Partie 1
Je suis restée figée dans le hall d’entrée, mon alliance encore si nouvelle, si étrangère à mon doigt. Trois semaines. Trois semaines que j’étais devenue Madame Hartwell, un nom aussi lourd à porter qu’une pierre tombale. Le lustre monumental en cristal au-dessus de moi projetait des milliers d’éclats de lumière sur le sol en marbre, des éclats aussi froids et brisés que les morceaux de mon âme.
Geneviève, ma belle-mère, descendait le grand escalier. Chaque pas était mesuré, délibéré. Elle ne marchait pas, elle procédait, comme une reine s’approchant de son trône ou un juge s’avançant pour rendre son verdict. Nous étions à Lyon, dans sa grande maison bourgeoise qui dominait la colline de Fourvière, un nid d’aigle glacial surplombant une ville pleine de vie. Dehors, les bruits de la civilisation, les rires, les voitures, la musique, semblaient appartenir à un autre monde. Ici, dans le silence feutré de la demeure Hartwell, le temps s’était arrêté. L’air était lourd, vicié, chargé de non-dits et de règles silencieuses que j’apprenais à déchiffrer, comme on apprend une langue morte.
“Retire ce collier”, a-t-elle dit. Sa voix n’était pas forte, mais elle tranchait l’air, dénuée de toute chaleur. Ce n’était pas une demande, mais un ordre.
Ma main, comme animée d’une volonté propre, s’est instinctivement portée à la délicate chaîne en or qui reposait au creux de mon cou. Un cadeau. Le premier vrai cadeau d’Étienne, mon mari. Le fils cadet, l’artiste, l’âme sensible que Geneviève considérait avec un mélange de pitié et d’exaspération.
“Il appartenait à la mère de mon défunt mari”, a-t-elle continué, ses talons claquant sur le marbre avec la régularité d’un métronome. “Les bijoux de cette famille ne sont pas des jouets pour les pièces rapportées. Surtout pas pour celles qui sont temporaires.”
Le mot “temporaire” est resté en suspens dans l’air, vibrant de mépris. Mes doigts se sont crispés sur le petit pendentif. Je n’ai rien dit. Le silence était ma seule arme, mon seul refuge. Je sentais son regard me disséquer, évaluant ma posture, ma robe simple mais élégante, mes cheveux relevés sans prétention. Elle cherchait la faille, le point de rupture. Mon silence semblait l’irriter plus que n’importe quelle répartie insolente.
“Tu m’as entendue, je suppose ?”
“Oui”, ai-je murmuré. Le mot a à peine franchi mes lèvres, un souffle fragile dans l’immensité glaciale de ce hall.
Sa mâchoire s’est visiblement contractée. Dans un couloir adjacent, j’ai entendu le bruit étouffé d’une porte se fermant. Le personnel de maison. Ils connaissaient la musique, la danse macabre qui se jouait entre les murs de cette prison dorée. Ils savaient quand et comment disparaître. Une chorégraphie bien orchestrée dont j’étais la seule à ne pas connaître les pas.
Mon cœur battait à tout rompre, un oiseau affolé dans ma poitrine. Je ne pensais plus à elle, ni à son pouvoir écrasant. Mon esprit s’était échappé, retournant des mois en arrière, dans une chambre d’hôpital qui sentait l’antiseptique, la peur et le désespoir. Je revoyais la main de ma sœur, si frêle dans la mienne, j’entendais sa voix, un murmure rauque et épuisé. “Promets-moi, Maya. Promets-moi que tu ne la laisseras pas gagner. Promets-moi que la vérité se saura.”
C’était pour cette promesse que j’étais là. C’était pour Catherine. Chaque respiration que je prenais dans cette maison était pour elle.
“Tu apprendras vite”, a repris Geneviève, sa voix devenant soudainement clinique, chirurgicale, comme si elle disséquait un insecte. “Mes fils ont leurs petites distractions. Des passions passagères, des épouses éphémères. Elles vont et viennent, comme les saisons. Mais moi, je reste. Je suis le pilier. Je suis le nom Hartwell.”

Elle a fait les derniers pas qui nous séparaient. Son parfum, un mélange lourd et capiteux de fleurs opulentes, m’a envahie, me donnant la nausée. Elle s’attendait à ce que je baisse les yeux, que je tremble, que je m’excuse d’exister. Les autres l’avaient fait avant moi. Catherine, la première femme de Marcus. Priya, celle de Julian. Elles avaient essayé, elles avaient plié, et elles avaient fini par rompre.
Mais je l’ai simplement observée, retenant ma respiration, forçant mon corps à rester immobile. Je l’ai observée comme une scientifique observe un spécimen dangereux.
Son regard s’est plissé. Mon manque de réaction la déstabilisait. “Tu comprends bien ce que je suis en train de te dire ?”
“Je crois, oui”, ai-je répondu, ma voix toujours aussi neutre.
Un sourire mauvais, un rictus à peine esquissé, a déformé ses lèvres parfaitement maquillées. “Bien. Dans ce cas, tu vas faire ce que je te dis. Maintenant, enlève ce collier. C’est ton dernier avertissement. Sinon, c’est moi qui te l’arracherai.”
Le défi était lancé. Le premier test. La première bataille d’une guerre qu’elle pensait déjà avoir gagnée. Elle me voyait comme une jeune femme naïve, impressionnée par la richesse, aveuglée par le prestige du nom Hartwell. Elle ne savait rien de moi. Rien de la rage froide qui brûlait sous mon calme apparent. Rien des nuits que j’avais passées à étudier cette famille, ses finances, ses faiblesses. Rien de la promesse qui était devenue ma seule raison de vivre. Elle ne savait pas que, contrairement à elle, je n’avais absolument, et définitivement, rien à perdre.
Partie 2
Le silence dans le hall était devenu une matière tangible, une chape de plomb qui nous écrasait tous les deux. Le regard de Geneviève, dur comme du silex, était fixé sur moi, attendant la reddition, la larme, le tremblement qui signifierait sa victoire. Elle se nourrissait de la peur des autres ; c’était son vin, son pain, l’élixir qui maintenait sa jeunesse tyrannique. Mais je n’allais pas lui offrir ce festin. Pas aujourd’hui. Pas jamais.
Lentement, avec une précision presque théâtrale, mes doigts ont trouvé le fermoir du collier. Je ne l’ai pas arraché avec la panique qu’elle espérait. Je l’ai détaché avec la délicatesse d’une femme qui range un bijou précieux. Mon regard n’a pas quitté le sien. Je voulais qu’elle voie que ce n’était pas un acte de soumission, mais une décision stratégique. Une retraite, pas une défaite. Un pion sacrifié pour protéger la reine.
“Vous avez raison, Geneviève”, ai-je dit, ma voix calme résonnant étrangement contre le marbre froid. “Un objet d’une telle valeur sentimentale pour la famille ne devrait pas être porté si… nonchalamment.”
J’ai laissé la chaîne dorée glisser dans la paume de ma main. Le métal était encore chaud de ma peau. C’était un morceau de ma sœur, un morceau de ma promesse. Le lui céder, même pour un instant, me donnait l’impression de commettre une profanation.
J’ai tendu la main, le collier reposant sur ma paume ouverte. “Je vous le confie. Vous saurez le mettre en sécurité, j’en suis sûre.”
Son visage, un instant décontenancé par ma réponse inattendue, s’est immédiatement recomposé en un masque de triomphe condescendant. Elle pensait avoir gagné. Elle n’avait pas compris que je venais de changer les règles du jeu. Je ne jouais plus son jeu de confrontation directe ; j’entrais dans une partie d’échecs psychologique, un domaine où elle était habituée à être la seule joueuse.
Elle a pris le collier sans que ses doigts n’effleurent ma peau, comme si je portais une maladie. “Enfin une lueur d’intelligence. Tu apprendras peut-être, après tout.”
Elle a tourné les talons et a remonté le grand escalier, sa posture rigide proclamant sa victoire à toute la maison. Je l’ai regardée s’éloigner, mon cœur un nœud de glace et de feu. La glace pour le contrôle que je devais maintenir, le feu pour la haine pure qui me consumait. Elle tenait le collier de Catherine. Pour l’instant.
Le dîner, ce soir-là, fut une épreuve sortie d’un cauchemar de Goya. Nous étions cinq à table. Geneviève, trônant en bout de table, reine mère dans toute sa splendeur venimeuse. À sa droite, l’aîné, Marcus. Quarante ans, le visage prématurément marqué par le stress et une soumission amère. Il était le PDG par procuration de l’empire Hartwell, un homme qui avait depuis longtemps échangé sa colonne vertébrale contre des actions et l’approbation glaciale de sa mère. Il avait été marié à Catherine. Mon beau-frère. Le mari de ma sœur. Cette pensée seule me donnait envie de vomir. Il évitait mon regard, se concentrant sur son assiette avec une attention quasi chirurgicale.
À la gauche de Geneviève, Julian, le second fils. Trente-cinq ans, un charme facile qui ne masquait que très mal un vide abyssal. Il vivait des dividendes de la société, passant ses journées entre les clubs de sport et les vernissages, un parasite élégant accroché au flanc de la fortune familiale. C’était lui que Geneviève avait humilié en laissant sa femme, Priya, une chirurgienne respectée, grelotter dehors pendant des heures en plein hiver. Julian riait trop fort aux plaisanteries fades de sa mère, un aboiement nerveux pour s’attirer ses faveurs.
Et puis il y avait Étienne. Mon mari. Assis en face de moi, il était une île de silence dans cet océan de faux-semblants. Il ne disait rien, ses yeux passant de sa mère à ses frères, puis à moi, avec une tristesse confuse. Il sentait la tension, l’électricité statique qui crépitait à chaque fois que Geneviève s’adressait à moi, mais il ne pouvait pas en déchiffrer la source. Il était le seul à ne pas être complètement corrompu, mais sa passivité, sa gentillesse impuissante, était une forme de complicité qui me mettait mal à l’aise.
“Alors, Maya,” commença Geneviève en coupant son filet de bœuf avec une précision sadique. “Étienne m’a dit que tu avais fait des études de… documentation ? Archivistique ? Un de ces passe-temps pour jeunes filles qui ne savent pas quoi faire de leur vie en attendant de trouver un mari.”
Marcus a eu un petit rire étouffé. Julian a souri dans sa serviette.
“C’est un domaine fascinant,” ai-je répondu d’un ton égal, en posant ma fourchette. “On y apprend surtout à trouver des informations que les gens pensent bien cachées. On découvre que tout laisse une trace. Un document, une photo, une transaction financière… Rien ne disparaît vraiment. Tout est archivé, quelque part.”
Je l’ai regardée droit dans les yeux en prononçant la dernière phrase. Un éclair a traversé son regard. Elle a compris le sous-entendu. Le sourire de Marcus s’est figé. Seul Étienne semblait perplexe, fronçant les sourcils comme s’il essayait de résoudre une équation complexe.
“Comme c’est… diligent,” a sifflé Geneviève. “Mais ici, ma chère, nous n’avons pas de secrets. Nous sommes une famille unie. N’est-ce pas, les garçons ?”
“Oui, mère,” ont répondu Marcus et Julian en chœur, un duo pathétique de marionnettes.
Plus tard dans la nuit, alors que le silence de la maison n’était rompu que par le tic-tac d’une horloge ancienne dans le couloir, je me suis glissée hors du lit. Étienne dormait profondément, un sommeil agité de soupirs. Sur la pointe des pieds, j’ai traversé notre chambre, puis le couloir du premier étage, mon cœur battant la chamade à chaque craquement du parquet. Mon objectif était le bureau de Geneviève, au rez-de-chaussée. La pièce était officiellement interdite. C’était son sanctuaire, le centre névralgique de son pouvoir.
J’avais “visité” la pièce une seule fois, lors de la grande réception de notre mariage. Pendant que les invités trinquaient au champagne en bas, j’avais simulé un malaise pour m’éclipser. En moins de dix minutes, j’avais repéré les angles morts des caméras, testé la pression nécessaire pour ouvrir une latte de parquet qui sonnait creux, et identifié le modèle du coffre-fort dissimulé derrière un tableau représentant une chasse à courre. Catherine m’avait parlé de ce bureau. Elle me l’avait décrit dans ses derniers jours, avec une précision fiévreuse, comme si elle me transmettait une carte au trésor.
“Elle a un ordinateur, Maya,” m’avait-elle murmuré, sa respiration un râle. “Tout est dedans. Les comptes, les avocats… les ‘nettoyeurs’. Le mot de passe… c’est quelque chose d’arrogant. Quelque chose qui la représente… ‘Prima Donna’… Non, ce n’est pas ça… ‘Regina’… ‘Imperatrix’… J’ai essayé… Je n’ai jamais trouvé.”
La porte du bureau n’était pas fermée à clé. Une erreur arrogante. Elle ne pouvait pas imaginer que quiconque oserait. Je suis entrée dans l’obscurité, ne m’orientant qu’à la lueur de la lune qui filtrait à travers les lourds rideaux de velours. L’odeur de la pièce était celle de Geneviève : cire d’abeille, vieux papier et son parfum capiteux. J’ai allumé la petite lampe de poche de mon téléphone, son faisceau balayant les rangées de livres reliés en cuir, les dossiers méticuleusement étiquetés.
Je me suis dirigée vers l’ordinateur sur son bureau Louis XVI. En l’allumant, l’écran de connexion est apparu, demandant un mot de passe. J’ai essayé les suggestions de Catherine. ‘Regina’. ‘Imperatrix’. Accès refusé. J’ai essayé le nom de son mari décédé, Thomas. Le nom de ses fils. Le nom de la société. Rien.
Frustrée, j’ai laissé l’ordinateur et me suis tournée vers la bibliothèque. Catherine m’avait aussi parlé d’un livre. “Un Molière,” avait-elle dit. “Elle adore Molière. Surtout ‘Les Femmes Savantes’. Elle se voit comme Philaminte. Il y a un livre qui n’est pas à sa place. Un livre creux.”
Mes doigts ont parcouru les dos en cuir des éditions originales. Molière. J’ai trouvé la section. ‘L’Avare’, ‘Le Misanthrope’, ‘Le Bourgeois Gentilhomme’… Et là, ‘Les Femmes Savantes’. J’ai sorti le volume. Il était plus léger que les autres. Je l’ai ouvert. Il était creux, comme elle l’avait dit. Et à l’intérieur, non pas une clé ou un document, mais une seule clé USB.
Mon cœur a manqué un battement. Je l’ai prise, ai refermé le livre et l’ai remis exactement à sa place. De retour à l’ordinateur, j’ai inséré la clé. Une fenêtre s’est ouverte, me demandant un autre mot de passe pour accéder au lecteur. La sécurité de cette femme était une matriochka de paranoïa. J’allais essayer une autre combinaison quand j’ai entendu un bruit. Un léger grattement à l’extérieur.
J’ai figé. J’ai éteint le moniteur, retiré la clé USB et me suis glissée derrière les lourds rideaux, me cachant entre le velours et la fenêtre glaciale. La porte du bureau s’est ouverte. Une silhouette s’est dessinée dans l’encadrement, juste une ombre dans l’obscurité. Ce n’était pas Geneviève. La silhouette était plus grande, plus massive. C’était Marcus.
Il est entré sans allumer la lumière, se déplaçant avec une familiarité troublante. Il s’est approché du bureau, a allumé l’ordinateur. La lueur de l’écran de connexion éclairait son visage. Il avait l’air tourmenté, ses traits tirés. Il a tapé un mot de passe. ‘FiliusRegis’. Le fils du roi. Accès accordé.
J’ai retenu mon souffle. Mon beau-frère. Le mari de ma sœur. Il avait accès à l’ordinateur de sa mère. Était-il son complice ? Son espion ? Ou cherchait-il lui aussi quelque chose ?
Il a navigué rapidement, ouvrant des fichiers financiers, des bilans. Ses mouvements étaient ceux de quelqu’un qui cherche une anomalie, une sortie d’argent. Après quelques minutes, il a poussé un soupir de frustration, a refermé les fichiers et a éteint l’ordinateur. Il est resté un instant immobile dans le noir, la tête entre les mains, avant de se lever et de quitter la pièce aussi silencieusement qu’il était entré.
J’ai attendu encore dix longues minutes, le cœur battant à me rompre les côtes, avant d’oser bouger. J’ai quitté ma cachette, le cerveau en ébullition. ‘FiliusRegis’. J’avais un mot de passe. Mais ce que je venais de voir était encore plus important. Marcus, le fils loyal, fouillait dans les affaires de sa mère en secret. La forteresse Hartwell avait des fissures.
Je suis retournée dans ma chambre. La clé USB était froide dans ma main. J’avais une nouvelle pièce du puzzle, mais aussi de nouvelles questions. Étienne s’est retourné dans son sommeil et a murmuré quelque chose d’inintelligible. Je me suis glissée à côté de lui, la chaleur de son corps contrastant avec le froid de ma peau et de ma détermination. Il était si innocent, si inconscient de la guerre qui se préparait sous son propre toit. Cette pensée m’a apporté une bouffée de culpabilité, aussi rapide que douloureuse. J’utilisais sa gentillesse, son amour, comme un bouclier, comme une porte d’entrée. Il était le prix à payer pour tenir ma promesse. Un sacrifice nécessaire. C’est ce que je me répétais, encore et encore, pour étouffer la petite voix dans ma tête qui me demandait si, en combattant un monstre, je n’étais pas en train d’en devenir un moi-même.
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, Geneviève arborait un sourire particulièrement satisfait. Elle portait le collier. Mon collier. Le collier de Catherine. Elle l’exhibait comme un trophée de chasse.
“Je trouve qu’il me va à ravir, tu ne trouves pas, Maya ?” a-t-elle demandé, sa voix dégoulinante de faux sucre. “Il a retrouvé sa place légitime.”
Je lui ai offert un sourire serein, un sourire qui, je l’espérais, la mettrait sur les nerfs. “Il vous va parfaitement, Geneviève. Il met en valeur la couleur de vos yeux.”
Son sourire s’est légèrement crispé. Elle s’attendait à de la colère, de la frustration. Elle ne savait pas que pendant qu’elle paradait avec son butin, j’avais passé une partie de la nuit à copier le contenu de la clé USB sur un disque dur crypté, grâce au mot de passe de son fils aîné. Je n’avais pas encore eu le temps de tout analyser, mais les noms des fichiers étaient déjà prometteurs : “Optimisation Fiscale – Projet Caiman”, “Dossier P.”, “Arrangement C.M.”.
Le ‘P’ était sans doute pour Priya. Le ‘C.M.’ ? Catherine… ma mère ? Non… La mère de Catherine. Ma mère. L’accident de voiture. Mon sang s’est glacé.
J’ai levé ma tasse de café, mes mains parfaitement stables. “À la famille,” ai-je dit en la regardant dans les yeux. “Et à tous les secrets qu’elle garde si précieusement.”
Partie 3
La tasse de café tremblait imperceptiblement dans ma main. Le liquide noir à l’intérieur ondulait, trahissant la tempête qui faisait rage en moi. De l’autre côté de la table, Geneviève savourait son triomphe, le collier de ma sœur brillant à son cou comme l’œil d’un cyclope malveillant. Chaque scintillement était un coup de poignard dans ma mémoire. “Arrangement C.M.”. Les mots tournaient en boucle dans mon esprit, un refrain funèbre. C.M. Catherine Morel. Avant qu’elle ne devienne Catherine Hartwell. C’était le nom de jeune fille de ma mère. Le nom que portait ma sœur avant de signer son arrêt de mort en épousant Marcus. La coïncidence était impossible, une abomination statistique. Ce dossier, caché au cœur de la forteresse numérique de Geneviève, parlait de ma famille. De ma tragédie.
J’ai posé ma tasse avec une lenteur calculée, le son de la porcelaine sur la soucoupe résonnant dans le silence hostile de la salle à manger. Je devais sortir d’ici. Je devais être seule.
“Si vous voulez bien m’excuser,” ai-je dit en me levant, ma voix un parangon de calme et de maîtrise. “J’ai promis à Étienne de l’aider à trier ses esquisses ce matin. Il a tant de talent, il faut l’encourager.”
C’était un mensonge éhonté, mais il servait deux objectifs : me fournir une échappatoire et planter une minuscule graine d’agacement dans l’esprit de Geneviève. Elle détestait qu’on accorde de l’importance aux “passe-temps” artistiques de son fils cadet, qu’elle considérait comme une faiblesse. Un rictus quasi imperceptible a effleuré ses lèvres. Elle me laissait partir, persuadée que j’allais bouder dans mon coin comme une enfant privée de son jouet. Elle ne pouvait pas imaginer que j’allais en réalité fourbir mes armes.
Je n’ai pas rejoint Étienne dans son atelier. J’ai filé directement dans notre chambre, verrouillant la porte derrière moi. Mes mains tremblaient enfin, libérées de la contrainte de la performance. J’ai sorti de sa cachette, au fond de ma boîte à bijoux, le disque dur externe sur lequel j’avais copié le contenu de la clé USB. Je l’ai connecté à mon ordinateur portable, mon propre ordinateur, sécurisé et crypté, un îlot de souveraineté personnelle dans cet océan de contrôle.
Le mot de passe de Marcus, ‘FiliusRegis’, a fonctionné. Une arborescence de fichiers est apparue, aussi austère et organisée qu’un cimetière militaire. Mes doigts planaient au-dessus du clavier, hésitant. Ouvrir le dossier “Arrangement C.M.” revenait à ouvrir le tombeau de ma mère. J’avais passé des mois à vouloir savoir, à rêver de ce moment, mais maintenant que la vérité était à portée de clic, une peur primale me glaçait le sang. La peur de confirmer ce que mon cœur savait déjà. La peur que la réalité soit encore plus monstrueuse que mes pires cauchemars.
Prenant une profonde inspiration, j’ai cliqué.
Le dossier contenait trois éléments.
Le premier était une série de scans de virements bancaires. Cinq virements, de cinquante mille euros chacun, effectués sur une période de deux mois précédant “l’accident”. Les fonds provenaient d’une société holding appartenant à Hartwell Pharma et étaient destinés à une obscure entreprise de conseil nommée “Solutio Optima”, basée au Luxembourg. Une recherche rapide sur internet n’a rien donné. Société écran. Façade.
Le deuxième élément était un rapport. Un rapport d’enquête privé, commandé par Geneviève. Il détaillait la vie de ma mère dans les semaines qui ont suivi le divorce de Catherine. Chaque déplacement, chaque appel, chaque rencontre. Le ton du rapport était insidieux, cherchant à la dépeindre comme une femme “émotionnellement instable”, “dépressive”, “potentiellement suicidaire”. Des mensonges. Ma mère était une battante. Après le départ de Catherine de la maison Hartwell, elle était terrifiée, oui, mais elle était surtout en colère. Elle aidait Catherine à monter un dossier, à rassembler des preuves du harcèlement et des abus qu’elle avait subis. Ce rapport était une fabrication, une tentative de construire un narratif préventif pour discréditer une victime future.
Puis, il y avait le troisième élément. Le plus accablant. Un fichier audio. Pas une vidéo, juste un son. J’ai branché mes écouteurs, le cœur battant à me briser la poitrine. J’ai cliqué sur “lecture”.
La voix de Geneviève. Claire, froide, sans la moindre inflexion. “L’affaire doit être conclue. Proprement. Sans aucune vague. Je veux que cela ressemble à une tragédie domestique, un coup du sort. La discrétion est votre seule et unique obligation. Compris ?”
Une autre voix, masculine, anonyme, a répondu. “Compris, Madame Hartwell. Mais le protocole pour une ‘solution’ de cette nature a un coût additionnel. Il faut neutraliser les impondérables.”
“Faites ce qu’il faut,” a rétorqué Geneviève. “Le coût n’a aucune importance. Je vous ai déjà versé une avance via Solutio Optima. Le solde suivra une fois le ‘problème’ réglé définitivement.”
Le ‘problème’. Ma mère.
J’ai arraché les écouteurs, une nausée violente me tordant les entrailles. Je me suis précipitée dans la salle de bain, m’agrippant à la cuvette en marbre froid, mais rien ne venait. Mon corps était vidé, un réceptacle creux pour la haine et le chagrin. Ce n’était plus une suspicion. Ce n’était plus une théorie. C’était une certitude. Geneviève Hartwell avait commandité le meurtre de ma mère pour réduire ma sœur au silence. Elle avait fait passer un assassinat pour un accident de voiture.
Des larmes silencieuses et brûlantes ont commencé à couler sur mes joues. Des larmes non pas de tristesse, mais de rage pure et incandescente. J’ai regardé mon reflet dans le grand miroir au-dessus du lavabo. Mes yeux n’étaient plus les miens. Ils étaient ceux d’une exécutrice. La promesse faite à Catherine sur son lit de mort n’était plus une simple quête de vérité. C’était devenu un serment de vengeance.
Soudain, on a frappé à la porte de la chambre. “Maya ? Tout va bien ?”
La voix d’Étienne. Mon mari. L’instrument involontaire de ma vengeance.
J’ai rapidement essuyé mes larmes, me passant de l’eau froide sur le visage. J’ai pris quelques secondes pour maîtriser ma respiration, pour reconstruire le masque. “Oui, j’arrive !” ai-je répondu, ma voix sonnant faussement enjouée à mes propres oreilles.
J’ai déverrouillé la porte. Il se tenait là, l’air inquiet. Ses yeux, d’un bleu doux si différent du regard d’acier de sa mère, se sont posés sur moi.
“Tu as l’air pâle. Tu pleurais ?”
“Non, non,” ai-je menti, forçant un sourire. “Juste un coup de fatigue. Et je pensais à ma famille. Ma sœur me manque, c’est tout.”
La culpabilité m’a transpercé. J’utilisais la mémoire de ma sœur pour tromper l’homme qui, à sa manière maladroite, essayait de prendre soin de moi. Il était le seul dans cette maison à posséder une once de véritable gentillesse, et je la souillais de mes mensonges.
Il s’est approché et m’a pris la main. “Je comprends. Je suis désolé, Maya. Pour Catherine.” Il a marqué une pause. “Ma mère peut être… difficile. Je sais qu’elle et Catherine ne s’entendaient pas. Je n’ai jamais vraiment su pourquoi. À chaque fois que j’essayais d’en parler, tout le monde se taisait. Marcus devenait blême et ma mère changeait de sujet avec une remarque cinglante.”
Mon attention s’est aiguisée. “Et toi, qu’en pensais-tu ?”
Il a haussé les épaules, un geste d’impuissance qui semblait définir son existence. “Je pensais que c’était une incompatibilité de caractères. Catherine était forte, elle avait des opinions. Ma mère… n’aime pas qu’on ait des opinions autres que les siennes. Je croyais que Catherine était partie parce qu’elle ne supportait plus la pression. C’est ce que ma mère nous a dit.”
“Tu l’as crue ?”
Il a détourné le regard, fixant un point au-dessus de mon épaule. “Je… je ne sais pas quoi croire. Parfois, cette maison est comme une scène de théâtre où tout le monde joue un rôle, mais personne ne m’a donné le script. Je vois des choses. J’entends des choses. Des chuchotements. Des silences qui sont plus lourds que des cris.” Il m’a regardé à nouveau, une lueur de désespoir dans les yeux. “Je suis content que tu sois là, Maya. Tu es… différente. Tu es calme. Tu es comme une eau tranquille. Tu apaises les choses.”
Chacun de ses mots était un clou de plus planté dans mon cercueil de culpabilité. J’étais tout sauf une eau tranquille. J’étais un volcan sous-marin, prêt à entrer en éruption et à tout dévaster. Je l’ai serré dans mes bras, un geste qui était autant pour le réconforter que pour me cacher. Je me suis réfugiée dans son odeur, une odeur de térébenthine et de lin, si différente du parfum oppressant de sa mère. Il était mon ancre et ma victime, mon bouclier et ma cible collatérale.
J’avais besoin d’air. J’avais besoin de comprendre le rôle de Marcus dans cette tragédie. Le “Filius Regis”. Le fils du roi. Le fils qui avait l’air si tourmenté la nuit dernière dans le bureau. Était-il au courant ? Était-il complice ?
Je l’ai trouvé dans la bibliothèque, plus tard dans l’après-midi. Il se tenait devant une immense fenêtre, regardant la pluie qui avait commencé à tomber sur les jardins parfaitement entretenus. Il tenait un verre de whisky, et bien qu’il soit à peine quinze heures, le verre était déjà à moitié vide.
Je me suis approchée doucement. “Marcus.”
Il a sursauté, se retournant brusquement. En me voyant, son visage s’est fermé. “Maya. Que veux-tu ?”
“Je voulais juste vous parler. De Catherine.”
Son nom a eu l’effet d’une pierre jetée dans une mare tranquille. Des ondes de panique ont parcouru son visage. “Il n’y a rien à dire sur Catherine.”
“Je ne crois pas,” ai-je insisté, ma voix douce mais ferme. “Elle était ma sœur. Et elle était votre femme. Elle vous aimait, vous savez. Au début. Avant que cette maison ne la broie.”
Il a bu une longue gorgée de whisky, ses doigts crispés sur le verre. “Tu ne sais rien.”
“Je sais qu’elle avait peur. Peur de votre mère. Je sais qu’elle voulait partir, mais elle voulait aussi que la vérité soit connue. La vérité sur ce que votre mère lui faisait subir. La vérité sur les affaires de l’entreprise. Elle m’en a parlé.”
C’était un bluff, mais un bluff calculé. Je l’ai vu déglutir.
“Tu joues à un jeu très dangereux,” a-t-il murmuré, sa voix rauque.
“C’est vous qui jouez à un jeu dangereux, Marcus. En fouillant dans l’ordinateur de votre mère en pleine nuit.”
Il est devenu livide. Le verre lui a presque glissé des mains. “Comment…?”
“J’ai mes méthodes. La question n’est pas ‘comment’, mais ‘pourquoi’. Que cherchiez-vous ? De quoi avez-vous si peur ?”
Il a jeté un regard affolé vers la porte de la bibliothèque, comme s’il s’attendait à voir Geneviève apparaître. “Tais-toi,” a-t-il sifflé. “Tu vas nous faire tuer tous les deux.”
“Elle vous fait déjà chanter, n’est-ce pas ?” ai-je deviné, les pièces du puzzle s’assemblant dans mon esprit. “Il y a quelque chose, un secret, une erreur que vous avez commise, et elle s’en sert pour vous tenir. C’est pour ça que vous n’avez rien dit quand elle a humilié Catherine. C’est pour ça que vous avez signé les papiers du divorce sans poser de questions.”
Il a fini son verre d’un trait, le regard vide. Il était piégé. Une marionnette dorée dont sa mère tenait fermement les fils.
“Tu es intelligente,” a-t-il finalement concédé, avec une pointe d’admiration amère. “Plus intelligente que Catherine. Elle, elle fonçait tête baissée. Toi, tu es un serpent. Tu te glisses dans les fissures.” Il s’est approché de moi, son haleine sentant l’alcool. “Laisse tomber, Maya. Pars. Prends Étienne avec toi et pars loin. Tu ne peux pas gagner contre elle. Personne ne le peut. Elle a des ressources, des contacts… Elle peut faire disparaître les gens. Littéralement.”
Ses yeux se sont voilés de terreur en prononçant ces mots. Il savait. Il ne savait peut-être pas les détails sordides de “l’Arrangement C.M.”, mais il savait que sa mère était capable du pire. Il savait pour ma mère.
“Il est trop tard pour partir,” ai-je répondu froidement. “Mais merci de m’avoir confirmé ce que je pensais. Vous n’êtes pas un allié. Vous n’êtes qu’un autre prisonnier.”
J’ai tourné les talons et l’ai laissé là, seul avec ses démons et son verre vide. Il ne m’aiderait pas, mais il ne me dénoncerait pas non plus. Sa propre peur le paralysait. Il était une variable neutralisée.
La confirmation de la culpabilité de Geneviève et de la lâcheté de Marcus a cimenté ma résolution. La phase de collecte d’informations était terminée. La phase de planification de l’attaque pouvait commencer. Mon plan initial était de rassembler des preuves irréfutables et de les remettre à la police. Mais les paroles de Marcus résonnaient dans ma tête. “Elle a des contacts.” Remettre les preuves aux autorités n’était pas suffisant. Geneviève pourrait étouffer l’affaire, corrompre les bonnes personnes. La justice légale n’était peut-être pas atteignable.
Non. La punition devait être d’une autre nature. Elle devait être publique. Totale. Une humiliation si spectaculaire qu’elle détruirait non seulement sa liberté, mais aussi la seule chose qui comptait vraiment pour elle : son nom, son héritage, sa réputation. Elle avait bâti son empire sur la peur et l’image. Je devais faire s’effondrer les deux en même temps.
Le gala annuel de la Fondation Hartwell. L’événement caritatif le plus en vue de Lyon. Dans trois semaines. C’était la scène parfaite. Une salle remplie de politiciens, de magnats des affaires, de journalistes. Toute la haute société qui vénérait l’image de la grande philanthrope Geneviève Hartwell. C’est là que le couperet tomberait.
Ma décision prise, une sorte de calme glacial s’est emparé de moi. Je savais quoi faire. Je devais préparer le terrain. Contacter discrètement les anciens employés de maison, ceux que Geneviève avait licenciés sans ménagement. Retrouver Priya, la deuxième épouse, la chirurgienne. Rassembler leurs témoignages. Je devais aussi creuser du côté de “Solutio Optima”. Et surtout, je devais monter une présentation. Une vidéo. Un montage implacable qui exposerait la véritable nature de la matriarche Hartwell devant le monde entier.
Alors que je commençais à échafauder les détails de mon plan, Geneviève a lancé sa propre contre-offensive, sans même savoir qu’elle était en guerre. Elle m’a interceptée dans le couloir alors que je retournais dans ma chambre.
“Maya, mon chou,” a-t-elle roucoulé, un ton qui était plus menaçant que n’importe quel cri. “J’ai eu une idée merveilleuse. Ce week-end, nous allons tous nous retrouver dans notre domaine à la campagne. Un peu d’air frais nous fera le plus grand bien. Un moment en famille, pour resserrer les liens. N’est-ce pas une excellente idée ?”
Je l’ai regardée, son sourire de prédateur, le collier de ma sœur à son cou. Ce n’était pas une invitation. C’était une assignation à résidence. Elle voulait m’isoler, me couper de l’extérieur, me placer sous sa surveillance constante. Elle avait senti que je ne pliais pas, et elle augmentait la pression.
“C’est une idée… charmante, Geneviève,” ai-je répondu avec un sourire aussi faux que le sien. “J’ai hâte.”
Alors que je m’éloignais, une pensée m’a frappée. Le domaine de la campagne. C’était là que Catherine avait passé ses derniers week-ends avant de s’enfuir. C’était sa prison avant d’être la mienne. Et c’est là, dans ses affaires que Geneviève avait fait entreposer au grenier, que se trouvait peut-être la dernière pièce du puzzle. Le journal intime que Catherine avait mentionné une fois, dans un souffle. “J’écris tout, Maya. Au cas où.”
Geneviève pensait me tendre un piège. En réalité, elle était peut-être en train de me donner la clé finale de sa propre destruction. Ce week-end à la campagne ne serait pas une retraite. Ce serait une chasse au trésor. Et le trésor était la voix de ma sœur, consignée à l’encre sur du papier, attendant dans l’obscurité d’être enfin entendue.
Partie 4
Le trajet jusqu’au domaine de campagne des Hartwell fut une masterclass de tension silencieuse. Nous étions répartis dans deux des berlines noires de la famille, des corbillards de luxe nous emportant loin de la ville. J’étais dans la première voiture, à côté d’Étienne qui conduisait, avec Geneviève installée à l’arrière, droite comme un i, son regard balayant le paysage sans le voir. Elle ne regardait pas dehors ; elle nous surveillait. Son silence était plus assourdissant que n’importe quel cri, une pression constante sur ma nuque. Marcus et Julian suivaient dans la seconde voiture, deux âmes damnées dans leur propre cercle de l’enfer.
La campagne autour de Lyon était magnifique en cette fin d’automne, une symphonie d’ors, de rouges et de bruns. Mais à travers le filtre de ma mission, ce paysage bucolique prenait des allures de piège. Les arbres semblaient être des barreaux, les collines des murs d’enceinte. Nous ne partions pas en week-end ; nous nous enfoncions plus profondément dans la toile de l’araignée.
Le domaine, “La Chênaie”, était moins une maison de campagne qu’une forteresse rurale. Un manoir de pierre grise du XVIIIe siècle, austère et imposant, entouré d’hectares de forêt et de terres clôturées. L’intérieur était à l’image de sa propriétaire : impeccablement entretenu, luxueux, mais sans la moindre chaleur. Les murs étaient couverts de tapisseries sombres dépeignant des scènes de chasse, de portraits d’ancêtres Hartwell au regard sévère, et de trophées de chasse. Des têtes d’animaux empaillés nous fixaient de leurs yeux de verre, témoins silencieux des drames qui s’étaient joués entre ces murs. Catherine avait haï cet endroit. Elle me l’avait décrit comme “le mausolée des ambitions de la famille”. Aujourd’hui, je comprenais pourquoi. C’était un lieu conçu non pas pour vivre, mais pour affirmer son pouvoir.
Le premier dîner fut une répétition macabre de ceux de Lyon, mais avec une tension accrue par l’isolement. Geneviève a levé son verre de vin, un sourire glacial aux lèvres.
“À la famille,” a-t-elle déclaré, son regard balayant chacun d’entre nous. “Profitons de ce week-end pour nous retrouver, loin des distractions futiles du monde extérieur. Pas de téléphones à table, pas d’ordinateurs. Juste nous. En toute transparence.”
La menace était à peine voilée. C’était un ordre de confinement. Elle voulait nous avoir à l’œil, et surtout, moi. Je lui ai rendu son sourire, un masque de déférence parfaite.
Le lendemain, sous un ciel bas et gris, j’ai mis mon plan à exécution. Je savais que les affaires de Catherine, celles qu’elle n’avait pas pu emporter dans sa fuite précipitée, avaient été reléguées au grenier. Le grenier de “La Chênaie” était légendaire dans les récits de ma sœur : une véritable capsule temporelle, un labyrinthe de souvenirs oubliés où elle et ses beaux-frères jouaient enfants.
J’ai trouvé Étienne dans son ancien atelier au deuxième étage, un espace plus petit et plus personnel que celui de Lyon. Il regardait par la fenêtre, l’air mélancolique.
“À quoi penses-tu ?” lui ai-je demandé doucement.
“À mon enfance ici,” a-t-il répondu sans se retourner. “C’est étrange. J’ai des souvenirs heureux, des courses dans la forêt, des cabanes dans les arbres avec Marcus et Julian. Mais tout est recouvert d’une sorte de… brume. Comme si les couleurs s’étaient effacées avec le temps. Ou comme si quelqu’un les avait délibérément grisées.”
C’était l’ouverture parfaite.
“J’aimerais beaucoup voir où vous jouiez,” ai-je dit avec un enthousiasme feint. “Les vieilles maisons ont tellement d’histoires. Y a-t-il un grenier ? J’ai toujours adoré les greniers. C’est comme le subconscient d’une maison.”
Un léger sourire a éclairé son visage, le premier vrai sourire que je voyais depuis notre arrivée. “Le grenier… Oui. On y passait des journées entières. Mère nous l’interdisait, bien sûr. C’était notre royaume secret.”
“Peux-tu me montrer ? S’il te plaît ?”
Mon apparente innocence enfantine a eu raison de ses dernières hésitations. Il m’a pris la main, son contact me procurant un mélange familier de réconfort et de culpabilité. Il m’a guidé à travers un dédale de couloirs jusqu’à une petite porte dérobée, dissimulée derrière une tapisserie. Un escalier en colimaçon, étroit et poussiéreux, montait dans l’obscurité.
“L’escalier de service,” a-t-il chuchoté comme un conspirateur. “Mère ne l’emprunte jamais.”
Le grenier était immense, s’étendant sur toute la longueur du manoir. La lumière filtrait faiblement à travers quelques lucarnes sales, illuminant des particules de poussière dansant dans les airs. L’odeur était celle du temps : bois sec, papier jauni et naphtaline. Des meubles recouverts de draps blancs se dressaient comme des fantômes. Des malles de voyage, des piles de magazines jaunis, des jouets d’enfants cassés… C’était un cimetière d’objets et de souvenirs.
“Nos trésors sont là-bas,” a dit Étienne en désignant un coin plus sombre. “Nos vieux soldats de plomb, les robes de bal de nos grand-mères qu’on utilisait pour se déguiser.”
Pendant qu’il se perdait dans la nostalgie, mes yeux balayaient l’espace, cherchant ma cible. Mon cœur s’est emballé lorsque j’ai vu, à l’écart, une pile de malles et de cartons clairement plus récents. Sur l’un des cartons, une étiquette manuscrite, de l’écriture sèche et anguleuse de Geneviève : “Affaires C.M. Hartwell”.
Je me suis approchée, feignant un intérêt pour un vieux cheval à bascule à proximité. “Et ça, qu’est-ce que c’est ?”
Étienne a jeté un regard sur les cartons et son sourire s’est effacé. “Oh. Ça… Ce sont les affaires de Catherine. Celles qu’elle a laissées. Ma mère a tout fait envoyer ici après le… après son départ.”
“Je peux regarder ?” ai-je demandé, ma voix un murmure.
Il a hésité, mal à l’aise. “Je ne sais pas si c’est une bonne idée, Maya. C’est… du passé.”
“C’était ma sœur, Étienne. C’est tout ce qui me reste d’elle.”
L’argument était imparable. Il a acquiescé d’un signe de tête, puis s’est détourné, préférant s’occuper d’une vieille boîte à musique qui jouait une mélodie désaccordée, me laissant seule avec les vestiges de la vie de Catherine.
J’ai ouvert le premier carton. Des vêtements. Des robes, des pulls, pliés à la hâte. J’ai sorti une écharpe en soie, celle que je lui avais offerte pour son dernier anniversaire. J’ai enfoui mon visage dedans. Elle portait encore une trace infime de son parfum. Une vague de chagrin pur et violent m’a submergée, et pour la première fois, mes larmes n’étaient pas feintes. Je me suis forcée à me ressaisir. Pas maintenant.
J’ai fouillé les autres cartons. Des livres, des photos, des bibelots. Rien. Puis, j’ai ouvert la dernière malle. Elle contenait des sacs à main, des chaussures… et au fond, une pile de livres. Catherine lisait énormément, comme moi. C’était notre refuge commun. J’ai passé les titres en revue : des romans, des essais féministes, des recueils de poésie. Et puis, je l’ai vu. Le Rouge et le Noir de Stendhal. Un livre qu’elle m’avait dit relire au moins une fois par an. Il avait l’air plus épais que la normale. Mon pouls s’est accéléré. Je l’ai ouvert.
Les premières pages étaient celles de Stendhal. Mais au milieu, le livre avait été évidé. Et dans la cavité, reposait un petit carnet Moleskine noir. Le journal.
Mes doigts tremblaient si fort que j’ai eu du mal à le saisir. Je l’ai serré contre ma poitrine, un artefact sacré, la voix ressuscitée de ma sœur.
“Tu as trouvé quelque chose ?”
La voix d’Étienne, juste derrière moi, m’a fait sursauter si violemment que j’ai failli laisser tomber le livre. Je me suis retournée d’un bloc, cachant le carnet dans mon dos.
“Juste… juste un livre qu’elle adorait,” ai-je bafouillé, lui montrant la couverture du Stendhal. “Il me rappelle nos discussions.”
Il m’a regardé, ses yeux plissés par une interrogation confuse. “Tu es sûre que ça va ? Tu es toute pâle.”
“Oui, c’est juste… l’émotion. C’est difficile.”
“Viens,” a-t-il dit en me prenant gentiment par le bras. “Sortons d’ici. Cet endroit n’est pas bon pour toi.”
J’ai réussi à glisser discrètement le journal dans la grande poche de mon gilet avant de le suivre hors du grenier, mon cœur battant à un rythme effréné. J’avais le Graal. Maintenant, il fallait survivre au reste du week-end pour pouvoir l’utiliser.
Cette nuit-là, j’ai attendu que la maison soit plongée dans un silence de mort. J’ai attendu d’entendre la respiration lente et régulière d’Étienne à côté de moi. Puis, je me suis levée et je me suis enfermée dans la salle de bain, la seule pièce de la maison sans caméra visible. Assise sur le sol froid, n’ayant pour seule lumière que la petite veilleuse de voyage que j’avais apportée, j’ai ouvert le journal de Catherine.
Son écriture, d’abord ronde et pleine d’espoir, devenait de plus en plus anguleuse, presque griffée, au fil des pages. J’ai commencé à lire.
15 septembre.
“Je crois que je commence enfin à trouver ma place ici. Marcus est prévenant, même s’il semble toujours un peu… distrait. Quant à Geneviève, elle est impressionnante. Une vraie femme de pouvoir. Elle me traite avec une certaine distance, mais elle dit que c’est sa façon de tester ma ‘force de caractère’. Je suis déterminée à lui prouver que je suis digne d’être une Hartwell.”
J’ai tourné quelques pages. Le ton avait déjà changé.
3 novembre.
“Elle m’a humiliée. Devant tout le personnel. Pour une simple question sur le menu du dîner. Elle a dit que mes ‘origines modestes’ se voyaient dans mon manque de discernement. Marcus n’a rien dit. Il a baissé les yeux et a fait semblant d’étudier ses dossiers. J’ai eu l’impression d’être seule au monde. Quand je lui en ai parlé ce soir, il m’a dit de ‘faire avec’, que ‘mère est comme ça’. Ce n’est pas de la force, c’est de la cruauté.”
Plus loin, la peur commençait à s’installer.
22 janvier.
“J’ai fait une erreur. Une terrible erreur. Je travaillais tard sur un dossier pour Marcus et j’ai vu un e-mail sur son ordinateur. Une transaction vers une société nommée ‘Solutio Optima’. Des centaines de milliers d’euros. Pour ‘frais de consultation’. Par curiosité, j’ai cherché. L’entreprise n’a aucune activité réelle. C’est une façade. Et j’ai trouvé d’autres transactions, liées à des ‘arrangements’ avec des politiciens locaux, à l’étouffement d’une plainte d’un employé… C’est un système de corruption. Quand j’ai demandé à Marcus ce que c’était, il est devenu blanc comme un linge et m’a hurlé dessus, pour la première fois. Il m’a dit de ne plus jamais fouiller dans ses affaires, que je ne comprenais pas les ‘nécessités’ de leur monde. Maintenant, le regard de Geneviève sur moi a changé. Il n’est plus seulement méprisant. Il est froid. Calculateur. Elle sait que je sais.”
J’ai dû m’arrêter, prendre une profonde inspiration. C’était donc ça. Catherine avait découvert le pot aux roses.
J’ai repris ma lecture, arrivant aux dernières entrées. L’écriture était presque illisible.
12 mars.
“Je ne peux plus rester. C’est une prison. Marcus est un lâche, complètement sous la coupe de sa mère. Elle contrôle tout. Hier, elle m’a dit, en souriant, que les femmes qui posent trop de questions dans cette famille ont tendance à avoir des ‘accidents malheureux’. Ce n’était pas une conversation. C’était une condamnation. J’ai rassemblé tout ce que j’ai pu trouver : des copies des transactions, des notes sur les appels téléphoniques que j’ai surpris. Je vais contacter un avocat. Je ne peux pas partir comme ça. Les gens doivent savoir qui ils sont vraiment. J’ai fait des copies de tout. J’en ai une clé USB cachée. Et j’envoie un double de tout à Maman. Elle saura quoi faire si quelque chose m’arrive. Elle est la seule en qui j’ai confiance.”
Mon cœur s’est serré. Elle avait tout prévu. Elle m’avait laissé une feuille de route.
Et puis, la dernière entrée. Quelques mots, griffonnés à la hâte.
18 mars.
“Elle sait pour l’avocat. Je ne sais pas comment, mais elle sait. Son garde du corps m’a suivie. Je l’ai vu. Il faut que je parte. Maintenant. Ce soir. Je n’emporte rien. Juste moi. Je dois prévenir Maman. Elle me regarde. Même quand elle n’est pas là, je sens ses yeux sur moi. J’ai peur.”
C’était la fin. Après ça, il n’y avait que des pages blanches.
J’ai refermé le journal. Un silence de mort régnait dans la salle de bain. J’avais maintenant sa voix, son témoignage. J’avais la chronologie complète de sa descente aux enfers. J’avais la preuve que Geneviève était non seulement une meurtrière, mais une tortionnaire psychologique méthodique.
Le reste du week-end s’est déroulé dans un brouillard irréel. Je jouais mon rôle à la perfection : la jeune épouse docile, légèrement mélancolique, admirative de son mari et respectueuse de sa belle-mère. Mais à l’intérieur, j’étais un bloc de glace. Le journal de Catherine avait éteint les dernières braises de ma culpabilité. Étienne n’était plus une victime collatérale innocente. Il était le fils d’une meurtrière, le produit d’un système pourri jusqu’à la moelle. Ma mission n’était plus une vengeance personnelle. C’était un acte de justice. Pour Catherine. Pour ma mère. Pour Priya. Pour toutes celles qu’elle avait brisées.
Le dimanche après-midi, juste avant notre départ, j’ai décidé de lancer une dernière sonde. J’ai trouvé Geneviève seule dans la roseraie, occupée à tailler des roses mortes avec un sécateur, un geste d’une précision brutale.
Je me suis approchée. “Les roses sont magnifiques,” ai-je commenté. “Catherine adorait les roses blanches. Je me souviens qu’il y en avait un parterre immense, juste là.” J’ai pointé un espace maintenant occupé par des hortensias sombres.
Geneviève n’a pas levé les yeux de sa tâche. “Je n’aime pas le blanc. C’est une couleur fade. Salissante. J’ai tout fait arracher.”
“Elle en parlait souvent dans ses lettres,” ai-je continué, ma voix toujours douce. “Elle parlait aussi de son avocat, Maître Dubois. Elle disait qu’il était très compétent.”
Le sécateur s’est immobilisé. Le “clic” métallique a été le seul son pendant plusieurs secondes. Lentement, Geneviève a redressé la tête. Son masque de grande dame s’était évaporé. Pour la première fois, je voyais son vrai visage : celui d’un prédateur acculé. Ses yeux étaient des éclats de glace noire, brillant d’une fureur froide et meurtrière.
“Tu es comme une petite souris qui fouine dans les murs,” a-t-elle sifflé, sa voix basse et pleine de venin. “Tu penses que tu es maligne. Tu penses que tu as trouvé des petites miettes de fromage. Mais laisse-moi te dire une chose, petite souris. Tu es dans une maison pleine de chats. Des chats très affamés. Et certains secrets sont des pièges à souris. Continue de fouiner, et tu risques de te retrouver le cou brisé.”
Elle a accompagné sa dernière phrase d’un “clac” sec et sonore de son sécateur, coupant une tige épaisse. C’était une menace de mort. Claire. Nette. Indiscutable.
Je n’ai pas reculé. Je lui ai souri. Un vrai sourire, cette fois. Un sourire de pure anticipation. “Je n’ai pas peur des chats, Geneviève. Vous savez, on dit que les souris peuvent se glisser dans des trous où les chats ne peuvent pas les suivre.”
J’ai tourné les talons et je suis partie, la laissant seule au milieu de ses roses mutilées. La guerre n’était plus froide. Les masques étaient tombés. Elle savait que je savais. Et je savais qu’elle savait. Le trajet du retour vers Lyon s’est fait dans un silence absolu, un silence de champ de bataille juste avant l’assaut final. Le gala était dans moins de deux semaines. La scène était prête. Les acteurs connaissaient leur rôle. Le rideau allait bientôt se lever sur la chute de la maison Hartwell.