Partie 1
Le silence.
C’est la première chose que l’on remarque en entrant chez nous. Pas un silence apaisant, celui qui suit une longue journée de travail et précède une soirée complice. Non. C’est un silence lourd, dense, presque solide. Un silence qui a une odeur – celle du regret et des mots non-dits. Un silence qui pèse sur mes épaules, sur ma poitrine, et qui semble aspirer tout l’air de cet appartement que j’ai autrefois appelé notre havre de paix.
Nous sommes sur les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon. Par la grande fenêtre du salon, la ville scintille de mille feux, une promesse de vie et d’agitation qui me semble à des années-lumière. La basilique de Fourvière, illuminée, veille sur la ville comme un phare immuable. Autrefois, Chloé et moi passions des heures à contempler ce panorama, un verre de Saint-Joseph à la main, en nous murmurant nos rêves. La vue n’a pas changé, mais aujourd’hui, elle me renvoie seulement l’image de ma propre solitude.
Il est 23h17. Je connais l’heure exacte car je viens de la vérifier pour la dixième fois en autant de minutes. Chaque seconde qui s’égrène est un coup de marteau sur l’enclume de mon anxiété.
Chloé est couchée à côté de moi. Enfin, “à côté” est un bien grand mot. Elle est sur son bord du lit, tournée vers l’extérieur, me présentant ce dos qui est devenu la frontière infranchissable de notre intimité. Sa respiration est lente, régulière. Trop régulière. C’est le souffle mesuré de quelqu’un qui feint le sommeil, qui attend que l’autre s’endorme pour enfin laisser libre cours à ses pensées secrètes.
Je le sais, car je fais exactement la même chose.
Mon cœur bat un rythme lourd et sourd, un boum-boum caverneux qui résonne dans mes oreilles. J’ai l’impression qu’il va finir par sortir de ma cage thoracique. Je suis un homme de quarante-deux ans, en pleine santé, et pourtant, je me sens aussi fragile qu’un vieillard au seuil de la mort.
Comment en sommes-nous arrivés là ? La question tourne en boucle dans ma tête, comme un disque rayé.
Il y a encore deux ans, nous étions “ce couple”. Celui que les amis envient un peu, celui qui semble avoir trouvé la formule magique. Quinze ans de mariage, et nous nous tenions encore la main au cinéma. Nous nous laissions des mots doux sur le miroir de la salle de bain. Nous riions aux mêmes blagues stupides.
Je me souviens de notre rencontre, comme si c’était hier. J’étais un jeune photographe qui galérait, elle était étudiante en histoire de l’art. Nos regards se sont croisés au-dessus d’un étal du marché Saint-Antoine. Elle achetait des fleurs, des pivoines roses, ses préférées. J’ai fait tomber mon objectif en la regardant, et elle a ri. Ce rire… Il a illuminé toute la place. Il est devenu la bande-son de ma vie.
Nous avons construit notre monde brique par brique. Cet appartement, nous l’avons trouvé après des mois de recherche. Nous avons passé des week-ends entiers à le retaper, les mains dans la peinture, le visage barbouillé, mais heureux comme jamais. Chaque objet ici a une histoire. Cette bibliothèque en bois brut, c’est moi qui l’ai fabriquée. Cette collection de petits chats en céramique, c’est sa manie de les chiner dans les brocantes. Ce tapis berbère, nous l’avons ramené d’un voyage au Maroc, notre premier grand voyage, celui où nous avons décidé que nous étions prêts à fonder une famille.
Une famille… La douleur se fait plus vive. Nos deux enfants, Léo et Jade, dorment dans leurs chambres, heureusement inconscients du drame qui se noue dans la nôtre. Ils sont le centre de mon univers, la seule lumière qui me guide encore dans cette obscurité. Mais même eux sentent la tension. Léo, à quatorze ans, est devenu taciturne, il se réfugie dans ses jeux vidéo. Et Jade, ma petite princesse de onze ans, me demande souvent : “Papa, pourquoi maman ne rit plus avec toi ?”

Que répondre à ça ? Que puis-je lui dire ? Que sa mère est devenue une étrangère au regard fuyant et au cœur cadenassé ? Que le fantôme de la femme que j’aime hante encore les lieux, mais que la femme elle-même a disparu ?
Le changement a été insidieux, comme une maladie qui progresse en silence. Ça a commencé il y a peut-être dix-huit mois. Des petites choses. Des riens. Des détails que j’ai mis sur le compte du stress, de la fatigue.
Elle, qui était si solaire, si ouverte, a commencé à se renfermer. Son téléphone, autrefois posé nonchalamment sur la table basse, est devenu une extension de sa main, toujours écran retourné. Elle a mis un mot de passe sur son ordinateur, “pour le travail”, a-t-elle dit. Elle a commencé à recevoir des appels qu’elle prenait en s’isolant sur le balcon, même en plein hiver, sa voix un murmure indistinct derrière la vitre.
“C’est juste un nouveau projet, c’est très prenant,” me disait-elle.
Et je la croyais. Pourquoi ne l’aurais-je pas crue ? La confiance était le ciment de notre couple. Je l’avais choisie, elle m’avait choisi, et rien ne pouvait ébranler ça. J’étais naïf. Terriblement naïf.
Les soirées “entre copines” se sont multipliées. Les week-ends “de séminaire” aussi. Quand je lui proposais une sortie, un restaurant, un week-end en amoureux, il y avait toujours une bonne raison de refuser. “Je suis épuisée.” “J’ai une grosse semaine qui arrive.” “On fera ça plus tard.”
“Plus tard” n’est jamais arrivé.
La distance physique s’est installée en même temps. Un soir, j’ai voulu la prendre dans mes bras, et je l’ai sentie se raidir. Ce n’était pas un mouvement de recul franc, mais une tension subtile, un réflexe de défense. C’était comme enlacer une statue de marbre. Froide, dure, impénétrable. Depuis ce soir-là, je n’ai plus vraiment osé. Le rejet est une blessure qui met du temps à cicatriser. Surtout quand il vient de la personne qui est censée être votre refuge.
Puis, il y a eu cet écho d’un passé douloureux, un chapitre de ma vie que je pensais avoir clos pour de bon grâce à elle. Avant de la rencontrer, j’avais monté une petite entreprise avec un ami. Une start-up de livraison. Nous y avions mis toutes nos économies, toute notre énergie. Et nous nous sommes fait escroquer par un associé. J’ai tout perdu. L’argent, bien sûr, mais surtout la confiance en moi. J’étais au fond du trou, persuadé d’être un raté.
C’est Chloé qui m’a sorti de là. Elle a cru en moi quand plus personne, et surtout pas moi-même, n’y croyait. Elle a trouvé les mots justes, les gestes tendres. Elle m’a poussé à me remettre à la photo, ma vraie passion. “Tu as de l’or dans les mains,” me disait-elle. “Ne laisse personne te faire croire le contraire.” C’est elle, mon roc, mon ancre.
Alors, voir cette même femme se détourner de moi aujourd’hui, avec cette froideur calculée, réveille en moi des angoisses que je croyais endormies. Ce sentiment d’être floué, trahi. Mais cette fois, c’est mille fois pire. Car ça ne vient pas d’un associé véreux. Ça vient du centre même de ma vie.
L’événement qui a tout fait basculer, le moment où le doute s’est transformé en une certitude glaciale, remonte à trois semaines.
Un mardi. Un jour gris et pluvieux. J’avais terminé un shooting plus tôt que prévu. Une joie simple m’a envahi. L’idée de la surprendre, de rentrer à la maison et de la trouver là. J’ai même acheté un bouquet de pivoines roses chez le fleuriste en bas de la rue, comme un clin d’œil à notre rencontre. J’étais plein d’espoir, prêt à crever l’abcès, à lui dire que son absence me tuait et que je voulais retrouver ma femme.
J’ai ouvert la porte de l’appartement sans faire de bruit, le bouquet caché dans mon dos. J’imaginais son sourire en me voyant.
Je l’ai entendue avant de la voir. Elle était dans notre chambre. Sa voix n’était pas celle qu’elle utilisait avec moi depuis des mois. Elle était animée, presque enjouée. Une voix que je n’avais pas entendue depuis une éternité.
Poussé par une curiosité que j’ai immédiatement détestée, je me suis approché de la porte, qui était entrouverte.
“… non, je t’assure, il est complètement à côté de la plaque,” disait-elle en riant doucement. Un rire cristallin, celui que j’aimais tant. Mais ce rire n’était pas pour moi. Il était pour quelqu’un d’autre. Et il se moquait de moi.
Mon sang s’est transformé en glace.
“Il ne se doute toujours de rien,” a-t-elle continué. “Il est tellement prévisible… Sois patient, mon amour. C’est presque fini. Encore un peu de temps.”
Mon amour.
Le bouquet de pivoines m’a glissé des mains. Les fleurs se sont écrasées sur le parquet dans un bruit sourd. Le bruit de mon cœur qui se brise.
Pendant une seconde, j’ai cru qu’elle m’avait entendu. Le silence s’est fait dans la chambre. J’ai arrêté de respirer. Puis, j’ai entendu sa voix reprendre, plus basse : “Je dois te laisser, je crois qu’il est rentré. Je te rappelle ce soir. Bisous.”
Je me suis reculé comme un automate, j’ai ramassé les fleurs abîmées, j’ai fait demi-tour, et je suis ressorti de l’appartement. Je suis allé m’asseoir sur un banc, sous la pluie, pendant des heures. Le bouquet mouillé et souillé sur mes genoux. Je n’étais plus un mari. J’étais un obstacle. Une chose “presque finie”.
Depuis ce jour, je joue un rôle. Le rôle du mari qui ne se doute de rien. Chaque repas partagé est une torture. Chaque conversation banale est un champ de mines. Je l’observe, je la décortique. Le moindre de ses gestes, le moindre de ses regards est analysé, surinterprété. Je suis devenu un détective paranoïaque dans ma propre vie.
Et nous voilà. Ce soir. Allongés côte à côte, séparés par un océan de mensonges.
L’angoisse est devenue insupportable. Ce besoin de savoir. C’est une démangeaison dans mon cerveau, une brûlure dans ma poitrine. Je ne peux plus continuer comme ça. Je préfère une vérité horrible à cette incertitude qui me dévore vivant.
Je me tourne lentement sur le côté pour la regarder. Dans la pénombre, les traits de son visage sont adoucis. Elle ressemble à la Chloé que j’ai connue. Mais c’est un masque. Je le sais maintenant.
Son sac à main est posé sur la chaise, près de la fenêtre. Ce sac en cuir qu’elle ne quitte jamais. Sa forteresse.
Une pensée horrible, honteuse, germe en moi. Fouiller.
Mon éducation, mes principes, tout en moi hurle que c’est mal. C’est une violation. La fin définitive de la confiance. Mais quelle confiance reste-t-il à sauver ?
Mes pieds touchent le sol froid du parquet. Je me lève sans faire le moindre bruit, chaque muscle de mon corps tendu à l’extrême. Je retiens ma respiration, à l’écoute du moindre changement dans la sienne. Rien. Elle ne bouge pas.
Je fais un pas. Puis un autre. Le plancher grince légèrement sous mon poids. Je m’immobilise, le cœur battant à tout rompre. Toujours rien.
J’arrive devant la chaise. Le sac est là, à portée de main. Le cuir est doux sous mes doigts. C’est l’objet le plus intime d’une femme, me disait ma mère. Je me sens comme un profanateur.
Mes mains tremblent si fort que j’ai du mal à ouvrir le fermoir. Le petit clic métallique me semble résonner dans tout l’immeuble.
Je plonge ma main à l’intérieur. Mon cœur cogne contre mes côtes. Je reconnais la texture de son portefeuille, le tube froid de son rouge à lèvres, le trousseau de clés. Et puis… mes doigts rencontrent un objet que je ne connais pas.
Un objet dur, lisse et rectangulaire. Trop petit pour être un livre, trop grand pour un paquet de cigarettes.
Je le sors lentement du sac.
C’est un téléphone.
Un deuxième téléphone. Pas son smartphone habituel, un modèle récent et cher. Celui-ci est basique, anonyme. Un de ces téléphones prépayés, sans abonnement, intraçable. Le genre de téléphone qu’on utilise quand on a des choses à cacher.
Je le tiens dans la paume de ma main. Il est froid, lourd. C’est l’arme du crime. La preuve matérielle de sa trahison.
Mon estomac se noue. Une nausée violente me monte à la gorge. Je dois m’asseoir sur la chaise, la tête entre les mains, pour ne pas vomir.
Des milliers de questions se bousculent dans ma tête. Depuis quand a-t-elle ça ? Avec qui communique-t-elle ? Qu’est-ce qu’il y a dedans ? Des messages ? Des photos ?
La tentation est trop forte. Je dois savoir.
Mon pouce effleure le bouton d’alimentation sur le côté. C’est le point de non-retour. Si je fais ça, il n’y aura plus de retour en arrière possible. Notre mariage, notre famille, tout explosera. Mais n’est-ce pas déjà le cas ? Ne suis-je pas déjà en train de vivre au milieu des décombres ?
Je prends une grande inspiration, comme avant de plonger en eaux profondes et glacées. Et j’appuie.
Une légère vibration parcourt l’objet. L’écran s’allume, projetant sur mon visage une lueur blafarde et spectrale.
Et ce que je vois sur l’écran de verrouillage… ce n’est pas un message. Ce n’est pas une photo. C’est quelque chose de bien pire. Quelque chose qui fait instantanément voler en éclats non seulement mon mariage, mais toute ma réalité, tout ce que j’ai jamais cru être vrai sur ma vie, sur mon passé, sur moi-même.
Partie 2
Le temps s’est arrêté.
L’univers entier s’est contracté pour ne devenir que ce petit rectangle de lumière froide que je tiens dans ma main tremblante. La lueur blafarde de l’écran de verrouillage peint mon visage, et je suis certain que si un miroir se trouvait en face de moi, il me renverrait l’image d’un fantôme. Un fantôme de moi-même.
Car sur cet écran, en fond d’écran, il y a une photo.
Ce n’est pas une photo de Chloé avec un amant. Ce n’est pas une photo de nos enfants. Ce n’est même pas une photo d’elle.
C’est une photo de moi.
Une version de moi plus jeune de presque vingt ans. J’ai vingt-trois ans sur ce cliché. Je souris à pleines dents, le visage ouvert, plein de cette confiance arrogante que seule la jeunesse peut offrir. Je porte un t-shirt d’un groupe de rock que j’ai oublié depuis longtemps, et mes cheveux sont plus longs. Je me tiens sur le balcon d’un petit appartement, probablement notre premier logement, avec la ligne d’horizon de Lyon qui se dessine derrière. Je suis l’incarnation de l’ambition et de l’insouciance.
Mais ce n’est pas ma propre image qui me glace le sang. C’est la personne à côté de moi.
L’homme qui passe son bras autour de mes épaules dans un geste fraternel. Il sourit aussi, mais son sourire n’atteint pas ses yeux. Même à l’époque, son regard avait cette lueur froide et calculatrice. Un regard de prédateur. Je le reconnais instantanément, malgré les années. Chaque trait de son visage est gravé à l’acide dans ma mémoire.
Vincent.
L’homme qui a été mon meilleur ami, mon associé. L’homme qui m’a escroqué, qui a détruit ma première entreprise, qui m’a laissé endetté jusqu’au cou et brisé en mille morceaux. L’homme qui a failli anéantir ma vie avant même qu’elle ne commence vraiment. L’homme que je n’ai pas revu depuis ce jour terrible au tribunal, il y a près de deux décennies. L’homme que je hais avec chaque fibre de mon être.
Que fait une photo de lui et moi sur le téléphone secret de ma femme ?
La question tourne en boucle, mais mon esprit est incapable de formuler une réponse. C’est une anomalie. Une aberration de la réalité. C’est comme trouver un scorpion dans un berceau. Les deux mondes – mon passé traumatique avec Vincent et ma vie de famille avec Chloé – n’auraient jamais dû se rencontrer. Ils étaient séparés par des années de silence et de reconstruction.
Je m’effondre sur la chaise, le souffle coupé. Une sueur glacée perle sur mon front. La nausée revient, plus violente. Je pose le téléphone sur mes genoux, comme s’il était brûlant. Mon regard passe de l’écran lumineux au corps endormi de Chloé. Le dos qu’elle me présente n’est plus une frontière, c’est le rideau de scène d’une pièce macabre dont j’ignorais être l’acteur principal.
« Il est tellement prévisible… » Ses mots, entendus à travers la porte, prennent un sens nouveau et monstrueux.
« C’est presque fini. »
La panique commence à monter, une marée noire qui menace de me submerger. Je dois savoir. Ce n’est plus une question de curiosité malsaine, c’est une question de survie.
Je reprends le téléphone. Mes doigts sont gourds. L’écran me demande un code à quatre chiffres. Un code…
Mon esprit s’emballe. Je tape la date de naissance de Chloé. Code incorrect. La date de naissance de Léo. Code incorrect. Celle de Jade. Code incorrect. Notre date de mariage. Code incorrect.
Bien sûr que non. Ce téléphone n’a rien à voir avec notre famille. Il est le symbole de sa destruction. Je dois penser différemment. Je dois penser comme elle. Non, je dois penser comme eux.
Quel chiffre pourrait bien les lier, elle et Vincent ? Quelle date ?
Une idée horrible, fulgurante, traverse mon esprit. Une date que j’ai essayé d’effacer de ma mémoire pendant vingt ans. Une date qui symbolise ma plus grande humiliation, ma plus grande défaite.
Le 24 juin.
Le jour où le jugement a été rendu. Le jour où ma société, “Urban Express”, a été officiellement déclarée en faillite à cause des malversations de Vincent. Le jour où j’ai tout perdu.
Mes doigts tremblent tellement que je dois m’y reprendre à deux fois.
6.
Clic.
Le téléphone se déverrouille.
Le souffle qui s’échappe de mes poumons est un sifflement de douleur et de triomphe amer. J’avais raison. Ce téléphone est un mausolée dédié à ma destruction passée, et probablement future.
L’écran d’accueil est d’une simplicité désarmante. Pas de jeux, pas d’applications de réseaux sociaux. Juste les icônes de base : Messages, Contacts, Photos, et une application de Notes. C’est un outil. Un instrument de travail.
Mon pouce survole l’icône “Messages”. J’hésite une fraction de seconde, la dernière parcelle de mon ancien moi qui hurle de ne pas aller plus loin, de jeter ce téléphone par la fenêtre et de prétendre que rien de tout ça n’est jamais arrivé. Mais il est trop tard. La boîte de Pandore est ouverte.
J’appuie.
Il n’y a qu’une seule et unique conversation. Le contact est simplement nommé “V”.
Je fais défiler jusqu’au début. Le premier message date d’il y a près de six mois. Mon cœur se serre. Six mois… Elle me ment depuis six mois, au minimum.
V (il y a 24 semaines) : Alors ? Tu l’as revu ? Il a changé ?
Chloé (il y a 24 semaines) : Je l’ai en face de moi tous les jours, je te rappelle. Non, il n’a pas changé. Toujours aussi naïf. Il ne se doute de rien.
Mon estomac se contracte si violemment que je dois me pencher en avant. Naïf. C’est le mot qu’elle utilise pour me décrire. L’homme qui partage son lit, le père de ses enfants.
Je continue à lire, ma vision se brouillant parfois à cause des larmes de rage qui montent. La conversation est un compte-rendu froid et détaillé de ma vie, vue à travers les yeux d’une espionne.
V (il y a 20 semaines) : Commence à te montrer plus distante. Il faut créer une fissure. S’il se sent mal à l’aise, il sera moins attentif aux détails importants.
Chloé (il y a 20 semaines) : C’est plus facile à dire qu’à faire. Les enfants le remarquent.
V (il y a 20 semaines) : Pense à l’objectif final, Chloé. Pense à ce qu’il nous a fait. Il ne mérite aucune pitié. C’est un mal nécessaire.
“Ce qu’il nous a fait” ? Nous ? Quel “nous” ? Je n’ai jamais rien fait à Chloé. Et Vincent… c’est lui qui m’a détruit ! Mon cerveau n’arrive pas à traiter l’information. C’est comme si je lisais le scénario d’une réalité alternative.
Je défile plus bas, les messages devenant plus précis, plus techniques. Plus cruels.
V (il y a 15 semaines) : Il faut trouver les anciens registres comptables d’Urban Express. Il doit les avoir quelque part. C’est la seule chose qui compte.
Chloé (il y a 15 semaines) : Je ne sais même pas à quoi ça ressemble. Il n’a jamais reparlé de cette période. Je crois qu’il a tout jeté.
V (il y a 15 semaines) : Impossible. Il est trop sentimental. Un type comme lui garde des souvenirs, même les mauvais. Cherche dans le grenier, la cave. Dans ses vieilles boîtes de “souvenirs”. C’est là-dedans. Je le sais.
Les registres comptables ? Ces vieux cahiers remplis de chiffres que j’ai gardés, non pas par sentimentalisme, mais parce que j’avais peur qu’on me les réclame un jour légalement. Ils sont dans une vieille malle en osier, au fond du grenier, sous une pile de dessins d’enfants et de vieux magazines. Je ne les ai pas ouverts depuis vingt ans. Pourquoi diable Vincent les voudrait-il ? Ils sont la preuve de sa fraude, pas de la mienne.
La conversation continue, chaque message étant un coup de poignard supplémentaire.
Chloé (il y a 10 semaines) : J’ai commencé à chercher. Rien pour l’instant. Il devient méfiant. Il me pose des questions. Il sent que quelque chose ne va pas.
V (il y a 10 semaines) : Parfait. Utilise ça. Dis-lui que tu as besoin d’espace. Invoque la routine, le stress. Retourne la situation contre lui. Fais-le douter de lui-même. C’est le moment de lancer l’attaque psychologique.
L’attaque psychologique. C’est donc ça. Ce n’était pas un mariage qui s’effondrait. C’était une démolition contrôlée. Chaque mot froid, chaque regard vide, chaque nuit passée à me tourner le dos… tout était calculé. Planifié.
Je tremble de fureur. Une fureur froide et blanche. La femme que j’aime, que j’ai portée aux nues, que j’ai défendue contre le monde entier, a méticuleusement orchestré ma torture émotionnelle sur les ordres de mon pire ennemi.
Les derniers messages sont ceux des dernières semaines. Ils sont plus courts, plus urgents.
Chloé (il y a 3 semaines) : Il m’a presque surprise au téléphone. Il est rentré plus tôt. J’ai eu peur.
V (il y a 3 semaines) : Sois plus prudente. Nous sommes trop près du but. L’avocat est prêt. Les documents sont prêts. On va le dépecer financièrement. Quand il n’aura plus rien, il sera obligé de vendre l’appartement. Et pendant le déménagement, on trouvera les registres. C’est notre seule chance.
Le dépecer financièrement. Le plan est diabolique. Ils ne veulent pas seulement un objet. Ils veulent ma ruine totale. Encore. Une deuxième fois.
Le dernier message date de ce soir, envoyé juste avant qu’elle ne feigne de s’endormir.
Chloé (il y a 2 heures) : Il est particulièrement tendu ce soir. Je crois que la fin est proche. Il va craquer.
V (il y a 2 heures) : Bien. Laisse-le mariner dans son angoisse. Demain, tu suis mes instructions. Je t’appelle à 9h. Sois prête.
Je lâche le téléphone. Il tombe sur le tapis sans un bruit. Je me lève, je marche jusqu’à la fenêtre. Lyon scintille, moqueuse. Je suis piégé. Ma vie n’est qu’un décor de théâtre, et les machinistes s’apprêtent à faire s’effondrer les murs sur moi.
Mes jambes flageolent. Je reviens vers le téléphone, comme attiré par une force morbide. Il y a d’autres icônes. “Photos”.
J’ouvre la galerie. Mon cœur manque un battement.
Il y a la photo de l’écran de verrouillage, bien sûr. Mais il y en a d’autres. Des photos récentes, prises en secret. Une photo de mon bureau à la maison, avec un zoom sur mon agenda ouvert. Une photo des boîtes de rangement dans le grenier, là où se trouve la malle en osier. Une photo de l’intérieur de mon portefeuille, qu’elle a dû prendre pendant que je dormais. Une photo d’un relevé bancaire que j’avais laissé sur la table de la cuisine.
Elle m’a espionné, photographié, documenté comme un sujet d’étude. Comme une cible.
Je sors de la galerie et j’ouvre l’application “Notes”. Il n’y a qu’une seule note, intitulée “Plan d’Action”.
Le texte qui s’affiche est le document le plus froid et le plus inhumain que j’aie jamais lu. C’est une liste méthodique de tous mes biens, de tout ce que nous avons construit ensemble.
Appartement Croix-Rousse : Estimation 750k€. Mettre la pression psychologique pour qu’il accepte de vendre. Invoquer le bien-être des enfants. Si refus, procédure de divorce pour faute (inventer une addiction, un adultère) pour forcer la vente judiciaire.
Entreprise Photo (activité libérale) : Contacter l’URSSAF via un contact pour déclencher un contrôle fiscal surprise. Suggérer des revenus non déclarés. Simultanément, le dénigrer auprès de ses clients principaux (contacter “Agence Publi-Luxe” et “Magazine LyonMag”). But : assécher ses revenus.
Comptes épargne (LCL, Crédit Agricole) : Montant approx. 85k€. Vider les comptes joints dès le début de la procédure. Pour les comptes personnels, l’avocat demandera le gel des avoirs en prétextant une dissimulation de patrimoine.
Collection Appareils Photo Anciens : Valeur sentimentale forte. L’utiliser comme levier de négociation. Menacer de les détruire ou de les vendre à vil prix.
Garde des enfants : Objectif : garde exclusive. Monter un dossier psychologique. Le peindre comme instable, dépressif, potentiellement dangereux. Utiliser son “passé d’échec” (Urban Express) comme preuve de son incapacité à gérer sa vie. C’est le coup de grâce.
Je lis et relis ces lignes. C’est un plan de guerre. Une stratégie d’annihilation. Chaque mot est choisi pour infliger un maximum de dégâts. Elle a utilisé mes peurs les plus profondes, mes faiblesses, mon amour pour nos enfants, tout, contre moi. L’expression “coup de grâce” me fait l’effet d’un coup de poing dans l’estomac.
Un détail me frappe. “Son passé d’échec”. Vincent a réussi. Il a convaincu Chloé que ma faillite, il y a vingt ans, n’était pas le résultat de sa trahison, mais de mon incompétence. Il a réécrit l’histoire, et elle l’a cru. Elle s’est alliée à mon bourreau en pensant probablement être du côté de la justice. Ou alors… non, je ne peux pas y croire. Elle ne peut pas être aussi mauvaise. Manipulée, oui. Terrifiée, peut-être. Mais complice volontaire de ça ?
La pièce se met à tourner. Je comprends maintenant. L’affaire, la distance, tout ça n’était qu’un écran de fumée. La véritable cible, c’étaient ces vieux registres comptables. Et pour les obtenir, ils étaient prêts à me rayer de la carte.
Une question demeure, immense, terrifiante : pourquoi ? Pourquoi ces registres, après vingt ans ? Qu’y a-t-il dedans de si important que cela justifie de détruire une famille entière ? Je n’étais qu’un jeune entrepreneur naïf. Mes comptes étaient simples. Trop simples, peut-être. À moins que… À moins que je n’aie jamais compris ce qui s’était vraiment passé à l’époque. À moins que la fraude de Vincent ne soit que la partie émergée d’un iceberg bien plus grand et bien plus dangereux.
Une bouffée d’adrénaline glacée submerge ma torpeur.
Ils cherchent activement. « Demain, tu suis mes instructions. » Le plan se met en marche demain matin.
Je dois agir. Je dois protéger mes enfants. Je dois trouver ces registres avant eux.
Je me lève, le téléphone toujours serré dans ma main. Mon regard est fixé sur la porte de la chambre. Le grenier. Il faut que j’y aille. Maintenant.
Je jette un dernier regard à Chloé. Son visage paisible dans le sommeil est le mensonge le plus obscène qui soit. La haine que je ressens pour elle est si intense qu’elle en est presque physique. C’est une douleur brûlante qui efface quinze ans d’amour en une seule seconde.
Je me dirige vers la porte de la chambre, mes mouvements sont devenus précis, presque robotiques. La peur a fait place à une sorte de détermination glaciale. Je ne suis plus la victime. Je suis un homme qui se bat pour sa vie.
Je pose la main sur la poignée.
Et c’est à cet instant précis que je l’entends.
Un bruit faible, mais parfaitement distinct dans le silence de la nuit.
Le bruit d’une clé qui tourne doucement dans la serrure de la porte d’entrée de l’appartement.
Je me fige, chaque muscle de mon corps instantanément paralysé. Mon sang se transforme en glace.
Chloé est dans le lit. Les enfants sont dans leurs chambres. Personne d’autre n’a la clé. Personne.
Sauf…
« Je t’appelle à 9h. » avait-il écrit. Il n’était pas censé venir. À moins que… « Il est particulièrement tendu ce soir. Je crois que la fin est proche. » Le plan a changé. Ils ont décidé d’accélérer.
La porte d’entrée s’ouvre avec un léger grincement.
Des bruits de pas. Lents, feutrés, dans le couloir. Quelqu’un essaie d’être silencieux.
Je suis piégé dans la chambre. Entre moi et l’inconnu dans le couloir, il y a la femme qui m’a trahi, endormie ou feignant de l’être. Dans ma main, je tiens la preuve de leur conspiration. Et dans le grenier, au-dessus de ma tête, se trouve l’objet de leur convoitise, une chose dont j’ignore tout du pouvoir qu’elle contient.
Les pas s’arrêtent juste devant la porte de notre chambre.
Le silence retombe, plus lourd, plus menaçant que jamais. J’entends le battement de mon propre cœur, assourdissant. Je retiens mon souffle, attendant.
Attendant que la poignée de la porte se mette à tourner.
Partie 3
La clé dans la serrure.
Ce son, si anodin en temps normal, est devenu le claquement sec d’un piège qui se referme. Chaque instinct de survie dans mon corps hurle en silence. Mon sang ne s’est pas glacé ; il s’est évaporé, me laissant vide, creux, une coquille à la merci de la vague qui s’apprête à déferler.
Les pas dans le couloir. Ce ne sont pas les pas de Chloé. Je connais sa démarche, même dans l’obscurité. Ces pas-là sont plus lourds, plus assurés. Les pas d’un homme qui entre dans un lieu qui, pense-t-il, lui appartient déjà.
Je suis au milieu de la chambre, une statue de terreur. Le téléphone secret est toujours dans ma main, sa lumière est une balise qui signe mon arrêt de mort s’il me voit. Dans mon autre main, mon propre téléphone, que j’avais pris par réflexe. Deux réalités opposées dans mes paumes.
Les pas s’arrêtent. Juste de l’autre côté de la porte. Le silence qui suit est une torture. C’est un silence plein, un silence qui respire. J’entends le sang pulser dans mes tempes, un tambour de guerre annonçant la bataille que je suis sur le point de perdre.
Mon esprit, libéré de la paralysie par une décharge d’adrénaline pure, se met à fonctionner à une vitesse vertigineuse. Options. Je cherche des options. Fuir ? Impossible, il est devant la porte. Crier ? Pour alerter qui ? Les enfants ? Les jeter au milieu de ça ? Jamais. Combattre ? Contre un inconnu, peut-être armé, alors que je suis en pyjama et en état de choc ? C’est du suicide.
Reste une seule option : se cacher.
À ma droite, la porte de notre salle de bain. C’est à peine une cachette. Une simple porte en bois, sans verrou. Mais c’est la seule porte à ma portée.
Je pivote sur moi-même, un mouvement qui se veut fluide mais qui est saccadé par les tremblements. Je fais trois pas en arrière, trois pas qui me semblent durer une éternité. Je prie pour que le plancher ne grince pas. Ma main trouve la poignée froide de la porte de la salle de bain. Je la tourne avec une lenteur infinie, chaque millimètre parcouru étant une victoire contre le son. Je me glisse à l’intérieur, dans l’obscurité totale qui sent le dentifrice et le savon à la lavande de Chloé. L’odeur de notre vie normale. Une insulte.
Je n’ose pas refermer complètement la porte. Je laisse une fente. Un interstice d’un millimètre, juste assez pour transformer la salle de bain en un poste d’observation. Mon œil collé à la fente, je retiens mon souffle.
La poignée de la porte de la chambre se met à tourner.
Lentement. Sans un bruit.
La porte s’ouvre, découpant une silhouette sombre sur la lumière tamisée du couloir. L’homme entre. Il referme la porte derrière lui avec la même précaution. Il ne veut réveiller personne. Ou plutôt, il ne veut réveiller que la personne qu’il est venu voir.
La silhouette se déplace vers le lit. La faible lueur de la rue qui filtre à travers les rideaux dessine ses contours. Il est grand. Bien plus grand que moi. Ses épaules sont larges, il porte un long manteau sombre qui accentue sa carrure imposante.
Il s’arrête au pied du lit.
« Chloé. »
Sa voix est un murmure. Un chuchotement rauque et impatient. Et je la reconnais.
Oh mon Dieu, je la reconnais. Vingt ans n’ont rien changé à cette intonation, ce mélange d’arrogance et de menace contenue.
C’est Vincent.
Il est là. Dans ma chambre. Au pied de mon lit.
Chloé bouge. Elle ne sursaute pas. Elle ne crie pas. Elle se tourne lentement sur le dos, puis s’assied, comme si elle était tirée d’un sommeil léger et non d’une trahison abyssale. Le clair de lune éclaire son visage. Elle n’a pas l’air surprise. Elle a l’air… agacée.
« Vincent ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devais appeler demain. » Sa voix est basse, tendue.
« Le plan a changé, » répond-il en s’approchant. Il fait le tour du lit et s’assied sur le bord, à la place que j’occupais il y a quelques minutes à peine. Ma place. « Je n’attendrai pas plus longtemps. J’ai eu des nouvelles. L’étau se resserre. On a besoin de ces registres. Maintenant. »
Chloé passe une main dans ses cheveux. Un geste que j’ai toujours trouvé charmant. Ce soir, il me donne la nausée. « Il est là, il dort. On ne peut pas faire ça maintenant. C’est trop risqué. »
Vincent laisse échapper un petit rire sans joie. Un son sec et méprisant. « Risqué ? Chloé, ma chérie, le risque, c’est de ne rien faire. Le risque, c’est de laisser ce type se réveiller un matin en ayant une illumination. Le risque, c’est que quelqu’un d’autre les trouve avant nous. »
Il se penche vers elle. De ma cachette, je ne vois que son dos, mais je devine son expression. « Tu m’as dit qu’il était au bord du gouffre. C’est le moment parfait. Un homme brisé ne réfléchit pas. Il subit. On va fouiller son bureau, puis le grenier. Il ne se rendra compte de rien avant demain matin, et il sera trop tard. »
Les registres. Encore les registres. Cette obsession.
Chloé hésite. Je le vois dans sa posture. « Et les enfants ? S’ils se réveillent… »
« Ils ne se réveilleront pas, » la coupe Vincent, sa voix dure comme l’acier. « Et si c’est le cas, tu sauras les calmer. Maintenant, dis-moi où il a pu les mettre. Le grenier, tu es sûre ? »
« Il y a une vieille malle, tout au fond. C’est là qu’il rangeait toutes ses archives d’avant… d’avant nous. Je l’ai vu la déplacer une fois, il y a des années. »
Mon cœur s’arrête. Elle sait. Elle a localisé la cible.
Vincent se lève. « Bien. Allons-y. Je commence par le bureau, pour les papiers récents. Toi, tu me guides vers le grenier. »
« Non, » dit Chloé, et pour la première fois, je perçois une note de peur dans sa voix. « Vincent, c’est de la folie. Attendons demain. On suit le plan. Le plan est bon. Le divorce, la pression financière… »
Vincent se retourne brusquement vers elle. Il la saisit par le bras. Ce n’est pas un geste tendre. C’est une prise de possession. « Le plan était bon quand nous avions le temps. Nous n’avons plus le temps ! Tu comprends ça ? Il y a un audit qui a été déclenché chez ‘Alpha Transports’. Un nom qui te dit quelque chose ? »
Alpha Transports. Fournisseur Alpha. Le nom me revient, une note de bas de page dans les décombres de ma mémoire. Un de nos plus gros fournisseurs à l’époque d’Urban Express. Ils nous louaient des camions, des entrepôts.
Chloé ne répond pas. Elle le regarde, les yeux écarquillés.
Vincent resserre sa prise. « Ces registres, Chloé… ce ne sont pas juste les comptes d’une petite boîte qui a fait faillite. Ton mari, ce génie de la gestion, n’a jamais rien vu. Il était trop occupé à jouer au grand patron. Mais dans ces chiffres, entre les lignes, il y a la trace de tout un système. Un système de blanchiment que j’ai mis en place via Alpha. Des millions d’euros qui sont passés par ses comptes sans qu’il ne s’en aperçoive jamais. C’était ma garantie, ma caisse noire. Et ces registres sont la seule et unique preuve physique qui existe encore. Si les enquêteurs qui s’occupent d’Alpha mettent la main dessus et trouvent un expert qui sait lire les chiffres, je suis un homme mort. Et toi, ma belle, tu tombes avec moi. »
Un silence de mort s’installe dans la chambre. L’air est si lourd que je peine à respirer.
Je comprends.
La nausée fait place à une clarté vertigineuse et terrifiante. Je n’étais pas un entrepreneur raté. J’étais une couverture. Mon entreprise, mon rêve, n’a jamais été qu’une lessiveuse pour l’argent sale de Vincent. Mon échec n’était pas un accident, il était programmé. Il a coulé la boîte pour effacer les traces, pensant que tout serait détruit. Mais je les ai gardés. J’ai gardé la preuve de son empire criminel pendant vingt ans, dans mon grenier, juste au-dessus de la tête de mes enfants.
« Tu m’avais dit… tu m’avais dit qu’il t’avait tout pris, qu’il t’avait trahi, » murmure Chloé, sa voix brisée.
Vincent la lâche. Il se passe une main sur le visage, redevient charmeur, manipulateur. « Et c’est la vérité. Il m’a trahi. Il nous a mis tous les deux en danger par sa négligence, par sa stupidité. Je suis là pour nous protéger, Chloé. Pour te protéger. Je t’ai sortie d’une situation difficile une fois, tu te souviens ? Je peux le refaire. Mais pour ça, il faut me faire confiance. Et il me faut ces registres. »
Il a quelque chose sur elle. C’est la seule explication. Il l’a aidée dans le passé, et maintenant, il lui présente la facture. Elle n’est pas seulement sa complice. Elle est son otage.
Cela ne la pardonne pas. Rien ne pourra jamais la pardonner. Mais cela complique le tableau de la haine pure que je ressentais pour elle.
« D’accord, » finit-elle par céder, sa voix à peine audible. « D’accord. Son bureau est au fond du couloir. La trappe du grenier est juste à côté. »
« Parfait. Allons-y. Ne fais pas de bruit. »
Je les entends bouger. Vincent ouvre à nouveau la porte de la chambre. Je vois leurs deux ombres se découper dans l’encadrement avant de disparaître dans le couloir. La porte reste entrouverte.
Je suis seul dans la salle de bain, tremblant de tous mes membres. Ma tête tourne. Blanchiment d’argent. Crime organisé. Audit. Enquêteurs. Ma petite vie bourgeoise vient de voler en éclats pour révéler un cloaque que je n’aurais jamais pu imaginer.
Je n’ai que quelques minutes. Peut-être moins. Ils sont dans le bureau. Le grenier est leur prochaine étape.
Je dois les devancer.
Je sors de la salle de bain, le téléphone secret toujours à la main. Mon propre téléphone est dans la poche de mon pyjama. Je traverse la chambre sur la pointe des pieds. Le couloir est faiblement éclairé par la lumière du salon. J’entends des bruits de tiroirs qu’on ouvre et qu’on ferme dans le bureau, au fond à gauche. Ils sont occupés.
La trappe du grenier est au plafond du couloir, juste avant la chambre de Jade. Un petit carré blanc avec une cordelette qui pend.
Chaque pas sur le parquet est un risque. Chaque lame de bois semble conspirer pour grincer et révéler ma présence. Je suis un cambrioleur dans ma propre maison.
J’arrive sous la trappe. Je tire sur la cordelette. L’escalier escamotable se déplie dans un gémissement de bois qui me semble aussi bruyant qu’un coup de tonnerre.
Les bruits dans le bureau s’arrêtent net.
Mon cœur cesse de battre. Je reste figé, le nez en l’air, m’attendant à voir Vincent surgir dans le couloir.
« C’est quoi, ça ? » murmure la voix de Vincent depuis le bureau.
« C’est le chat, » répond Chloé, sa voix un peu trop rapide, un peu trop aiguë. « Il doit avoir fait tomber quelque chose. »
Le chat. Nous n’avons pas de chat. Elle essaie de gagner du temps. Pour moi ? Ou pour elle ?
J’entends à nouveau les tiroirs. Ils ont avalé son mensonge. Pour l’instant.
Je n’ai plus une seconde à perdre. Je monte les marches quatre à quatre. L’air du grenier est froid, chargé de l’odeur de la poussière et du papier jauni. C’est la capsule temporelle de ma vie. Des cartons marqués “Photos de mariage”, “Premières années de Léo”, “Dessins de Jade”. Toute notre histoire est entreposée ici, sous ce toit. Une histoire basée sur un mensonge.
Tout au fond, dans la pénombre, sous la petite lucarne ronde, je la vois. La malle en osier.
Je me précipite vers elle, me cognant contre un vieux vélo d’appartement et faisant tomber une pile de magazines qui s’écrasent au sol avec un bruit mat.
En bas, les bruits s’arrêtent à nouveau. Cette fois, c’est différent. Je n’entends plus de murmures. J’entends des pas qui sortent du bureau.
« Il n’y a pas de chat ici, Chloé. » La voix de Vincent est glaciale. Elle vient du couloir, juste en dessous de moi.
Je suis piégé.
J’atteins la malle. Les fermoirs en laiton sont rouillés. Je tire dessus de toutes mes forces. Ils résistent. Mes doigts sont en sang. Je tire encore, dans un accès de rage désespérée. L’un des fermoirs cède avec un clac sonore. Puis le deuxième.
J’ouvre le couvercle. À l’intérieur, c’est un cimetière de papier. Des factures, des relevés, des liasses de documents administratifs. Et au milieu, quatre grands cahiers à la couverture cartonnée noire.
Les registres.
Je les saisis. Ils sont lourds. Lourds du poids de tous les crimes qu’ils renferment à mon insu.
« Il est là-haut ! » crie la voix de Chloé depuis le bas. Cette fois, il n’y a plus de doute dans sa voix. Elle m’a trahi jusqu’au bout. Elle m’a vendu.
J’entends le bruit sec de l’escalier escamotable qui est secoué. Vincent est en train de monter.
Je suis acculé au fond du grenier. Il n’y a pas d’autre issue. C’est un cul-de-sac.
Je serre les registres contre ma poitrine. Mon regard balaie frénétiquement les environs, cherchant une échappatoire improbable. Et puis je la vois.
La lucarne. Le petit vasistas rond, d’à peine soixante centimètres de diamètre. Il donne sur le toit.
C’est de la folie. Nous sommes au quatrième étage. Les toits de la Croix-Rousse sont une mer d’ardoises et de tuiles en pente raide.
Mais c’est ma seule chance.
Je me jette vers la lucarne. Le loquet est rouillé, soudé par des années de peinture et d’inactivité. Derrière moi, la tête de Vincent apparaît en haut de l’échelle. Nos regards se croisent dans la pénombre. Son visage est déformé par la fureur. Il n’est plus l’homme charmant et manipulateur. C’est un animal traqué.
« Donne-moi ça, » gronde-t-il en finissant de monter.
Je ne réponds pas. Je frappe le loquet avec la tranche d’un des registres. Une fois. Deux fois. Le métal gémit. Au troisième coup, il cède.
Je pousse le vasistas. Il s’ouvre sur la nuit froide et sur un vide vertigineux. L’air frais me frappe le visage.
Vincent se rue vers moi.
Je n’ai pas le temps de réfléchir. Je jette les registres à l’extérieur, sur les tuiles. Je me hisse ensuite par l’ouverture étroite. Mon pyjama se déchire. La peau de mon dos est éraflée par le cadre de la fenêtre.
Vincent m’attrape par la cheville. Sa poigne est une étau de fer.
« Lâche-moi ! » je crie, ma voix étranglée par la panique.
Je me débats, je lui donne un coup de pied dans le visage avec mon autre pied. Il grogne de douleur et sa prise se desserre une fraction de seconde. C’est assez.
Je me libère et je rampe en avant, sur le toit en pente.
Je suis dehors.
L’adrénaline m’empêche de sentir le froid glacial des tuiles sous mes mains et mes pieds nus. Je suis sur le toit de mon immeuble, en pleine nuit, seulement vêtu d’un pyjama déchiré. Le vent siffle à mes oreilles. En bas, les lumières de Lyon scintillent, une galaxie indifférente à mon sort.
Je récupère les registres, les serrant contre moi comme s’ils étaient mes propres enfants.
Derrière moi, Vincent essaie de se faufiler à son tour par la lucarne. Il est plus grand, plus large que moi. Il est coincé.
« Tu ne peux pas t’échapper ! » hurle-t-il, sa voix emportée par le vent. « Tu es mort ! »
Je recule sur le toit glissant, le cœur battant à un rythme insensé. Je suis libre de l’appartement, libre du piège. Mais je suis exposé, vulnérable, perché à plus de vingt mètres au-dessus du sol.
J’ai les preuves, mais je n’ai nulle part où aller. Je suis seul, sur les toits d’une ville endormie, avec un monstre à mes trousses et le gouffre béant de ma vie détruite sous mes pieds. La fuite ne fait que commencer.
Partie 4
Le vent. C’est la première chose que je sens. Un vent glacial de février qui s’engouffre dans mon pyjama déchiré, mordant ma peau avec des milliers d’aiguilles de glace. Puis vient le vertige. La ville de Lyon s’étend sous mes pieds, une mer de lumières scintillantes, si belle et si terriblement lointaine. Chaque lumière est une vie, une histoire, un foyer chaleureux. Et moi, je suis ici, perché sur le fil du rasoir entre la vie et la mort, sur un océan de tuiles sombres et glissantes.
« Tu es mort ! »
Le hurlement de Vincent, emporté par le vent, me parvient comme un écho déformé. Il est toujours coincé dans l’ouverture de la lucarne, un monstre enragé pris dans une chatière trop étroite. Cette image grotesque serait presque comique si elle n’était pas le prélude à ma propre fin.
Les quatre registres noirs sont serrés contre ma poitrine. Ils sont froids, lourds. Le poids de la vérité. Le poids de ma condamnation ou de ma survie.
Je n’ai pas le temps de réfléchir. Je recule, mes pieds nus cherchant une prise désespérée sur les tuiles rendues humides par la rosée nocturne. Un pied glisse. Mon cœur s’arrête. Je me rattrape de justesse, mes ongles se brisant contre le rebord d’une tuile. Le vide m’a appelé, et j’ai refusé de répondre.
Vincent a réussi à passer une épaule. Il se débat. Il sera bientôt dehors.
Je dois bouger. Je me déplace latéralement, le long du faîte du toit, les registres calés sous un bras. Chaque pas est un pari. Je ne suis pas un acrobate. Je suis un photographe, un père de famille. Mes muscles brûlent, non pas d’effort, mais de pure terreur.
J’atteins la cheminée massive qui sépare notre immeuble du suivant. C’est un refuge précaire, un mur de briques contre lequel je peux m’appuyer, reprendre mon souffle une seconde. De l’autre côté de la cheminée, le toit continue. Mais il y a un vide. Un gouffre de deux mètres qui sépare les deux bâtiments. Deux mètres, c’est un monde quand on est à vingt mètres du sol.
J’entends un craquement. Vincent a réussi à s’extirper. Je l’entends qui rampe sur le toit, ses mouvements plus rapides, plus assurés que les miens. Il est chez lui dans l’ombre et le danger.
« Tu ne peux aller nulle part ! » crie-t-il. Sa voix est plus proche.
Il a raison. Devant moi, le vide. Derrière moi, un prédateur. Je suis acculé.
Je jette un regard désespéré en contrebas. La ruelle est déserte. Personne à qui crier à l’aide. Personne ne regarde jamais en l’air dans une grande ville.
C’est alors que je le vois. Accroché à la façade de l’immeuble voisin, presque invisible dans l’obscurité, court un vieux tuyau de descente en fonte. Une relique. Il semble solide, mais les apparences sont trompeuses. Il passe à une cinquantaine de centimètres du bord de mon toit.
C’est un saut de la foi. Un saut stupide. Un saut que seul un homme qui n’a plus rien à perdre peut envisager.
Je me retourne. Vincent est à moins de cinq mètres. Il rampe vers moi, un sourire carnassier sur le visage. Il savoure l’instant.
« C’est fini. Donne-moi les livres, et je rendrai ça rapide. »
Je serre les registres plus fort. Jamais.
Sans un cri, je me retourne, je prends trois pas d’élan sur les tuiles glissantes, et je saute.
L’air siffle à mes oreilles. Pendant une fraction de seconde, je vole. Une seconde de liberté absolue au-dessus du vide. Puis l’impact. Mes mains heurtent le tuyau de fonte. La douleur explose dans mes paumes. Mes pieds frappent le mur de briques. Mon corps entier est secoué. Mais je tiens. Mes doigts se sont refermés sur le métal froid. Je suis suspendu dans le vide, les registres toujours coincés sous mon bras.
J’entends Vincent hurler de rage derrière moi. Un cri de frustration qui est la plus douce des musiques à mes oreilles.
Je ne regarde pas en bas. Je ne peux pas. Je me concentre sur la descente. Main après main, pied après pied. Le métal rouillé écorche ma peau. Chaque prise est une prière. Je descends, mètre après mètre, mon corps tremblant d’un effort surhumain.
Enfin, mes pieds touchent le sol. Le sol dur et sale de la ruelle. Je m’effondre, à bout de souffle, le dos contre le mur froid. Je l’ai fait. Je suis en bas. Je suis vivant.
Je lève les yeux. Sur le toit, la silhouette de Vincent se découpe contre le ciel nocturne. Il me regarde. Il ne peut pas me suivre par le même chemin. Mais il va trouver un autre moyen. Il va descendre par les escaliers et il sera dans la rue en quelques minutes.
Je n’ai pas le temps.
Je me relève. Mes jambes sont en coton. Chaque muscle de mon corps proteste. Je regarde autour de moi. Je suis pieds nus, en pyjama déchiré et ensanglanté, serrant contre moi quatre vieux cahiers comptables. J’ai l’air d’un fou, d’un évadé. Les premiers signes de l’aube commencent à poindre à l’est. La ville va se réveiller.
Où aller ? Pas chez la police. Vincent a parlé d’enquêteurs, d’audit. Il a des contacts. Me présenter dans un commissariat dans cet état, avec une histoire pareille ? On me mettrait en cellule de dégrisement ou en observation psychiatrique. Et pendant ce temps, Vincent aurait tout le loisir de me retrouver, de faire disparaître les preuves.
Je dois trouver un refuge. Un endroit sûr. Quelqu’un de confiance.
Mon esprit balaie ma vie sociale. Nos amis ? Les amis de “notre couple” ? Non. Chloé les connaît tous. Elle sait où ils habitent. Ils sont compromis.
Mon passé. Je dois puiser dans mon passé. Avant Chloé. Avant cette vie construite sur un mensonge.
Un nom me vient à l’esprit. Un visage. Antoine.
Antoine Dubois. Mon premier mentor. Un vieux photographe de la vieille école, un artiste qui vivait pour son art. C’est lui qui m’a appris à voir la lumière, à cadrer une émotion. Il habitait un petit atelier d’artiste au fond d’une cour pavée dans le Vieux-Lyon, un endroit hors du temps. Il n’a jamais aimé la technologie, les réseaux sociaux. Il était presque un ermite. Vincent ne le connaît pas. Chloé a entendu son nom une ou deux fois, mais ne l’a jamais rencontré. C’est ma seule chance.
Son atelier est à l’autre bout de la ville. Au moins quarante minutes à pied.
Je me mets à courir. Ou plutôt, à claudiquer rapidement. Chaque pas sur le bitume froid est une agonie pour mes pieds nus. Des morceaux de verre, des graviers. Je ne sens presque plus la douleur, anesthésié par l’adrénaline. Les registres sont une armure contre ma poitrine.
Les premières personnes apparaissent. Un employé municipal qui nettoie le trottoir. Une femme qui promène son chien. Ils me dévisagent. Un homme en pyjama qui court à l’aube, ça ne passe pas inaperçu. Je baisse la tête, je presse le pas. Chaque voiture qui ralentit est une menace. Chaque ombre dans une embrasure de porte est un danger potentiel.
Le trajet est un flou de douleur et de paranoïa. Je traverse le pont de la Feuillée alors que le soleil se lève sur le Rhône, peignant le ciel de couleurs pastel ironiquement douces. Je m’enfonce dans les ruelles étroites du Vieux-Lyon. Les pavés inégaux sont une torture.
Enfin, j’arrive devant la lourde porte en bois de la cour où Antoine a son atelier. J’entre. Rien n’a changé. C’est un havre de paix, avec sa fontaine moussue et ses plantes grimpantes. La lumière de l’atelier d’Antoine est allumée au deuxième étage. Il a toujours été un lève-tôt.
Je monte l’escalier en colimaçon, le souffle court. J’hésite devant sa porte. Que vais-je lui dire ? Comment expliquer l’inexplicable ?
Je n’ai pas le choix. Je frappe. Trois coups secs.
J’entends des pas lents, puis le bruit de plusieurs verrous qu’on tire. La porte s’entrouvre. Le visage d’Antoine apparaît. Il a vieilli. Ses cheveux sont complètement blancs, son visage est un parchemin de rides bienveillantes. Ses yeux bleus, vifs et intelligents, s’écarquillent en me voyant.
« Mon Dieu… » murmure-t-il. Il m’ouvre la porte en grand. « Entre. Vite. »
Je m’effondre littéralement à l’intérieur. Il me rattrape, me guide jusqu’à un vieux fauteuil en cuir usé. L’atelier sent le fixateur, le café fort et la poussière. C’est une odeur de sécurité. L’odeur de mon ancienne vie.
Antoine ne me pose pas de questions. Pas tout de suite. C’est ça, un homme intelligent. Il voit l’urgence. Il disparaît et revient avec une couverture, un verre d’eau, puis une paire de vieilles pantoufles et une trousse de premiers secours. Pendant que je bois l’eau d’une traite, il nettoie mes pieds blessés avec une douceur paternelle.
« Commence par le début, » dit-il enfin, assis en face de moi. « Et ne me mens pas. »
Alors, je parle. Tout sort. Le silence de Chloé, le téléphone secret, la photo, Vincent, le plan, les registres, la course sur les toits. Je parle pendant vingt minutes, ma voix est rauque, parfois brisée par l’émotion et l’épuisement. Je lui montre les registres posés sur la table basse.
Antoine écoute, impassible, ses yeux fixés sur moi. Il ne m’interrompt pas une seule fois. Quand j’ai fini, un long silence s’installe. Il se lève, va se servir un café, puis m’en tend une tasse. Mes mains tremblent tellement que le liquide se renverse.
« C’est une histoire de fou, » dit-il calmement. « Une histoire de film noir. Mais je te crois. Je n’ai jamais aimé ce Vincent. Il avait le regard d’un serpent. Je te l’avais dit, à l’époque. »
Je hoche la tête. Il me l’avait dit. Je n’avais pas écouté.
« Ce qui compte maintenant, » continue Antoine, « ce n’est pas le passé. C’est l’avenir. Le tien, et surtout celui de tes enfants. Ces cahiers… » Il désigne les registres. « C’est ta seule arme. Mais c’est une arme nucléaire. Tu ne peux pas l’utiliser n’importe comment. Si ce que tu dis est vrai, ce type a des protections. Il est dangereux. Tu dois être plus malin que lui. »
Il a raison. Je ne peux pas rester ici à me lamenter. La peur fait place à une colère froide, une détermination que je ne me connaissais pas.
« Qu’est-ce qu’il y a dedans, exactement ? » demande Antoine.
J’ouvre le premier registre. L’écriture de mon ancien comptable, méticuleuse. Des colonnes de chiffres. Des noms de fournisseurs, de clients. À première vue, rien d’anormal. Mais avec ce que Vincent a dit, je regarde différemment.
Je cherche le nom “Alpha Transports”. Il apparaît partout. Des paiements massifs, hebdomadaires. Bien plus que ce que nous leur devions pour la location de leurs véhicules. Et à côté de certaines lignes, il y a des annotations au crayon. Des codes. “OP-SUD”. “LIV-IT”. Des numéros de compte qui ne correspondent à rien que je connaisse.
C’est là. La preuve. Un système de comptabilité parallèle, caché à la vue de tous. Vincent utilisait les flux de ma société pour faire transiter des sommes colossales. Il surfacturait les services d’Alpha, ma société payait, et Alpha redistribuait l’argent sur d’autres comptes après avoir pris sa commission. C’est un schéma de blanchiment classique. Et mon nom, ma signature, sont au bas de tous les bilans. J’étais le parfait idiot utile.
Antoine, qui regarde par-dessus mon épaule, siffle entre ses dents. « C’est plus gros que ce que tu penses. Ce n’est pas l’œuvre d’un seul homme. C’est un réseau. »
Il se dirige vers son ordinateur. « Il existe en France une cellule de renseignement financier, TRACFIN. Ils sont rattachés au ministère de l’Économie. Ils travaillent dans l’ombre, ils sont spécialisés dans ce genre de montage. Ce sont eux qu’il faut contacter. Pas la police locale. »
Pendant qu’il cherche un contact, mon esprit se tourne vers la seule chose qui compte vraiment. Léo. Jade.
Ils sont là-bas. Dans l’appartement. Avec elle. Vincent est peut-être parti, mais elle est toujours là. Et elle est sa marionnette. Sont-ils en sécurité ? Que va-t-elle leur dire quand elle verra que je ne suis plus là ? Que leur père est devenu fou, qu’il s’est enfui ?
Je dois les sortir de là.
Je saisis mon téléphone, celui qui était dans ma poche. La batterie est à 12%. Je cherche le numéro de Léo. Mon fils. Il a quatorze ans. Il est intelligent, plus mature que son âge.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demande Antoine.
« Je dois prévenir mes enfants. Je dois les faire sortir. »
« C’est risqué. Ton téléphone est peut-être sur écoute. »
« C’est un risque que je dois prendre. »
Je lance l’appel. Une sonnerie. Deux sonneries. Je prie pour qu’il réponde.
« Papa ? »
La voix de mon fils. Une voix ensommeillée. Mon cœur se serre. Je dois avoir l’air calme. Je ne dois pas lui transmettre ma panique.
« Léo. Écoute-moi très attentivement. Ne dis rien. Fais juste des ‘oui’ ou des ‘non’. Tu es seul dans ta chambre ? »
Un silence. Puis : « … Oui. »
« Parfait. Maman est levée ? »
« … Oui. »
« Bien. Léo, il se passe des choses graves. Je ne peux pas tout t’expliquer maintenant. Mais vous n’êtes pas en sécurité à l’appartement. Tu me fais confiance ? »
Un silence plus long. Je l’imagine, assis dans son lit, essayant de comprendre.
« … Oui, Papa. »
Le soulagement me submerge. « Ok, mon grand. Tu vas être courageux. Tu vas prendre ta sœur, Jade. Tu vas lui dire que nous allons faire un jeu de piste surprise. Tu vas t’habiller, l’habiller. Vous ne prenez rien, sauf vos manteaux et vos chaussures. Pas de sac, pas de téléphone. Compris ? »
« Oui. »
« Quand vous serez prêts, vous allez sortir de l’appartement. Tu diras à maman que vous descendez chercher le pain. Sois naturel. Sois souriant. Ne montre surtout pas que tu as peur. Une fois dehors, vous n’allez pas à la boulangerie. Vous allez directement au parc de la Tête d’Or. À l’entrée principale, celle avec les grandes grilles dorées. Vous m’attendrez juste à l’intérieur, près des stands de gaufres. N’allez nulle part ailleurs. Ne parlez à personne. Surtout pas si quelqu’un se présente de ma part. Seul moi viendrai vous chercher. C’est clair ? »
« Oui. » Sa voix tremble un peu.
« Léo. Je suis tellement fier de toi. Fais vite. Je vous aime. »
Je raccroche avant qu’il ne puisse répondre. Chaque seconde de communication est un danger.
Je me tourne vers Antoine, le visage en sueur. « Ils vont sortir. Je dois aller les chercher. »
Antoine hoche la tête, le visage grave. Il a trouvé un numéro. Un contact direct au sein d’une brigade financière spécialisée.
« Tu as un plan. C’est bien. Mais lui aussi. Il sait que tu as les registres. Il sait que tes enfants sont ton seul point faible. Il ne va pas t’attendre au parc. Il va essayer de t’intercepter avant. Il va te traquer. »
Il me tend une vieille veste en toile et un bonnet. « Tu ne peux pas sortir comme ça. Change-toi. »
Pendant que j’enfile les vêtements qu’il me donne, mon esprit tourne à plein régime. Antoine a raison. Aller au parc est un piège. Vincent s’attendra à ce que j’aille directement là-bas. Je dois créer une diversion. Je dois faire quelque chose d’imprévisible.
Je tiens les registres dans une main, mon téléphone dans l’autre. J’ai deux atouts : les preuves, et l’amour de mes enfants. Vincent a un atout : il n’a aucune limite.
C’est un jeu d’échecs. Un jeu mortel joué dans les rues de Lyon. Et c’est à mon tour de jouer.
Je regarde Antoine. « J’ai besoin d’une dernière faveur. »
Je sors de l’atelier d’Antoine, le cœur battant la chamade, mais l’esprit clair comme du cristal de roche. La peur est toujours là, nichée au creux de mon ventre, mais elle est maintenant recouverte par une couche de détermination froide comme la glace. Je ne suis plus la proie. Je suis le chasseur. J’ai un plan. Un plan risqué, un plan fou. Un plan où je joue quitte ou double avec ma vie pour sauver celle de mes enfants. Je descends l’escalier, je traverse la cour et je pousse la lourde porte qui donne sur la rue. Le jour est levé. La ville est éveillée. Et la partie commence maintenant.