Partie 1
Le vent glacial de novembre fouettait le quai de la petite gare de Bourg-Saint-Maurice, soulevant la poussière et faisant frissonner Marguerite. Serrant contre elle son unique sac de voyage en cuir usé, elle regardait les montagnes menaçantes qui se dressaient autour d’elle comme les murs d’une prison de granit.
À 43 ans, Marguerite n’avait plus rien de la grande bourgeoise parisienne qu’elle était autrefois. Sa robe noire, bien que de coupe élégante, était élimée aux poignets. C’était la même qu’elle avait portée aux funérailles de son mari, huit mois plus tôt. Huit mois d’enfer, de d*ttes cachées découvertes trop tard, et d’une chute sociale vertigineuse.
Elle sortit de sa poche un petit bout de papier journal, plié et déplié cent fois. L’annonce était laconique : « Cherche cuisinière pour ferme d’alpage. Logement et nourriture fournis. S’adresser à l’épicerie Dupont. »
C’était sa dernière chance. Elle avait utilisé ses derniers sous pour le billet de train. Si cela ne fonctionnait pas, elle dormirait dehors.
Elle poussa la porte de l’épicerie du village. L’odeur de fromage et de saucisson sec l’accueillit. Un homme moustachu, M. Dupont, la dévisagea par-dessus ses lunettes.
— C’est pour l’annonce ? demanda-t-il, sceptique, en voyant ses mains fines et manucurées.
— Oui, Monsieur. Je suis Marguerite Duroy. Je sais cuisiner.
— Madame, la ferme des “Aigles Noirs” n’est pas un restaurant parisien. C’est là-haut, dit-il en pointant le sommet enneigé. Jacques, le propriétaire, est un homme dur. Il a usé trois cuisinières en deux mois. La dernière est partie en pleurant avant même d’avoir fini la soupe.
Marguerite avala sa salive difficilement.
— Je n’ai pas le choix, Monsieur. Je n’ai nulle part où aller. Je suis veuve, sans famille, et j’ai besoin de ce travail.
Le regard de l’épicier s’adoucit légèrement.
— La charrette de ravitaillement part dans une heure. Si vous êtes sûre de vous… Mais je vous préviens, Jacques ne fait pas de cadeaux.
Le voyage fut un calvaire. Le chemin de terre serpentait à flanc de falaise. Plus ils montaient, plus l’air se raréfiait et plus le froid devenait mordant. Lorsqu’ils arrivèrent enfin devant le grand chalet de bois sombre, Marguerite sentit son courage vaciller. L’endroit était austère, brut, isolé du monde.
Un homme sortit du bâtiment. Ce n’était pas le vieillard qu’elle avait imaginé. Jacques devait avoir la quarantaine, grand, les épaules larges, le visage tanné par le soleil et le vent. Ses yeux gris étaient froids comme l’acier. Il ne sourit pas.
— C’est vous la nouvelle ? lança-t-il sans même un bonjour.
— Oui, Monsieur. Marguerite Duroy.
Il s’approcha, l’examinant comme on examine un cheval avant l’achat.
— Vous avez déjà cuisiné pour quinze hommes affamés qui ont passé la journée à couper du bois et courir après des bêtes ? Vous savez plumer une volaille ? Couper du bois pour le fourneau ?
— J’apprends vite, Monsieur.
— Ce n’est pas une école ici, Madame. C’est une ferme.
Il fit demi-tour, prêt à rentrer.
— Attendez ! cria Marguerite, la voix tremblante mais forte.
Jacques s’arrêta.
— Mon mari était médecin à Paris. Quand il est m*rt, j’ai découvert qu’il avait tout joué. J’ai tout perdu. J’ai dormi dans une gare hier soir. Je ne suis peut-être pas habituée à vos montagnes, mais je connais la survie. Donnez-moi une semaine.
Jacques se tourna lentement vers elle. Une lueur indéchiffrable passa dans son regard.
— Une semaine, dit-il. Si vous tenez le coup, on parlera salaire. Sinon, vous redescendez avec la prochaine charrette.
Il ouvrit la porte, révélant une cuisine immense mais spartiate, dominée par un vieux fourneau en fonte noire qui semblait plus complexe qu’une locomotive.
— Le dîner est à 19h. Il y a du bœuf et des pommes de terre au cellier. Ah, et Madame Duroy…
Il la fixa droit dans les yeux, son expression toujours aussi fermée.
— Vous avez dit que vous saviez survivre. Mais savez-vous vivre ? La dernière cuisinière rendait la nourriture aussi triste que son visage. Ici, l’hiver est long et la solitude peut tuer un homme.
— Je ne comprends pas, murmura-t-elle.
— Je ne cherche pas seulement quelqu’un pour remplir les estomacs. Je veux savoir si vous êtes capable de cuisiner… avec du rire. Si vous pouvez assaisonner ce lieu avec un peu de joie. Parce que cette maison a oublié comment sourire depuis dix ans.
Il la laissa seule dans la cuisine glaciale. Marguerite posa son sac. Elle avait quatre heures pour apprivoiser le fourneau, nourrir quinze hommes, et trouver une raison de rire alors qu’elle avait juste envie de s’effondrer en larmes.
Elle retira ses gants de soie, saisit un tablier rugueux accroché au mur, et se mit au travail. Sa nouvelle vie commençait maintenant.

Partie 2 : L’Apprentissage et la Révélation
Quatre heures. C’était tout ce dont elle disposait pour transformer un chaos d’ingrédients bruts en un repas comestible pour quinze hommes affamés. Marguerite resta un instant immobile au centre de la cuisine, écoutant le bruit de la porte qui venait de se refermer sur la silhouette imposante de Jacques. Le silence retomba, lourd et oppressant, troublé seulement par le sifflement du vent contre les vitres mal isolées.
Elle se tourna vers le fourneau. C’était une bête massive en fonte noire, couverte de suie, qui trônait contre le mur du fond comme un autel païen exigeant des sacrifices. Rien à voir avec la gazinière moderne et polie qu’elle avait laissée dans son appartement du 16ème arrondissement de Paris. Ici, pas de bouton à tourner. Il fallait du bois, du feu, et un instinct qu’elle ne possédait pas.
Marguerite retira sa veste de voyage, révélant la robe noire qui avait vu trop de deuils et trop de trains, et noua le tablier de toile rêche autour de sa taille. Elle ouvrit la porte du foyer. Vide. Elle chercha des allumettes, en craqua une, deux, trois. Ses mains tremblaient. Pas seulement de froid, mais de cette peur viscérale qui vous prend quand vous réalisez que votre survie dépend d’une compétence que vous avez peut-être surestimée.
Au bout de vingt minutes, la pièce était envahie d’une fumée âcre. Marguerite toussait, les yeux larmoyants, s’acharnant sur des bûches humides qui refusaient de s’enflammer.
— Vous essayez de nous enfumer pour nous faire sortir, Madame ?
Elle sursauta et se retourna vivement. Un jeune homme se tenait dans l’encadrement de la porte, un chapeau de feutre mou à la main. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans, le visage constellé de taches de rousseur et un sourire timide aux lèvres.
— Je… Le tirage semble bloqué, mentit-elle en essuyant une trace de suie sur sa joue, ce qui ne fit que l’étaler davantage.
Le garçon entra, posa son chapeau et s’agenouilla devant le fourneau avec une aisance déconcertante.
— C’est le clapet, dit-il en manipulant une manette en fer que Marguerite n’avait même pas remarquée. Et le bois, il faut le croiser, comme ça. Pour laisser l’air passer.
En quelques secondes, une flamme vive et joyeuse léchait le bois. La fumée commença à s’évacuer par le conduit.
— Je suis Thomas, dit-il en se relevant. Thomas Bertin. Jacques m’a envoyé voir si vous aviez besoin de bois.
— Merci, Thomas. Je suis Marguerite. Et oui, j’ai besoin de bois, d’eau, et peut-être d’un miracle.
Thomas rit, un son clair qui sembla déplacé dans cette cuisine austère.
— Les miracles, c’est rare ici. Mais pour l’eau, le puits est juste dehors. Les gars, ils ne sont pas méchants, vous savez. Juste… fatigués. Et Jacques…
Il hésita, jetant un coup d’œil vers la cour.
— Jacques est un homme bien. Mais il a le cœur gelé comme le glacier des Bossons. Faut pas le prendre personnellement.
— Je ne prends rien personnellement, Thomas. Je suis ici pour travailler.
Mais en vérité, chaque regard dur de Jacques était comme une gifle à son orgueil blessé.
Le premier dîner fut une épreuve de force. Marguerite avait opté pour un ragoût, pensant que c’était le plat le plus simple à gérer. Elle avait tort. La viande était dure, les carottes coupées de manière inégale – ses mains, habituées au piano, souffraient déjà d’ampoules à force de manier le couteau émoussé – et la sauce était trop liquide.
À 19 heures précises, une cloche résonna dans la cour. Les hommes entrèrent en file indienne, apportant avec eux l’odeur de la terre, des bêtes et de la sueur froide. Ils s’assirent en silence autour de la longue table de bois brut. Jacques entra le dernier, prenant place en bout de table tel un seigneur féodal.
Marguerite servit, le cœur battant à tout rompre. Elle posa la marmite au centre. Personne ne parla. On entendait seulement le bruit des cuillères raclant les assiettes en étain et le vent qui hurlait dehors.
Elle observait Jacques. Il mangeait lentement, méthodiquement, son visage impénétrable. Avait-il remarqué que le bœuf était caoutchouteux ? Que le sel avait été dosé avec une main tremblante ?
À la fin du repas, les hommes se levèrent un à un, murmurant des “Merci M’dame” polis mais sans chaleur, avant de retourner vers le dortoir. Jacques resta seul. Il finit son verre de vin rouge, puis se tourna vers elle.
— La viande n’était pas saisie avant d’être mouillée, dit-il calmement. Et le feu était trop fort, ça a bouilli au lieu de mijoter.
Marguerite sentit les larmes de frustration monter, mais elle refusa de les laisser couler. Elle redressa le menton, retrouvant une part de la dignité de la femme du médecin qu’elle avait été.
— Je ferai mieux demain, Monsieur.
— Je l’espère. Mais ce n’est pas seulement ça.
Il se leva et s’approcha de la fenêtre, regardant l’obscurité totale de la montagne.
— Vous souvenez-vous de ma question, Madame Duroy ? Je vous ai demandé si vous saviez assaisonner avec le rire. Ce soir, cette cuisine était aussi silencieuse qu’une tombe. Mes hommes mangent de la poussière et du vent toute la journée. Le soir, ils ont besoin de plus que des calories. Ils ont besoin de vie.
— Je ne suis pas une animatrice de cabaret, Monsieur. Je suis une veuve qui essaie de survivre.
Jacques se tourna vers elle, et pour la première fois, son regard s’adoucit imperceptiblement.
— Nous sommes tous des survivants ici, Marguerite. La question est de savoir si nous voulons rester vivants ou juste ne pas être m*rts.
Il sortit, la laissant seule avec une montagne de vaisselle sale et cette phrase qui résonnait en elle comme un défi impossible.
Le lendemain matin fut un désastre. Marguerite, épuisée, s’était réveillée en sursaut. Le pain qu’elle avait mis au four était noir comme du charbon. L’odeur de brûlé empestait toute la maison. En panique, elle tenta de sortir le plat brûlant, se brûla la main, et laissa tomber le tout avec un fracas épouvantable.
— Put*** de fourneau ! jura-t-elle, oubliant toute bienséance.
— Joli vocabulaire pour une dame de la ville.
Jacques était là, déjà habillé pour sortir, appuyé contre le cadre de la porte. Marguerite voulut disparaître sous terre.
— Je… Je suis désolée. J’ai tout gâché. Le petit-déjeuner est fichu.
Au lieu de crier, Jacques entra dans la cuisine. Il retira sa veste de travail et remonta les manches de sa chemise, dévoilant des avant-bras puissants.
— Poussez-vous, dit-il, mais sans méchanceté.
Il prit le contrôle. Avec une efficacité militaire, il nettoya le four, relança le feu, sortit de la farine et des œufs.
— On n’a pas le temps pour du pain. On va faire des crêpes épaisses. C’est ce qu’on mangeait quand j’étais gosse. Cassez les œufs.
Ils travaillèrent côte à côte. Lui, le géant des montagnes, et elle, la Parisienne déchue. Il y avait une étrange harmonie dans leurs mouvements. Il lui montra comment tester la chaleur de la plaque avec une goutte d’eau.
— Quand la goutte danse comme une bille de mercure, c’est prêt, expliqua-t-il.
Quand les hommes arrivèrent, ils trouvèrent des piles de crêpes dorées et du café fort. Jacques s’assit comme si de rien n’était. Marguerite servit, rouge de confusion mais soulagée.
Après le départ des hommes, Jacques revint vers elle avec un petit paquet enveloppé dans un tissu.
— Tenez. C’était à ma mère. Elle disait que même un idiot pouvait cuisiner avec ça, tant qu’il savait lire.
Marguerite déballa l’objet. C’était un vieux cahier relié en cuir, les pages jaunies et tachées de graisse, rempli d’une écriture fine et élégante : “Recettes et Remèdes de la Famille”.
— Merci, souffla-t-elle, touchée par ce geste inattendu.
— Ne me remerciez pas. Je veux juste manger correctement ce soir. Et Marguerite… essayez la tarte aux pommes page 42. C’était la préférée de mon père.
Les jours passèrent, se transformant en semaines. Octobre céda la place à novembre, et la neige commença à couvrir les sommets. Marguerite apprenait. Ses mains devenaient rugueuses, ses ongles étaient cassés, mais elle domptait le “monstre de fonte”. Le cahier de la mère de Jacques devint sa bible. Elle apprit à utiliser les herbes séchées suspendues au plafond, à conserver la viande dans le sel, à faire du pain au levain.
Une après-midi, alors qu’elle pétrissait la pâte pour le repas du soir, des cris retentirent dans la cour. Marguerite s’essuya les mains et courut à la fenêtre.
Un cheval, l’écume aux lèvres, tournait en rond, affolé. À terre, un corps gisait, inerte. C’était Thomas.
Sans réfléchir, Marguerite se rua dehors, oubliant son tablier, oubliant le froid. Plusieurs hommes s’étaient rassemblés autour du garçon qui gémissait, se tenant le bras gauche.
— Ne le touchez pas ! ordonna-t-elle d’une voix qui claqua comme un fouet.
Les hommes s’écartèrent, surpris par cette autorité soudaine. Jacques arriva en courant des écuries.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Le cheval a fait un écart, expliqua un ouvrier. Thomas est tombé lourdement sur la pierre.
Marguerite était déjà à genoux dans la boue glacée près du garçon. Elle examinait son bras. L’angle était contre-nature, une fracture nette. Thomas était pâle comme un linge, la sueur perlait sur son front malgré le froid.
— C’est cassé, dit-elle. Radius et ulna. Il faut réduire la fracture avant que le muscle ne se contracte trop, sinon il restera estropié.
— On va l’emmener au village, dit Jacques.
— Non ! coupa Marguerite. Le voyage en charrette va prendre deux heures sur ce chemin défoncé. Chaque secousse va être une torture et l’os risque de percer la peau. Il faut le faire maintenant. Ici.
Jacques la fixa, cherchant une trace d’hésitation. Il n’en trouva aucune.
— Vous savez faire ça ?
— Mon mari était médecin, Monsieur. J’ai passé vingt ans à l’assister quand il était… indisposé. Je sais remettre un os en place. Aidez-moi à le porter sur la table de la cuisine.
La cuisine se transforma en salle d’opération improvisée. Marguerite donna des ordres précis.
— De l’eau bouillante. Des draps propres pour les bandages. Jacques, j’ai besoin de vous pour le tenir. Ça va faire mal, Thomas, je ne vais pas te mentir.
Elle attrapa une bouteille de gnôle dans le placard.
— Bois ça. Tout.
Le garçon obéit, les yeux écarquillés de terreur. Marguerite attendit quelques minutes, posa ses mains sur le bras brisé avec une douceur ferme. Elle ferma les yeux une seconde, revoyant le cabinet de Charles, les odeurs d’éther et de vieux tabac, se rappelant les gestes précis qu’il avait eus avant que l’alcool ne fasse trembler ses mains.
— Jacques, tenez-le fermement aux épaules. À trois. Un, deux…
CRAC.
Le cri de Thomas fut déchirant, mais bref. Il s’évanouit sous la douleur. Marguerite, imperturbable, vérifia l’alignement.
— C’est droit, murmura-t-elle.
Elle commença à atteler le bras avec des morceaux de bois qu’elle avait fait tailler, bandant le tout avec dextérité.
Quand elle eut fini, elle leva les yeux. La cuisine était remplie d’hommes silencieux. Ils ne la regardaient plus comme “la Parisienne” ou “la cuisinière”. Ils la regardaient avec un mélange de crainte et de respect.
Jacques était toujours là, tenant les épaules du garçon inconscient. Il regarda le bandage parfait, puis plongea ses yeux gris dans ceux de Marguerite.
— “Indisposé”, avez-vous dit à propos de votre mari ? demanda-t-il doucement, assez bas pour que les autres n’entendent pas.
Marguerite s’essuya les mains sur un torchon, sentant l’adrénaline retomber, laissant place à une fatigue immense.
— Mon mari était un grand médecin, Jacques. Mais c’était aussi un homme qui aimait trop le jeu et la bouteille. Vers la fin, ses mains tremblaient tellement que c’est moi qui faisais les sutures pendant qu’il donnait les instructions. J’ai appris par nécessité. Comme j’apprends à cuisiner ici.
Jacques ne dit rien pendant un long moment. Il semblait voir Marguerite pour la première fois, non pas comme une veuve en détresse qu’il avait recueillie par pitié, mais comme une femme d’acier forgée par des épreuves qu’il ne pouvait qu’imaginer.
— Vous avez des mains de guérisseuse, Marguerite. Thomas aura de la chance s’il s’en sort avec juste une douleur par temps de pluie.
Il fit signe aux hommes.
— Portez-le dans mon bureau, sur le canapé. Il sera plus au chaud près du feu.
Ce soir-là, le dîner eut une saveur différente. Marguerite avait réussi la tarte aux pommes de la mère de Jacques. Elle était dorée, caramélisée, et elle embaumait la cannelle.
Quand elle posa le plat sur la table, un murmure d’appréciation parcourut l’assemblée.
— De la tarte ! s’exclama un vieux berger nommé Pierre. Bon sang, ça fait des années qu’on n’a pas eu de dessert un jour de semaine.
Marguerite servit des parts généreuses. Elle vit Jacques prendre une bouchée, fermer les yeux un instant, comme transporté ailleurs, dans un passé plus doux.
— Alors ? demanda-t-elle, anxieuse.
Un des hommes, la bouche pleine, lança : — M’dame, même si c’était fait avec de la sciure, on l’aimerait. Mais là… c’est le paradis.
Pour la première fois depuis son arrivée, un rire franc éclata à table. Puis un autre. Bientôt, les hommes racontaient l’histoire de la chute de Thomas avec exagération, se moquant gentiment du jeune homme qui dormait dans la pièce d’à côté. L’atmosphère, habituellement lourde et silencieuse, s’était allégée. La chaleur n’était plus seulement celle du fourneau, elle était humaine.
Marguerite, debout près de l’évier, sentit un poids quitter ses épaules. Elle regarda Jacques. Il ne riait pas, mais le coin de ses lèvres s’était légèrement relevé. Il l’observait par-dessus son verre de vin.
Quand les hommes sortirent pour fumer leur dernière pipe sous les étoiles, Jacques resta assis.
— Vous avez réussi votre semaine, dit-il simplement.
— Je peux rester ?
— Thomas aura besoin de soins pour son bras. Et mes hommes menacent de se mutiner si je vous renvoie après cette tarte. Alors oui, vous restez.
Il se leva et s’approcha d’elle. Il était si grand qu’elle devait lever la tête pour le regarder.
— Vous m’avez dit que votre mari avait tout perdu, Marguerite. Mais il a été un imbécile de ne pas voir ce qu’il possédait vraiment.
La remarque, brute et inattendue, fit rougir Marguerite.
— Jacques… commença-t-elle.
— Ma mère disait qu’une cuisine sans rire est juste une pièce avec un poêle, coupa-t-il, reprenant ses mots du premier jour, mais avec une nuance différente. Ce soir, j’ai entendu rire dans ma maison. Je ne pensais pas que c’était encore possible.
Il s’arrêta à la porte, la main sur la poignée.
— Bonne nuit, Marguerite. Et merci.
Marguerite resta seule dans la cuisine qui sentait la pomme cuite et le bois brûlé. Elle toucha machinalement la poche de son tablier où elle avait glissé le carnet de recettes. Dehors, la neige recommençait à tomber, enveloppant la ferme dans un silence ouaté. Mais à l’intérieur, quelque chose avait changé. Elle n’était plus une étrangère en sursis. Elle était devenue indispensable.
Pourtant, elle savait que ce n’était que le début. L’hiver arrivait pour de bon, avec ses tempêtes et son isolement. Et Jacques… Jacques restait un mystère, un homme blessé qui s’était entrouvert un instant avant de se refermer. Elle sentait que le plus dur restait à venir, non pas dans la gestion du fourneau, mais dans la gestion de ce cœur gelé qui commençait, peut-être, à fondre.
Elle éteignit la lampe à pétrole, plongeant la pièce dans l’ombre, et pour la première fois depuis la m*rt de Charles, Marguerite Duroy s’endormit avec l’ombre d’un espoir.
Partie 3 : La Tempête et l’Aveu
Le mois de décembre s’abattit sur la vallée de Chamonix avec la brutalité d’un verdict sans appel. La neige, qui n’avait été jusqu’alors qu’un décor pittoresque, se transforma en une entité vivante, vorace, avalant les sentiers, les clôtures et les bruits du monde. À la ferme des “Aigles Noirs”, le temps semblait s’être suspendu, rythmé uniquement par le crépitement du bois dans le grand fourneau et le sifflement du vent dans les jointures du toit.
Marguerite avait changé. La Parisienne à la peau diaphane avait laissé place à une femme aux joues rosies par l’effort et le froid. Ses mains, autrefois habituées à tourner les pages de partitions de musique, étaient désormais marquées par le travail : une brûlure ici, une coupure là, des callosités sur les paumes. Mais elles étaient fortes. Plus fortes qu’elles ne l’avaient jamais été.
La routine s’était installée, mais c’était une routine chargée d’une électricité nouvelle. Le soir, après le dîner, Jacques ne se retirait plus immédiatement dans son bureau sombre. Il restait. Il prétextait une vérification des comptes ou la réparation d’un harnais, s’asseyant près de l’âtre pendant que Marguerite reprisait le linge ou préparait la pâte à pain pour le lendemain.
Ils parlaient peu, mais le silence entre eux n’était plus vide. Il était habité. Parfois, Marguerite surprenait le regard de Jacques posé sur elle, intense, indéchiffrable, avant qu’il ne le détourne précipitamment vers les flammes. Il y avait dans ces yeux gris une lutte titanesque entre un désir renaissant et une terreur ancienne.
Un soir, alors que la tempête grondait déjà au loin, Marguerite servit un vin chaud aux épices, une recette qu’elle avait improvisée avec le peu qu’elle avait trouvé. — C’est de la cannelle ? demanda Jacques en humant la vapeur qui s’échappait de sa tasse en terre cuite. — Et de l’anis étoilé. J’en ai trouvé au fond d’un vieux bocal. Ça réchauffe l’âme, disait ma grand-mère. Jacques prit une gorgée, ferma les yeux, et pour la première fois, Marguerite vit ses épaules se détendre complètement. — Vous avez transformé cette maison, Marguerite. Avant, c’était juste un abri contre le froid. Maintenant… ça ressemble à un foyer. — C’est le but, Jacques. On ne peut pas survivre sans chaleur.
Le mot “chaleur” resta suspendu entre eux, lourd d’un double sens que ni l’un ni l’autre n’osait explorer. Mais la nature, elle, n’avait que faire de leurs hésitations.
Le matin du 22 décembre, le ciel ne s’éclaircit pas. Une lumière grisâtre, spectrale, baignait la vallée. Pierre, le vieux berger, entra dans la cuisine en secouant la neige de son manteau avec une énergie inquiète. — Ça sent mauvais, M’dame Marguerite. Les bêtes sont nerveuses. Le baromètre a chuté plus bas que je ne l’ai vu depuis l’hiver 98. — C’est la “Tourmente”, dit Thomas, son bras guéri mais toujours fragile serré contre lui. La grande tempête blanche.
Jacques entra à son tour, le visage grave. Il portait sa lourde peau de mouton retournée. — On rentre tout le monde. Les bêtes, les chiens, le bois. On barricade les volets du rez-de-chaussée. Personne ne sort après midi. C’est clair ? Les hommes acquiescèrent et se dispersèrent. L’ambiance était celle d’un navire se préparant à affronter un ouragan.
À midi, le monde disparut. Il n’y avait plus de montagne, plus de ciel, plus de terre. Juste un mur blanc, hurlant, compact. Le vent frappait la ferme avec la force d’un bélier, faisant trembler les poutres centenaires. Marguerite s’affairait en cuisine, préparant des soupes épaisses et du café fort, gardant le fourneau rugissant comme un cœur battant au milieu du chaos.
Vers 16 heures, alors que l’obscurité était déjà totale, Jacques fit l’appel. — Pierre ? Ici. Thomas ? Ici. Louis ? Ici. Il fronça les sourcils. — Où est le chien ? Où est Baroudeur ? Un silence gêné tomba. Baroudeur était le vieux chien de berger, le compagnon fidèle de Jacques depuis dix ans. — Je l’ai vu près de la bergerie sud avant que ça ne blanchisse complètement, avoua Louis piteusement. Je croyais qu’il m’avait suivi.
Jacques jura, un juron violent qui fit sursauter Marguerite. Sans un mot, il attrapa une corde et sa lanterne tempête. — Non, dit Marguerite. Sa voix était calme, mais tranchante. Vous n’allez pas sortir là-dedans pour un chien, Jacques. C’est du suicide. On ne voit pas à deux mètres. Il se tourna vers elle, les yeux brillants d’une fièvre froide. — Ce n’est pas juste un chien. C’est le dernier lien avec… avec avant. Je ne le laisse pas crever gelé. — Jacques ! Il ne l’écouta pas. Il ouvrit la porte. Le vent s’engouffra avec la violence d’une explosion, éteignant presque les bougies, projetant de la neige jusqu’au milieu de la cuisine. — Je reviens dans dix minutes. Verrouillez derrière moi.
La porte claqua. Et l’attente commença.
Dix minutes. Vingt minutes. Le pendule de l’horloge comtoise dans le couloir égrenait les secondes avec une lenteur sadique. Marguerite faisait les cent pas, tordant son tablier entre ses doigts. Les hommes, assis autour de la table, ne disaient rien, fixant leurs mains calleuses. Ils savaient. Ils connaissaient la montagne. Par un temps pareil, dix minutes pouvaient devenir une éternité.
Trente minutes. — Il faut aller le chercher, dit Thomas en se levant brusquement. — Assieds-toi, gamin, grogna Pierre. Si tu sors, tu te perds en trois pas. Et on aura deux cadavres au lieu d’un. On attend. Jacques connaît ce terrain mieux que sa propre poche.
Quarante-cinq minutes. Marguerite ne pouvait plus respirer. L’image de son mari, retrouvé froid et bleu dans son bureau parisien, lui revint avec une violence inouïe. L’impuissance. C’était ce qu’elle détestait le plus. L’attente passive de la catastrophe. — Non, dit-elle. Non. Elle se dirigea vers le placard à provisions, sortit la plus grosse corde qu’ils avaient, et attrapa le manteau de rechange de Jacques qui pendait au crochet. — Pierre, Louis. Vous vous encordez. Vous attachez l’autre bout à la poutre du porche. Vous avancez en éventail. Vous ne lâchez jamais la corde. Jamais. Thomas, tu restes à la porte pour guider le rappel. — M’dame, c’est de la folie… — La folie, c’est de laisser mourir l’homme qui vous donne du travail et un toit ! hurla-t-elle, ses yeux verts lançant des éclairs. Allez ! Maintenant !
Sous le choc de son commandement, les hommes obéirent.
L’heure qui suivit fut la plus longue de la vie de Marguerite. Elle préparait des bouillottes, chauffait des couvertures, faisait bouillir de l’eau. Elle transformait la cuisine en infirmerie de guerre. Elle refusait de pleurer. Elle refusait de penser au pire. Elle canalisait toute sa peur dans l’action, dans l’organisation, dans la survie.
Soudain, un cri étouffé par le vent. Puis des bruits de lutte contre les éléments. La porte s’ouvrit à la volée. Pierre et Louis tombèrent à l’intérieur, tirant une masse inerte couverte de neige et de glace. Baroudeur, le chien, trottina derrière eux, gémissant mais vivant. Mais l’homme qu’ils traînaient ne bougeait plus.
— Jacques ! Marguerite se jeta sur lui. Il était glacé. Ses lèvres étaient bleues, sa peau d’une pâleur cireuse effrayante. Ses yeux étaient clos. — On l’a trouvé à dix mètres de la bergerie, haleta Pierre. Il a dû se cogner la tête. Il était inconscient sous la neige.
— Sur la table ! Vite ! Ils le hissèrent sur la grande table en chêne. Marguerite posa son oreille sur le torse de Jacques. Le cœur battait, mais c’était un rythme lent, erratique, un oiseau blessé luttant pour ne pas s’éteindre. Hypothermie sévère. — Il faut le réchauffer, mais pas trop vite, sinon son cœur va lâcher, murmura-t-elle pour elle-même. Elle releva la tête, retrouvant son autorité de femme de médecin. — Sortez tous. Allez dans le dortoir. Emmenez le chien. Thomas, laisse-moi juste la bassine d’eau tiède et les linges. — M’dame, on peut aider… — Non ! Il faut le déshabiller complètement. Sortez !
Une fois seule, Marguerite ne perdit pas une seconde. Avec des ciseaux, elle coupa les vêtements gelés qui collaient à la peau de Jacques. Le tissu était raide comme du carton. Lorsqu’il fut nu, elle fut frappée par la vulnérabilité de ce corps puissant, marqué par des cicatrices anciennes, maintenant marbré par le froid mortel.
Elle le frictionna doucement, pas trop fort pour ne pas abîmer la peau, l’enveloppa dans les couvertures de laine préchauffées. Mais il ne tremblait même pas. C’était mauvais signe. Le corps ne luttait plus. Elle savait ce qu’il fallait faire. C’était une méthode de dernier recours, une méthode qu’elle avait lue dans les manuels de médecine militaire de Charles. La chaleur humaine. Le transfert direct.
Marguerite verrouilla la porte de la cuisine. Elle retira sa robe, son corset, ses jupons, ne gardant rien. La peau frissonnante dans l’air frais de la pièce, elle se glissa sous l’épais empilement de couvertures, contre le corps glacé de Jacques. Le choc thermique fut violent. Il était froid comme un marbre de tombeau. Elle étouffa un cri, mais se pressa contre lui, enroulant ses jambes autour des siennes, posant sa tête sur son torse, entourant son torse large de ses bras. — Reviens, chuchota-t-elle contre son oreille. Reviens, espèce d’idiot têtu. Tu ne vas pas me faire ça. Pas maintenant.
Elle resta ainsi, grelottante, offrant sa propre chaleur vitale à cet homme qui avait voulu se geler le cœur pour ne plus souffrir. Elle lui parlait doucement, racontant n’importe quoi pour le garder ancré : la recette de la tarte aux pommes, la couleur des rideaux qu’elle voudrait mettre au printemps, la stupidité de sortir pour un chien. — Tu m’as demandé d’assaisonner avec du rire, Jacques. Alors réveille-toi et ris. Réveille-toi…
Le temps perdit son sens. Peu à peu, sous les couvertures, la chaleur revint. Un frisson parcourut le corps de Jacques. Un violent tremblement. C’était la vie qui revenait. Il prit une inspiration rauque, douloureuse. — Sarah… ? murmura-t-il dans un délire.
Marguerite se figea. Sarah. Sa femme défunte. — Non, Jacques. Ce n’est pas Sarah. C’est Marguerite. Je suis là. Il ouvrit les yeux. Ils étaient vitreux, confus, mais ils se focalisèrent lentement sur elle, sur son visage si proche du sien, sur la sensation de sa peau nue contre la sienne. Il tenta de bouger, mais il était trop faible. — Marguerite ? Qu’est-ce que… — Chut. Tu étais en hypothermie. C’était le seul moyen. Ne bouge pas.
Il sembla comprendre la situation. La pudeur aurait dû les séparer, mais la proximité de la mort avait aboli les barrières sociales. Il ne se recula pas. Au contraire, dans un réflexe inconscient, il resserra faiblement son bras autour d’elle, cherchant cette source de chaleur comme un naufragé cherche un rivage. — J’ai cru que j’étais parti, souffla-t-il, sa voix cassée. C’était si blanc. Si calme. — Je t’ai interdit de partir. Tu m’as engagée pour cuisiner, pas pour organiser tes funérailles.
Un faible sourire, presque imperceptible, toucha ses lèvres bleues. — Toujours aussi directive… Puis, son visage se rembrunit. La douleur revint dans ses yeux, plus coupante que le froid. — Pourquoi m’avoir ramené ? Je suis allé chercher Baroudeur parce que… parce que c’était le chien de Lise. Ma fille. Elle avait cinq ans quand le choléra l’a prise, elle et Sarah. En trois jours. Trois jours, Marguerite. Je n’ai rien pu faire. J’étais puissant, riche, fort… et je n’ai rien pu faire.
Les larmes commencèrent à couler sur ses joues, des larmes chaudes qui tombaient sur l’épaule nue de Marguerite. — C’est pour ça que je suis venu ici. Dans ce trou perdu. Pour que le froid gèle tout ça. Pour ne plus jamais aimer quelque chose qui peut mourir. Et toi… tu arrives avec tes robes de Paris et ton obstination, et tu fais fondre tout ça. C’est terrifiant.
Marguerite se redressa légèrement sur un coude, ignorant sa propre nudité, ignorant le froid de la pièce, ne voyant que la détresse de cet homme. Elle posa sa main sur la joue rugueuse de Jacques, essuyant ses larmes. — C’est ça, vivre, Jacques. Vivre, c’est terrifiant. Aimer, c’est prendre le risque d’être dévasté. Je le sais. J’ai tout perdu aussi. Mon statut, mon mari, ma maison. J’ai cru que ma vie était finie sur ce quai de gare.
Elle plongea son regard dans le sien. — Mais je me suis trompée. La douleur ne part jamais vraiment, mais on peut construire autour. On peut construire quelque chose de beau. Tu n’es pas seul, Jacques. Tu n’es plus seul.
Jacques la regarda comme s’il voyait le soleil pour la première fois après une nuit polaire. Il leva une main tremblante pour toucher une mèche de cheveux qui tombait sur le visage de Marguerite. — Je ne veux pas que tu partes, dit-il, la voix rauque. Quand le printemps viendra… je ne veux pas que tu partes. — Je ne vais nulle part, Jacques. Sauf si tu me renvoies parce que j’ai brûlé les toasts.
Il émit un petit rire, un son fragile mais authentique, qui se transforma en sanglots libérateurs. Il pleura tout son soûl, dix ans de chagrin liquide, serré contre la poitrine de cette femme qui lui avait sauvé la vie deux fois : une fois en le tirant de la neige, et une fois en le tirant de sa solitude.
Marguerite le berça jusqu’à ce que les tremblements cessent, jusqu’à ce que sa respiration devienne régulière. La tempête hurlait toujours dehors, secouant la maison comme un jouet, mais à l’intérieur, sous l’empilement de couvertures de laine, un pacte silencieux venait d’être scellé.
Lorsque Jacques s’endormit enfin d’un sommeil réparateur, Marguerite se dégagea doucement. Elle s’habilla rapidement, ses gestes précis mais son cœur battant la chamade. Elle remit du bois dans le fourneau, relança le feu. Elle s’assit près de lui, veillant sur son sommeil, une tasse de café froid à la main. Elle regarda par la fenêtre noircie par la nuit. Elle savait que demain, quand il se réveillerait, tout serait différent. La gêne serait là, sans doute. Les convenances reviendraient. Mais ils ne pourraient jamais effacer ce qui s’était passé cette nuit. Ils s’étaient vus, vraiment vus, dans leur plus simple appareil, dépouillés de leurs défenses.
Elle entendit un bruit à la porte. C’était Thomas, qui entrouvrait le battant timidement. — M’dame ? Il est… ? — Il est vivant, Thomas. Il dort. La fièvre est tombée. Le jeune homme soupira de soulagement. — Vous êtes une sorcière, M’dame Marguerite. Une bonne sorcière, mais une sorcière quand même. — Va dormir, Thomas. La tempête finira bien par passer.
Marguerite resta seule. Elle posa sa main sur celle de Jacques qui dépassait de la couverture. Elle la serra. Oui, la tempête passerait. Mais pour la première fois depuis des années, Marguerite n’attendait pas la fin de l’hiver avec impatience. Car le printemps signifiait la fonte des neiges, mais aussi la promesse d’une nouvelle vie qui bourgeonnait déjà, ici, au cœur de l’hiver le plus rude.
Elle ferma les yeux, épuisée mais apaisée. Elle avait pris sa décision. Elle ne serait plus jamais la veuve joyeuse de façade ou la victime des circonstances. Elle était Marguerite, la gardienne des Aigles Noirs. Et elle venait de gagner sa plus grande bataille.
Partie 4 : Le Printemps des Cœurs Gelés
Le lendemain de la grande tourmente, le soleil se leva sur un monde immaculé, d’une blancheur aveuglante. La vallée de Chamonix ressemblait à une mer de diamants figée par le gel. Dans la cuisine de la ferme des “Aigles Noirs”, le silence n’était plus menaçant ; il était paisible, presque sacré.
Jacques s’était réveillé tard. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était seul sur le matelas improvisé près du fourneau. Il était couvert de plusieurs couches de laine, et une odeur de café frais et de pain grillé flottait dans l’air. Il bougea ses membres engourdis. La douleur était là, diffuse, mais le froid mortel qui avait failli l’emporter avait disparu.
Il tourna la tête. Marguerite était assise à la table, le dos tourné, épluchant des légumes. La lumière crue du matin dessinait un halo autour de sa silhouette. Jacques ferma les yeux un instant, se remémorant les événements de la nuit précédente. La honte, la pudeur et une gratitude infinie se bousculaient dans son esprit. Il se souvenait de la chaleur de sa peau contre la sienne, de sa voix qui l’avait guidé hors des ténèbres.
— Vous êtes réveillé, dit-elle sans se retourner, comme si elle avait senti son regard sur sa nuque.
Jacques se racla la gorge, sa voix était rauque. — Oui. Marguerite… pour cette nuit…
Elle posa son couteau et se tourna vers lui. Son visage était fatigué, cerné, mais ses yeux verts brillaient d’une clarté nouvelle. — On ne parle pas de cette nuit, Jacques. C’était de la médecine. De la survie.
Elle s’approcha avec une tasse de café fumant. — Buvez ça. Thomas a dégagé l’entrée. Les bêtes vont bien. Baroudeur dort près du feu et refuse de bouger. Tout le monde est sauf.
Jacques prit la tasse, ses doigts frôlant ceux de Marguerite. Le contact électrique qui s’ensuivit fit trembler sa main. — Je vous dois la vie, dit-il gravement. Pas seulement la mienne. Celle de cette ferme.
— Alors remboursez votre dette en guérissant vite. J’ai besoin de bois coupé et Pierre se plaint que son dos le lance.
C’était sa façon à elle de rétablir l’ordre, de remettre une distance de sécurité nécessaire après l’intimité forcée de la veille. Mais Jacques vit le léger rougissement sur ses joues. Les murs qu’ils avaient érigés s’étaient effondrés, et ils ne pourraient jamais être reconstruits à l’identique.
La convalescence de Jacques dura deux semaines. Deux semaines durant lesquelles Marguerite dirigea la ferme d’une main de maître. Elle, la Parisienne qui ne savait pas allumer un feu trois mois plus tôt, donnait désormais des ordres à Pierre et Louis, gérait les stocks de fourrage et tenait les comptes le soir, à la lueur de la lampe à pétrole.
Jacques, forcé au repos, l’observait. Il la regardait rire avec Thomas quand le jeune homme racontait ses maladresses. Il la regardait fredonner des airs d’opéra en pétrissant le pain. Il vit comment elle avait accroché de nouveaux rideaux à carreaux rouges aux fenêtres, comment elle avait posé un bouquet de branches de houx sur la cheminée. Elle n’avait pas seulement nettoyé la maison ; elle lui avait rendu son âme.
Le village, en bas dans la vallée, commença à jaser. On disait que la veuve parisienne avait ensorcelé l’ours de la montagne. Quand Marguerite descendit au bourg pour le ravitaillement, M. Dupont, l’épicier, la salua avec un respect nouveau. — On raconte que vous avez sauvé le patron pendant la tourmente, Madame Duroy. Que vous l’avez ramené de l’autre côté. — Les gens parlent trop, Monsieur Dupont. Jacques est un homme solide. Je n’ai fait que du café chaud.
Mais en remontant le chemin escarpé vers la ferme, le cœur léger malgré le froid, Marguerite comprit que ces rumeurs contenaient une part de vérité. Elle l’avait ramené. Et en le ramenant, elle s’était sauvée elle-même. Elle n’était plus la veuve ruinée qui fuyait ses créanciers et ses souvenirs. Elle était une femme de la montagne.
Le printemps arriva timidement. La neige fondit, révélant les pâturages verts et les premiers crocus violets qui perçaient la terre humide. Avec le dégel, une tension nouvelle s’installa entre Jacques et Marguerite. Le contrat tacite de “l’hiver de survie” touchait à sa fin.
Un après-midi d’avril, alors que l’air sentait l’humus et la sève de pin, Jacques entra dans la cuisine. Il portait ses habits du dimanche, ce qui surprit Marguerite qui était en train de préparer une confiture de rhubarbe.
— Marguerite, laissez ça une minute. J’ai besoin de vous montrer quelque chose.
Elle s’essuya les mains sur son tablier. — Le toit de la grange a encore fui ? — Non. Venez.
Il l’emmena dehors, non pas vers les bâtiments de travail, mais vers un petit sentier qui montait derrière la maison. Ils marchèrent en silence jusqu’à un plateau qui surplombait toute la vallée. La vue était époustouflante : les Aiguilles de Chamonix déchiraient le ciel bleu, et en bas, le monde semblait minuscule.
Au milieu de ce pré, il y avait une petite croix de bois ancienne, et à côté, un espace vide où l’herbe poussait haut et libre. — C’est ici que sont Sarah et Lise, dit Jacques doucement. Je n’étais pas venu ici depuis… depuis que vous êtes arrivée.
Marguerite respecta son silence, attendant. — Pendant dix ans, j’ai cru que ma vie s’était arrêtée ici, avec elles. J’ai cru que je n’avais plus le droit au bonheur, que le rire était une trahison envers leur mémoire. Il se tourna vers elle. Le vent jouait dans ses cheveux grisonnants, et ses yeux gris n’étaient plus froids. Ils étaient vulnérables, ouverts.
— Et puis vous êtes arrivée. Avec votre robe de soie inadaptée et votre caractère impossible. Vous avez brûlé mes biscuits, vous avez engueulé mes hommes, et vous m’avez forcé à écouter de la musique. Il prit une profonde inspiration, comme s’il s’apprêtait à sauter dans le vide.
— Marguerite, mon contrat avec vous stipulait le gîte et le couvert en échange de vos services. Ce contrat est terminé. Le cœur de Marguerite manqua un battement. Il la renvoyait ? Maintenant ? Après tout ça ? — Je comprends, dit-elle, la voix blanche. Je préparerai mes affaires ce soir. — Non ! Bon sang, Marguerite, vous ne comprenez rien !
Il s’avança brusquement et prit ses mains dans les siennes. Ses paumes étaient larges, chaudes, rugueuses. — Je ne veux plus de vous comme cuisinière. Je ne veux plus vous payer des gages à la fin du mois. Je ne veux plus que vous dormiez dans cette petite chambre près du cellier. Il plongea son regard dans le sien. — Je veux que vous restiez. Pas pour cuisiner, mais pour vivre. Avec moi. En tant que ma femme. Si… si vous pouvez accepter un homme brisé qui apprend encore à se réparer.
Le monde sembla s’arrêter de tourner. Seuls le chant d’un aigle au loin et le bruit du torrent en contrebas existaient. Marguerite regarda cet homme, ce roc qui avait tremblé dans ses bras, ce survivant qui osait enfin demander de l’aide pour vivre, et non plus pour survivre.
Elle pensa à Charles, son premier mari. À l’élégance des salons parisiens, aux conversations polies, aux secrets et aux mensonges. Puis elle regarda Jacques, ses bottes boueuses, ses mains honnêtes, sa vérité brutale et belle. — Jacques, dit-elle doucement, un sourire tremblant étirant ses lèvres. Vous savez que je suis une piètre cuisinière. Je mets toujours trop de sel. — Je m’en fiche. — Et je suis autoritaire. Je vais vouloir changer la disposition des meubles du salon. — Vous pouvez brûler les meubles si ça vous chante. — Et je ne suis plus toute jeune. Je ne pourrai peut-être pas vous donner d’autres enfants.
L’ombre d’une tristesse passa sur le visage de Jacques, vite remplacée par une tendresse infinie. — J’ai déjà une famille. Thomas, Pierre, Louis… et vous. C’est tout ce dont j’ai besoin. Marguerite se dégagea une main pour caresser sa joue mal rasée. — Alors, Jacques des Aigles Noirs… ma réponse est oui. Mais à une condition. — Laquelle ? Tout ce que vous voulez. — Que vous promettiez de rire à ma table tous les jours. Même quand je brûlerai le rôti.
Jacques éclata de rire, un son puissant qui résonna contre la paroi de la montagne. Il la souleva de terre et la fit tourner, là, au milieu des fleurs sauvages et des souvenirs de ses fantômes passés, scellant une promesse de vie l’emportant sur la mort.
Le mariage eut lieu le Noël suivant. Marguerite avait insisté. Elle voulait boucler la boucle, transformer cette saison qui avait été celle de son arrivée désespérée en celle de son triomphe.
La petite église de la vallée était pleine à craquer. Tout le village était venu voir “le miracle des Aigles Noirs”. Marguerite ne portait pas de blanc – c’eût été ridicule à son âge, disait-elle – mais une robe de velours bleu nuit qu’elle avait cousue elle-même, rehaussée d’un châle en dentelle blanche offert par Mme Dupont.
Jacques, mal à l’aise dans un costume neuf mais rayonnant de fierté, l’attendait devant l’autel. Quand elle s’avança vers lui au bras de Thomas – qui avait insisté pour jouer le rôle du père de la mariée – un murmure d’admiration parcourut l’assemblée. Elle était radieuse. Non pas de la beauté fragile de la jeunesse, mais de celle, inaltérable, des femmes qui ont traversé le feu et la glace pour trouver leur vérité.
La fête se tint à la ferme. La grande salle commune, débarrassée de ses meubles, accueillait trois longues tables. Il y avait des montagnes de fromage à raclette, des jambons fumés, des tourtes, et bien sûr, la fameuse tarte aux pommes de Marguerite, trônant au centre comme un trophée.
Pierre jouait de l’accordéon, Louis tapait du pied, et le vin chaud coulait à flots. Dehors, la neige tombait doucement, comme une bénédiction silencieuse, mais à l’intérieur, la chaleur était tropicale.
Au milieu du repas, Jacques se leva. Il tapa sur son verre avec son couteau. Le silence se fit. Il n’était pas un homme de discours, tout le monde le savait. Il regarda ses amis, ses ouvriers, ses voisins. Puis il regarda Marguerite.
— On dit que la montagne prend tout, commença-t-il d’une voix grave. Elle prend les forces, elle prend les espoirs, parfois elle prend les vies. Il marqua une pause, sa main cherchant celle de Marguerite sous la table. — Mais parfois, si on est assez patient, ou assez chanceux… la montagne rend quelque chose. Elle m’a envoyé une tempête sous la forme d’une femme. Des rires fusèrent. Marguerite lui donna un coup de coude complice. — Je pensais avoir engagé une cuisinière pour nourrir mes hommes. Mais elle a nourri mon âme. À Marguerite, celle qui assaisonne la vie avec du rire.
— À Marguerite ! hurlèrent les hommes en levant leurs verres.
La musique reprit. Jacques entraîna sa femme au milieu de la pièce pour une valse. Il dansait avec une grâce surprenante pour un homme de son gabarit. — Vous êtes heureux, Monsieur le propriétaire ? chuchota-t-elle contre son épaule. — Je suis vivant, Madame la patronne. Et pour la première fois depuis dix ans, je n’ai pas peur de demain.
Épilogue : Cinq ans plus tard
L’été battait son plein sur l’alpage. La cuisine de la ferme était ouverte sur la cour ensoleillée. Une odeur de confiture d’abricots et de pain frais s’échappait par la fenêtre.
Marguerite, les cheveux maintenant presque entièrement blancs mais le visage serein, étiquetait des pots en verre. Elle n’était plus seule dans sa cuisine. Une jeune femme du village, sa nouvelle apprentie, l’aidait. — Attention à la cuisson, Marie, avertit Marguerite. Si ça brunit trop, ça devient amer.
La porte s’ouvrit et Jacques entra. Il avait vieilli, ses mouvements étaient un peu plus lents, mais il dégageait une force tranquille. Il tenait dans ses bras une petite fille de trois ans aux boucles brunes, la fille de Thomas et de sa jeune épouse, qui vivaient désormais dans la maison annexe.
— Grand-mère Marguerite ! cria la petite en tendant les bras. Papy Jacques m’a montré les veaux ! Marguerite s’essuya les mains et prit l’enfant dans ses bras, la couvrant de baisers. Jacques s’approcha et déposa un baiser sonore sur la tempe de sa femme. — Ça sent bon ici. C’est prêt pour le déjeuner ? Les gars redescendent des pâturages, ils ont une faim de loup. — C’est toujours prêt, tu le sais bien.
Jacques s’appuya contre le plan de travail, la regardant avec cet air amoureux qui ne l’avait jamais quitté. — Tu te souviens du premier jour ? Quand tu as failli mettre le feu à la maison avec tes trois allumettes ? — Je me souviens surtout d’un ours mal léché qui m’a donné quatre heures pour faire un miracle, rétorqua-t-elle en souriant.
Il rit, ce rire franc qui faisait vibrer les murs de la maison. — Et tu l’as fait, ce miracle.
Marguerite regarda autour d’elle. La cuisine était vivante. Il y avait des jouets d’enfant dans un coin, le cahier de recettes de la mère de Jacques ouvert sur la table, des fleurs fraîches dans un vase, et surtout, ce bruit constant de conversations et de rires qui imprégnait les murs mêmes de la bâtisse.
Elle avait quitté Paris en pensant avoir tout perdu. Elle était arrivée ici vide, brisée, ne cherchant qu’un refuge temporaire. Elle avait trouvé bien plus. Elle avait découvert que l’amour n’était pas une question de convenances ou de statut social, mais de courage. Le courage de s’ouvrir quand on a mal, le courage de rire quand on a froid, le courage de réchauffer l’autre quand on gèle soi-même.
— Allez, tout le monde à table ! lança-t-elle.
Dehors, la cloche sonna. Les hommes arrivèrent, bruyants et joyeux. La famille des Aigles Noirs était au complet. Et Marguerite, l’ancienne veuve parisienne devenue la reine de l’alpage, servit le repas, assaisonnant chaque assiette avec l’ingrédient secret qu’elle avait promis ce jour-là sur la montagne : une inépuisable joie de vivre.