjour Marie ! a-t-il crié.
Il s’est approché, sans aucune timidité. Il a posé ses petites mains collantes sur mes genoux.
— Tu as vu mon dessin ? J’ai fait un loup !
Il m’a tendu une feuille de papier où une forme noire et gribouillée occupait tout l’espace.
— Il est très beau, Léo, ai-je dit. Il fait peur.
J’ai regardé cet enfant. Il était l’innocence même au milieu de ce champ de mines. Il ne savait pas que la dame qui lui souriait était la femme qui voulait détruire son père.
Il avait les yeux d’Antoine. Mais plus je le regardais, plus je voyais Camille en lui.
C’était perturbant. Je ne pouvais pas le détester. Je n’y arrivais pas. J’aurais voulu le haïr, lui, le fruit de la trahison. Mais il était juste… un petit garçon qui voulait montrer son loup.
— Tu restes goûter ? a-t-il demandé. Maman a fait des crêpes !
J’ai regardé Camille. Elle m’a souri, un sourire de gratitude cette fois.
— Oui, reste, Marie. S’il te plaît. Ça nous changera les idées.
J’aurais dû partir. Chaque minute passée ici augmentait le risque. Antoine pouvait appeler. Il pouvait décider de passer à l’improviste pour se faire pardonner son absence du week-end.
Mais je suis restée.
C’était du masochisme. C’était de l’espionnage. C’était… de l’envie.
Je voulais voir ce que c’était, ce “goûter”. Je voulais voir ce que je n’avais jamais eu avec Antoine.
Nous sommes passés dans la cuisine. Une pièce en désordre, avec une table en formica rouge, des chaises dépareillées, une odeur de beurre et de sucre vanillé.
Camille faisait sauter les crêpes. Léo riait aux éclats à chaque fois qu’une crêpe retombait dans la poêle.
— Hop là ! Bravo Maman !
J’étais assise sur un tabouret, spectatrice de ce bonheur domestique simple et bruyant.
Chez moi, le goûter, c’est un thé Mariage Frères et un carré de chocolat noir dégusté en silence en lisant un livre. Ici, c’était une fête.
Antoine vivait ça. Il s’asseyait sur ce tabouret. Il mangeait ces crêpes. Il riait avec eux.
Je me suis sentie vide. D’un vide sidéral. Mon appartement parfait, ma carrière, mes tenues élégantes… tout cela me semblait être de la poussière dorée. Ici, il y avait de la *matière*.
— Tiens, Marie, a dit Camille en me tendant une assiette ébréchée avec une crêpe au sucre.
— Merci.
J’ai mangé. C’était bon. C’était réconfortant.
Léo mangeait avec ses doigts, s’en mettant partout. Camille l’essuyait avec un torchon, sans s’énerver.
— Dis, Marie, a demandé Léo la bouche pleine. T’as un papa toi ?
La question m’a prise au dépourvu.
— Non, Léo. Mon papa est parti il y a longtemps.
— Comme le mien ? a-t-il demandé.
Le silence s’est fait dans la cuisine. Camille s’est figée, la spatule en main.
— Ton papa n’est pas parti, Léo, a-t-elle corrigé doucement. Il travaille. Il va revenir.
— Il travaille tout le temps, a bougonné l’enfant. Moi je veux qu’il joue au foot.
Il a froncé les sourcils, et pendant une seconde, j’ai vu Antoine quand il est contrarié. Le même pli entre les yeux.
— Il jouera au foot bientôt, mon chéri, a promis Camille, mais sa voix manquait de conviction.
Elle a croisé mon regard. J’ai vu le doute que j’avais semé plus tôt refaire surface.
Elle n’y croyait plus vraiment. Et c’était moi qui avais fissuré sa foi.
J’ai ressenti un mélange toxique de culpabilité et de triomphe.
C’est alors que le téléphone fixe a sonné.
Il était accroché au mur, un vieux modèle beige.
Camille a sursauté. Elle a regardé l’heure. 16h30.
— C’est peut-être lui, a-t-elle murmuré.
Elle a décroché, fébrile. Elle a mis le haut-parleur, un réflexe de maman occupée qui a les mains pleines de pâte à crêpes.
— Allô ?
Et là, sa voix a rempli la cuisine.
La voix d’Antoine.
Pas sa voix de bureau. Pas sa voix de mari fatigué.
Sa voix de “Tonio”. Une voix douce, un peu basse, intime.
— *Camille ? C’est moi.*
Je me suis figée sur mon tabouret. J’ai cessé de respirer. J’étais là, dans sa cuisine clandestine, en train de manger ses crêpes, et sa voix sortait du mur. C’était une collision de mondes vertigineuse.
— Antoine… Tu appelles tôt.
— *J’ai une minute entre deux réunions. Je voulais m’excuser pour ce week-end. Je sais que c’était nul.*
— Oui. C’était nul. Léo t’a attendu.
J’ai vu Camille se redresser. Elle appliquait mes conseils. Elle ne disait pas “C’est pas grave mon chéri”. Elle le confrontait.
Il y a eu un silence au bout du fil. Antoine devait être surpris par ce ton froid.
— *Je sais, ma puce. Je suis désolé. C’était ingérable ici. Les associés étaient sur mon dos…*
— Arrête avec tes associés, Antoine. Arrête. Quand est-ce que tu viens ? Vraiment ?
— *Je… Je vais essayer de passer jeudi soir. Pour le dîner.*
— Tu essaies ou tu viens ?
— *Je viens. Promis. Je serai là à 19h30.*
Léo, entendant la voix de son père, a commencé à crier :
— Papa ! Papa ! C’est Papa ?
Il a couru vers le téléphone, sautant pour essayer d’atteindre le combiné.
Camille l’a soulevé.
— Parle à Papa, Léo.
— Papa ! T’es où ? Pourquoi t’es pas là ? J’ai mangé des crêpes avec Marie !
Le temps s’est arrêté.
J’ai vu le visage de Camille se décomposer. Elle avait oublié. Elle avait oublié que j’étais là, ou elle n’avait pas pensé que Léo mentionnerait mon nom.
Au téléphone, le silence était total.
— *Avec qui ?* a demandé Antoine. Sa voix avait changé. Elle était devenue tranchante. Inquiète.
— Avec Marie, a répété Léo, tout joyeux. La dame du violoncelle ! Elle est gentille, elle a mangé ma crêpe !
Camille a repris le téléphone précipitamment.
— C’est rien, Antoine. C’est ma nouvelle élève. Elle prend un cours. On goûtait.
— *Tu donnes des cours à la maison maintenant ? Avec Léo qui court partout ?*
— Oui, enfin… C’est une amie maintenant. Ne t’inquiète pas.
— *Je ne m’inquiète pas. C’est juste… Je n’aime pas trop qu’il y ait des étrangers à la maison quand je ne suis pas là. Tu sais bien qu’on doit être discrets.*
Discrets. Le mot-clé de sa paranoïa. Il avait peur que quelqu’un le reconnaisse ? Peur que cette “Marie” pose des questions ?
Il avait raison d’avoir peur. Mais il ne savait pas à quel point.
— Marie n’est pas une étrangère, a rétorqué Camille, agacée. Elle est très bien. Bon, je dois te laisser, je ne vais pas être impolie avec elle. Tu viens jeudi ?
— *Oui. Jeudi. Embrasse Léo.*
Il a raccroché.
Camille a reposé le combiné, un peu tremblante. Elle s’est tournée vers moi, rouge de confusion.
— Pardon, Marie. Il est… il est très protecteur. Il n’aime pas que notre vie privée soit exposée. À cause de son travail, vous comprenez…
— Je comprends, ai-je dit calmement. Mon mari est pareil. Les hommes de pouvoir sont souvent paranoïaques.
Je me suis levée. J’avais eu ma dose d’adrénaline pour l’année. J’avais entendu mon mari parler à sa maîtresse et à son fils pendant que j’étais dans la pièce. J’avais failli être découverte par la bouche innocente d’un enfant de trois ans.
C’était terrifiant. Et c’était jouissif.
J’étais devenue un virus dans leur système. J’étais “Marie”, l’amie, la confidente, celle qui mange des crêpes. J’avais une existence officielle dans la maison de Montreuil.
Antoine savait maintenant qu’il y avait une “Marie”. Il ne se doutait pas que Marie était Sophie. Mais le nom était planté.
— Je vais y aller, Camille. Merci pour les crêpes.
— À mardi prochain ?
— À mardi. Et n’oubliez pas pour jeudi : soyez ferme.
— Comptez sur moi.
Je suis sortie sous la pluie.
En regagnant ma voiture, j’ai réalisé que je n’avais jamais ressenti une telle puissance. J’avais passé dix ans à être l’épouse passive qui attend. Aujourd’hui, j’étais le marionnettiste.
Jeudi soir.
L’appartement de l’avenue de Breteuil.
Antoine est rentré à 18h00 pour se changer avant de “repartir au bureau”.
Je l’attendais. J’avais préparé le terrain.
J’avais acheté un parfum. Pas mon parfum habituel (Chanel N°5). J’avais acheté une eau de toilette bon marché, à la vanille et à la fleur d’oranger. Quelque chose de sucré, d’un peu écœurant. Quelque chose qui ressemblait à l’odeur de la cuisine de Camille.
J’en avais vaporisé un peu dans le dressing, sur ses vestes. Juste une trace. Subliminale.
Il est entré dans la chambre. Il avait l’air tendu.
— Je ne fais qu’un saut, Sophie. Je dois retourner voir les Anglais. Encore.
— Encore ? C’est intense, cette fusion.
Je me suis approchée de lui pour nouer sa cravate. Un geste d’épouse modèle.
J’étais très près de lui. Je portais le parfum vanille.
Il a froncé les narines. Il a reculé imperceptiblement.
— Tu as changé de parfum ? a-t-il demandé, l’air perturbé.
— Non, pourquoi ? C’est ma crème pour le corps. Tu n’aimes pas ?
— Si, si. C’est juste… ça me rappelle quelque chose.
Il avait l’air confus. Son cerveau reptilien essayait de faire le lien. Vanille. Crêpes. Montreuil. Marie ?
Non, impossible. Les cloisons étanches de son esprit résistaient. Mais le malaise était là.
— Dis-moi, Antoine, ai-je dit en serrant le nœud de sa cravate un peu trop fort.
— Oui ?
— Tu penses qu’on aura des enfants un jour ?
Il s’est figé. C’était la deuxième fois que j’abordais le sujet en quelques semaines.
— Sophie, on en a déjà parlé. Ce n’est pas le moment. Avec mon travail…
— Justement. Ton travail te prend tout ton temps. Tu n’es jamais là. Si on avait un enfant, tu serais un père absent, c’est ça ? Un père qui vient juste le jeudi soir pour donner le bain et qui repart ?
Il a pâli.
C’était précis. Trop précis.
Jeudi soir. C’était ce soir. C’était son soir à Montreuil.
Il m’a regardée avec une intensité nouvelle. Il cherchait une trace de sarcasme, une preuve que je savais.
Mais mon visage était un masque de tristesse conjugale pure.
— Je ne sais pas pourquoi tu dis ça, a-t-il balbutié. Je serais un bon père. Mais on n’en est pas là. Je dois y aller.
Il s’est dégagé brusquement. Il a pris sa mallette. Il a fui.
J’ai regardé par la fenêtre. Il a couru jusqu’à sa voiture. Il était secoué.
Il allait arriver chez Camille dans un état de stress intense. Il allait trouver une Camille “ferme”, remontée à bloc par mes conseils, qui allait lui réclamer plus de présence. Et il allait avoir cette odeur de vanille dans le nez, cette phrase sur le “père du jeudi soir” en tête.
Sa soirée allait être un enfer.
Son havre de paix allait devenir un champ de bataille.
Je me suis servie un verre de vin. J’ai mis de la musique. La Suite pour violoncelle n°1 de Bach.
J’ai fermé les yeux et j’ai imaginé la scène à Montreuil.
Les cris. Les reproches. Léo qui pleure parce que Papa et Maman se disputent. Antoine qui regarde autour de lui, cherchant une issue, ne comprenant pas pourquoi son monde parfait s’effondre soudainement.
Il ne savait pas que le termite était dans la charpente.
Et le termite, c’était moi.
Pourtant, tard dans la nuit, alors que j’attendais son retour (il ne rentrerait pas, Camille avait dû gagner la manche ce soir, il dormirait sur le canapé jaune), une angoisse m’a saisie.
Jusqu’où allais-je aller ?
Je commençais à aimer ces mardis. Je commençais à aimer Léo. Je commençais à apprécier Camille.
J’étais en train de me créer une famille de substitution chez la maîtresse de mon mari.
C’était pervers. C’était malsain.
Et si, au final, je préférais ma vie de “Marie” à ma vie de “Sophie” ?
Si je détruisais Antoine, je perdais l’accès à cette maison. Je perdais Léo.
Je me suis rendu compte avec horreur que je ne voulais pas seulement me venger. Je voulais *sa* vie. Je voulais prendre sa place sur le canapé jaune. Pas avec lui.
Sans lui.
L’idée était folle. Mais elle s’est implantée dans mon cerveau comme une graine vénéneuse.
Voler la vie de mon mari. Voler sa maîtresse. Voler son fils.
Ce serait la vengeance ultime.
Lui tout prendre. Ne lui laisser que le vide du 7ème arrondissement.
J’ai souri dans le noir.
Le plan changeait. Ce n’était plus une destruction. C’était une expropriation.
PARTIE 5 : L’Usurpation
Le mois de février est le mois le plus cruel à Paris. C’est le mois où l’hiver n’en finit pas, où le ciel est bas, couleur de zinc sale, et où les âmes se gèlent.
Mais à Montreuil, rue des Rosiers, il y avait du feu dans la cheminée.
Cela faisait maintenant trois mois. Trois mois que je vivais cette schizophrénie parfaitement orchestrée.
Avenue de Breteuil, j’étais Sophie : l’épouse glaciale, silencieuse, qui servait des dîners légers à un mari de plus en plus absent et irritable.
Rue des Rosiers, j’étais Marie : l’amie bienveillante, l’élève passionnée de violoncelle, la “tata” de substitution qui apportait des chouquettes le mardi et écoutait les confidences de Camille.
La transformation s’opérait dès que je passais le périphérique. Mes épaules se détendaient. Ma respiration changeait. Même ma voix, je le remarquais, devenait plus grave, plus posée.
J’avais commencé ce jeu pour détruire Antoine. Mais quelque chose d’imprévu, de terrifiant et de merveilleux, était en train de se produire : je tombais amoureuse de sa vie secrète.
Ce mardi-là, quand je suis arrivée chez Camille, l’ambiance était électrique.
À peine avais-je franchi la porte bleue (dont je connaissais maintenant le grincement par cœur, ce *Si bémol* un peu rouillé), que j’ai senti la tension.
Il n’y avait pas d’odeur de gâteau. Il y avait une odeur de tabac froid. Camille avait fumé à l’intérieur, ce qu’elle ne faisait jamais à cause de Léo.
Je l’ai trouvée dans la cuisine, assise devant une tasse de café noir, les yeux rouges.
— Marie… Heureusement que vous êtes là.
Elle s’est levée et, pour la première fois, elle m’a serrée dans ses bras.
Ce n’était pas l’étreinte polie d’une professeure à son élève. C’était l’étreinte d’une naufragée qui s’accroche à une bouée. J’ai senti son corps menu trembler contre le mien. J’ai senti son désespoir. Et, Dieu me pardonne, j’ai aimé ça. J’ai aimé être celle qui console, alors que c’était moi la cause invisible de son chagrin.
— Qu’est-ce qui se passe ? ai-je demandé en la guidant vers le canapé jaune. Léo va bien ?
— Léo va bien, il est à l’école. C’est Antoine.
Elle a prononcé son nom avec un dégoût nouveau. Le poison que j’avais distillé goutte à goutte faisait son effet.
— Racontez-moi.
Elle a pris une grande inspiration, triturant un mouchoir en papier.
— Jeudi soir. Vous vous souvenez ? Il est venu, comme promis. Mais c’était… catastrophique.
Je me suis souvenue de mon petit jeu avec le parfum à la vanille. Je me suis souvenue de la peur dans les yeux d’Antoine quand je lui avais parlé de “père absent”.
— Il était distant ?
— Pire. Il était paranoïaque. Il est arrivé, il m’a à peine embrassée. Il a passé la soirée à renifler l’air, à regarder par la fenêtre, à sursauter au moindre bruit. Il m’a demandé trois fois si j’avais changé de lessive ou de parfum d’ambiance. Il disait qu’il y avait une odeur qui le rendait malade.
J’ai dû me mordre l’intérieur de la joue pour ne pas sourire. Mon parfum bon marché à la vanille. Le spectre olfactif de sa culpabilité l’avait suivi jusqu’ici.
— Et ensuite ?
— Ensuite, j’ai fait ce que vous m’avez dit, Marie. J’ai été ferme. J’ai mis le sujet sur la table pendant le dîner. Je lui ai dit : “Antoine, ça fait quatre ans. Léo grandit. Il commence à poser des questions. Il veut savoir pourquoi son papa ne dort jamais ici le dimanche soir. Pourquoi son papa n’est pas là pour la fête de l’école.”
J’imaginais la scène. Antoine, coincé entre sa blanquette de veau et ses mensonges, acculé par cette femme douce devenue tigresse.
— Qu’a-t-il répondu ?
— Il s’est énervé. Il a dit que je lui mettais la pression, que son travail était en train de le tuer, que sa femme était au bord du suicide et qu’il ne pouvait pas la quitter maintenant sans avoir l’air d’un monstre.
*Au bord du suicide.*
C’était donc ça, sa dernière trouvaille. Je n’étais plus seulement dépressive, j’étais suicidaire. Il utilisait ma prétendue fragilité mentale comme bouclier pour protéger son confort égoïste. Quelle lâcheté sublime.
— C’est une excuse, Camille, ai-je dit froidement. Une excuse classique.
— Je sais ! a-t-elle crié, se levant pour faire les cent pas. Je le sais au fond de moi. Mais quand il me regarde avec ses yeux de chien battu, quand il me dit qu’il n’aime que moi, que je suis sa seule lumière… je fonds. Je suis faible, Marie. Je suis tellement faible.
Elle s’est rassise, effondrée.
— Et puis… il y a eu la nuit.
J’ai senti une pointe de jalousie, vive et acérée. Je ne voulais pas entendre parler de leurs nuits. Mais je devais savoir.
— La nuit ?
— Il n’a pas réussi à… enfin, vous voyez.
L’impuissance.
Mon mari, ce coq fier, impuissant dans le lit de sa maîtresse. C’était ma plus belle victoire. L’angoisse, la paranoïa et le parfum vanillé avaient eu raison de sa libido.
— Il a dit qu’il était trop stressé. Qu’il avait l’impression d’être observé. Il a passé la nuit à tourner dans le lit, à vérifier son téléphone. Et au petit matin, il est parti en courant, prétextant une réunion de crise.
Elle a relevé la tête, les yeux brillants de colère.
— Je crois qu’il me ment, Marie. Je ne crois plus à ses histoires de fusions et d’acquisitions. Je crois qu’il a juste peur. Peur de choisir. Peur de perdre son confort.
— Vous avez raison, ai-je confirmé. Il ne choisira jamais. Sauf si vous lui fermez la porte.
Il y a eu un silence. Le tic-tac de l’horloge comtoise dans l’entrée semblait marquer le compte à rebours de la fin du règne d’Antoine.
— Je ne peux pas lui fermer la porte, a murmuré Camille. Pas pour moi. Pour Léo. Léo l’adore. Il ne parle que de lui. Si je le quitte, je prive mon fils de son père.
— Un père fantôme vaut-il mieux que pas de père du tout ? ai-je demandé. Ou pire… un père de substitution ?
Elle m’a regardée, intriguée.
— De substitution ?
— Léo a besoin de stabilité. De présence. De quelqu’un qui est là le mardi midi, le mercredi après-midi, le week-end. Quelqu’un qui ne ment pas.
Je parlais de moi. C’était insensé, mais je parlais de moi.
Depuis quelques semaines, je me surprenais à fantasmer sur une vie ici. Sans Antoine.
Je m’imaginais vivre dans cette maison. Aider Camille financièrement (j’avais les moyens, après tout, l’argent d’Antoine était aussi le mien). Élever Léo. Former une sorte de famille recomposée, bizarre, exclusivement féminine, bâtie sur les ruines d’un homme.
— Vous êtes la seule présence stable qu’on ait eue ces derniers temps, a dit Camille avec un sourire triste. Léo vous adore, vous savez. Hier, il a dessiné notre famille. Il y avait moi, lui… et vous. Il vous a dessinée avec votre violoncelle.
Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine.
— Et Antoine ?
— Il n’y avait pas d’Antoine sur le dessin. Quand je lui ai demandé où était Papa, il a dit : “Papa est au travail”. Pour lui, “travail” est devenu un lieu géographique, comme “Paris” ou “l’école”. C’est un endroit où Papa vit.
Cette révélation m’a bouleversée plus que tout le reste.
L’enfant savait. L’enfant avait déjà fait le deuil de la présence paternelle. Il avait remplacé le vide par ce qui était disponible : moi.
— Camille, ai-je dit en me levant. Je ne vais pas faire cours aujourd’hui. Je vais vous emmener déjeuner. Vous et moi. On a besoin de sortir de cette maison.
— Oh, je ne sais pas… Je dois récupérer Léo à 16h30.
— On a le temps. Je vous invite. On va boire du bon vin et on va parler d’avenir. De *votre* avenir.
Nous sommes allées dans un petit bistrot de Montreuil. J’ai commandé une bouteille de Sancerre.
L’alcool a délié les langues. J’ai découvert une Camille que je ne connaissais pas. Une femme cultivée, drôle, qui avait mis ses rêves de soliste entre parenthèses pour cet amour clandestin.
— J’avais une place au Conservatoire de Lyon, m’a-t-elle confié après le deuxième verre. J’ai refusé parce qu’Antoine ne pouvait pas quitter Paris. Quelle idiote.
— Il n’est jamais trop tard, ai-je dit.
— Avec un enfant seule ? C’est compliqué.
— Pas si vous avez de l’aide.
— De l’aide de qui ? Ma mère est vieille, mes amis sont loin…
J’ai posé ma main sur la sienne.
— Vous m’avez moi, Camille. Je suis sérieuse. Je n’ai personne. Ma vie est… vide. Vous et Léo, vous êtes devenus ma bouffée d’oxygène. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis là.
Elle m’a regardée avec une intensité troublante.
— Pourquoi ? Pourquoi vous faites ça pour nous ? On se connaît à peine.
— Parce que je déteste les hommes qui mentent, ai-je répondu. Et parce que je crois que les femmes doivent se serrer les coudes.
C’était une demi-vérité. La vraie raison était plus sombre : je voulais voler sa place. Je voulais être celle qui sauve, pour compenser le fait que j’étais celle qui avait été dupée.
À 16h30, nous sommes allées chercher Léo à l’école maternelle.
Quand il est sorti de la classe, il a cherché sa mère des yeux. Puis il m’a vue.
Son visage s’est illuminé.
— Marie !
Il a couru vers nous. Il ne s’est pas jeté dans les jambes de Camille. Il s’est jeté dans les miennes.
J’ai été pétrifiée une seconde, puis je me suis accroupie pour le serrer contre moi. Il sentait la cour de récréation, la terre et le lait chaud. C’était une odeur vivante.
— T’es venue me chercher ! a-t-il crié.
— Oui, bonhomme. On va aller au parc ?
Il a sauté de joie.
Camille nous regardait avec un sourire bienveillant, mais aussi une pointe d’interrogation. Elle voyait bien que ce lien était anormalement rapide. Mais elle était trop épuisée, trop reconnaissante d’avoir de l’aide, pour s’en méfier.
Nous sommes allés au parc des Beaumonts.
Pendant une heure, j’ai poussé Léo sur la balançoire. J’ai joué au loup. J’ai ri.
Camille était assise sur un banc, fumant une cigarette, nous regardant de loin. Elle avait l’air soulagée de pouvoir déléguer, ne serait-ce qu’une heure, son rôle de mère célibataire.
Des passants nous regardaient, Léo et moi. Une vieille dame m’a souri.
— Il vous ressemble, votre fils. Il a la même énergie.
Je n’ai pas corrigé. J’ai dit merci.
J’ai volé cette identité l’espace d’une seconde. J’étais la mère de Léo. J’étais la femme qui vivait à Montreuil. Antoine n’existait plus.
Le drame s’est noué deux semaines plus tard.
C’était un jeudi. Le jour d’Antoine.
Mais Antoine m’avait annoncé le matin même qu’il partait pour un “séminaire à Bruxelles” de deux jours.
En réalité, je savais qu’il ne partait pas à Bruxelles. Il avait besoin de faire un break. Il était au bout du rouleau. Il avait loué une chambre d’hôtel à Paris, près de l’Étoile, pour être seul. Seul sans moi, seul sans Camille. Juste lui et sa lâcheté.
Il avait menti aux deux femmes. À moi : “Bruxelles”. À Camille : “Urgences familiales, ma femme est hospitalisée”.
Ce jeudi-là, vers 18h, mon téléphone de “Marie” a sonné.
C’était Camille. Elle pleurait.
— Marie… Je ne sais pas qui appeler. Antoine ne répond pas, son téléphone est sur messagerie.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est Léo. Il est tombé.
Mon sang s’est glacé.
— Tombé ? Où ?
— Dans l’escalier de la maison. Il a glissé. Il… il saigne beaucoup de la tête. J’attends les pompiers mais ils mettent du temps. Je suis paniquée, Marie. Il est… il est un peu inconscient.
— J’arrive.
Je n’ai pas réfléchi. J’étais avenue de Breteuil. J’ai attrapé mes clés de voiture. J’ai oublié de mettre mon “costume” de Marie. Je suis partie en jean, mais avec mes bottines de luxe et mon sac à main hors de prix. On s’en fichait.
J’ai traversé Paris comme une folle. J’ai brûlé des feux rouges.
Dans ma tête, il n’y avait que l’image de ce petit corps en bas de l’escalier. L’enfant d’Antoine. Mon enfant.
Quand je suis arrivée rue des Rosiers, les pompiers étaient là. Le camion rouge bloquait la rue. Les gyrophares bleus balayaient les façades de briques, donnant à la scène un aspect irréel, cauchemardesque.
J’ai couru.
Camille était sur le trottoir, livide, tremblante. Elle tenait un doudou plein de sang contre sa poitrine.
Les pompiers sortaient Léo sur un brancard. Il était tout petit au milieu des sangles. Il avait un bandage énorme autour de la tête. Il avait les yeux fermés.
— Camille ! ai-je crié.
Elle s’est tournée vers moi et s’est effondrée dans mes bras.
— Ils l’emmènent à Trousseau. Ils disent que c’est un traumatisme crânien. Il ne s’est pas réveillé, Marie. Il ne s’est pas réveillé !
— Ça va aller. On y va. Je vous emmène.
— Antoine… Je n’arrive pas à joindre Antoine ! Il faut qu’il sache !
La colère m’a envahie. Une colère froide, meurtrière.
Antoine était dans sa chambre d’hôtel de luxe, probablement en train de regarder un film ou de dormir, le téléphone coupé pour avoir la “paix”. Pendant que son fils était peut-être en train de mourir.
— Montez dans ma voiture. On suit l’ambulance. Oubliez Antoine pour l’instant. Léo a besoin de nous.
Le trajet vers l’hôpital Trousseau a été un enfer silencieux. Camille sanglotait doucement. Je conduisais avec une précision chirurgicale, la main serrée sur le volant.
Dans la salle d’attente des urgences pédiatriques, le temps s’est dilaté.
Camille faisait les cent pas. Elle essayait d’appeler Antoine encore et encore.
*« Vous êtes bien sur le répondeur d’Antoine… »*
À chaque fois, je voyais un morceau de son amour pour lui mourir.
— Il n’est pas là, a-t-elle craché, jetant son téléphone dans son sac. Il n’est jamais là quand c’est vital. “Ma femme est hospitalisée”, mon œil. Je suis sûre qu’il est juste avec elle.
L’ironie était atroce. Elle croyait qu’il était avec moi, Sophie. Alors que j’étais là, à côté d’elle, tenant sa main.
— Camille, asseyez-vous. Buvez de l’eau.
Un médecin est venu vers nous après deux heures interminables.
— Madame L. ?
— Oui ! C’est mon fils !
— Il va bien. Il a repris connaissance. C’est une commotion sérieuse, il a une fracture de la clavicule et une plaie au cuir chevelu qui a nécessité cinq points de suture. Mais le scanner cérébral est rassurant. Pas d’hémorragie. On le garde en observation cette nuit.
Camille a éclaté en sanglots de soulagement. Je me suis laissée retomber sur ma chaise, épuisée.
— Vous pouvez aller le voir, a dit le médecin. Mais une seule personne à la fois pour l’instant.
Camille m’a regardée.
— Allez-y, ai-je dit. C’est votre fils. Je vous attends ici.
Elle est partie. Je suis restée seule dans le couloir aux néons blafards.
J’ai sorti mon téléphone “officiel”, celui de Sophie.
J’ai regardé le numéro d’Antoine.
Je savais qu’il ne répondrait pas à Camille. Mais à moi ?
J’ai composé le numéro.
Ça a sonné. Une fois. Deux fois.
— *Oui Sophie ?*
Sa voix était pâteuse. Il dormait.
— Antoine. Où es-tu ?
— *À Bruxelles, je te l’ai dit. À l’hôtel. Pourquoi ? Il y a un problème ?*
— Non. Je voulais juste te dire bonne nuit. Tu as l’air fatigué.
— *Je suis crevé. Les conférences ont été dures. Je dors. À demain.*
Il a raccroché.
Il était à Paris. Il dormait. Il n’avait aucune idée que son fils était dans un lit d’hôpital à trois kilomètres de lui.
J’ai rangé mon téléphone. C’était fini. Il n’y avait plus de retour en arrière possible. Cet homme ne méritait ni l’une ni l’autre. Il ne méritait pas cet enfant.
Une heure plus tard, Camille est revenue dans la salle d’attente. Elle avait l’air épuisée mais apaisée.
— Il dort. Il a demandé son papa.
Elle a dit ça avec une amertume terrible.
— J’ai dû lui mentir. J’ai dû lui dire que Papa était dans un avion. Encore un mensonge. Je n’en peux plus de mentir à mon fils pour protéger cet égoïste.
Elle s’est assise à côté de moi.
— Marie… Merci. Sans vous, je serais devenue folle. Vous êtes… vous êtes plus qu’une amie. Vous êtes ma famille.
À cet instant, la porte automatique des urgences s’est ouverte.
Un homme est entré en courant, échevelé, le manteau ouvert.
C’était Antoine.
Mon cœur s’est arrêté. Comment ? Comment savait-il ?
Il avait dû voir les quinze appels manqués de Camille en se réveillant ou en allant aux toilettes. Il avait dû écouter un message vocal paniqué. Et pour une fois, la panique l’avait emporté sur la prudence. Il était venu.
Il ne m’a pas vue tout de suite. J’étais assise dans un coin sombre, et il n’avait d’yeux que pour Camille.
Il s’est précipité vers elle.
— Camille ! Où est-il ? Comment il va ?
Camille s’est levée lentement. Elle ne s’est pas jetée dans ses bras. Elle est restée droite, froide comme la justice.
— Il va bien. Pas grâce à toi.
— J’ai… j’ai vu tes messages. J’ai pris le premier train depuis Bruxelles. J’ai fait aussi vite que j’ai pu.
*Mensonge.* Il n’y a pas de train Bruxelles-Paris à cette heure-ci. Il a pris un taxi depuis l’Étoile. Il continue de mentir même dans l’urgence absolue.
— Arrête, Antoine, a dit Camille d’une voix blanche. Arrête de mentir. Il n’y a pas de train à 23h. Tu n’étais pas à Bruxelles.
Il s’est figé. Il a ouvert la bouche, cherchant une autre excuse, un autre échafaudage branlant.
— Je… j’ai loué une voiture. Camille, s’il te plaît, ce n’est pas le moment. Je veux voir mon fils.
— Non.
Le mot a claqué comme un fouet.
— Pardon ?
— Tu ne le verras pas. Pas ce soir. Pas dans cet état. Tu pues le mensonge, Antoine. Tu pues la lâcheté. Léo a besoin de calme, pas de ton théâtre. Dégage.
— Tu ne peux pas m’empêcher de voir mon fils !
Il a élevé la voix. Les gens dans la salle d’attente se sont retournés. L’avocat d’affaires perdait son sang-froid. Il était rouge, transpirant, pathétique.
C’est là qu’il a tourné la tête.
Et c’est là qu’il m’a vue.
Je n’ai pas bougé. J’étais assise, les jambes croisées, mon sac de luxe sur les genoux. Je le regardais droit dans les yeux.
Le temps s’est suspendu.
J’ai vu son cerveau essayer de traiter l’information.
Marie ? La prof de violoncelle ?
Non.
Sophie. Sa femme.
Ici. À l’hôpital. Avec sa maîtresse.
Ses yeux se sont agrandis démesurément. Sa bouche s’est ouverte mais aucun son n’est sorti. Il est devenu livide, d’une pâleur cadavérique. Il a vacillé, comme s’il allait s’évanouir.
Il a regardé Camille. Il m’a regardée. Il a regardé Camille.
Il a compris.
Il a compris que les deux mondes venaient d’entrer en collision. L’explosion nucléaire avait eu lieu.
Camille, voyant son regard terrifié, s’est tournée vers moi.
— Antoine, tu fais peur à Marie. Laisse-nous tranquilles.
Elle a dit “Marie”.
Antoine a frissonné. Il a entendu sa maîtresse appeler sa femme “Marie”.
C’était le coup de grâce psychologique. La confusion était totale. Il devait se demander s’il était devenu fou, s’il rêvait.
Je me suis levée lentement. Avec une élégance royale.
Je me suis approchée de lui. Je suis entrée dans son espace vital. Je sentais son odeur de stress, de transpiration et… de mon parfum à la vanille qui imprégnait encore son manteau.
Je l’ai regardé avec un mélange de pitié et de dégoût.
Je n’ai pas dit “Bonjour Antoine”.
J’ai dit, d’une voix calme, distincte, pour que Camille entende mais ne comprenne pas tout de suite le double sens :
— Vous devriez écouter Camille, Monsieur. Vous n’avez rien à faire ici. Vous faites du mal à tout le monde. Rentrez chez vous. Ou à Bruxelles.
Il tremblait. Il était tétanisé. Il ne pouvait pas m’appeler “Sophie” devant Camille sans tout avouer. Il ne pouvait pas m’appeler “Marie” car il savait qui j’étais. Il était piégé dans son propre silence.
Il a reculé. Un pas. Deux pas.
Il ressemblait à un animal acculé. L’homme puissant, l’avocat brillant, n’était plus qu’une coquille vide.
— Je… Je…
Il n’a pas fini sa phrase.
Il a fait demi-tour. Il a fui. Encore une fois. Il a couru vers la sortie comme un voleur, nous laissant seules, Camille et moi, les deux femmes de sa vie, unies contre lui.
Quand la porte s’est refermée sur sa silhouette fuyante, Camille a soupiré, tremblante.
— Mon Dieu… Il est fou. Vous avez vu comme il vous a regardée ? On aurait dit qu’il voyait un fantôme.
J’ai posé ma main sur son épaule.
— Il a vu la vérité, Camille. C’est ça qui lui fait peur.
— Merci de l’avoir fait partir. Je n’aurais pas eu la force.
— Vous l’avez, la force. Vous l’avez eue.
Elle m’a souri, épuisée.
— Vous restez encore un peu ?
— Je reste le temps qu’il faudra.
Je me suis rassise.
Antoine savait. Il savait que je savais. Il savait que j’étais là.
Il allait rentrer avenue de Breteuil (ou à son hôtel) dans un état de terreur absolue. Il allait attendre que je rentre. Il allait préparer sa défense, ses mensonges, ses supplications.
Mais je ne rentrerais pas.
Ce soir, je ne rentrerais pas avenue de Breteuil.
Ce soir, je resterais avec Camille et Léo.
Et demain… Demain, je lui porterais l’estocade finale.
Je ne volais pas sa vie. Je la récupérais. J’étais la légitime propriétaire de ce bonheur, car j’étais la seule capable de le protéger, alors que lui n’avait su que le mettre en danger.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai envoyé un message à Antoine. Un seul mot.
*« Adieu. »*
Puis j’ai éteint l’appareil.
J’ai regardé Camille.
— Ça vous dirait que je vienne vous aider à la maison quelques jours quand Léo sortira ? Pour la convalescence ?
Elle a pleuré de gratitude.
— Oh Marie… Je n’osais pas vous le demander. Ce serait… ce serait merveilleux.
J’ai souri.
La substitution était complète.
Le roi était mort. Vive la reine.
PARTIE 6 : La Nature a Horreur du Vide
La sortie de l’hôpital Trousseau, le lendemain matin, s’est faite sous un ciel d’une pureté de cristal. Un soleil froid, aveuglant, qui contrastait avec la noirceur de la nuit précédente.
Léo était dans un fauteuil roulant jusqu’à la voiture, un énorme bandage blanc autour de la tête lui donnant l’air d’un petit soldat blessé. Il tenait ma main. Pas celle de sa mère, qui portait les sacs. La mienne.
— Marie, tu viens dans ma maison ? a-t-il demandé en grimpant péniblement dans son siège auto.
— Oui, Léo. Je viens. Je ne te lâche plus.
Camille m’a regardée dans le rétroviseur. Elle avait les traits tirés, les yeux cernés de violet, mais il y avait dans son regard une lueur nouvelle. Une détermination farouche. Elle avait vu le vrai visage d’Antoine la veille : un homme fuyant, terrifié, incapable d’affronter la réalité. Et elle avait vu le mien : un roc.
— Je ne sais pas comment vous remercier, a-t-elle murmuré alors que je démarrais. Vraiment. Sans vous…
— Ne dites rien. C’est naturel.
Ce n’était pas naturel. C’était surnaturel. C’était la réécriture de l’ordre des choses.
Nous sommes arrivées rue des Rosiers.
La maison semblait différente. Elle n’était plus le sanctuaire secret d’Antoine. Elle était devenue une forteresse assiégée dont j’étais désormais le commandant.
La première chose que j’ai faite en entrant, après avoir installé Léo sur le canapé jaune avec une couverture et des dessins animés, a été de demander les clés à Camille.
— Donnez-moi votre trousseau, ai-je dit calmement.
— Pourquoi ?
— Parce qu’Antoine a les clés. Et qu’il ne doit plus jamais entrer ici comme s’il était chez lui.
Elle a hésité une seconde. C’était le geste symbolique ultime. Lui retirer l’accès, c’était admettre la fin de l’histoire.
Elle a fouillé dans son sac, a sorti les clés et me les a tendues. Sa main tremblait, mais elle n’a pas reculé.
— Il y a un serrurier avenue de la Résistance, a-t-elle dit. Il est ouvert.
— J’y vais. Je m’occupe de tout. Restez avec Léo.
Je suis sortie. J’ai marché dans Montreuil avec un sentiment de puissance absolu. J’étais Sophie, la femme qui gelait les comptes bancaires. J’étais Marie, la femme qui changeait les serrures. J’étais les deux faces de la vengeance.
Le serrurier est intervenu dans l’heure.
Pendant qu’il perçait le cylindre, détruisant le métal qui avait permis à Antoine d’entrer et sortir de cette double vie pendant quatre ans, j’ai regardé le trench bleu marine d’Antoine, toujours accroché au porte-manteau.
Je l’ai décroché. J’ai fouillé les poches. J’y ai trouvé des tickets de métro, un vieux mouchoir, et un petit mot griffonné : *”Penser au cadeau Sophie – Anniv”*.
J’ai eu un rire sec.
J’ai pris le manteau. Je suis sortie dans le jardin, près de la poubelle verte. J’ai jeté le trench dedans, par-dessus les épluchures de légumes et les couches de Léo.
C’était sa place. Dans les ordures.
Les trois jours suivants ont été une bulle hors du temps.
J’ai dormi dans la chambre d’amis, une petite pièce sous les combles qui sentait la poussière et les vieux livres.
Je n’ai pas allumé mon téléphone de “Sophie”. Je savais ce qui s’y passait. Antoine devait être en train de devenir fou. Il devait harceler mon répondeur, appeler mes parents, peut-être même la police. Mais il ne pouvait pas dire la vérité à la police. Que dirait-il ? *”Ma femme a disparu, je crois qu’elle est chez ma maîtresse”* ? Impossible. Il était piégé par son propre secret.
Je vivais la vie de Montreuil.
Je cuisinais. Je faisais des purées pour Léo. Je lui lisais des histoires le soir, assise sur le bord de son lit. Il s’endormait en tenant mon doigt.
Camille et moi, nous parlions. Beaucoup.
Le soir, une fois Léo couché, nous buvions du vin dans la cuisine.
Elle me racontait Antoine. Le début. La séduction. Les promesses.
— Il me disait qu’avec moi, il pouvait enfin respirer. Que sa femme était une statue de glace. Qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle aimait son statut social.
J’écoutais, impassible, buvant chaque insulte comme du petit-lait.
— C’est drôle, ai-je dit un soir, en tournant mon verre. Parfois, les statues de glace sont juste des femmes qui ont eu froid trop longtemps.
Camille m’a regardée, intriguée par cette remarque. Elle sentait que je savais des choses. Que j’étais plus que ce que je prétendais être. Mais elle avait trop besoin de moi pour poser les questions qui fâchent.
Jusqu’au vendredi soir.
C’était le moment de vérité.
Léo allait mieux. Il courait de nouveau partout, son bandage de travers.
Nous étions au salon. Je jouais du violoncelle. Pour de vrai. J’avais fait des progrès fulgurants, portée par une émotion brute. Je jouais une mélodie triste, lancinante.
Camille m’écoutait, les yeux fermés.
Soudain, on a frappé à la porte.
Pas sonné. Frappé. Des coups lourds, insistants.
Le loup était là.
Camille a sursauté. Léo a levé la tête de ses Lego.
— C’est Papa ?
J’ai posé mon archet.
— Reste là, Léo, ai-je ordonné d’une voix douce mais ferme. Camille, venez avec moi. Mais ne ouvrez pas.
Nous sommes allées dans l’entrée.
— Camille ! Ouvre ! Je sais que tu es là ! Je sais qu’elle est là !
La voix d’Antoine. Déformée par l’angoisse, la rage, l’épuisement.
Camille s’est approchée de la porte, mais je l’ai retenue par le bras.
— Attendez, ai-je chuchoté.
— Camille ! Ouvre cette porte ! C’est ma maison ! Je veux voir mon fils ! Et je veux parler à Sophie !
Il avait dit “Sophie”.
Camille s’est figée. Elle m’a regardée, les yeux écarquillés.
— Sophie ? Qui est Sophie ?
Elle a regardé la porte, puis moi.
— Marie… pourquoi il vous appelle Sophie ?
C’était le moment. L’instant où le château de cartes devait s’effondrer pour laisser place à la forteresse de pierre.
Je n’ai pas baissé les yeux. J’ai pris les mains de Camille dans les miennes.
— Parce que je ne m’appelle pas Marie, Camille.
Les coups à la porte redoublaitent.
— *Ouvre, putain ! Je vais défoncer cette porte !*
— Je m’appelle Sophie, ai-je continué, calmement, alors que le chaos régnait dehors. Je suis la femme d’Antoine. Je suis l’épouse “dépressive et suicidaire” du 7ème arrondissement.
Camille a retiré ses mains comme si je l’avais brûlée. Elle a reculé, heurtant le mur du couloir. L’horreur se peignait sur son visage.
— Quoi ? Non… C’est impossible. Vous… Vous êtes son espionne ? Vous êtes venue pour nous détruire ? Pour me prendre Léo ?
— Non. Écoutez-moi.
J’ai avancé vers elle. Elle était terrifiée. Dehors, Antoine hurlait toujours.
— Je suis venue pour le détruire, *lui*. Au début, oui, je vous détestais. Je voulais voir qui était la femme qui volait mon mari. Mais j’ai vu. J’ai vu Léo. J’ai vu cette maison. J’ai vu que vous n’étiez pas une voleuse, mais une victime, comme moi. Il nous a menti à toutes les deux, Camille. Il a volé dix ans de ma vie, et quatre ans de la vôtre.
— Vous êtes sa femme… a-t-elle répété, sous le choc.
— Oui. Mais regardez ce qui s’est passé ces derniers jours. Qui était là quand Léo est tombé ? Lui ou moi ? Qui a dormi ici ? Qui a changé les serrures ?
— Vous m’avez menti…
— J’ai menti sur mon nom. Pas sur mes sentiments. J’aime Léo. Je vous apprécie. Et je déteste cet homme qui est derrière la porte.
Dehors, le silence s’est fait soudainement. Antoine devait écouter.
— Camille, ai-je repris, plus vite. Vous avez un choix à faire. Maintenant. Soit vous ouvrez cette porte, vous le laissez entrer, et vous croyez ses mensonges. Il vous dira que je suis folle, que je suis dangereuse. Il essaiera de reprendre sa double vie.
J’ai marqué une pause.
— Soit vous restez avec moi. On le laisse dehors. On le sort de nos vies. J’ai lancé la procédure de divorce ce matin. J’ai gelé nos avoirs. Il n’a plus rien, Camille. Il est fini. Si vous ouvrez, vous récupérez une épave. Si vous restez avec moi… je vous promets qu’il ne vous manquera jamais rien. Ni à vous, ni à Léo.
C’était un pacte faustien. Je lui offrais la sécurité financière et émotionnelle en échange de sa complicité dans l’effacement du père de son fils.
Camille a regardé la porte. Elle a regardé le salon où Léo jouait, inconscient du drame. Elle m’a regardée.
Elle a vu la femme qui avait tenu sa main aux urgences. Pas la “rivale”. L’alliée.
Elle a pris une grande inspiration.
Elle s’est approchée de la porte.
— Antoine ? a-t-elle dit.
— Camille ! Dieu merci. Écoute-moi. Cette femme, Sophie… Elle est folle. Elle est dangereuse. Ouvre-moi, je vais t’expliquer. Elle a tout inventé.
Camille a posé son front contre le bois de la porte.
— Elle m’a tout dit, Antoine. Je sais qui elle est.
— Alors tu vois ! Tu vois qu’elle est malade ! Ouvre !
— Non.
Le mot est tombé, définitif.
— Quoi ?
— Elle est sa femme, Antoine. Mais elle est aussi la seule personne qui s’est occupée de ton fils quand tu étais trop occupé à te cacher dans un hôtel. Tu m’as menti sur tout. Tu n’as pas de “fusion à Londres”. Tu n’as pas de “femme suicidaire”. Tu as juste deux femmes que tu as trahies.
— Camille, ne fais pas ça… Je t’aime !
— Si tu m’aimais, tu serais venu à l’hôpital. Pars, Antoine.
— Je ne partirai pas ! C’est chez moi !
— Ce n’est pas chez toi, a-t-elle crié, sa voix se brisant enfin. C’est chez moi et Léo. Et Sophie reste. Toi, tu pars. Les serrures sont changées. Si tu insistes, j’appelle la police. Et je leur dirai tout. Je leur dirai qui tu es, tes comptes cachés, tes mensonges. Sophie m’a tout expliqué.
Un silence lourd, pesant, est tombé sur le palier.
J’ai imaginé Antoine de l’autre côté. L’homme qui contrôlait tout, l’avocat puissant, réduit à gratter à la porte d’une maison de banlieue sous la pluie. Il venait de réaliser qu’il avait perdu les deux reines de son échiquier en un seul coup.
— Vous êtes folles… a-t-il murmuré. Vous êtes complètement folles toutes les deux.
— Adieu, Antoine.
Nous avons entendu des pas s’éloigner. Lents. Traînants. Puis le bruit d’un moteur de voiture qui démarre.
Camille s’est retournée. Elle a glissé le long de la porte jusqu’à s’asseoir par terre. Elle a éclaté en sanglots.
Je me suis assise à côté d’elle. Je l’ai prise dans mes bras.
— C’est fini, ai-je chuchoté. Le pire est passé.
Elle a relevé la tête, les larmes coulant sur ses joues tachées de rousseur.
— C’est vraiment vrai ? Vous allez divorcer ?
— C’est déjà fait dans ma tête. Mon avocat a déposé la requête ce matin. Abandon de domicile. Adultère. J’ai toutes les preuves. Vos photos Instagram, la géolocalisation, tout. Je vais le plumer, Camille. Pas pour l’argent, j’en ai. Mais pour qu’il ne puisse plus jamais nuire.
Elle a eu un petit rire nerveux au milieu de ses pleurs.
— C’est digne d’un film. Je vis avec la femme de mon ex-amant.
— Ex-mari, ai-je corrigé. Bientôt ex-mari.
— Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?
J’ai regardé le couloir, le salon, le canapé jaune.
— Maintenant ? On dîne. Léo doit avoir faim.
Les semaines suivantes ont été une reconstruction étrange et fascinante.
Antoine a essayé de revenir, bien sûr. Il a envoyé des lettres d’avocats. Il a menacé de demander la garde de Léo (qu’il n’avait jamais reconnu officiellement pour ne pas laisser de traces, l’idiot).
J’ai contré chaque attaque. J’avais les meilleurs avocats de Paris. J’avais l’argent. J’avais les preuves.
J’ai acheté la maison de la rue des Rosiers. J’ai racheté le crédit de Camille. La maison était désormais à mon nom, mais je l’ai mise en usufruit pour elle et Léo. C’était ma façon de payer ma place au foyer.
J’ai officiellement quitté l’appartement de l’avenue de Breteuil. Je l’ai mis en vente. Trop de fantômes. Trop de vide.
J’ai loué un petit studio à Montreuil, pas loin de chez Camille, pour garder une forme d’indépendance, mais en réalité, je passais mes journées et la moitié de mes nuits au 12 rue des Rosiers.
Léo s’est habitué à avoir “deux mamans”. Ou plutôt, une Maman et une Sophie. Il ne demandait plus après son père. Les enfants sont d’une résilience effrayante. Pour lui, Antoine était une étoile filante qui était passée et s’était éteinte. Sophie était le soleil fixe.
Un soir de mai, trois mois après “la nuit de la porte”, nous étions au jardin.
Il faisait doux. Les glycines étaient en fleurs, embaumant l’air d’un parfum sucré.
Camille jouait du violoncelle. Elle avait repris la musique sérieusement, encouragée par mon mécénat discret qui lui permettait de ne plus courir après les cachets minables.
Je lisais un livre sur le banc, un verre de rosé à la main. Léo jouait avec le tuyau d’arrosage, trempé et hilare.
Le portillon a grincé.
Mon cœur n’a pas accéléré. Je savais qui c’était. C’était le facteur. Ou un voisin. Ce n’était plus jamais lui.
Mais j’ai levé les yeux par réflexe.
De l’autre côté de la grille, sur le trottoir d’en face, il y avait une silhouette.
Antoine.
Il avait vieilli de dix ans. Il portait un costume froissé, sans cravate. Il avait perdu de sa superbe. On disait qu’il avait été mis au placard dans son cabinet suite à des rumeurs “personnelles” et à une dépression nerveuse.
Il nous regardait.
Il regardait le tableau idyllique. Sa maîtresse jouant de la musique. Son fils riant. Et sa femme, sereine, buvant son vin.
Il regardait la vie qu’il avait construite, brique par brique, mensonge par mensonge, et dont il avait été expulsé.
Il a croisé mon regard.
J’ai vu une douleur infinie dans ses yeux. La douleur de celui qui comprend, trop tard, que le bonheur ne se divise pas, il se choisit.
Je n’ai pas bougé. Je n’ai pas souri. Je n’ai pas eu de colère.
J’ai juste levé mon verre, imperceptiblement, dans sa direction. Un toast silencieux à sa défaite.
Il est resté là une minute, pétrifié. Léo ne l’a pas vu. Camille, perdue dans sa musique, ne l’a pas vu.
Seule moi, la gardienne du temple, je l’ai vu.
Puis il a baissé la tête, a mis les mains dans ses poches, et s’est éloigné lentement, disparaissant au coin de la rue.
Camille a fini son morceau. Une dernière note vibrante, suspendue dans l’air du soir.
— C’était beau, ai-je dit.
Elle a ouvert les yeux, souriante.
— Merci. Tu sais, Sophie, je pensais à quelque chose.
— Quoi donc ?
— L’été arrive. On pourrait partir en vacances. Léo n’a jamais vu la mer. La vraie mer, pas Deauville sous la pluie.
— La Grèce ? ai-je proposé. Je connais une petite maison à Paros. Murs blancs, volets bleus. Comme ici.
— La Grèce… ça a l’air parfait.
Léo a couru vers nous, dégoulinant d’eau.
— On va où ? On va où ?
J’ai attrapé une serviette pour l’essuyer.
— On va voir la mer, Léo. Tous les trois.
J’ai regardé Camille. J’ai regardé l’enfant.
J’ai pensé à mon appartement vide du 7ème arrondissement, vendu la semaine dernière à un couple de jeunes banquiers ambitieux. Je leur souhaitais bien du courage avec le silence.
Moi, je n’avais plus de silence. J’avais du bruit, du désordre, de la musique, et des miettes de gâteau sur le canapé.
J’avais volé la vie de mon mari.
Mais en la volant, je l’avais transformée. Je l’avais purifiée du mensonge.
J’étais devenue l’usurpatrice, oui. Mais parfois, l’usurpateur est celui qui prend soin du royaume mieux que le roi légitime.
J’ai pris Léo sur mes genoux. Il sentait l’herbe coupée et l’enfance.
— Dis Sophie, tu me joueras du violon ce soir ? a-t-il demandé.
— Du violoncelle, Léo. Et oui. Je te jouerai tout ce que tu veux.
La nuit est tombée sur Montreuil.
Dans la maison rue des Rosiers, les lumières se sont allumées. Une lumière chaude, dorée.
De dehors, on pouvait voir trois silhouettes bouger dans le salon. Une famille recomposée, étrange, bâtarde et magnifique.
Antoine n’était plus qu’un mauvais souvenir, une ombre dissoute par notre lumière.
Il avait voulu deux vies.
Il n’en avait plus aucune.
Et moi, j’avais enfin trouvé la mienne.
FIN.