Partie 1
Le son de ma clé dans la serrure de notre appartement à Marseille m’a paru étranger, presque violent dans le silence oppressant du couloir de l’immeuble. Il était 19 heures passées. La pluie de novembre, fine et glaciale, s’acharnait sur la ville, et je ne rêvais que d’une chose : retrouver la chaleur de notre foyer, la chaleur des bras de Mathieu. Une semaine de déplacement professionnel à Lille, une éternité loin de lui. J’avais l’impression d’avoir traversé la France entière à la nage pour enfin rentrer à la maison.
J’ai poussé la porte. “Chéri, je suis rentrée !” ai-je lancé, un sourire déjà aux lèvres, m’attendant à entendre le son de ses pas se précipiter vers moi.
Le silence m’a répondu.
Un silence lourd, anormal. Pas le silence paisible de quelqu’un qui lit ou s’est assoupi sur le canapé. C’était un silence vide, un silence d’absence. L’appartement était plongé dans la pénombre, seules les lumières de la ville filtraient à travers les rideaux tirés du salon. Aucune odeur de cuisine, aucune musique, pas même le ronronnement du réfrigérateur.
J’ai posé ma valise, le bruit du plastique sur le parquet résonnant comme un coup de feu. “Mathieu ?”
Mon cœur a commencé à battre de manière désordonnée. Une boule s’est formée dans ma gorge, une vieille connaissance que je n’avais pas sentie depuis des années. Ce sentiment de vide absolu, cette certitude instinctive que quelque chose de terrible était arrivé. C’était un écho d’un passé que j’avais cru pouvoir fuir en venant ici, avec lui. La panique, froide et familière, a commencé à glisser ses doigts le long de ma colonne vertébrale.
J’ai allumé la lumière du couloir. Tout semblait en place. Nos manteaux sur le portemanteau, ses chaussures près de la porte. J’ai avancé à pas de loup, comme une intruse dans ma propre maison. J’ai jeté un œil dans le salon. Vide. Dans notre chambre. Le lit était fait, trop parfaitement fait. Ce n’était pas le lit de quelqu’un qui avait simplement commencé sa journée. C’était un lit qui n’avait pas été touché.
Mes mains ont commencé à trembler. J’ai sorti mon téléphone. Pas de message. Pas d’appel manqué. J’ai essayé de l’appeler. Une sonnerie, deux, puis sa voix, enjouée et mécanique : « Vous êtes bien sur le répondeur de Mathieu, laissez-moi un message ! »
J’ai raccroché, le souffle court. Ce n’était pas normal. Mathieu détestait son répondeur, il ne le laissait jamais prendre un appel.
Et c’est là que je l’ai vue. Une faible lueur provenait de la cuisine.

J’y suis allée, le cœur battant à tout rompre. Sur la table où nous partagions nos cafés, nos rires et nos secrets, une simple feuille de papier blanc était posée, pliée en deux. C’était la seule chose qui détonnait dans la cuisine par ailleurs impeccable. C’était une mise en scène. Un message laissé pour être trouvé.
Mes doigts étaient gourds quand j’ai saisi le papier. L’écriture de Mathieu. Nerveuse, presque illisible. Chaque mot était une gifle.
« Je suis parti quelques jours en Corse. J’avais besoin de réfléchir. Mon père est dans la chambre d’amis, il est arrivé ce matin. Occupe-toi de lui jusqu’à mon retour. Il a besoin de toi. Je t’expliquerai. »
Le sang a quitté mon visage. J’ai lu la note, encore et encore, espérant que les mots changent, qu’ils se transforment en une mauvaise blague. La Corse ? Réfléchir ? À quoi ? Nous étions heureux. N’est-ce pas ? Nous parlions de week-end à Rome, pas d’une fuite soudaine sur une île.
Et puis, la phrase la plus absurde, la plus cruelle. Son père. Alain.
Cet homme que je n’avais rencontré que deux fois en quatre ans de relation. Un homme silencieux, au regard dur, qui ne m’avait jamais adressé plus de trois mots. Un homme que Mathieu lui-même évitait, décrivant leurs conversations comme des “champs de mines”. Il était ici ? Dans la chambre d’amis ? Comment ? Pourquoi ?
« Occupe-toi de lui. »
L’ordre était si froid, si impersonnel. Comme si je n’étais qu’une employée, une simple fonctionnaire chargée de gérer ses problèmes. La note m’a échappé des mains, tombant sur le sol de la cuisine avec un bruit dérisoire. J’ai dû m’appuyer contre le plan de travail pour ne pas tomber. La nausée m’a envahie. Ce n’était pas seulement un départ, c’était un abandon. Il m’avait laissée là, prisonnière dans mon propre appartement, avec son père, un quasi-inconnu.
Un bruit de parquet qui grince m’a fait sursauter violemment.
Mon regard s’est figé sur le couloir sombre qui menait à la chambre d’amis. La porte, qui était fermée à mon arrivée, était maintenant entrouverte, laissant filtrer une fine ligne d’ombre.
Lentement, la porte s’est ouverte davantage.
Une silhouette frêle est apparue dans l’encadrement. Alain. Il se tenait là, chancelant, appuyé lourdement sur une canne. Il portait un vieux pyjama en flanelle, trop grand pour lui. Il avait l’air d’un fantôme, plus âgé et plus fragile que dans mon souvenir. Il semblait avoir vieilli de dix ans.
Mais ses yeux… Ses yeux n’avaient rien de fragile.
Ils étaient vifs, perçants, et brillaient d’une intelligence inquiétante dans la pénombre. Il n’y avait aucune surprise dans son regard, aucune confusion. Juste une observation froide, calculatrice. Il m’a dévisagée de la tête aux pieds, puis son regard s’est déplacé vers la note blanche, gisant sur le sol entre nous.
Un rictus a déformé ses lèvres minces. Ce n’était pas un sourire. C’était autre chose. Quelque chose de triomphant.
Sa voix, rauque et à peine plus forte qu’un murmure, a brisé le silence.
« Il vous a donc laissée avec le monstre, » a-t-il dit. Ce n’était pas une question. C’était une constatation. Il a fait un pas chancelant dans le couloir, le bout de sa canne martelant le sol. « Alors, on va pouvoir commencer. »
Partie 2
Les mots d’Alain tombèrent dans le silence de la cuisine comme des pierres dans un puits. « Alors, on va pouvoir commencer. » Une phrase simple, prononcée d’une voix qui semblait charrier des décennies de poussière et de ressentiment. Mon cerveau, déjà en surchauffe, refusa de traiter l’information. J’étais figée sur place, la note de Mathieu toujours froissée dans ma paume moite, mon regard allant de la silhouette frêle dans le couloir à l’espace vide où mon mari aurait dû se trouver.
« Commencer quoi ? » ai-je réussi à articuler, ma propre voix méconnaissable, un filet d’air étranglé. « Je ne comprends pas. Où est Mathieu ? Pourquoi êtes-vous ici ? »
Alain ignora mes questions. D’un pas lent et délibéré, rythmé par le toc sinistre de sa canne sur le parquet, il me contourna et entra dans la cuisine. Il n’avait pas l’air d’un invité surprise ou d’un parent égaré. Il se déplaçait avec l’assurance d’un propriétaire revenant inspecter un bien longtemps négligé. Il tira une chaise de la table de la cuisine – ma chaise, celle où je m’asseyais chaque matin – et s’assit lourdement, posant ses deux mains ridées sur le pommeau de sa canne.
Il leva enfin ses yeux vifs sur moi. Le regard d’un oiseau de proie dans le corps d’un vieil homme.
« Vous ne comprenez pas parce que vous refusez de voir, » dit-il calmement. « Vous vivez dans l’histoire qu’il vous a racontée. Une belle histoire, j’en suis sûr. Mon fils a toujours été doué pour les histoires. »
Un frisson de colère commença à percer ma torpeur. Qui était-il pour me juger ? Pour parler de mon mari de cette façon ?
« Mathieu est parti réfléchir, » ai-je répété, comme pour me convaincre moi-même. « Il va revenir. Il y a sûrement une explication logique. »
Un rire sec et sans joie s’échappa de sa gorge. « Oh, l’explication est parfaitement logique. Mais elle n’a rien à voir avec une quelconque réflexion. Mon fils n’a pas réfléchi une seule journée de sa vie. Il calcule. Il agit. Il prend. En ce moment même, il n’est pas seul en Corse. Il est avec une certaine Camille. Une brune, je crois, cette fois-ci. Il aime changer. »
Camille. Le nom a explosé dans ma tête. Camille, sa nouvelle “associée” sur un projet dont il parlait sans cesse depuis deux mois. Celle pour qui il restait tard au bureau, celle avec qui il avait des “dîners d’affaires” le week-end. Celle dont j’avais stupidement ignoré l’existence, parce que faire confiance à Mathieu était plus simple que d’affronter la vérité que mon instinct me hurlait.
Le sol sembla se dérober sous mes pieds. Je m’agrippai au comptoir, mes ongles crissant sur la surface froide. Des images affluèrent, violentes et humiliantes : Mathieu me disant qu’il était épuisé par le travail, Mathieu s’agaçant quand je lui posais des questions sur ses soirées, Mathieu me promettant un voyage à Rome “dès que ce projet sera terminé”.
« Comment… Comment savez-vous ça ? » ai-je murmuré, le déni luttant une dernière bataille perdue d’avance.
« Parce que je ne suis peut-être plus bon à grand-chose, » dit Alain en tapotant sa jambe raide, « mais mes oreilles fonctionnent encore. Et les murs de la maison de sa mère sont fins comme du papier à cigarette. J’ai entendu leurs plans. La Corse n’est que la première étape. L’objectif final, c’est de me placer dans une maison de retraite “confortable”, de vendre la propriété familiale et de commencer une nouvelle vie avec l’argent. Votre présence, ma chère, n’était plus requise dans l’équation. »
Chaque mot était un coup de poignard. Il ne s’agissait pas d’une crise de couple, d’une aventure passagère. C’était un plan. Une conspiration organisée dans mon dos. J’étais le pion naïf qu’on sacrifiait sur l’échiquier de leur ambition.
Les larmes que je retenais montèrent et débordèrent, des larmes de rage et d’humiliation pure. « Mais pourquoi ? Pourquoi me faire ça ? Et pourquoi me laisser avec vous ? »
« La réponse à ces deux questions est la même, » répondit-il, son ton devenant plus dur. « L’argent. Mon argent. »
Il fit un effort pour se lever, s’appuyant lourdement sur sa canne. « Venez. Il est temps d’arrêter les contes de fées. »
Je l’ai suivi, comme un automate, jusqu’à la chambre d’amis. La pièce était à peine meublée : un lit simple, une petite armoire. Une valise usée était posée contre le mur. Alain s’agenouilla avec une grimace de douleur, l’ouvrit et en sortit non pas des vêtements, mais un porte-documents en cuir brun, craquelé par le temps. Il le posa sur le lit et l’ouvrit.
L’odeur de vieux papier emplit la pièce. L’intérieur était un chaos de documents, de relevés bancaires, de factures, de lettres, tous couverts d’annotations fines et précises.
« Mathieu et sa mère, Sylvie, me ‘gèrent’ depuis cinq ans, » commença Alain, en sortant une liasse de papiers. « Depuis mon premier infarctus. Ils ont pris le contrôle de mes finances, soi-disant pour ‘me soulager du stress’. Au début, j’ai laissé faire. J’étais fatigué, faible. Mais j’ai vite compris. »
Il me tendit un relevé bancaire. « Regardez. Chaque mois, une ligne : ‘Soins à domicile et infirmière’. 3000 euros. » Puis, il sortit une facture d’une autre chemise. « Et voici la facture réelle de l’agence de soins. 1200 euros. La différence ? Elle disparaît. Dans la poche de Sylvie, pour ses ‘dépenses courantes’. Dans celle de Mathieu, pour financer son train de vie. »
Je fixais les chiffres, mon esprit refusant de croire à une telle bassesse. « Ils vous volent ? Leur propre père ? »
« Voler est un mot si vulgaire, » ironisa-t-il. « Ils appellent ça ‘un remboursement anticipé sur héritage’. Un héritage qu’ils s’assurent d’accélérer. Voyez-vous, j’ai besoin d’une opération à cœur ouvert. Une opération coûteuse, mais qui pourrait me donner dix ans de plus. Mon cardiologue insiste depuis plus d’un an. Mais Sylvie et Mathieu trouvent toujours une excuse pour la repousser. ‘C’est trop risqué, papa.’ ‘Attendons de voir comment ta santé évolue.’ La vérité, c’est qu’une croisière aux Baléares ou l’apport pour la voiture de sport de mon fils coûte bien moins cher qu’une nouvelle valve aortique pour un vieil homme. Ils n’attendent pas que j’évolue. Ils attendent que je meure. »
Le froid dans la pièce n’était plus seulement dû au mois de novembre. C’était un froid glacial, inhumain, qui émanait des papiers que je tenais. J’ai vu des retraits d’espèces massifs juste avant les anniversaires de Mathieu. J’ai vu des virements vers le compte de Sylvie avec le libellé “Aide exceptionnelle”, des semaines où Alain m’a avoué plus tard n’avoir mangé que des plats préparés.
« Et le plus beau, » continua Alain, sa voix chargée d’un dégoût infini, « c’est qu’ils utilisent votre présence comme caution morale. ‘Heureusement que la femme de Mathieu est là pour veiller sur lui,’ dit Sylvie à ses amies au club de bridge. ‘Elle est si dévouée.’ Vous êtes leur alibi. La gentille belle-fille qui cache leur négligence et leur cupidité. »
Je me suis souvenue de tous ces week-ends où Mathieu insistait pour que j’appelle son père, pour “prendre des nouvelles”. J’étais l’idiote utile qui leur permettait de cocher la case de la “bienveillance familiale” sans jamais se salir les mains. Chaque appel, chaque “Comment ça va, Alain ?” que j’avais prononcé, était une participation involontaire à cette mascarade macabre.
Je me suis effondrée sur le lit, la tête entre les mains, les documents éparpillés autour de moi. Tout s’emboîtait avec une clarté monstrueuse. Le besoin constant d’argent de Mathieu, qu’il mettait sur le compte de “démarrages difficiles” dans sa carrière. Son refus de me laisser participer à la gestion de “l’argent de la famille”. Son charme, cette façade lisse et parfaite qui cachait un vide moral abyssal.
« C’est pour ça qu’il m’a laissée ici, » ai-je dit, plus à moi-même qu’à lui. « Ce n’est pas une punition. C’est une mission. Il fallait quelqu’un pour s’occuper du ‘problème’ pendant qu’il sécurisait sa nouvelle vie. Je suis la gardienne de la prison. »
« Exactement, » confirma Alain. « Sauf que le prisonnier a passé les deux dernières années à rassembler des preuves. » Il tapa sur le porte-documents. « J’ai tout. Des enregistrements de conversations téléphoniques avec Sylvie où elle admet ‘gérer’ mes comptes. Des témoignages de voisins qui les ont vus partir en vacances alors que j’étais censé avoir besoin de ‘surveillance constante’. Le dossier complet de mon cardiologue, avec ses recommandations urgentes ignorées. J’ai assez de munitions ici pour les détruire. Mais je suis vieux, fatigué, et je ne sais pas comment utiliser les armes d’aujourd’hui. Je ne comprends rien aux ordinateurs, à internet, à la manière de présenter un dossier pour qu’il soit irréfutable. »
Il me regarda, et pour la première fois, je ne vis plus de la dureté dans ses yeux, mais une sorte de désespoir calculé. Une supplique.
« Vous, par contre. Vous êtes jeune. Intelligente. Vous travaillez dans la communication, n’est-ce pas ? Vous savez comment organiser des idées, comment construire un argumentaire. Vous connaissez Mathieu mieux que quiconque, vous connaissez ses failles, ses mensonges. Et surtout, il vous a trahie. Il vous a humiliée. Il a fait de vous sa complice et sa victime. »
Il fit une pause, laissant le poids de ses mots s’installer.
« Il m’a laissé avec vous en pensant vous confier un fardeau. Il a fait une erreur monumentale. Il a enfermé ses deux plus grands problèmes dans le même appartement. Il nous a donné une arme l’un à l’autre. »
Je relevai la tête, les larmes séchées sur mes joues. La douleur était toujours là, une plaie béante dans ma poitrine. Mais quelque chose d’autre commençait à naître de ses cendres. Une colère froide, dure comme du diamant. Une lucidité tranchante. L’image de l’homme que j’aimais s’était brisée en mille morceaux, révélant le monstre qui se cachait derrière.
Alain avait raison. Mathieu m’avait sous-estimée. Il m’avait vue comme la petite amie douce, compréhensive et un peu naïve qu’il pouvait modeler et manipuler à sa guise. Il n’avait jamais vu la femme qui s’était battue pour sortir de son propre passé difficile, la femme qui avait construit sa carrière à partir de rien. Il avait oublié que le contraire de l’amour n’est pas la haine, mais l’indifférence. Et mon amour pour lui venait de mourir.
Je me suis levée. J’ai ramassé un des relevés bancaires. La ligne des 3000 euros semblait me narguer. J’ai pensé à tous les sacrifices que j’avais faits pour notre couple, à toutes les fois où j’avais mis mes propres ambitions de côté pour le soutenir. Tout ça, pour ça. Pour financer ses mensonges et les sacs à main de sa mère.
« Vous avez dit que c’était un commencement, » ai-je dit, ma voix retrouvant une fermeté que je ne me connaissais pas. « Montrez-moi tout. Chaque facture, chaque relevé, chaque enregistrement. »
Un éclair de triomphe passa dans les yeux d’Alain. Il hocha lentement la tête. « Bien. »
« Il a voulu que je m’occupe de vous, » ai-je continué, en le regardant droit dans les yeux. « C’est exactement ce que je vais faire. Je vais m’assurer que vous ayez votre opération. Et je vais m’assurer que Mathieu et sa mère paient pour chaque centime, chaque mensonge, chaque jour de votre vie qu’ils ont volé. »
La femme qui pleurait son mari disparu était morte dans cette cuisine. À sa place se tenait quelqu’un d’autre, une étrangère que je découvrais à peine, mue par une détermination glaciale.
J’ai étalé les premiers documents sur la table de la cuisine, sous la lumière blafarde qui avait éclairé ma solitude quelques minutes plus tôt. Ce n’était plus le théâtre de ma peine. C’était devenu notre quartier général.
« Par où est-ce qu’on commence ? » ai-je demandé.
Partie 3
La question d’Élise flotta dans l’air de la cuisine, transformant instantanément la pièce en une salle de crise improvisée. « Par où est-ce qu’on commence ? » Ce n’était plus la question d’une victime perdue, mais celle d’un général devant une carte d’état-major. La douleur de la trahison, si vive quelques instants auparavant, ne s’était pas éteinte ; elle s’était métamorphosée en un combustible froid et puissant.
Alain, qui avait passé les dernières années à mariner dans un sentiment d’impuissance, sentit une énergie nouvelle le parcourir en voyant la lueur dans les yeux de sa belle-fille. Il avait rassemblé les munitions, mais il lui manquait un soldat pour mener la charge. Il venait de le trouver.
« Par le commencement, » répondit-il, sa voix rauque gagnant en assurance. « Nous allons transformer ce chaos en un dossier. Une chronologie. Irréfutable. »
Pendant les trois heures qui suivirent, la cuisine de l’appartement marseillais, autrefois témoin de petits-déjeuners amoureux et de dîners tranquilles, devint le cœur d’une opération clandestine. Élise, avec la méthodologie que lui conférait son métier, prit les commandes. Elle sortit son ordinateur portable professionnel, un carnet et des stylos de différentes couleurs.
« On classe tout par catégorie, » annonça-t-elle, sa voix tranchante. « Rouge pour les finances : les relevés, les retraits suspects, les virements. Bleu pour le médical : les rapports du cardiologue, les ordonnances, les factures de pharmacie. Vert pour les témoignages et la correspondance : les lettres, vos notes, et tout ce qui peut prouver la négligence. »
Alain, d’abord simple observateur, se laissa rapidement prendre au jeu, exhumant de son porte-documents des trésors de duplicité. Ensemble, ils créèrent une fresque glaçante de la cupidité humaine. Sur la grande table en bois, les preuves s’étalaient. Un relevé de carte de crédit de Sylvie, montrant l’achat d’un sac de luxe à Paris la même semaine où elle avait prétendu à Alain ne pas avoir les fonds pour une aide-soignante supplémentaire. Un e-mail imprimé de Mathieu à sa mère, datant d’il y a six mois : « Ne t’inquiète pas pour l’opération, papa est plus résistant qu’il en a l’air. On avisera après l’été. » L’été était passé, et l’opération était toujours une vague promesse.
Chaque document était une pièce du puzzle, et Élise était impitoyable. Elle ne laissait rien passer. « Cette facture de restaurant, Alain. C’était quand ? »
« Le mois dernier. Mathieu m’a dit qu’il avait un “dîner d’affaires important pour décrocher un gros contrat”. Il m’a demandé une avance de 500 euros. »
Élise plissa les yeux, pianota sur son ordinateur et sortit une photo de son propre téléphone. Une photo qu’elle avait prise ce soir-là, seule à la maison, d’un plat qu’elle avait préparé en attendant le retour de Mathieu. La date correspondait. Elle se souvenait de son message laconique : « Réunion qui s’éternise, ne m’attends pas. » Ce n’était pas un dîner d’affaires. C’était un rendez-vous. Probablement avec Camille. Financé par le vol de son propre père.
« On la met dans le dossier rouge, » dit-elle d’une voix blanche. « Et dans le dossier personnel. »
Pendant qu’ils travaillaient, une camaraderie étrange s’installa entre eux. Pour la première fois, Alain ne voyait pas en Élise la “femme de Mathieu”, mais une alliée, une intelligence vive. Et Élise découvrait derrière la façade du vieil homme acariâtre une mémoire d’éléphant et un esprit d’une finesse redoutable.
« Il a toujours été comme ça, tu sais, » laissa tomber Alain entre deux documents, comme si de rien n’était. « Quand il avait douze ans, il a “perdu” la montre que mon propre père m’avait léguée. Il a pleuré pendant trois jours, accusant un camarade de classe de l’avoir volée. J’ai failli créer un incident à l’école. Jusqu’à ce que je découvre, des semaines plus tard, qu’il l’avait en fait échangée contre un jeu vidéo. Quand je l’ai confronté, il n’a pas nié. Il m’a juste regardé et a dit : ‘Mais j’ai eu le jeu, non ?’. Il n’a jamais compris la différence entre la valeur d’une chose et son prix. »
Cette anecdote, bien plus que les relevés bancaires, frappa Élise en plein cœur. Elle n’avait pas épousé un homme qui avait mal tourné. Elle avait épousé un homme qui avait toujours été ainsi, et elle avait été trop aveuglée par l’amour pour le voir.
Vers minuit, épuisés, ils firent une pause. Le sol de la cuisine était jonché de papiers inutiles, mais la table était un modèle d’organisation. Trois piles de documents, nettes et précises, attendaient. Élise avait commencé à tout numériser, créant des archives sur un disque dur externe crypté.
« Il faut manger, » dit-elle, réalisant qu’aucun d’eux n’avait avalé quoi que ce soit depuis des heures.
Elle ouvrit le frigo. Le vide lui sauta au visage. Un fond de lait, un morceau de fromage sec, une bouteille d’eau. La réalité de la négligence d’Alain était là, concrète et humiliante. Sans un mot, elle enfila son manteau, attrapa son sac et se tourna vers Alain. « Je reviens. Ne touchez à rien. »
Vingt minutes plus tard, elle était de retour avec des provisions : du pain frais, du jambon, du fromage, des fruits, et une soupe en brique. Ils mangèrent en silence, assis à la table de guerre. Ce n’était pas un repas de deuil, ni un repas de famille. C’était le repas de deux soldats avant une bataille.
La phase suivante du plan commença le lendemain matin.
« L’ordinateur de Mathieu, » dit Élise en buvant son café. « Il est dans le bureau. Il ne l’a pas pris. Il a dû penser qu’il n’y avait rien à cacher. Ou que je serais trop stupide pour y regarder. »
« Il est protégé par un mot de passe, » prévint Alain.
« Je sais. »
Ils se dirigèrent vers le petit bureau que Mathieu utilisait pour travailler à la maison. L’ordinateur portable était là, fermé, sur la table. Élise le brancha et l’alluma. L’écran de connexion apparut, demandant un mot de passe.
Elle essaya les classiques. Leurs dates d’anniversaire, le nom de leur chat, “Marseille13”. Rien. Accès refusé à chaque fois.
« Pensez, Alain. Qu’est-ce qui compte le plus pour lui ? »
Alain réfléchit, son visage plissé par la concentration. « Lui-même. »
« Précisément. Une date qui le concerne, lui seul. »
Élise tenta la date de naissance de Mathieu. Refusé. Puis une idée lui vint, basée sur l’anecdote de la montre. Le jour où il avait eu ce qu’il voulait.
« Quel était le jeu vidéo ? » demanda-t-elle.
« Un jeu de course… ‘Final Lap’, je crois. C’était la nouveauté de l’année. »
Élise tapa “FinalLap”, puis “FinalLap1998”, l’année de l’incident. Rien. Elle soupira, frustrée. Puis elle regarda le clavier. Une date. Quelque chose de simple, de narcissique. Elle tapa la date de naissance de Mathieu, mais à l’envers. Et ajouta son année.
Clic.
Le bureau de Windows apparut. Une vague de triomphe et de dégoût la submergea. Il était si prévisible. Si pathétiquement centré sur lui-même.
Pendant deux heures, Élise plongea dans les entrailles de la vie numérique de son mari. Ce fut une descente aux enfers. Le dossier “Projet Corse” sur son bureau n’était pas un dossier de travail. Il contenait des réservations d’hôtel pour deux personnes au nom de “M. et Mme Dubois” – un nom d’emprunt ridicule. Des billets d’avion pour Bastia, un pour Mathieu, un pour “Camille Durand”. La preuve irréfutable.
Elle fouilla ses emails. Dans les messages supprimés, elle trouva un trésor. Des échanges avec sa mère où ils discutaient ouvertement de “l’état de santé déclinant” d’Alain et de “la nécessité de prendre des dispositions”. Dans un e-mail particulièrement accablant, Sylvie écrivait : « La petite (Élise) s’occupera bien de lui. Elle est un peu simplette mais elle a bon cœur. Ça nous laissera le temps de consulter l’agent immobilier pour la maison. Ne t’inquiète pas, il ne signera plus rien. »
Simplette. Le mot la frappa avec la violence d’une claque. Ils ne la voyaient pas seulement comme un alibi, mais comme une idiote. Une servante pratique.
Elle copia tout sur son disque dur sécurisé. Chaque email, chaque pièce jointe, chaque réservation. Puis elle vida la corbeille et effaça l’historique de navigation, ne laissant aucune trace de son passage.
Quand elle retourna au salon, son visage était un masque de marbre. Elle n’eut pas besoin de parler. Alain comprit.
« On les tient, » dit-il simplement.
« Pas encore, » corrigea Élise. « On a leur plan. On a leurs mensonges. Il nous faut des témoins extérieurs. Des gens qui ne sont pas de la famille. »
C’est alors que le destin leur offrit un coup de pouce inattendu. On frappa à la porte. Élise et Alain échangèrent un regard paniqué. Qui cela pouvait-il être ?
Élise alla ouvrir. Sur le palier se tenait une petite dame aux cheveux blancs, tenant une tarte aux pommes. C’était Madame Girbal, leur voisine de palier, une veuve qui vivait là depuis trente ans.
« Ma chère enfant, » commença-t-elle d’une voix douce. « J’ai vu votre voiture hier soir, je me suis dit que vous étiez rentrée. Et j’ai vu ce pauvre Monsieur Alain arriver hier matin avec sa valise, il avait l’air si perdu… Je vous ai fait une tarte. Vous devez être épuisée. »
Élise, touchée par ce geste de bonté simple, la fit entrer. Elle leur servit un café, et bientôt, la vieille dame, mise en confiance, se mit à parler.
« C’est bien que vous soyez là pour lui, » dit-elle en baissant la voix. « Parce que ces deux autres… Votre mari, il est charmant, oh oui, toujours un mot gentil. Mais la semaine dernière, j’ai vu son père tomber dans les escaliers de l’immeuble. Rien de grave, il a juste glissé sur une marche. J’ai sonné à votre porte pour prévenir. J’ai entendu la musique, je savais que votre mari était là. Il n’a jamais ouvert. C’est le jeune du premier qui est venu aider Monsieur Alain à se relever. »
Élise sentit son sang se glacer. Elle se souvenait de cet après-midi. Mathieu lui avait dit qu’il avait mis des écouteurs pour travailler sans être dérangé. Un autre mensonge.
« Et sa mère ! » continua Madame Girbal, maintenant lancée. « Une vraie pimbêche. L’autre jour, je l’ai entendue au téléphone dans le couloir. Elle disait : ‘Oui, il faut qu’on s’en occupe, cette maison vaut de l’or. Mais le mobilier est d’un goût… Enfin, on ne va pas se plaindre, il ne sera pas éternel.’ Elle parlait de son mari, la porte de son appartement à deux mètres ! »
Élise écoutait, absorbant chaque mot. Elle posa une question, l’air de rien. « Madame Girbal, seriez-vous prête à écrire ce que vous venez de me dire ? Juste pour mémoire ? »
Une heure plus tard, Élise avait non seulement une tarte aux pommes, mais aussi une déclaration signée de deux pages, détaillant plusieurs incidents de négligence manifeste. Madame Girbal lui promit même de parler à d’autres voisins.
Le départ de la voisine laissa un silence pensif.
« Il nous faut un avocat, » dit Alain, le regard fixé sur la déclaration de Mme Girbal. « Pas mon ancien notaire, il est trop ami avec Sylvie. Quelqu’un de nouveau. Quelqu’un de féroce. »
Alain passa un coup de fil à un vieil ami de ses années à la banque. Une heure plus tard, il avait un nom : Maître Valérie Bernard. Une spécialiste du droit de la famille et des successions, réputée pour être aussi brillante que tenace.
Le rendez-vous fut pris pour le lendemain après-midi, dans leur appartement, pour plus de discrétion. La journée passa dans une attente fébrile, à peaufiner leur dossier. Élise créa une présentation PowerPoint, une chronologie claire et concise avec des hyperliens vers les preuves numérisées. Elle prépara un résumé exécutif, comme pour un client important. Son chagrin était entièrement canalisé dans un professionnalisme glacial.
Maître Bernard arriva à 16h précises. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, élégante, dont le regard perçant semblait scanner à travers les apparences. Elle écouta leur histoire sans les interrompre, hochant la tête de temps en temps, son visage impénétrable.
Puis, Élise alluma l’ordinateur et commença sa présentation.
Le masque de professionnalisme de l’avocate se fissura peu à peu. Devant les relevés bancaires, elle fronça les sourcils. Devant les e-mails entre Mathieu et Sylvie, ses lèvres se pincèrent de dégoût. Et quand Élise lut à voix haute la déclaration de Madame Girbal, Maître Bernard laissa échapper un « Les misérables… » à peine audible.
À la fin de la présentation, elle resta silencieuse un long moment, contemplant la montagne de preuves numériques et papier.
« Monsieur Alain, Madame, » dit-elle enfin, sa voix empreinte d’une gravité nouvelle. « Ce que vous avez ici, ce n’est pas seulement un dossier pour un litige civil. C’est un dossier pénal. Nous avons le vol, l’abus de faiblesse, la mise en danger de la vie d’autrui, et la non-assistance à personne en danger. C’est d’une gravité exceptionnelle. »
Elle se tourna vers Alain. « Notre première action doit être de vous protéger. Dès demain, nous allons mettre en place une nouvelle procuration sur vos comptes, révoquant celle de votre fils et de votre femme. Nous allons transférer vos actifs principaux vers un compte que vous seul contrôlerez. Et nous allons envoyer une mise en demeure à votre cardiologue, exigeant une date d’opération immédiate, en précisant que tout nouveau report sera considéré comme une complicité de mise en danger. »
Puis, elle regarda Élise. « Quant à la contre-attaque… Elle sera double. D’abord, au civil, nous les assignerons pour le remboursement de chaque centime détourné, avec dommages et intérêts pour le préjudice moral. Et au pénal… nous déposerons une plainte. Ils risquent non seulement une ruine financière, mais aussi une peine de prison. »
Une lueur sombre passa dans ses yeux. « Ils ont voulu jouer. Nous allons leur montrer les règles du jeu. »
Après le départ de l’avocate, un sentiment de vertige s’empara d’Élise. Tout allait si vite. La plainte, la prison… C’était réel, terrifiant. Mais en regardant Alain, qui semblait avoir rajeuni de dix ans, un poids en moins sur les épaules, elle sut que c’était la seule voie possible.
Ce soir-là, alors qu’ils rangeaient les documents, Alain s’arrêta et posa une main sur le bras d’Élise.
« Il y a une dernière chose, » dit-il à voix basse. « Le coup de grâce. Ce que Mathieu et Sylvie ne savent pas, c’est qu’ils se battent pour les miettes. »
Il lui expliqua qu’avant de rencontrer Sylvie, il avait fait fortune dans l’immobilier. La majorité de son patrimoine – plusieurs appartements à Nice et un portefeuille d’actions conséquent – n’avait jamais été intégrée à la communauté de biens. Tout était géré discrètement par une société fiduciaire en Suisse. L’héritage pour lequel ils complotaient n’était qu’une fraction de sa fortune réelle.
« Ils pensent hériter d’une maison de campagne et de quelques économies, » dit Alain avec un sourire carnassier. « Ils n’auront rien. Et ils ne sauront jamais ce qu’ils ont vraiment manqué. Demain, avec Maître Bernard, nous allons rédiger un nouveau testament. Vous serez ma seule héritière, Élise. À une condition. »
« Laquelle ? »
« Que vous utilisiez une partie de cet argent pour créer une fondation d’aide aux personnes âgées victimes d’abus financiers. Pour que plus personne ne subisse ça. »
Élise le regarda, submergée par l’émotion. Ce vieil homme, trahi par les siens, pensait encore aux autres. En cet instant, elle ressentit pour lui une affection profonde, quasi filiale.
« Je le ferai, Alain. Je vous le promets. »
Alors qu’elle se couchait cette nuit-là, son téléphone vibra sur la table de chevet. C’était un message de Mathieu. Une photo d’un coucher de soleil sur la mer, prise depuis la terrasse d’un restaurant. En dessous, un simple texte :
« Je pense à toi. J’espère que ça se passe bien avec le vieux. On rentre dans deux jours. Bisous. »
Élise fixa la photo, le mensonge insolent du “je pense à toi”. Elle sentit la colère monter, mais elle était différente maintenant. C’était une colère patiente, affûtée. Elle ne répondit pas. Elle éteignit son téléphone.
Elle se tourna dans le lit, le visage tourné vers la fenêtre d’où l’on apercevait les lumières de Marseille. Rentre, Mathieu, pensa-t-elle, un sourire froid aux lèvres. Rentre vite. On t’attend.
Le piège était tendu.