Partie 1 Il y avait cette odeur de café froid et de poussière de craie qui stagnait toujours dans le bureau de Monsieur Vallet. Dehors, la pluie de novembre frappait les vitres du lycée, brouillant la vue sur les barres d’immeubles grises de la banlieue parisienne.
Matthis était assis sur la chaise en plastique orange, les jambes croisées, feignant une indifférence royale. Il avait seize ans, mais son visage était travaillé comme une œuvre d’art inachevée. Une couche impeccable de fond de teint, un trait d’eyeliner précis, un peu de poudre bronzante pour creuser les joues.
Il portait son visage comme une armure.
Monsieur Vallet, le Conseiller Principal d’Éducation, soupira. Il posa le téléphone confisqué sur le bureau. L’écran s’alluma brièvement, révélant une notification d’une application que les garçons de seize ans ne devraient pas connaître.
— Tu te rends compte de ce que tu fais, Matthis ? demanda Vallet, la voix basse, sans colère, juste avec une fatigue immense.
Matthis haussa les épaules, ajustant le col de sa veste en fausse fourrure. — C’est juste pour parler. Je m’ennuie ici. Les gens de mon âge sont… limités.
— Tu as menti sur ton âge. Tu te fais passer pour un majeur de dix-neuf ans. Tu sais que c’est dangereux ? Tu sais qui se cache derrière ces écrans ?
Matthis détourna le regard vers la fenêtre. Il détestait qu’on lui parle comme à un enfant, et pourtant, à cet instant, il n’avait jamais semblé aussi jeune. Sous la couche de maquillage, il y avait la peau fragile d’un gamin qui cherchait désespérément à être validé, à être vu, à être aimé, peu importe par qui.
— C’est ma vie, marmonna-t-il.
— Non, c’est ton suicide social, trancha Vallet. Et académique. Tes professeurs me disent que tu ne fais plus rien. Tu dors en histoire, tu dessines en maths. Le Brevet approche, Matthis. L’orientation aussi. Tu penses que ton profil sur cette application va t’aider à construire un avenir ?
Vallet se pencha en avant. Il ne voulait pas punir. Il voulait comprendre. Il avait vu passer des centaines de “Matthis” au cours de sa carrière. Des gamins flamboyants, talentueux, mais qui utilisaient l’exubérance pour masquer une solitude terrifiante.
— Je suis un artiste, Monsieur. L’école, c’est pas pour moi. Je vais faire de la scène.
— Pour être sur scène, il faut de la discipline. Pour l’instant, tu n’es qu’un spectateur de ta propre chute.
Le silence retomba, lourd et gênant. Matthis sentit une fissure dans son armure. Pour la première fois de la matinée, il ne vérifia pas son reflet dans la vitre. Il regarda ses mains.
— Supprime l’application, dit doucement Vallet. Maintenant. Devant moi. Ou j’appelle ta mère. Et on sait tous les deux qu’elle a déjà assez de soucis comme ça avec ses horaires de nuit.
Matthis hésita. Son pouce survola l’écran. C’était son échappatoire. C’était là qu’on lui disait qu’il était beau. C’était là qu’il existait.

Partie 2
À la maison, l’ambiance était différente. C’était un petit appartement au troisième étage sans ascenseur, rempli de l’odeur de lessive et de soupe réchauffée. Sa mère, Valérie, rentrait souvent tard de l’hôpital où elle travaillait comme aide-soignante. Elle l’aimait d’un amour féroce, inquiet, mais maladroit.
Elle voyait bien le maquillage. Elle voyait bien les notes qui dégringolaient sur Pronote. Mais elle était trop fatiguée pour se battre tous les soirs.
— Tu as révisé tes maths ? demandait-elle en retirant ses chaussures orthopédiques dans l’entrée. — Oui, maman, mentait Matthis, étendu sur le canapé, son téléphone à la main (il avait réinstallé l’application dix minutes après être sorti du bureau de Vallet).
Le grand événement de l’année, c’était le spectacle du lycée. “Starmania”. Matthis ne vivait que pour ça. Il savait chanter, il savait bouger. Il était persuadé que le rôle de Ziggy était pour lui. C’était une évidence. Il n’avait pas besoin d’apprendre le texte, il était le texte.
Le jour de l’audition, il arriva avec quinze minutes de retard, un café à la main, saluant les autres élèves comme s’il s’agissait de ses fans. Madame Duroy, la professeure de musique, le regarda par-dessus ses lunettes. — Tu es en retard, Matthis. — Les stars se font attendre, Madame, répondit-il avec un clin d’œil, persuadé que son charme suffirait.
Il chanta. C’était bien. Sa voix était claire, émouvante même. Mais il ne savait pas quand s’arrêter, il improvisait, il changeait les paroles, il voulait que toute la lumière soit sur lui, écrasant sa partenaire de scène.
Quand la liste fut affichée deux jours plus tard dans le hall vitré, Matthis fendit la foule, le cœur battant. Il chercha son nom tout en haut. Rien. Il descendit la liste. Rien. Il regarda tout en bas, dans la section “Chœurs et décors”. Matthis L.
Le monde s’arrêta. Il sentit une bouffée de chaleur lui monter au visage, sous le fond de teint. C’était une erreur. C’était impossible. Il fonça dans la salle des profs, ignorant l’interdiction d’entrer.
— Pourquoi ? lança-t-il à Madame Duroy qui corrigeait des copies. Je chante mieux qu’eux tous !
Elle posa son stylo rouge. Calmement. — Tu as du talent, Matthis. Personne ne dit le contraire. Mais tu n’es pas fiable. Tu es en retard. Tu n’écoutes pas les consignes. Tu crois que tout t’est dû parce que tu as de la personnalité. Mais sur une scène, si tu ne soutiens pas les autres, tu ne vaux rien. Le talent sans travail, c’est juste de la vanité.
— C’est injuste ! cria-t-il, les larmes aux yeux, le mascara commençant à couler.
— Non, c’est la vie, Matthis. Tu seras aux décors. Ou tu ne seras nulle part. À toi de choisir.
Il sortit en claquant la porte, traversa la cour sous la pluie, et pour la première fois, il se sentit petit. Vraiment petit.
Partie 3
Les semaines suivantes furent grises. Matthis ne parlait plus. Il venait en cours, s’asseyait au fond, effaçait les applications de son téléphone, les réinstallait, les effaçait encore. Il se sentait vide.
Un mardi soir, sa mère fut convoquée au lycée. Une réunion de la dernière chance avant le conseil de classe. Matthis attendait dans le couloir, assis sur un radiateur tiède. Il entendait les voix étouffées à travers la porte. La voix de Monsieur Vallet, ferme mais protectrice. La voix de sa mère, qui se brisait.
— Je ne sais plus quoi faire, disait-elle. Je rentre, il est dans sa chambre, il se peint le visage, il chante devant son miroir… J’ai peur qu’il rate sa vie. J’ai peur qu’il se perde.
Entendre sa mère pleurer, c’était pire que n’importe quelle punition. Ce n’était pas des cris, c’était de la détresse pure. Elle ne lui reprochait rien, elle avait juste peur pour lui.
Quand la porte s’ouvrit, Valérie avait les yeux rouges. Elle ne cria pas. Elle le regarda simplement avec une tristesse infinie, prit son sac à main usé, et dit : — On rentre, Matthis.
Ce soir-là, dans la petite cuisine, il n’y eut pas de grand discours. Juste le bruit des couverts sur les assiettes. — Monsieur Vallet pense que tu peux encore avoir ton Brevet, dit-elle doucement en fixant son verre d’eau. Il dit que tu es intelligent. Que tu es… sensible. Mais qu’il faut que tu te réveilles.
Matthis regarda sa mère. Il vit ses cernes, ses mains abîmées par le gel hydroalcoolique de l’hôpital. Il réalisa qu’elle ne jouait pas de rôle, elle. Elle tenait bon, chaque jour, sans applaudissements, sans projecteurs.
Le lendemain, Matthis alla voir Madame Duroy. — Je prends le poste, dit-il. Aux décors. Elle hocha la tête, sans sourire triomphant. — Bien. On a besoin de quelqu’un pour peindre le fond de scène. Sois à l’heure.
Ce ne fut pas une transformation magique. Il n’y eut pas de montage musical comme dans les films américains. Ce fut lent. Ce fut pénible. Matthis dut rattraper des mois de retard en mathématiques. Il passa des heures au CDI, le soir, alors qu’il aurait préféré traîner. Il grattait du papier, il apprenait des dates d’histoire qu’il trouvait inutiles.
Mais quelque chose changeait. Aux répétitions de théâtre, il ne chantait pas. Il peignait. Il portait des planches. Il regardait les autres briller sous les lumières, et bizarrement, cela ne lui faisait plus mal. Il faisait partie d’un tout. Il apprenait l’humilité du travail de l’ombre.
Un après-midi, Monsieur Vallet le croisa dans le couloir. Matthis avait moins de maquillage ce jour-là. Juste un peu d’anti-cernes, parce qu’il avait révisé tard.
— J’ai vu tes notes de français, dit Vallet en s’arrêtant. 14/20. C’est bien. — J’ai arrêté les applications, Monsieur, répondit Matthis. Pour de vrai cette fois.
Vallet sourit, un vrai sourire cette fois, qui creusa les rides autour de ses yeux. — Tu sais, Matthis, grandir, ce n’est pas arrêter d’être qui on est. C’est juste apprendre à choisir ses batailles. Et là, tu es en train de gagner la bonne.
Le jour du spectacle, Matthis était en coulisses, vêtu de noir, invisible. Quand la troupe salua, ils le firent venir sur scène. Il y eut des applaudissements. Pas pour lui seul, mais pour le groupe. Dans la salle obscure, il distingua le visage de sa mère. Elle ne pleurait pas de tristesse cette fois. Elle applaudissait, debout, fière de son fils qui peignait des décors.
Matthis comprit alors que la lumière n’avait pas besoin d’être braquée sur lui pour qu’il existe. Il pouvait briller autrement. Plus doucement. Plus durablement.
Il n’était plus Peter Pan. Il était juste Matthis. Et pour la première fois, cela suffisait.