Partie 1
Je n’oublierai jamais le reflet des bougies dans ses yeux ce soir-là. Des flammes minuscules et dansantes, comme des étoiles froides dans une nuit sans lune. Vingt ans. Nous fêtions nos vingt ans de mariage dans ce restaurant cossu du cœur de Lyon, et tout ce que je pouvais voir dans son regard, c’était un vide glacial. Un vide qui me glaçait le sang, bien plus que le vent de janvier qui soufflait dehors, sur les quais de Saône.
Il a levé son verre, un sourire parfaitement dessiné sur ses lèvres. « À nous, mon amour. À vingt autres années. » Sa voix était douce, chaude, la même voix qui m’avait murmuré des promesses au creux de l’oreille des milliers de fois. Mais ce soir, elle sonnait faux. Chaque syllabe était comme une note discordante dans une symphonie que je croyais connaître par cœur.
Autour de la table, le spectacle de la famille parfaite continuait. La nappe, d’un blanc chirurgical, semblait absorber le peu de chaleur qui émanait de nos corps. L’argenterie brillait sous la lumière tamisée, et le ballet des serveurs se déroulait avec une précision millimétrée. En apparence, tout était parfait. Une image d’Épinal, une de ces photos de famille que l’on publie sur les réseaux sociaux pour crier au monde un bonheur qui n’existe qu’en surface.
Élisabeth, ma belle-mère, était assise droite comme un i, son éternel collier de perles serré autour d’un cou que le temps n’avait pas épargné. Ses lèvres étaient pincées en une fine ligne de désapprobation permanente. Depuis le premier jour, elle m’avait jugée. Moi, la petite provinciale sans nom et sans fortune, qui avais osé voler son fils unique, son précieux James. En vingt ans, son regard n’avait jamais changé. Il me déshabillait, me jaugeait, et me trouvait toujours manquante. Ce soir, elle portait une robe en soie prune qui devait coûter l’équivalent de mon salaire de prof sur trois mois, et chaque fois que son regard se posait sur moi, je me sentais à nouveau comme cette jeune fille intimidée de 22 ans, perdue dans un monde qui n’était pas le sien.
À côté d’elle, Robert, mon beau-père, était un fantôme à sa propre table. Silencieux, le regard perdu dans le vague, il semblait naviguer dans un océan de souvenirs que personne ne pouvait atteindre. Autrefois, il avait été un homme d’affaires redoutable, un patriarche dont la parole était d’or. Aujourd’hui, il n’était plus que l’ombre de lui-même, un homme effacé qui semblait porter le poids du monde sur ses épaules voûtées. Parfois, je surprenais son regard posé sur moi, une lueur indéfinissable, un mélange de pitié et de… quoi d’autre ? Je n’ai jamais su le dire. Il était le seul de cette famille à m’avoir montré un semblant de gentillesse, mais c’était une gentillesse passive, silencieuse, qui ne m’avait jamais vraiment défendue.
Et puis, il y avait Samantha. La sœur. La gardienne du temple. Assise en face de moi, elle me dévisageait avec ce sourire en coin, ce mépris à peine voilé qui était sa signature. Elle était plus âgée que James de deux ans, et s’était toujours comportée comme sa seconde mère, sa conseillère, sa confidente la plus proche. Notre relation était un champ de bataille silencieux depuis deux décennies. Elle excellait dans l’art de la pique assassine déguisée en compliment, de la remarque humiliante glissée avec une douceur feinte. “Oh, Émilie, cette robe est… courageuse. Elle te va bien, pour ton âge.” “Tu as l’air fatiguée, ma chère. La vie de famille doit être si… exigeante pour toi.” Chaque phrase était une flèche empoisonnée. Et James ne disait jamais rien. Il la laissait faire, parfois même avec un petit sourire complice. Ils étaient une équipe. J’étais l’intruse.

Ce soir, elle jubilait. Vêtue d’une robe rouge sang qui moulait sa silhouette parfaite, elle était le centre de l’attention, racontant ses derniers exploits professionnels avec une assurance qui me manquait cruellement. Elle était tout ce que je n’étais pas : riche de naissance, impitoyable, et portant le nom de famille comme une armure.
« Il faut vraiment que tu te reprennes, Émilie », m’a-t-elle lancé, alors que le serveur remplissait mon verre. « Tu as l’air si pâle. Peut-être que tu devrais moins te fatiguer avec tes cours. Après tout, James gagne assez bien sa vie pour que tu puisses t’arrêter, non ? »
Son sourire était venimeux. Elle savait que mon travail était la seule chose qui m’appartenait vraiment, mon seul jardin secret, mon unique refuge loin de l’ombre écrasante de sa famille.
J’ai senti une boule se former dans ma gorge. Les murs du restaurant semblaient se rapprocher, les voix devenaient un brouhaha indistinct. J’avais besoin d’air. D’échapper à ce tribunal familial.
« Excusez-moi, » ai-je murmuré en posant ma serviette sur la table. « Je reviens tout de suite. »
Le chemin jusqu’aux toilettes m’a paru interminable. Chaque pas était lourd, comme si je marchais dans du sable mouvant. J’avais l’impression que tous les regards du restaurant étaient braqués sur moi, sur la femme qui fuyait sa propre table d’anniversaire.
Une fois la porte des toilettes fermée, j’ai enfin pu respirer. Je me suis appuyée contre le marbre froid du mur, fermant les yeux, essayant de calmer les battements de mon cœur. Pourquoi est-ce que je me sentais si mal ? C’était plus que les piques de Samantha ou le mépris d’Élisabeth. C’était une angoisse plus profonde, plus viscérale, qui me rongeait depuis des mois.
C’était James.
Il n’était plus le même. L’homme que j’avais épousé était passionné, attentif, il me regardait comme si j’étais la seule femme au monde. Mais cet homme avait disparu, remplacé par un étranger poli qui partageait mon lit. Les “je t’aime” étaient devenus automatiques, les étreintes, machinales. Il rentrait de plus en plus tard du travail, prétextant des réunions interminables. Son téléphone, autrefois posé nonchalamment sur la table de chevet, était désormais toujours retourné, face contre table, ou dans sa poche. Je l’avais surpris plusieurs fois à sourire devant son écran, un sourire secret qui n’était pas pour moi. Quand je lui posais des questions, ses réponses étaient vagues, irritées. “Juste le travail, Émilie. Ne t’inquiète pas pour ça.”
Je me suis approchée du miroir. Le visage qui me fixait n’était plus celui de la jeune étudiante en lettres que James avait rencontrée sur les bancs de la fac. Les ridules au coin de mes yeux, que James appelait joliment mes “rides du sourire”, s’étaient creusées. Quelques fils d’argent parsemaient ma chevelure, autrefois d’un roux flamboyant. À 42 ans, je n’étais pas vieille, mais je n’étais plus la jeunesse incarnée. Et peut-être que c’était ça, le problème. Peut-être qu’il s’était lassé. Peut-être qu’une autre femme, plus jeune, plus fraîche, plus excitante, avait pris ma place.
Cette pensée était une torture. Elle s’insinuait en moi la nuit, me tenant éveillée, me faisant imaginer les pires scénarios. Je me revoyais, il y a des années, lui promettant un amour éternel. Naïve. J’avais tout abandonné pour lui. Mes amis, mes ambitions de devenir écrivain, une partie de mon identité. Je m’étais fondue dans son monde, essayant désespérément de plaire à une famille qui ne m’accepterait jamais. Et pour quoi ? Pour me retrouver, vingt ans plus tard, seule dans les toilettes d’un restaurant de luxe, me demandant si mon mari me trompait.
J’ai ouvert le robinet et me suis passé de l’eau froide sur le visage. Respire, Émilie. Respire. Ce n’est qu’un dîner. Souris, fais semblant. Demain, tout ira mieux. Mais je savais que c’était un mensonge.
J’ai passé près de dix minutes dans ces toilettes, à me regarder, à me haïr un peu de ma faiblesse, à essayer de rassembler les morceaux de ma confiance en moi. J’ai finalement lissé ma robe, appliqué une nouvelle couche de rouge à lèvres comme on mettrait une armure, et j’ai ouvert la porte.
Le retour vers la table a été différent. En traversant la salle, mon attention a été attirée par un détail. Je me suis arrêtée instinctivement derrière une large colonne de marbre, à l’abri des regards, pour ajuster la bretelle de ma robe. Et c’est là que je l’ai vu.
La scène, qui n’a duré que quelques secondes, s’est gravée dans ma mémoire au ralenti, avec une clarté terrifiante.
James, profitant du fait que Samantha était en grande conversation avec sa mère et que son père était perdu dans ses pensées, s’est penché en avant. D’un geste furtif, presque invisible pour quiconque ne le fixait pas directement, il a sorti un minuscule sachet de la poche intérieure de sa veste. Un petit sachet de papier blanc, plié en deux. Sa main a tremblé une fraction de seconde au-dessus de mon verre de vin, celui que le serveur venait de remplir avant que je ne parte.
Puis, avec une rapidité déconcertante, il en a versé le contenu, une poudre blanche, dans le liquide pourpre. Le geste était si rapide, si maîtrisé, que si j’avais cligné des yeux, je l’aurais manqué.
Mon cœur a cessé de battre. Le son du restaurant a disparu. Le monde s’est rétréci pour ne plus contenir que cette vision : mon mari, l’homme de ma vie, le père de ma fille, en train de droguer mon verre.
J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. Mes genoux sont devenus mous comme du coton. J’ai dû m’agripper à la colonne froide pour ne pas m’effondrer. Un frisson glacial a parcouru mon échine. Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce qu’il venait de mettre dans mon verre ? Un somnifère ? Pour m’humilier, pour que je m’endorme à table ? Un poison ? Cette idée folle a traversé mon esprit comme un éclair. Pourquoi ? Pourquoi ferait-il une chose pareille ?
Mon cerveau tournait à vide, incapable de trouver une explication logique. Des milliers de questions se bousculaient dans ma tête, toutes plus terrifiantes les unes que les autres. Était-ce une blague de très mauvais goût ? Non. Le visage de James était fermé, concentré, sans une once d’amusement. C’était l’expression d’un homme accomplissant une tâche sérieuse.
Figée par le choc, je l’ai vu se rasseoir normalement, comme si de rien n’était. Puis, il s’est penché vers Samantha et lui a glissé quelques mots à l’oreille. Elle a hoché la tête, un éclair de satisfaction pure dans le regard. Elle savait. Mon Dieu, elle était complice. Ils étaient de mèche.
La panique a laissé place à une rage froide et lucide. Une colère que j’avais réprimée pendant vingt ans. La colère de toutes les humiliations, de toutes les piques, de tous les moments où je m’étais sentie seule et rejetée. Je n’allais pas être leur victime. Je n’allais pas boire ce verre. Je n’allais pas leur donner cette satisfaction.
Une idée folle, née du désespoir et de la fureur, a germé dans mon esprit. C’était simple. C’était audacieux. C’était la seule chose à faire.
Je suis restée encore une minute derrière cette colonne, le temps de maîtriser le tremblement de mes mains, de composer mon visage, de me forger un masque d’indifférence. J’allais retourner à cette table. J’allais sourire. J’allais jouer la comédie. Et au moment opportun, j’échangerais les verres. Le mien, pour celui de Samantha. Sa précieuse Samantha. Qu’elle boive donc à ma santé. Qu’elle goûte à la potion que son cher frère m’avait préparée avec tant d’attention.
Cette décision, une fois prise, m’a procuré un calme étrange. La peur avait disparu, remplacée par une détermination de glace. Après vingt ans à jouer le rôle de l’épouse docile et soumise, j’étais devenue une excellente actrice. Ce soir, j’allais jouer le rôle de ma vie.
J’ai pris une grande inspiration, j’ai lissé ma robe une dernière fois, et je suis sortie de l’ombre de la colonne, un sourire radieux sur les lèvres.
Partie 2
Chaque pas qui me ramenait vers la table était un pas sur une corde raide, suspendue au-dessus d’un abîme de conséquences que je ne pouvais même pas imaginer. Mon cœur battait un rythme assourdissant dans ma poitrine, un tambour de guerre que j’étais sûre, tout le restaurant pouvait entendre. Pourtant, à l’extérieur, j’étais la sérénité incarnée. J’avais passé vingt ans à perfectionner ce masque, à devenir une statue de glace quand à l’intérieur je brûlais de rage ou de chagrin. Ce soir, cette compétence allait me sauver la vie.
En m’approchant, j’ai vu James me regarder, une lueur d’impatience dans les yeux. Était-ce de l’inquiétude ? Ou l’anxiété d’un prédateur attendant que sa proie tombe dans le piège ? Je ne savais plus lire en lui. L’homme que j’avais aimé était devenu un livre écrit dans une langue étrangère.
« Tout va bien, chérie ? » a-t-il demandé en se levant à moitié pour m’aider à me rasseoir. Son geste était prévenant, son ton, celui d’un mari attentionné. Une comédie macabre.
J’ai esquissé le plus naturel de mes sourires, en m’assurant qu’il atteigne mes yeux. J’ai plongé mon regard dans le sien, cherchant une fissure, une once de culpabilité. Rien. Juste une surface polie et impénétrable.
« Parfaitement bien, » ai-je répondu d’une voix que je voulais légère. « Juste un petit coup de fatigue. Ces journées de fin de trimestre sont épuisantes. »
Samantha, ne manquant jamais une occasion de planter un couteau, a sauté sur l’occasion. « Émilie, tu ne devrais pas te surmener ainsi. Tu n’as plus vingt ans. Regarde-toi, tu es toute pâle. James, tu devrais peut-être l’emmener se reposer. Anniversaire ou pas, la santé avant tout. »
Ses lèvres fines s’étiraient en un rictus de fausse sympathie. Elle savourait déjà sa victoire, s’imaginant probablement que j’allais m’effondrer d’un moment à l’autre. La haine que j’ai ressentie pour elle à cet instant était si pure, si intense, qu’elle m’a donné une force nouvelle.
« Merci pour ta sollicitude, Samantha, » ai-je répliqué d’un ton égal, en prenant mon verre – mon verre empoisonné. « Mais je me sens très bien. En revanche, ce vin est absolument divin. Tu devrais vraiment y goûter. Il a une couleur profonde, presque comme ta robe. »
Je l’ai regardée droit dans les yeux, un défi silencieux dans mon regard. L’appât était grossier, mais je la connaissais. Samantha était d’une vanité sans bornes. Le compliment sur sa robe, aussi banal soit-il, a touché sa cible. Un sourire de satisfaction a effacé son air mielleux.
« Tu trouves ? » a-t-elle dit, visiblement flattée. Elle a jeté un regard à sa propre tenue, puis à son verre, comme si elle considérait ma suggestion.
Le moment n’était pas encore venu. Il fallait une distraction, une vraie. L’attente était une torture. Chaque seconde qui passait, avec ce verre potentiellement mortel à portée de ma main, était un supplice. Je devais agir comme si de rien n’était. J’ai participé à la conversation, hochant la tête, souriant aux bons moments, posant des questions sur les derniers potins de la famille. Mon cerveau fonctionnait sur deux niveaux. L’un, en pilote automatique, gérait la conversation sociale. L’autre, en état d’alerte maximale, scannait la table, cherchant l’ouverture, l’instant parfait.
Je me suis remémoré les vingt dernières années. Les dîners de famille où j’étais restée silencieuse pendant que Samantha me rabaissait. Les vacances où elle s’arrangeait toujours pour que je me retrouve seule. Le jour où elle avait “accidentellement” révélé devant toute la famille un secret que je n’avais confié qu’à James. Et lui, toujours passif, toujours à la défendre. “Elle ne le pensait pas comme ça, Émilie. Tu es trop sensible.” Ma sensibilité. C’était toujours ma faute. J’étais trop sensible, trop émotive, trop faible. Ce soir, ma sensibilité allait peut-être me sauver.
Le salut est arrivé sous la forme du plat principal. Le ballet des serveurs a de nouveau commencé, déposant devant chacun une assiette magnifique : un carré d’agneau en croûte d’herbes pour James et ses parents, un filet de bar pour Samantha, et un risotto aux cèpes pour moi. L’attention de toute la table s’est momentanément tournée vers les assiettes. C’était ma chance.
Mon sac à main était posé par terre, à côté de ma chaise. C’était le prétexte parfait.
« Oh, zut, » ai-je dit, comme si je venais de me souvenir de quelque chose d’important. « Je crois que j’ai oublié de prendre mon téléphone en silencieux. »
Je me suis penchée, faisant semblant de fouiller dans mon sac. Mon cœur battait à tout rompre. Sous la nappe, à l’abri des regards, mes mains tremblaient. J’ai attrapé mon verre, le verre piégé, et l’ai posé délicatement par terre, derrière mon sac, comme pour faire de la place. Puis, tout en continuant à farfouiller d’une main, j’ai saisi le verre de Samantha de l’autre. Le geste devait être fluide, invisible.
J’ai attrapé son verre, plein du même vin rouge. Le pied du verre était froid sous mes doigts. J’ai fait une pause d’une fraction de seconde. Et si je me trompais ? Et si j’avais mal interprété le geste de James ? Si ce n’était que des vitamines, un médicament anodin ? L’idée était absurde, mais la peur me faisait douter. Mais alors, pourquoi ce secret ? Pourquoi ce regard complice avec sa sœur ? Non. Mon instinct, cet instinct de survie que j’avais ignoré pendant vingt ans, hurlait que j’étais en danger.
D’un mouvement rapide et précis, j’ai posé le verre de Samantha à l’emplacement exact où se trouvait le mien quelques secondes plus tôt. Puis, j’ai attrapé mon propre verre, celui qui contenait maintenant le poison, et l’ai placé devant l’assiette de Samantha. L’échange n’a pas duré plus de trois secondes. Trois secondes qui ont redéfini toute ma vie.
Je me suis redressée, tenant mon téléphone à la main. « Voilà, c’est fait. Désolée. »
J’ai levé les yeux. Le regard de James était posé sur moi. Un regard étrange, interrogateur. Mon sang s’est glacé. M’avait-il vue ? Avait-il remarqué quelque chose ? J’ai senti une goutte de sueur perler sur ma nuque. Je l’ai regardé, soutenant son regard, le visage le plus neutre possible. Une seconde d’éternité a passé. Puis, il a détourné les yeux, a coupé un morceau de son agneau et a repris sa conversation avec son père comme si de rien n’était. J’ai expiré, un souffle que je ne savais même pas que je retenais. Il n’avait rien vu. Personne n’avait rien vu.
La partie la plus difficile commençait maintenant : attendre.
Samantha, terminant une anecdote sur son dernier voyage à Milan, a levé son verre – mon ancien verre.
« Un toast ! » a-t-elle déclaré d’une voix forte, attirant l’attention de tous. « Au couple heureux. À James et Émilie. Vingt ans, ce n’est pas rien. C’est la preuve qu’avec de la patience et… beaucoup de compromis, tout est possible. »
Son regard s’est posé sur moi, brillant d’une satisfaction si arrogante, si triomphante, que j’en ai eu la nausée. Elle croyait porter un toast à ma chute, à mon humiliation imminente.
« À vous deux, » ont répété ses parents en chœur, levant leurs propres verres.
J’ai regardé, le cœur battant à me rompre les côtes, Samantha porter le verre à ses lèvres. Ses lèvres parfaitement dessinées d’un rouge carmin. Elle a bu une longue gorgée, généreuse, sans la moindre hésitation. Puis elle a reposé le verre et m’a souri. Un sourire carnassier.
J’ai baissé les yeux sur mon assiette. Le risotto fumait, mais je n’avais plus faim. Une vague de vertige m’a submergée. Qu’avais-je fait ? J’avais scellé son destin. Ou le mien.
Les trente minutes qui ont suivi ont été les plus longues de toute mon existence. Le temps semblait s’être étiré, chaque seconde durant une éternité. Je faisais semblant de manger, piquant ma fourchette dans le risotto, portant de minuscules bouchées à ma bouche que je n’avalais presque pas. Je faisais semblant de siroter mon vin – le vin de Samantha – mais mes lèvres touchaient à peine le verre.
La conversation a repris son cours, légère et superficielle. James parlait de l’expansion de son entreprise, de l’ouverture d’un nouveau restaurant. Samantha l’interrompait sans cesse, ajoutant des détails, montrant à quel point elle était impliquée dans les affaires de son frère. J’étais une automate. Je souriais, je hochais la tête, mais mon attention était entièrement focalisée sur elle.
Je la scrutais, guettant le moindre signe. Une pâleur ? Une grimace de douleur ? Rien. Elle était radieuse, volubile, plus arrogante que jamais. Le doute a commencé à me ronger de nouveau, plus fort cette fois. Et si j’avais tout inventé ? Si mon esprit, torturé par des mois de suspicion et de mal-être, m’avait joué un tour ? Peut-être que James avait juste ajouté un peu de sucre, ou une poudre effervescente pour une mauvaise blague. J’allais passer pour une folle paranoïaque. Pire, j’avais commis un acte irréparable basé sur une hallucination. La culpabilité a commencé à peser sur ma poitrine, lourde comme une pierre. Je me suis sentie monstrueuse. J’avais voulu lui faire du mal, et peut-être que j’avais réussi, pour rien.
J’étais en train de me noyer dans mes pensées quand, soudain, elle s’est arrêtée au milieu d’une phrase.
Elle parlait de la nouvelle décoration de son appartement. « …et l’architecte m’a suggéré un mur d’accent de couleur… de couleur… » Sa voix s’est éteinte.
Sa main, qui tenait sa fourchette, s’est mise à trembler. Elle s’est figée en l’air. Un spasme étrange a parcouru son visage. Ses yeux se sont élargis, fixant un point invisible devant elle. La peur. Ce n’était pas du choc, c’était de la pure terreur.
« Samantha, ça va ? » a demandé James, le premier à remarquer le changement. L’inquiétude dans sa voix semblait sincère.
Samantha a essayé de parler, mais seul un son rauque, un gargouillement, est sorti de sa gorge. Elle a porté une main à sa poitrine, comme si elle ne pouvait plus respirer. Des plaques rouges et marbrées ont commencé à apparaître sur son cou et son visage, se propageant à une vitesse terrifiante.
Sa fourchette est tombée de sa main, produisant un bruit strident en heurtant l’assiette en porcelaine. Le bruit a fait taire toutes les conversations à notre table.
« Je… je ne me sens pas bien, » a-t-elle finalement réussi à articuler d’une voix sifflante.
Puis, ses yeux se sont révulsés. Sa tête est partie en arrière, et elle a commencé à glisser de sa chaise, son corps devenant complètement flasque.
Tout s’est passé si vite. Une seconde, elle se vantait de sa décoration, la seconde d’après, elle était en train de s’effondrer. Je suis restée figée, une statue de pierre au milieu du chaos. Un mélange d’émotions contradictoires m’a submergée. Le choc. La terreur. Et cette horrible, horrible réalisation : il y avait bien quelque chose dans ce verre. Ce n’était pas mon imagination. C’était réel. Et maintenant, Samantha en payait le prix.
James a bondi de sa chaise, se précipitant pour rattraper le corps inerte de sa sœur avant qu’il ne heurte le sol.
« Sam ! Sam, réponds-moi ! » criait-il, la secouant doucement.
Élisabeth a poussé un cri. Un hurlement perçant, inhumain, qui a attiré l’attention de tout le restaurant. Les têtes se sont tournées. Le silence est tombé, suivi d’un murmure horrifié.
« Appelez une ambulance ! Quelqu’un, appelez une ambulance, maintenant ! » a aboyé James, sa voix brisée par la panique.
Je suis restée assise, incapable de bouger, incapable de respirer. Je regardais la scène comme si c’était un film. Les serveurs qui se précipitaient, le manager au téléphone avec les services d’urgence, Élisabeth sanglotant hystériquement au-dessus du corps de sa fille. Robert, à côté de moi, était livide, les mains tremblantes posées à plat sur la table.
Et au milieu de cette horreur, une pensée froide et tranchante comme une lame de rasoir a percé le brouillard de ma panique : C’était pour moi. Tout ça, c’était pour moi. Mon mari avait essayé de me tuer.
L’ambulance est arrivée en quelques minutes, sirènes hurlantes. Les ambulanciers ont fendu la foule de curieux qui s’était formée autour de notre table. Ils ont rapidement pris le relais de James, ont allongé Samantha sur une civière et ont commencé à lui poser des questions. Qu’a-t-elle mangé ? Qu’a-t-elle bu ? A-t-elle des allergies connues ?
James, le visage blanc comme un linge, répondait d’une voix hachée, évitant soigneusement de croiser mon regard. Il savait. Il devait savoir. Il a dû voir que le verre devant moi était presque plein, alors que celui de Samantha était à moitié vide. Il a dû comprendre ce que j’avais fait.
« J’y vais avec elle, » a dit Élisabeth en attrapant son sac à main, le visage ravagé par les larmes.
« Moi aussi, » a immédiatement enchaîné James.
Je me suis levée, mes jambes tremblant encore. Ma voix est sortie, étonnamment ferme. « Je viens aussi. »
James s’est tourné vers moi, comme s’il venait de se souvenir de mon existence. Quelque chose a vacillé dans son regard. De la peur ? De la colère ? Du dégoût, peut-être. Je n’arrivais pas à le déchiffrer.
« Non, » a-t-il dit sèchement, sa voix ne laissant place à aucune discussion. « Reste avec mon père. On appellera pour donner des nouvelles. »
J’ai ouvert la bouche pour protester, pour dire que c’était ma belle-sœur, que j’avais le droit d’être là. Mais mon beau-père, Robert, a posé doucement une main sur mon épaule. Une main étonnamment chaude, rassurante.
« Laisse-les partir, Émilie. Nous ne ferions que gêner les médecins. »
Son ton était calme, mais il y avait une urgence sous-jacente dans sa voix. Je l’ai regardé, et pour la première fois, j’ai eu l’impression qu’il me voyait vraiment. Qu’il voyait au-delà de l’épouse de son fils.
J’ai hoché la tête, incapable de parler. Je les ai regardés partir. James soutenant sa mère en pleurs, les ambulanciers poussant la civière où reposait le corps inerte de Samantha. Les portes du restaurant se sont refermées derrière eux, me laissant seule avec Robert, au milieu des restes de notre dîner d’anniversaire macabre.
La table était un champ de bataille silencieux. Des assiettes à moitié mangées, des verres de vin intacts, des serviettes froissées. Un silence pesant est tombé entre nous, seulement brisé par les murmures des autres clients et le bruit lointain des sirènes qui s’éloignaient.
Robert a poussé un long soupir, un son qui semblait venir du plus profond de son âme. Il m’a jeté un regard pensif, un regard qui semblait en dire long.
« Étrange, tout ça, n’est-ce pas ? » a-t-il dit doucement, sa voix à peine un murmure.
Je ne savais pas quoi répondre. Que voulait-il dire ? Savait-il quelque chose ? Me suspectait-il ? Ou suspectait-il son propre fils ?
« Oui. Étrange, » ai-je fini par acquiescer, le seul mot que je pouvais prononcer.
Robert a hoché la tête, comme si ma réponse confirmait une de ses pensées. Il a fait signe au serveur, qui s’est approché avec hésitation.
« L’addition, s’il vous plaît. Et appelez-nous un taxi. »
Le trajet du retour s’est fait dans un silence de plomb. J’étais assise à côté de cet homme que je connaissais à peine depuis vingt ans, chacun perdu dans ses propres pensées tumultueuses. Je regardais les lumières de la ville défiler à travers la vitre, des taches de couleur floues qui se mêlaient aux larmes que je n’arrivais pas encore à verser. Mon esprit tournait en boucle. Qu’y avait-il dans ce sachet ? Pourquoi ? Pourquoi James avait-il voulu me tuer ? Et le plus terrible… qu’allait-il arriver à Samantha ? Et qu’allait-il m’arriver, à moi ? La soirée qui devait célébrer vingt ans d’amour s’était transformée en un cauchemar dont je ne savais pas comment me réveiller. Le taxi nous a déposés devant la grande maison de Westchester, cette prison dorée qui n’avait jamais été un foyer pour moi. La nuit était noire, et la maison, toutes lumières éteintes, semblait plus menaçante que jamais.
Partie 3
Le taxi nous a déposés devant le portail en fer forgé de la demeure de Westchester. La maison, d’habitude si imposante et fière, semblait ce soir n’être qu’une carcasse sombre et menaçante, dévorée par l’obscurité de la nuit. Chaque fenêtre était un œil noir et vide. Vingt ans de ma vie se trouvaient derrière ces murs, mais pour la première fois, l’idée d’y entrer me terrifiait. Ce n’était plus mon foyer, si tant est qu’il l’ait jamais été. C’était devenu une scène de crime potentielle, le théâtre où le premier acte de ma mort avait été répété.
Robert a payé le chauffeur en silence. Alors que je me dirigeais vers la porte, il a posé une main sur mon bras, m’arrêtant. Sa voix était basse, presque hésitante.
« Voulez-vous que je rentre avec vous, Émilie ? Vous ne devriez pas rester seule en ce moment. »
J’ai tourné la tête vers lui, surprise. C’était sans doute la chose la plus prévenante qu’il m’ait jamais dite en deux décennies. Lui, l’homme distant et effacé, montrait soudain une inquiétude paternelle. Une partie de moi, la partie épuisée et terrifiée, avait envie d’accepter. De ne pas affronter seule les fantômes qui m’attendaient à l’intérieur. Mais une autre partie, celle qui avait survécu ce soir, se méfiait. Il était un Prescott. Il était le père de James. Comment pouvais-je lui faire confiance ?
« Merci, Robert, mais ça ira, » ai-je répondu, ma voix plus ferme que je ne m’y attendais. « Vous avez besoin de repos, vous aussi. Cette soirée a été éprouvante pour tout le monde. »
Il a scruté mon visage pendant une longue seconde dans la pénombre, comme s’il cherchait quelque chose au-delà de mes mots. Puis, il a lentement hoché la tête. « Très bien. Mais appelez-moi. Si vous avez besoin de quoi que ce soit. N’importe quoi. »
Il a attendu que j’aie franchi le portail et inséré ma clé dans la serrure avant de se détourner et de disparaître dans la nuit.
La porte s’est ouverte dans un silence de mort. L’air à l’intérieur était froid, stagnant. J’ai appuyé sur l’interrupteur, et la lumière crue du hall d’entrée a chassé les ombres, mais pas le sentiment d’oppression. Le silence était assourdissant, amplifié par le tic-tac régulier de la grande horloge comtoise qui trônait dans le couloir. Chaque tic-tac semblait marteler la même question dans mon crâne : Qu’as-tu fait ? Qu’as-tu fait ?
J’ai traversé le hall sur la pointe des pieds, comme si j’étais une intruse. J’ai allumé les lumières de chaque pièce que je traversais – le salon, la salle à manger, la bibliothèque – comme si la lumière pouvait d’une manière ou d’une autre me protéger des pensées sombres qui grouillaient dans mon esprit. La maison, d’habitude si familière, me semblait étrangère et hostile. Chaque objet, chaque meuble, semblait me juger. Le portrait de la famille Prescott au-dessus de la cheminée me narguait. James, jeune et souriant, me tenant par la taille. Samantha, à ses côtés, son regard déjà condescendant.
Qu’est-ce qui se passerait si Samantha mourait ?
Cette pensée m’a frappée avec la violence d’un coup de poing. Je me suis appuyée contre le chambranle de la porte de la cuisine, le souffle coupé. J’avais souhaité du mal à Samantha, oui. Je l’avais détestée de toutes mes forces. Mais je n’avais jamais, jamais souhaité sa mort. L’idée était monstrueuse. Je pourrais être accusée de meurtre. J’avais échangé les verres. C’était un fait. Comment pourrais-je jamais prouver que j’agissais en état de légitime défense ? Qui croirait mon histoire insensée ? “Mon mari a essayé de m’empoisonner, alors j’ai donné le poison à sa sœur.” Cela sonnait comme la confession d’une psychopathe.
Mes mains tremblaient si fort que j’ai à peine réussi à me servir un verre d’eau. Le verre a heurté le plan de travail en granit dans un claquement sec. Je l’ai porté à mes lèvres, mais mes dents claquaient contre le rebord. Je n’avais jamais eu aussi peur de toute ma vie. J’étais seule, piégée dans cette maison immense, avec le poids d’un secret terrible et la menace d’un mari qui avait voulu ma mort.
Et quand James rentrerait ? Qu’est-ce que je lui dirais ? “Désolée, chéri. J’ai vu que tu avais mis quelque chose dans mon verre, alors je l’ai donné à ta sœur à la place. J’espère qu’elle s’en sortira.” L’absurdité de la situation était vertigineuse.
C’est à ce moment-là que le téléphone a sonné.
Le son strident a déchiré le silence, me faisant sursauter si violemment que j’ai renversé la moitié de mon verre d’eau sur le sol. Mon cœur s’est emballé. J’ai regardé l’écran du téléphone posé sur le comptoir. Le nom de James clignotait.
Mon premier réflexe a été de ne pas répondre. De le laisser sonner. Mais je devais savoir. Je devais savoir ce qu’il se passait. J’ai pris une profonde inspiration, essayant de calmer le chaos en moi, et j’ai décroché.
« Allô ? » ai-je dit, ma voix à peine un murmure.
« Émilie. » Sa voix était tendue, presque plate, dénuée de toute émotion. « Samantha est aux soins intensifs. Les médecins disent que c’est un empoisonnement. Ils lui ont fait un lavage d’estomac, mais elle est toujours inconsciente. »
Un empoisonnement. Le mot, même si je m’y attendais, m’a frappée de plein fouet. Ce n’était plus une hypothèse. C’était une certitude.
« Oh mon Dieu, » ai-je soufflé, m’asseyant sur un tabouret de bar, sentant mes jambes flageoler. Je ne savais pas quoi dire d’autre. « Comment… comment est-ce possible ? »
Il y a eu une pause à l’autre bout du fil. Une pause lourde, chargée de non-dits. « Je ne sais pas, » a-t-il finalement dit. « Peut-être le vin, ou quelque chose dans la nourriture. Maman est hystérique. Je reste ici pour la nuit. Et toi ? Tu es bien rentrée ? »
Cette sollicitude soudaine, après ce qu’il avait fait, était grotesque. « Je… je suis sous le choc. Comme toi, » ai-je menti, essayant de garder ma voix stable.
« Garde-moi au courant, s’il te plaît. »
« Je le ferai. » Il a fait une autre pause, puis il a ajouté, d’un ton qui se voulait désinvolte, mais qui était chargé d’une tension palpable : « Émilie… tu n’as pas bu dans ton verre, n’est-ce pas ? »
La glace a envahi mes veines. C’était là. La confirmation. La preuve irréfutable de sa culpabilité. Il ne demandait pas si j’avais bu du vin. Il demandait si j’avais bu dans mon verre. Le mien, spécifiquement.
Mon cœur a raté un battement. Je devais être prudente. Ma réponse pouvait tout changer.
« Non, » ai-je dit, en essayant de paraître fatiguée et confuse. « À peine. Je te l’ai dit, je ne me sentais pas très bien. Pourquoi ? »
« Non, pour rien, juste… juste une question. Les médecins ont dit que toutes les personnes à table devraient surveiller leur état. »
Un mensonge. Un mensonge maladroit pour couvrir sa question terrible.
« Je vais bien, » ai-je affirmé, même si c’était le plus grand mensonge de la soirée. Je n’allais pas bien. J’étais terrifiée, désorientée, et mon monde venait de s’effondrer.
« D’accord. Je… je t’appelle s’il y a du nouveau. »
Il a raccroché avant que je puisse dire un mot de plus. Je suis restée là, dans la cuisine silencieuse, le téléphone serré dans ma main. Il y avait quelque chose dans sa voix. Oui, il était inquiet pour sa sœur, c’était évident. Mais il y avait autre chose. Un soulagement. Le soulagement d’apprendre que je n’avais pas bu dans mon verre. Parce que s’il s’était simplement inquiété d’un empoisonnement général, il m’aurait demandé si je me sentais mal, pas si j’avais bu dans CE verre précis. Il voulait s’assurer que sa victime désignée avait échappé au piège. Ce qui signifiait qu’il savait que le piège avait fonctionné sur quelqu’un d’autre.
La nausée m’est revenue, plus forte. Je me suis précipitée vers l’évier, mais rien n’est sorti. Juste des spasmes secs et douloureux. Je suis montée à l’étage, dans notre chambre, et je me suis assise sur le bord du lit. Le lit que nous avions partagé pendant vingt ans. Je regardais ses affaires – sa montre sur la table de chevet, le livre qu’il lisait, ses chaussures près de la porte. Comment un homme pouvait-il dormir à côté de vous la nuit et planifier votre mort le jour ?
Mes pensées tourbillonnaient. Je devais faire quelque chose. Mais quoi ? Appeler la police ? Et leur dire quoi ? Que je pensais que mon mari avait essayé de m’empoisonner, mais que sa sœur avait bu le verre à ma place parce que je les avais échangés ? J’entendais déjà le scepticisme dans leur voix. Je n’avais aucune preuve, seulement mon intuition et sa question étrange au téléphone. Face à James Prescott, homme d’affaires respecté, fils d’une famille influente de Lyon, ma parole ne pèserait rien. Je serais la femme jalouse, hystérique, qui inventait des histoires.
C’est alors qu’un souvenir m’est revenu. Un souvenir qui, sur le moment, m’avait semblé anodin, mais qui prenait maintenant une signification terrifiante.
C’était il y a quelques mois. J’étais rentrée plus tôt du collège, un cours ayant été annulé. En montant les escaliers, j’avais entendu des voix provenant du bureau de James. Lui et Samantha. Ils ne m’avaient pas entendue arriver. Je m’étais arrêtée sur les marches, ne voulant pas les déranger.
« Tu dois gérer ça, James, » avait dit Samantha, sa voix dure et impatiente. « Tu as laissé traîner les choses bien trop longtemps. La situation ne fait qu’empirer. »
« Je sais, » avait répondu James, sa voix lasse et irritée. « Mais ce n’est pas aussi simple que tu le penses. Il n’y a pas de solution facile. Tu le sais bien. »
« Mais plus tu attends, plus ce sera compliqué, » avait insisté Samantha. « Je ne peux pas simplement… » Il n’avait pas terminé sa phrase. « Il faut que ce soit fait d’une manière qui n’éveille aucun soupçon. Le temps presse, mon frère. Si tu ne t’en occupes pas, je le ferai. »
À l’époque, j’avais supposé qu’ils parlaient d’affaires. D’un contrat qui tournait mal, d’un client difficile. Leurs conversations tournaient souvent autour de l’entreprise. Mais maintenant, ces mots résonnaient dans ma tête avec une clarté effroyable. Il faut que ce soit fait d’une manière qui n’éveille aucun soupçon. Et si “la situation” qui empirait, c’était moi ? Mon mariage ? Ma présence dans sa vie ? Et si j’étais le problème qu’il fallait “gérer” ?
Le son de la sonnette m’a fait sursauter violemment.
Mon cœur a bondi dans ma gorge. J’ai regardé l’heure sur le réveil. Il était plus de minuit. Qui pouvait bien sonner à la porte à cette heure ? James avait dit qu’il restait à l’hôpital. Sa mère aussi. Robert ? Mais pourquoi ne téléphonerait-il pas d’abord ?
Je suis descendue lentement, chaque marche de l’escalier craquant sous mes pieds. Une peur irrationnelle m’a saisie. Et si ce n’était pas Robert ? Et si c’était quelqu’un d’autre ?
Je me suis approchée de la porte d’entrée, le cœur battant à tout rompre. J’ai regardé à travers le judas.
Un policier se tenait sur le perron. Jeune, le visage sérieux, en uniforme complet.
Mon souffle s’est coincé dans ma gorge. Quelqu’un avait appelé la police ? Savaient-ils déjà ce qu’il s’était passé au restaurant ? Avait-on retrouvé mes empreintes sur le verre de Samantha ? Élisabeth, dans sa panique, m’avait-elle accusée ?
Essayent de calmer le tremblement de mes mains, j’ai déverrouillé et ouvert la porte.
« Madame Émilie Prescott ? » a demandé l’officier. Sa voix était neutre, professionnelle.
J’ai hoché la tête, incapable de parler.
« Je suis l’officier Taylor. Puis-je entrer ? Nous devons discuter. »
Une seule pensée a traversé mon esprit, en boucle : Ils savent. Ils savent tout.
Je me suis écartée silencieusement pour le laisser entrer, puis j’ai refermé la porte. Le bruit du pêne qui se verrouille a sonné comme une condamnation.
« Asseyez-vous, s’il vous plaît, » ai-je dit en désignant le salon. « Que se passe-t-il ? »
L’officier Taylor est resté debout, son regard balayant la pièce. « Nous avons reçu un rapport de l’hôpital. Votre parente, Samantha Prescott, a été admise avec des signes d’empoisonnement. Les médecins pensent que ce n’est pas d’origine alimentaire. Ils ont trouvé des traces d’une substance puissante dans son organisme. »
Je me suis effondrée dans un fauteuil, sentant le sol se dérober sous mes pieds. La confirmation officielle. Ce n’était plus seulement dans ma tête.
« C’est… c’est terrible. Mais pourquoi êtes-vous ici ? Pourquoi moi ? »
« Nous interrogeons toutes les personnes qui étaient à votre table. Votre mari a mentionné que vous étiez rentrée chez vous. J’ai juste quelques questions. »
J’ai hoché la tête, essayant de rester aussi composée que possible. « Bien sûr. Je répondrai à tout ce que je peux. »
« Avez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel dans le comportement de quiconque pendant le dîner ? »
J’ai dégluti difficilement. C’était la question piège. Devais-je le dire ? Devais-je lui dire que j’avais vu James mettre quelque chose dans mon verre ? Mais alors, je devrais expliquer pourquoi Samantha l’avait bu à ma place. Et je me retrouverais au centre de l’enquête.
« Non, » ai-je menti. Le mot a écorché ma gorge. « Rien d’extraordinaire. C’était un dîner normal. Nous parlions, nous mangions. Et puis, tout d’un coup, Samantha est tombée malade. »
« Avez-vous vu quelqu’un s’approcher de son verre ? Un serveur, peut-être ? Ou un autre invité ? »
J’ai secoué la tête. Le mensonge devenait plus facile. « Non, je n’ai rien remarqué. »
« Avez-vous quitté la table à un moment donné ? »
« Juste pour aller aux toilettes. Peut-être dix minutes. »
Il a pris une note dans son carnet. Le bruit du stylo sur le papier était assourdissant. « Quelqu’un d’autre a-t-il quitté la table ? »
J’ai réfléchi un instant, feignant la concentration. « James est sorti plusieurs fois pour prendre des appels. Ma belle-mère… je crois qu’elle est allée aux toilettes aussi à un moment donné. Mon beau-père est resté à table tout le temps, pour autant que je me souvienne. Et Samantha… elle s’est levée une fois, je crois. Je ne sais plus exactement quand. »
Il a hoché la tête. « Très bien. Une dernière question. Savez-vous si quelqu’un avait une raison de vouloir du mal à Samantha ? »
J’ai failli éclater de rire. Un rire hystérique. Si j’avais des raisons ? Oh que oui. Vingt ans de raisons. Vingt ans de cruauté, d’insultes, de condescendance.
« Non, » ai-je dit, le visage impassible. « Pour autant que je sache, Samantha s’entendait bien avec tout le monde. Elle est très appréciée. »
Ce mensonge-là est sorti trop facilement. Beaucoup trop facilement. Je me suis fait horreur.
« Très bien, » a-t-il dit en refermant son carnet. « Si vous vous souvenez de quoi que ce soit d’autre, n’importe quoi qui pourrait nous aider, n’hésitez pas à m’appeler. » Il m’a tendu une carte de visite.
Je l’ai raccompagné jusqu’à la porte, puis je suis retournée dans le salon et me suis effondrée dans le fauteuil. La police. Une enquête. Ça devenait réel. Trop réel. S’ils trouvaient un témoin qui m’avait vue échanger les verres… S’ils relevaient les empreintes digitales… Si Samantha mourait… Non. Je ne pouvais même pas me permettre de penser à ça. Elle ne devait pas mourir. Ce serait trop. Trop horrible.
J’ai jeté un coup d’œil à mon téléphone, me demandant si je devais appeler James. Mais que lui dire ? Et que me dirait-il ? S’il avait vraiment essayé de m’empoisonner, lui parler maintenant ne ferait que me mettre encore plus en danger.
Je suis remontée dans notre chambre et, sur une impulsion, j’ai ouvert le dressing. J’ai attrapé un petit sac de voyage. Agissant en pilote automatique, j’ai commencé à y jeter des affaires. Quelques changes, mes papiers d’identité, l’argent liquide d’urgence que j’avais caché au fond d’un tiroir. Je ne pouvais pas rester dans cette maison. Je ne pouvais pas attendre que James revienne. J’avais besoin de temps. De temps pour réfléchir, pour comprendre ce que je devais faire.
Une fois le petit sac prêt, je suis redescendue, j’ai attrapé mes clés de voiture sur le vide-poche de l’entrée et j’ai ouvert la porte pour sortir dans la nuit froide.
C’est à ce moment précis que mon téléphone, que j’avais glissé dans la poche de mon manteau, a de nouveau sonné.
J’ai sursauté. Je l’ai sorti, m’attendant à moitié à voir le nom de James s’afficher. Mais c’était mon beau-père. Robert.
Pourquoi m’appelait-il à cette heure ? Je me suis méfiée, mais j’ai répondu, la voix tremblante. « Robert ? »
Sa voix était basse, tendue, presque un murmure. Il parlait vite. « Émilie ? Êtes-vous seule à la maison ? »
« Oui. James est toujours à l’hôpital avec… »
« Je sais, » m’a-t-il coupé. « Écoutez-moi très attentivement. Ne restez pas là. Vous devez partir. Tout de suite. »
Je me suis figée sur le seuil de la porte. « Quoi ? Pourquoi ? Que se passe-t-il ? »
« Je ne peux pas vous l’expliquer au téléphone. Faites-moi confiance. Vous devez partir, et soyez prudente. Ils vous surveillent peut-être. »
« Ils ? » ai-je répété, le mot faisant écho à ma propre paranoïa. « Robert, de quoi parlez-vous ? »
« Nous parlerons plus tard. Pour l’instant, partez. Et ne dites à personne où vous allez. Pas même à moi. »
Il a raccroché avant que je puisse dire un autre mot, me laissant complètement secouée, le téléphone à la main.
Un avertissement. De la part de Robert. L’homme le plus silencieux et le plus distant de la famille Prescott me disait de fuir ma propre maison. Pourquoi essayait-il soudainement de me protéger ? Et qui étaient “ils” ? James et Samantha ? Ou y avait-il quelqu’un d’autre ?
Je n’avais pas le temps d’analyser. L’urgence dans sa voix était palpable. Je n’ai pas réfléchi. J’ai fermé la porte à clé, j’ai couru vers ma voiture, je suis montée dedans et j’ai démarré, les pneus crissant sur le gravier de l’allée. Où aller ? Les options étaient minces. Au fil des ans, James et sa famille m’avaient isolée de presque tous mes anciens amis. “Ils ne sont pas de notre monde, chérie,” disait Samantha avec sa fausse douceur. Et James était toujours d’accord.
Il ne restait qu’une seule personne. Une seule ancre dans la tempête de ma vie passée.
Chloé. Ma vieille amie de fac. Nous étions restées en contact, même si nous ne nous voyions pas souvent. Elle vivait seule dans une petite maison tranquille en banlieue, un héritage de sa grand-mère. C’était mon seul port d’attache possible. J’ai composé son numéro, priant pour qu’elle réponde malgré l’heure tardive, alors que je m’engageais sur l’autoroute, fuyant dans la nuit, loin de ma vie en ruines.