Partie 1
La première chose que j’ai ressentie, ce n’était pas de la colère. Ni même de la peur, pas tout de suite. C’était un froid. Un froid glacial, un vide absolu qui s’est insinué dans ma poitrine et a tout gelé sur son passage. Mes poumons, mon cœur, mes pensées. Tout est devenu immobile, suspendu dans un silence de cristal, prêt à se briser au moindre son.
J’étais assise dans ma vieille Twingo, garée le long du quai Saint-Antoine, ici à Lyon. Les lumières orangées des lampadaires scintillaient sur les eaux sombres et agitées du Rhône, indifférentes à mon chaos intérieur. Belles, presque insolentes dans leur tranquillité. En face, les péniches amarrées se balançaient doucement, comme si le monde continuait de tourner normalement. Pour eux, c’était un soir comme les autres. Pour moi, c’était la fin d’un monde.
Je regardais mes mains. Elles tremblaient, posées sur le volant usé. Des tremblements incontrôlables, nerveux, qui remontaient le long de mes bras. Ces mêmes mains qui, il y a à peine quelques heures, étalaient du Nutella sur une tranche de brioche pour le goûter de ma fille, Lise. Ces mains qui avaient délicatement brossé ses longs cheveux blonds, démêlant les nœuds de sa journée d’école. Ces mains qui l’avaient serrée fort dans mes bras, respirant son odeur de vanille et d’innocence. Maintenant, je les fixais comme si elles appartenaient à une parfaite étrangère. Des mains inutiles, impuissantes.
Mon cœur. Je le sentais battre dans ma gorge, un tambour affolé et désynchronisé, créant une pression insoutenable qui m’empêchait de respirer. J’essayais de prendre une grande inspiration, mais l’air semblait se coincer à mi-chemin, trop lourd, trop épais. C’était une sensation familière, malheureusement. Un écho sourd et douloureux d’un passé que j’avais naïvement cru enterré sous des années de silence et de faux sourires. Cette même peur panique, cette même et écrasante impuissance. Le sentiment de n’être qu’un pion dans une partie dont je ne maîtrisais aucune règle.
Je savais, avec une certitude qui me glaçait le sang, que je ne pouvais pas rentrer à la maison. Pas ce soir. Sûrement pas demain non plus. Peut-être jamais. Pas après ce qu’il avait dit. Pas après le regard qu’il avait posé sur elle. Sur notre fille.
Et dire que tout a commencé par la chose la plus innocente du monde. Un dessin.
Un simple dessin d’enfant, tracé avec l’application et la maladresse de ses sept ans. Des couleurs vives, du rose, du bleu, du jaune. Un soleil qui souriait dans un coin, des bonshommes aux bras en bâtons. Le genre de dessin que toutes les mamans du monde accrochent fièrement sur le frigo avec un aimant en forme de fruit.

L’après-midi avait été si douce. Nous étions rentrées de l’école main dans la main, Lise me racontant avec une excitation débordante sa journée. La maîtresse avait lu une nouvelle histoire, elle avait joué à la marelle avec sa meilleure amie, Chloé. Le soleil de fin de journée filtrait à travers les platanes de l’avenue, et son rire était la plus belle musique à mes oreilles. Nous étions heureuses. Une bulle de bonheur simple et parfait.
Arrivées à la maison, l’odeur du parquet ciré et du café de la veille nous avait accueillies. Un refuge. Notre refuge. Après le goûter, elle s’était installée à la grande table du salon avec ses feutres, la langue tirée par concentration, absorbée dans son monde. Je la regardais depuis la cuisine en préparant le dîner, le cœur gonflé d’un amour si vaste qu’il me faisait parfois mal. Je me disais que j’avais réussi. Que malgré tout, malgré les ombres de mon propre passé, j’avais réussi à lui construire un nid douillet, un royaume de paix et de sécurité.
Quelle idiote.
Quand il est rentré du travail, la bulle a commencé à se fissurer. Il était tendu, comme souvent ces derniers temps. Des soucis au bureau, disait-il. Un stress qui durcissait les traits de son visage et éteignait la lueur dans ses yeux. Il a à peine répondu à mon “bonsoir chéri” et a déposé ses clés sur la console avec un bruit sec qui m’a fait sursauter.
C’est à ce moment-là que Lise, toute fière, a accouru vers lui, son chef-d’œuvre à la main.
« Papa, regarde ! C’est pour toi ! C’est notre famille ! »
Sa petite voix était pleine de fierté, ses yeux pétillaient d’attente. Elle lui tendait le dessin comme on offre un trésor.
Il l’a pris. D’abord, un sourire mécanique, fatigué, s’est dessiné sur ses lèvres. Il a regardé le soleil, la maison, puis les trois personnages. Moi, lui, et Lise au milieu. Et puis, il y avait ce quatrième personnage. Un peu à l’écart, plus petit, dessiné avec un feutre marron.
Son sourire s’est effacé. Lentement. J’ai vu le changement s’opérer sur son visage, comme un nuage noir passant devant le soleil. Ses sourcils se sont froncés. Sa mâchoire s’est contractée. Le papier a commencé à se froisser dans sa main qui se serrait.
Il a relevé la tête, mais il n’a pas regardé Lise. Il m’a regardée, moi. À travers la pièce, son regard était une lance de glace. Il y avait de l’incompréhension, puis de la suspicion, et enfin, une fureur froide, contenue, mille fois plus terrifiante qu’un éclat de voix. C’était une rage qui venait de loin, qui semblait reconnaître quelque chose que lui seul pouvait voir.
« C’est qui, ça ? » a-t-il demandé à Lise, mais ses yeux étaient toujours rivés sur moi. Sa voix était basse, presque un murmure, mais elle tranchait l’air comme une lame de rasoir.
Lise, sentant la tension, a perdu son sourire. « Ben… c’est l’ange gardien, a-t-elle balbutié. La maîtresse a dit qu’on en a tous un qui nous protège. »
Il n’a pas écouté. Il ne l’entendait déjà plus. Il a fait un pas vers moi, le dessin toujours dans sa main.
« Explique-moi ça », a-t-il articulé. Ce n’était plus une question. C’était une mise en demeure. Un ultimatum.
Le dessin est tombé par terre, abandonné sur le tapis. Le sourire de ma fille s’est complètement effacé, remplacé par une expression de confusion et de peur. Et mon propre sourire, celui que je portais comme un masque depuis des années, s’est brisé en mille morceaux.
À cet instant, je n’ai pas pensé. J’ai agi par pur instinct de survie. Un instinct hérité de ces jours sombres que je tentais d’oublier. Le danger était là, palpable dans l’air de notre salon. Je n’ai rien répondu. Pas un mot. Toute explication aurait été comme jeter de l’huile sur le feu.
J’ai simplement contourné la table, attrapé mon sac à main posé sur une chaise, saisi les clés de la voiture sur la console. Mes gestes étaient rapides, précis, presque robotiques. J’ai évité son regard, j’ai évité celui de ma fille, qui me regardait partir les larmes aux yeux, ne comprenant rien à ce drame d’adultes qui venait de faire irruption dans son monde coloré.
Chaque pas vers la porte résonnait dans ma tête comme le glas d’une trahison. Était-ce une fuite ? Oui. Lâche, peut-être. Mais c’était surtout le début d’une guerre que je n’avais plus la force de repousser. La signature d’un armistice tacite venait d’être déchirée.
J’ai claqué la porte derrière moi. Je n’ai pas couru. J’ai marché, le dos droit, jusqu’à ma voiture, sentant son regard brûler à travers la fenêtre. J’ai démarré le moteur et j’ai roulé sans destination, les larmes brouillant ma vue, le cœur en miettes.
Et me voilà. Je ne sais même pas depuis combien de temps je suis là, sur ce quai. Une heure ? Deux ? Le moteur est froid maintenant. Le silence n’est rompu que par la vibration stridente de mon téléphone posé sur le siège passager.
C’est lui. Bien sûr que c’est lui.
Son nom s’affiche sur l’écran lumineux. Une fois. Deux fois. Dix fois. Des appels manqués. Puis des messages. « Réponds. », « Où es-tu ? », « On doit parler. », « Ne fais pas ça. Pas maintenant. », « Rentre à la maison, s’il te plaît. Pour Lise. »
Pour Lise. Le coup de poignard final. Il sait. Il a toujours su quelle corde toucher pour me faire plier.
Une partie de moi, la partie faible, la partie qui a si peur de la solitude, veut répondre. Veut crier dans ce téléphone, pleurer, hurler toute l’injustice que je ressens. L’autre partie, celle qui a survécu, celle qui s’est réveillée ce soir, veut ouvrir la fenêtre et jeter cet appareil maudit dans le Rhône. Le regarder couler et emporter avec lui toutes ces années de mensonges. Et ne jamais, jamais me retourner.
La vérité, c’est que ce dessin n’est pas qu’un dessin. C’est un symbole. Un déclencheur. C’est la manifestation innocente d’un secret que je porte seule depuis si longtemps. Un poids si lourd qu’il a fini par courber mon âme. Une promesse que je me suis faite il y a des années, jurant sur ce que j’avais de plus cher, et que je suis sur le point de briser.
Ce soir, en voyant la peur dans les yeux de ma fille, j’ai compris. J’ai compris que la protéger, ce n’était plus me taire. C’était parler. Peu importe le prix.
Mon Dieu. Lise. Ma petite Lise est encore là-bas. Dans cette maison qui n’est plus un refuge, mais une cage. Elle est avec lui. Et cette pensée me paralyse plus encore que le froid de la nuit. Qu’est-ce qu’il est en train de lui dire ? Est-ce qu’il la regarde avec ce même regard ? Est-ce qu’il va lui faire porter le poids d’une faute qui n’est pas la sienne ?
La colère, finalement, commence à monter. Lente, chaude, puis brûlante. Une lave en fusion qui fait fondre la glace dans mes veines. Une colère contre lui. Mais aussi contre moi. Contre ma lâcheté. Contre mon silence.
Mon doigt survole le bouton vert sur l’écran du téléphone. Que va-t-il se passer si je réponds ? Que va-t-il se passer si je ne réponds pas ? Les deux chemins me terrifient. Mais l’un d’eux mène peut-être à la liberté.
Partie 2
Mon doigt reste suspendu au-dessus de l’écran tactile, une éternité miniaturisée dans le silence glacial de l’habitacle. Le nom de Marc pulse, une lueur agressive dans l’obscurité, un phare m’ordonnant de rentrer au port. Mais le port n’est plus sûr. Le port est le cœur de la tempête. La partie de moi qui a survécu à une autre vie, à une autre tempête, me crie de jeter ce téléphone, de couper le dernier lien, de disparaître dans la nuit lyonnaise et de ne jamais regarder en arrière. Mais la voix de ma raison, ou peut-être de ma peur la plus profonde, me rappelle une vérité insupportable : Lise est là-bas. Ma fille de sept ans est avec lui, otage involontaire d’un drame qu’elle a elle-même, dans son innocence absolue, déclenché.
Je ne peux pas l’abandonner. Je ne le ferai pas.
Avec un tremblement qui secoue tout mon bras, je fais glisser l’icône verte. Je porte le téléphone à mon oreille, le plastique froid contre ma peau glacée. Je ne dis rien. J’attends, retenant mon souffle, mon cœur battant si fort que je suis sûre qu’il peut l’entendre à travers le réseau.
« Hélène ? »
Sa voix. Pas de colère, pas de cris. Juste mon nom, prononcé avec une sorte de soulagement las. C’est sa technique la plus redoutable. Le calme avant, pendant, et après la tempête. C’est un calme qui vous fait douter de votre propre perception de la réalité. Avais-je vraiment vu cette fureur glaciale dans ses yeux une heure plus tôt ? Avais-je rêvé cette menace sourde qui avait pétrifié l’air de notre salon ?
« Hélène, mon Dieu, où es-tu ? Je suis mort d’inquiétude. Tu pars comme ça, sans un mot… J’ai cru que tu avais eu un accident. »
L’inquiétude. Le mot sonne faux, c’est un instrument désaccordé dans l’orchestre de ses manipulations. Je reste silencieuse. Je sais que le silence le déstabilise plus que n’importe quel reproche. Le silence est un vide qu’il doit absolument combler.
« Écoute, je… je sais que j’ai été un peu brusque tout à l’heure, » continue-t-il, et je peux presque visualiser son visage : les sourcils légèrement froncés, l’air contrit, une performance qu’il a répétée tant de fois. « La journée a été un enfer au bureau, je suis rentré sur les nerfs, je n’aurais pas dû réagir comme ça. C’était stupide. C’est juste un dessin. Pardonne-moi. »
C’est juste un dessin. La phrase est une insulte à mon intelligence. Si ce n’était “juste un dessin”, je serais à la maison en ce moment, en train de border Lise, et non pas cachée dans ma voiture comme une fugitive, le cœur au bord des lèvres.
« Ne fais pas ça, Marc, » je murmure, et ma propre voix me surprend par sa fermeté. Elle est basse, rauque, mais elle ne tremble pas.
Un silence à l’autre bout du fil. J’ai dévié de son script.
« Ne fais pas quoi ? » demande-t-il, et maintenant, une pointe d’impatience perce l’armure de sa fausse sollicitude.
« Ne fais pas semblant. Pas sur ça. Pas après ton regard. »
Je l’entends prendre une longue inspiration. Le son est amplifié dans mon oreille, un souffle qui semble aspirer tout l’air autour de moi.
« Je ne vois pas de quoi tu parles, » dit-il, sa voix s’est durcie. « Tu es en train de monter toute une histoire pour rien, Hélène. Tu fais une montagne d’une taupinière. Rentre à la maison, on va en discuter tranquillement. Lise est au lit, mais elle n’arrêtait pas de demander où était sa maman. Elle était complètement paniquée de te voir partir comme ça. Tu imagines l’état dans lequel tu l’as mise ? »
Le coup de poignard. Précis, chirurgical. Il plante le couteau et le tourne lentement. Lise. Ma fille. L’image de son visage en larmes, de sa petite main tendant ce dessin maudit, me submerge. La culpabilité est une vague brûlante qui menace de me noyer. C’est ce qu’il veut. Que je me noie dans la culpabilité pour que lui puisse me repêcher, me sauver, et me ramener sous son contrôle.
« Lise est paniquée à cause de toi, Marc. À cause de ta réaction. Elle a vu ton visage. Elle a senti la haine. »
« La haine ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu es complètement paranoïaque ! J’étais surpris, c’est tout ! Surpris et fatigué ! Arrête de projeter tes propres démons sur moi, sur nous ! C’est malsain ! »
Mes démons. Il ose. Il ose parler de mes démons, lui qui les a nourris pendant des années dans l’ombre, leur jetant juste assez de nourriture pour les garder en vie, juste assez pour qu’ils me rappellent que j’avais besoin de lui pour les tenir en cage.
Et soudain, le déclic se produit. Ce n’est pas juste un déclic, c’est un tremblement de terre. Une fracture tectonique dans mon esprit. Ce dessin. L’ange gardien. Ce n’est pas un personnage imaginaire. C’est lui. C’est Julien.
Mon frère.
Le nom explose dans le silence de ma mémoire, soufflant des années de poussière et de déni. Julien. Mon Julien. Mon grand frère, mon protecteur, mon confident. Celui que j’appelais, quand nous étions enfants, mon “ange gardien”. Un jeu entre nous, un secret. Un secret qu’il n’aurait jamais dû connaître.
Le sang se retire de mon visage. Je me sens nauséeuse. Comment ? Comment Lise a-t-elle pu… ? Je n’ai jamais prononcé ce surnom devant elle. Jamais. Le nom de Julien lui-même est un mot tabou dans notre maison, une syllabe interdite qui n’a pas été prononcée à voix haute depuis près de dix ans. Dix ans que son absence est un trou noir qui aspire toute la lumière.
Et pourtant. Lise l’a dessiné. Un petit bonhomme marron, à l’écart. Un ange gardien.
Une bouffée de chaleur m’envahit, suivie d’un frisson glacial. Est-ce que je parle dans mon sommeil ? Est-ce que j’ai laissé échapper son nom dans un murmure, un soupir de chagrin ? Les enfants sont des éponges, des sismographes de l’invisible. Elle a dû sentir sa présence fantomatique, l’ombre de son absence qui plane sur moi, sur nous, depuis le tout début. Elle a donné une forme et un nom à mon chagrin.
Et Marc. Marc a compris. À la seconde où il a vu ce quatrième personnage, il a su. Sa réaction n’était pas de la colère. C’était de la panique pure. La panique d’un homme dont le secret le plus sombre, la fondation sur laquelle il a bâti toute sa vie, vient d’être exposé par le feutre d’une enfant de sept ans.
« Hélène, tu es toujours là ? » La voix de Marc me tire de ma transe. « Arrête tes bêtises et rentre. C’est un ordre. »
Un ordre. Le mot reste suspendu dans l’air. Et avec lui, la dernière once de ma peur se transforme en une rage froide et pure. Une rage qui me donne une clarté que je n’ai pas connue depuis une décennie.
« Non, » je dis, et le mot est aussi solide qu’une pierre.
« Quoi… Qu’est-ce que tu as dit ? »
« J’ai dit non. Je ne rentrerai pas ce soir. Et ne t’approche plus de Lise. »
Avant qu’il ne puisse répondre, je raccroche. Mon doigt appuie sur l’écran avec une force qui manque de le briser. Je balance le téléphone sur le siège passager comme s’il était brûlant. Le silence revient, mais il est différent. Ce n’est plus un silence de peur. C’est le silence lourd et vibrant d’avant la bataille.
Mes mains agrippent le volant. Les images du passé, celles que j’ai si méticuleusement réprimées, déferlent maintenant sans que je ne puisse rien y faire. Elles ne sont plus floues, plus fragmentées. Elles sont d’une netteté insupportable.
Julien. Son sourire éclatant, ses yeux rieurs, exactement les mêmes que les miens. Il avait trois ans de plus que moi. Il n’était pas seulement mon frère, il était mon ancre, mon nord. Dans le chaos de notre adolescence, après le divorce de nos parents, il était la seule constante. C’est lui qui venait me chercher après mes cours de danse, qui m’aidait pour mes devoirs de maths, qui me consolait de mes chagrins d’amour d’adolescente avec des pots de glace et des films stupides. Il était mon ange gardien. C’était notre blague. “T’inquiète pas, sœurette, ton ange gardien est là.”
Puis j’ai rencontré Marc. J’avais vingt ans. J’étais à l’université, pleine de rêves et d’une naïveté qui me fait honte aujourd’hui. Il était plus âgé, déjà installé dans la vie, sûr de lui, charismatique. Il m’a submergée d’attentions, de cadeaux, de promesses. J’étais amoureuse, follement, stupidement amoureuse. J’étais tellement aveuglée par son éclat que je n’ai pas vu l’ombre qu’il projetait.
Seul Julien l’avait vue.
« Je ne le sens pas, ce type, Hélène, » m’avait-il dit un soir, alors que nous partagions une pizza sur le petit balcon de son studio. « Il est trop… lisse. Trop parfait. On dirait qu’il joue un rôle. »
« Tu es jaloux, c’est tout, » avais-je répondu en riant, vexée. « Tu as peur de perdre ta petite sœur. »
Son sourire n’avait pas atteint ses yeux. « Non. J’ai peur que ma petite sœur se perde elle-même. »
Il avait vu clair. Il avait vu la possessivité de Marc, que je prenais pour de l’amour. Les petites piques pour m’éloigner de mes amis, les critiques subtiles sur mes choix vestimentaires, la façon dont il monopolisait tout mon temps. Il avait vu le besoin de contrôle qui se cachait derrière la façade du prince charmant. Une tension était née entre les deux hommes de ma vie. Une guerre froide, silencieuse, dont j’étais l’enjeu. Marc était poli avec Julien, mais ses sourires étaient aussi tranchants que du verre pilé. Il le considérait comme un rival, un obstacle à son emprise totale sur moi.
Et puis, il y a eu cette nuit. La nuit où tout a volé en éclats.
C’était l’anniversaire de Julien. Nous l’avions fêté dans un bar avec tous ses amis. J’étais venue avec Marc. L’ambiance était joyeuse, mais je sentais la tension entre eux, un courant électrique sous la surface. Plus tard dans la soirée, Marc a commencé à boire plus que de raison. Il est devenu maussade, presque hostile. Julien l’a remarqué.
Vers deux heures du matin, il m’a prise à part. « Rentre avec moi, Hélène. Je te ramène. Laisse-le décuver ici. Il n’est pas en état de conduire, et encore moins de s’occuper de toi. »
Mais Marc nous a vus. Il s’est approché, le visage fermé. « Elle rentre avec moi, » a-t-il dit, sa voix pâteuse mais ferme.
« Non, elle ne rentre pas avec toi, » a répliqué Julien, se plaçant entre nous. « Tu as trop bu. Sois raisonnable. »
« Ne me dis pas ce que j’ai à faire ! » a lâché Marc, et sa voix est montée d’un cran. « C’est ma copine, pas la tienne. Arrête de te mêler de ce qui ne te regarde pas, tu n’es que son frère. »
La phrase a été comme une gifle pour Julien. “Que son frère”. Comme si des années de complicité et d’amour pouvaient être balayées par le statut de “petit ami” de quelques mois.
Je me souviens de la douleur dans les yeux de mon frère. Il m’a regardée, attendant que je dise quelque chose, que je prenne son parti. Mais j’étais jeune, faible, et terrifiée à l’idée de provoquer une scène. J’ai murmuré un “Ça va aller, Ju. Ne t’inquiète pas. Je vais le gérer.”
C’est la dernière phrase que je lui ai dite.
Il a secoué la tête, un mélange de déception et d’inquiétude sur le visage. Il a fait demi-tour et s’est éloigné sans un autre mot. Je l’ai regardé disparaître dans la foule. Si j’avais su…
Marc m’a attrapé le bras, un peu trop fort. « On s’en va. »
Le trajet en voiture a été un cauchemar silencieux. Il conduisait vite, trop vite, les mains crispées sur le volant. Il ne disait rien, mais l’air dans la voiture était saturé de sa fureur contenue.
Le téléphone a sonné une demi-heure après que nous soyons rentrés. C’était un numéro inconnu. La voix d’un policier. Les mots “accident”, “moto”, “décédé sur le coup”. Julien.
Le monde s’est effondré.
Pendant les semaines de deuil qui ont suivi, Marc a été mon rocher. C’est ce que tout le monde disait. “Tu as de la chance de l’avoir.” Il s’occupait de tout. Des funérailles, de mes parents anéantis. Il me tenait la main, me berçait quand je pleurais, me protégeait du monde extérieur. Il m’a isolée dans mon chagrin, et dans cet isolement, il est devenu tout pour moi. Mon sauveur.
L’enquête a conclu à un accident. Julien avait apparemment perdu le contrôle de sa moto dans un virage. Il y avait de l’alcool dans son sang, mais pas assez pour expliquer une telle perte de contrôle. L’affaire a été classée. Un drame de la route. Une tragédie.
Mais il y avait des détails qui me rongeaient. Des détails que j’ai enterrés sous le poids de mon chagrin et de ma culpabilité. Julien ne buvait presque jamais quand il prenait sa moto. Il était d’une prudence maladive. Et le virage… ce n’était pas un virage particulièrement dangereux.
Et puis, il y avait Marc. Je me souviens de sa réaction quand la police a appelé. Il y avait du choc, bien sûr. Mais derrière le choc, il y avait autre chose. Quelque chose que je n’ai identifié que bien plus tard. Un calme. Un calme effrayant. Et un soulagement. Le soulagement d’un homme qui vient de voir son plus grand obstacle disparaître.
Une semaine après l’enterrement, en nettoyant sa voiture, j’ai trouvé une éraflure sur le pare-chocs avant droit. Une éraflure fraîche, avec des traces de peinture bleue. La moto de Julien était bleue.
Quand je lui ai posé la question, il a ri. Un rire un peu trop forcé. « Oh ça ? C’est un idiot qui m’a coupé la route sur le parking du supermarché. J’ai à peine touché sa portière. Ne t’inquiète pas pour ça. »
Et je l’ai cru. Ou plutôt, j’ai choisi de le croire. Parce que l’alternative était trop monstrueuse à envisager. L’idée que l’homme qui me tenait dans ses bras la nuit puisse être, de près ou de loin, responsable de la mort de mon frère… C’était une pensée qui pouvait détruire une âme. Alors j’ai verrouillé cette pensée dans le sous-sol de mon esprit. J’ai avalé la clé. Et j’ai laissé Marc construire notre vie sur les fondations de ce silence.
Nous nous sommes mariés un an plus tard. Lise est née deux ans après. Et le fantôme de Julien est resté là, dans l’ombre, invisible pour tous, sauf pour moi. Et, je le comprends maintenant, sauf pour Marc.
Toute notre vie commune a été une tentative désespérée de sa part de s’assurer que cette porte resterait verrouillée. Son contrôle, sa jalousie, son besoin de savoir où j’étais à chaque seconde… Ce n’était pas de l’amour. C’était la surveillance d’un gardien de prison qui a peur que son prisonnier ne se souvienne du crime originel.
Et ce soir, notre fille de sept ans, avec un simple feutre marron, est venue frapper à cette porte.
La rage me consume maintenant, une énergie pure et puissante qui balaie les dernières bribes de peur. Je ne suis plus la jeune femme faible et terrifiée qu’il a façonnée. Je suis la sœur de Julien. Et je suis la mère de Lise. Et je ne laisserai pas cet homme détruire une autre vie.
Je dois récupérer ma fille.
Je démarre le moteur. La Twingo s’éveille avec un hoquet. Je ne peux pas rentrer à l’appartement. Ce serait marcher droit dans son piège. Il m’attend. Il est prêt. Il a son discours, ses arguments, ses larmes de crocodile. Il me briserait à nouveau avec la culpabilité.
Je dois être plus intelligente que lui. Je dois anticiper ses mouvements. Où s’attend-il à ce que j’aille ? Chez mes parents ? Ils vivent à des centaines de kilomètres. Chez ma meilleure amie, Sophie ? C’est la première personne qu’il appellerait.
Non. Je dois aller là où il ne pensera pas à chercher. Pas tout de suite. Un endroit qui est à moi. Un endroit qui était à nous.
Je sors du quai et je m’engage dans la circulation, mes jointures blanches sur le volant. Je conduis machinalement, mon esprit tournant à mille à l’heure, élaborant un plan. Un plan pour récupérer Lise.
Mon téléphone vibre à nouveau sur le siège passager. Ce n’est pas un appel. C’est une notification de message. Contre ma volonté, mon regard est attiré par l’écran qui s’allume.
C’est un message de Marc. Une photo.
Mon cœur s’arrête.
C’est le dessin de Lise. Il l’a pris en photo. Mais il n’est plus intact. En travers du dessin, barrant le petit bonhomme marron, il a écrit quelque chose. En lettres capitales, épaisses, avec un marqueur rouge sang.
Un seul mot.
OUBLIE.
Ce n’est plus une supplique, ni même une menace voilée. C’est une déclaration de guerre. Un ordre glaçant venu des profondeurs du passé. Il ne cherche plus à me calmer. Il me commande de retourner dans ma prison de silence. Il me rappelle ce que j’ai fait il y a dix ans : j’ai choisi d’oublier. Et il s’attend à ce que je le fasse à nouveau.
Une certitude terrifiante et libératrice s’empare de moi. Il ne m’a pas juste menti. Il y a plus que ça. Cette éraflure sur la voiture, sa panique ce soir… Il n’a pas seulement vu l’accident. Il l’a provoqué.
Le monstre n’est plus caché sous le lit. Il dort à côté de moi depuis dix ans. Et ma fille est seule avec lui.
Partie 3
Le mot s’imprime sur ma rétine en lettres de feu. OUBLIE. Un seul mot, tracé avec la haine d’un dieu vengeur sur l’innocence d’un dessin d’enfant. Ce n’est pas une suggestion. Ce n’est pas un conseil. C’est un ordre forgé dans la panique, une injonction qui vient des abysses de notre passé commun pour me rappeler ma complicité. J’ai oublié une fois. J’ai choisi le confort du déni plutôt que l’horreur de la vérité. J’ai enterré mon frère une seconde fois sous une chape de silence pour construire ma vie avec son meurtrier.
La nausée monte, acide et brûlante. Je me penche hors de la portière et vomis sur le trottoir du quai. Des spasmes violents me secouent, vidant mon estomac de ce qu’il ne contenait pas, comme si mon corps tentait d’expulser dix ans de poison. Les larmes coulent, se mêlant à la sueur froide qui perle sur mon front. Chaque haut-le-cœur est un souvenir qui remonte : le visage déçu de Julien dans le bar, le son du téléphone en pleine nuit, la main de Marc sur mon épaule pendant l’enterrement, une main que je prenais pour un réconfort alors qu’elle était la main d’un geôlier vérifiant ses barreaux.
Quand les spasmes s’arrêtent, je reste là, haletante, appuyée contre la portière, l’air froid de la nuit lyonnaise mordant mes joues humides. Le mot rouge sang pulse encore derrière mes paupières closes. OUBLIE.
Non. Plus jamais.
Une nouvelle énergie, froide et tranchante comme un éclat de verre, remplace la panique. La peur ne s’est pas envolée, mais elle a changé de nature. Ce n’est plus la peur paralysante de la proie. C’est la peur fébrile du chasseur qui traque une bête dangereuse, la peur qui aiguise les sens et rend chaque mouvement précis. Ma fille. Lise est dans l’antre de cette bête. Cette pensée est le seul carburant dont j’ai besoin.
Je me redresse, j’essuie ma bouche d’un revers de main et je claque la portière. Je sais où je dois aller. Il n’y a qu’un seul endroit au monde où Marc ne pensera jamais à me chercher, un seul lieu qu’il croit rayé de ma carte mentale et de ma vie. Un sanctuaire profané par son crime, mais qui reste le seul refuge possible.
Je m’engage dans le trafic du quai Fulchiron, traversant la Saône sur le pont Bonaparte. La cathédrale Saint-Jean se dresse sur ma droite, ses tours sombres veillant sur la ville endormie. Je conduis avec une concentration mécanique, mes yeux balayant les rues, les feux tricolores, les rétroviseurs. Chaque voiture derrière moi est une menace potentielle. Est-ce lui ? M’a-t-il suivie ? La paranoïa est une créature vivante assise sur le siège passager, murmurant à mon oreille. Mais je la force au silence. Je ne peux pas me permettre la panique. Je dois penser. Je dois agir.
Je me gare dans une petite rue transversale du quartier des Terreaux, à quelques centaines de mètres de ma destination. Je coupe le moteur et reste immobile pendant plusieurs minutes, scrutant les alentours dans l’obscurité. Personne. Les fenêtres des immeubles sont des rectangles noirs ou faiblement éclairés. La vie des autres continue, paisible et inconsciente du drame qui se joue à leur porte.
Je sors de la voiture, mon sac en bandoulière, et je marche. Mes pas résonnent sur le pavé. J’ai l’impression d’être un fantôme arpentant les rues de ma propre vie passée. L’air est frais, chargé de l’odeur de la pierre humide et du fleuve lointain. J’arrive devant un vieil immeuble en pierre de taille, à la façade noircie par le temps. La porte cochère est lourde, massive. J’ai la clé.
C’est mon secret le plus profond, le seul que j’aie jamais gardé à Marc. Après la mort de Julien, je n’ai pas pu me résoudre à vider son studio. C’était au-dessus de mes forces. J’ai dit à tout le monde, y compris à mes parents, que je m’en étais occupée, que le propriétaire avait tout récupéré. Mais j’ai menti. J’ai contacté le propriétaire, un vieil homme qui adorait Julien, et je l’ai supplié de me laisser le garder. J’ai inventé une histoire, disant que je voulais en faire un bureau pour écrire, loin de tout. J’ai ouvert un compte bancaire discret, y versant le peu d’argent que j’arrivais à mettre de côté, et j’ai payé le modeste loyer, chaque mois, depuis dix ans. C’était ma police d’assurance subconsciente. Un fil invisible qui me reliait encore à mon frère, et une porte de sortie que j’espérais ne jamais avoir à utiliser.
La clé grince dans la serrure. La lourde porte s’ouvre sur une cour intérieure sombre et silencieuse. L’escalier en bois craque sous mes pieds, une plainte familière. Chaque marche est un souvenir. Julien dévalant les escaliers quatre à quatre, moi le suivant en riant, nos voix résonnant contre les murs. Le parfum de l’encaustique et de la poussière est le même. Je monte jusqu’au quatrième et dernier étage. Il n’y a qu’une seule porte sur le palier. La sienne. Ma main tremble en insérant la seconde clé.
La porte s’ouvre sur une obscurité totale et un silence si profond qu’il en est presque assourdissant. Je reste sur le seuil, le cœur battant. J’ai l’impression de pénétrer dans une tombe, un lieu sacré. Je n’y suis pas revenue depuis des années. Payer le loyer était un rituel, mais venir ici… c’était trop douloureux.
Je trouve l’interrupteur sur le mur. La lumière d’une ampoule nue, faible et jaunâtre, inonde la pièce. C’est une capsule temporelle. Tout est exactement comme il l’a laissé le jour de son anniversaire. Un fin tapis de poussière recouvre tout, adoucissant les angles, figeant la scène dans une éternité grise. Le canapé-lit déplié, les draps en désordre. Un jean jeté sur une chaise. Une pile de magazines de musique sur la table basse. Et les murs… les murs sont couverts de ses trésors. Des affiches de concerts, des reproductions de peintures de Hopper, et des dizaines de photos, épinglées sans ordre.
Je fais un pas à l’intérieur et je referme doucement la porte. Le clic du pêne semble sceller le monde extérieur. Ici, je suis en sécurité. Ici, je suis avec lui.
L’air est confiné, sentant le papier vieilli et le temps arrêté. Je respire profondément. C’est l’odeur de mon frère. Je m’avance lentement dans la pièce unique qui servait de salon, de chambre et de bureau. Mes doigts effleurent le bois de sa bibliothèque. Des livres de philosophie côtoient des romans de science-fiction. Platon à côté de Philip K. Dick. Il disait en riant que tout était lié. Je sors un exemplaire usé de “Simulacres et Simulation” de Baudrillard. Il l’avait couvert d’annotations. Une phrase est soulignée au crayon : “Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai.” J’ai l’impression qu’il me parle à travers le temps, qu’il m’explique la vie que j’ai menée. J’ai vécu dans un simulacre de bonheur qui cachait une absence de vérité.
Je me dirige vers le petit coin cuisine. Une tasse avec un fond de café séché est toujours dans l’évier. Sa tasse préférée, une grosse tasse blanche avec un petit éclat sur le bord. Combien de fois m’a-t-il fait un chocolat chaud dans cette tasse quand j’étais triste ou stressée ? Il ajoutait toujours une pincée de cannelle. “C’est le secret,” disait-il. “Ça réchauffe le cœur, pas seulement le corps.” Le contraste entre sa chaleur simple et authentique et la protection calculatrice de Marc me frappe avec la violence d’un coup de poing. L’un voulait me réchauffer le cœur, l’autre voulait le mettre en cage.
Mon regard est attiré par le bureau, niché sous la fenêtre qui donne sur les toits de la ville. Son vieil ordinateur portable est là, fermé. À côté, un carnet Moleskine noir, ouvert. Sa calligraphie nerveuse et penchée couvre la page. Je m’assois sur sa chaise, le cuir usé est froid sous mes doigts. Je lis les dernières lignes qu’il a écrites, probablement quelques heures avant de mourir.
“Anniversaire. 23 ans. Étrange sentiment. Hélène est venue avec M. Parfait. Je n’y arrive pas. Ce type est un trou noir. Il absorbe sa lumière. Quand il la regarde, il ne la voit pas, elle. Il voit un objet, un trophée. Et elle ne le voit pas. Elle est aveugle. J’ai essayé de lui parler, encore. Peine perdue. Elle croit que je suis jaloux. Peut-être. Mais pas de lui. Je suis jaloux du bonheur qu’il lui vole. J’ai peur pour elle. Peur de ce qu’il y a derrière son sourire parfait. C’est un masque. Et je ne sais pas comment le lui arracher sans lui faire mal.”
Les larmes que je n’avais plus coulent à nouveau, silencieuses cette fois. Elles tombent sur la page, diluant l’encre des dernières pensées de mon frère. Il avait tout vu. Tout compris. Et je ne l’ai pas écouté. Ma culpabilité est un océan, et je suis en train de m’y noyer. Je pose mon front sur le carnet, respirant l’odeur du papier, comme pour absorber ses mots, sa clairvoyance. Je pleure sur ma propre stupidité, sur ma jeunesse, sur ces dix années perdues dans un mensonge.
Mais le chagrin, aussi profond soit-il, commence à se mêler à la rage. Cette rage froide qui me maintient à flot. Ce n’est plus le moment de pleurer sur le passé. C’est le moment de l’utiliser comme une arme.
Je me redresse et j’ouvre le vieil ordinateur portable. Il démarre avec une lenteur douloureuse, le bruit du ventilateur est le seul son dans le studio. Miraculeusement, il n’y a pas de mot de passe. Le bureau s’affiche, une photo de nous deux, enfants, grimaçant à l’objectif. Je clique sur le dossier “Photos”. Il y a des centaines d’images, classées par année. Je parcours les dernières. Les photos de son anniversaire. Nous y sommes tous. Ses amis, lui, moi. Et Marc.
Je zoome sur une photo. Julien est au premier plan, soufflant ses bougies, un sourire radieux sur le visage. En arrière-plan, je suis là, le regardant avec adoration. Et à côté de moi, Marc. Il ne regarde pas Julien. Il me regarde. Et son expression… ce n’est pas de l’amour. C’est une expression de pure possession. Ses yeux sont sombres, son sourire est une ligne fine et dure. Sur cette photo, fixée pour l’éternité, il n’est pas mon petit ami aimant. Il est un gardien.
Mon sang se glace. Je continue de faire défiler. Une autre photo, prise plus tard. Je suis en grande discussion avec Julien, près du bar. Nous rions. Marc est à quelques mètres, seul, un verre à la main. Il nous observe. La jalousie sur son visage est si évidente, si laide, qu’elle me coupe le souffle. Comment ai-je pu ne pas le voir ? Comment tout le monde a pu passer à côté ?
Je comprends maintenant. Je ne suis pas folle. Je ne suis pas paranoïaque. La preuve était là, sous mes yeux, depuis dix ans.
Je dois récupérer Lise. Mais comment ? Je ne peux pas y aller moi-même. Il m’attend. Il me manipulerait, me ferait du chantage avec Lise. Je ne peux pas appeler la police. Quelle preuve ai-je ? Une suspicion vieille de dix ans et un dessin d’enfant ? Ils me riraient au nez. Ils appelleraient Marc, qui jouerait l’époux inquiet d’une femme “instable et dépressive”, une histoire qu’il a mis des années à construire, au cas où. Il a toujours eu un coup d’avance.
Je ne peux pas le faire seule.
J’ai besoin d’un allié. Quelqu’un qui connaissait Julien. Quelqu’un qui connaissait sa méfiance envers Marc. Quelqu’un qui me croirait.
Mes parents sont hors de question. La vérité les tuerait. Mon amie Sophie est trop proche de notre couple, Marc l’appellerait immédiatement. Il ne reste qu’une seule personne.
Antoine. Le meilleur ami de Julien. Son quasi-frère. Il était là, le soir de l’anniversaire. Je me souviens de son regard perdu aux funérailles, un regard qui ne pleurait pas mais qui hurlait. Lui aussi, il n’a jamais aimé Marc. Leur poignée de main était toujours molle, leurs conversations, forcées. Après la mort de Julien, il a pris ses distances. J’ai cru que c’était parce que ma présence lui rappelait trop son ami. Je comprends maintenant qu’il ne supportait pas de me voir avec Marc.
Je prends mon téléphone. Mon cœur bat la chamade. Je n’ai pas parlé à Antoine depuis au moins huit ans. Est-ce qu’il a encore le même numéro ? Je le tape, mes doigts tremblants reconnaissant la séquence de chiffres par cœur. Je prends une grande inspiration et j’appuie sur la touche d’appel.
Une sonnerie. Deux. Trois. Je suis sur le point de raccrocher, persuadée que c’est une idée stupide.
« Allô ? »
Sa voix. Plus grave, plus mature, mais indubitablement la sienne. Un flot d’émotions me submerge.
« Antoine ? » je parviens à articuler, ma voix n’étant qu’un murmure étranglé.
Un long silence. Je l’entends respirer.
« Hélène ? » dit-il enfin, la surprise et l’incrédulité colorant son ton. « C’est bien toi ? »
« Oui. C’est moi. Je… je suis désolée de t’appeler comme ça, après tout ce temps… »
« Non, ne… ne t’excuse pas. Est-ce que ça va ? Ta voix est bizarre. Il s’est passé quelque chose ? »
Son inquiétude est immédiate, sans filtre. Pas de faux-semblants, pas de calcul. C’est la bienveillance de Julien, son écho. Les larmes me montent à nouveau aux yeux.
« Non, ça ne va pas, » je lâche, et les vannes s’ouvrent. « Ça ne va pas du tout. J’ai quitté Marc. Je… je suis partie. »
« Tu as… ? » Je l’entends expirer longuement, un sifflement. « Enfin. Putain, Hélène, enfin. Il t’a fait quelque chose ? Je te jure que si ce connard a posé la main sur toi… »
« Non, ce n’est pas ça. C’est pire. Beaucoup plus pire. Antoine… j’ai besoin de ton aide. J’ai besoin de quelqu’un qui me croit. »
« Je te crois, » dit-il sans une seconde d’hésitation. La force de sa conviction est une bouée de sauvetage. « Dis-moi tout. Où es-tu ? »
« Je… je suis chez Julien. »
Le silence qui suit est assourdissant. Je sais ce qu’il pense. Que j’ai perdu la tête.
« Tu es… dans son studio ? » demande-t-il, sa voix est maintenant douce, prudente. « Tu l’as gardé ? »
« Oui. Antoine… il faut que tu saches. C’est à propos de Julien. Sa mort. Ce n’était pas un accident. »
Je déverse tout. Le dessin de Lise, la réaction de Marc, le coup de fil, la menace, les souvenirs, l’égratignure sur la voiture, le carnet, les photos. Je parle vite, de manière décousue, les mots se bousculant les uns les autres, dix ans de doutes et de peurs se déversant en un torrent chaotique. Antoine ne m’interrompt pas. Il écoute. Il absorbe tout.
Quand j’ai fini, je suis à bout de souffle, vidée. Le silence à l’autre bout du fil est lourd de pensées.
« Le salopard, » murmure-t-il enfin, et sa voix est pleine d’une fureur glaciale qui fait écho à la mienne. « J’en étais sûr. Je l’ai toujours su. Il y avait quelque chose qui clochait cette nuit-là. Après votre départ, j’ai vu la satisfaction dans son regard. Je me suis dit que j’étais fou. J’aurais dû… j’aurais dû faire quelque chose. »
« Ne fais pas ça, » je dis, reprenant les mots qu’il m’a dits. « Ne te charge pas de ma culpabilité. Maintenant, on sait. Le problème, c’est Lise. Elle est avec lui. Je dois la sortir de là. Ce soir. »
« D’accord, » dit-il, son ton est passé de la fureur à l’efficacité. « D’accord. On va la sortir de là. Ne bouge pas. N’appelle personne d’autre. Reste dans l’appartement de Ju, c’est le seul endroit où tu es en sécurité. Je vais réfléchir. Il nous faut un plan. Un plan intelligent. On ne peut pas foncer tête baissée. »
« Quel plan, Antoine ? Je ne peux pas la laisser une nuit de plus avec lui ! »
« Je sais. Fais-moi confiance, Hélène. Je ne vous laisserai pas tomber. Ni toi, ni Lise. Pas cette fois. Je te rappelle dans une heure. Verrouille la porte. Et Hélène… »
« Oui ? »
« Bienvenue parmi les vivants. »
Il raccroche. Je reste avec le téléphone dans la main, le cœur battant à un rythme plus régulier. L’aube n’est pas encore là, mais pour la première fois de la nuit, une faible lueur perce l’obscurité. Je ne suis plus seule. La sœur de Julien et le meilleur ami de Julien sont réunis. Et nous allons nous battre. Pour lui. Et pour sa nièce.
Je me lève et je me dirige vers le mur de photos. Mon regard s’arrête sur une image de Julien, seul, appuyé contre sa moto, souriant à l’objectif. Son regard est plein de vie, de défis, d’amour. Je pose ma main sur la photo, le papier est frais sous mes doigts.
“Je suis là, Ju,” je murmure au silence du studio. “Pardonne-moi pour le retard. Mais je suis là maintenant. Et je te promets qu’il va payer. Et que je sauverai ma fille.”
La guerre a commencé.
Partie 4
L’heure qui suit l’appel d’Antoine est à la fois la plus longue et la plus courte de ma vie. Le temps se distord, s’étire en une mélasse angoissante avant de se contracter en secondes effrénées. Je suis une âme en peine dans le purgatoire du studio de Julien, arpentant les quelques mètres carrés qui séparent la fenêtre des toits du mur de photos. Chaque aller-retour est une prière, une incantation, un pas de plus vers la libération ou la damnation.
Dehors, le noir de l’encre se délaie lentement en un bleu profond de cobalt. L’aube hésite sur Lyon. Je regarde la ville s’éveiller, les premières lumières qui s’allument dans les immeubles d’en face, les phares solitaires des voitures de livraison qui tracent des sillons dans la pénombre. Des vies ordinaires qui commencent. Des gens qui se préparent un café, qui prennent une douche, qui s’apprêtent à affronter une journée normale. La banalité de leur existence est une insulte à l’apocalypse qui gronde dans la mienne.
Je m’arrête devant le mur de souvenirs. Je ne vois plus seulement des photos. Je vois des indices, des avertissements que je n’ai pas su lire. Le sourire trop large de Marc sur une photo de groupe, un sourire qui ne monte pas jusqu’à ses yeux. Sa main sur mon bras, un peu trop possessive. Son absence sur les photos où Julien et moi sommes côte à côte, comme s’il ne supportait pas notre proximité, même sur du papier glacé. Comment ai-je pu être si aveugle ? L’amour n’est pas seulement aveugle, il est un anesthésiant puissant, un opiacé qui engourdit l’instinct de survie. Et j’ai été une toxicomane pendant dix ans.
Le téléphone vibre sur la table, me faisant sursauter violemment. Le nom d’Antoine s’affiche. Je me jette dessus, décrochant avant la fin de la première sonnerie.
« C’est bon, » dit-il, sa voix est basse, concentrée. « J’ai un plan. Écoute-moi attentivement, Hélène. On n’aura qu’une seule chance. »
Je m’assieds sur le bord de la chaise de bureau de Julien, le dos droit, toute mon attention focalisée sur sa voix.
« Il faut le faire sortir de l’appartement, » continue-t-il. « Et il faut qu’il parte seul. La meilleure façon, c’est le travail. C’est son autre obsession, son autre pilier. Son image professionnelle. On va créer une urgence. Une urgence crédible, à une heure inhabituelle, qui l’obligera à se déplacer. »
« Comment ? » je murmure, mon esprit s’accrochant à la logique de son raisonnement.
« Son patron. Il s’appelle comment déjà ? Richard, c’est ça ? »
« Oui, Richard Delmas, » je confirme. « Il en parle tout le temps. C’est le grand manitou de sa boîte. »
« Parfait. J’ai un ami qui est un génie de l’informatique. Un peu… borderline, mais fiable. Il peut “spoofer” un numéro de téléphone. On va appeler Marc depuis un numéro qui s’affichera sur son téléphone comme étant celui de Richard Delmas. Tu as son numéro ? »
Je ferme les yeux, fouillant dans ma mémoire. Marc est tellement obsédé par son statut qu’il a insisté pour que j’enregistre le numéro de son patron. “Au cas où il y aurait une urgence et que tu doives me joindre.” L’ironie est à vomir. Je récite les dix chiffres à Antoine, qui les note.
« Excellent, » dit-il. « Maintenant, le plus important : le prétexte. Il faut quelque chose de spécifique, quelque chose qui le mette en panique. Un projet sur lequel il travaille en ce moment ? Un nom de code ? Un client important ? »
Je réfléchis à toute vitesse. Les dîners où il se plaignait du stress, les nuits où il travaillait tard. Un nom revient sans cesse.
« Le projet “Sirius”, » je dis. « C’est un énorme contrat avec des Allemands. Toute sa carrière en dépend, il le répète sans cesse. C’est ultra confidentiel. »
« Le projet Sirius. Parfait. Voilà ce qu’il va se passer. Dans exactement vingt minutes, je l’appelle. Je vais me faire passer pour Richard Delmas. Je vais lui dire qu’il y a une faille de sécurité massive sur les serveurs qui hébergent Sirius, que des données ont fuité, et que le client allemand menace de tout annuler. Je vais lui dire que l’équipe technique est sur place mais n’arrive à rien et qu’il doit venir immédiatement au bureau pour gérer la crise en personne. Je serai paniqué, autoritaire. Je lui mettrai une pression monstre. »
Le plan est brillant. Terrifiant, mais brillant. Il utilise l’orgueil et la peur de Marc comme des leviers. Pour une telle crise, il ne prendra jamais Lise avec lui. Il voudra arriver vite, seul, pour maîtriser la situation et apparaître comme le sauveur.
« Pendant ce temps, » continue Antoine, « tu retournes là-bas. Pas devant l’immeuble, c’est trop risqué. Gare-toi à l’angle de la rue, là où tu as une vue sur la porte d’entrée. Attends de le voir sortir. Attends de le voir démarrer sa voiture et s’éloigner. Attends encore cinq minutes pleines après son départ pour être sûre qu’il ne revienne pas chercher un truc. Cinq minutes, Hélène, c’est crucial. »
J’acquiesce dans le vide, ma gorge trop nouée pour parler.
« Ensuite, tu entres. Tu as tes clés, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Tu montes, tu prends Lise. Prends juste l’essentiel : son doudou, un manteau, ses chaussures. Ne perds pas de temps à faire un sac. Chaque seconde compte. Tu la sors de là et tu reviens directement chez Julien. Tu ne t’arrêtes nulle part. Compris ? »
« Compris. »
« Hélène. Reste calme. Tu es sa mère. Tu vas le chercher, c’est tout. Tu es dans ton droit. Visualise la réussite. Visualise Lise dans tes bras. Ne pense qu’à ça. »
« Et toi ? »
« Moi, je serai Richard Delmas, » dit-il avec une pointe d’humour noir. « Et dès que j’ai raccroché, je file vers le studio. Je serai là quand vous arriverez. Je ne te laisse plus seule. Maintenant, vas-y. Le compte à rebours a commencé. »
L’appel se termine. Le silence retombe, mais il n’est plus vide. Il est plein d’un plan, d’un espoir dangereux. Je me lève, je prends mon sac, les clés de la Twingo. Je jette un dernier regard au studio, à la présence bienveillante de mon frère qui flotte dans l’air. “Aide-moi,” je murmure. “Sois mon ange gardien, encore une fois.”
Le trajet retour vers mon quartier est un cauchemar éveillé. Chaque feu rouge est une torture. Les rues sont encore calmes, mais la ville s’étire, s’ébroue. Je me gare là où Antoine me l’a dit, dans l’ombre d’un grand marronnier, avec une vue parfaite sur la porte de mon immeuble. Je coupe le moteur et j’attends.
C’est une attente qui ronge les nerfs, une attente physique. Mon corps entier est un nœud de tension. Mes mains sont moites sur le volant. Je fixe la porte d’entrée, ne la quittant pas des yeux une seule seconde, jusqu’à ce que mes globes oculaires me brûlent. Le temps s’écoule avec une lenteur exaspérante. Vingt minutes. Ça semble une éternité.
Est-ce qu’il va croire à l’appel ? Est-ce que la voix d’Antoine sera crédible ? Et si ça ne marche pas ? Et si, au lieu de partir, il se méfie et se barricade à l’intérieur ? Mon esprit est un tourbillon de scénarios catastrophes. Je le force à se concentrer sur les instructions d’Antoine. Visualise la réussite.
Je vois Lise. Son rire quand on fait des crêpes. Sa petite main qui se glisse dans la mienne. L’odeur de ses cheveux après le bain. Ces images sont mon armure, mon bouclier contre la panique. Pour elle. Tout est pour elle.
Soudain, la lumière s’allume dans la fenêtre de notre chambre, au troisième étage. Mon cœur manque un battement. Ça y est. Antoine a appelé. Il est réveillé. La lumière s’éteint, puis s’allume dans le salon. Je l’imagine, se levant en panique, s’habillant à la hâte, son esprit déjà au bureau, pensant à la catastrophe professionnelle, à son image qui pourrait être ternie. Il ne pense plus au dessin. Il ne pense plus à moi. Il pense à Sirius. Antoine avait raison.
L’attente devient presque insupportable. Chaque seconde est une éternité. Je regarde ma montre. Trois minutes se sont écoulées depuis que la lumière s’est allumée. Quatre minutes.
Et puis, la porte de l’immeuble s’ouvre.
C’est lui. Il est en costume, mais sa cravate est de travers, ses cheveux en désordre. Il a son ordinateur portable sous le bras et tape frénétiquement sur son téléphone en marchant. Son visage est une carte de stress et de contrariété. Il ne regarde ni à droite, ni à gauche. Il se dirige d’un pas rapide vers sa voiture, garée un peu plus loin. Je me recroqueville sur mon siège, priant pour qu’il ne tourne pas la tête. Il ne le fait pas. J’entends le bip de sa voiture qui se déverrouille, le claquement de sa portière, le vrombissement du moteur. Il démarre en trombe et disparaît au coin de la rue.
Il est parti.
Mon premier réflexe est de bondir hors de la voiture. Mais la voix d’Antoine résonne dans ma tête. “Attends encore cinq minutes pleines.” C’est la partie la plus difficile. Je lance le chronomètre sur mon téléphone. Chaque seconde qui s’égrène est un supplice. Et s’il revenait ? S’il avait oublié son portefeuille ? S’il avait un doute ? Je fixe le coin de la rue, m’attendant à chaque instant à voir réapparaître sa BMW noire.
Une minute. L’éboueur passe, son camion faisant un vacarme assourdissant.
Deux minutes. Une femme sort de l’immeuble pour promener son chien.
Trois minutes. Le jour est presque levé maintenant. Le ciel est d’un gris perle.
Quatre minutes. Le silence. Juste le battement de mon propre cœur dans mes oreilles.
Cinq minutes.
Le chronomètre affiche 05:00. C’est le signal. Je sors de la voiture, mes jambes sont flageolantes. Je traverse la rue, mes clés déjà à la main. J’entre dans l’immeuble. L’odeur familière de cire et de vieux papier me frappe, mais elle est maintenant souillée, l’odeur du territoire ennemi. Je monte les escaliers, évitant l’ascenseur, ne voulant pas annoncer mon arrivée. Mes pas sont silencieux sur la moquette rouge usée du couloir.
J’arrive devant ma propre porte. J’hésite une fraction de seconde. Puis je pense à Lise. La détermination balaie la peur. J’insère la clé.
L’appartement est silencieux. Mais ce n’est pas le silence paisible du matin. C’est un silence lourd, menaçant. L’air est chargé de l’adrénaline de son départ précipité. Une tasse de café est à moitié vide sur la table du salon. Son ordinateur de travail n’est plus sur son bureau. Le plan a fonctionné à la perfection.
Je me dirige vers la chambre de Lise sur la pointe des pieds. Sa porte est entrouverte. Une veilleuse en forme d’étoile diffuse une lueur douce. Je la pousse doucement.
Elle est là. Endormie dans son grand lit, recroquevillée sur le côté, son doudou, un lapin en peluche usé, serré contre sa poitrine. Son visage est paisible, mais ses joues sont rougies, comme si elle avait pleuré avant de se rendormir. Mon cœur se serre à un point que je crois qu’il va se briser. J’ai une envie folle de la prendre dans mes bras, de la serrer et de ne plus jamais la lâcher. Mais je dois être rapide.
Je m’approche du lit et je pose doucement ma main sur son épaule.
« Lise, ma chérie, » je murmure. « C’est maman. Réveille-toi doucement. »
Ses yeux papillonnent et s’ouvrent. Quand elle me voit, une lueur de soulagement pur et total illumine son visage.
« Maman ! » elle chuchote, et elle se jette à mon cou. « Tu es revenue ! J’ai eu si peur ! Papa était très, très en colère. »
« Je sais, mon amour. Je sais. Tout va bien maintenant. On va partir en petite aventure, juste toi et moi. » Je la serre fort contre moi, respirant son odeur, ma force, ma raison de vivre.
Je l’aide à enfiler un pull et un jean par-dessus son pyjama, je lui mets ses petites baskets. Elle est encore à moitié endormie, mais elle ne pose pas de questions, elle me fait confiance. Pendant qu’elle se chausse, mon regard est attiré par un bout de papier qui dépasse de sous son oreiller.
C’est son dessin.
Je le sors doucement. Le papier est froissé, comme s’il avait été serré dans un petit poing. Et au milieu, le mot écarlate, hideux, violent. OUBLIE. Il l’a laissé là. Pour qu’elle le voie ? Pour que je le trouve ? C’est un message. Un dernier avertissement. La preuve de sa cruauté, de sa perversité. Je plie le dessin avec soin et je le glisse dans la poche de mon jean. C’est plus qu’une preuve maintenant. C’est une déclaration de guerre.
« On y va, mon trésor, » je dis, ma voix plus ferme. Je prends son manteau sur le porte-manteau et je saisis son lapin en peluche.
Nous sortons de l’appartement main dans la main. Chaque pas dans le couloir, dans l’escalier, est un pas vers la liberté. Nous sortons dans la rue. L’air frais du matin n’a jamais semblé si pur. Je boucle sa ceinture dans la Twingo, et je m’installe au volant.
Je démarre. Dans le rétroviseur, je vois la façade de l’immeuble, la fenêtre de notre appartement. Ce n’est plus ma maison. C’est une scène de crime.
Le trajet vers le studio de Julien est rapide. Lise, rassurée par ma présence, s’est rendormie sur le siège passager. Je conduis, les yeux rivés sur la route, mais mon esprit est ailleurs. Je revois le mot rouge, la peur dans les yeux de Lise, la colère sur le visage de Marc. La première bataille est gagnée. Mais la guerre ne fait que commencer. Il va rentrer. Il va découvrir que nous sommes parties. Sa fureur sera biblique. Sa peur aussi. Un homme comme lui, acculé, est capable de tout.
J’arrive enfin dans la petite rue des Terreaux. Je vois Antoine, qui fait les cent pas devant la porte cochère. Quand il nous voit, son visage s’illumine de soulagement. Je me gare et il est déjà là, ouvrant la portière de Lise.
Il la prend doucement dans ses bras. Elle se réveille et le regarde avec ses grands yeux curieux.
« Bonjour princesse, » dit-il avec une douceur infinie. « Je suis Antoine, un ami de maman. Et un très, très grand ami de ton oncle Julien. »
Il me regarde par-dessus la tête de Lise. Ses yeux me disent tout : “Vous êtes en sécurité. Tu as réussi.”
Nous montons dans le silence de l’escalier. De retour dans le studio, Antoine pose Lise sur le canapé-lit et l’enveloppe dans une couverture. Je m’assieds à côté d’elle, épuisée, vidée, mais entière.
Je sors le dessin de ma poche et je le déplie sur la table basse. Antoine le regarde, son visage se durcit. Il pose sa main sur mon épaule.
« On le tient, » dit-il simplement. « Ce n’est que le début, mais on le tient. »
Je regarde ma fille qui se blottit contre moi, son souffle régulier et paisible. Je la serre contre mon cœur. Elle est en sécurité. C’est tout ce qui compte. La guerre contre Marc sera longue et laide. Il est puissant, manipulateur, et il n’a rien à perdre. Mais en cet instant, dans ce refuge suspendu dans le temps, entourée par l’amour de mon frère et l’amitié de son meilleur ami, je sais une chose avec une certitude absolue.
Je ne suis plus seule. Et je n’ai plus peur.