Partie 1
Il m’a fallu six ans. Six ans pour que le simple fait de respirer ne soit plus une douleur physique. Six ans pour marcher dans la rue sans chercher son visage dans la foule.
Ma sœur a insisté pour ce week-end à Lyon. “Ça te fera du bien, de changer d’air.” J’avais souri, accepté, pour lui faire plaisir. Pour faire semblant d’être celle qui “allait de l’avant”. Quelle blague. On ne va jamais de l’avant, on apprend juste à porter le poids.
Cet après-midi-là, le soleil tapait doucement sur les quais de Saône. Je m’étais échappée une heure, seule, pendant que ma sœur faisait du shopping. Je marchais sans but dans le marché Saint-Antoine. Les odeurs de fromage, de pain chaud, les éclats de rire… tout me paraissait venir d’une autre planète. Un monde auquel je n’appartenais plus depuis ce coup de téléphone, ce matin du 15 mars, il y a six ans.
J’étais un fantôme parmi les vivants.
Puis, je l’ai vue.
Une silhouette de dos, à un stand de fruits. La façon dont elle penchait la tête sur le côté pour choisir des pêches. Le geste de sa main pour écarter une mèche de cheveux de son visage. Un geste si familier, si douloureusement familier, que mon cœur a raté un battement.
C’est impossible, me suis-je dit. Mon esprit me joue encore des tours. Le deuil fait ça. Il crée des mirages.
Pourtant, mes jambes ont bougé d’elles-mêmes, m’ont rapprochée, mètre par mètre. Une force irrésistible. Mon souffle était court. Chaque pas était un supplice. J’étais à dix mètres. Puis cinq.
Elle s’est retournée pour parler au petit garçon qui tenait sa main. Et le temps s’est arrêté.
Ce n’était pas un mirage. C’était son visage. Plus âgé, bien sûr. Les traits d’une femme, et non plus d’une adolescente de 16 ans. Mais c’était elle. Le grain de beauté juste sous son œil gauche. La forme de son sourire. C’était Chloé. Ma Chloé. Vivante.
Mon monde a basculé. Un vertige si intense que j’ai dû m’agripper à un poteau. Elle était là. Mon bébé, que j’avais pleuré, que j’avais enterré dans un cercueil vide.
Avant même que je puisse crier, hurler son nom, un homme s’est approché d’elle. Il a posé un baiser tendre sur le haut de sa tête, un geste intime, protecteur. Mon sang s’est glacé. Puis l’homme a tourné le visage vers moi, et mon univers n’a plus seulement basculé. Il a explosé en un million de morceaux.

Partie 2
Le monde s’est brisé. Pas comme un verre qui tombe, en éclats vifs et sonores. Non. Il s’est effondré sur lui-même, en silence, comme une étoile qui meurt, aspirant toute la lumière et tout l’air autour de moi. David. Chloé. Un enfant. Un baiser. Ces images tournaient en boucle dans mon crâne, une ritournelle macabre qui effaçait six années de deuil, de thérapie, de reconstruction patiente.
Ma main, moite, glissa le long du poteau en fer. Mes genoux cédèrent. Le gravier du marché Saint-Antoine racla ma peau, mais je ne sentis rien. Le bruit des passants, les appels des vendeurs, tout s’était évanoui. Il ne restait que le silence assourdissant de la trahison. Ma fille, vivante. Mon mari, qui m’avait abandonnée dans mon chagrin, était avec elle. Ils avaient une famille. Une famille construite sur mon agonie.
Une vague de nausée me submergea. J’étais là, à genoux au milieu des passants, le souffle coupé, le cœur battant à un rythme de pure panique. C’était donc ça, la folie. Pas un glissement progressif, mais une chute brutale dans un abîme sans fond. Mon esprit, épuisé par le chagrin, avait finalement cédé. Il avait fabriqué un tableau si cruel, si parfaitement tordu, qu’il ne pouvait être que le fruit d’une hallucination.
“Catherine ! Mon Dieu, Catherine !”
La voix de ma sœur, Anne, perça le brouillard. Je la sentis me secouer doucement l’épaule. Son visage, flou, flottait au-dessus de moi, déformé par l’inquiétude.
“Qu’est-ce qui se passe ? Tu es toute pâle. Tu vas faire un malaise.”
J’ouvris la bouche, mais aucun son n’en sortit. Les mots étaient bloqués, des pierres dans ma gorge. Comment dire l’indicible ? J’ai vu Chloé. J’ai vu David. Ils sont vivants et ensemble. Anne appellerait une ambulance. On me mettrait sous sédatifs. On parlerait de “choc post-traumatique” et de “vision de deuil”.
“Je… je l’ai vue,” articulai-je enfin, ma voix un râle rauque.
Anne fronça les sourcils, m’aidant à me relever. “Vue qui ? Catherine, tu trembles de partout.”
“Chloé.”
Le mot plana entre nous. Le visage d’Anne se figea. La pitié remplaça l’inquiétude. C’était exactement le regard que je redoutais. Le regard que l’on porte à une personne brisée.
“Oh, Cath…” murmura-t-elle, son bras se resserrant autour de moi. “Viens, on rentre à l’hôtel. Tu es épuisée. Ce voyage, cette foule… c’était trop.”
Elle ne me croyait pas. Bien sûr qu’elle ne me croyait pas. Je ne me croyais pas moi-même. Je me laissai entraîner, automate sans volonté, à travers le marché. Chaque visage que je croisais était une menace. Était-ce elle ? Lui ? Avaient-ils disparu dans la foule ? Ou n’avaient-ils jamais été là ?
De retour dans la chambre d’hôtel impersonnelle, Anne me fit asseoir sur le lit. Elle me tendit un verre d’eau, ses mains tremblaient un peu.
“Parle-moi,” dit-elle doucement. “Raconte-moi ce que tu as cru voir.”
“Ce n’est pas ce que j’ai cru voir, Anne. C’est ce que j’ai vu. Elle était là, à un stand de fruits. Avec un petit garçon. Et il… David était avec elle. Il l’a embrassée.”
Chaque mot était une torture à prononcer. Anne s’assit à côté de moi, prenant ma main dans les siennes.
“Catherine, écoute-moi. Chloé nous manque à tous, tous les jours. C’est normal que ton esprit te joue des tours, surtout dans un endroit que tu ne connais pas. Tu as vu une jeune femme qui lui ressemblait, et ton chagrin a fait le reste. C’est tout.”
“Non,” insistai-je, ma voix gagnant en force. “Ce n’était pas une ressemblance. C’était elle. Je connais le grain de beauté sous son œil. Je connais la façon dont elle se tient. Et je connais David. Tu crois que je peux me tromper sur le visage de l’homme qui a partagé ma vie pendant des années ?”
Anne soupira, le son d’une patience mise à rude épreuve. “David a disparu. Personne ne sait où il est. Et Chloé… Chloé est partie, Cath. Nous avons eu une cérémonie. Nous avons fait notre deuil.”
“ON A ENTERRÉ UN CERCUEIL VIDE !” criai-je, me levant d’un bond. La violence de ma propre voix me surprit. “Il n’y avait pas de corps, Anne ! Jamais ! Les garde-côtes n’ont jamais rien retrouvé ! On a juste accepté l’inacceptable parce que c’était plus facile !”
“Plus facile ?” répéta-t-elle, blessée. “Tu crois que ça a été facile pour moi de te voir t’effondrer ? De te ramasser à la petite cuillère après tes tentatives de… Tu crois que c’était facile de te regarder mourir à petit feu pendant six ans ?”
Les larmes montèrent, mais la rage les brûla avant qu’elles ne puissent couler. Elle ne comprenait pas. Personne ne pouvait comprendre. J’étais seule. Terriblement seule avec cette vérité monstrueuse.
“Je ne suis pas folle,” dis-je, plus calmement, fixant mon regard dans le sien. “Je sais ce que j’ai vu. Et je vais le prouver.”
Le lendemain matin, à la première heure, j’étais de retour au marché Saint-Antoine. Anne avait insisté pour m’accompagner, moins par conviction que par peur de me laisser seule dans cet état. Je tenais dans ma main la dernière photo d’école de Chloé, celle prise trois mois avant la croisière. L’image plastifiée était usée, les coins arrondis par des années passées dans mon portefeuille, relique d’une vie volée.
Mon cœur battait la chamade à chaque stand que nous approchions. J’étais un détective amateur pathétique, une mère en deuil sombrant dans l’obsession. Je le voyais dans le regard des vendeurs. D’abord de la sympathie, puis de la gêne quand j’insistais.
“Avez-vous vu cette jeune fille ? Elle serait plus âgée maintenant, dans la vingtaine. Peut-être avec un enfant, un petit garçon…”
“Non, madame, désolé.”
“Ça ne me dit rien.”
“Beaucoup de monde, vous savez…”
Les réponses étaient toujours les mêmes. Chaque “non” était un clou de plus dans le cercueil de ma santé mentale. Anne se tenait un peu en retrait, le visage fermé, l’air de dire “je te l’avais bien dit”. La honte se mêlait à ma détermination. Et si elle avait raison ? Si tout cela n’était qu’un délire ?
Nous arrivâmes enfin au stand de fruits où je les avais vus. Un homme âgé, le visage buriné par le soleil, disposait des abricots en pyramide. Je m’approchai, la photo tremblant entre mes doigts.
“Excusez-moi, monsieur. Hier après-midi… vous souvenez-vous d’une jeune femme qui achetait des pêches ? Une brune, avec un petit garçon ?”
L’homme plissa les yeux, réfléchissant. “Une jeune femme avec un gamin ? Il y en a des dizaines par jour, ma petite dame.”
Mon cœur se serra. C’était fini. Ma dernière chance venait de s’évanouir. Je fis un pas en arrière, prête à abandonner, quand Anne, à ma grande surprise, intervint.
“Elle était particulièrement jolie,” dit-elle à l’homme. “Mon amie ici a été frappée par sa ressemblance avec sa fille disparue.”
Peut-être que le mot “disparue” attira son attention. Il s’arrêta, me dévisagea, puis regarda la photo que je tendais toujours. Il la prit, la rapprocha de ses lunettes. Le temps sembla se suspendre.
“Attendez voir…” marmonna-t-il. Il tapota la photo du doigt. “Cette petite… ça ressemble à Maria.”
Maria.
Le nom résonna dans ma tête. Pas Chloé. Maria.
“Maria ?” demandai-je, le souffle court. “Vous la connaissez ?”
“De vue,” dit le vendeur, me rendant la photo. “Une cliente. Pas très bavarde. Elle vient de temps en temps. Toujours polie. Elle achète beaucoup de fruits, oui. Pour ses enfants.”
Enfants. Au pluriel.
“Quand… quand est-ce qu’elle vient ?”
“Ça dépend. Parfois le samedi, parfois en semaine. Jamais d’heure fixe. Une gentille fille. L’accent n’est pas tout à fait d’ici, mais elle parle bien français.”
“Et elle vit où ? Vous savez ?”
L’homme haussa les épaules. “Aucune idée. Quelque part sur les hauteurs, je crois. Vers Caluire, peut-être ? Un jour, elle a parlé du ‘grand parc’ près de chez elle. Mais c’est tout ce que je sais.”
Il se retourna pour servir un client. Pour lui, la conversation était terminée. Pour moi, elle venait de tout changer. J’attrapai le bras d’Anne, mes yeux brillant d’une lueur triomphante et terrifiée.
“Tu as entendu ? Maria ! Il a reconnu la photo ! Je ne suis pas folle !”
Le visage d’Anne était blême. Le doute avait remplacé la pitié. “Il a dit que ça ‘ressemblait’ à quelqu’un. Catherine, ça peut être une simple coïncidence.”
“Non,” dis-je, secouant la tête. “Il n’y a pas de coïncidence. C’est elle. Elle a changé de nom. C’est pour ça que personne ne l’a jamais retrouvée. Et il… il l’a aidée.”
Nous sommes rentrées à l’hôtel en silence. L’atmosphère était électrique. Anne ne savait plus quoi penser, et moi, j’étais galvanisée. J’avais une piste. Un prénom. Maria.
Les jours suivants se transformèrent en une longue planque épuisante. Chaque matin, je m’installais à la terrasse d’un café qui faisait face au stand de fruits, commandant des expressos que je laissais refroidir, mes yeux rivés sur la foule. Anne restait avec moi, une présence silencieuse et inquiète, partagée entre le désir de me soutenir et la peur de m’encourager dans ce qu’elle croyait encore être une obsession.
Le samedi passa. Pas de “Maria”. Le dimanche, le marché était fermé. Le lundi, rien. La tension devenait insoutenable. Le doute revenait me ronger. Et si le vendeur s’était trompé ? Et si “Maria” était juste une autre brune anonyme ?
“On doit rentrer demain, Catherine,” me dit doucement Anne le lundi soir. “Ton patron va s’inquiéter. On ne peut pas rester ici indéfiniment à courir après un fantôme.”
“Ce n’est pas un fantôme,” rétorquai-je, la voix lasse. “C’est ma fille.”
“Même si c’est vrai,” dit-elle, s’asseyant en face de moi. “Même si, par un miracle horrible, tu as raison. Qu’est-ce que tu vas faire ? Te présenter à sa porte ? Après six ans ? Elle a une nouvelle vie, un enfant. Et David… s’il est avec elle, il est dangereux. Tu te souviens de sa froideur après… après l’accident ? Comment il t’a quittée sans un regard en arrière ? Cet homme n’est pas normal. Il faut appeler la police.”
“Et leur dire quoi ? Que j’ai vu ma fille morte il y a six ans acheter des fruits ? Ils vont vérifier mon dossier, voir mes hospitalisations, les ordonnances pour les antidépresseurs. Ils me riront au nez, Anne. Ils concluront à une crise de folie. J’ai besoin de plus. J’ai besoin d’une adresse. D’une preuve irréfutable.”
Notre vol de retour était prévu pour le mardi soir. Ce matin-là, je sentis le désespoir m’envahir. C’était ma dernière chance. Je retournai au marché, mais cette fois, quelque chose était différent. Je n’avais plus la force d’espérer. J’étais juste venue dire adieu. Adieu au fantôme que j’avais cru voir. Adieu à ce bref et cruel espoir qui m’avait fait croire, l’espace de quelques jours, que le plus grand chagrin de ma vie était un mensonge.
J’étais debout, près du même poteau où je m’étais effondrée, le regard vide, quand je les vis.
Ils traversaient le parking, de l’autre côté de la rue. David poussait une poussette. Et à côté de lui, tenant la main du même petit garçon, il y avait Chloé. Maria. Ils n’allaient pas au marché, ils s’en éloignaient, se dirigeant vers une rangée de voitures.
“Anne,” sifflai-je, attrapant son bras avec une force que je ne me connaissais pas. “Là. Regarde.”
Anne suivit mon regard. Ses yeux s’écarquillèrent. Le doute sur son visage s’effaça pour laisser place à un choc pur.
“Oh mon Dieu,” souffla-t-elle. “Elle… elle te ressemble tellement.”
“C’est elle,” confirmai-je, ma voix tremblante d’adrénaline.
Sans réfléchir, je me mis à les suivre, restant à bonne distance, utilisant les voitures et les autres piétons pour me cacher. Anne était sur mes talons, chuchotant des “Catherine, qu’est-ce que tu fais ? C’est de la folie ! On appelle la police !”
Je l’ignorais. Mon monde s’était réduit à ces trois silhouettes qui s’éloignaient. Ils arrivèrent à une vieille Peugeot usée, garée au bout de la rue. Je les observai, le cœur battant à tout rompre, tandis que David attachait le garçon dans un siège auto et que Chloé pliait la poussette pour la mettre dans le coffre.
Je sortis mon téléphone, zoomai autant que je pus et pris une photo floue de la plaque d’immatriculation. C’était ma preuve.
Le moteur démarra. La voiture s’engagea dans la circulation et commença à s’éloigner. La panique me saisit. Je ne pouvais pas les perdre. Pas maintenant.
Je courus au milieu de la rue, sans regarder, et fis signe au premier taxi qui arrivait. Le chauffeur freina brusquement, klaxonnant avec colère.
“Suivez cette voiture !” criai-je en sautant à l’intérieur, Anne me rejoignant une seconde plus tard. Je pointai du doigt la Peugeot qui tournait au coin de la rue.
Le chauffeur, un homme corpulent à la mine renfrognée, se tourna vers moi. “Vous vous prenez pour qui, ma petite dame ? On n’est pas dans un film américain.”
Je sortis mon portefeuille, en tirai tous les billets qu’il contenait – peut-être deux cents euros – et les jetai sur le siège passager. “S’il vous plaît. C’est une urgence. Ma fille. Ne la perdez pas.”
Le mot “fille”, l’argent, ou peut-être la pure démence dans mon regard, le convainquirent. Il haussa les épaules, appuya sur l’accélérateur, et la poursuite commença.
Le trajet dura une vingtaine de minutes, nous faisant sortir de l’agitation du centre-ville pour nous enfoncer dans les collines résidentielles de Caluire-et-Cuire. Des rues tranquilles, des maisons modestes avec de petits jardins. Finalement, la Peugeot ralentit et se gara devant un pavillon jaune un peu décrépi, au bout d’une impasse.
“Arrêtez-vous là,” ordonnai-je au chauffeur, à une centaine de mètres.
Je regardai, pétrifiée, David et Chloé sortir de la voiture, décharger les enfants et les quelques courses, et entrer dans la maison comme n’importe quelle famille rentrant chez elle. Une maison. Une adresse. Une vie. Tout était réel.
Le chauffeur de taxi se tourna vers nous. “Je vous attends ?”
Ma voix était un murmure. “Non. C’est bon.”
Nous sommes sorties, et le taxi est reparti, me laissant là, sur ce trottoir inconnu, face à la maison où ma fille morte vivait avec l’homme qui avait orchestré ce mensonge.
Anne était à côté de moi, silencieuse, ne sachant plus quoi dire. Il n’y avait plus rien à dire. La vérité était là, peinte en jaune, avec des géraniums au balcon et un petit vélo renversé dans l’herbe.
Cette nuit-là, à l’hôtel, fut la plus longue de ma vie. Anne voulait appeler la police. Elle insistait, suppliait.
“On a tout ce qu’il faut maintenant ! Une adresse, une plaque d’immatriculation. C’est à eux de gérer ça !”
Mais je secouais la tête. “Pas encore.”
“Pas encore ? Mais qu’est-ce que tu attends, Catherine ? Que vas-tu faire ?”
“J’ai besoin de lui parler,” dis-je, fixant le mur. “À elle. Seule. J’ai besoin de comprendre.”
“Comprendre quoi ? Qu’elle t’a laissée la croire morte pendant six ans ? Il n’y a rien à comprendre, c’est monstrueux !”
“Je dois la regarder dans les yeux et lui demander pourquoi. J’ai besoin d’entendre sa voix le dire. Sans la police, sans les avocats. Juste elle et moi. C’est tout ce que je demande.”
Anne vit la détermination inflexible dans mon regard et abandonna. Le lendemain matin, elle se réveilla et je n’étais plus là. J’avais laissé un mot sur la table de chevet : Je dois le faire seule. Pardonne-moi. Je t’aime.
J’avais pris un taxi à l’aube. Et maintenant, j’étais là, cachée dans ma voiture de location, garée à l’angle de la rue, à observer la maison jaune. J’avais attendu des heures. Le trac, la peur, la rage se battaient dans mon estomac. Vers 9 heures, j’avais vu la voiture de David partir. Il allait travailler. Elle était seule avec les enfants. C’était le moment.
Je sortis de la voiture, mes jambes comme du coton. Chaque pas vers cette porte était un pas vers une vérité que je n’étais peut-être pas prête à entendre. Le chemin de gravier crissa sous mes pieds. Je levai la main, elle tremblait. Je frappai. Trois coups. Secs. Fermes.
J’entendis des pas légers à l’intérieur. La porte s’ouvrit.
Et elle était là. Chloé. Mon bébé. Vêtue d’un simple t-shirt et d’un legging, les cheveux attachés en un chignon désordonné. Une tasse de café à la main. Elle me regarda, et pendant une seconde, il n’y eut que de la confusion dans ses yeux. Puis, la reconnaissance frappa. Son visage perdit toute couleur. Ses yeux, mes yeux, s’écarquillèrent d’une terreur absolue.
La tasse de café lui glissa des doigts et s’écrasa sur le carrelage dans un fracas de faïence et de liquide brûlant.
Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit. Puis, un souffle, un murmure à peine audible qui traversa six ans de silence et de douleur.
“Maman.”
Ma voix, quand elle sortit, fut tranchante comme une lame de rasoir.
“Ne m’appelle pas comme ça.”
Je franchis le seuil. La maison sentait le café et les céréales des enfants. L’odeur d’une vie de famille normale. Une vie construite sur ma tombe. Derrière elle, le petit garçon, Marcus, me regardait avec de grands yeux curieux.
“Maman, qui c’est ?”
Chloé ne pouvait pas répondre. Elle recula, trébuchant sur les débris de sa tasse, le regard fixé sur moi comme si elle voyait un fantôme. Et d’une certaine manière, c’est ce que j’étais. Le fantôme de la mère qu’elle avait tuée.
“Va dans ta chambre, Marcus,” réussit-elle à articuler, sa voix brisée. “Emmène ta sœur avec toi. Et ne sortez pas avant que je vous le dise.”
Le garçon, effrayé par le ton de sa mère, obéit. Il prit la main d’une petite fille que je n’avais pas encore vue, qui jouait tranquillement sous la table, et ils disparurent dans le couloir. Une porte se ferma.
Nous étions seules.
“Six ans,” dis-je, le mot rempli de tout le venin que je contenais.
Les larmes commencèrent à couler sur ses joues. “Je sais. Je suis désolée.”
“Désolée ?” Je fis un pas de plus vers elle. Elle recula encore. “Tu es désolée ? Tu m’as laissée enterrer un cercueil vide, Chloé. J’ai hurlé ton nom sur une tombe vide. J’ai avalé des pilules pour arrêter de voir ton visage chaque fois que je fermais les yeux.”
Elle s’effondra, sanglotant, le dos contre le mur. “Je voulais te le dire… tellement de fois…”
“Mais tu ne l’as pas fait. Tu as continué à jouer la comédie. La petite famille parfaite. Avec lui. Avec l’homme qui m’a regardée me noyer dans mon chagrin et qui est parti en disant qu’il ne pouvait plus le supporter. Dis-moi pourquoi, Chloé. C’est la seule chose que je veux savoir. Pourquoi ?”
Elle leva vers moi un visage dévasté par les larmes. “Parce que je l’aimais.”
Ces trois mots me frappèrent avec la force d’un poing en pleine poitrine. Ce n’était pas la réponse que j’attendais. Je m’attendais à une histoire de kidnapping, de contrainte, de peur. Pas d’amour.
“Tu… quoi ? Il avait 38 ans. Tu en avais 16. C’était ton beau-père. L’homme de ta mère. Ce n’était pas de l’amour, ça, Chloé. C’était une abomination.”
“Tu ne comprends pas,” sanglota-t-elle. “Il me voyait. Il m’écoutait. Pas comme toi.”
“Pas comme moi ?” répétai-je, incrédule. “J’ai tout sacrifié pour toi ! Mes études, mes nuits, ma santé ! J’ai travaillé double pour que tu ne manques de rien !”
“Tu travaillais tout le temps !” cria-t-elle en retour, la douleur se transformant en colère. “Tu étais toujours fatiguée, toujours stressée par les factures. Tu me demandais si j’avais fait mes devoirs, pas si j’étais heureuse. Lui… il me demandait ce que je pensais. Il disait que j’étais spéciale, mature pour mon âge. Il me faisait sentir comme une adulte.”
“Il te manipulait !” hurlai-je. “C’est un prédateur ! Il t’a montée contre moi, il t’a isolée pour mieux t’avoir !”
“Non ! Il disait que tu ne me comprenais pas, et c’était vrai ! Il disait qu’il avait fait une erreur en t’épousant. Qu’il aurait dû m’attendre.”
Je la regardai, horrifiée. Il n’avait pas seulement volé ma fille, il avait empoisonné son esprit, réécrit notre histoire.
“Et la croisière ?” demandai-je, ma voix glaciale. “C’était son idée aussi, j’imagine. Le grand plan d’évasion.”
Elle hocha la tête, vaincue. “Il a tout organisé. Il a dit que c’était notre seule chance d’être ensemble. Que tu serais triste, mais que tu te remettrais. Que tu étais forte.”
Je ris. Un rire sec, sans joie. “Forte. J’ai passé un an dans un brouillard de médicaments, Anne a dû emménager chez moi pour s’assurer que je ne me laisserais pas mourir de faim. C’est ça, ta définition de ‘forte’ ?”
Le silence se fit. Il n’y avait plus que le bruit de ses sanglots et les battements furieux de mon propre cœur. J’avais ma réponse. Une réponse plus terrible que tout ce que j’avais pu imaginer. Il n’y avait pas eu de crime au sens où la loi l’entend. Juste la trahison la plus profonde, la plus intime qui soit. Une conspiration née de la manipulation d’un pervers et de la crédulité d’une adolescente en mal de reconnaissance.
Je la regardai, elle qui était ma chair et mon sang, et je ne vis qu’une étrangère. Une étrangère qui portait mon visage et qui avait commis l’impardonnable.
Dehors, le bruit d’un moteur se fit entendre. Un bruit que je connaissais trop bien. La vieille Peugeot. David rentrait à la maison.