PARTIE 1 : L’Architecte de l’Illusion
### Chapitre 1 : L’homme qui répare les autres
Je m’appelle Thomas. J’ai trente-trois ans, et je passe le plus clair de mon temps à réparer ce que la nature ou le hasard a brisé. Je suis vétérinaire. C’est un métier qui demande de la patience, des mains sûres, et une capacité à comprendre ce qui n’est pas dit. Les animaux ne mentent pas. Quand un chien a peur, il tremble. Quand un chat souffre, il se cache. Il n’y a pas de duplicité, pas de faux-semblants, pas de sourires qui dissimulent des poignards.
J’aimais cette simplicité. Je vivais ma vie comme je pratiquais ma médecine : avec rigueur, calme et une certaine solitude assumée. Avant Juliette, mes soirées se résumaient à des dîners rapides dans mon appartement du 17ème arrondissement, quelques verres avec des collègues de la fac de médecine, et des nuits sans rêves. J’étais le “bon gars”. Celui sur qui on peut compter. Celui qui est stable, financièrement à l’aise, propriétaire de ses murs, mais dont la vie sentimentale ressemblait à une salle d’attente vide : propre, fonctionnelle, mais désespérément calme.
Et puis, il y a deux ans, Juliette est entrée dans ma clinique.
Je m’en souviens comme si c’était gravé sur la rétine de mes yeux. C’était un mardi pluvieux de novembre, ce genre de pluie parisienne fine et glaciale qui vous rentre dans les os. La clochette de l’entrée a tinté. Elle est apparue, trempée, ses cheveux blonds collés à ses joues, tenant dans ses bras un Golden Retriever qui semblait faire deux fois son poids.
— « Aidez-moi, s’il vous plaît ! Il n’arrête pas de secouer la tête, il pleure… je crois qu’il va mourir ! »
Elle était paniquée, théâtrale, vivante. Le chien, Oscar, avait simplement une otite carabinée. Ce qui aurait dû être une consultation de quinze minutes a duré une heure. Une fois rassurée, Juliette s’est transformée. Elle a essuyé ses larmes, a ri de sa propre angoisse, a charmé mon assistante, et a fini par s’asseoir sur le coin de mon bureau pendant que je rédigeais l’ordonnance.
Elle dégageait une énergie solaire qui contrastait violemment avec la grisaille de ma vie. Elle venait d’arriver à Paris, fraîchement diplômée, pleine d’ambitions artistiques et de dettes étudiantes. Elle parlait vite, passait du coq à l’âne, me posait des questions indiscrètes sur ma vie avec un naturel désarmant.
Je suis tombé amoureux d’elle avant même qu’elle ne quitte le cabinet. C’était stupide, c’était cliché, mais c’était réel. J’ai vu en elle tout ce que je n’étais pas : l’imprévu, le chaos joyeux, la passion.
Deux ans plus tard, nous vivions ensemble. J’avais ouvert mon espace, mes placards et mon cœur.
### Chapitre 2 : L’ombre de Damien
Si notre relation était un tableau impressionniste, plein de lumières et de couleurs vives, Damien était la tache sombre dans le coin, celle qu’on essaie d’ignorer mais qui finit par déséquilibrer toute la composition.
Damien. Le “meilleur ami”.
Juliette et Damien se connaissaient depuis l’enfance. Ils venaient de la même petite ville de province, avaient fait les mêmes bêtises au lycée, partageaient les mêmes références, les mêmes silences. Je suis un homme rationnel. Je ne suis pas jaloux par nature. J’ai toujours cru que la confiance était le socle du couple. Au début, j’ai fait des efforts surhumains pour l’intégrer, pour être l’ami cool qui comprend cette amitié fusionnelle.
Mais Damien ne m’aimait pas. C’était physique.
Je me souviens d’un dîner, environ six mois après que Juliette ait emménagé chez moi. Nous étions dans un bistrot branché du Marais. Juliette était resplendissante, elle racontait une anecdote sur ses entretiens d’embauche ratés. Damien était en face de moi, sirotant son vin rouge avec une arrogance décontractée.
— « De toute façon, » avait coupé Damien en me regardant droit dans les yeux, « Thomas ne peut pas comprendre ça. Il a une vie… comment dire ? Linéaire. C’est le genre de mec qui avait déjà un plan épargne retraite à douze ans, non ? »
Il avait ri. Juliette avait ri aussi.
— « Oh arrête, Damien, sois gentil, » avait-elle dit, en posant sa main sur son bras à lui, pas le mien. « C’est rassurant, quelqu’un de stable. C’est mon roc. »
*Mon roc.* C’est comme ça qu’elle m’appelait souvent. C’était censé être un compliment, mais dans la bouche de Damien, et parfois même dans le regard de Juliette, je sentais que “roc” était synonyme d’ennuyeux. De prévisible. D’utilitaire.
Damien venait souvent à l’appartement. Trop souvent. Il se servait dans le frigo sans demander, changeait la chaîne de la télévision, critiquait ma décoration “trop clinique”. Il y avait entre eux une complicité physique qui me mettait mal à l’aise : des câlins prolongés, des chuchotements, cette façon qu’elle avait de s’asseoir tout contre lui sur le canapé pendant que j’étais dans le fauteuil en face.
Quand j’osais aborder le sujet, Juliette soupirait, levant les yeux au ciel avec cette moue boudeuse que je trouvais, à l’époque, adorable.
— « Thomas, arrête ta paranoïa. Damien, c’est comme mon frère. Il n’y a aucune attirance, zéro. Il est juste protecteur parce qu’il sait que je suis fragile en ce moment. Tu ne vas pas me faire une scène de jalousie ringarde, si ? »
Et je me taisais. Je ravalais mes doutes. Je me disais que j’étais effectivement ringard, que je ne comprenais pas les codes de leur génération ou de leur amitié. Je me culpabilisais d’être suspicieux. Après tout, elle dormait dans mon lit. C’était moi qu’elle embrassait le matin. C’était moi qui payais le loyer, les courses, ses sorties, parce qu’elle “galérait” à trouver un emploi stable dans la communication après son master.
J’étais le pourvoyeur. J’étais le protecteur. Je pensais que c’était ça, être un homme. Aimer, c’était soutenir.
### Chapitre 3 : L’équilibre financier et émotionnel
La situation financière de Juliette était un sujet délicat, une danse permanente sur des œufs. Depuis la fin de ses études, elle enchaînait les stages non rémunérés et les promesses d’embauche qui s’évaporaient.
De mon côté, ma clinique prospérait. Je ne roulais pas sur l’or, mais j’étais très à l’aise. Naturellement, j’avais pris en charge le quotidien. Le loyer parisien exorbitant ? Pour moi. L’électricité, internet, les courses chez le traiteur italien qu’elle adorait ? Pour moi.
Je ne lui ai jamais demandé un centime. Jamais. Je savais que c’était humiliant pour elle. Je voulais qu’elle se sente libre, qu’elle puisse se concentrer sur sa carrière sans la pression de la fin du mois.
— « Je te rembourserai, Thomas, je te le jure, » me disait-elle parfois, tard le soir, la tête posée sur mon torse. « Dès que j’ai un vrai salaire, on fait moitié-moitié. Je ne veux pas être un poids. »
— « Tu n’es pas un poids, tu es ma compagne, » répondais-je en caressant ses cheveux. « On est une équipe. Aujourd’hui c’est moi, demain ce sera toi. C’est ça, le couple. »
Je le pensais sincèrement. Mais insidieusement, cette dynamique a peut-être faussé quelque chose. J’étais devenu celui qui “résout” les problèmes. Celui qui sort la carte bleue quand elle veut cette paire de bottines, celui qui paie les billets de train pour qu’elle aille voir ses parents (et Damien) en province. J’étais utile. Indispensable, même.
Mais étais-je désiré ?
Je me posais parfois la question, surtout dans l’intimité. Notre vie sexuelle était… correcte. Pas volcanique, mais tendre. Enfin, c’est ce que je croyais. Il m’arrivait de sentir une certaine distance, une façon qu’elle avait de fermer les yeux un peu trop fort, ou d’abréger les choses. Je mettais ça sur le compte du stress, de sa recherche d’emploi, de la fatigue.
Je n’ai jamais eu de complexe particulier. Je suis un homme normal. Un mètre quatre-vingts, sportif sans être un athlète, une intelligence que je qualifiais de vive sans être arrogante. Je me sentais bien dans ma peau. Je pensais qu’elle l’était aussi avec moi.
Quelle naïveté.
### Chapitre 4 : Le Lundi de la Victoire
Ce lundi-là avait commencé comme une promesse.
À 10h30, alors que je stérilisais un chat de gouttière particulièrement combatif, mon téléphone a vibré dans ma poche. J’ai attendu d’avoir fini les sutures, retiré mes gants et lavé mes mains pour regarder l’écran.
Un message de Juliette. Une avalanche d’emojis : bouteilles de champagne, feux d’artifice, cœurs.
*« ILS M’ONT PRISE ! C’EST BON ! J’AI LE JOB ! Je commence le mois prochain ! Je suis tellement heureuse, je tremble ! »*
Un sourire idiot s’est étalé sur mon visage. Mon assistante, Claire, m’a regardé avec amusement.
— « Une bonne nouvelle, Docteur ? »
— « Juliette a eu son poste. Enfin. »
J’ai ressenti un soulagement immense. Pas pour l’argent — je m’en fichais — mais pour elle. Pour son estime d’elle-même. Elle allait enfin avoir sa place, sa légitimité. Elle allait arrêter de tourner en rond dans l’appartement. Nous allions pouvoir construire l’étape suivante. Peut-être parler mariage. Peut-être parler enfants. J’avais acheté une bague trois mois plus tôt, cachée au fond d’un tiroir de mon bureau à la clinique, derrière des boîtes d’antibiotiques. Je n’attendais que le bon moment.
J’ai décidé que ce soir serait le grand soir. Pas pour la demande en mariage — je ne voulais pas lui voler la vedette de sa réussite professionnelle — mais pour une célébration digne de ce nom.
J’ai réorganisé mon après-midi. J’ai demandé à mon associé de prendre les deux dernières consultations.
— « Vas-y, file, » m’a-t-il dit en me tapant dans le dos. « Va fêter ça. Tu l’as bien mérité, Roméo. »
Il était 16h00 quand je suis sorti de la clinique. Paris était baignée d’une lumière d’automne dorée, presque irréelle. Je me sentais léger, invincible. J’avais l’impression d’être le héros d’une comédie romantique, ce moment précis où tout s’aligne avant le générique de fin heureux.
J’ai commencé ma tournée.
D’abord, le caviste. J’ai pris une bouteille de Champagne Ruinart, son préféré, et un excellent Bourgogne rouge pour le repas.
Ensuite, le traiteur. Juliette avait une obsession pour la cuisine asiatique, mais pas n’importe laquelle. Elle adorait ce petit traiteur rue de Lévis qui faisait des dim sums maison à se damner. J’ai pris tout ce qu’elle aimait : les ha-kaos aux crevettes, le canard laqué, et surtout, ces nouilles sautées qu’elle mangeait directement dans la boîte.
Puis, le détour par la bijouterie.
Il y a deux semaines, nous marchions main dans la main et elle s’était arrêtée devant une vitrine.
— « Regarde ça, Thomas ! C’est hilarant et magnifique à la fois. »
C’était un pendentif en argent. Un petit requin, finement ciselé.
— « Pourquoi un requin ? » avais-je demandé.
— « Parce que c’est incompris. Comme moi, » avait-elle plaisanté. « Et parce que j’aime l’idée d’avoir un prédateur autour du cou. Ça donne du courage. »
Je ne l’avais pas acheté sur le moment. Mais je l’avais gardé en tête.
En entrant dans la bijouterie, j’étais excité comme un gosse. La vendeuse a emballé le petit écrin dans un papier bleu nuit avec un ruban argenté. Je l’ai glissé dans ma poche intérieure, contre mon cœur. Je sentais le poids léger du métal, une promesse de bonheur.
Enfin, les fleurs. Des pivoines. Hors de prix à cette saison, mais je savais qu’elle détestait les roses (“trop banal”, disait-elle).
Chargé comme un mulet, les bras pleins de sacs odorants et de fleurs, j’ai repris ma voiture. J’ai conduit dans les embouteillages parisiens en chantonnant. Je m’imaginais la scène : j’arriverais tôt, je dresserais la table avec les bougies, je mettrais sa playlist préférée, et quand elle rentrerait (elle devait être sortie fêter ça avec une copine, m’avait-elle dit), elle trouverait tout prêt.
Je ne savais pas qu’elle était déjà à la maison.
### Chapitre 5 : Le Couloir du Silence
Je suis arrivé en bas de notre immeuble vers 17h15. J’ai eu de la chance, une place s’est libérée juste devant la porte cochère. Un signe du destin, ai-je pensé. Le destin a un sens de l’humour très noir.
J’ai composé le code. La lourde porte en bois s’est ouverte. J’ai traversé la cour pavée, pris l’ascenseur exigu jusqu’au quatrième étage.
J’ai sorti mes clés. J’ai fait attention à ne pas faire de bruit. Je voulais que la surprise soit totale. Si elle était là, je voulais pouvoir crier “Surprise !” en entrant.
J’ai ouvert la porte d’entrée. L’appartement était plongé dans une pénombre douce, les rideaux tirés.
Mais il n’était pas silencieux.
Une voix me parvenait du salon, au bout du couloir. La voix de Juliette.
Elle parlait fort, sans retenue. Elle riait. Ce rire que j’aimais tant, ce rire de gorge, un peu rauque, qui signifiait qu’elle était totalement détendue.
Je me suis arrêté net dans l’entrée, posant délicatement les sacs de nourriture au sol pour ne pas faire de bruit. Je gardais le bouquet de pivoines dans une main, l’autre posée sur le mur. Je souriais. Je me disais qu’elle devait annoncer la nouvelle à sa mère ou à une amie.
J’ai fait quelques pas sur le parquet.
— « Non mais Damien, arrête, je vais me faire pipi dessus ! » hurla-t-elle de rire.
Damien. Évidemment. Il devait être le premier au courant. Une petite pointe d’agacement m’a traversé, mais je l’ai chassée. C’est son meilleur ami, c’est normal.
Je m’apprêtais à avancer pour me montrer, pour partager leur joie, quand la phrase suivante m’a cloué sur place. C’était comme si le sol s’était soudainement dérobé sous mes pieds, m’envoyant dans une chute libre sans fin.
— « …C’est tragique, je te jure, » disait-elle, reprenant son souffle. « L’autre jour, j’ai acheté des mini-carottes pour l’apéro. Tu sais, les petits trucs bio là. Et j’ai eu un flash. J’ai regardé la carotte, j’ai pensé à Thomas, et j’ai failli pleurer de rire toute seule dans la cuisine. C’est traumatisant. Honnêtement, s’il n’avait pas ce corps… enfin, le haut du corps… je ne sais pas ce que je ferais. »
Le silence dans ma tête était assourdissant. Mon cœur, qui battait la chamade de l’excitation quelques secondes plus tôt, sembla s’arrêter net, puis repartir avec une violence douloureuse, cognant contre mes côtes comme un animal piégé.
De quoi parlait-elle ? De moi ? De mon intimité ?
À l’autre bout du fil (le téléphone était sur haut-parleur, je pouvais entendre les gloussements graves de Damien), la voix de son ami résonna :
— « Allez, sois pas chienne. Il compense, non ? Il a l’air… volontaire. »
Juliette éclata de rire de plus belle. Un rire méchant. Un rire que je ne lui connaissais pas.
— « Volontaire ? C’est le mot ! C’est le petit soldat ! Il fait de son mieux, le pauvre. Mais bon, tu te souviens de Julien ? Mon ex, le rugbyman ? Bon, lui, c’était peut-être trop, c’était un cheval, mais là… On est passés du cheval au poney shetland ! C’est mignon, mais on ne va pas faire le Grand Prix d’Amérique avec ça ! »
Je sentis le sang quitter mon visage. J’étais tétanisé. Je voulais bouger, fuir, ou entrer et hurler, mais mon corps refusait d’obéir. J’étais spectateur de ma propre exécution publique.
— « Et puis bon, » continua-t-elle, sa voix changeant de ton pour devenir plus analytique, presque froide, « il n’y a pas que ça. Il est gentil, Thomas. Vraiment gentil. Mais tu vois… il n’est pas très vif. C’est un bon toutou. Il est là, il paie tout, il ne pose pas de questions, il est content quand je lui fais une caresse. Mais niveau conversation… mon Dieu, Damien. Parfois j’ai l’impression de parler à un mur de plâtre. Il est vétérinaire, ok, il sait soigner des chats, mais pour le reste… Il n’a aucune culture, aucune répartie. Heureusement que t’es là pour stimuler mon cerveau, parce que sinon je finirais lobotomisée. »
*Un bon toutou.*
*Un mur de plâtre.*
*Poney shetland.*
Chaque mot était une balle. Pas une balle perdue, mais un tir de précision, visant mes insécurités les plus profondes, celles que je n’osais même pas m’avouer.
Elle ne se contentait pas de me tromper (même si techniquement, ce n’était pas sexuel, c’était une trahison bien pire : une trahison de l’âme). Elle me déshumanisait. Elle prenait tout ce que je lui offrais — mon amour, mon soutien, ma patience — et le transformait en une blague grotesque pour amuser un autre mâle.
Je n’étais pas son partenaire. J’étais sa bête de somme. Son sponsor. Et pire encore : sa source de divertissement moqueur.
J’ai entendu Damien répondre quelque chose comme : « Tant qu’il paie le loyer et qu’il te laisse tranquille… »
— « Exactement, » soupira Juliette. « Bon, il faut que je te laisse, il ne va pas tarder à rentrer pour fêter mon job. Il va sûrement arriver avec ses gros sabots et un cadeau ringard. Il faut que je me prépare psychologiquement à jouer la copine reconnaissante. Bisous ma beauté. »
*Un cadeau ringard.*
Ma main s’est crispée sur le bouquet de pivoines. Les tiges ont craqué.
Dans ma poche, le petit requin en argent semblait soudain peser une tonne. Ce bijou que je trouvais si personnel, si touchant… elle allait le trouver “ringard”. Elle allait sourire, dire “Oh merci mon amour !”, et dès que j’aurais le dos tourné, elle enverrait une photo à Damien avec une légende assassine du genre : *”Regarde l’horreur, au secours.”*
La nausée m’a submergé. Une envie de vomir violente, acide.
Je ne pouvais pas la voir. Pas maintenant. Si j’entrais dans ce salon, je ne répondais plus de rien. La violence des mots appelait une violence physique que je refusais de laisser sortir. Je ne voulais pas crier. Je ne voulais pas pleurer devant elle. Surtout pas ça. Je ne lui donnerais pas cette satisfaction.
Je devais disparaître.
Avec une lenteur infinie, retenant ma respiration jusqu’à la douleur, j’ai reculé. Un pas. Deux pas.
Le parquet a craqué légèrement.
Le rire de Juliette s’est arrêté net.
— « Allo ? » a-t-elle lancé dans le vide.
Je me suis figé. Cinq secondes d’éternité.
Puis, n’entendant rien d’autre, elle a repris sa conversation avec son chien imaginaire, ou peut-être qu’elle a juste haussé les épaules.
J’ai atteint la porte d’entrée. J’ai ramassé les sacs de nourriture chinoise. J’ai ouvert la porte, je suis sorti, et je l’ai refermée avec la précision d’un chirurgien. Le bruit du pêne qui s’enclenche a sonné comme le glas de ma vie d’avant.
### Chapitre 6 : La Fuite
Je ne me souviens pas d’avoir repris l’ascenseur. Je me suis retrouvé dans la rue, hébété.
L’air frais m’a giflé, mais je ne sentais rien. J’étais anesthésié par le choc.
J’ai marché jusqu’à la première poubelle publique, une de ces corbeilles vertes en plastique avec un sac transparent.
J’ai regardé le bouquet de pivoines. Ces fleurs magnifiques, innocentes. Je les ai fourrées dans la poubelle avec une rage soudaine. J’ai écrasé les fleurs contre des déchets de fast-food.
Puis les sacs de traiteur. Les ha-kaos, le canard laqué. Tout à la benne.
La bouteille de Ruinart ? Je l’ai gardée, par réflexe, ou peut-être parce que je savais que j’en aurais besoin.
Je suis monté dans ma voiture. J’ai verrouillé les portes.
Et là, dans l’habitacle confiné qui sentait encore le cuir et mon parfum, j’ai craqué.
Ce n’étaient pas des larmes élégantes de cinéma. C’était des spasmes laids, gutturaux. Je frappais le volant de mes poings, encore et encore, jusqu’à ce que mes mains me fassent mal.
*« Poney shetland. »*
*« Pas une lumière. »*
*« Mur de plâtre. »*
Les phrases tournaient en boucle. Elles réécrivaient toute notre histoire. Chaque souvenir heureux était souillé.
Quand elle me souriait au petit déjeuner, pensait-elle que j’étais un idiot ?
Quand nous faisions l’amour et qu’elle gémissait, se retenait-elle de rire ?
Quand je lui parlais de mes cas difficiles à la clinique, s’ennuyait-elle à mourir en attendant de pouvoir raconter ça à Damien ?
Mon téléphone a vibré.
C’était elle.
*« Mon amour, tu rentres bientôt ? J’ai hâte de te voir et de fêter ça avec toi ! ❤️ »*
J’ai fixé l’écran à travers mes larmes. Le contraste entre ce message sucré, plein d’amour feint, et la réalité crasseuse que je venais d’entendre était insupportable. C’était de la manipulation pure. C’était sociopathique. Elle était capable de passer de la moquerie la plus cruelle à la tendresse la plus convaincante en une fraction de seconde.
J’ai démarré la voiture. Je ne savais pas où aller. Je savais juste que je ne pouvais pas rentrer chez “nous”. Ce n’était plus chez nous. C’était son théâtre, et je refusais d’y jouer mon rôle plus longtemps.
J’ai roulé au hasard dans Paris, les yeux brouillés, manquant d’accrocher un scooter place de l’Étoile. J’ai fini par me garer sur un parking désert près des quais de Seine.
J’ai sorti le petit écrin de ma poche. Le requin.
Je l’ai ouvert. Le petit animal brillait faiblement à la lueur des lampadaires oranges.
Je ne l’ai pas jeté. Je l’ai refermé brutalement.
Non. Je n’allais pas le jeter.
J’allais rentrer. J’allais jouer le jeu. Encore une heure. Juste le temps de voir jusqu’où elle pouvait aller dans le mensonge.
Je voulais voir son visage quand le masque tomberait.
J’ai essuyé mes yeux dans le rétroviseur. J’avais l’air ravagé, les yeux rouges, le visage boursouflé. J’ai pris une grande inspiration.
*« Tu es un mur de plâtre ? »* ai-je pensé amèrement. *« Très bien. Alors ce soir, le mur va s’effondrer sur toi, Juliette. »*
J’ai enclenché la marche arrière. Je rentrais à la maison.
La guerre était déclarée, et elle ne le savait pas encore.
PARTIE 2 : Le Dîner des Masques
### Chapitre 1 : L’Art de la Dissimulation
Je suis resté assis dans ma voiture pendant ce qui m’a semblé être une éternité, mais l’horloge du tableau de bord indiquait à peine vingt minutes. Vingt minutes pour enterrer l’homme que j’étais le matin même. Vingt minutes pour transformer la douleur liquide qui coulait dans mes veines en quelque chose de plus froid, de plus dur. De la glace.
J’ai essuyé mon visage avec le revers de ma manche. J’ai rabattu le pare-soleil pour inspecter les dégâts. Mes yeux étaient rouges, cernés par le choc, mais dans la pénombre du parking souterrain, cela pouvait passer pour de la fatigue. La fatigue du “bon toutou” qui a travaillé dur toute la journée.
J’ai redémarré. Le moteur a ronronné, indifférent à mon effondrement interne. J’ai conduit jusqu’à notre immeuble avec une prudence d’automate. Chaque feu rouge était une torture, chaque seconde me rapprochant d’elle augmentait la pression dans ma poitrine.
Quand je suis entré dans l’appartement, l’air avait changé. Il ne vibrait plus de ses rires moqueurs. Il y avait une odeur de parfum — *Santal 33*, celui que je lui avais offert pour son anniversaire, une fortune. Elle s’était préparée.
— « Thomas ! »
Elle a surgi du couloir comme une apparition. Elle portait cette petite robe noire en soie, celle qui épouse ses formes à la perfection, celle qu’elle réservait pour les “grandes occasions”. Ses cheveux étaient lâchés, ondulant sur ses épaules nues. Elle était sublime. D’une beauté à couper le souffle.
Et pour la première fois de ma vie, sa beauté m’a donné envie de vomir.
Elle s’est jetée à mon cou. J’ai senti la chaleur de sa peau, la douceur de ses bras. Mon corps s’est raidi par réflexe, comme si je touchais un fil électrique dénudé.
— « Tu m’as manqué ! J’ai cru que tu ne rentrerais jamais ! » s’est-elle exclamée en m’embrassant.
J’ai tourné la tête au dernier moment. Ses lèvres ont effleuré ma joue.
— « Désolé, » ai-je marmonné, ma voix rauque, étrangère à mes propres oreilles. « Une urgence de dernière minute à la clinique. Un chien renversé. C’était… sanglant. »
Le mensonge est sorti avec une facilité terrifiante. J’apprenais vite.
Elle a reculé, mimant une petite moue de dégoût compatissant.
— « Oh mon pauvre chéri. Tu sens le… enfin, tu as l’air épuisé. Va te changer. J’ai une surprise pour toi ce soir ! On sort ! »
Je l’ai regardée. Elle rayonnait. Pas une trace de culpabilité. Pas l’ombre d’un remords. Elle venait de passer une heure à me déchiqueter au téléphone, à rire de mon corps et de mon esprit, et maintenant, elle jouait la compagne aimante et excitée. C’était une performance digne d’un Oscar.
— « On sort ? » ai-je répété, neutre.
— « Oui ! Pour fêter mon job ! J’ai réservé une table au *Comptoir des Vignes*. Tu sais, ce bar à vin où tu voulais aller ? »
L’ironie était mordante. Le *Comptoir des Vignes*. C’était un endroit calme, intime. Un endroit pour les amoureux qui se murmurent des secrets.
— « D’accord, » dis-je. « Laisse-moi juste cinq minutes. »
Je me suis enfermé dans la salle de bain. J’ai ouvert le robinet à fond pour couvrir le bruit de ma respiration saccadée. Je me suis regardé dans le miroir.
*« Regarde-toi, »* pensai-je. *« Le poney Shetland. Le mur de plâtre. »*
J’ai passé de l’eau glacée sur mon visage. J’ai sorti la petite boîte contenant le collier requin de ma poche. Je l’ai posée sur le rebord du lavabo. Le petit requin argenté semblait me narguer. J’ai failli le jeter dans les toilettes. Puis, une idée, sombre et précise, a germé dans mon esprit.
Non. Je n’allais pas le jeter. J’allais le lui donner. Je voulais voir jusqu’où irait son hypocrisie. Je voulais qu’elle porte ce symbole de mon amour ridicule pendant que je détruisais notre relation.
J’ai remis la boîte dans ma poche. J’ai changé de chemise. J’ai mis celle qu’elle préférait, une chemise bleu marine ajustée.
*« Profites-en, Juliette, »* murmurai-je à mon reflet. *« C’est la dernière fois que tu vois le Thomas que tu crois manipuler. »*
### Chapitre 2 : Le Trajet du Silence
Dans la voiture, sur le chemin du restaurant, elle n’a pas arrêté de parler. C’était un monologue ininterrompu, un flux de paroles centré exclusivement sur elle.
— « …et donc le DRH a dit que mon profil était “atypique mais fascinant”. Tu te rends compte ? Fascinant ! Il a dit que j’avais une énergie créative rare. Damien m’a dit que c’était évident, que j’étais faite pour diriger, pas pour suivre. »
Damien. Encore. Toujours.
Je gardais les yeux fixés sur la route, mes mains serrées sur le volant à en faire blanchir mes jointures.
— « C’est génial, » dis-je d’un ton monocorde.
Elle ne remarqua même pas ma froideur. Elle était trop occupée à vérifier son rouge à lèvres dans le miroir de courtoisie.
— « Tu es calme ce soir, » observa-t-elle distraitement. « C’est le chien ? Celui qui est mort ? »
— « Il n’est pas mort, » corrigeai-je. « Mais oui. C’est le chien. »
Je pensais à Oscar, son Golden Retriever. Je me demandais qui s’occuperait de lui quand tout cela serait fini. C’était absurde de penser au chien à un moment pareil, mais c’était la seule chose pure qui me restait à l’esprit.
Nous sommes arrivés devant le restaurant. Le voiturier a pris les clés. Juliette est descendue de la voiture avec cette grâce féline qui m’avait tant séduit. Les passants se retournaient sur elle. Je voyais le regard des autres hommes : de l’envie. Ils m’enviaient. Ils voyaient un type “moyen” avec une femme “spectaculaire”.
S’ils savaient. S’ils savaient qu’elle est une coquille vide, vernie de cruauté.
### Chapitre 3 : La Mise en Scène
Le restaurant était tamisé, éclairé à la bougie, avec des murs en pierres apparentes et une odeur de tanin et de bois ciré. On nous a installés dans une alcôve, un petit box avec des banquettes en velours rouge, isolés du reste de la salle par un demi-rideau.
L’intimité parfaite pour un meurtre émotionnel.
Le serveur, un jeune homme au tablier noir impeccable, nous a apporté la carte des vins.
— « Je vais prendre une bouteille de Saint-Joseph, » décida Juliette sans me consulter. « Et une planche mixte. On a faim ! »
Elle me sourit, posant sa main sur la mienne au milieu de la table. Sa peau était fraîche. J’ai dû faire un effort surhumain pour ne pas retirer ma main.
— « Alors ! » dit-elle en plantant ses yeux dans les miens. « À nous ? À ma carrière ? À notre avenir ? »
J’ai pris mon verre d’eau. J’ai bu une gorgée pour humidifier ma gorge sèche.
— « À la vérité, » dis-je doucement.
Elle cligna des yeux, un peu surprise, puis éclata de ce rire cristallin, celui qu’elle utilisait en public.
— « Oh, c’est profond ! “À la vérité”. Tu es philosophe ce soir, mon amour. »
Le vin arriva. Le serveur servit. Nous avons trinqué. Le bruit du cristal contre le cristal résonna comme une cloche fêlée.
— « Tu sais, Thomas, » commença-t-elle après avoir bu, son visage s’adoucissant. « Je voulais te dire merci. Vraiment. Ces derniers mois ont été durs pour moi. Je me sentais inutile, perdue. Et tu as été là. Tu as tout géré sans jamais me faire sentir que j’étais un boulet. Tu es… tu es un homme bien. »
Je l’ai regardée. J’ai scruté son visage à la recherche d’une faille, d’un signe de mensonge. Mais non. Elle avait l’air sincère. C’était ça le plus terrifiant. Elle croyait probablement ce qu’elle disait à cet instant précis. Elle compartimentait. D’un côté, j’étais le “bon gars” utile qui payait les factures. De l’autre, j’étais le clown ridicule dont on se moque avec l’amant spirituel. Elle ne voyait aucune contradiction. Pour elle, j’étais un objet à deux faces.
J’ai glissé ma main dans ma poche. J’ai sorti l’écrin bleu.
Je l’ai posé sur la table, entre la planche de charcuterie et les verres à vin.
Ses yeux se sont illuminés. Une avidité enfantine.
— « Oh ! Thomas ! C’est quoi ? Tu n’étais pas obligé ! »
— « Ouvre-le. »
Elle a dénoué le ruban avec fébrilité. Elle a ouvert la boîte. Elle a découvert le petit requin en argent.
Pendant une fraction de seconde, j’ai vu une lueur d’hésitation dans ses yeux. Peut-être se souvenait-elle de notre conversation devant la vitrine ? Peut-être trouvait-elle ça effectivement “ringard” comme elle l’avait prédit à Damien ?
Mais le masque est retombé instantanément.
— « Oh mon Dieu… » souffla-t-elle, portant la main à sa bouche. « Le requin ! Tu t’en es souvenu ! C’est… c’est adorable ! »
Elle se pencha par-dessus la table pour m’embrasser. Je me suis laissé faire, passif, comme une statue de glace.
— « Je l’adore, » dit-elle en sortant le bijou pour le mettre autour de son cou. « Aide-moi à l’attacher ? »
Je me suis levé. Je suis passé derrière elle. J’ai pris les deux extrémités de la chaîne fine. J’étais debout derrière elle, mes mains frôlant sa nuque. Elle a relevé ses cheveux, exposant sa peau vulnérable.
J’aurais pu serrer. C’était une pensée fugace, horrible. J’ai fermé le fermoir.
— « Voilà, » dis-je.
Je me suis rassis. Elle caressait le pendentif, admirant son reflet dans le couteau.
— « Je vais envoyer une photo à Damien, il va halluciner que tu t’en sois souvenu ! » s’exclama-t-elle en attrapant son téléphone.
C’était le déclic.
Le nom de Damien, prononcé ici, maintenant, alors qu’elle portait mon cadeau. C’était l’insulte de trop.
— « Ne fais pas ça, » dis-je. Ma voix était basse, mais elle claqua comme un fouet.
Elle s’arrêta, le téléphone à mi-chemin.
— « Quoi ? Pourquoi ? »
— « Pose ce téléphone, Juliette. »
Il y avait quelque chose dans mon ton qu’elle n’avait jamais entendu auparavant. Une autorité froide. Une menace sourde. Elle posa lentement l’appareil, son sourire s’effaçant légèrement, remplacé par une expression d’incompréhension inquiète.
— « Thomas, ça va ? Tu es bizarre depuis que tu es rentré. Tu me fais peur. »
Je me suis penché en avant, les coudes sur la table. J’ai croisé les doigts. J’ai pris une grande inspiration, humant l’air chargé de son parfum et de ses mensonges.
— « Je t’aime, Juliette, » commençai-je. « Je t’ai aimée dès l’instant où tu as passé la porte de ma clinique avec Oscar. J’ai tout donné pour nous. J’ai ouvert ma maison, mon compte en banque, mon âme. Je pensais sincèrement que nous construisions quelque chose. J’ai même… » J’hésitai, puis décidai de tout lâcher. « J’ai même acheté une bague de fiançailles. Elle est cachée dans mon bureau. Je voulais te demander en mariage le mois prochain. »
Ses yeux s’agrandirent démesurément. Des larmes commencèrent à perler au coin de ses cils.
— « Thomas… oh mon amour… je… oui ! Bien sûr que oui ! Je veux dire… »
Je levai une main pour l’interrompre.
— « Attends. Ne parle pas. Écoute-moi. J’avais cette image de nous. Une image parfaite. Et puis, aujourd’hui, j’ai eu envie de te faire une surprise. Je suis rentré plus tôt. Vers 17h15. »
Elle se figea. Totalement. Comme un animal qui entend le clic d’un piège se refermer. La couleur quitta ses joues.
— « Je suis entré doucement, » continuai-je, implacable. « Je voulais te surprendre avec des fleurs et des dim sums. Et je t’ai entendue. Tu étais au téléphone. Avec Damien. »
Elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit. Elle semblait chercher une échappatoire, calculant à toute vitesse ce que j’avais pu entendre.
— « Tu riais, » dis-je. « Tu riais tellement fort. Tu parlais de moi. Tu parlais de… comment as-tu dit ? Ah oui. De la tragédie des mini-carottes. »
Le silence qui tomba sur la table fut absolu. Autour de nous, le brouhaha du restaurant continuait — des rires, des tintements de verres — mais dans notre alcôve, l’air s’était solidifié.
Juliette devint écarlate. Une rougeur violente qui remonta de son cou jusqu’à la racine de ses cheveux.
— « Thomas, je… tu as mal compris. Ce n’était pas… »
— « N’insulte pas mon intelligence ! » coupai-je, haussant le ton pour la première fois. Quelques têtes se tournèrent vers nous. Je baissai la voix, vibrant de rage contenue. « J’ai entendu chaque mot, Juliette. Chaque mot. “Poney Shetland”. “Mur de plâtre”. “Pas une lumière”. “Heureusement que Damien est là pour stimuler mon cerveau”. »
Je la vis basculer. Je vis le moment précis où elle passa de la panique à la défensive. Ses traits se durcirent.
— « Tu m’espionnais ? » siffla-t-elle.
Je faillis rire. C’était incroyable. Elle essayait de retourner la situation.
— « Je rentrais chez moi ! Chez *nous* ! Pour te fêter ! Et je t’ai surprise en train de me démolir méthodiquement auprès de l’homme dont tu m’as juré qu’il n’était qu’un ami. »
Elle attrapa son verre de vin et le vida d’un trait, sa main tremblant légèrement.
— « C’était de l’humour, Thomas ! C’est Damien ! On a toujours eu cet humour noir, un peu trash. Ça ne veut rien dire ! Tu sais très bien que je t’aime ! »
— « De l’humour ? » répétai-je. « Dire que mon corps te dégoûte, c’est de l’humour ? Dire que je suis un idiot utile qui paie tout, c’est de l’humour ? Dire que tu restes avec moi par pitié parce que je suis gentil, c’est la chute de la blague ? »
— « Je n’ai jamais dit que tu me dégoûtais ! » protesta-t-elle, les larmes coulant maintenant librement, ruinant son maquillage parfait. « J’ai dit… j’ai exagéré ! C’est ce qu’on fait avec Damien, on exagère tout pour se faire rire ! J’étais stressée, j’avais besoin de décompresser ! »
— « En m’humiliant ? C’est comme ça que tu décompresses ? En réduisant l’homme avec qui tu partages ton lit à une blague obscène ? »
Je la regardai droit dans les yeux.
— « Dis-moi la vérité, Juliette. Pour une fois. Est-ce que tu me respectes ? »
Elle détourna le regard. Ce mouvement infime fut la réponse la plus bruyante du monde.
— « Je t’aime, Thomas, » sanglota-t-elle. « Mais… c’est vrai qu’on est différents. Tu es très… terre-à-terre. Damien, lui, il est comme moi. Il me comprend intellectuellement. Mais c’est toi que je choisis ! C’est avec toi que je veux construire ! »
— « Tu ne me choisis pas, » dis-je avec une tristesse infinie. « Tu choisis mon confort. Tu choisis ma sécurité. Tu choisis l’appartement, la voiture, la stabilité. Et tu gardes Damien pour le plaisir, pour le rire, pour l’âme. Je suis juste le bailleur de fonds de ta vie, Juliette. »
Elle tapa du poing sur la table.
— « C’est faux ! Tu es injuste ! Je viens d’avoir un job, je vais payer ma part ! Je n’ai pas besoin de ton argent ! »
— « Alors pourquoi m’avoir ridiculisé ? » insistai-je. « Pourquoi avoir dit à ton ex, ou je ne sais qui, que j’étais une “déception” au lit comparé à lui ? »
Elle se figea de nouveau.
— « Ce n’était pas mon ex… C’était une façon de parler… »
— « Tu as menti sur tout. Sur la taille, sur le plaisir, sur ce que tu ressentais. Tout notre couple est basé sur ton talent d’actrice. »
Je me suis levé. Je ne pouvais plus rester assis en face d’elle. L’air devenait irrespirable.
— « C’est fini, Juliette. »
Elle releva la tête, choquée, comme si je venais de lui parler en chinois.
— « Quoi ? Mais non… on ne va pas rompre pour une conversation téléphonique mal interprétée ! Thomas, assieds-toi ! On va en parler, on va voir un thérapeute si tu veux, mais tu ne peux pas me jeter comme ça ! »
— « Ce n’est pas une conversation mal interprétée, » dis-je calmement. « C’est une radiographie de ton cœur. Et ce que j’ai vu à l’intérieur est laid. Je ne peux pas oublier. Je ne pourrai jamais te regarder sans entendre ton rire quand tu te moquais de moi. Je ne pourrai jamais te toucher sans me demander si tu penses à une carotte ou à un poney. Tu as tué le respect. Et sans respect, il n’y a rien. »
Je sortis ma carte bancaire et la posai sur la table pour le serveur qui nous observait de loin, inquiet.
— « Je règle l’addition. Tu n’as pas encore reçu ton premier salaire, après tout. »
La cruauté de ma phrase la fit grimacer comme si je l’avais giflée.
— « Tu es un monstre, » murmura-t-elle, son visage déformé par la colère et la morve. « Tu es froid, calculateur. Damien avait raison. Tu n’as pas de cœur. »
Je me penchai vers elle, une dernière fois.
— « Non, Juliette. J’avais un cœur. Il était grand ouvert pour toi. Tu as juste choisi de jouer avec jusqu’à ce qu’il casse. Et au fait… »
Je désignai son cou.
— « Garde le collier. Le requin te va bien. C’est un prédateur qui sourit avant de mordre. C’est tout toi. »
### Chapitre 4 : L’Effondrement Public
Elle a commencé à crier alors que je me dirigeais vers la sortie.
— « Thomas ! Reviens ici ! Tu ne peux pas me laisser là ! Je n’ai pas de voiture ! Comment je rentre ? »
Les clients s’étaient tus. Tout le restaurant nous regardait. Une dame âgée, à une table voisine, me lançait un regard désapprobateur, ne voyant qu’un homme abandonnant une femme en pleurs. Je m’en fichais. Je m’en fichais éperdument.
Je me suis retourné une dernière fois.
— « Appelle Damien. Il viendra te chercher. Il a sûrement une blague très drôle à te raconter pour te remonter le moral. »
Je suis sorti dans la nuit fraîche de Paris.
J’ai marché jusqu’à ma voiture, mais je ne suis pas monté tout de suite. Je me suis appuyé contre la carrosserie froide. J’ai tremblé. De tout mon corps. L’adrénaline retombait, laissant place à un vide sidéral.
C’était fait. J’avais coupé le lien. J’avais été digne, j’avais été ferme.
Mais bon sang, que ça faisait mal.
Quelques minutes plus tard, la porte du restaurant s’est ouverte violemment. Juliette est sortie en courant, trébuchant sur ses talons. Elle s’est précipitée vers moi. Elle ne criait plus. Elle était en mode survie.
— « Thomas, s’il te plaît… » Elle pleurait vraiment cette fois. Une panique réelle. « Je ne peux pas rentrer chez mes parents, c’est trop loin. Je n’ai nulle part où aller ce soir. Ne sois pas cruel. Ramène-moi à l’appartement, laisse-moi juste prendre mes affaires. S’il te plaît. Au nom de ce qu’on a vécu. »
Je l’ai regardée. Cette femme que j’avais voulu épouser. Elle était pathétique, accrochée à ma manche.
Le “bon gars” en moi voulait céder. Voulait lui dire “D’accord, on verra demain”.
Mais la voix de Damien résonnait dans ma tête : *« Tant qu’il paie le loyer… »*
— « Monte, » dis-je froidement. « Je te ramène. Tu fais tes valises. Et tu disparais. »
Le trajet de retour fut un tombeau. Elle pleurait en silence contre la vitre. Moi, je conduisais comme un robot, les yeux fixés sur la ligne blanche, essayant de ne pas penser à l’appartement vide qui m’attendait, aux souvenirs qu’il faudrait brûler, et à la solitude qui allait devenir ma nouvelle compagne.
Je ne savais pas encore que la nuit ne faisait que commencer. Je ne savais pas que sa tristesse allait se transformer en une rage destructrice dès que j’aurais le dos tourné. Je pensais que le pire était passé.
Je me trompais. Le vrai visage de Juliette, celui de la folie, n’avait pas encore été totalement révélé.

PARTIE 2 : Le Dîner des Masques
### Chapitre 1 : L’Art de la Dissimulation
Je suis resté assis dans ma voiture pendant ce qui m’a semblé être une éternité, mais l’horloge du tableau de bord indiquait à peine vingt minutes. Vingt minutes pour enterrer l’homme que j’étais le matin même. Vingt minutes pour transformer la douleur liquide qui coulait dans mes veines en quelque chose de plus froid, de plus dur. De la glace.
J’ai essuyé mon visage avec le revers de ma manche. J’ai rabattu le pare-soleil pour inspecter les dégâts. Mes yeux étaient rouges, cernés par le choc, mais dans la pénombre du parking souterrain, cela pouvait passer pour de la fatigue. La fatigue du “bon toutou” qui a travaillé dur toute la journée.
J’ai redémarré. Le moteur a ronronné, indifférent à mon effondrement interne. J’ai conduit jusqu’à notre immeuble avec une prudence d’automate. Chaque feu rouge était une torture, chaque seconde me rapprochant d’elle augmentait la pression dans ma poitrine.
Quand je suis entré dans l’appartement, l’air avait changé. Il ne vibrait plus de ses rires moqueurs. Il y avait une odeur de parfum — *Santal 33*, celui que je lui avais offert pour son anniversaire, une fortune. Elle s’était préparée.
— « Thomas ! »
Elle a surgi du couloir comme une apparition. Elle portait cette petite robe noire en soie, celle qui épouse ses formes à la perfection, celle qu’elle réservait pour les “grandes occasions”. Ses cheveux étaient lâchés, ondulant sur ses épaules nues. Elle était sublime. D’une beauté à couper le souffle.
Et pour la première fois de ma vie, sa beauté m’a donné envie de vomir.
Elle s’est jetée à mon cou. J’ai senti la chaleur de sa peau, la douceur de ses bras. Mon corps s’est raidi par réflexe, comme si je touchais un fil électrique dénudé.
— « Tu m’as manqué ! J’ai cru que tu ne rentrerais jamais ! » s’est-elle exclamée en m’embrassant.
J’ai tourné la tête au dernier moment. Ses lèvres ont effleuré ma joue.
— « Désolé, » ai-je marmonné, ma voix rauque, étrangère à mes propres oreilles. « Une urgence de dernière minute à la clinique. Un chien renversé. C’était… sanglant. »
Le mensonge est sorti avec une facilité terrifiante. J’apprenais vite.
Elle a reculé, mimant une petite moue de dégoût compatissant.
— « Oh mon pauvre chéri. Tu sens le… enfin, tu as l’air épuisé. Va te changer. J’ai une surprise pour toi ce soir ! On sort ! »
Je l’ai regardée. Elle rayonnait. Pas une trace de culpabilité. Pas l’ombre d’un remords. Elle venait de passer une heure à me déchiqueter au téléphone, à rire de mon corps et de mon esprit, et maintenant, elle jouait la compagne aimante et excitée. C’était une performance digne d’un Oscar.
— « On sort ? » ai-je répété, neutre.
— « Oui ! Pour fêter mon job ! J’ai réservé une table au *Comptoir des Vignes*. Tu sais, ce bar à vin où tu voulais aller ? »
L’ironie était mordante. Le *Comptoir des Vignes*. C’était un endroit calme, intime. Un endroit pour les amoureux qui se murmurent des secrets.
— « D’accord, » dis-je. « Laisse-moi juste cinq minutes. »
Je me suis enfermé dans la salle de bain. J’ai ouvert le robinet à fond pour couvrir le bruit de ma respiration saccadée. Je me suis regardé dans le miroir.
*« Regarde-toi, »* pensai-je. *« Le poney Shetland. Le mur de plâtre. »*
J’ai passé de l’eau glacée sur mon visage. J’ai sorti la petite boîte contenant le collier requin de ma poche. Je l’ai posée sur le rebord du lavabo. Le petit requin argenté semblait me narguer. J’ai failli le jeter dans les toilettes. Puis, une idée, sombre et précise, a germé dans mon esprit.
Non. Je n’allais pas le jeter. J’allais le lui donner. Je voulais voir jusqu’où irait son hypocrisie. Je voulais qu’elle porte ce symbole de mon amour ridicule pendant que je détruisais notre relation.
J’ai remis la boîte dans ma poche. J’ai changé de chemise. J’ai mis celle qu’elle préférait, une chemise bleu marine ajustée.
*« Profites-en, Juliette, »* murmurai-je à mon reflet. *« C’est la dernière fois que tu vois le Thomas que tu crois manipuler. »*
### Chapitre 2 : Le Trajet du Silence
Dans la voiture, sur le chemin du restaurant, elle n’a pas arrêté de parler. C’était un monologue ininterrompu, un flux de paroles centré exclusivement sur elle.
— « …et donc le DRH a dit que mon profil était “atypique mais fascinant”. Tu te rends compte ? Fascinant ! Il a dit que j’avais une énergie créative rare. Damien m’a dit que c’était évident, que j’étais faite pour diriger, pas pour suivre. »
Damien. Encore. Toujours.
Je gardais les yeux fixés sur la route, mes mains serrées sur le volant à en faire blanchir mes jointures.
— « C’est génial, » dis-je d’un ton monocorde.
Elle ne remarqua même pas ma froideur. Elle était trop occupée à vérifier son rouge à lèvres dans le miroir de courtoisie.
— « Tu es calme ce soir, » observa-t-elle distraitement. « C’est le chien ? Celui qui est mort ? »
— « Il n’est pas mort, » corrigeai-je. « Mais oui. C’est le chien. »
Je pensais à Oscar, son Golden Retriever. Je me demandais qui s’occuperait de lui quand tout cela serait fini. C’était absurde de penser au chien à un moment pareil, mais c’était la seule chose pure qui me restait à l’esprit.
Nous sommes arrivés devant le restaurant. Le voiturier a pris les clés. Juliette est descendue de la voiture avec cette grâce féline qui m’avait tant séduit. Les passants se retournaient sur elle. Je voyais le regard des autres hommes : de l’envie. Ils m’enviaient. Ils voyaient un type “moyen” avec une femme “spectaculaire”.
S’ils savaient. S’ils savaient qu’elle est une coquille vide, vernie de cruauté.
### Chapitre 3 : La Mise en Scène
Le restaurant était tamisé, éclairé à la bougie, avec des murs en pierres apparentes et une odeur de tanin et de bois ciré. On nous a installés dans une alcôve, un petit box avec des banquettes en velours rouge, isolés du reste de la salle par un demi-rideau.
L’intimité parfaite pour un meurtre émotionnel.
Le serveur, un jeune homme au tablier noir impeccable, nous a apporté la carte des vins.
— « Je vais prendre une bouteille de Saint-Joseph, » décida Juliette sans me consulter. « Et une planche mixte. On a faim ! »
Elle me sourit, posant sa main sur la mienne au milieu de la table. Sa peau était fraîche. J’ai dû faire un effort surhumain pour ne pas retirer ma main.
— « Alors ! » dit-elle en plantant ses yeux dans les miens. « À nous ? À ma carrière ? À notre avenir ? »
J’ai pris mon verre d’eau. J’ai bu une gorgée pour humidifier ma gorge sèche.
— « À la vérité, » dis-je doucement.
Elle cligna des yeux, un peu surprise, puis éclata de ce rire cristallin, celui qu’elle utilisait en public.
— « Oh, c’est profond ! “À la vérité”. Tu es philosophe ce soir, mon amour. »
Le vin arriva. Le serveur servit. Nous avons trinqué. Le bruit du cristal contre le cristal résonna comme une cloche fêlée.
— « Tu sais, Thomas, » commença-t-elle après avoir bu, son visage s’adoucissant. « Je voulais te dire merci. Vraiment. Ces derniers mois ont été durs pour moi. Je me sentais inutile, perdue. Et tu as été là. Tu as tout géré sans jamais me faire sentir que j’étais un boulet. Tu es… tu es un homme bien. »
Je l’ai regardée. J’ai scruté son visage à la recherche d’une faille, d’un signe de mensonge. Mais non. Elle avait l’air sincère. C’était ça le plus terrifiant. Elle croyait probablement ce qu’elle disait à cet instant précis. Elle compartimentait. D’un côté, j’étais le “bon gars” utile qui payait les factures. De l’autre, j’étais le clown ridicule dont on se moque avec l’amant spirituel. Elle ne voyait aucune contradiction. Pour elle, j’étais un objet à deux faces.
J’ai glissé ma main dans ma poche. J’ai sorti l’écrin bleu.
Je l’ai posé sur la table, entre la planche de charcuterie et les verres à vin.
Ses yeux se sont illuminés. Une avidité enfantine.
— « Oh ! Thomas ! C’est quoi ? Tu n’étais pas obligé ! »
— « Ouvre-le. »
Elle a dénoué le ruban avec fébrilité. Elle a ouvert la boîte. Elle a découvert le petit requin en argent.
Pendant une fraction de seconde, j’ai vu une lueur d’hésitation dans ses yeux. Peut-être se souvenait-elle de notre conversation devant la vitrine ? Peut-être trouvait-elle ça effectivement “ringard” comme elle l’avait prédit à Damien ?
Mais le masque est retombé instantanément.
— « Oh mon Dieu… » souffla-t-elle, portant la main à sa bouche. « Le requin ! Tu t’en es souvenu ! C’est… c’est adorable ! »
Elle se pencha par-dessus la table pour m’embrasser. Je me suis laissé faire, passif, comme une statue de glace.
— « Je l’adore, » dit-elle en sortant le bijou pour le mettre autour de son cou. « Aide-moi à l’attacher ? »
Je me suis levé. Je suis passé derrière elle. J’ai pris les deux extrémités de la chaîne fine. J’étais debout derrière elle, mes mains frôlant sa nuque. Elle a relevé ses cheveux, exposant sa peau vulnérable.
J’aurais pu serrer. C’était une pensée fugace, horrible. J’ai fermé le fermoir.
— « Voilà, » dis-je.
Je me suis rassis. Elle caressait le pendentif, admirant son reflet dans le couteau.
— « Je vais envoyer une photo à Damien, il va halluciner que tu t’en sois souvenu ! » s’exclama-t-elle en attrapant son téléphone.
C’était le déclic.
Le nom de Damien, prononcé ici, maintenant, alors qu’elle portait mon cadeau. C’était l’insulte de trop.
— « Ne fais pas ça, » dis-je. Ma voix était basse, mais elle claqua comme un fouet.
Elle s’arrêta, le téléphone à mi-chemin.
— « Quoi ? Pourquoi ? »
— « Pose ce téléphone, Juliette. »
Il y avait quelque chose dans mon ton qu’elle n’avait jamais entendu auparavant. Une autorité froide. Une menace sourde. Elle posa lentement l’appareil, son sourire s’effaçant légèrement, remplacé par une expression d’incompréhension inquiète.
— « Thomas, ça va ? Tu es bizarre depuis que tu es rentré. Tu me fais peur. »
Je me suis penché en avant, les coudes sur la table. J’ai croisé les doigts. J’ai pris une grande inspiration, humant l’air chargé de son parfum et de ses mensonges.
— « Je t’aime, Juliette, » commençai-je. « Je t’ai aimée dès l’instant où tu as passé la porte de ma clinique avec Oscar. J’ai tout donné pour nous. J’ai ouvert ma maison, mon compte en banque, mon âme. Je pensais sincèrement que nous construisions quelque chose. J’ai même… » J’hésitai, puis décidai de tout lâcher. « J’ai même acheté une bague de fiançailles. Elle est cachée dans mon bureau. Je voulais te demander en mariage le mois prochain. »
Ses yeux s’agrandirent démesurément. Des larmes commencèrent à perler au coin de ses cils.
— « Thomas… oh mon amour… je… oui ! Bien sûr que oui ! Je veux dire… »
Je levai une main pour l’interrompre.
— « Attends. Ne parle pas. Écoute-moi. J’avais cette image de nous. Une image parfaite. Et puis, aujourd’hui, j’ai eu envie de te faire une surprise. Je suis rentré plus tôt. Vers 17h15. »
Elle se figea. Totalement. Comme un animal qui entend le clic d’un piège se refermer. La couleur quitta ses joues.
— « Je suis entré doucement, » continuai-je, implacable. « Je voulais te surprendre avec des fleurs et des dim sums. Et je t’ai entendue. Tu étais au téléphone. Avec Damien. »
Elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit. Elle semblait chercher une échappatoire, calculant à toute vitesse ce que j’avais pu entendre.
— « Tu riais, » dis-je. « Tu riais tellement fort. Tu parlais de moi. Tu parlais de… comment as-tu dit ? Ah oui. De la tragédie des mini-carottes. »
Le silence qui tomba sur la table fut absolu. Autour de nous, le brouhaha du restaurant continuait — des rires, des tintements de verres — mais dans notre alcôve, l’air s’était solidifié.
Juliette devint écarlate. Une rougeur violente qui remonta de son cou jusqu’à la racine de ses cheveux.
— « Thomas, je… tu as mal compris. Ce n’était pas… »
— « N’insulte pas mon intelligence ! » coupai-je, haussant le ton pour la première fois. Quelques têtes se tournèrent vers nous. Je baissai la voix, vibrant de rage contenue. « J’ai entendu chaque mot, Juliette. Chaque mot. “Poney Shetland”. “Mur de plâtre”. “Pas une lumière”. “Heureusement que Damien est là pour stimuler mon cerveau”. »
Je la vis basculer. Je vis le moment précis où elle passa de la panique à la défensive. Ses traits se durcirent.
— « Tu m’espionnais ? » siffla-t-elle.
Je faillis rire. C’était incroyable. Elle essayait de retourner la situation.
— « Je rentrais chez moi ! Chez *nous* ! Pour te fêter ! Et je t’ai surprise en train de me démolir méthodiquement auprès de l’homme dont tu m’as juré qu’il n’était qu’un ami. »
Elle attrapa son verre de vin et le vida d’un trait, sa main tremblant légèrement.
— « C’était de l’humour, Thomas ! C’est Damien ! On a toujours eu cet humour noir, un peu trash. Ça ne veut rien dire ! Tu sais très bien que je t’aime ! »
— « De l’humour ? » répétai-je. « Dire que mon corps te dégoûte, c’est de l’humour ? Dire que je suis un idiot utile qui paie tout, c’est de l’humour ? Dire que tu restes avec moi par pitié parce que je suis gentil, c’est la chute de la blague ? »
— « Je n’ai jamais dit que tu me dégoûtais ! » protesta-t-elle, les larmes coulant maintenant librement, ruinant son maquillage parfait. « J’ai dit… j’ai exagéré ! C’est ce qu’on fait avec Damien, on exagère tout pour se faire rire ! J’étais stressée, j’avais besoin de décompresser ! »
— « En m’humiliant ? C’est comme ça que tu décompresses ? En réduisant l’homme avec qui tu partages ton lit à une blague obscène ? »
Je la regardai droit dans les yeux.
— « Dis-moi la vérité, Juliette. Pour une fois. Est-ce que tu me respectes ? »
Elle détourna le regard. Ce mouvement infime fut la réponse la plus bruyante du monde.
— « Je t’aime, Thomas, » sanglota-t-elle. « Mais… c’est vrai qu’on est différents. Tu es très… terre-à-terre. Damien, lui, il est comme moi. Il me comprend intellectuellement. Mais c’est toi que je choisis ! C’est avec toi que je veux construire ! »
— « Tu ne me choisis pas, » dis-je avec une tristesse infinie. « Tu choisis mon confort. Tu choisis ma sécurité. Tu choisis l’appartement, la voiture, la stabilité. Et tu gardes Damien pour le plaisir, pour le rire, pour l’âme. Je suis juste le bailleur de fonds de ta vie, Juliette. »
Elle tapa du poing sur la table.
— « C’est faux ! Tu es injuste ! Je viens d’avoir un job, je vais payer ma part ! Je n’ai pas besoin de ton argent ! »
— « Alors pourquoi m’avoir ridiculisé ? » insistai-je. « Pourquoi avoir dit à ton ex, ou je ne sais qui, que j’étais une “déception” au lit comparé à lui ? »
Elle se figea de nouveau.
— « Ce n’était pas mon ex… C’était une façon de parler… »
— « Tu as menti sur tout. Sur la taille, sur le plaisir, sur ce que tu ressentais. Tout notre couple est basé sur ton talent d’actrice. »
Je me suis levé. Je ne pouvais plus rester assis en face d’elle. L’air devenait irrespirable.
— « C’est fini, Juliette. »
Elle releva la tête, choquée, comme si je venais de lui parler en chinois.
— « Quoi ? Mais non… on ne va pas rompre pour une conversation téléphonique mal interprétée ! Thomas, assieds-toi ! On va en parler, on va voir un thérapeute si tu veux, mais tu ne peux pas me jeter comme ça ! »
— « Ce n’est pas une conversation mal interprétée, » dis-je calmement. « C’est une radiographie de ton cœur. Et ce que j’ai vu à l’intérieur est laid. Je ne peux pas oublier. Je ne pourrai jamais te regarder sans entendre ton rire quand tu te moquais de moi. Je ne pourrai jamais te toucher sans me demander si tu penses à une carotte ou à un poney. Tu as tué le respect. Et sans respect, il n’y a rien. »
Je sortis ma carte bancaire et la posai sur la table pour le serveur qui nous observait de loin, inquiet.
— « Je règle l’addition. Tu n’as pas encore reçu ton premier salaire, après tout. »
La cruauté de ma phrase la fit grimacer comme si je l’avais giflée.
— « Tu es un monstre, » murmura-t-elle, son visage déformé par la colère et la morve. « Tu es froid, calculateur. Damien avait raison. Tu n’as pas de cœur. »
Je me penchai vers elle, une dernière fois.
— « Non, Juliette. J’avais un cœur. Il était grand ouvert pour toi. Tu as juste choisi de jouer avec jusqu’à ce qu’il casse. Et au fait… »
Je désignai son cou.
— « Garde le collier. Le requin te va bien. C’est un prédateur qui sourit avant de mordre. C’est tout toi. »
### Chapitre 4 : L’Effondrement Public
Elle a commencé à crier alors que je me dirigeais vers la sortie.
— « Thomas ! Reviens ici ! Tu ne peux pas me laisser là ! Je n’ai pas de voiture ! Comment je rentre ? »
Les clients s’étaient tus. Tout le restaurant nous regardait. Une dame âgée, à une table voisine, me lançait un regard désapprobateur, ne voyant qu’un homme abandonnant une femme en pleurs. Je m’en fichais. Je m’en fichais éperdument.
Je me suis retourné une dernière fois.
— « Appelle Damien. Il viendra te chercher. Il a sûrement une blague très drôle à te raconter pour te remonter le moral. »
Je suis sorti dans la nuit fraîche de Paris.
J’ai marché jusqu’à ma voiture, mais je ne suis pas monté tout de suite. Je me suis appuyé contre la carrosserie froide. J’ai tremblé. De tout mon corps. L’adrénaline retombait, laissant place à un vide sidéral.
C’était fait. J’avais coupé le lien. J’avais été digne, j’avais été ferme.
Mais bon sang, que ça faisait mal.
Quelques minutes plus tard, la porte du restaurant s’est ouverte violemment. Juliette est sortie en courant, trébuchant sur ses talons. Elle s’est précipitée vers moi. Elle ne criait plus. Elle était en mode survie.
— « Thomas, s’il te plaît… » Elle pleurait vraiment cette fois. Une panique réelle. « Je ne peux pas rentrer chez mes parents, c’est trop loin. Je n’ai nulle part où aller ce soir. Ne sois pas cruel. Ramène-moi à l’appartement, laisse-moi juste prendre mes affaires. S’il te plaît. Au nom de ce qu’on a vécu. »
Je l’ai regardée. Cette femme que j’avais voulu épouser. Elle était pathétique, accrochée à ma manche.
Le “bon gars” en moi voulait céder. Voulait lui dire “D’accord, on verra demain”.
Mais la voix de Damien résonnait dans ma tête : *« Tant qu’il paie le loyer… »*
— « Monte, » dis-je froidement. « Je te ramène. Tu fais tes valises. Et tu disparais. »
Le trajet de retour fut un tombeau. Elle pleurait en silence contre la vitre. Moi, je conduisais comme un robot, les yeux fixés sur la ligne blanche, essayant de ne pas penser à l’appartement vide qui m’attendait, aux souvenirs qu’il faudrait brûler, et à la solitude qui allait devenir ma nouvelle compagne.
Je ne savais pas encore que la nuit ne faisait que commencer. Je ne savais pas que sa tristesse allait se transformer en une rage destructrice dès que j’aurais le dos tourné. Je pensais que le pire était passé.
Je me trompais. Le vrai visage de Juliette, celui de la folie, n’avait pas encore été totalement révélé.
PARTIE 3 : L’Excision
### Chapitre 1 : Le Huis Clos de l’Ascenseur
Le trajet en voiture s’était déroulé dans un silence de cathédrale, mais l’ascenseur fut une épreuve d’un autre ordre. C’était une petite boîte en métal et bois, typique des immeubles haussmanniens, à peine assez grande pour trois personnes. Nous étions deux, mais l’espace était saturé par la haine et le chagrin.
Juliette se tenait dans le coin opposé, le dos appuyé contre la paroi miroitante. Elle avait cessé de pleurer bruyamment pour adopter une respiration saccadée, sifflante, comme une enfant qui vient de faire une crise de nerfs. Je voyais son reflet dans la glace piquée : son mascara avait coulé en deux rivières noires sur ses joues, ses lèvres étaient gonflées, et ses yeux… ses yeux me lançaient des éclairs de pure incompréhension.
Elle ne comprenait pas. C’était ça le plus fascinant.
Pour elle, avoir dit des horreurs à mon sujet n’était qu’une “bêtise”, un dérapage verbal sans conséquence. Elle ne mesurait pas que pour moi, c’était une rupture fondamentale du contrat de confiance. Elle pensait encore pouvoir négocier.
L’ascenseur monta avec une lenteur exaspérante. 1er étage. 2ème étage. Le mécanisme grinçait, rythmant notre agonie.
— « Thomas… » murmura-t-elle, sa voix brisée par les sanglots. « On ne peut pas faire ça ce soir. Regarde l’heure. Il est presque 22 heures. Je suis épuisée. Tu es en colère. Dormons. Juste dormons. Je prendrai le canapé. On parlera demain à tête reposée. »
Je fixai les boutons lumineux de l’étage.
— « Il n’y a plus de “nous”, Juliette. Il n’y a plus de discussion à avoir. Et il n’y a certainement pas de nuit à passer sous le même toit. »
— « Mais c’est chez moi aussi ! » explosa-t-elle soudain, passant de la supplique à l’agressivité en une fraction de seconde. « J’ai mes affaires ici ! J’ai décoré cet appartement ! Tu ne peux pas me mettre à la rue comme un chien ! »
Les portes s’ouvrirent au 4ème étage. Je sortis le premier, sans la regarder.
— « Tu n’as jamais payé un centime de loyer, Juliette. Tu n’es pas sur le bail. Et pour ce qui est de la décoration… c’est ma carte bleue qui l’a choisie. Tu as juste indiqué ce que tu voulais. »
J’insérai la clé dans la serrure. Ma main ne tremblait plus. J’étais passé dans un état second, une sorte de transe chirurgicale. Je devais extraire un corps étranger de ma vie. L’opération serait douloureuse, mais nécessaire pour la survie du patient.
### Chapitre 2 : Le Poids des Objets
En entrant, la première chose qui nous accueillit fut le silence, brisé par le claquement des griffes sur le parquet. Oscar, son Golden Retriever, arriva en trottinant, la queue battant la mesure d’une joie innocente. Il avait un jouet en corde dans la gueule. Il vint directement vers moi, posant sa tête lourde contre ma cuisse, cherchant une caresse.
J’eus un mouvement de recul. J’aimais ce chien. Je l’avais soigné, nourri, promené. J’avais passé des heures à lui lancer des balles au parc Monceau pendant que Juliette était “occupée” à ses entretiens ou ses cafés avec Damien.
Mais ce soir, Oscar était une extension d’elle. Une arme émotionnelle.
Juliette s’effondra à genoux dans l’entrée, serrant le chien contre elle, enfouissant son visage dans sa fourrure dorée.
— « Oh mon bébé… Papa veut nous mettre dehors… Papa est méchant… »
*Papa.*
Le mot me fit l’effet d’une gifle. Elle osait utiliser ce terme affectueux, ce lien que j’avais tissé avec l’animal, pour me culpabiliser.
Je restai debout, impérieux, rallumant les lumières du salon. La pièce était telle que je l’avais laissée quelques heures plus tôt, figée dans le temps. Mais l’atmosphère avait changé. Les meubles semblaient m’observer. Le canapé gris où nous avions regardé tant de films semblait soudain froid, impersonnel.
— « Lève-toi, » dis-je sèchement. « Prends tes valises. Celles qu’on a utilisées pour le week-end en Normandie. Elles sont au-dessus de l’armoire dans la chambre. »
Elle leva vers moi un visage ravagé par la haine.
— « Je ne bougerai pas. Tu devras appeler la police pour me faire sortir. »
Je la regardai, fatigué.
— « Juliette, ne rends pas ça plus laid que ça ne l’est déjà. Si j’appelle la police, je leur dirai que tu refuses de quitter mon domicile alors que tu n’as aucun titre d’occupation. Ils te feront sortir. Et tes voisins, que tu aimes tant impressionner avec tes tenues chics, verront le spectacle. C’est ça que tu veux ? Une scène ? »
Elle savait que j’avais raison. L’image sociale était primordiale pour elle. Être expulsée par la police serait une tache indélébile sur sa réputation de “fille parfaite”.
Elle se releva lentement, repoussant le chien.
— « Tu es un sadique, » cracha-t-elle. « Je ne savais pas que tu étais capable d’autant de cruauté. Damien m’avait prévenue. Il m’avait dit : “Méfie-toi des eaux dormantes, ce mec cache quelque chose”. Il avait raison. Tu es un psychopathe froid. »
Je ne relevai pas. Je ne voulais plus débattre de ce que Damien pensait de moi. Damien n’était qu’un spectateur gloussant de ma tragédie.
Je la suivis dans la chambre.
C’était notre sanctuaire. Le lit était encore défait de ce matin. L’odeur de nos corps mêlés flottait encore subtilement dans l’air. C’était insupportable.
J’attrapai les deux grandes valises rigides et les jetai sur le lit.
— « Remplis-les. L’essentiel. Vêtements, trousse de toilette, chargeurs. Le reste, je te le mettrai dans des cartons plus tard. »
— « Je ne peux pas tout mettre là-dedans ! » protesta-t-elle en ouvrant son dressing.
— « Alors prends ce qui compte. Tu as trente minutes. »
Je m’assis sur le fauteuil dans le coin de la pièce, croisant les bras, surveillant chaque mouvement. Je ne voulais pas qu’elle vole quelque chose. Je ne voulais pas qu’elle détruise quelque chose. Je me sentais comme un gardien de prison dans ma propre chambre à coucher.
### Chapitre 3 : La Négociation de l’Intime
Ce qui suivit fut une demi-heure de torture psychologique raffinée.
Juliette ne se contenta pas de faire ses bagages. Elle transforma chaque objet en munition.
Elle sortit un pull en cachemire que je lui avais offert à Noël. Elle le serra contre elle, me regardant avec des yeux de chien battu.
— « Tu te souviens ? On était à Chamonix. Il neigeait. Tu m’avais dit que le bleu m’allait mieux qu’à n’importe qui. Tu m’avais dit que tu voulais me protéger du froid pour toujours. »
Je détournai le regard, fixant un point invisible sur le mur.
— « Mets-le dans la valise, Juliette. »
Elle le jeta violemment dans la coque en plastique.
— « Connard. »
Elle prit ensuite un cadre photo posé sur la table de nuit. C’était nous, l’été dernier, en Corse. Nous étions bronzés, souriants, apparemment heureux.
— « Et ça ? » demanda-t-elle. « C’était un mensonge aussi ? Tu avais l’air heureux, Thomas. Tu riais à mes blagues. Tu n’étais pas ce bloc de glace. Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »
— « J’ai entendu la vérité, voilà ce qui est arrivé. J’ai compris que ce rire sur la photo, pour toi, c’était le rire d’une femme qui supporte un homme ennuyeux parce qu’il paie les vacances. »
Elle fracassa le cadre par terre. Le verre explosa en mille morceaux sur le parquet.
Je ne bougeai pas d’un cil.
— « Attention où tu marches, tu es pieds nus, » dis-je calmement.
Cette indifférence la rendait folle. Elle voulait que je crie. Elle voulait que je pleure. Elle voulait une réaction émotionnelle qui lui prouverait qu’elle avait encore du pouvoir sur moi. Mais je m’étais verrouillé. J’avais éteint l’interrupteur.
Elle continua de remplir les valises avec une rage croissante, jetant pèle-mêle ses sous-vêtements en dentelle, ses robes de marque, ses chaussures.
Soudain, elle s’arrêta, tenant une petite boîte en velours. C’était ses pilules contraceptives.
Elle me regarda avec un sourire tordu, mauvais.
— « Tu sais ce qui est drôle ? » dit-elle doucement. « J’ai arrêté de les prendre il y a deux mois. Je me disais qu’un accident serait une bonne façon de te coincer définitivement. Un bébé avec le bon toutou vétérinaire, ça assure une pension alimentaire confortable, non ? »
Le sang se glaça dans mes veines.
C’était peut-être un mensonge pour me blesser. Ou peut-être la vérité. L’idée qu’elle ait pu envisager de piéger ma vie avec un enfant, non par amour mais par calcul financier, me donna la nausée. J’eus envie de la sortir physiquement de la pièce, de la jeter dehors par les cheveux. Mais je me retins. La violence était son terrain, pas le mien.
— « Tu es stérile de cœur, Juliette. Un enfant avec toi aurait été la pire malédiction. Dépêche-toi. Il te reste dix minutes. »
Elle sembla déçue que sa flèche n’ait pas provoqué plus de dégâts visibles. Elle ferma les valises brutalement, s’asseyant dessus pour fermer les zips qui menaçaient d’exploser.
— « J’ai besoin d’argent pour le taxi, » déclara-t-elle en se relevant. « Et pour l’hôtel. Je n’ai rien sur mon compte avant la semaine prochaine. »
Je me levai. Je sortis mon portefeuille. J’en tirai trois billets de cinquante euros.
— « Tiens. Ça te paiera le taxi jusqu’à chez Damien. Je suis sûr qu’il sera ravi de t’héberger. Après tout, vous vous comprenez si bien intellectuellement. »
Elle prit les billets avec dédain, les froissant dans sa main.
— « Tu es petit, Thomas. Minuscule. Tu as de l’argent, mais tu es pauvre. »
— « Et toi, » répondis-je en ouvrant la porte de la chambre, « tu es chère. Très chère. Mais tu ne vaux rien. »
### Chapitre 4 : Le Départ et la Faiblesse
Nous sommes retournés dans le salon. Les valises roulaient lourdement sur le sol.
Oscar sentit que quelque chose n’allait pas. Il se mit à gémir, tournant autour de nous, léchant les mains de Juliette, puis les miennes.
— « Je prends le chien, » dit-elle.
— « C’est ton chien, » répondis-je. « Prends ses croquettes. Le sac est dans la cuisine. »
Pendant qu’elle allait chercher les affaires du chien, je restai seul un instant dans le salon. Je regardai autour de moi. L’appartement semblait avoir été violé par cette dispute. L’air était lourd, chargé d’électricité statique.
Elle revint avec le sac de croquettes sous le bras, la laisse d’Oscar dans une main, tirant une valise de l’autre. Elle avait remis son manteau. Elle était prête.
Nous allâmes jusqu’à la porte d’entrée. J’ouvris.
Le palier était désert, silencieux. La minuterie était éteinte.
Elle se tourna vers moi une dernière fois. Son visage avait changé à nouveau. La colère avait laissé place à une sorte de panique réelle face à l’inconnu.
— « Thomas… Tu es sûr ? Une fois que je franchis cette porte, c’est fini. Je ne reviendrai pas ramper. »
Elle essayait encore le bluff. L’ultimatum inversé.
— « C’est exactement ce que je souhaite. Adieu, Juliette. »
Elle attendit une seconde, espérant peut-être que je craque, que je la retienne par le bras, que je l’embrasse comme dans les films.
Mais je restai immobile, ma main sur la poignée de la porte, le visage fermé.
— « Tu le regretteras, » murmura-t-elle. « Tu finiras seul avec tes chats morts et ton ennui. Et tu penseras à moi. Tu penseras à ce corps que tu ne toucheras plus jamais. »
Elle tira sur la laisse.
— « Viens, Oscar. On se casse d’ici. »
Le chien me jeta un dernier regard, un regard humide et confus, puis suivit sa maîtresse vers l’ascenseur.
Je regardai les portes métalliques se refermer sur eux. Sur elle. Sur deux ans de ma vie.
Dès que l’ascenseur commença à descendre, je refermai ma porte.
Je tournai le verrou. Un tour. Deux tours.
J’enclenchai la chaîne de sécurité.
Puis, je m’adossai contre le panneau de bois, et je glissai jusqu’au sol.
### Chapitre 5 : L’Écho du Vide
Je suis resté assis là, dans l’obscurité de l’entrée, pendant de longues minutes.
Mes jambes refusaient de me porter.
L’adrénaline, qui m’avait tenu debout et lucide pendant la confrontation, se retirait brutalement, me laissant tremblant, vidé, nauséeux.
C’était fini. Elle était partie.
Mais le silence qu’elle laissait derrière elle n’était pas apaisant. Il était terrifiant. C’était le silence d’une maison morte.
Je n’entendais plus le cliquetis des griffes d’Oscar. Je n’entendais plus sa musique pop qu’elle mettait toujours trop fort. Je n’entendais plus le bruit de ses pas.
Je me relevai péniblement et allai vers le bar. Mes mains tremblaient tellement que je renversai un peu de whisky en versant le liquide ambré dans un verre. Je le bus cul sec, sans glaçons. La brûlure de l’alcool dans ma gorge me fit du bien. C’était une douleur réelle, physique, qui masquait un instant la douleur fantôme de mon cœur amputé.
Je commençai à errer dans l’appartement comme une âme en peine.
Je retournai dans la chambre. Les débris du cadre photo gisaient toujours sur le sol. Je les regardai avec fascination. Le visage souriant de Juliette, découpé par une fissure dans le verre, me narguait.
Je me baissai pour ramasser les morceaux. Je me coupai le pouce. Une goutte de sang perla, rouge vif, tombant sur le parquet clair.
Je ne ressentis rien. Je suçai mon pouce machinalement et jetai les débris dans la poubelle.
Je vis alors qu’elle avait laissé des choses. Plein de choses.
Ses livres sur l’étagère.
Ses produits de beauté qui encombraient encore la salle de bain.
Une paire d’escarpins oubliée sous le lit.
Sa présence était partout. C’était insoutenable. J’avais l’impression d’être hanté. Chaque objet criait son nom. Chaque recoin de l’appartement était associé à un souvenir : ici, nous avions fait l’amour pour la première fois ; là, nous avions monté cette étagère en riant ; ici, elle avait pleuré quand elle avait raté son permis.
Comment peut-on effacer quelqu’un quand il est incrusté dans les murs ?
Je pris mon téléphone. J’avais besoin de parler à quelqu’un. J’appelai mon frère, Julien.
Il décrocha à la troisième sonnerie.
— « Allo ? Thomas ? Tout va bien ? Il est tard. »
Sa voix ensommeillée me fit l’effet d’une bouée de sauvetage.
— « J’ai rompu avec Juliette, » dis-je. Ma voix était blanche, sans timbre.
— « Quoi ? Mais… tu voulais la demander en mariage ! Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je lui racontai tout. Le retour anticipé. La conversation téléphonique. Les insultes. Le dîner. L’expulsion.
Je parlai pendant vingt minutes sans m’arrêter, déversant le poison.
Julien écouta sans m’interrompre, lâchant juste quelques jurons étouffés de temps en temps.
— « Putain, Thomas… Je suis désolé. C’est… c’est monstrueux. Mais tu as bien fait. Bon sang, tu as bien fait de la virer. »
— « Je me sens vide, Julien. J’ai l’impression d’avoir arraché une partie de moi-même. »
— « C’est normal. C’est le choc. Écoute, tu ne veux pas venir à la maison ? On a la chambre d’amis. Ne reste pas seul là-bas. »
J’hésitai. Partir ? Fuir mon propre appartement ?
— « Non. Je dois rester. C’est chez moi. Si je pars, j’ai l’impression qu’elle gagne encore. Que je fuis les fantômes. »
— « D’accord. Mais promets-moi d’essayer de dormir. Bois un coup, prends un somnifère si tu en as, et dors. Demain est un autre jour. On passera te voir avec Sarah. »
Je raccrochai.
Je n’allais pas dormir. Je le savais.
### Chapitre 6 : La Nuit Blanche
La nuit fut une longue descente aux enfers.
Je me couchai dans le lit, mais l’odeur de son parfum sur les draps m’agressait. Je me relevai, arrachai les draps avec rage, et les jetai dans le couloir. Je sortis des draps propres du placard, des draps blancs, neutres, qui sentaient la lessive et non la trahison.
Je refis le lit avec une précision maniaque, lissant chaque pli.
Puis je m’allongeai à nouveau, fixant le plafond.
Les mots tournaient en boucle dans ma tête.
*Poney Shetland.*
*Mur de plâtre.*
*Il paie tout.*
Je repensai à tous les moments où j’avais eu un doute, une intuition, et que j’avais étouffés.
Les soirées où elle rentrait tard.
Les messages qu’elle cachait.
Les regards entendus avec Damien.
J’avais été aveugle parce que je voulais l’être. J’avais acheté l’illusion au prix fort.
Vers 3 heures du matin, mon téléphone vibra.
Un message d’elle.
*« Je suis chez Damien. Je dors sur le canapé. Je ne peux pas croire que tu m’aies fait ça. Tu as détruit ma vie en une soirée. J’espère que tu es fier de toi. »*
Je ne répondis pas.
À 3h15 : *« Tu me manques. Je suis désolée. Je t’aime. S’il te plaît Thomas, dis-moi qu’on peut réparer ça. »*
À 3h30 : *« T’es qu’un lâche. Tu ne réponds même pas. Tu es minable. Damien a raison, tu ne mérites pas une femme comme moi. »*
C’était fascinant. Le cycle de l’abus en temps réel. Culpabilisation, fausse excuse, insulte.
Je bloquai son numéro.
Puis je bloquai Damien.
Puis je bloquai ses amies proches sur Instagram et Facebook.
Je coupai les ponts numériques un à un, comme on cautérise des veines.
Vers 5 heures du matin, l’épuisement eut raison de moi. Je sombrai dans un sommeil agité, peuplé de cauchemars où des rires moqueurs résonnaient dans des couloirs vides, où des requins en argent me dévoraient le cœur.
### Chapitre 7 : Le Matin du Doute
Le réveil sonna à 7h30. J’avais l’impression d’avoir dormi dix minutes.
J’avais mal à la tête, la bouche pâteuse, les yeux brûlants.
Je me levai, traversai l’appartement comme un zombie.
Le salon était baigné de la lumière grise du matin parisien. Les draps sales gisaient toujours en boule dans le couloir.
Je pris une douche brûlante, essayant de me laver de la veille.
En m’habillant, je réalisai une chose : j’avais oublié de lui demander sa clé.
Dans la précipitation, la fureur, l’émotion… je n’avais pas récupéré son double des clés.
Je me figeai, ma cravate à moitié nouée.
Est-ce qu’elle oserait revenir ?
Je réfléchis. Elle était chez Damien. Elle avait pris ses affaires essentielles. Elle m’avait insulté. Elle était fière.
Non, elle ne reviendrait pas. Elle allait sûrement m’envoyer les clés par la poste, ou les laisser à un ami commun. Elle avait trop d’ego pour revenir sur les lieux de son humiliation.
Et puis, je devais aller travailler. J’avais des chirurgies prévues. Je ne pouvais pas rester là à monter la garde devant ma porte comme un chien de garde paranoïa. La vie devait continuer. Je devais être professionnel.
Je finis de me préparer. Je pris mon café debout, rapidement.
Avant de partir, je fis un dernier tour de l’appartement. Tout était calme. Tout était en ordre, à part les draps et le verre brisé dans la poubelle.
J’attrapai ma mallette. Je sortis.
Je fermai la porte à double tour. Je vérifiai deux fois.
C’était solide. C’était sécurisé.
Je descendis les escaliers, refusant de reprendre cet ascenseur maudit.
En sortant dans la rue, je pris une grande inspiration d’air frais.
C’était fait. Le plus dur était passé, pensai-je. La rupture était consommée. Maintenant, il ne restait plus que la reconstruction.
Je montai dans mon SUV professionnel, celui que j’utilisais pour les visites à domicile. Je mis le contact.
Je me sentais étrangement léger. Libéré. Triste, oui, mais libéré du poids de devoir être quelqu’un d’autre pour plaire à une femme qui ne m’aimait pas.
Je démarrai et m’insérai dans la circulation parisienne, direction la clinique.
Je ne savais pas que dans sa poche, ou dans son sac à main chez Damien, le double des clés de mon appartement brûlait comme un tison ardent.
Je ne savais pas que la folie n’a pas d’ego, et que la vengeance d’une narcissique blessée ne connaît aucune limite.
J’avais laissé mon sanctuaire sans défense. Et la tempête allait s’y engouffrer dès que j’aurais le dos tourné.
PARTIE 4 : Le Saccage
### Chapitre 1 : Le Harcèlement Numérique
La journée à la clinique s’est déroulée dans un brouillard de caféine et d’automatismes professionnels. J’avais enfilé ma blouse blanche comme une armure, espérant qu’elle me protègerait des ondes de choc de la veille. Mes mains, habituées à la précision chirurgicale, tremblaient légèrement, m’obligeant à me concentrer deux fois plus sur des tâches aussi banales que la pose d’un cathéter ou l’examen d’une portée de chiots.
Mon téléphone, posé sur le bureau de mon cabinet, vibrait avec une régularité métronomique.
Je l’avais mis en mode silencieux, mais l’écran s’allumait toutes les dix minutes, affichant le prénom de celle qui était devenue mon fantôme : *Juliette*.
Je ne lisais pas les messages. Pas tout de suite. Je voyais juste les premières lignes s’afficher dans les notifications. C’était une étude clinique de la décompensation psychiatrique en temps réel.
10h15 : *« Thomas, s’il te plaît, réponds. Je suis mal. Je n’ai pas dormi. »* (La Victime)
10h45 : *« Tu ne peux pas jeter deux ans à la poubelle pour une phrase maladroite. C’est inhumain. »* (La Négociatrice)
11h30 : *« T’es vraiment un lâche. Tu te caches derrière ton boulot comme d’habitude. »* (L’Accusatrice)
12h15 : *« De toute façon, Damien avait raison. Tu n’as jamais été à la hauteur. Tu m’as toujours bridée. »* (L’Agressive)
À la pause déjeuner, je me suis enfermé dans mon bureau avec un sandwich insipide. J’ai commis l’erreur de débloquer le fil de conversation pour voir l’étendue des dégâts. C’était un déferlement de haine et de désespoir mêlés. Mais un message, envoyé à 13h45, a retenu mon attention. Il était différent des autres. Plus court. Plus froid.
*« Tu as voulu jouer au plus fort ? Tu vas voir ce que ça fait de tout perdre. »*
Un frisson désagréable m’a parcouru l’échine. J’ai relu la phrase trois fois.
*Tout perdre.*
De quoi parlait-elle ? J’avais déjà “perdu” notre couple. J’avais perdu mes illusions. Que pouvait-elle me prendre de plus ? Elle n’avait plus accès à mes comptes. Elle n’était plus chez moi.
J’ai essayé de me rassurer. C’était des paroles en l’air. La colère d’une enfant gâtée à qui on a retiré son jouet. Elle était chez Damien, probablement en train de boire du vin blanc et de pleurer sur son sort en racontant à quel point j’étais un pervers narcissique.
J’ai posé le téléphone face contre table.
— « Docteur ? »
Mon assistante, Claire, passa la tête par l’entrebâillement de la porte. Elle me regardait avec une inquiétude maternelle.
— « Vous avez une mine épouvantable, Thomas. Vous voulez que j’annule les rendez-vous de l’après-midi ? »
— « Non, Claire. Au contraire. J’ai besoin de travailler. J’ai besoin d’avoir les mains occupées. »
J’ai tenu le coup jusqu’à 18h30. J’ai soigné un labrador qui avait avalé une chaussette, vacciné trois chats, et rassuré une vieille dame dont le caniche toussait. J’ai été patient, doux, professionnel. J’ai joué mon rôle à la perfection.
Mais au fond de moi, une angoisse sourde montait, comme une marée noire. Je repensais à ce dernier message. Et soudain, l’image du trousseau de clés oublié m’a frappé de plein fouet, me coupant le souffle au milieu d’une consultation.
*Les clés.*
Elle avait toujours les clés.
Et elle savait que je travaillais toute la journée.
J’ai expédié la fin de la journée. J’ai couru vers mon SUV professionnel garé sur le parking réservé de la clinique.
En conduisant vers mon domicile, je me répétais en boucle : *« Elle n’a pas osé. Elle n’est pas folle à ce point. Elle a trop de fierté. »*
Mais la fierté, je l’allais découvrir, n’est rien face à la rage d’une narcissique blessée.
### Chapitre 2 : L’Odeur du Désastre
En arrivant dans ma rue, tout semblait normal. L’immeuble haussmannien se dressait fièrement dans le crépuscule parisien, immuable. Les lumières étaient allumées aux fenêtres des voisins.
J’ai levé les yeux vers mes fenêtres, au quatrième étage.
Elles étaient noires. Pas de lumière.
Bon signe, ai-je pensé. Si elle était là, elle aurait allumé.
Je me suis garé. J’ai monté les escaliers quatre à quatre, le cœur battant à tout rompre, ignorant l’ascenseur.
Arrivé devant ma porte, je me suis figé.
La porte n’était pas forcée. Le bois était intact.
J’ai sorti mes clés, ma main tremblant si fort que j’ai dû m’y reprendre à deux fois pour trouver la serrure.
J’ai tourné la clé.
La porte s’est ouverte sans résistance. Le verrou du haut, celui que j’avais pris soin de fermer à double tour le matin même, était déverrouillé.
Elle était venue.
J’ai poussé la porte.
Je n’ai pas vu le désastre tout de suite. Je l’ai d’abord senti.
Une odeur âcre, piquante, chimique, mélangée à quelque chose de plus organique, de plus écœurant. Ça sentait le vinaigre, le parfum *Santal 33* (qu’elle avait dû vaporiser à outrance), la javel, et… la sauce tomate ?
J’ai cherché l’interrupteur de l’entrée. J’ai appuyé.
Rien.
L’ampoule avait été dévissée ou cassée.
J’ai allumé la lampe torche de mon téléphone. Le faisceau blanc a découpé les ténèbres, révélant l’ampleur du carnage.
Ce n’était pas juste du désordre. C’était une scène de crime émotionnel.
L’entrée, habituellement immaculée avec son parquet en point de Hongrie, était jonchée de détritus. Le courrier de la semaine, qu’elle avait dû récupérer dans la boîte aux lettres (elle avait aussi la clé de la boîte), avait été déchiqueté en minuscules confettis qui recouvraient le sol comme une neige sale.
Sur le grand miroir baroque de l’entrée, un message était écrit au rouge à lèvres rouge vif, dégoulinant :
*« LE PONEY TE SALUE. »*
J’ai senti mes jambes se dérober. Je me suis appuyé contre le mur.
Elle avait pris mes insultes, celles que j’avais entendues de sa bouche, et les avait retournées contre moi pour souiller mon foyer.
J’ai avancé dans le couloir, marchant sur les papiers, le cœur au bord des lèvres.
— « Juliette ? » ai-je appelé, d’une voix faible.
Pas de réponse. Le silence était total, lourd, oppressant. Elle n’était plus là. Elle avait laissé son œuvre derrière elle.
### Chapitre 3 : La Cuisine de l’Enfer
Je suis entré dans la cuisine. C’était le cœur de la maison, l’endroit où nous avions cuisiné ensemble, où nous avions ri.
C’était maintenant une décharge.
Elle avait vidé le réfrigérateur. Méthodiquement.
Ce n’était pas un geste de colère impulsif où l’on jette quelques objets. C’était du sabotage industriel.
Des œufs avaient été écrasés un par un sur le plan de travail en granit noir, la substance visqueuse coulant le long des placards jusqu’au sol.
La farine. Elle avait trouvé le sac de deux kilos de farine et l’avait répandu partout, créant un brouillard blanc qui s’était déposé sur chaque surface, se mélangeant aux œufs pour former une pâte collante et immonde.
Le pire, c’était l’évier.
Elle l’avait bouché avec des torchons. Puis elle avait ouvert les robinets. L’eau avait débordé, inondant le sol de la cuisine, transformant la farine et les détritus en une gadoue glissante.
Dans cette mare, flottaient des objets hétéroclites : mes livres de cuisine préférés, gorgés d’eau, ruinés. Des factures. Et au milieu, trônant comme une insulte suprême, la bouteille de *Ruinart* que j’avais achetée la veille pour fêter son job. Elle l’avait vidée dans l’évier, mais avait laissé la bouteille vide flotter comme un bateau ivre.
J’ai coupé l’eau, mes chaussures faisant *squitch-squitch* sur le carrelage inondé.
J’ai regardé le frigo, laissé grand ouvert. La lumière intérieure clignotait. À l’intérieur, elle avait renversé du sirop d’érable sur les étagères en verre.
C’était gluant. C’était sale. C’était d’une méchanceté puérile et absolue.
Pourquoi ?
La question tournait en boucle.
Pourquoi tant de haine ? Je ne l’avais pas frappée. Je ne l’avais pas trompée. Je l’avais juste quittée parce qu’elle m’avait humilié. Et sa réponse à cette humiliation était de détruire physiquement mon univers.
### Chapitre 4 : Le Salon et la Chambre (La Guerre Intime)
J’ai quitté la cuisine, manquant de glisser, et me suis dirigé vers le salon.
Ici, la violence était plus sèche, plus tranchante.
Mon canapé en cuir italien. J’avais économisé six mois pour me l’offrir, bien avant de la rencontrer.
Il était lacéré. De longues entailles profondes, faites probablement avec un couteau de cuisine, zébraient le cuir cognac. La mousse jaune sortait des blessures comme des viscères.
Sur la table basse en verre, elle avait disposé… des carottes.
Des dizaines de mini-carottes.
Elles étaient alignées parfaitement, comme une petite armée orange. Une référence obsessionnelle à sa blague téléphonique. C’était d’un grotesque terrifiant.
La télévision, un grand écran plat accroché au mur, avait reçu un impact en plein centre. Une étoile de verre brisé, comme une toile d’araignée. Au sol, gisait un de mes trophées de fin d’études vétérinaires, lourd, en bronze. Elle l’avait utilisé comme projectile.
Mais le coup de grâce m’attendait dans la chambre.
C’était là que je craignais le plus d’entrer. C’était là que résidait mon intimité la plus vulnérable.
J’ai poussé la porte.
L’odeur de vinaigre était ici insoutenable. Elle avait versé des bouteilles entières de vinaigre blanc sur le matelas. Le lit était trempé, imbibé, inutilisable. L’acidité prenait à la gorge.
Mon dressing était grand ouvert.
Mes costumes. Mes chemises de travail. Mes vêtements de tous les jours.
Tout était par terre, en tas.
Elle ne s’était pas contentée de les jeter. Elle avait utilisé des ciseaux.
Une manche coupée ici. Un col lacéré là. Un trou béant au milieu d’un pantalon de costume.
Elle avait détruit ma garde-robe professionnelle. Elle savait que l’image était importante pour moi, pour mes clients. Elle avait visé ma dignité sociale.
Et sur l’oreiller trempé de vinaigre, une petite note en papier, écrite avec le même stylo feutre noir qu’elle utilisait pour ses listes de courses :
*« Puisque je ne vaux rien, tes affaires ne valent rien non plus. Bisous. »*
Je me suis assis par terre, au milieu de mes vêtements déchiquetés.
Je n’ai pas pleuré. J’étais au-delà des larmes. J’étais dans un état de choc froid. Je regardais mes chemises Brooks Brothers en lambeaux et je réalisais que je ne connaissais pas la femme avec qui j’avais vécu deux ans.
J’avais dormi avec une étrangère. Une terroriste émotionnelle qui attendait juste le bon déclencheur pour exploser.
C’est là que j’ai réalisé une chose encore plus effrayante : j’avais deux véhicules.
Ma berline personnelle, garée dans la rue.
Et mon SUV professionnel, celui avec lequel j’étais rentré, garé en bas.
Mais j’avais un double des clés du SUV dans le tiroir de l’entrée, “au cas où”.
J’ai couru vers l’entrée. J’ai ouvert le tiroir du petit meuble console.
Vide.
Le double des clés du SUV n’était plus là.
### Chapitre 5 : Le SUV (L’Attaque Professionnelle)
J’ai dévalé les escaliers comme un fou. J’ai couru dans la rue jusqu’à ma place de stationnement.
Le SUV était là. Il semblait intact de l’extérieur.
J’ai sorti mes clés (mon jeu principal) et j’ai déverrouillé.
J’ai ouvert la portière conducteur.
L’odeur m’a sauté au visage. Une odeur de poisson pourri ? Non, de pâtée pour chat.
Elle avait ouvert des boîtes de pâtée humide, celle que je garde pour les animaux convalescents lors de mes tournées, et elle en avait tartiné le volant, le levier de vitesse, le tableau de bord.
C’était gluant, gras, malodorant.
Mais ce n’était pas le pire.
À l’arrière, là où je range mon matériel médical — échographe portable, trousses de chirurgie, médicaments — c’était le chaos.
Elle avait vidé les trousses.
Des flacons de bétadine avaient été ouverts et renversés sur les sièges en tissu beige, créant de gigantesques taches rouge sang indélébiles.
Des bandages déroulés s’entremêlaient comme des serpents.
Et — comble de l’horreur pour un vétérinaire — elle avait ouvert des boîtes de seringues stériles et les avait éparpillées au sol, les rendant inutilisables, dangereuses.
C’était mon outil de travail. C’était mon gagne-pain. C’était le véhicule qui me permettait d’aller sauver des vies.
Elle n’avait pas juste attaqué l’homme. Elle avait attaqué le médecin.
Je suis resté là, debout sur le trottoir, sous la lumière jaune d’un lampadaire, regardant l’intérieur souillé de ma voiture. Des passants me contournaient, jetant des coups d’œil inquiets à cet homme immobile devant une voiture ouverte qui sentait la nourriture pour chat.
La colère, la vraie, a fini par remplacer le choc.
Une colère froide, métallique.
Elle voulait la guerre ? Elle voulait “tout perdre” ?
Elle venait de franchir la ligne rouge. Ce n’était plus une rupture amoureuse. C’était du vandalisme. C’était un délit pénal.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai composé le 17.
— « Police Secours, j’écoute ? »
— « Bonsoir. Je voudrais signaler une intrusion et un vandalisme grave à mon domicile et sur mon véhicule professionnel. Je connais l’auteure des faits. »
### Chapitre 6 : Le Constat (La Froideur Administrative)
Les policiers sont arrivés quarante minutes plus tard. Une patrouille de deux agents, un homme grisonnant et une jeune femme à l’air sévère.
Ils sont montés dans l’appartement.
J’ai eu honte.
C’est étrange, la honte. Je n’étais pas le coupable, j’étais la victime. Et pourtant, en les faisant entrer dans mon intimité dévastée, j’avais l’impression d’être sale. De devoir justifier pourquoi ma vie était devenue ce champ de bataille.
L’agent le plus âgé a fait le tour, prenant des notes dans un petit carnet, le visage impassible. Il en avait vu d’autres.
— « Donc, c’est votre ex-compagne ? » demanda-t-il en enjambant un tas de vêtements lacérés.
— « Oui. Elle avait le double des clés. Je l’ai mise dehors hier soir. »
— « Vous aviez récupéré les clés ? »
— « J’ai… oublié. »
Il a levé un sourcil. Un jugement silencieux. *Quelle imprudence.*
— « Il y a effraction ? » demanda la jeune policière.
— « Non. Elle est entrée avec la clé. »
— « Ça complique un peu les choses pour l’assurance, monsieur. Techniquement, elle n’a pas forcé l’entrée. Mais bon, le vandalisme est avéré. »
Ils ont pris des photos. Le flash crépitait, illuminant crûment la farine, les œufs, le cuir éventré, le rouge à lèvres sur le miroir. Chaque éclair était une nouvelle humiliation. C’était comme si on photographiait mes entrailles à l’air libre.
— « Pour la voiture, c’est pareil, » dit l’agent. « On va prendre votre dépôt de plainte. Vous estimez les dégâts à combien ? »
— « Je ne sais pas… Le canapé, la télé, les vêtements, le matériel médical, le nettoyage pro de la voiture, le parquet qui a pris l’eau… 10 000 euros ? Peut-être 15 000 ? »
Il a sifflé entre ses dents.
— « Ah oui quand même. Elle n’y est pas allée de main morte. C’est passionnel, hein ? »
*Passionnel.*
Je détestais ce mot. On utilise ce mot pour excuser la folie. “Crime passionnel”. Comme si l’amour justifiait la destruction. Ce n’était pas de la passion. C’était de la haine pure, distillée.
— « Vous pensez qu’elle va revenir ? » demanda la policière.
— « Je ne sais pas. Elle a toujours les clés. »
— « Faites changer les serrures. Ce soir. Appelez un serrurier d’urgence. C’est la priorité. »
Ils sont partis après m’avoir donné une convocation pour aller signer le procès-verbal au commissariat le lendemain matin.
Je me suis retrouvé seul à nouveau.
Dans mon appartement qui sentait le vinaigre et la mort de mon couple.
### Chapitre 7 : La Nuit du Nettoyage
Il était 21h00.
Je n’avais pas mangé. Je n’avais pas bu.
Je devais travailler le lendemain.
Je ne pouvais pas dormir là-dedans.
J’ai appelé un serrurier. Il est venu en trente minutes, un type costaud qui a changé le cylindre en sifflotant, jetant des regards curieux au désordre sans poser de questions. Ça m’a coûté 400 euros. Première dépense de la soirée.
Une fois la porte sécurisée, j’ai regardé l’ampleur de la tâche.
Je ne pouvais pas tout nettoyer. C’était impossible. Il faudrait une entreprise spécialisée.
Mais je devais au moins rendre l’endroit habitable.
J’ai commencé par la cuisine. J’ai ramassé les coquilles d’œufs. J’ai épongé l’eau. J’ai jeté les livres gorgés de liquide.
J’ai gratté la farine collée.
C’était un travail pénible, répétitif.
Pendant que je frottais le sol à quatre pattes, comme Cendrillon après le bal, une pensée m’est venue.
C’est moi qui avais payé cet appartement. C’est moi qui avais payé les meubles. C’est moi qui payais les courses qu’elle avait jetées.
Tout ce qu’elle avait détruit était le fruit de *mon* travail.
Elle n’avait rien investi ici. C’est pour ça qu’elle avait pu tout casser si facilement. On ne détruit pas ce qu’on a mis du temps à construire. On détruit ce qui nous est offert et qu’on ne respecte pas.
J’ai rempli des sacs poubelles. Dix sacs de 100 litres.
J’ai jeté mes vêtements. Presque tous. Garder un costume recousu aurait été pathétique. J’ai gardé un jean et un pull qui avaient miraculeusement survécu au fond d’un tiroir.
Vers 2 heures du matin, je suis tombé sur un objet qui avait échappé au carnage.
Sous le canapé éventré, j’ai trouvé le petit carnet de notes qu’elle laissait traîner.
Je l’ai ouvert.
C’étaient des listes. Des gribouillages.
Et à la dernière page, une note datant d’il y a deux semaines :
*« Idée cadeau Thomas : Une montre ? (Trop cher). Un livre ? (Il lit pas assez). Un truc pour la cuisine ? »*
J’ai refermé le carnet. Même dans ses notes personnelles, elle me méprisait. *Il ne lit pas assez.* Je lis des revues médicales de 300 pages tous les mois. Je lis des essais. Mais parce que je ne lisais pas les romans à la mode qu’elle et Damien adoraient, j’étais un inculte.
J’ai jeté le carnet dans le dernier sac poubelle.
J’ai noué le lien en plastique noir.
C’était fini. J’avais emballé les restes de notre histoire dans du plastique noir.
Je me suis allongé sur le seul coin sec du matelas, après avoir retourné le tout et mis une serviette de bain pour me protéger de l’odeur de vinaigre qui persistait malgré tout.
J’ai regardé le plafond.
Je n’avais plus de larmes. Je n’avais plus de peur.
J’avais juste une détermination froide.
Elle voulait la guerre ? Elle allait l’avoir.
Mais pas sur son terrain. Je n’allais pas casser ses affaires. Je n’allais pas l’insulter.
J’allais utiliser les armes que je maîtrisais : la loi, l’assurance, et l’indifférence totale.
Mais avant ça… il fallait une réponse. Une réponse qui marquerait la fin, une réponse absurde à la hauteur de l’absurdité de son comportement.
Je me suis souvenu de la conversation téléphonique.
*« Les mini-carottes. »*
*« Le poney. »*
Une idée a germé dans mon esprit fatigué. Une idée stupide, puérile, mais incroyablement satisfaisante.
Si elle me voyait comme une blague, j’allais lui offrir la chute de l’histoire.
J’ai attrapé mon téléphone. J’ai ouvert l’application de mon grossiste alimentaire (celui où je commande parfois des gros volumes de croquettes). Ils faisaient aussi les primeurs pour les professionnels.
J’ai tapé “Carottes Baby”.
Conditionnement : Sac de 25 kg.
J’en ai mis quatre dans le panier.
100 kilos de carottes.
Adresse de livraison : Chez Damien. À l’attention de Juliette.
Livraison express : Demain matin.
J’ai validé la commande. 200 euros.
J’ai souri pour la première fois depuis 48 heures. Un sourire noir, sans joie, mais un sourire quand même.
*Bon appétit, mon amour.*
Je me suis endormi dans l’odeur du vinaigre, rêvant d’une avalanche orange ensevelissant deux amants hilares.
Le lendemain serait le jour de la reconstruction. Mais cette nuit, j’étais le roi des ruines.
PARTIE 5 : La Reconstruction du Silence
Chapitre 1 : La Livraison de l’Absurde
Le matin suivant la nuit du saccage, je me suis réveillé dans un appartement qui sentait encore le vinaigre, mais quelque chose avait changé. La peur avait disparu. Elle avait été remplacée par une sorte de curiosité morbide, une attente silencieuse.
Il était 10h15 précisément quand mon téléphone a vibré. Ce n’était pas un message de Juliette. C’était une notification de l’application de livraison du grossiste : « Votre commande #FR4920 a été livrée. Réceptionnaire : D. MERCIER. »
J’ai posé mon café. J’ai imaginé la scène. Une camionnette de livraison garée en double file dans la petite rue du Marais où habitait Damien. Le livreur, transpirant, déchargeant quatre sacs de 25 kilos chacun. Cent kilos de mini-carottes. Une montagne orange. Damien ouvrant la porte, mal réveillé, en caleçon. Juliette derrière lui, les yeux bouffis. Et soudain, l’incompréhension face à cette masse végétale absurde encombrant le palier.
La réaction ne s’est pas fait attendre. À 10h22, mon téléphone s’est transformé en grenade dégoupillée.
« T’es complètement malade ! C’est quoi ton problème ?? » (Juliette) « Thomas, c’est Damien. T’as 5 ans d’âge mental ou quoi ? On fait quoi de ça ? T’es un psychopathe. » « Je vais porter plainte pour harcèlement ! Tu n’as pas le droit de nous envoyer des déchets ! » (Juliette)
J’ai lu les messages avec un calme olympien. Pour la première fois depuis lundi, j’avais le contrôle. J’avais dicté le tempo. Je n’ai pas répondu. Le silence était ma meilleure arme. Qu’allaient-ils dire à la police ? “Mon ex m’a envoyé des légumes parce que je me suis moquée de son anatomie ?” C’était une vengeance inoffensive, légale (j’avais payé), mais psychologiquement dévastatrice. À chaque fois qu’ils regarderaient une carotte, ils penseraient à moi. Ils penseraient à leur propre méchanceté qui leur revenait en pleine figure sous forme de bêta-carotène.
J’ai bloqué le numéro de Damien. J’ai re-bloqué Juliette qui avait utilisé un autre numéro (probablement celui d’une amie). J’ai fini mon café. J’ai enfilé les seuls vêtements propres qu’il me restait : un jean et un vieux pull gris. Il était temps d’aller au commissariat. La farce était finie. La réalité judiciaire commençait.
Chapitre 2 : La Bureaucratie de la Douleur
Le commissariat du 17ème arrondissement est un endroit où les espoirs viennent mourir sous la lumière crue des néons. J’ai attendu deux heures sur un banc en bois dur, entouré de gens qui avaient tous l’air d’avoir perdu quelque chose : un portefeuille, une dignité, un enfant.
Quand mon tour est venu, j’ai été reçu par un officier différent de ceux de la veille. Un homme chauve, fatigué, qui tapait sur son clavier avec deux doigts. — « Dépôt de plainte pour dégradations volontaires, c’est ça ? Contre X ? » — « Non. Contre Mademoiselle Juliette V. Je connais l’auteure. C’est mon ex-compagne. »
Il a soupiré. Un long soupir qui disait : “Encore une histoire de couple qui finit mal.” J’ai sorti les photos que j’avais imprimées au travail. Le canapé éventré. La farine. La voiture souillée. Les vêtements en lambeaux. L’officier a arrêté de taper. Il a pris les photos, les a étalées sur son bureau. Son expression d’ennui a laissé place à un froncement de sourcils.
— « Ah oui… Elle a fait ça toute seule ? » — « Oui. En une soirée. » — « C’est… méthodique. Vous avez une estimation du préjudice ? » — « Entre les objets, le nettoyage, la voiture et les vêtements… environ 18 000 euros. »
Il a sifflé. — « On passe en délit majeur. Ça va aller au tribunal correctionnel, monsieur. Vous êtes conscient que ça va être long ? Elle va sûrement nier, dire que c’était déjà comme ça, ou que vous l’avez fait vous-même pour toucher l’assurance. »
J’ai hoché la tête. — « Je sais. Mais j’ai les messages. J’ai ses aveux par SMS où elle écrit : “Tu vas voir ce que ça fait de tout perdre”. Et j’ai la facture du serrurier. »
J’ai passé une heure à dicter ma déposition. Raconter l’histoire à un inconnu, c’est la rendre réelle. Ce n’était plus un cauchemar intime, c’était un dossier numéroté. Procès-Verbal N°2023/0045. En signant le bas de la page, j’ai ressenti un poids s’enlever de mes épaules. Ce n’était plus “mon” problème émotionnel. C’était un problème légal. J’avais transféré la charge de la preuve.
En sortant du commissariat, le soleil de midi m’a ébloui. J’ai marché jusqu’à une boulangerie. J’ai acheté un sandwich. La vie continuait. Les bus roulaient. Les gens riaient. Personne ne savait que je portais sur moi les ruines de deux ans d’amour. C’est étrange cette sensation d’être transparent, d’être un fantôme au milieu des vivants.
Chapitre 3 : L’Avocat du Diable
Trois jours plus tard, alors que j’étais à la clinique en train de suturer la patte d’un Berger Allemand, ma secrétaire m’a appelé à l’interphone. Sa voix était tendue. — « Docteur ? Il y a un monsieur à l’accueil. Il insiste pour vous voir. Il dit que c’est personnel. Un certain Damien. »
Mon cœur a raté un battement. Pas de peur. De colère. Il osait venir ici ? Sur mon lieu de travail ? J’ai fini ma suture. J’ai retiré mes gants, calmement. J’ai lavé mes mains. J’ai dit à mon assistante de surveiller le réveil du chien. Et je suis allé dans la salle d’attente.
Damien était là, debout près du comptoir, vêtu d’un trench-coat beige faussement négligé, une écharpe en cachemire nouée savamment. Il avait l’air d’un intellectuel rive gauche égaré dans une clinique vétérinaire de quartier. En me voyant, il a affiché ce petit sourire supérieur que je haïssais tant.
— « Thomas. Il faut qu’on parle. » Les clients dans la salle d’attente ont levé la tête. Une dame avec un chat dans une cage nous observait. — « On n’a rien à se dire, Damien. Sors de ma clinique. »
Il a avancé d’un pas. — « Tu as porté plainte ? Sérieusement ? Juliette a reçu une convocation ce matin. Elle est en larmes. Tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu vas lui coller un casier judiciaire pour une crise de nerfs ? Elle vient de trouver un travail ! Tu vas foutre sa carrière en l’air ! »
J’ai ouvert la porte qui menait vers le parking, loin des clients. — « Viens dehors. »
Il m’a suivi, pensant avoir gagné du terrain. Une fois sur le trottoir, je me suis retourné face à lui. Je faisais dix centimètres de plus que lui. Je n’avais jamais utilisé ma taille pour intimider, mais aujourd’hui, je me tenais droit.
— « Écoute-moi bien, Damien. Juliette n’a pas fait une “crise de nerfs”. Elle a commis une effraction. Elle a détruit pour près de 20 000 euros de matériel. Elle a lacéré mes vêtements, vandalisé mon outil de travail, et souillé mon domicile. Ce n’est pas un caprice. C’est un délit. »
— « C’était passionnel ! » s’écria-t-il, agitant les mains. « Elle souffrait ! Tu l’as jetée à la rue comme une malpropre ! C’est toi le responsable de son état ! Tu l’as poussée à bout avec ta froideur ! Et puis tes carottes… c’est du harcèlement ! »
Je me suis approché de lui, envahissant son espace vital. — « Mes carottes ? C’était une blague, Damien. De l’humour. Comme vous aimez tant en faire, toi et elle. C’était pour “stimuler votre cerveau”, comme tu dis. Tu ne trouves pas ça drôle ? Je croyais que tu aimais l’humour trash ? »
Il a rougi. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui renvoie ses propres concepts au visage. — « Tu es petit, Thomas. Tu es un petit bourgeois mesquin. Juliette mérite mieux que ça. »
— « Alors garde-la, » ai-je tranché. « Elle est toute à toi. Paye son loyer. Paye ses crises. Paye ses dégâts. Parce que moi, j’ai fini de payer. Et dis-lui bien ceci : si elle approche encore une fois de mon appartement, ou de ma clinique, je demande une ordonnance d’éloignement. Et pour la plainte, je ne la retirerai pas. Jamais. Elle assumera. Pour la première fois de sa vie, elle assumera ses actes. »
Damien a ouvert la bouche, cherchant une réplique cinglante, une citation littéraire, quelque chose pour reprendre le dessus intellectuellement. Mais il n’a rien trouvé. Face à la réalité brute des faits et à ma détermination, son arrogance s’effritait.
— « Tu es un monstre, » a-t-il fini par marmonner. — « Non, » ai-je répondu en tournant les talons pour rentrer dans ma clinique. « Je suis juste guéri. »
En refermant la porte vitrée, je l’ai vu rester là un instant, seul sur le trottoir, avant de partir en ajustant son écharpe, l’air vaincu. C’était la dernière fois que je voyais Damien.
Chapitre 4 : L’Exorcisme des Lieux
La semaine suivante fut consacrée à la reconstruction matérielle. L’expert de l’assurance est passé. Il a validé les dégâts, bien qu’il ait tiqué sur la franchise élevée pour le vandalisme sans effraction. Peu importait. J’avais besoin que ça avance.
J’ai engagé une entreprise de nettoyage spécialisée. Des types en combinaisons blanches sont venus avec des machines industrielles pour aspirer l’eau, nettoyer la farine, désinfecter le vinaigre. Pendant qu’ils travaillaient, je suis resté dans un hôtel voisin. Je ne pouvais pas dormir chez moi tant que l’odeur persistait.
Le samedi matin, je suis revenu dans l’appartement vide. Il était propre. Clinique. Les murs étaient nus. Le canapé avait disparu (parti à la déchetterie). Le lit était un sommier nu. Il y avait un écho quand je marchais.
J’ai commencé le tri final. Les objets qu’elle n’avait pas détruits, mais qui étaient “contaminés” par son souvenir. La machine à café qu’elle avait choisie. Poubelle. Les rideaux en lin. Poubelle. La vaisselle dépareillée qu’elle trouvait “bohème”. Poubelle.
C’était un massacre nécessaire. J’avais l’impression de pratiquer une amputation pour sauver le reste du corps. J’ai repeint le salon moi-même. J’ai choisi un blanc cassé, lumineux, neutre. J’ai passé tout le week-end à peindre, le rouleau à la main, écoutant des podcasts, refusant de penser. L’odeur de la peinture fraîche a enfin recouvert celle du vinaigre et du Santal 33.
J’ai racheté des meubles. Pas ceux que j’aurais choisis avec elle. J’ai acheté un fauteuil en cuir sombre, masculin, austère. Une bibliothèque en métal industriel. Des choses solides. Des choses qui ne craignent pas les éraflures.
Le dimanche soir, je me suis assis dans mon nouveau fauteuil, au milieu de mon salon transformé. C’était vide. C’était silencieux. Mais c’était chez moi. J’ai versé un verre de vin. J’ai regardé le mur blanc. Je me sentais incroyablement seul. Une solitude vaste comme un océan. Mais pour la première fois, je ne me noyais pas. Je flottais.
Chapitre 5 : Le Tribunal de l’Entourage
Le plus difficile n’a pas été la gestion matérielle, mais la gestion sociale. Paris est un village. Le monde vétérinaire, et le cercle d’amis que nous partagions, a vite été au courant de la rupture. Mais la version qui circulait n’était pas la mienne.
Juliette avait lancé une campagne de désinformation massive. Selon elle (et Damien), j’étais devenu fou de jalousie, je l’avais frappée (ce qui était faux, évidemment), je l’avais mise à la rue en pleine nuit sans argent, et j’avais inventé le saccage pour toucher l’assurance. Elle jouait la victime traumatisée avec un talent d’actrice consommé.
J’ai perdu des amis. Des gens que je connaissais depuis dix ans m’ont tourné le dos, préférant croire la belle jeune femme en pleurs plutôt que le type taiseux qui ne se défendait pas sur Facebook. Je n’ai pas cherché à les retenir. C’était un filtre efficace. Ceux qui me connaissaient vraiment savaient que j’étais incapable de violence.
Mon frère, Julien, a été mon roc. Un soir, il est venu dîner avec sa femme dans mon appartement “rebooté”. — « Tu sais ce qu’elle raconte ? » a-t-il demandé en coupant sa pizza. « Elle dit que tu avais une double vie. Que tu étais pervers. » J’ai haussé les épaules. — « Laisse-la dire. J’ai les photos du saccage. J’ai le dépôt de plainte. La vérité sortira au tribunal. » — « Tu es trop calme, Thomas. Ça me fait peur. Tu ne veux pas hurler ? » — « J’ai hurlé à l’intérieur pendant deux ans, Julien. Maintenant, je me repose. »
Ma mère a eu plus de mal. Elle adorait Juliette. Quand je lui ai tout raconté, y compris les détails humiliants sur la comparaison anatomique, j’ai vu ma mère pleurer de rage. — « Comment a-t-elle pu ? Tu as tout fait pour elle ! » — « C’est justement pour ça, Maman. J’ai trop fait. Je suis devenu acquis. Et ce qui est acquis ne vaut rien aux yeux de quelqu’un comme elle. »
J’ai compris une leçon fondamentale durant ces mois de purgatoire social : la vérité ne fait pas de bruit. Le mensonge, lui, hurle. Mais à la fin, le mensonge s’essouffle, alors que la vérité reste.
Chapitre 6 : La Rencontre (Six mois plus tard)
Le temps a passé. L’automne a laissé place à l’hiver, puis à un printemps timide. La procédure judiciaire suivait son cours, lente, inexorable. Juliette avait essayé une médiation pénale pour éviter le procès, mais j’avais refusé. Je voulais qu’elle soit jugée. Elle avait finalement dû payer une partie des dommages pour éviter une condamnation trop lourde. Son père, un notaire de province honteux, avait fait un chèque. Je n’avais plus jamais eu de contact direct avec elle.
Et puis, un mardi de mai, je l’ai revue.
C’était dans le quartier de Saint-Germain. Je sortais d’un congrès vétérinaire, il faisait beau, je marchais le nez au vent. Je me suis arrêté à la terrasse du Café de Flore pour prendre un expresso, un petit luxe de touriste que je me permettais rarement.
Elle était là. À trois tables de moi. Elle ne m’avait pas vu. Elle était avec un homme. Un type plus vieux, la cinquantaine, costume cher, cheveux gris, montre voyante au poignet. Elle riait. Ce même rire. Elle posait sa main sur le bras de l’homme, exactement comme elle le faisait avec moi. Elle le regardait avec cette admiration feinte, ces yeux qui brillaient d’une promesse calculée.
J’ai tendu l’oreille, malgré moi. — « …C’est fascinant ce que tu dis, Marc. Vraiment. Tu sais, mon ex était d’un ennui mortel. Un vétérinaire, tu imagines ? Pas une once de culture. Avec toi, j’ai l’impression de respirer enfin. »
J’ai senti un froid glacé me traverser, suivi immédiatement d’une bouffée de chaleur. Elle n’avait pas changé. Pas d’un iota. Elle recyclait le même script, les mêmes phrases, la même technique de séduction basée sur la dévalorisation de l’autre et la flatterie de la nouvelle cible. Damien n’était pas là. Peut-être qu’il était toujours dans l’ombre, ou peut-être qu’elle l’avait “consommé” et jeté lui aussi.
J’ai regardé cet homme, ce “Marc”. Il buvait ses paroles, gonflé d’orgueil, sortant sa carte Gold pour payer l’addition. Il ne savait pas. Il ne savait pas qu’il était la prochaine victime. Il ne savait pas qu’il était en train d’acheter une illusion qui finirait par saccager son salon et son cœur.
J’ai eu une envie fugace d’aller le prévenir. De me lever, de taper sur son épaule et de lui dire : “Fuyez, pauvre fou. C’est un piège.” Mais je suis resté assis. Ce n’était pas mon rôle. On ne sauve pas les gens qui veulent être aveuglés. Et puis, si je m’approchais, elle crierait au scandale, au harcèlement.
J’ai fini mon café. J’ai laissé un billet sur la table. Je me suis levé et je suis passé devant leur table pour rejoindre le boulevard. Au moment où je passais à sa hauteur, elle a levé les yeux. Nos regards se sont croisés.
Son sourire s’est figé. Sa tasse s’est arrêtée à mi-chemin de ses lèvres. J’ai vu la peur dans ses yeux. La peur que je fasse un esclandre. La peur que je brise son nouveau jouet. Je me suis arrêté une seconde. Juste une seconde. Je l’ai regardée avec une indifférence totale. Pas de haine. Pas de colère. Pas d’amour. Juste du vide. Comme on regarde un inconnu dans le métro. J’ai esquissé un très léger sourire, un sourire poli, et j’ai continué ma route sans dire un mot.
En m’éloignant, j’ai entendu sa voix, un peu plus aiguë, un peu plus nerveuse : — « Tout va bien ma chérie ? Tu as vu un fantôme ? » — « Non… rien. Juste quelqu’un que j’ai cru connaître. Mais je me suis trompée. Ce n’était personne. »
Personne. Elle avait raison. Le Thomas qu’elle avait manipulé, le “bon toutou”, n’existait plus. Il était mort dans un appartement saccagé. L’homme qui marchait sur le boulevard Saint-Germain était quelqu’un d’autre.
Chapitre 7 : La Leçon du Requin
Je suis rentré chez moi à pied, traversant la Seine alors que le soleil se couchait, teintant l’eau de reflets violets et or.
Ma vie aujourd’hui est différente. Plus calme. J’ai toujours mon chien, un bâtard que j’ai adopté à la SPA, un animal cabossé par la vie qui a peur des orages mais qui me donne plus d’amour en un regard que Juliette en deux ans. Je n’ai pas rencontré quelqu’un d’autre. Pas encore. Je ne suis pas pressé.
J’ai appris à aimer ma propre compagnie. J’ai appris que la solitude n’est pas une punition, mais un luxe. C’est le prix de la liberté. Je repense parfois à la métaphore du “requin” et du “poney”. Elle voulait un requin. Un prédateur. Quelqu’un de dangereux, de brillant, de tranchant. Et elle me voyait comme un poney. Inoffensif, utilitaire, un peu ridicule.
Mais elle avait tort sur la biologie. Les requins, quand ils arrêtent de nager, ils meurent. Ils sont condamnés à un mouvement perpétuel, à une chasse sans fin. C’est une vie épuisante, une vie de faim insatiable. C’est sa vie à elle. Toujours chercher une nouvelle proie, un nouveau “Marc”, une nouvelle validation.
Moi, je suis peut-être un animal plus terrestre. Plus lent. Mais je suis capable de construire. Je suis capable de rester. Je suis capable de soigner. Et surtout, j’ai découvert que j’avais des dents. Je ne les montre pas souvent. Je ne mords pas pour le plaisir. Mais si on m’attaque, si on menace mon intégrité, je peux me défendre.
J’ai gardé une seule chose de cette époque. Une seule. Non, pas le collier requin (il est probablement chez un prêteur sur gages). J’ai gardé une photo de mon appartement saccagé. Juste une. Celle du miroir avec l’inscription au rouge à lèvres. Je l’ai mise dans un dossier sécurisé de mon téléphone. Je ne la regarde presque jamais. Mais quand je rencontre une femme, quand je commence à sentir mon cœur battre un peu trop vite, quand je suis tenté de redevenir le “sauveur” aveugle qui donne tout sans rien demander… je regarde cette photo.
Elle me rappelle le coût de la naïveté. Elle me rappelle qu’il ne faut jamais tomber amoureux du potentiel de quelqu’un, mais de sa réalité. Elle me rappelle que le respect doit toujours précéder l’amour. Toujours.
Aujourd’hui, je suis un vétérinaire qui rentre chez lui le soir, dans un appartement propre, calme, payé avec son propre argent. Je lis des livres qui m’intéressent, pas ceux qu’on m’impose. Je mange ce que je veux. Je dors sans craindre de découvrir une trahison au petit matin.
Certains diront que c’est une vie triste. Une vie “sans passion”. Moi, j’appelle ça la paix. Et après la guerre que j’ai traversée, la paix est la plus belle des victoires.
J’ai appris que les carottes, finalement, c’est excellent pour la vue. Ça m’a permis d’ouvrir les yeux.
FIN.