Partie 1
Paris, 5 heures du matin. Le silence pèse lourd dans les couloirs vides de l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm. Seul le bruit rythmé d’une serpillière humide claquant contre le carrelage centenaire brise le calme.
Lucas, 20 ans, frotte. Encore et toujours.
Il porte le bleu de travail, mais son esprit est ailleurs. Lucas ne vient pas de ce monde feutré. Il vient des tours de béton de la banlieue nord, là où l’avenir s’arrête souvent au périphérique. Ici, il est invisible. Pour les étudiants, l’élite de la nation, il n’est qu’un meuble, une ombre qui nettoie leurs traces.
Mais Lucas a un secret. Un secret qui brûle.
Un matin, alors qu’il efface machinalement un tableau noir dans le grand hall, il s’arrête. Le Professeur Lambert, titulaire de la chaire de mathématiques et médaillé Fields, y a laissé un défi : une équation complexe, réputée insoluble pour un étudiant normal. Lambert a promis la gloire à celui qui la résoudrait d’ici la fin du semestre.
Lucas regarde les chiffres. Ils ne sont pas hostiles. Ils dansent. Pour lui, c’est comme lire une partition de musique pour un virtuose. C’est… évident.
Sans réfléchir, poussé par une impulsion qu’il ne contrôle pas, il saisit une craie. En quelques minutes, il couvre le tableau de symboles. Il résout l’impossible, jette la craie et disparaît dans l’aube grise de Paris avant que quiconque ne le voie.
Le lendemain, c’est le chaos. Lambert est stupéfait. Qui est ce génie ? Il interroge l’amphithéâtre bondé, personne ne répond. Pensant à une blague, il pose un problème encore plus dur, une énigme qui a pris deux ans à son équipe pour être prouvée.
Quelques jours plus tard, Lambert surprend Lucas devant le tableau. Il pense d’abord que le concierge vandalise son travail. — “Qu’est-ce que vous foutez ? Touche pas à ça !” hurle Lambert. Lucas, effrayé, lâche : “Pardon, j’effaçais juste…” et s’enfuit en courant.
Lambert s’approche du tableau. Il se fige. La solution est là. Parfaite. Élégante. “Mon Dieu…” murmure-t-il.
Mais Lucas est loin de la gloire. Le soir même, il traîne avec sa bande : Mehdi, son meilleur ami loyal mais limité, et les autres. Ils roulent dans une vieille Peugeot 206 déglinguée. En passant devant un parc, Lucas aperçoit un type qu’il connaît. Un type de son passé, de l’orphelinat. Une brute qui l’a terrorisé enfant.
Le sang de Lucas ne fait qu’un tour. — “Arrête la voiture,” ordonne-t-il.
Il sort. Pas de discussion. Lucas fonce et frappe. C’est une explosion de violence brute. Il ne tape pas pour faire mal, il tape pour détruire, pour effacer ses propres souvenirs. La police arrive toutes sirènes hurlantes. Lucas se débat, frappe un officier. C’est fini.
Au tribunal, Lucas se défend seul. Il cite le Code Pénal avec une précision chirurgicale, humiliant le procureur, citant des textes de loi obscurs du XVIIIe siècle. Le juge est impressionné mais exaspéré. Le casier de Lucas est long comme le bras : vols, bagarres, désordre. — “50 000 € de caution ou la prison,” tranche le juge.
Lucas n’a pas un centime. Il part en détention.
C’est là que Lambert le retrouve. Le professeur a remué ciel et terre. Il propose un marché au juge : Lucas est un trésor national. Il ne doit pas pourrir en cellule. Le juge accepte, mais à deux conditions strictes :
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Lucas doit travailler les maths avec Lambert chaque semaine.
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Il doit suivre une thérapie pour gérer sa violence.
Lucas rit au nez de Lambert : “Je n’ai pas besoin d’un psy.” Mais c’est ça ou Fleury-Mérogis. Il accepte, pensant pouvoir manipuler tout le monde.

Partie 2 – La Distance et les Malentendus
La liberté de Lucas avait un goût de cendres. Il n’était pas en prison, certes, mais il se sentait comme un animal de cirque. Chaque mardi et jeudi, il devait prendre le RER B depuis sa cité de Saint-Ouen, traverser Paris, et monter les marches de l’École Normale Supérieure. Il laissait son blouson en cuir et sa casquette à l’entrée, mais il gardait son attitude. C’était sa seule armure.
Le Professeur Lambert l’attendait toujours avec une impatience fébrile. Pour Lambert, Lucas n’était pas un garçon, c’était un miracle. C’était la réponse à des questions que les mathématiciens se posaient depuis un siècle.
— “Alors,” commença Lambert un mardi matin pluvieux, en pointant une équation monstrueuse sur le tableau. “C’est un problème de combinatoire algébrique. Mon équipe est dessus depuis six mois. On pense qu’il y a une faille dans la troisième variable.”
Lucas jeta un coup d’œil, mâchant son chewing-gum avec une insolence calculée. Il prit la craie, non pas comme un écolier, mais comme un vandale s’apprêtant à taguer un mur. — “Votre équipe cherche trop compliqué,” marmonna-t-il. “Si vous réduisez la matrice ici… et que vous inversez la polarité là…”
Tac. Tac. Tac. Le bruit de la craie résonnait comme des coups de feu. En cinq minutes, le tableau était couvert. Lucas s’essuya les mains sur son jean sale. — “C’est fini. Je peux y aller ?”
Lambert restait bouche bée, ses lunettes glissant sur son nez. Il regardait le tableau comme on regarde une apparition divine. — “C’est… c’est juste,” balbutia-t-il. “Lucas, tu réalises ce que tu viens de faire ? C’est de l’art. C’est plus que des maths.”
— “C’est juste des chiffres, Professeur. C’est comme jouer du piano. Vous voyez les touches, moi je vois la musique. C’est pas sorcier.”
Lucas détestait ces moments. Il détestait voir l’admiration dans les yeux de Lambert, car il savait qu’elle était conditionnelle. Lambert aimait son cerveau, pas lui. Si Lucas perdait son don demain, il redeviendrait le “petit délinquant” bon à balayer les couloirs.
Mais si les maths étaient une corvée facile, la thérapie était une guerre.
Le juge avait été clair : pas de thérapie, retour en cellule. Lambert avait donc engagé les meilleurs. Ou du moins, les plus chers.
Le premier était un expert médiatique, un homme qu’on voyait sur les plateaux télé, avec un cabinet dans le 16ème arrondissement qui sentait le cuir neuf et l’argent. Lucas était entré, avait scanné la pièce, et avait décidé de jouer. — “Alors,” avait dit le psy avec un sourire onctueux, “parlez-moi de votre enfance.” Lucas avait alors inventé une histoire grotesque, mélangeant des scénarios de films d’horreur et des fantasmes freudiens absurdes, poussant le thérapeute à valider des théories ridicules. Quand Lucas avait fini par éclater de rire en le traitant de charlatan, l’homme l’avait mis à la porte, outré.
Le suivant était un hypnotiseur. Lucas avait fait semblant d’entrer en transe, avant de se “réveiller” en hurlant des obscénités.
Lambert était désespéré. Lucas rejetait tout le monde. Il était inatteignable. Il fallait quelqu’un de différent. Quelqu’un qui n’avait rien à perdre.
C’est ainsi que Lambert se retrouva à frapper à la porte d’un petit bureau sombre dans une université de banlieue, à Saint-Denis. Loin des ors de la rue d’Ulm. C’était le bureau de Simon.
Simon et Lambert avaient été colocataires autrefois. Ils avaient partagé les mêmes rêves de gloire. Mais la vie les avait séparés. Lambert avait choisi la lumière, les prix, la reconnaissance. Simon avait choisi l’ombre, l’enseignement, et le deuil.
— “J’ai besoin de toi, Simon,” dit Lambert, l’air défait. “J’ai un gamin… Il est comme Ramanujan. Un génie brut. Mais il est en train de se détruire. Il a une défiance envers l’autorité que je n’ai jamais vue.” Simon leva les yeux de ses copies. Il avait l’air fatigué. Il portait un pull en laine un peu usé. — “Pourquoi moi, Gérard ? Tu connais tous les grands pontes de Paris.” — “Parce qu’ils ont tous échoué. Ce gamin vient d’en bas, Simon. Comme toi. Il ne respectera jamais un type en costume trois pièces. Il a besoin de quelqu’un qui parle sa langue.”
Simon hésita. Il avait arrêté les cas difficiles depuis la mort de sa femme. C’était trop lourd. Mais il vit la détresse dans les yeux de son vieil ami. — “Amène-le jeudi. Mais je ne promets rien.”
Le jeudi suivant, Lucas entra dans le bureau de Simon. Il s’attendait à un autre cabinet stérile. Il fut surpris. C’était un bordel organisé. Des livres partout, des tasses de café à moitié vides, une odeur de tabac froid et de vieux papier.
Lucas s’assit, arrogant, les jambes écartées. Il ne dit rien. Simon ne dit rien non plus. Le silence dura dix minutes. C’était un test. Qui craquerait le premier ?
Lucas se leva et commença à fouiner. Il regarda les livres. Histoire des États-Unis, Psychologie du traumatisme. Il ricana. Puis, il vit la peinture. Une petite toile posée sur un chevalet dans un coin. Une aquarelle sombre, représentant un homme seul sur une barque au milieu d’une tempête.
— “Tiens, tiens,” dit Lucas, un sourire mauvais aux lèvres. “C’est toi qui as fait ça ?” Simon hocha la tête. — “Pas mal,” continua Lucas. “La perspective est bonne. Mais c’est d’un triste… On dirait du Van Gogh, mais sans le talent. C’est quoi cette obsession pour la tempête ? T’as peur de te noyer ?”
Il s’approcha de la toile, plissant les yeux. — “Le ciel est violet. C’est la frustration sexuelle ça, mon vieux. Et l’homme est tout petit. T’as un complexe d’infériorité ? Attends…” Lucas se tourna vers Simon, ses yeux brillants de malice. Il venait de trouver la faille. — “Tu as épousé la mauvaise femme, c’est ça ? Elle t’a quitté ? Ou peut-être qu’elle t’a trompé et que tu es resté comme un chien battu ?”
Le visage de Simon ne bougea pas, mais ses yeux s’assombrirent. — “Fais attention, petit,” dit-il calmement.
Lucas ne l’écouta pas. Il sentait l’odeur du sang. Il voulait détruire ce type comme les autres. — “Non, c’est pire que ça. Elle est morte, hein ? Elle s’est suicidée pour échapper à ta médiocrité ?”
D’un bond, Simon traversa la pièce. Il attrapa Lucas à la gorge et le plaqua violemment contre le mur. Des livres tombèrent de l’étagère dans un fracas terrible. Lucas, pour la première fois, eut peur. Vraiment peur. Il vit une rage pure dans les yeux de Simon. Une violence qu’il connaissait bien, celle de la rue, celle de son père adoptif.
— “Si tu manques encore de respect à ma femme,” gronda Simon, le visage à deux centimètres de celui de Lucas, “je te tue. Tu m’entends ? Je te tue.”
Le temps se figea. Lucas ne pouvait plus respirer. Il lut dans les yeux de Simon que ce n’était pas une menace en l’air. C’était une promesse.
Simon relâcha sa prise. Lucas retomba sur ses talons, toussant, se massant le cou. Il était choqué. Aucun “psy” n’avait jamais réagi comme ça. Ils restaient toujours calmes, prenaient des notes. Simon avait réagi comme un homme.
— “La séance est terminée,” dit Simon, la voix tremblante mais contrôlée. “Dégage.”
Lucas sortit sans un mot, le cœur battant à tout rompre. Il venait de rencontrer son premier véritable adversaire.
Quelques jours plus tard, Lucas cherchait à oublier. Il avait troqué les équations et les psys pour la chaleur rassurante d’un bar bondé près de la Sorbonne. Il n’aimait pas traîner dans ce quartier “bobo”, mais Mehdi voulait “voir des filles intelligentes”.
Ils étaient là, une tache d’huile dans un verre d’eau. Lucas, Mehdi, et leurs deux autres potes, Morgan et Billy. Ils parlaient fort, riaient grassement. À la table voisine, un groupe d’étudiants de Sciences Po tenait court. L’un d’eux, un grand blond avec une écharpe en cachemire, racontait une histoire pour impressionner les filles autour de lui, citant des économistes du XVIIIe siècle avec une arrogance insupportable.
Mehdi, un peu éméché, essaya de s’incruster dans la conversation. — “Eh, c’est pas mal ton histoire, mais t’as oublié la partie où on s’en fout,” lança Mehdi en riant.
Le blond se tourna vers lui avec un mépris glacial. — “Pardon ? Je ne crois pas qu’on se connaisse. Je parlais de l’évolution de l’économie de marché dans les colonies du Sud. Mais je suppose que pour toi, l’économie se résume à vendre des barrettes de shit en bas de ton immeuble ?”
Le bar se tut. L’insulte était violente, raciste, directe. Mehdi serra les poings, prêt à frapper. C’était le langage qu’il connaissait. Mais Lucas posa une main sur son épaule. — “Laisse,” dit Lucas doucement.
Il s’avança vers le blond. Il n’avait pas l’air menaçant physiquement, mais son regard était laser. — “C’est intéressant ce que tu dis sur les colonies du Sud,” commença Lucas. “Tu cites l’ouvrage de Vickers, ‘Work in Essex County’, page 98, non ? Lu le mois dernier.”
Le blond sourit, confiant. — “Oui, enfin, c’est une référence classique…”
— “Sauf que,” coupa Lucas, “si tu l’avais vraiment lu, et pas juste le résumé pour ton cours de première année, tu saurais que Vickers plagie largement les théories de Garrison sur la linéarité agraire. En fait, tout ton argumentaire sur l’économie de marché est caduc parce que tu ne prends pas en compte la variable de l’esclavage comme capital fixe, ce qui est pourtant la thèse centrale du livre que tu prétends citer.”
Le sourire du blond vacilla. — “Euh… C’est une interprétation…”
— “Non, c’est pas une interprétation,” continua Lucas, implacable, avançant d’un pas. “Tu récites des paragraphes entiers que tu as appris par cœur pour avoir l’air intelligent et coucher avec cette fille. Mais le problème, c’est que dans cinq ans, tu seras un cadre moyen incompétent qui réalisera qu’il a claqué 100 000 balles d’études pour apprendre des trucs qu’il aurait pu lire pour 1,50 € à la bibliothèque municipale.”
Le blond était K.O. debout. Humilié devant tout le monde. Lucas se tourna vers la fille que le blond essayait de draguer. — “C’est ton tour,” dit-il simplement. “Ou alors tu peux venir boire un verre avec nous. On est moins riches, mais on est plus drôles.”
La fille sourit. Un vrai sourire. Elle s’appelait Élise.
Plus tard dans la soirée, Lucas et Élise marchaient le long des quais de Seine. Elle étudiait la médecine. Elle était brillante, vive, et contrairement aux autres, elle ne le regardait pas comme une curiosité. — “C’était incroyable ce que tu as fait tout à l’heure,” dit-elle. “Tu es étudiant où ?”
Le mensonge vint naturellement aux lèvres de Lucas. C’était un réflexe de survie. — “Je… je suis juste auditeur libre ici et là. Je bosse dans le bâtiment en attendant.” — “Et ta famille ? Tu viens de Paris ?”
Lucas se raidit. Il ne pouvait pas dire : Je suis un orphelin, j’ai été balloté de foyer en foyer, mon père adoptif m’éteignait ses cigarettes sur le bras. Alors il inventa. — “Ouais, je viens d’une grande famille. J’ai douze grands frères.” — “Douze ?!” s’exclama Élise en riant. “C’est pas possible !” — “Je te jure. C’est le chaos à la maison. L’Irlande en plein Paris. On se bat pour la douche, on se vole la bouffe. Mais on se serre les coudes. C’est… bruyant, mais c’est bien.”
Il décrivait la famille qu’il avait toujours rêvé d’avoir. Il le décrivait avec tant de détails, tant d’amour feint, qu’Élise le crut. Elle tomba amoureuse de cette image : le garçon génial, modeste, issu d’un clan solidaire. Lucas, lui, sentait le piège se refermer. Plus elle l’aimait, plus il se sentait imposteur.
Le mardi suivant, Lucas retourna voir Simon. Il s’attendait à se faire virer. À sa grande surprise, Simon l’attendait, manteau sur le dos. — “On ne reste pas ici. Viens.”
Ils marchèrent jusqu’au Jardin des Plantes, sous un ciel gris parisien. Ils s’assirent sur un banc face à la ménagerie. Lucas était nerveux. Il attendait la leçon de morale. Simon regarda les cygnes sur l’étang pendant un long moment avant de parler.
— “J’ai pensé à ce que tu m’as dit l’autre jour. Sur ma peinture.” Lucas baissa les yeux, grattant le sol avec sa basket. — “J’étais énervé. Je voulais juste…”
— “Tu sais,” coupa Simon, “je suis resté éveillé la moitié de la nuit. Et puis j’ai réalisé quelque chose. Je suis tombé dans un sommeil profond, comme un bébé. Tu sais pourquoi ?”
Lucas secoua la tête.
— “Parce que tu n’es qu’un gosse, Lucas. Tu n’as pas la moindre idée de ce dont tu parles.”
Lucas ouvrit la bouche pour répliquer, mais Simon leva la main.
— “Tu n’as jamais quitté Paris, n’est-ce pas ? Si je te demande de me parler de l’art, tu vas me citer tous les livres sur Michel-Ange. Tu sais beaucoup de choses sur lui. Ses travaux, ses aspirations politiques, ses relations avec le Pape, ses tendances sexuelles. Tout ça.” Simon se tourna vers lui, son regard perçant comme une lame. — “Mais tu ne peux pas me dire ce que ça sent dans la Chapelle Sixtine. Tu n’as jamais levé les yeux vers ce plafond magnifique en te sentant écrasé par tant de beauté.”
Le vent soufflait dans les arbres. Lucas écoutait, incapable de bouger.
— “Si je te parle de femmes, tu vas me donner un topo sur tes préférences. Tu as peut-être même couché avec quelques-unes. Mais tu ne peux pas me dire ce que ça fait de se réveiller à côté d’une femme et de se sentir vraiment heureux, simplement parce qu’elle est là. Tu ne connais pas la vulnérabilité.”
La voix de Simon devint plus rauque, chargée d’émotion. — “Tu m’as parlé de la guerre. Tu citerais Shakespeare, pas vrai ? ‘Encore une fois sur la brèche, chers amis’. Mais tu n’as jamais tenu la tête de ton meilleur ami sur tes genoux, tu n’as jamais vu ses yeux te supplier de l’aider alors qu’il rendait son dernier souffle à cause d’une bombe.”
Lucas sentit une boule se former dans sa gorge. Il pensait à la violence, aux coups, mais Simon parlait d’autre chose. Il parlait de la vie.
— “Et si je te parle d’amour,” continua Simon, “tu vas probablement me citer un sonnet. Mais tu n’as jamais regardé une femme en te sentant totalement désarmé. En sachant qu’elle peut te détruire d’un regard. En sachant que tu traverserais l’enfer pour elle. Tu ne sais pas ce que c’est d’être l’ange de quelqu’un. D’avoir cet amour pour elle, jusqu’à la fin. Jusqu’au cancer.”
Lucas tressaillit.
— “Tu ne sais pas ce que c’est de rester assis à l’hôpital pendant deux mois, en tenant sa main, parce que les médecins voient dans tes yeux que les heures de visite, ça ne s’applique plus à toi. Tu ne sais pas ce que c’est que la perte réelle. Parce que ça n’arrive que quand tu aimes quelque chose plus que tu ne t’aimes toi-même. Et je doute que tu aies déjà osé aimer quelqu’un à ce point-là.”
Simon se leva lentement. Il dominait Lucas de toute sa hauteur, mais sans menace cette fois. Juste avec une vérité écrasante.
— “Je te regarde, Lucas, et je ne vois pas un génie intelligent et confiant. Je vois un gamin arrogant et mort de trouille. Mais tu es un génie, ça, personne ne le nie. Personne ne peut comprendre tes profondeurs. Mais toi, tu penses pouvoir me cerner, disséquer ma vie entière, juste en regardant une putain d’aquarelle ?”
Il marqua une pause. — “Tu es orphelin, n’est-ce pas ? Tu crois que je sais qui tu es, comment tu te sens, ce que tu as vécu, juste parce que j’ai lu ‘Oliver Twist’ ? Est-ce que ça suffit à te résumer ?”
Lucas ne répondit pas. Il ne pouvait pas. Les larmes lui piquaient les yeux, mais il refusait de les laisser couler.
— “Personnellement,” conclut Simon en remettant ses mains dans ses poches, “je m’en fous de tout ça. Parce que tu sais quoi ? Je ne peux rien apprendre de toi que je ne puisse pas lire dans un livre. À moins que tu ne veuilles me parler de toi. De qui tu es. Là, ça m’intéresse. Là, je suis partant. Mais c’est à toi de décider.”
Simon s’éloigna sur le chemin de gravier, laissant Lucas seul sur le banc. Seul avec le bruit de Paris autour de lui, et le silence assourdissant à l’intérieur de lui.
La forteresse venait de se fissurer.
Les semaines suivantes furent étranges. Lucas continuait de voir Simon, mais il restait muet. Pendant des heures, ils restaient assis dans le bureau, sans dire un mot. Simon ne le forçait pas. Il attendait. Il savait que Lucas luttait contre lui-même.
En parallèle, la relation avec Élise s’intensifiait. Elle était fascinée par l’intelligence de Lucas, mais aussi troublée par ses zones d’ombre. Un soir, alors qu’ils révisaient (elle sa médecine, lui lisant un livre de chimie organique pour le plaisir), elle posa son stylo. — “Lucas, j’ai eu ma mère au téléphone. Elle veut te rencontrer.” Le sang de Lucas se glaça. — “Non, c’est pas une bonne idée,” dit-il trop vite. — “Pourquoi ? Tu as honte de moi ?” — “Non ! C’est juste que… ma famille, mes frères… c’est compliqué en ce moment. Mon frère aîné a des ennuis avec la justice, l’ambiance est tendue.” Encore un mensonge. Une brique de plus dans le mur.
— “Ok,” dit Élise doucement. “Mais toi, tu ne me parles jamais vraiment. Tu résous des équations que personne ne comprend, tu lis trois livres par jour, mais je ne sais pas ce qui te fait peur. Je ne sais pas ce qui te fait pleurer.”
— “Je pleure pas,” rétorqua Lucas, défensif.
C’était faux. Lucas pleurait à l’intérieur. Il pleurait l’enfant qu’il avait été, celui qui attendait que son père rentre, terrifié par le bruit de la clé dans la serrure. Il avait peur qu’Élise voie cet enfant-là. L’enfant sale, battu, indigne d’amour. Alors il se cachait derrière son masque de dur, derrière ses blagues cyniques et ses théorèmes mathématiques.
Lambert, de son côté, devenait de plus en plus pressant. Il organisa des entretiens d’embauche. — “C’est une firme de sécurité informatique,” expliqua Lambert. “Ils payent des fortunes. Tu serais à l’abri du besoin pour toujours, Lucas.” — “Je m’en fous de l’argent,” répondit Lucas. — “Tu ne peux pas gâcher ce don ! Tu as une responsabilité envers l’humanité !” — “L’humanité ? Qu’est-ce qu’elle a fait pour moi, l’humanité ? Elle m’a laissé crever dans une barre HLM pendant vingt ans !”
La colère de Lucas débordait. Il se sentait écartelé. D’un côté, le monde de Lambert : froid, élitiste, exigeant, mais sûr. De l’autre, le monde de Mehdi : chaud, loyal, familier, mais sans issue. Et au milieu, Élise, qui lui offrait un amour qu’il ne pensait pas mériter.
Lors de la séance suivante avec Simon, le silence fut enfin brisé. Lucas raconta une blague. Une blague stupide sur un type dans un avion. Simon sourit. — “Tu vois une fille en ce moment ?” demanda Simon. — “Ouais.” — “Et alors ?” — “Alors rien. Elle est intelligente. Elle est belle. Elle est drôle.” — “Appelle-la.” — “Non.” — “Pourquoi ?”
Lucas regarda ses chaussures. — “Parce que là, elle est parfaite, Simon. Je ne veux pas gâcher ça.”
Simon soupira. — “Tu ne veux pas gâcher ça ? Lucas, tu ne cherches pas la perfection chez elle. Tu cherches à fuir tes propres imperfections. Tu as peur qu’elle découvre que tu n’es pas le prince charmant de la banlieue, mais juste un gosse paumé avec des cicatrices.” Il se pencha en avant. — “Mais c’est ça, aimer. C’est laisser l’autre voir tes cicatrices. Et réaliser qu’ils ne partent pas en courant.”
Lucas écoutait. C’était la première fois qu’il entendait ça. L’idée que ses défauts, son passé, sa douleur, pouvaient être acceptés. Mais la peur était une vieille amie, fidèle et toxique. Et elle n’allait pas le lâcher aussi facilement.
Le tournant dramatique approchait. Élise allait bientôt recevoir sa réponse pour l’internat en Californie. Et Lucas allait devoir choisir : continuer à mentir et la perdre, ou dire la vérité et risquer d’être détruit.
Partie 3 – La Mémoire, la Réalisation et la Confrontation
L’hiver s’était installé sur Paris, transformant la ville en une aquarelle grise et glacée. Pour Lucas, le froid n’était pas seulement dehors, il était aussi en lui. Sa double vie devenait insupportable. Le jour, il était le singe savant du Professeur Lambert, résolvant des énigmes mathématiques qui valaient des millions. La nuit, il redevenait le gamin de la cité, buvant des bières tièdes avec Mehdi pour oublier qu’il ne s’appartenait plus.
La pression montait. Lambert, aveuglé par son ambition, avait arrangé un entretien avec une organisation obscure liée aux services de renseignement et à la défense nationale. C’était le “Graal” pour n’importe quel mathématicien : un salaire à six chiffres, le pouvoir, le prestige.
Le rendez-vous avait lieu dans une tour de verre à La Défense. Lucas portait un costume que Lambert lui avait acheté. Le tissu le grattait. Il se sentait déguisé. En face de lui, cinq hommes en costumes gris, visages fermés, dossiers épais sur la table.
— “Nous avons examiné vos travaux sur la cryptographie quantique,” commença l’un des recruteurs, un homme froid aux yeux de requin. “C’est brillant. Nous avons des applications concrètes pour cela. Des applications qui garantissent la sécurité de l’État.”
Lucas se balança sur sa chaise, mâchant son chewing-gum. — “La sécurité de l’État, hein ? C’est le nom de code pour espionner les gens et bombarder des villages à distance ?”
Un silence glacial tomba dans la salle de réunion aseptisée. — “Je vous demande pardon ?” dit le recruteur.
Lucas se pencha en avant, son regard devenant dur. — “Vous voulez que je travaille pour vous. Ok, imaginons. Je code un algorithme indéchiffrable. Vous l’utilisez pour quoi ? Pour casser le cryptage d’un groupe rebelle en Afrique du Nord ? Ou peut-être pour surveiller les transactions d’un opposant politique ici ?”
Il se leva et commença à marcher dans la pièce, gesticulant. — “Ensuite, quoi ? Vous identifiez une cible. Vous envoyez un drone. Le drone tire. Mais le drone ne voit pas qu’il y a un mariage à côté. Boum. Quinze civils morts. Des femmes, des gosses. Et le lendemain, je suis assis dans mon bureau climatisé, à bouffer mon sandwich triangle, pendant que là-bas, un père ramasse les morceaux de son fils.”
Les hommes étaient stupéfaits. Personne ne leur parlait comme ça.
— “Et le pire,” continua Lucas, la voix montant dans les aigus, “c’est que le gamin qui aura survécu au bombardement, il grandira avec la haine. Il viendra poser une bombe dans le métro parisien. Et là, mes potes de Saint-Ouen, qui prennent ce métro pour aller bosser au SMIC, ils se feront sauter la gueule. Tout ça parce que j’ai voulu jouer au malin avec des chiffres pour vous faire plaisir ?”
Il s’arrêta devant le recruteur chef. — “Alors, je vais vous dire ce que je vais faire. Je vais garder mon job de concierge. C’est peut-être pas prestigieux, mais au moins, quand je rentre chez moi le soir, je n’ai pas de sang sur les mains. Et je ne suis pas un vendu.”
Il quitta la salle en claquant la porte, laissant derrière lui une carrière dorée et cinq hommes outrés.
La réaction de Lambert fut volcanique. Le soir même, le professeur retrouva Lucas dans les couloirs de l’université. — “Tu es complètement malade !” hurla Lambert, rouge de colère. “Tu as craché au visage des gens les plus puissants du pays ! Tu te rends compte de la chance que tu as ? Je donnerais ma main droite pour avoir ton talent !”
Lucas le regarda avec pitié. — “C’est ça votre problème, Professeur. Vous vivez à travers moi. Vous êtes jaloux. Vous savez que même avec cent ans d’études, vous ne verrez jamais ce que je vois quand je ferme les yeux.”
— “Tu es un enfant gâté !” rétorqua Lambert. “Tu crois que le monde te doit quelque chose parce que tu as eu une enfance difficile ? On a tous nos problèmes, Lucas ! Mais toi, tu as un don. Et tu as le devoir de l’utiliser !”
— “Un devoir ? Envers qui ? Vous ? Vous ne vous souciez pas de moi. Vous vous souciez de la médaille Fields que vous n’aurez jamais !”
Lucas attrapa une feuille sur le bureau de Lambert. C’était la preuve d’un nouveau théorème sur lequel ils travaillaient depuis des semaines. — “C’est ça que vous voulez ?” cria Lucas.
Il sortit un briquet de sa poche. — “Non ! Arrête !” hurla Lambert, se précipitant.
Lucas alluma le papier. La flamme lécha les équations, transformant le génie en cendres noires. Il laissa le papier brûler jusqu’à ce qu’il ne reste rien, puis le laissa tomber au sol. — “Voilà,” dit Lucas froidement. “C’est juste du papier. C’est fini.”
Il laissa Lambert à genoux, essayant vainement de sauver les cendres, pleurant comme un enfant qui vient de perdre son jouet préféré. Pour Lucas, c’était une libération. Mais il savait que le plus dur restait à venir.
Le vrai point de rupture n’était pas les mathématiques. C’était Élise.
La date fatidique approchait. Elle avait été acceptée pour son internat à l’université de Stanford, en Californie. Elle devait partir dans trois jours. Lucas était dans son petit appartement parisien. L’ambiance était lourde, chargée de non-dits. Des cartons s’empilaient dans le coin.
— “Viens avec moi,” répéta Élise pour la centième fois. Elle était assise sur le lit, les yeux brillants d’espoir et de peur. “Lucas, s’il te plaît. On s’en fout de tout. Je peux t’aider au début. Tu trouveras quelque chose là-bas. Avec ton cerveau, tu peux tout faire.”
Lucas faisait les cent pas, nerveux. — “C’est pas si simple, Élise ! Je ne peux pas juste… partir. J’ai ma vie ici. J’ai mes potes. J’ai mon boulot.” — “Ton boulot ? Tu veux dire nettoyer les sols ? Lucas, tu vaux mieux que ça !”
— “Ah, on y vient !” explosa Lucas. “Je vaux mieux que ça ? C’est ça que tu penses, hein ? Que je suis un raté ici ? Que tu as honte de présenter le concierge à tes amis médecins ?” — “Ce n’est pas ce que j’ai dit ! Je t’aime, Lucas !”
— “Tu ne m’aimes pas !” cria-t-il, la voix brisée. “Tu aimes l’idée que tu te fais de moi. Tu aimes le mystère. Le ‘mauvais garçon génial’. Mais tu ne connais rien de moi, Élise ! Rien !”
— “Alors dis-moi !” supplia-t-elle en se levant pour le prendre dans ses bras. “Dis-moi la vérité ! Tes douze frères, c’est des conneries, je le sais depuis le début ! Je m’en fous ! Je veux juste toi !”
Le contact de sa main sur son bras le brûla. La panique l’envahit. Une terreur absolue. Si elle restait, elle verrait tout. Elle verrait les cicatrices, les cauchemars, la laideur de son passé. Elle finirait par le détester. Il devait la faire partir. Maintenant. Pour se protéger. Pour la protéger de lui.
Il la repoussa violemment. — “Tu veux la vérité ? La vérité, c’est que je ne t’aime pas.”
Le temps s’arrêta. Élise recula, comme frappée au visage. Les larmes coulèrent instantanément sur ses joues. — “Quoi ?” murmura-t-elle.
Lucas durcit son visage, puisant dans toutes ses ressources pour jouer le rôle du salaud. — “Je ne t’aime pas, Élise. On s’est bien marrés, c’était sympa. Mais tu crois vraiment que je vais te suivre à l’autre bout du monde ? Pour quoi faire ? Te regarder réussir pendant que je galère ? Non merci. T’es juste une fille de bourges qui voulait s’encanailler. C’est fini.”
— “Tu mens,” sanglota-t-elle. “Je vois dans tes yeux que tu mens.” — “Dégage !” hurla-t-il, frappant le mur de son poing, faisant trembler les cadres. “Sors de ma vie ! Je ne veux plus te voir !”
Élise le regarda une dernière fois. Un regard de douleur pure, de trahison, mais aussi d’une tristesse infinie pour lui. — “J’espère que tu trouveras la paix, Lucas,” dit-elle doucement.
Elle prit son sac et sortit. La porte claqua.
Le silence retomba. Un silence de mort. Lucas resta debout, tremblant de tout son corps. Il regarda par la fenêtre. Il la vit sortir de l’immeuble, monter dans un taxi. Le taxi démarra. Il voulut crier, courir après elle, lui dire qu’elle était la seule chose qui comptait. Mais ses pieds étaient cloués au sol. La voix de son père adoptif résonnait dans sa tête : Tu ne vaux rien. Tout le monde t’abandonne. — “Je ne t’aime pas,” murmura-t-il pour lui-même, comme pour s’en convaincre. Il s’effondra sur le sol, le dos contre le radiateur froid, et fixa le vide. Il avait gagné. Il était en sécurité. Il était seul.
Les jours suivants furent un brouillard. Lucas errait comme un fantôme. Il ne se présenta pas au travail. Il ne répondit pas aux appels de Lambert. Il finit par aller à son rendez-vous avec Simon. C’était la dernière séance prévue par le juge. Après ça, il serait libre. Libre de retourner à sa vie de misère.
Simon était dans son bureau, en train de ranger des livres dans des cartons. Il avait l’air apaisé. Il avait décidé de suivre son propre conseil : voyager, voir le monde. Lucas entra, l’air absent, les yeux cernés. — “Alors, c’est la quille ?” lança Lucas avec un sourire forcé. “Tu te casses ?”
Simon s’assit sur le coin de son bureau. Il ne sourit pas. Il tenait un dossier jaune entre ses mains. — “Ouais, je pars. Mais avant, on doit finir quelque chose.”
Lucas s’affala dans le fauteuil. — “On a tout dit, non ? J’ai fait mes heures. J’ai pas tué le vieux Lambert. Je suis réhabilité.”
Simon posa le dossier sur la table basse, juste devant Lucas. — “J’ai reçu ça ce matin. Du tribunal. C’est ton dossier complet. Pas juste le casier judiciaire. Tout. Les rapports des services sociaux. Les photos de l’hôpital quand tu avais sept ans.”
Lucas se figea. Son masque d’indifférence se fissura légèrement. — “Ah ouais ? Passionnante lecture. Il y a des photos de moi nu aussi ?” tenta-t-il de plaisanter, mais sa voix tremblait.
Simon ignora la blague. — “J’ai vu les photos, Lucas. Les brûlures de cigarettes. Les traces de ceinture. Les fractures mal resoudées.” Il fit une pause. L’air dans la pièce devint lourd, électrique. — “Ton père adoptif… il aimait boire, c’est ça ? Et quand il buvait, il fallait qu’il tape.”
Lucas détourna le regard, fixant un point invisible sur le mur. Sa mâchoire se contracta. — “C’était un connard. C’est la vie. Y’a pire.” — “Non,” dit Simon doucement. “Il n’y a pas pire que ça. Un enfant qui se fait torturer par la personne qui est censée le protéger.”
— “Eh oh, c’est bon !” coupa Lucas, se levant brusquement. “On va pas faire pleurer dans les chaumières. C’est du passé. J’ai géré. Il est mort, je suis vivant. Fin de l’histoire.” Il commença à marcher vers la porte. “Allez, salut Simon. Envoie-moi une carte postale.”
— “Lucas.” La voix de Simon était impérative. Lucas s’arrêta, la main sur la poignée. — “Quoi ?” — “Ce n’est pas ta faute.”
Lucas se retourna, un sourire méprisant aux lèvres. — “Ouais, je sais. C’est la faute de la société, du système, bla bla bla. J’ai compris le concept.” — “Regarde-moi,” dit Simon en s’avançant.
Lucas croisa les bras, défiant. — “Je te regarde.” — “Ce n’est pas ta faute.”
Le sourire de Lucas vacilla. — “Je sais, Simon. T’inquiète pas.” Simon fit un pas de plus. Il entra dans l’espace personnel de Lucas. Il ne le lâchait pas du regard. Une compassion infinie, brute, inébranlable. — “Ce n’est pas ta faute.”
Lucas sentit une chaleur monter dans sa poitrine, une brûlure acide. — “Je sais,” dit-il, plus fort. “C’est bon, change de disque.” — “Non, tu ne sais pas,” insista Simon. “Ce n’est pas ta faute.”
— “Arrête ça,” gronda Lucas. La colère montait. Une colère défensive, pour empêcher la digue de rompre. — “Ce n’est pas ta faute.”
— “Ferme ta gueule !” hurla Lucas. “Tu te fous de moi ?!” Il poussa Simon violemment. — “Ne joue pas avec ma tête !”
Simon recula sous le choc, mais revint immédiatement, calme, solide comme un roc. — “Ce n’est pas ta faute, Lucas.”
Lucas le poussa encore, prêt à frapper. Il voulait le détruire, le faire taire, arrêter cette phrase qui sciait ses défenses. — “JE T’AI DIT D’ARRÊTER !” hurla-t-il, les yeux fous, remplis de larmes.
Simon ne bougea pas. — “Ce n’est pas ta faute.”
Et là, tout s’effondra. Les genoux de Lucas cédèrent. La rage s’évapora pour laisser place à une douleur pure, noire, insondable. Vingt ans de haine de soi. Vingt ans à croire qu’il méritait les coups, qu’il était mauvais, qu’il était une erreur. — “Oh putain…” sanglota-t-il. “Oh putain…”
Il tomba vers l’avant. Simon le rattrapa. Il serra le jeune homme contre lui, fort, très fort. Lucas s’accrocha à la chemise de Simon comme un naufragé. Il pleurait comme l’enfant qu’il n’avait jamais eu le droit d’être. Des sanglots rauques, animaux, qui secouaient tout son corps.
— “Je suis désolé… Je suis tellement désolé…” répétait Lucas à travers ses larmes. — “Chut… Lâche tout,” murmura Simon, la main sur la tête de Lucas, le berçant doucement. “C’est fini. Je te tiens. C’est fini.”
Ils restèrent ainsi de longues minutes. Dans ce bureau encombré de banlieue, un père qui avait perdu sa femme et un fils qui n’avait jamais eu de père se trouvaient enfin. La guérison pouvait commencer.
Une heure plus tard, Lucas était assis, calme, épuisé mais vidé. Il avait l’impression d’avoir perdu cinquante kilos. — “Qu’est-ce que je fais maintenant ?” demanda-t-il, la voix cassée.
Simon sourit tristement. — “Ça, c’est la question à un million. Tu es libre, Lucas. Vraiment libre. Lambert ne peut plus te forcer. Le juge est satisfait. Tu peux faire ce que tu veux.” — “Je ne sais pas ce que je veux.” — “Écoute ton cœur. Pas ta tête. Ton cerveau est trop bruyant, il calcule trop. Ton cœur, lui, il sait.”
Lucas quitta le bureau de Simon. Le monde semblait différent dehors. Les couleurs étaient plus nettes.
Le soir même, il retrouva Mehdi et la bande sur le chantier où ils travaillaient au noir. C’était la pause. Ils étaient assis sur des parpaings, buvant du café dans des gobelets en plastique. L’ambiance était familière. Rassurante. Lucas se dit qu’il pourrait rester là. C’était facile. C’était chez lui.
— “Alors,” demanda Mehdi en allumant une cigarette, “c’est fini tes conneries avec l’université ? Tu reviens bosser avec nous à temps plein ?” — “Ouais, je pense,” répondit Lucas. “C’est mieux ici. Pas de prise de tête.”
Mehdi tira une longue bouffée, puis jeta sa cigarette au sol et l’écrasa avec sa botte de sécurité. Il ne souriait pas. — “Tu sais,” dit Mehdi sans regarder Lucas. “Tu es mon meilleur ami. On a grandi ensemble. Je t’aime comme un frère.”
Lucas sourit. — “Je sais, mec. Moi aussi.”
Mehdi se tourna vers lui, le visage grave. — “Mais si dans vingt ans, tu es toujours là… si tu viens encore poser ton cul sur ces parpaings pour boire ce café dégueulasse avec nous… je te jure que je te tue.” Lucas rit, croyant à une blague. — “Quoi ? T’es sérieux ?”
— “Je suis très sérieux, Lucas,” dit Mehdi, la voix dure. “Regarde-nous. Regarde-moi. Je vais faire ça toute ma vie. Je vais me casser le dos, je vais vieillir, et je serai toujours fauché. Et c’est ok. C’est ma vie. Je n’ai pas le choix. Mais toi…” Il pointa un doigt accusateur vers Lucas. — “Toi, tu as un ticket de loto gagnant dans la poche. Un truc que personne n’a. Et tu n’as même pas le courage de l’encaisser. C’est une insulte. C’est une insulte pour nous, qui ramerons toute notre vie.”
Lucas resta muet, frappé par la vérité brutale de son ami.
— “Tu sais quel est le meilleur moment de ma journée ?” continua Mehdi. “C’est les dix secondes le matin. Quand je gare la voiture devant ton immeuble et que je marche vers ta porte. Pendant ces dix secondes, je me dis : ‘Peut-être qu’il n’est pas là. Peut-être qu’il est parti. Sans rien dire. Juste parti.'” Mehdi le regarda droit dans les yeux. — “Je veux que tu partes, Lucas. Je veux que tu te tires d’ici et que tu ne regardes pas en arrière.”
Les mots de Mehdi résonnèrent plus fort que toutes les leçons de morale de Lambert. C’était la permission qu’il attendait. La permission de réussir sans trahir les siens.
Lucas rentra chez lui ce soir-là. L’appartement était vide et silencieux. Il regarda le téléphone. Il savait qu’Élise était probablement à l’aéroport ou déjà dans l’avion. Il regarda ses mains. Ces mains qui pouvaient résoudre des problèmes insolubles, mais qui n’avaient pas su retenir la femme qu’il aimait.
Une décision prenait forme. Non pas une décision calculée, logique. Mais une impulsion. Une nécessité. Il commença à remplir un sac. Pas de livres de maths. Juste quelques vêtements. Demain serait un autre jour. Le premier jour du reste de sa vie.
Partie 4 – La Résolution Silencieuse et le Nouveau Départ
Le lendemain de sa confrontation avec Simon et de la discussion brutale avec Mehdi, Lucas se réveilla avec une sensation étrange. Pour la première fois depuis des années, le nœud dans son estomac avait disparu. Ce nœud fait de peur, de colère et de honte qui le réveillait chaque matin à 5 heures pour aller nettoyer les sols de l’élite.
Il resta allongé un moment, fixant les fissures au plafond de sa petite chambre HLM. Ces fissures, il les connaissait par cœur. Il les avait comptées mille fois, imaginant qu’elles étaient des cartes géographiques de mondes imaginaires. Aujourd’hui, elles n’étaient que du plâtre craquelé. Il n’avait plus besoin de s’évader dans sa tête. Il était prêt à vivre dans le monde réel.
Il se leva. Il avait des choses à régler.
La première étape fut le Professeur Lambert. Lucas savait qu’il ne pouvait pas simplement disparaître sans laisser une trace, pas après tout ce chaos. Il se rendit à l’École Normale Supérieure, non pas en bleu de travail, mais avec un jean propre et une chemise repassée. Il entra dans le bureau de Lambert. Le professeur était au téléphone, hurlant contre un collègue à propos d’une subvention. En voyant Lucas, il raccrocha brusquement.
— “Lucas ! Je… je ne pensais pas te revoir après l’incident du papier brûlé,” bafouilla Lambert, visiblement mal à l’aise. — “Je suis venu vous dire que j’accepte le poste,” mentit Lucas avec un calme olympien. “Celui au laboratoire de recherche moléculaire à Saclay. J’ai appelé ce matin. Ils me prennent à l’essai lundi.”
Le visage de Lambert s’illumina comme un enfant devant un sapin de Noël. C’était presque pathétique, et étrangement touchant. — “C’est… c’est merveilleux ! Lucas, tu ne le regretteras pas. C’est le début de ta vraie vie. Tu vas changer le monde, mon garçon. Je le savais. Je n’ai jamais douté de toi.”
Lucas sourit. Un sourire triste. Lambert ne comprenait toujours pas. Il ne comprendrait jamais que “changer le monde” ne signifiait rien si on ne pouvait pas changer sa propre vie d’abord. — “Merci, Professeur. Pour tout. Même pour la pression. Je crois que… j’en avais besoin pour craquer.” — “On oublie tout ça,” balaya Lambert d’un revers de main. “L’important, c’est le résultat. On fêtera ça !” — “Oui. On fêtera ça,” répéta Lucas.
Il sortit du bureau en laissant sur la table une feuille pliée en quatre. Lambert ne l’ouvrirait que plus tard. Ce n’était pas une insulte, ni un dessin obscène. C’était la solution complète, élégante et révolutionnaire au théorème de combinatoire qui bloquait l’équipe de Lambert depuis deux ans. Un cadeau d’adieu. Un dernier tour de magie avant que le magicien ne quitte la scène.
Le soir même, c’était l’anniversaire de Lucas. 21 ans. L’âge de la majorité absolue, l’âge où l’on est censé être un homme. Mehdi, Morgan et Billy l’attendaient en bas de l’immeuble. Ils avaient l’air excités comme des gamins. — “Bon anniversaire, Einstein !” hurla Billy en lui tapant dans le dos assez fort pour décoller un poumon. — “On a un truc pour toi,” dit Mehdi, un sourire mystérieux aux lèvres.
Ils s’écartèrent. Garée un peu de travers sur le trottoir, brillant sous la lueur orange des lampadaires de la cité, se trouvait une voiture. C’était une Chevrolet Nova d’occasion, ou peut-être un assemblage de trois voitures différentes. La peinture était un patchwork de bordeaux et de rouille, le pare-chocs tenait avec du fil de fer, mais elle avait de la gueule.
Lucas resta bouche bée. — “C’est… c’est quoi ça ?” — “C’est ta caisse, mec !” s’exclama Morgan. “On a bossé dessus pendant trois mois en secret au garage. Mehdi a refait toute la transmission. Billy a trouvé les sièges dans une casse à Aubervilliers. Elle tourne comme une horloge.”
Lucas s’approcha, passa la main sur le capot froid. C’était le plus beau cadeau qu’on ne lui ait jamais fait. Non pas parce que c’était une voiture, mais parce que c’était du temps. Le temps, la sueur et l’amour de ses amis. — “Elle est moche,” dit Lucas, la gorge serrée. “Elle est magnifique.”
Mehdi lui tendit les clés. — “Elle est à toi. Tu peux aller où tu veux maintenant. Plus besoin de prendre le RER. T’es libre.” Il y avait un double sens dans les mots de Mehdi, et Lucas le saisit parfaitement. Ce n’était pas juste un moyen de transport. C’était un moyen de fuite.
Ils passèrent la soirée à boire des bières bon marché sur le capot, à raconter les mêmes vieilles histoires, à rire des mêmes blagues. Lucas savoura chaque seconde. Il imprimait ces visages, ces voix, cette odeur de bitume et de tabac dans sa mémoire. Il savait que c’était la dernière cène.
Le lendemain matin, le soleil se leva sur une journée décisive. Simon, le thérapeute, finissait de boucler ses valises. Il avait décidé de partir en Inde pour quelques mois. “Suivre la route des épices et oublier Freud”, comme il se plaisait à dire. Il se sentait léger. Aider Lucas avait été sa propre thérapie. En sauvant ce gamin, il s’était un peu sauvé lui-même.
Il ferma la porte de son petit bureau universitaire pour la dernière fois et descendit vers sa boîte aux lettres pour y déposer ses clés. Il vit une enveloppe blanche qui dépassait. Pas de timbre. Juste son prénom : Simon.
Il fronça les sourcils, posa ses cartons au sol et ouvrit l’enveloppe. À l’intérieur, une simple feuille de papier ligné. L’écriture de Lucas, nerveuse, rapide, géniale.
“Simon, Si le Professeur Lambert t’appelle pour demander pourquoi je ne suis pas à mon premier jour de boulot au labo, dis-lui que je suis désolé. Dis-lui que je ne pouvais pas accepter le poste. Je devais aller voir une fille.”
Simon lut la phrase une deuxième fois. Puis une troisième. Un sourire lent, large et incontrôlable se dessina sur son visage barbu. Un rire franc éclata dans le hall désert de l’université. — “Le petit con…” murmura-t-il, les yeux brillants. “Il m’a volé ma réplique. Le petit salaud m’a volé ma réplique !”
C’était la phrase que Simon avait utilisée pour raconter comment il avait raté un match de baseball historique pour rencontrer sa future femme. “Je devais aller voir une fille.” C’était la phrase qui signifiait : Je choisis la vie. Je choisis l’amour plutôt que la sécurité. Je choisis le risque.
Simon plia la lettre et la mit précieusement dans sa poche, près de son cœur. Il ramassa ses valises. Il partait tranquille. Le gamin allait s’en sortir.
Au même moment, à quelques kilomètres de là, dans la cité de Saint-Ouen. La vieille Peugeot 206 de Mehdi s’arrêta devant la barre d’immeuble de Lucas, comme tous les matins depuis cinq ans. Mehdi coupa le contact. Morgan était à l’arrière, à moitié endormi. Billy mangeait un croissant. — “Allez, va le chercher, on va être en retard sur le chantier,” grogna Morgan.
Mehdi sortit de la voiture. Il remonta la fermeture éclair de sa veste. Il faisait froid. Il marcha vers l’entrée de l’immeuble. Il connaissait le code par cœur. Il monta les trois étages à pied, les marches en béton résonnant sous ses bottes de sécurité.
Il arriva devant la porte de Lucas. Porte marron, peinture écaillée, numéro 304. Il frappa. Toc. Toc. Toc.
Pas de réponse. — “Lucas ! Bouge ton cul, on y va !” cria-t-il à travers la porte. Silence.
Mehdi attendit. D’habitude, il entendait Lucas jurer, ou le bruit de l’eau qui coule. Là, rien. Le silence total. Un silence lourd, définitif. Mehdi recula d’un pas. Il regarda par la fenêtre du couloir qui donnait sur l’appartement de Lucas (les rideaux étaient toujours mal tirés).
L’appartement était vide. Il n’y avait plus le matelas par terre. Plus les piles de livres en équilibre instable. Plus les vêtements en boule. C’était vide. Juste quatre murs blancs et un sol en lino usé.
Mehdi resta figé. Pendant une seconde, son cœur se serra. La perte. Son meilleur ami, son frère, était parti. Il ne le verrait plus traîner au bar. Il ne l’entendrait plus résoudre des calculs mentaux débiles pour les faire rire.
Puis, lentement, une émotion différente l’envahit. Un sourire naquit sur ses lèvres. Pas un sourire triste. Un sourire de victoire. Un sourire fier. Il baissa la tête, secouant doucement les épaules, riant presque. — “Il l’a fait…” murmura Mehdi. “Ce fumier, il l’a fait.”
Il se retourna et redescendit les escaliers, deux à deux. Il avait l’air plus léger. Il remonta dans la voiture. — “Il est où ?” demanda Billy, la bouche pleine. Mehdi démarra le moteur et passa la première. — “Il est parti.” — “Parti où ?” — “Loin. Il ne reviendra pas.”
Morgan et Billy se regardèrent, interloqués. — “Mais… pour le chantier ?” — “On s’en fout du chantier,” dit Mehdi en accélérant. “Mettez la musique.” Ils comprirent. Personne ne posa plus de questions. Ils savaient que c’était la meilleure chose qui pouvait arriver.
Sur l’autoroute A10, direction le Sud-Ouest, puis l’Espagne, puis… qui sait ? La Chevrolet Nova “bricolée” filait à 130 km/h. Le moteur vibrait, le volant tremblait un peu, mais elle tenait la route. Lucas était au volant. Fenêtres ouvertes. Le vent glacé de l’hiver fouettait son visage, mais il ne le sentait pas.
Il avait laissé Paris derrière lui. Il avait laissé la grisaille, le béton, les souvenirs douloureux, l’ombre de son père adoptif, l’attente oppressante de Lambert. Il avait tout laissé. Il n’avait emporté que l’essentiel : un sac de fringues, quelques centaines d’euros économisés, et une adresse griffonnée sur un bout de papier. Stanford University, Palo Alto, California.
C’était fou. C’était irresponsable. Il n’avait pas de visa de travail, pas de plan, pas de garantie qu’Élise voudrait encore lui parler après la façon horrible dont il l’avait rejetée. Il allait traverser l’océan pour une hypothèse. Pour un mathématicien, baser sa vie sur une variable inconnue était une hérésie. Mais Lucas ne pensait plus en mathématicien. Il pensait en homme amoureux.
Il repensa aux mots de Simon. “Tu ne connais pas la perte réelle, car cela n’arrive que lorsque tu aimes quelque chose plus que tu ne t’aimes toi-même.” Il avait failli la perdre par lâcheté. Il allait la retrouver par courage.
Il imaginait déjà la scène. Il arriverait sur le campus, sale, fatigué, avec son accent français à couper au couteau. Il la chercherait entre les bâtiments de briques rouges et les palmiers. Il la verrait, peut-être assise sur une pelouse avec des livres de médecine. Elle lèverait les yeux. Elle serait surprise. Peut-être en colère. Il ne lui dirait pas qu’il avait réussi, qu’il était riche ou célèbre. Il lui dirait simplement : “Je m’appelle Lucas. Je suis orphelin. J’ai peur tout le temps. Je ne suis personne. Mais je t’aime, et je veux essayer d’être quelqu’un avec toi.”
Et pour la première fois de sa vie, l’inconnu ne lui faisait pas peur. L’inconnu était une promesse.
La route défilait. Le paysage changeait. Les champs ouverts remplaçaient les usines. Le ciel semblait plus grand. Lucas augmenta le volume de la vieille radio. Une chanson rock classique grésillait. Il tapa le rythme sur le volant.
Il n’était plus le concierge prodige. Il n’était plus la victime. Il était juste Lucas. Et il allait voir une fille.
Partie 5 – Le Grand Saut : Californie, Doutes et Vérités
L’autoroute A10 n’était qu’un prélude. Lucas savait qu’il ne pouvait pas traverser l’Atlantique au volant d’une Chevrolet Nova rafistolée, aussi héroïque soit-elle. La voiture, ce cadeau de ses frères de la cité, l’avait emmené jusqu’à l’aéroport Charles de Gaulle. C’était sa capsule de décompression, le sas entre son ancienne vie et l’inconnu.
Il gara la voiture au niveau des départs. Il ne la verrouilla pas. Il laissa les clés sur le contact et une petite note sur le tableau de bord : “Elle s’appelle Bessie. Elle a du caractère, mais elle est loyale. Prenez soin d’elle.” C’était son dernier acte de défiance, ou peut-être de générosité. Il espérait qu’un autre gamin paumé la trouverait et partirait à l’aventure.
Avec son sac sur l’épaule, Lucas entra dans le terminal. L’argent qu’il avait économisé – et qu’il gardait habituellement caché sous une latte de parquet – avait payé un aller simple pour San Francisco. Pas de retour. C’était terrifiant. Pour un garçon qui n’avait jamais quitté l’Île-de-France, qui avait construit des murs mentaux plus hauts que la Tour Eiffel pour se protéger, se retrouver au milieu de cette foule cosmopolite était une épreuve.
Dans l’avion, coincé entre un touriste américain bruyant et le hublot, Lucas regarda Paris s’éloigner. La Tour Eiffel n’était plus qu’une aiguille, le périphérique un fil gris. Tout ce qu’il avait connu, tout ce qu’il avait haï et aimé, disparaissait sous une couche de nuages. Pendant les onze heures de vol, il ne dormit pas. Il pensait. Il pensait à Simon. “Ce n’est pas ta faute.” Ces mots tournaient en boucle, comme un mantra, empêchant la panique de le submerger. Il pensait à Mehdi, qui devait être en train de boire son café froid sur le chantier. Il pensait à Élise. Et si elle ne voulait plus de lui ? Et s’il avait tout cassé, irréparablement ? Il sortit un carnet et commença à écrire des équations. Pas pour résoudre un problème, mais pour calmer sa respiration. Les mathématiques étaient son anxiolytique. L’ordre dans le chaos.
L’arrivée à l’aéroport de San Francisco fut un choc sensoriel. La lumière, d’abord. Une lumière blanche, crue, différente de la grisaille parisienne. Puis la langue. Lucas parlait un anglais parfait – il avait lu Shakespeare et Faulkner dans le texte – mais l’anglais californien, traînant, rapide et rempli d’argot, était une autre musique.
Il passa la douane avec une arrogance feinte. — “Objet de votre visite ?” demanda l’officier, un homme massif. — “Poursuite sentimentale à haut risque,” faillit répondre Lucas. À la place, il dit simplement : “Tourisme. Je viens voir… l’avenir.” L’officier tamponna son passeport sans lever les yeux. Lucas était officiellement sur le sol américain.
Il n’avait pas assez d’argent pour l’hôtel. Il prit un bus pour Palo Alto. Le paysage défilait : des collines dorées, des autoroutes à six voies, des voitures électriques silencieuses, des panneaux publicitaires pour des technologies qu’il comprenait mieux que leurs créateurs. C’était le monde de demain, et il s’y sentait étrangement petit. Lui, le génie de la Sorbonne, le roi de la cité, n’était ici qu’un immigrant anonyme avec un sac à dos usé.
Il arriva à Stanford en fin d’après-midi. Le campus n’avait rien à voir avec l’austérité de l’École Normale. C’était un parc immense, verdoyant, avec des bâtiments en grès et des toits de tuiles rouges. Des étudiants en shorts et tongs passaient à vélo, discutant de start-ups et de biotechnologie. Ils avaient l’air si… légers. Si libres. Lucas se sentit lourd de son passé, lourd de sa colère. Avait-il sa place ici ?
Il avait l’adresse de la résidence d’Élise. Il l’avait mémorisée quand elle avait rempli ses papiers d’inscription sur sa table de cuisine à Paris. Il trouva le bâtiment. Il s’assit sur un muret, en face de l’entrée. Et il attendit. Une heure. Deux heures. Le soleil commença à descendre, teintant le ciel de violet et d’orange – des couleurs qu’il n’avait vues que dans les tableaux ratés de Simon.
Puis, il la vit. Elle sortait d’un bâtiment voisin, des livres serrés contre sa poitrine, discutant avec une autre fille. Elle portait un pull léger qu’il ne connaissait pas. Elle avait l’air différente. Plus sérieuse. Plus adulte. Elle riait à quelque chose que son amie disait, mais son rire n’atteignait pas tout à fait ses yeux. Le cœur de Lucas manqua un battement. La peur le cloua sur place. Il eut envie de fuir, de retourner à l’aéroport, de disparaître. Qui suis-je pour venir perturber sa vie ? pensa-t-il. Je suis le concierge. Je suis le cas social.
Mais la voix de Mehdi résonna dans sa tête : “Tu as un ticket gagnant. Encaisse-le.” Lucas se leva. Ses jambes tremblaient. Il traversa la pelouse. — “Élise ?”
Elle s’arrêta net. Elle se figea, comme si elle avait entendu un fantôme. Son amie continua de marcher quelques pas avant de se retourner. Élise tourna lentement la tête. Quand elle le vit, ses livres glissèrent de ses bras et tombèrent sur l’herbe avec un bruit mat. Elle ne bougea pas. Elle ne sourit pas. Elle le fixa, bouche entrouverte, les yeux écarquillés par le choc.
— “Lucas ?” souffla-t-elle. Il s’arrêta à trois mètres d’elle. Il ne savait pas quoi faire de ses mains. Il les fourra dans ses poches. — “Salut,” dit-il. Sa voix était rauque. “Désolé de débarquer comme ça. J’ai… j’ai laissé ma voiture à Roissy.”
Elle continuait de le regarder, incrédule. La colère commença à remplacer la surprise dans son regard. — “Qu’est-ce que tu fais là ?” demanda-t-elle, la voix tremblante. “Tu m’as dit de dégager. Tu m’as dit que tu ne m’aimais pas.”
Lucas baissa les yeux. C’était le moment. Pas de blagues, pas de citations, pas de sarcasme. La vérité nue. — “Je sais. J’ai menti.” — “Pourquoi ?” cria-t-elle presque. Les étudiants autour commencèrent à regarder. “Pourquoi tu es venu jusqu’ici pour me dire ça ?”
Il fit un pas vers elle. — “Parce que j’avais peur, Élise. J’étais terrifié. Je pensais que si tu voyais qui j’étais vraiment, tu partirais en courant. Alors j’ai préféré te faire partir moi-même. C’était plus facile de te détester que de risquer de te perdre.”
Elle secoua la tête, les larmes montant aux yeux. — “Tu m’as brisé le cœur, Lucas.” — “Je sais. Je suis désolé. Je suis tellement désolé.” Il prit une grande inspiration. L’air sentait l’eucalyptus et l’océan, si loin de l’odeur de béton mouillé de Saint-Ouen. — “J’ai rencontré un type. Un psy. Il m’a dit quelque chose. Il m’a dit que je ne connaissais rien à l’amour parce que je n’avais jamais osé parier sur quelque chose de plus grand que moi. Il avait raison. Je suis un lâche, Élise. Je suis fort en maths, mais je suis nul en vie.”
Il la regarda droit dans les yeux. — “Je ne suis pas venu ici pour te récupérer de force. Je ne suis pas venu te demander de tout oublier. Je suis venu te dire que… je veux apprendre. Je veux apprendre à être le mec qui mérite d’être avec toi. Même si ça prend du temps. Même si je dois commencer par nettoyer les chiottes de cette université pour payer ma chambre.”
Un silence s’installa. Élise pleurait silencieusement. Elle regardait ce garçon, ce génie brisé qui avait traversé un océan et ses propres démons pour se tenir devant elle. Elle voyait la fatigue sur son visage, mais aussi une lueur nouvelle. Une vulnérabilité qu’elle n’avait jamais vue à Paris.
— “Tu es vraiment fou,” murmura-t-elle, un demi-sourire perçant à travers ses larmes. — “C’est probable. C’est de famille, paraît-il. Enfin, de ma famille imaginaire.”
Elle renifla, essuyant ses joues. — “Et tes douze frères ?” — “Ils sont restés à Paris. Il n’y a que moi, Élise. Juste moi. C’est tout ce que j’ai.”
Elle fit le dernier pas qui les séparait. Elle ne se jeta pas dans ses bras. Elle posa simplement sa main sur sa joue. Lucas ferma les yeux à ce contact, comme s’il s’abreuvait de sa chaleur. — “Juste toi,” dit-elle doucement. “C’est déjà beaucoup.”
Elle ramassa ses livres. Lucas l’aida. Leurs mains se frôlèrent. L’électricité était toujours là, intacte, mais elle était différente maintenant. Elle était réelle. — “Tu as un endroit où dormir ?” demanda-t-elle. — “Pas vraiment. Je comptais improviser. Il y a des bancs confortables dans ce parc.” Elle leva les yeux au ciel. — “Allez, viens. Ma colocataire est partie pour le week-end. Mais ne crois pas que c’est gagné, Lucas. Tu vas devoir ramer.”
Il sourit. Un vrai sourire, lumineux, qui le rajeunit de dix ans. — “J’ai traversé l’Atlantique, Élise. Je peux ramer un peu.”
Épilogue : Six mois plus tard
Lucas n’est pas devenu milliardaire en vendant un algorithme. Pas tout de suite, en tout cas. Il a trouvé un petit boulot dans une librairie de Palo Alto. Il passe ses journées entouré de livres, conseillant des ouvrages obscurs à des clients surpris par l’érudition de ce jeune Français à l’accent charmant. Le soir, il suit des cours en auditeur libre. Les professeurs de Stanford ont vite repéré ce garçon qui s’assoit au fond de l’amphi et qui corrige mentalement leurs équations au tableau. Certains savent qui il est – la rumeur du “génie de Paris” a traversé l’océan – mais Lucas refuse les offres spéciales. Il veut apprendre à son rythme. Il veut être un étudiant, pas un phénomène de foire.
Il vit dans un petit studio qu’il paie avec son salaire. Il a une plante verte qu’il essaie de ne pas faire mourir. Il appelle Simon tous les dimanches. Simon est en Inde, dans un ashram, et ils rient ensemble au téléphone, deux survivants qui apprennent à respirer. Il envoie de l’argent à Mehdi, qui le met de côté pour ouvrir son propre garage.
Et il y a Élise. Ce n’est pas toujours facile. Ils se disputent. Lucas a encore des moments de fermeture, des réflexes de défense. Mais il reste. Il ne fuit plus. Quand ça devient dur, il regarde Élise, il pense à la phrase de Simon, et il reste.
Un après-midi, assis à la terrasse d’un café, Lucas griffonne sur une serviette en papier. Une idée lui est venue. Une structure mathématique nouvelle, inspirée non pas par la colère, mais par la complexité des relations humaines. C’est beau. C’est fluide. Il lève les yeux. Élise arrive, souriante, deux cafés à la main. Le soleil de Californie brille. Lucas range son stylo. L’équation peut attendre. La vie, elle, est là, tout de suite.
Il prend le café, embrasse Élise, et pour la première fois de sa vie, Lucas ne calcule pas la probabilité de l’échec. Il profite simplement de l’existence de la solution.
FIN