
Partie 1
Je ne décroche jamais quand le numéro est masqué.
Ce jour-là, sur la nationale, le téléphone vibrait contre ma poitrine comme un avertissement.
Je roulais pour oublier.
Comme je le fais depuis dix ans.
Avalant les kilomètres entre Clermont et nulle part.
J’ai fini par m’arrêter sur une aire de repos déserte, le moteur de ma bécane claquant encore dans le silence.
— Monsieur Vasseur ? Ici les urgences du CHU.
Ma gorge s’est serrée.
Personne ne m’appelle « Monsieur Vasseur ».
Pour tout le monde, je suis juste Marc.
Ou le « vieux » du village d’à côté.
— C’est pour Manon, a continué la voix. Elle a eu un accident. Elle réclame après vous.
Manon.
Le prénom m’a frappé plus fort qu’un poing dans le ventre.
Je ne l’avais pas vue depuis cinq ans.
Elle était partie sans un mot, laissant derrière elle un vide immense…
et une lettre que je n’ai jamais ouverte.
— Dites-lui que je ne viendrai pas, ai-je grogné.
Un silence.
Puis la voix est revenue, plus douce. Presque gênée.
— Monsieur… elle a dit que vous diriez ça. Mais elle a insisté. Elle a dit que vous deviez venir pour le petit.
J’ai froncé les sourcils, seul face au ciel gris.
— Quel petit ?
— Son fils. Léo. Il a trois ans. Il est dans le couloir, il attend sa maman.
Et… il vous ressemble énormément.
J’ai raccroché.
Trois ans.
Le calcul s’est imposé tout seul. Brutal. Évident.
Pourquoi elle ne m’avait rien dit ?
J’ai fait demi-tour sur la ligne blanche, manquant de me faire renverser par un camion.
Je n’y allais pas pour elle.
J’y allais pour comprendre.
Dans ce couloir qui sentait l’éther et la mauvaise cire, je l’ai vu tout de suite.
Un petit bonhomme assis sur une chaise en plastique trop grande pour lui, serrant une moto en jouet.
Il a levé la tête.
Il avait mes yeux.
L’infirmière s’est approchée.
— C’est bien que vous soyez là, Papa. Il vous attendait.
Le mot « Papa » a résonné dans le couloir vide.
Je n’ai pas eu la force de la corriger.
Je me suis avancé vers la chambre 304.
Je ne savais pas encore que ce qui m’attendait derrière cette porte serait pire que tout ce que j’avais imaginé.
**PARTIE 2**
La porte de la chambre 304 était lourde, de ce bois aggloméré typique des hôpitaux publics, écaillé au niveau de la poignée. J’ai posé ma main dessus, et pendant une seconde, j’ai eu envie de fuir. De retourner sur le parking, d’enfourcher ma bécane et de rouler jusqu’à ce que l’Ardèche ne soit plus qu’un point gris dans mon rétroviseur. Mais l’image du gamin dans le couloir, avec ses yeux noirs et son silence d’adulte, me clouait au sol.
J’ai poussé la porte.
L’air, à l’intérieur, était différent. Plus dense. Ça sentait la bétadine, le linge javellisé et cette odeur douçâtre, insupportable, des fleurs qui commencent à pourrir dans l’eau croupie d’un vase. Les volets roulants étaient à demi baissés, laissant filtrer une lumière grise, sale, qui tombait directement sur le lit.
Manon était là.
Ou du moins, ce qu’il restait d’elle.
La femme qui m’avait quitté cinq ans plus tôt avait une énergie solaire, une façon de marcher qui faisait tourner les têtes sur les terrasses d’Aubenas. Celle qui gisait dans ces draps rêches semblait avoir rétréci. Son visage était tuméfié, violacé sur tout le côté gauche. Un tuyau sortait de son nez, scotché sur sa joue pâle. Le moniteur cardiaque, à côté, rythmait le silence d’un *bip* régulier, mécanique, indifférent.
Je me suis approché, mes bottes de moto grinçant sur le linoléum ciré. J’avais l’impression d’être un éléphant dans un magasin de porcelaine, trop gros, trop sale, trop vivant pour cet endroit.
Elle a ouvert les yeux.
Ça a pris du temps. Ses paupières semblaient peser une tonne. Quand son regard a enfin accroché le mien, j’ai vu une étincelle de panique, vite remplacée par une fatigue immense.
— Marc…
Sa voix n’était qu’un souffle, un craquement sec comme des feuilles mortes.
J’ai attrapé la chaise visiteur, un truc en plastique orange inconfortable, et je me suis assis lourdement. Je ne savais pas quoi faire de mes mains. J’ai fini par poser mon casque sur mes genoux, le serrant comme une bouée de sauvetage.
— Je suis là, Manon.
Elle a essayé de sourire, mais la lèvre fendue l’en a empêchée. Une grimace de douleur a traversé ses traits.
— Je ne croyais pas… que tu viendrais. Après ce que j’ai fait.
— L’hôpital m’a dit que c’était grave.
Elle a fermé les yeux un instant, reprenant son souffle. Chaque inspiration semblait être une bataille contre sa propre cage thoracique.
— C’est pas grave, Marc. C’est fini. Ils ne te l’ont pas dit ? Le foie est touché, l’hémorragie ne s’arrête pas… Ils ne font que… prolonger.
Le mot est tombé entre nous, froid et définitif. Je n’ai pas répondu. Que dit-on à une femme de trente-cinq ans qui sait qu’elle ne verra pas le soleil se lever demain ? Je me suis contenté de regarder ses mains posées sur le drap. Elles étaient encore belles, malgré les perfusions.
— Tu as vu Léo ? a-t-elle demandé soudainement, l’angoisse faisant remonter sa voix dans les aigus.
— Il est dans le couloir. Avec une infirmière.
Elle a hoché la tête, une larme coulant le long de sa tempe pour se perdre dans ses cheveux emmêlés.
— Il te ressemble, a-t-elle murmuré. Tout le monde le dit. Même l’infirmière… elle m’a dit “Le papa est arrivé, c’est son portrait craché”.
J’ai serré la mâchoire. C’était le moment. La question qui me brûlait la langue depuis l’appel téléphonique.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit, Manon ? Cinq ans. Tu pars, tu disparais, et là je découvre que j’ai un gosse de trois ans ? On aurait pu… J’aurais pu être là.
Elle a tourné la tête vers moi, et son regard s’est durci. Une lueur de cette ancienne Manon, celle qui tenait tête à tout le monde, est réapparue.
— Ce n’est pas si simple, Marc. Ce n’est jamais simple avec toi. Et… ce n’est pas simple avec Léo.
— Qu’est-ce qui n’est pas simple ? C’est mon fils, non ?
Elle a détourné le regard vers la fenêtre, vers ce carré de ciel gris. Le silence s’est étiré, seulement troublé par le ronronnement de la pompe à morphine.
— Marc, écoute-moi bien. Je n’ai plus beaucoup de temps, et je ne peux pas partir avec ce mensonge. Je ne peux pas te laisser prendre cette responsabilité sans savoir.
J’ai senti un froid glacé me parcourir l’échine. Plus froid que le mistral en hiver.
— De quoi tu parles ?
Elle a pris une inspiration tremblante.
— Léo… Léo n’est pas de toi.
Le monde s’est arrêté. Littéralement. Le *bip* du moniteur a semblé s’éloigner, devenir un écho lointain. J’ai regardé son visage, cherchant la trace d’un délire dû aux médicaments, mais ses yeux étaient clairs, terriblement lucides.
— Quoi ? Mais… l’infirmière a dit… Il me ressemble.
— Je sais, a-t-elle coupé. C’est le hasard. Une ironie du sort dégueulasse. Ou peut-être que je t’aimais tellement fort à l’époque que mon corps a décidé de lui donner tes traits pour me punir. Mais biologiquement… non.
Je me suis levé d’un bond, renversant presque la chaise. La colère, une vieille amie que je tenais en laisse depuis des années, a rugi en moi.
— Alors c’est qui ? Et pourquoi tu m’as fait venir ? Si je ne suis rien pour lui, pourquoi je suis là, bordel ? Pour jouer les spectateurs ?
— Assieds-toi ! a-t-elle sifflé, un effort qui l’a fait grimacer de douleur pure.
Je suis resté debout, les poings serrés.
— Assieds-toi, Marc. S’il te plaît. Pour Léo.
Je me suis rassis, lentement. Je bouillonnais.
— C’est qui le père ?
Elle a hésité.
— Tu te souviens de Fabien ? Le notaire ? Celui qui avait le cabinet en face de la mairie ?
Je voyais très bien. Un type en costume, propre sur lui, marié à la fille d’un gros promoteur immobilier de la région. Le genre de type qui ne met pas les pieds dans les bars où je traîne.
— Lui ?
— C’était… une erreur. Une période où j’étais perdue, après t’avoir quitté. Il m’a promis monts et merveilles, qu’il allait quitter sa femme… Les conneries habituelles. Quand je suis tombée enceinte, il a paniqué. Sa belle-famille est puissante ici, Marc. Tu sais comment c’est en province. La réputation, c’est tout. Il m’a donné de l’argent pour “régler le problème”. Je l’ai gardé, l’argent. Et j’ai gardé Léo. Je suis partie à Lyon pour accoucher loin de lui.
Elle a toussé, une toux grasse, effrayante. J’ai tendu la main pour lui donner le gobelet d’eau avec la paille, un geste automatique. Elle a bu une gorgée et a repris, la voix plus faible.
— Il ne sait pas que Léo existe. S’il le savait… ou pire, si sa femme ou ses beaux-parents le savaient… ils pourraient essayer de me le prendre, ou de lui faire du mal pour étouffer le scandale. Ils ont le bras long.
Elle a planté ses yeux dans les miens.
— C’est pour ça que je t’ai appelé, toi.
— Je ne comprends pas.
— J’ai besoin d’un père pour lui, Marc. Pas un géniteur. Un père. Fabien, c’est un lâche. Toi… tu es une tête de mule, tu es bourru, tu vis comme un ours, mais tu es l’homme le plus loyal que je connaisse. Si tu donnes ta parole, tu meurs pour la tenir.
— Tu veux que j’élève le gosse d’un autre ? D’un petit bourgeois qui t’a jetée comme une vieille chaussette ?
— Je veux que tu élèves *mon* fils. Parce que je vais mourir, Marc. Ce soir ou demain. Et si tu ne le prends pas, il partira à l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance). En foyer. Tu sais ce que c’est, les foyers. Tu m’en as assez parlé de ton enfance. Tu veux ça pour lui ?
Le coup était bas. Elle savait exactement où frapper. Mon enfance, balloté de famille d’accueil en foyer d’urgence, c’était ma faille, mon cauchemar.
— C’est du chantage, Manon.
— C’est une supplique, Marc. C’est la dernière volonté d’une mourante.
Elle a tendu sa main vers la mienne. J’ai hésité, puis j’ai englobé ses doigts froids dans ma paume calleuse.
— Personne ne sait pour Fabien, a-t-elle chuchoté. Sur l’acte de naissance, il n’y a pas de père. L’espace est vide. Si tu le reconnais… si tu dis que c’est le tien… personne ne posera de questions. Il te ressemble. Tout le monde le voit. Ça passera comme une lettre à la poste.
— Tu veux que je mente à l’État civil ? Que je commette une fraude ?
Elle a eu un petit rire triste.
— Toi, Marc Wilder, tu t’inquiètes de la légalité maintenant ? Après tout ce que tu as fait ?
C’était vrai. J’avais fait pire pour moins que ça.
— Et lui ? Le gamin ? Un jour, il voudra savoir.
— Tu lui diras la vérité. Quand il sera un homme. Mais pour l’instant, il a besoin d’un protecteur. Il a besoin de quelqu’un qui ne le laissera pas tomber. Promets-moi, Marc.
Le silence est retombé. Lourd. Épais. Je pensais à ma vie. Mon bungalow en bois au fond des Cévennes, mes chiens, mes soirées à bricoler des moteurs en buvant de la bière tiède. Une vie de solitude choisie. Une vie calme.
Et puis j’ai pensé aux yeux du gosse dans le couloir.
Il était seul. Comme moi.
— Promets-moi, a-t-elle répété, sa voix se brisant.
J’ai serré sa main un peu plus fort.
— Je te promets. Il ne ira pas en foyer. Personne ne le touchera.
Elle a expiré longuement, comme si elle relâchait une tension qui la tenait debout depuis des jours. Ses épaules se sont affaissées dans le matelas.
— Merci… Dis-lui… dis-lui que je l’aime.
— Dis-lui toi-même. Je vais le chercher.
J’ai lâché sa main et je suis sorti précipitamment. J’avais besoin d’air, mais surtout, je sentais que le temps pressait.
Dans le couloir, Léo n’avait pas bougé. Il était toujours assis sur sa chaise, les jambes pendantes ne touchant pas le sol. Il ne pleurait pas. Il fixait la porte de la chambre avec une intensité effrayante.
— Hé, bonhomme, ai-je dit, ma voix rauque résonnant trop fort.
Il a tourné la tête vers moi.
— Maman dort ? a-t-il demandé. Sa voix était petite, claire, sans zozotement.
Je me suis accroupi devant lui. Mes genoux ont craqué. À sa hauteur, j’ai réalisé à quel point il était petit. Et à quel point la ressemblance était troublante. La même implantation de cheveux, le même menton un peu carré. Manon avait raison, c’était une blague cosmique.
— Elle est fatiguée, ai-je répondu, mal à l’aise. Elle veut te voir.
Il s’est levé tout de suite, serrant sa moto en plastique rouge contre son cœur.
— Je peux venir ?
— Ouais. Viens.
J’ai tendu ma main. Il l’a regardée une seconde, cette main immense, tachée de graisse et d’encre de tatouage, puis il y a glissé la sienne. Sa paume était chaude, douce, fragile. Ça m’a fait un effet bizarre, comme une décharge électrique qui remontait jusqu’à l’épaule.
Nous sommes entrés dans la chambre.
Manon semblait dormir, mais sa respiration était devenue bruyante, un râle inquiétant. Je ai soulevé Léo pour le poser sur le bord du lit.
— Maman ? a-t-il chuchoté.
Elle a papillonné des yeux. Elle n’arrivait plus à parler, je le voyais. Elle a juste bougé les doigts vers lui. Léo a posé sa petite main sur celle de sa mère.
— Je suis là maman. J’ai gardé la moto.
Manon a tourné les yeux vers moi. Il n’y avait plus de peur. Juste une gratitude immense, et une demande muette : *Maintenant*.
C’est arrivé dix minutes plus tard.
Pas comme dans les films. Pas de dernières paroles prophétiques, pas de soupir théâtral. Juste un arrêt. Le râle s’est tu. Le thorax a cessé de se soulever. Et quelques secondes après, la machine s’est mise à sonner en continu. Une alarme stridente, insupportable.
Léo a sursauté. Il m’a regardé, paniqué.
— Pourquoi ça sonne ? Marc, pourquoi ça sonne ?
Il m’appelait Marc. Elle avait dû lui parler de moi.
J’ai agi à l’instinct. Je ne voulais pas qu’il voie les médecins débarquer avec leurs défibrillateurs et leur agitation inutile. Je l’ai attrapé, je l’ai collé contre mon torse, sa tête enfouie dans mon cuir.
— C’est rien, bonhomme. C’est fini. On sort.
— Mais Maman !
— Maman doit se reposer. Vraiment.
Je suis sorti de la chambre au moment où l’équipe de réanimation arrivait en courant. J’ai croisé le regard de l’infirmière de tout à l’heure. Elle a vu mon visage fermé, le gosse dans mes bras. Elle a compris. Elle a ralenti le pas, a fait un signe à ses collègues, mais ils sont entrés quand même. Protocole oblige.
Je me suis éloigné dans le couloir, marchant vite, comme si je venais de voler quelque chose. Je suis allé jusqu’à la salle d’attente au bout de l’aile, près des distributeurs de café.
Je me suis assis, Léo toujours sur mes genoux. Il tremblait. Il ne pleurait toujours pas, mais il tremblait comme une feuille.
— Elle est morte ? a-t-il demandé, la voix étouffée par mon blouson.
J’aurais pu mentir. J’aurais pu dire “elle est partie au ciel”, “elle est une étoile”. Mais je ne sais pas faire ça. Je ne sais pas raconter des histoires douces.
— Oui, Léo. Son corps a arrêté de fonctionner.
Il s’est reculé pour me regarder. Ses yeux étaient remplis de larmes qui ne coulaient pas. C’était déchirant de dignité.
— Elle a mal ?
— Non. Elle n’a plus mal du tout. C’est fini la douleur.
Il a reniflé, a essuyé son nez sur sa manche.
— Et moi ? Je vais où ?
La question à un million. La question administrative, sociale, vitale.
— Tu viens avec moi.
Il m’a scruté, comme s’il évaluait ma capacité à le maintenir en vie.
— T’es qui toi ? T’es le papa ?
J’ai repensé à la promesse. À Fabien le notaire. À l’ASE. À ma propre enfance merdique.
— Ouais, ai-je dit, la voix rauque. C’est moi, Papa.
Il a semblé accepter ça. Il a reposé sa tête contre mon torse.
— T’as une moto ?
— Une grosse.
— D’accord.
L’heure suivante a été un enfer bureaucratique. Un médecin est venu m’annoncer le décès officiel. J’ai dû jouer le veuf éploré – pas dur, j’étais vraiment secoué. Mais le plus dur restait à venir.
Une femme est arrivée. Tailleur gris, lunettes sur le bout du nez, dossier sous le bras. L’assistante sociale de l’hôpital. Madame Vernet. Je les repère à dix kilomètres, ces femmes-là. Elles ont le pouvoir de détruire une vie avec un coup de tampon.
Elle s’est assise en face de moi, Léo s’était endormi sur la banquette, épuisé.
— Monsieur… Vasseur, c’est ça ?
— Ouais.
— Toutes mes condoléances. C’est une situation tragique. Je dois faire un point avec vous concernant l’enfant. Léo Vega.
Elle a ouvert son dossier.
— Il n’y a pas de père déclaré sur l’acte de naissance de l’enfant. La mère était célibataire. Dans ces conditions, la procédure standard est de contacter les services de protection de l’enfance pour un placement provisoire, le temps de rechercher d’éventuels membres de la famille…
— Pas la peine, ai-je coupé. Je suis le père.
Elle a levé les yeux par-dessus ses lunettes, me détaillant. Mon gilet en cuir avec les patchs, mes tatouages qui montaient jusqu’au cou, ma barbe de trois semaines, la poussière de la route. Je ne correspondais pas à la case “père responsable” de son formulaire.
— Vous êtes le père ? Vous avez fait une reconnaissance anticipée ? Une reconnaissance post-natale ?
— Non. On… c’était compliqué avec Manon. On s’était engueulés. Je ne savais pas qu’elle était enceinte quand on s’est séparés. Elle vient de me le dire. Avant de mourir.
Madame Vernet a pincé les lèvres.
— Monsieur, sans reconnaissance légale, vous n’avez aucun droit sur cet enfant. Juridiquement, vous êtes un étranger pour lui. Je ne peux pas vous laisser repartir avec un mineur qui n’est pas le vôtre.
Je me suis penché vers elle. J’ai mis dans mon regard tout le poids de mes années de galère, toute la violence sourde que je contenais.
— Regardez-le, ai-je dit en pointant Léo du menton. Regardez sa tête. Et regardez la mienne.
Elle a tourné la tête vers le gamin endormi, puis est revenue vers moi. Elle a hésité. La ressemblance était notre meilleur atout. C’était indéniable.
— La ressemblance ne fait pas force de loi, Monsieur. Il faut un test ADN, une procédure devant le juge aux affaires familiales… Ça prendra des mois. En attendant, il doit être placé.
— Hors de question. Il vient de perdre sa mère. Vous n’allez pas le foutre dans un foyer ce soir. Il vient avec moi. Je vais à la mairie demain matin première heure pour faire la reconnaissance. Je signerai tout ce que vous voulez. Mais ce soir, il dort chez moi.
Elle a tapoté son stylo sur le dossier. Elle était tiraillée. La bureaucrate en elle voulait appeler les flics. L’humaine voyait bien que séparer ce gosse de la seule figure familière qui lui restait serait cruel.
— Vous avez un casier ? a-t-elle demandé sèchement.
J’ai souri intérieurement. C’était la question piège.
— Rien depuis dix ans. Que des excès de vitesse. Je suis rangé. Je suis mécanicien à mon compte. J’ai une maison.
C’était presque vrai.
Elle a soupiré, a regardé sa montre. Il était 20h30. Les services sociaux étaient fermés. Appeler l’astreinte serait une galère sans nom.
— Écoutez. Je ne devrais pas faire ça. C’est totalement irrégulier. Mais vu les circonstances… Si vous vous engagez sur l’honneur à aller à la mairie de l’état civil demain matin à l’ouverture pour effectuer une reconnaissance en paternité, je peux… temporiser le signalement de 24 heures.
— Je m’engage.
— Donnez-moi votre adresse et votre numéro. Si demain midi je n’ai pas la preuve de la reconnaissance, j’envoie la gendarmerie récupérer l’enfant. C’est clair ?
— C’est clair.
J’ai griffonné mon adresse sur un post-it. Elle l’a pris comme si c’était radioactif.
— Allez-y. Avant que je change d’avis.
Je n’ai pas demandé mon reste. J’ai secoué doucement Léo.
— Allez bonhomme, on y va.
Il a ouvert un œil, grognon.
— On va où ?
— À la maison.
J’ai pris son petit sac à dos Spiderman qui traînait au pied du lit de Manon – j’avais dû y retourner une dernière fois pour le récupérer, évitant de regarder le corps recouvert d’un drap – et je l’ai mis sur mon épaule. J’ai pris Léo dans mes bras.
La traversée du parking a été glaciale. La nuit était tombée. L’air était vif.
J’ai un side-car. Heureusement. Je ne m’en sers jamais, c’est pour transporter des pièces de moteur, mais ce soir-là, c’était la providence. J’ai installé Léo dans le panier, je l’ai attaché avec la sangle, je lui ai mis mon casque de rechange – il flottait dedans, on aurait dit un champignon atomique, mais ça protégeait.
— Ça va faire du bruit, je l’ai prévenu. N’aie pas peur.
— J’ai pas peur, a-t-il répondu, sa voix étouffée par la mousse.
J’ai démarré. Le bicylindre a craqué dans la nuit, un bruit sourd, puissant. J’ai vu les yeux de Léo s’agrandir, fascinés par les cadrans éclairés.
Le trajet a duré une heure. Une heure à rouler dans le noir, sur les routes sinueuses de l’Ardèche, avec ce petit être fragile à côté de moi. Je pensais à Manon. À sa vie gâchée. À ce secret qu’elle avait porté seule. À Fabien le notaire qui dormait sans doute paisiblement dans ses draps en soie, ignorant qu’il avait un fils et que ce fils était maintenant entre les mains d’un ex-taulard reconverti.
Quand nous sommes arrivés à ma “maison” – une ancienne bergerie retapée au milieu des bois, accessible par un chemin de terre – Léo dormait de nouveau.
J’ai garé la moto sous l’appentis. Le silence de la forêt était total, juste troublé par le hululement d’une chouette. Pas de lumières de ville. Juste les étoiles et le noir.
J’ai porté Léo à l’intérieur. C’était le bordel chez moi. Des pièces de carbu sur la table de la cuisine, de la vaisselle dans l’évier, des fringues sur le canapé. Ça sentait l’huile de moteur et le tabac froid. Pas un endroit pour un enfant.
J’ai dégagé le canapé, j’ai posé une couverture propre (enfin, la moins sale) et je l’ai allongé dessus. J’ai retiré ses petites baskets à scratch.
Je me suis assis dans mon fauteuil en face de lui, j’ai ouvert une bière, et je l’ai regardé dormir.
J’étais père.
Père d’un mensonge. Père par procuration.
J’ai sorti mon téléphone. J’ai cherché “Mairie Aubenas horaires état civil”. Ouverture 8h30.
Ensuite, j’ai cherché “Fabien Delorme notaire”. Sa photo est apparue sur le site de son étude. Un beau gosse, sourire Email Diamant, cravate bleue.
J’ai regardé la photo du type. J’ai regardé Léo.
Il n’y avait aucune ressemblance. C’était dingue. La génétique s’était effacée devant l’amour ou la haine de Manon.
J’ai bu une gorgée.
— T’inquiète pas, petit, ai-je murmuré dans le vide de la pièce. Il viendra pas te chercher. Et s’il vient, il faudra qu’il passe sur mon corps.
Léo a bougé dans son sommeil, murmurant un “Maman” à peine audible.
Mon cœur s’est serré comme un étau. Je savais que le plus dur n’était pas l’administration, ni le notaire. Le plus dur, ça allait être demain matin. Quand il se réveillerait et qu’il réaliserait que le cauchemar était réel. Qu’elle n’était plus là.
Je me suis levé, j’ai jeté la canette vide, et je suis allé chercher du bois pour le poêle. Il faisait froid dans cette baraque, et il ne fallait pas qu’il attrape froid. Pas ma première nuit.
Dehors, le vent se levait, faisant grincer les branches des chênes. C’était un son que j’aimais, d’habitude. Ce soir-là, ça ressemblait à des pleurs.
*** PARTIE 3 ***
Le réveil n’a pas été brutal. Il a été pire. Il a été silencieux.
D’habitude, mes matins sont à moi. C’est le seul moment de la journée où je ne suis pas en guerre contre quelque chose — un boulon rouillé, une facture impayée, ou mes propres souvenirs. Je me lève à cinq heures, quand le soleil commence à peine à lécher la crête des montagnes ardéchoises. Je fais chauffer de l’eau sur le gaz, je bois mon café noir, debout sur le perron, en regardant la brume se déchirer dans la vallée. C’est mon rituel. Ma prière païenne.
Mais ce matin-là, l’air avait une densité différente.
J’ai ouvert les yeux, et pendant une fraction de seconde, j’ai oublié. J’ai oublié l’hôpital, le bip strident des machines, le corps froid de Manon. J’ai oublié la promesse.
Puis, j’ai entendu un bruit. Un froissement léger.
J’ai tourné la tête vers le canapé. Une petite boule sous une couverture en laine grise. Une touffe de cheveux bruns qui dépassait.
La réalité m’est tombée dessus comme une enclume.
Je ne vivais plus seul. J’étais responsable d’une vie.
Je me suis levé doucement, mes vieilles articulations craquant dans le silence glacé de la bergerie. Le poêle s’était éteint dans la nuit. Il faisait froid à pierre fendre. J’ai enfilé un pull en laine troué aux coudes et j’ai remis une bûche, soufflant sur les braises pour faire repartir le feu. L’odeur de la fumée de chêne a envahi la pièce, familière et rassurante.
Léo n’a pas bougé. Il dormait du sommeil de ceux qui ont trop pleuré, ou de ceux qui refusent de se réveiller parce que le monde réel fait trop mal.
Je suis allé dans la cuisine — un coin avec un évier en grès et une gazinière butagaz. J’ai ouvert les placards. C’était le désert de Gobi. Une boîte de café, un paquet de pâtes ouvert, une conserve de raviolis périmée, et des bières. Dans le frigo, un demi-citron sec et du beurre.
Qu’est-ce que ça mange, un gamin de trois ans, le matin ?
Je me suis gratté la barbe. J’avais vu des pubs à la télé. Des bols de lait fumant, des céréales colorées, du jus d’orange. J’avais rien de tout ça. J’avais de l’eau et du pain rassis.
J’ai juré intérieurement. *Bravo, Marc. Père de l’année.*
J’ai fini par trouver une brique de lait UHT au fond d’un placard, derrière des chiffons huileux. Je l’ai secouée. Ça avait l’air liquide. J’ai senti. Ça ne puait pas trop. J’ai fait chauffer ça dans une casserole cabossée, j’ai émietté du pain dedans et j’ai rajouté une tonne de sucre pour masquer le goût du carton. Ça ressemblait à une bouillie infâme, le genre de truc qu’on servait à l’orphelinat Saint-Joseph quand j’avais dix ans.
Quand je me suis retourné, il était assis sur le canapé.
Il ne disait rien. Il frottait ses yeux avec ses poings fermés. Il avait les cheveux en pétard et la marque de l’oreiller sur la joue. Il a regardé autour de lui, ses yeux scannant la pièce sombre, les murs en pierres apparentes, les outils éparpillés. Puis son regard s’est posé sur moi.
Il n’a pas souri.
— Elle est où Maman ? a-t-il demandé.
Sa voix était enrouée.
J’ai posé la casserole sur la table en bois brut. Je ne pouvais pas esquiver. Pas ce matin.
— Je t’ai dit hier soir, bonhomme. Maman, elle est partie. Elle ne reviendra pas.
Il a cligné des yeux. Une, deux, trois fois. Comme s’il essayait de traiter une information dans une langue étrangère.
— Jamais ?
— Jamais.
Le mot a claqué comme un coup de fouet. Je ne savais pas faire dans la dentelle. Mentir, c’était reculer pour mieux sauter.
Sa lèvre inférieure a commencé à trembler. C’était un tremblement minuscule, incontrôlable. Puis son visage s’est froissé, et les larmes ont jailli. Pas des pleurs de caprice. Des pleurs de chagrin pur, profonds, qui venaient du ventre.
Je suis resté planté là, avec ma cuillère en bois à la main, complètement désemparé. Je sais réparer un carburateur de Harley en panne au bord de la route sous la pluie. Je sais recoudre une plaie avec du fil dentaire et une aiguille chauffée au briquet. Mais consoler un enfant qui vient de perdre sa mère ? J’avais pas le manuel.
Je me suis approché, maladroitement. Je me suis assis sur la table basse en face de lui.
— Pleure pas, ai-je dit, bêtement.
Il a pleuré de plus belle. Il a enfoui son visage dans la couverture.
J’ai tendu la main et j’ai posé ma paume sur son dos. Il était si petit. Je pouvais sentir chaque vertèbre, chaque secousse de ses sanglots sous le pyjama Spiderman. J’ai commencé à faire des cercles maladroits avec ma main, frottant son dos comme on calme un chien apeuré.
— Ça va aller, ai-je murmuré, sans y croire moi-même. On va se débrouiller. T’es un grand garçon, hein ? On va se débrouiller.
Il a fallu vingt minutes pour qu’il se calme. Vingt minutes interminables où le seul bruit dans la bergerie était ses reniflements et le crépitement du bois dans le poêle.
Quand il a enfin relevé la tête, il avait les yeux rouges et gonflés.
— J’ai faim, a-t-il dit.
C’était ça, la résilience des gosses. Le corps reprenait le dessus. La faim, la soif, le besoin de pisser. La vie continuait, bête et disciplinée.
Je lui ai tendu le bol de bouillie.
— C’est pas terrible, ai-je prévenu. Mais ça tient au corps.
Il a pris une cuillère, a goûté, a fait la grimace, mais il a mangé. Il a tout mangé.
Une fois le bol vide, j’ai regardé ma montre. Sept heures et quart.
— Bon. Faut qu’on bouge. On a des choses à faire.
— On va où ?
— À la ville. Voir des messieurs en costume pour signer des papiers. Et t’acheter des fringues. Tu pues le bouc, là.
C’était pas vrai, il sentait le savon de l’hôpital et le bébé, mais j’avais besoin de rouspéter pour me donner une contenance.
La toilette a été sommaire. Un gant d’eau froide sur le visage, brossage de dents (j’ai dû couper le manche de ma brosse à dents de rechange pour qu’elle tienne dans sa main).
Puis est venu le moment de l’équipement. Dehors, il gelait.
Je l’ai emmitouflé. Son blouson, par-dessus son pyjama (je n’avais pas d’autres vêtements), une écharpe à moi qui faisait trois fois le tour de son cou, et mon bonnet en laine noire que j’ai dû replier pour qu’il ne lui tombe pas sur les yeux. On voyait juste le bout de son nez rouge.
— On prend la moto ? a-t-il demandé, une lueur d’intérêt perçant enfin sa tristesse.
— Le side-car. C’est comme un petit carrosse accroché à la moto.
Je l’ai installé dans le panier. J’ai mis une couverture sur ses jambes, je l’ai sanglé. Il ressemblait à un petit astronaute prêt pour un décollage vers l’inconnu.
J’ai enfourché la bécane, donné un coup de kick. Le moteur a rugi, brisant la quiétude de la forêt. Léo n’a pas sursauté cette fois. Il a agrippé le rebord du panier avec ses moufles.
Nous sommes descendus vers la vallée.
La route était magnifique et dangereuse, comme toujours en Ardèche. Des virages en épingle serrés, des ravins à pic, des châtaigniers squelettiques qui tendaient leurs branches noires vers le ciel gris. Le vent me fouettait le visage, me rappelant que j’étais vivant. Je jetais des coups d’œil fréquents dans le panier. Léo regardait le paysage défiler, les yeux écarquillés. Il voyait peut-être le monde pour la première fois sous cet angle, rapide et flou.
Arrivés à Aubenas, la civilisation nous a sauté au visage. Le bruit, les voitures, les gens pressés qui allaient au boulot. Je me sentais déjà agressé. Je déteste la ville. Je déteste les feux rouges.
Je me suis garé devant la mairie. Il était huit heures vingt.
— On attend, ai-je dit en coupant le moteur.
Léo a essayé d’enlever son casque tout seul, mais il s’est coincé les oreilles. J’ai dû l’aider. Quand je l’ai sorti du panier, il avait les jambes engourdies. Je l’ai posé au sol, il a vacillé.
— Ça vibre, a-t-il dit en regardant ses pieds.
— C’est le métier qui rentre.
Nous sommes restés là, sur le trottoir, un géant en cuir et un lutin en pyjama sous un blouson, à attendre que les portes de la république s’ouvrent. Les passants nous jetaient des regards en biais. Une dame avec un petit chien a traversé la rue pour nous éviter. J’ai dû lui faire peur. Tant mieux.
À huit heures trente pétantes, le verrou a claqué.
Nous sommes entrés. Ça sentait la cire et l’ennui administratif.
— C’est pour quoi ? a demandé l’agent d’accueil, un type qui avait l’air d’avoir passé sa vie à attendre la retraite.
— Reconnaissance de paternité, ai-je grogné.
Il a haussé un sourcil, a regardé Léo, puis moi.
— Service État Civil, premier étage, porte 12.
L’escalier était large, en pierre, usé par des siècles de pas. Léo montait les marches une par une, en s’aidant des deux pieds. Je lui ai pris la main. Sa main était chaude. J’ai serré un peu trop fort, il a couiné.
— Pardon, ai-je marmonné.
Porte 12. J’ai toqué et je suis entré sans attendre.
Le bureau était petit, encombré de dossiers. Derrière l’ordinateur, une femme d’une cinquantaine d’années, lunettes à chaîne, cardigan beige. Le stéréotype parfait. Elle a levé les yeux, agacée.
— Bonjour ?
— Bonjour. Je viens reconnaître mon fils.
J’ai poussé Léo doucement devant moi, comme une preuve vivante.
Elle a soupiré, a sorti un formulaire.
— Vous avez la pièce d’identité de la mère ? L’acte de naissance de l’enfant ? Votre pièce d’identité ? Un justificatif de domicile ?
J’ai sorti la pochette en plastique que j’avais trouvée dans le sac de Manon à l’hôpital. Tout était là. Elle avait tout préparé, ou alors elle se baladait toujours avec sa vie dans son sac.
L’employée a commencé à taper sur son clavier. *Tac-tac-tac*. Un rythme lent, bureaucratique.
— La mère… Manon Vega. Décédée hier ?
Elle s’est arrêtée. Elle a relevé la tête, son regard changeant imperceptiblement. La curiosité morbide prenait le pas sur l’ennui.
— Oui. Hier.
— Et vous n’aviez pas fait la reconnaissance avant ?
— J’étais… en déplacement. À l’étranger.
Le mensonge est sorti tout seul, fluide.
— Et vous êtes ?
— Marc Vasseur.
Elle a tapé mon nom. Elle a froncé les sourcils en voyant quelque chose sur son écran. Peut-être mon casier judiciaire, si les mairies y ont accès. Ou peut-être juste mon adresse au milieu de nulle part.
— Vous confirmez être le père biologique de l’enfant, Léo Vega, né le 14 mars 2023 à Lyon 2ème ?
C’était le moment. Le point de non-retour.
J’ai regardé Léo. Il était en train de jouer avec l’agrafeuse sur le coin du bureau. Il ne comprenait rien à ce qui se jouait là. Il ne savait pas que je m’apprêtais à voler sa filiation pour lui sauver la vie.
Si je disais oui, je devenais son père pour toujours. Aux yeux de la loi, aux yeux du monde. Je prenais perpète. Fini la liberté, fini les virées sans date de retour.
Si je disais non, ou si j’hésitais, l’assistante sociale débarquait, et ce soir il dormait dans un foyer avec des éducateurs débordés.
J’ai repensé à Manon. À sa main froide dans la mienne. *”C’est pour ça que je t’ai appelé, toi.”*
J’ai pris une grande inspiration. L’air sentait la poussière et le vieux papier.
— Je confirme. C’est mon fils.
L’employée a imprimé le document. L’imprimante a grincé, crachant une feuille A4 tiède.
— Signez ici. Et là.
J’ai pris le stylo Bic attaché au comptoir par une chaînette en métal. Ma main, d’habitude si sûre sur une poignée de gaz, tremblait légèrement. J’ai apposé ma signature. Une griffe illisible, agressive.
Elle a tamponné le papier. *Boum*. Le bruit du tampon a résonné comme un coup de marteau de juge.
— Voilà, Monsieur Vasseur. L’acte de reconnaissance est enregistré. Vous êtes le responsable légal de Léo. Je vais transmettre la mise à jour pour l’acte de décès de la mère et les formalités de tutelle, mais… dans l’immédiat, il est sous votre autorité.
Elle m’a tendu le papier. Je l’ai plié soigneusement et je l’ai mis dans la poche intérieure de mon cuir, contre mon cœur.
— Merci.
Je me suis tourné vers Léo.
— Allez, on se tire.
En sortant de la mairie, le soleil avait fini par percer les nuages. La lumière était crue, blanche. Je me sentais plus léger, et en même temps, infiniment plus lourd.
— J’ai faim, a dit Léo.
Encore. C’était un estomac sur pattes.
— T’as mangé y’a deux heures.
— J’ai faim de gâteau.
J’ai souri malgré moi.
— OK. On va au supermarché. Faut qu’on t’achète des trucs. On ne peut pas te laisser en pyjama toute ta vie.
Le supermarché était une autre épreuve. Pousser un caddie avec une roue voilée qui tire à gauche, au milieu des rayons colorés, c’était pas mon univers. J’avais l’impression que tout le monde nous regardait. Le gros motard et le petit garçon.
On a dévalisé le rayon enfant. J’ai pris tout ce qui me tombait sous la main. Des jeans (trop grands, on fera des ourlets), des pulls, des slips (il m’a dit qu’il ne mettait plus de couches, “sauf la nuit parfois quand je rêve de monstres” – j’ai pris un paquet de couches au cas où), des chaussettes.
Puis le rayon nourriture.
— Tu aimes quoi ? ai-je demandé devant le mur de boîtes de conserves.
— Les pâtes papillon.
— Va pour les papillons.
— Et le jambon qui sourit.
— Le jambon ne sourit pas, Léo. C’est un cochon mort.
Il m’a regardé, choqué.
— Mais sur la boîte il sourit !
— C’est du marketing. Bon, on prend le jambon.
On a rempli le caddie. Lait, chocolat en poudre, biscuits, pommes, steaks hachés. J’avais l’impression de faire des provisions pour un siège.
À la caisse, la caissière, une jeune fille avec un piercing au nez, a bipé les articles à une vitesse folle. Léo était fasciné par le tapis roulant.
— C’est 142 euros et 50 centimes.
J’ai sorti mes billets froissés. Je paye toujours en liquide. Pas de traces.
C’est en sortant du supermarché, en chargeant les sacs dans le coffre du side-car, que je l’ai vu.
Il sortait de la boulangerie juste en face. Costume bleu marine impeccable, cheveux gominés, téléphone collé à l’oreille. Il riait. Un rire gras, satisfait. Il tenait un sachet de viennoiseries dans l’autre main.
Fabien Delorme. Le notaire. Le géniteur.
Je me suis figé. Mon sang a cessé de circuler pour devenir de la lave en fusion. J’ai serré le guidon de la moto jusqu’à avoir les jointures blanches.
Il était là, à dix mètres. Il respirait le même air que nous. Il achetait ses croissants pendant que Manon était à la morgue et que son fils portait des fringues trop grandes achetées à la va-vite.
Une pulsion violente m’a envahi. L’envie de traverser la rue, de l’attraper par sa cravate de soie et de lui fracasser la tête contre le capot de sa grosse Audi garée en double file. De lui hurler la vérité au visage. *”T’as vu ce gosse ? C’est le tien, connard ! T’as payé pour qu’il n’existe pas, mais il est là !”*
J’ai fait un pas vers lui. Juste un pas.
— Marc ?
La petite voix de Léo m’a stoppé net. Il tirait sur ma jambe de pantalon.
— Marc, j’ai fait tomber mon gâteau.
J’ai baissé les yeux. Léo avait ouvert un paquet de biscuits sur le parking et en avait fait tomber un dans une flaque d’huile. Il avait l’air désolé.
J’ai regardé Léo. J’ai regardé Fabien.
Si je traversais cette rue, si je faisais un scandale, c’était fini. La police viendrait. On verrait mon casier. On verrait la violence. On me retirerait Léo. Fabien, avec ses avocats et ses relations, s’en sortirait. Ou pire, il apprendrait la vérité et ferait valoir ses droits pour ensuite étouffer l’affaire en envoyant le gosse loin d’ici.
Je devais être invisible. Pour le protéger, je devais ravaler ma rage. C’était ça, être père ? Avaler des couleuvres pour que le gamin ne s’étouffe pas ?
J’ai expiré longuement par le nez.
— C’est pas grave, Léo. On en a d’autres. Monte dans le panier.
J’ai jeté un dernier regard haineux vers le notaire. Il ne m’a même pas vu. Pour lui, je n’étais qu’un élément du décor, un biker pouilleux sur un parking de supermarché.
Tant mieux. Qu’il dorme tranquille. Son réveil n’en sera que plus brutal le jour où je déciderai que c’est l’heure.
Le retour à la bergerie a été plus silencieux. Léo s’était endormi, bercé par les vibrations. Moi, je ruminais. J’avais signé un papier. J’avais acheté des couches. J’avais évité une bagarre. Ma vie venait de changer d’axe de rotation.
L’après-midi s’est étiré, gris et monotone. J’ai essayé de ranger un peu la maison. De faire de la place. J’ai viré mes revues de moto porno qui traînaient aux toilettes. J’ai caché mes couteaux de chasse. J’ai sécurisé les prises électriques avec du scotch d’électricien (système D).
Léo jouait avec sa moto en plastique sur le tapis. Il faisait des bruits de moteur avec sa bouche. *Vroum, vroum*. Il jouait bien. Il ne cassait rien.
Vers 18 heures, l’ambiance a changé. La nuit tombait. Et avec la nuit, les angoisses.
Il a arrêté de jouer. Il est venu se coller contre mes jambes alors que je préparais les pâtes papillon.
— Je veux appeler Maman.
— Léo…
— Je veux l’appeler ! Juste pour dire bonne nuit. Elle répond toujours pour dire bonne nuit.
Il a commencé à s’agiter. La fatigue, le deuil, l’incompréhension, tout se mélangeait.
— Elle ne peut pas répondre, bonhomme. Elle n’a pas de téléphone là où elle est.
— Si ! Elle a son portable ! Il est rose ! Je veux l’appeler !
Il a crié. Il a tapé du pied. La colère de l’impuissance.
J’étais démuni. Je me suis accroupi.
— Écoute-moi. On ne peut pas l’appeler. Mais on peut… on peut lui parler. Elle t’entend.
— C’est pas vrai ! Tu mens ! T’es méchant ! Je veux ma maman !
Il m’a frappé. De ses petits poings, il a tapé sur mon torse, sur mes bras. Ça ne me faisait pas mal physiquement, mais à l’intérieur, ça me déchiquetait. Il vidait son sac. Il fallait qu’il le sorte.
Je l’ai laissé faire. J’ai encaissé les coups minuscules. Et quand il a été à bout de forces, je l’ai attrapé et je l’ai serré contre moi. Il s’est débattu une seconde, puis il s’est effondré en pleurs, s’accrochant à mon T-shirt comme un naufragé.
— Je sais… je sais… ça fait mal, ai-je chuchoté dans ses cheveux. C’est injuste. C’est dégueulasse.
On est restés comme ça longtemps, assis sur le carrelage froid de la cuisine, les pâtes en train de déborder sur le feu.
Plus tard, après le repas (il a mangé trois assiettes, ce gosse est un ogre), je l’ai mis au lit sur le canapé. J’avais retrouvé un vieux sac de couchage militaire que j’ai ouvert pour faire une couette plus chaude.
— Marc ? a-t-il demandé dans le noir.
— Ouais ?
— Tu vas partir toi aussi ?
La question m’a glacé.
— Non. Je bouge pas. Je suis là. Je dors juste à côté, dans le fauteuil.
— Tu promets ?
— Je promets. Croix de bois, croix de fer… si je mens, je vais en enfer.
— C’est quoi l’enfer ?
— C’est un endroit où y’a pas de motos et où on est obligé de manger des épinards tout le temps.
Il a eu un petit rire étouffé. Le premier de la journée. Un son précieux.
— D’accord. Bonne nuit, Marc.
— Bonne nuit, Léo.
Il s’est endormi vite.
Je me suis assis dans mon fauteuil en cuir défoncé. J’ai ouvert une bière. J’ai regardé les flammes du poêle.
J’ai sorti le papier de la mairie de ma poche. “Acte de reconnaissance”.
C’était officiel. J’étais coincé.
J’ai pensé à Fabien le notaire. J’ai pensé à Manon. J’ai pensé à ce gosse qui dormait à deux mètres de moi, confiant parce que je lui avais raconté une blague sur les épinards.
J’ai levé ma bière vers le plafond, vers les poutres, vers le ciel, vers elle.
— T’as gagné, Manon, ai-je murmuré. T’as gagné. Je vais en faire un homme. Un vrai. Pas comme son père biologique. Il sera meilleur que nous tous.
J’ai bu une gorgée. Elle était amère, mais elle passait bien.
Dehors, le vent s’était calmé. Le silence était revenu sur la montagne. Mais ce n’était plus le même silence qu’avant. C’était un silence habité.
J’ai fermé les yeux, épuisé. Demain, il faudrait organiser les obsèques. Demain, il faudrait expliquer à l’école (il va à l’école ? merde, j’avais oublié ça). Demain serait une autre montagne à gravir.
Mais pour ce soir, on était vivants. Tous les deux.
Et bizarrement, pour la première fois depuis des années, je n’avais pas envie d’être ailleurs.
*** PARTIE 4 ***
Le lendemain matin, le ciel au-dessus des Cévennes avait la couleur d’une ecchymose. Des nuages violets et gris s’entassaient sur les crêtes, promettant une de ces pluies froides qui vous rentrent dans les os et n’en sortent plus.
J’avais mal dormi. Mon fauteuil en cuir, aussi confortable soit-il pour une sieste de vingt minutes, n’était pas fait pour une nuit complète. J’avais le dos en compote et la nuque raide. Mais ce n’était rien comparé au poids qui pesait sur ma poitrine dès que j’ai ouvert les yeux.
Manon. L’enterrement. L’argent.
Léo dormait encore, enroulé comme un petit animal hibernant dans son sac de couchage. Il avait le pouce dans la bouche, un réflexe de bébé qu’il devait avoir retrouvé avec le stress. J’ai pris une minute pour le regarder. C’était fou comme il semblait paisible, ignorant que dans quelques heures, on allait mettre sa mère dans un trou.
Je me suis levé en silence, j’ai enfilé mes bottes, et je suis sorti fumer une cigarette sur le perron. L’air était glacial. J’ai aspiré la fumée âcre, cherchant le courage au fond de mes poumons.
Aujourd’hui, il fallait organiser les obsèques.
Je n’avais aucune idée de combien ça coûtait. La dernière fois que j’avais enterré quelqu’un, c’était “Le Corse”, un pote du club, il y a quinze ans. On s’était tous cotisés, on avait fait une descente de motos jusqu’au cimetière, c’était grandiose et bruyant. Mais là, c’était différent. C’était Manon. Elle n’avait pas de club. Elle n’avait que moi.
J’ai écrasé mon mégot avec plus de violence que nécessaire. J’ai vérifié mon compte en banque sur l’application de mon téléphone, captant difficilement la 4G.
Solde : 412,30 €.
J’ai senti une boule se former dans ma gorge. Avec ça, je ne pouvais même pas lui payer une boîte en sapin.
***
Nous sommes redescendus à Aubenas vers neuf heures. Léo était silencieux dans le side-car. Il serrait contre lui une peluche qu’on avait achetée la veille, un ours brun un peu moche qu’il avait baptisé “Monsieur Patate” pour une raison qui m’échappait.
Je me suis garé devant les “Pompes Funèbres Générales”. Une vitrine discrète, avec des photos de fleurs en plastique et des plaques en marbre. Rien que d’entrer là-dedans, j’avais envie de hurler.
L’intérieur sentait la cire d’abeille et le silence commercial. Un homme en costume gris anthracite, trop serré aux épaules, est venu à notre rencontre. Il avait ce visage de circonstance, ce masque de tristesse professionnelle que je déteste par-dessus tout.
— Monsieur ? Toutes mes condoléances. Je peux vous aider ?
J’ai tenu la main de Léo plus fort.
— Je viens pour Manon Vega. L’hôpital m’a dit de venir ici.
— Ah, oui. Mademoiselle Vega. Le dossier nous a été transmis ce matin. Veuillez me suivre.
On s’est assis dans un bureau feutré. Léo s’est mis à colorier sur une petite table basse prévue pour “occuper les enfants pendant que les adultes parlent de cercueils”. C’était d’un glauque absolu.
Le type, Monsieur Langlois d’après son badge, a ouvert un catalogue.
— Nous devons déterminer les modalités, Monsieur… ?
— Vasseur. Je m’occupe de tout.
— Très bien, Monsieur Vasseur. Alors, pour le cercueil… nous avons plusieurs gammes. Le chêne massif, très digne, avec capiton en satin…
Il m’a montré une photo. Un truc qui brillait, avec des poignées en laiton.
— Combien ? ai-je demandé sèchement.
— Celui-ci est à 2800 euros. Hors frais de cérémonie, de transport et de marbrerie.
J’ai failli m’étouffer.
— Et le moins cher ?
Il a pincé les lèvres, comme si ma question était vulgaire.
— Nous avons le modèle “Éco”, en pin. Simple. 890 euros.
— On part là-dessus.
Il a noté, désapprobateur.
— Pour la cérémonie ? Une bénédiction religieuse ?
— Non. Elle n’allait pas à la messe. Juste… un moment au cimetière.
— Très bien. Le transport de corps, la mise en bière, les porteurs, la concession au cimetière communal…
Il a tapoté sur sa calculatrice. Le bruit des touches résonnait comme un compte à rebours.
— Cela nous fait un total de 3450 euros, Monsieur. C’est une estimation basse.
J’ai regardé le chiffre. 3450. C’était le prix de ma liberté financière pour les six prochains mois. C’était une somme que je n’avais pas.
— Je peux payer en plusieurs fois ?
Il a souri, un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux.
— Nous demandons un acompte de 50% à la commande, Monsieur. Le reste sous trente jours.
1700 euros. Tout de suite.
J’ai regardé Léo qui tirait la langue en coloriant un soleil en noir. Je ne pouvais pas laisser Manon partir comme une indigente. Je ne pouvais pas laisser l’État l’enterrer dans une fosse commune ou je ne sais quoi. Elle méritait d’avoir son nom sur une pierre. Pour Léo. Pour qu’il ait un endroit où aller plus tard.
— D’accord, ai-je dit. Je reviens dans une heure avec l’argent.
Monsieur Langlois a haussé un sourcil douteux, scannant mon blouson usé.
— Nous fermons à midi, Monsieur.
— Je serai là.
Je suis sorti en traînant Léo, l’air furieux.
— On a fini ? a demandé le petit.
— Non. On a un arrêt à faire.
J’ai roulé jusqu’à la zone industrielle, vers un garage que je connaissais bien. “L’Atelier de Marco”. C’était pas un ami, c’était une connaissance. Un type qui rachetait des pièces de collection.
J’avais une chose de valeur chez moi. Pas sur mon compte, mais sur ma bécane. Mon réservoir. Un réservoir d’origine de Harley Panhead de 1958, peint à la main, signé. Je l’avais monté sur ma bécane actuelle, une sorte de Frankenstein mécanique que j’avais assemblé moi-même. Ce réservoir, c’était mon bijou. On me l’avait souvent demandé. J’avais toujours refusé.
Je me suis arrêté devant l’atelier. Marco était là, les mains dans le cambouis.
— Marc ! Ça fait un bail. Qu’est-ce qui t’amène ? T’as besoin d’huile ?
Il a vu le gosse dans le side-car. Il a écarquillé les yeux.
— C’est à toi, ça ?
— Longue histoire. Marco, j’ai besoin de cash. Tout de suite.
Il a essuyé ses mains sur un chiffon sale. Son visage s’est fermé. C’est fou comme les gens changent de tête quand on parle d’argent.
— J’suis pas banquier, Marc.
— Je te vends le réservoir.
Il s’est figé. Il a regardé ma moto. Il savait ce que ce réservoir valait. Il le lorgnait depuis dix ans.
— Tu déconnes ?
— Non. Je te le laisse maintenant. Tu me donnes 2000 balles.
Il a sifflé entre ses dents. Il a tourné autour de la moto, caressant la peinture écaillée mais authentique.
— 2000, c’est chaud, Marc. Le marché a baissé…
— Arrête tes conneries. Tu le revends 3000 demain à un hipster parisien. C’est 2000 ou je me casse.
Il a vu que j’étais pas d’humeur à négocier. Il a vu mes yeux cernés, ma tension. Il a sorti une liasse de sa poche arrière – Marco payait toujours en liquide, lui aussi.
— D’accord. Mais tu me le démontes. J’ai pas le temps.
J’ai sorti mes outils de ma sacoche. En dix minutes, sous le regard curieux de Léo, j’ai démonté le réservoir qui faisait ma fierté. Ma moto ressemblait soudain à un squelette. Marco m’a filé un vieux réservoir cabossé “pour que je puisse rentrer”, un truc noir mat tout moche.
J’ai pris les billets. J’avais l’impression de vendre un rein. Mais quand j’ai regardé Léo qui jouait avec un écrou par terre, je me suis dit que c’était juste de la tôle. Lui, c’était de la chair et du sang.
— Merci, Marco.
— Bon courage, Marc. Si t’as des emmerdes…
— J’ai pas d’emmerdes. J’ai une vie, c’est tout.
Je suis retourné aux Pompes Funèbres. J’ai claqué la liasse sur le bureau de Langlois.
— Voilà l’acompte. Mettez-lui le capiton en satin.
Il a compté les billets méticuleusement.
— Parfait. La cérémonie aura lieu demain à 14h30. Cimetière communal.
***
L’après-midi a été une étrange parenthèse. Il fallait attendre.
Nous sommes allés manger dans une petite brasserie. Un steak-frites pour Léo, un café noir pour moi.
L’endroit était bruyant. Des ouvriers en pause déjeuner, des retraités qui lisaient le journal.
C’est là que j’ai senti les regards.
Au début, je croyais que c’était pour moi. J’ai l’habitude. Un motard de 110 kilos avec une barbe de prophète, ça attire l’œil. Mais non. Ils regardaient Léo. Et ils chuchotaient.
La ville est petite. Les nouvelles vont vite. “La petite Vega est morte”. “Elle avait un gosse cachée”. “C’est le motard qui l’a récupéré”.
J’ai entendu une phrase, venue de la table derrière moi. Deux femmes d’un certain âge, permanentes violettes et langues de vipère.
— …C’est le fils du notaire, il paraît. Fabien Delorme. Tout le monde le sait depuis des années, mais personne ne dit rien. Et maintenant, c’est ce voyou qui le traîne dans les bars… Pauvre gosse. Il finira en prison comme son tuteur.
Ma main s’est crispée sur ma tasse à café. La porcelaine a failli éclater.
J’ai eu envie de me lever. De retourner leur table. De leur hurler que le “voyou” venait de vendre son âme pour payer un enterrement digne pendant que le “notaire” se prélassait.
Léo a levé la tête, une frite à la main.
— Pourquoi tu es tout rouge, Marc ?
J’ai pris une grande inspiration. J’ai desserré les doigts.
— C’est rien. Il fait chaud ici. Mange tes frites.
Je ne pouvais pas me battre contre les rumeurs. Pas aujourd’hui. Mais j’ai retenu la leçon : ici, nous étions des cibles. Léo était une anomalie, et moi j’étais la verrue sur le nez de la ville. Il faudrait qu’on se blinde.
En sortant, je l’ai pris par la main, bien ostensiblement. J’ai marché la tête haute, fixant chaque personne qui osait nous regarder jusqu’à ce qu’ils baissent les yeux. J’étais son bouclier.
***
La nuit est retombée sur la bergerie. Une deuxième nuit.
Léo était plus agité. Il a demandé sa mère dix fois. J’ai dû inventer une histoire. Je lui ai dit qu’elle était partie réparer les étoiles qui étaient cassées, et que ça prenait du temps. C’était nul comme histoire, mais ça l’a calmé.
Une fois qu’il a dormi, j’ai sorti le sac à main de Manon. Je ne l’avais pas encore ouvert vraiment. Juste pour les papiers.
Je l’ai vidé sur la table de la cuisine.
Un portefeuille rouge usé. Des tickets de caisse. Un paquet de mouchoirs. Un rouge à lèvres presque fini. Des clés. Et un petit carnet à spirale.
J’ai ouvert le carnet.
C’était son écriture. Ronde, un peu désordonnée.
Il y avait des listes de courses. Des rendez-vous médicaux pour Léo. Et puis, vers la fin, des pages plus denses. Un journal intime fragmenté.
*12 novembre. Fabien est passé. Il ne veut rien savoir. Il m’a menacée. Il a dit que si je parlais, il me ferait passer pour folle. Il a dit qu’il avait des amis juges. J’ai peur pour Léo.*
*4 décembre. J’ai mal au ventre tout le temps. Le médecin dit que c’est le stress. Je sais que c’est autre chose. Je suis fatiguée.*
*20 décembre. Si je disparais, qui s’occupera de lui ? Mes parents sont morts. Il n’y a personne. Sauf Marc. Mais Marc me déteste. Je l’ai tellement blessé.*
J’ai relu cette phrase trois fois. *”Marc me déteste”.*
Je ne la détestais pas. J’étais en colère, oui. Blessé, dévasté quand elle était partie. Mais la haine ? Jamais. Si elle avait su… Si elle m’avait appelé plus tôt…
Une photo est tombée du carnet.
Une photo de nous deux. Il y a sept ans.
J’étais sur ma moto, plus jeune, moins gris. Elle était assise derrière moi, ses bras autour de mon ventre, la tête posée sur mon épaule. Elle riait aux éclats. On avait l’air heureux. On l’était.
J’ai retourné la photo. Au dos, elle avait écrit : *”Le seul homme que j’ai jamais vraiment aimé. Pardon.”*
J’ai éclaté en sanglots.
Là, tout seul dans ma cuisine froide, avec le vent qui hurlait dehors, j’ai pleuré comme un gosse. J’ai pleuré le temps perdu. J’ai pleuré l’orgueil qui m’avait empêché de la chercher quand elle était partie. J’ai pleuré pour ce petit garçon qui dormait à côté et qui ne connaîtrait jamais le rire de sa mère.
C’était une purge. Nécessaire.
J’ai essuyé mes yeux avec ma manche. J’ai remis la photo dans mon portefeuille, à côté de mon permis.
Maintenant, je savais. Je savais pourquoi je faisais ça. Ce n’était pas juste une promesse à une mourante. C’était un acte d’amour. Tardif, maladroit, mais réel.
***
Le lendemain. 14h30. Le cimetière.
Il pleuvait. Pas une petite bruine romantique. Une averse battante, froide, verticale.
Le cimetière d’Aubenas est accroché à flanc de colline. C’est pentu, c’est gris, c’est triste à mourir.
Nous étions quatre.
Moi.
Léo.
L’employé des pompes funèbres (Monsieur Langlois n’avait pas daigné venir se mouiller, il avait envoyé un jeune stagiaire).
Et l’infirmière de l’hôpital, celle qui m’avait appelé. Elle s’appelait Sophie. Elle avait pris sa pause pour venir. C’était un geste d’une humanité qui me bouleversait.
Le cercueil en pin clair jurait avec la boue sombre. Le trou semblait béant, une gueule ouverte prête à avaler le peu de lumière qui restait.
Léo tenait un petit bouquet de marguerites qu’on avait achetées chez le fleuriste. Il était silencieux, impressionné par le décorum, même minimaliste. Il portait un petit imperméable jaune que je lui avais trouvé, qui le faisait ressembler à un canari perdu dans un orage.
Le fossoyeur, un type en bleu de travail qui attendait sous un arbre, s’est approché.
— On y va ? a-t-il demandé, pressé d’en finir.
J’ai hoché la tête.
Ils ont descendu le cercueil avec des cordes. *Cric, crac*. Le bois a cogné contre la terre. C’est le bruit le plus définitif du monde.
Léo a serré ma main si fort que ses ongles sont rentrés dans ma paume.
— Elle est dans la boîte ? a-t-il chuchoté.
J’ai dû me pencher pour lui répondre, mettant un genou dans la boue.
— Son corps est dans la boîte, Léo. Juste son corps. Comme… comme le cocon d’un papillon quand il s’est envolé.
C’était nul comme métaphore, mais c’était tout ce que j’avais.
— Elle a froid ?
— Non. Elle n’a plus froid. Elle dort. Une longue sieste.
L’infirmière, Sophie, s’est approchée. Elle avait les yeux rouges. Elle a posé une rose blanche sur le cercueil.
— Adieu, Manon, a-t-elle murmuré.
Puis elle s’est tournée vers moi.
— Vous êtes courageux, Monsieur Vasseur. Prenez soin de lui.
— Je ferai de mon mieux.
C’était à notre tour.
— Jette tes fleurs, bonhomme, ai-je dit à Léo. Pour dire au revoir.
Il a hésité. Il a regardé le trou profond. Il a regardé les fleurs dans sa main.
Puis, avec une colère soudaine, il a jeté le bouquet. Pas doucement. Il l’a lancé avec force, comme on lance une pierre pour casser une vitre.
— Au revoir Maman ! a-t-il crié.
Sa voix a résonné dans le cimetière vide. Un cri de rage pure.
Le fossoyeur a commencé à pelleter la terre. Le bruit de la terre tombant sur le bois creux était insupportable. *Poc. Poc. Poc.*
J’ai pris Léo dans mes bras. J’ai caché sa tête contre mon cou pour qu’il ne voie pas, pour qu’il n’entende pas.
— C’est fini. C’est fini.
C’est à ce moment-là que je l’ai vu.
En haut de l’allée principale, à l’abri sous un grand cyprès. Une silhouette.
Un homme en imperméable beige, tenant un grand parapluie noir.
Fabien Delorme.
Il était là. Il regardait de loin. Il n’approchait pas. Il vérifiait, sans doute. Il vérifiait que le “problème” était bien enterré. Que la mère était partie et que le secret était sauf.
Nos regards se sont croisés à travers le rideau de pluie.
J’ai senti une haine froide monter en moi. Pas la rage chaude de la veille. Une haine calculatrice, patiente.
J’ai serré Léo plus fort contre moi. J’ai soutenu le regard du notaire. Je ne l’ai pas lâché. J’ai voulu qu’il voie. Qu’il voie que je savais. Qu’il voie que l’enfant était là, vivant, et qu’il était dans mes bras, pas dans les siens.
Il a tenu mon regard deux secondes. Puis il a baissé les yeux. Il a tourné les talons et s’est éloigné d’un pas rapide, presque une fuite, vers sa voiture garée à l’extérieur.
Lâche. Jusqu’au bout.
— C’est qui le monsieur ? a demandé Léo, qui avait relevé la tête.
— Personne, Léo. C’est personne.
Le fossoyeur avait fini. Il y avait un petit monticule de terre fraîche. Pas de plaque encore. Juste une croix en bois provisoire avec son nom écrit au marqueur. “Manon Vega. 1990 – 2026”.
J’ai posé ma main sur la terre mouillée.
— On reviendra, ai-je dit. On mettra une belle pierre. Je te le promets.
La pluie redoublait. Nous étions trempés.
— J’ai froid, Marc.
— On rentre. Je vais te faire un chocolat chaud. Un vrai. Avec du lait entier.
Nous sommes repartis vers la moto. Le side-car était plein d’eau, j’ai dû l’éponger avec un chiffon avant d’y mettre Léo.
Sur le chemin du retour, la pluie a cessé. Un rayon de soleil timide, presque ironique, a percé les nuages. L’Ardèche s’est illuminée, les forêts passant du gris au vert émeraude.
J’ai conduit doucement. Je n’étais plus pressé. J’avais le temps. J’avais toute la vie devant moi pour élever ce gosse.
En arrivant à la bergerie, Léo s’est endormi dans le panier. Je l’ai porté jusqu’au canapé sans le réveiller.
J’ai retiré mes bottes boueuses. J’ai regardé mes mains. Elles tremblaient encore un peu, mais c’était la fatigue, pas la peur.
J’ai repensé à l’assistante sociale. Elle devait passer demain pour “vérifier les conditions d’accueil”. Elle allait voir ma taudis de garçonnière.
J’ai regardé autour de moi. Il fallait que je nettoie. Que je range. Que je rende cet endroit vivable.
J’ai retroussé mes manches. J’ai commencé à déplacer les cartons de pièces détachées qui traînaient dans le salon. J’ai balayé la poussière accumulée depuis des années. J’ai frotté la table.
J’ai travaillé comme une brute pendant trois heures, en silence, pour ne pas réveiller le petit. J’ai transformé mon antre d’ours en quelque chose qui ressemblait vaguement à un foyer.
Vers 19 heures, Léo s’est réveillé. Il s’est assis, frottant ses yeux. Il a regardé autour de lui. La pièce était rangée (enfin, à peu près). Le poêle ronflait doucement.
— Ça sent bon, a-t-il dit.
J’avais mis des pommes de terre à cuire dans les cendres, comme faisait mon grand-père.
— C’est le dîner. Patates au feu de bois. Tu vas voir, c’est meilleur que les frites.
Il a souri. Un vrai sourire. Pas immense, mais sincère.
— T’es fort, Marc.
J’ai eu un coup au cœur.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que t’as porté la caisse de Maman tout seul dans ta tête.
Je n’ai pas compris tout de suite ce qu’il voulait dire. Puis j’ai réalisé. Il avait vu ma peine. Il avait vu que je portais le deuil pour nous deux, pour qu’il puisse continuer à être un enfant.
Je me suis approché et je lui ai ébouriffé les cheveux.
— T’es fort aussi, Léo. On est une équipe maintenant. Toi et moi. Le Gang des Vasseur.
— Le Gang des Vasseur, a-t-il répété, essayant le mot sur sa langue. J’aime bien.
— Bon. Mange ta patate. Demain, y’a une dame qui vient voir si on est assez sages pour rester ensemble. Faudra être poli. Pas de doigts dans le nez. Pas de gros mots.
— Même pas “merde” ?
— Surtout pas “merde”.
— Et “putain” ?
— Non plus. Ça, c’est réservé pour quand on se tape sur les doigts avec un marteau.
Il a rigolé.
Dehors, la nuit était noire et profonde. Mais à l’intérieur, pour la première fois, il y avait de la lumière. Pas juste celle de l’ampoule nue au plafond. Une autre lumière. Celle qui vient quand on sait qu’on n’est plus seul.
J’ai regardé par la fenêtre, vers la vallée invisible. Fabien pouvait garder son argent, ses costumes et sa lâcheté. Il avait tout perdu aujourd’hui. Moi, j’avais tout gagné. J’avais un fils. Et j’avais une mission.
Et gare à celui qui essaierait de se mettre en travers de ma route.
*** PARTIE 5 ***
L’aube s’est levée sur la bergerie comme un jugement dernier. C’était le jour de l’inspection. Le jour où Madame Vernet, l’assistante sociale aux dossiers impeccables et au regard laser, allait décider si un vieux motard solitaire était apte à élever un enfant de trois ans.
J’avais passé la nuit à frotter. J’avais astiqué le sol jusqu’à ce que mes genoux crient grâce. J’avais caché les bouteilles de bière vides dans le fond du jardin, sous une bâche. J’avais même mis une nappe sur la table de la cuisine. Une vieille nappe à carreaux rouges et blancs trouvée dans un tiroir, qui donnait à la pièce un air faussement champêtre, presque respectable.
Léo s’est réveillé à sept heures.
— Pourquoi tu es habillé comme un pingouin ? a-t-il demandé en frottant ses yeux.
J’avais mis une chemise. Une vraie. Repassée (mal, mais repassée). Et un jean noir propre, sans taches de graisse. J’avais attaché mes cheveux gris en une queue-de-cheval stricte et taillé ma barbe.
— C’est pour la dame, Léo. Aujourd’hui, on joue au “Monde Parfait”. Tu te souviens des règles ?
Il a hoché la tête, très sérieux.
— Pas de doigts dans le nez. Pas de “merde”. Et je dis “Bonjour Madame” en regardant dans les yeux.
— C’est ça. Et si elle te demande si tu manges bien, tu dis quoi ?
— Que je mange des légumes verts et des fruits. Pas que des patates au feu.
— Bon garçon.
À neuf heures précises, une petite Citroën C3 blanche s’est garée devant la maison. Le bruit des pneus sur le gravier a sonné comme le glas.
Madame Vernet est sortie. Elle portait un imperméable beige et tenait son éternel porte-documents contre sa poitrine comme un bouclier. Elle a regardé la maison — les murs en pierres sèches, le toit un peu moussu, la forêt dense tout autour. Elle a dû se dire qu’elle mettait les pieds chez un ermite sociopathe.
J’ai ouvert la porte avant qu’elle ne frappe.
— Bonjour, Madame Vernet. Entrez, je vous en prie.
Elle a semblé surprise par ma politesse. Elle est entrée, inspectant l’intérieur du regard. Elle a vu le poêle allumé, la nappe à carreaux, les jouets de Léo rangés dans un coin (j’avais trouvé une caisse en bois pour faire office de coffre à jouets).
— Monsieur Vasseur. Il fait… chaud, ici.
— On chauffe au bois. C’est plus sain.
Léo s’est approché. Il était mignon à croquer dans son petit pull bleu marine. Il lui a tendu la main.
— Bonjour Madame.
Elle a fondu. Juste une fraction de seconde, le masque administratif s’est fissuré.
— Bonjour, Léo. Comment vas-tu ?
— Bien. Marc m’a fait du chocolat chaud.
Elle a noté quelque chose mentalement. *Marc. Pas Papa.*
— Nous allons discuter un peu, Monsieur Vasseur. Léo peut aller jouer ?
— Va dans ta chambre, bonhomme. Dessine-moi une belle moto.
Il a filé. J’avais improvisé une “chambre” pour lui dans l’alcôve du fond, avec un rideau pour l’intimité. C’était précaire, mais c’était le mieux que je pouvais faire.
On s’est assis à la table. J’ai servi du café. Mes mains tremblaient un peu, alors j’ai serré la anse de la tasse.
— Je suis allée à la mairie ce matin, a-t-elle commencé. La reconnaissance est bien enregistrée. Juridiquement, vous êtes le père. Cela simplifie les choses, mais cela ne m’empêche pas d’être vigilante.
Elle a ouvert son dossier.
— Vos revenus, Monsieur Vasseur ?
— Je suis mécanicien spécialisé. Restauration de motos anciennes. Je travaille à la commande. Ça paye… irrégulièrement, mais ça paye.
— Avez-vous de quoi subvenir aux besoins d’un enfant ? La cantine, les vêtements, les soins ?
J’ai pensé à mon compte en banque vide et à l’argent du réservoir qui fondait déjà.
— On ne manquera de rien. Je suis débrouillard. Et j’ai… quelques économies.
Mensonge.
— Et l’école ? Il doit être scolarisé.
— Je l’ai inscrit hier à l’école du village, à Saint-Étienne-de-Serre. Il commence lundi. Je l’emmènerai tous les matins.
Elle a noté. *Tac. Tac. Tac.*
Puis elle a levé les yeux vers moi, scrutant mon visage, mes tatouages qui dépassaient du col de ma chemise, mes yeux cernés.
— Monsieur Vasseur, je vais être franche avec vous. Votre profil est atypique. Votre passé judiciaire, même s’il est ancien, est un drapeau rouge pour nous. Votre mode de vie, isolé ici… ce n’est pas l’idéal pour la socialisation d’un enfant.
Mon cœur s’est arrêté. Elle allait me le prendre.
— Mais, a-t-elle continué, j’ai vu Léo. Je l’ai vu à l’hôpital avec vous. Et je le vois aujourd’hui. Il n’a pas peur de vous. Il semble… apaisé.
Elle a refermé le dossier.
— Je ne vais pas demander le placement. Pas pour l’instant. Je vais mettre en place un suivi éducatif à domicile. Une éducatrice passera deux fois par mois. Au moindre faux pas, Monsieur Vasseur, à la moindre trace de négligence, je saisis le juge. C’est compris ?
J’ai expiré un air que je ne savais pas retenir.
— C’est compris. Vous ne le regretterez pas.
Elle s’est levée.
— Je l’espère pour lui. C’est un petit garçon qui a déjà trop perdu. Ne lui faites pas perdre son dernier repère.
Quand sa voiture a disparu au tournant du chemin, je me suis effondré sur la chaise. J’ai défait ma queue-de-cheval, libérant mes cheveux. J’ai sorti une cigarette que j’ai allumée avec les mains qui tremblaient pour de bon cette fois.
On avait gagné. Pour l’instant.
Léo a passé la tête à travers le rideau.
— Elle est partie la dame ?
— Oui, bonhomme. Elle est partie.
— Elle était gentille ?
— Disons qu’elle n’était pas méchante. Viens là.
Il a couru vers moi et je l’ai hissé sur mes genoux.
— On reste ensemble ?
— On reste ensemble. Pour toujours.
***
Les mois qui ont suivi ont été un apprentissage brutal. J’ai découvert que la paternité, c’était 10 % de moments magiques et 90 % de logistique emmerdante.
Il y avait l’école. Tous les matins, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, il fallait se lever à 7h. Enfiler le casque, le blouson, mettre Léo dans le side-car (j’avais bricolé une capote étanche pour le protéger), et rouler jusqu’au village.
Les autres parents me regardaient comme une bête curieuse. Les mères en SUV se garaient à trois places de ma moto. J’étais le “biker”. L’ogre. Personne ne me parlait à la sortie de l’école.
Sauf Léo. Léo, lui, était une star. Il racontait à tout le monde qu’il venait en “vaisseau spatial”. Il s’était fait des copains. Il était résilient, joyeux. Il avait cette capacité d’oubli que seuls les enfants possèdent.
Mais le soir, parfois, le chagrin revenait. Il posait des questions sur Manon.
“Est-ce qu’elle me voit quand je fais caca ?” (J’ai dû lui expliquer le concept d’intimité céleste).
“Est-ce qu’elle a froid dans la terre ?” (J’ai dû réinventer l’histoire du papillon).
Et puis il y avait l’argent.
Les 1300 euros restants du réservoir ont fondu comme neige au soleil. L’électricité, la nourriture, l’essence…
J’ai dû prendre des boulots que je refusais avant. Réparer des scooters chinois pour des ados ingrats. Faire la vidange des tracteurs des paysans du coin. Je bossais tard le soir, à la lumière d’une baladeuse, les mains gelées, pendant que Léo dormait.
C’était dur. Je n’avais plus une minute à moi. Plus de virées le week-end. Plus de bières avec les anciens potes (ils étaient passés une fois, avaient vu le gosse, les jouets, et n’étaient jamais revenus – on change de monde, on change d’amis).
Mais il y avait ces moments.
Le soir, quand on lisait une histoire (j’avais appris à mettre le ton pour faire le loup).
Le dimanche matin, quand on allait marcher en forêt et que je lui apprenais à reconnaître les traces de sanglier.
Ces moments où il me regardait avec une confiance absolue. “T’es le plus fort, Marc.”
Ça valait toutes les Harley du monde.
***
Six mois plus tard. Un mardi de novembre.
Il pleuvait des cordes. J’étais dans l’atelier attenant à la maison, en train de démonter une boîte de vitesse. Léo était à l’école, je devais aller le chercher à 16h30.
Une voiture s’est garée dans la cour. Une grosse berline allemande noire.
J’ai su tout de suite qui c’était. Je l’avais sentie venir, cette visite. Comme on sent l’orage avant qu’il n’éclate.
J’ai essuyé mes mains pleines de graisse sur un chiffon sale, mais je n’ai pas bougé. Je suis resté debout, au milieu de mes outils, mon territoire.
Fabien Delorme est entré.
Il portait un trench-coat impeccable, mais ses chaussures de ville étaient déjà boueuses. Il avait l’air déplacé, ridicule et dangereux à la fois.
Il a regardé autour de lui avec dégoût. L’odeur d’huile, la ferraille, le désordre organisé.
— Vasseur, a-t-il dit.
Sa voix était tendue.
— Delorme. Tu t’es perdu ? La ville, c’est par là.
Il a fait un pas à l’intérieur, fermant la porte derrière lui pour se protéger de la pluie.
— Il faut qu’on parle.
— J’ai rien à te dire.
— Si. Tu as des choses à me dire. Et j’ai des choses à te proposer.
Il a sorti une enveloppe de sa poche intérieure. Une enveloppe épaisse.
— Je sais ce que tu manigances, a-t-il sifflé. Tu as reconnu le gosse pour pouvoir me faire chanter plus tard. Tu attends le bon moment pour débarquer à mon étude et faire un scandale, c’est ça ? Pour dire à ma femme, à mes beaux-parents, que j’ai un bâtard qui traîne dans les bois avec un criminel ?
J’ai ri. Un rire sec, sans joie.
— Tu te donnes beaucoup d’importance, Fabien. Je ne pense jamais à toi. Sauf quand je dois tirer la chasse.
Il a rougi de colère.
— Ne joue pas au plus fin avec moi. Je sais que tu es fauché. Tout le monde le sait. Tu vis comme un rat ici. Alors voilà le marché.
Il a jeté l’enveloppe sur l’établi, entre un marteau et une clé de 12.
— Il y a dix mille euros. En liquide. Tu prends l’argent. Tu prends le gosse. Et tu disparais. Tu vas dans le Sud, ou à l’étranger. Je m’en fous. Mais je ne veux plus jamais voir vos têtes dans cette région.
J’ai regardé l’enveloppe. Dix mille balles. C’était une fortune pour moi à ce moment-là. De quoi refaire le toit. De quoi acheter des vêtements neufs à Léo pour dix ans. De quoi souffler.
Puis j’ai regardé Fabien. Ses yeux fuyants, sa sueur, sa peur panique de perdre son petit confort bourgeois. Il ne voyait pas Léo comme un enfant. Il le voyait comme une menace, une tache sur son CV.
J’ai pris l’enveloppe.
Il a eu un sourire satisfait. Il pensait avoir gagné. Il pensait que tout s’achetait.
J’ai ouvert le poêle à bois qui ronflait dans le coin de l’atelier.
— Qu’est-ce que tu fais ? a-t-il demandé, son sourire s’effaçant.
J’ai jeté l’enveloppe dans le feu.
— NON ! a-t-il hurlé en se précipitant.
Je l’ai bloqué d’un bras. Un mur de cuir et de muscles. Il a rebondi sur moi.
On a regardé les billets brûler. Les flammes ont léché le papier, le bleu, le vert, tournant au noir en quelques secondes. Dix mille euros partis en fumée.
Il m’a regardé avec horreur.
— T’es fou… T’es complètement malade !
— Écoute-moi bien, notaire, ai-je dit, ma voix basse et grondante comme un moteur au ralenti. Léo n’est pas à vendre. Ce n’est pas un problème à régler. C’est mon fils.
Je me suis avancé vers lui. Il a reculé jusqu’à toucher la porte.
— Je n’ai pas besoin de ton fric. Et je n’ai pas besoin de te faire chanter. Tu sais pourquoi ? Parce que tu es déjà en prison, Fabien. Tu vis dans la peur. Chaque fois que tu croiseras un gosse dans la rue qui a les yeux bruns, tu te demanderas si c’est lui. Chaque fois que le téléphone sonnera, tu auras peur que ce soit moi. C’est ça, ta punition.
Il tremblait.
— Si tu approches de ma famille… a-t-il bafouillé.
— Ta famille ne m’intéresse pas. Mais si toi, tu approches encore une fois de Léo… si je te vois à moins de cent mètres de lui… je ne viendrai pas te faire un procès. Je viendrai te voir, la nuit. Et on aura une conversation beaucoup moins polie.
J’ai ouvert la porte. La pluie entrait en rafales.
— Dégage.
Il est sorti en courant, glissant presque dans la boue, courant vers sa grosse voiture comme si le diable était à ses trousses.
J’ai regardé ses feux rouges disparaître dans la forêt.
J’avais brûlé dix mille balles. J’étais peut-être fou, comme il disait. Mais je me sentais propre.
J’étais le père de Léo. Pas parce que j’avais payé, mais parce que j’avais refusé d’être payé.
***
Les années ont passé.
Le temps a une autre consistance quand on élève un enfant. Ça passe vite et lentement à la fois.
Les premières années furent les plus dures. Les maladies infantiles, les crises de colère, l’école, les devoirs (j’étais nul en maths, on a galéré ensemble).
Mais on a tenu bon.
Le “Gang des Vasseur” est devenu une légende locale. On nous voyait partout ensemble. À la pêche, au garage, sur la moto. Léo a grandi au milieu des clés à molette et des odeurs d’essence.
À 10 ans, il savait démonter un carburateur les yeux fermés.
À 14 ans, il a eu sa première bagarre au collège parce qu’un type avait traité son père de “clochard”. J’ai été convoqué chez le principal. J’ai engueulé Léo pour la forme, mais en sortant, je lui ai payé une glace. J’étais fier de lui.
Il n’a jamais posé de questions sur son père biologique. Je pense qu’il savait, ou qu’il se doutait. Les rumeurs finissent toujours par arriver aux oreilles des enfants. Mais il n’en parlait jamais. Pour lui, son père, c’était le vieux barbu qui l’emmenait camper le week-end et qui lui apprenait à ne jamais baisser les yeux.
Et puis, il y a eu ce jour.
Léo avait 18 ans. Il venait d’avoir son permis moto. Évidemment.
Pour l’occasion, je lui avais restauré une vieille Honda CB 500. Pas une bête de course, mais une machine fiable, belle, avec un réservoir bleu nuit que j’avais peint moi-même.
C’était un soir d’été. On était assis sur le perron de la bergerie. On buvait une bière (il avait le droit maintenant). Le soleil se couchait sur les Cévennes, inondant la vallée d’or et de feu.
Il était devenu un bel homme. Grand, carré d’épaules, avec le sourire de Manon et mes yeux sombres (enfin, ceux qu’il avait empruntés au destin).
Il a posé sa bouteille.
— Marc ?
— Ouais ?
— J’ai vu Delorme en ville aujourd’hui.
Le nom a flotté dans l’air, lourd de douze années de silence. Je me suis tendu.
— Ah ouais ?
— Il a vieilli. Il a l’air… triste. Il m’a regardé. Il a traversé la rue pour m’éviter.
J’ai gardé le silence. J’attendais. C’était le moment. S’il voulait savoir, s’il voulait aller le voir, je ne pouvais plus l’en empêcher. Il était majeur.
— Tu sais, a repris Léo en regardant l’horizon. J’ai su qui c’était quand j’avais 12 ans. Un copain me l’avait dit. J’ai cherché sur Internet.
— Et ? Pourquoi tu m’as rien dit ?
Il a tourné la tête vers moi. Il avait ce regard calme, posé, qui me désarmait toujours.
— Parce que ça n’avait aucune importance.
Il a pris une gorgée de bière.
— La biologie, c’est du hasard, Marc. C’est de la loterie. C’est pas ça qui fait un père.
Il a posé sa main sur mon épaule. Une main forte, calleuse, une main de travailleur.
— Un père, c’est celui qui se lève à 6 heures pour t’emmener au foot même s’il déteste le foot. C’est celui qui vend son réservoir préféré pour payer l’enterrement de maman. C’est celui qui brûle de l’argent pour te protéger.
Je me suis figé.
— Tu sais pour l’argent ?
Il a souri.
— Je t’ai vu. J’étais rentré plus tôt de l’école ce jour-là. J’étais caché derrière la porte de l’atelier. J’ai tout vu.
J’ai senti les larmes monter. Je deviens vieux et sentimental.
— T’étais un sacré petit espion.
— C’est ce jour-là que j’ai compris, Marc. J’ai compris que je n’échangerais ma place pour rien au monde. Ce type en costume… Delorme… c’est lui le pauvre type. Il a raté la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Il m’a raté. Et il t’a raté toi.
On est restés silencieux un long moment. Les cigales commençaient à chanter. La nuit douce enveloppait la montagne.
Manon. Tu vois ça ? Tu vois ce qu’il est devenu ?
Je n’ai pas tout réussi. Il a un sale caractère, il est têtu comme une mule (ça, c’est de ma faute), et il laisse traîner ses chaussettes sales.
Mais c’est un homme bien. Un homme loyal. Un homme qui sait aimer.
— Merci, Papa, a-t-il dit doucement.
C’était la première fois qu’il m’appelait “Papa” depuis des années. D’habitude, c’était Marc.
Le mot m’a transpercé le cœur.
J’ai reniflé bruyamment, faisant semblant d’avoir une poussière dans l’œil.
— Allez, arrête tes conneries. Tu vas me faire chialer et j’ai une réputation à tenir.
Il a ri. Un rire franc, sonore, qui a résonné dans la vallée.
— Ta réputation est foutue depuis longtemps, vieux. Tout le monde sait que t’es une guimauve.
— C’est ça, moque-toi. En attendant, c’est la guimauve qui va te mettre une raclée à la course jusqu’au village.
Je me suis levé, j’ai jeté ma bière vide.
— Le premier en bas paye la prochaine tournée !
— T’as aucune chance !
On a couru vers les motos. Le rugissement des moteurs a déchiré la nuit.
J’ai regardé Léo démarrer en trombe, se penchant dans le premier virage avec une maîtrise parfaite. Je l’ai suivi, le vent fouettant mon visage, le sourire aux lèvres.
Je ne roulais plus pour fuir mon passé. Je roulais vers l’avenir.
La route était belle. Et pour la première fois de ma vie, je n’étais pas seul dessus.
La vraie famille, ce n’est pas le sang qui coule dans nos veines. C’est le sang qu’on est prêt à verser l’un pour l’autre. C’est la main qui ne lâche pas quand la tempête arrive. C’est le choix de rester, jour après jour, même quand c’est dur.
Manon avait raison. L’amour n’est pas une chaîne. C’est une ancre. Et grâce à elle, grâce à lui, le vieux navire que j’étais avait enfin trouvé son port.
*** FIN DE L’HISTOIRE ***