Partie 1
Je suis resté figé devant l’écran blafard de mon téléphone, le doigt en suspens au-dessus de ce bouton virtuel qui était devenu le symbole de ma servitude. “Valider le virement”. Trois mots simples, une action mécanique, mais qui pesaient sur mon âme comme une pierre tombale. Trois cents euros. Ni plus, ni moins. Le même montant immuable, le même jour funeste, le même destinataire anonyme réduit à une série de chiffres que je connaissais par cœur. Une mélodie macabre gravée dans ma mémoire.
Cela fait maintenant cinq ans. Soixante mois. Plus de mille huit cents jours que je répète ce rituel insensé. Soixante fois, j’ai regardé cet argent, gagné à la sueur de mon front, quitter mon compte pour s’engouffrer dans un autre, un abîme financier dont je ne savais rien, si ce n’est qu’il appartenait à Diane, ma belle-mère. C’était la dernière promesse. La toute dernière volonté que j’avais arrachée aux lèvres de Chloé, ma femme, alors que le cancer la consumait dans un souffle rauque et douloureux. “Promets-moi de veiller sur maman. Promets-le, Jérôme.” Comment aurais-je pu refuser ? Sa main, frêle et froide dans la mienne, son regard, immense et suppliant, avaient scellé mon destin. Une promesse faite à l’être aimé sur son lit de mort est plus sacrée qu’un serment divin ; c’est une chaîne que l’on se passe soi-même au cou, pour l’éternité.
Dehors, par la fenêtre de la cuisine, les lumières du quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, scintillaient comme une promesse de vie à laquelle je ne prenais plus part. J’entendais les rires étouffés des étudiants qui rentraient, le vrombissement lointain d’un scooter sur les pentes, la vie qui suivait son cours, indifférente à mon drame silencieux. Mais ici, dans mon petit T3 aux murs fatigués, l’ambiance était lourde, presque irrespirable. L’air semblait chargé de tous les mots que je n’avais jamais dits, de toute la colère que j’avais ravalée. Une notification stridente a déchiré le silence, me faisant sursauter. La compagnie d’électricité. Encore et toujours. Un rappel rouge vif, menaçant. 167 € à régler avant vendredi, sans quoi ils plongeraient mon appartement dans les ténèbres. Ironique, songeai-je amèrement, alors que ma vie était déjà si sombre.
Mon pouce a glissé machinalement sur l’écran tactile, ouvrant l’application de ma banque. La vue de mon solde a provoqué cette contraction familière dans mon estomac, ce nœud d’angoisse qui ne me quittait plus. Après le loyer exorbitant de ce quartier que Chloé aimait tant, après les courses où chaque article était pesé, soupesé, calculé, après les frais de scolarité de ma fille Léa et, bien sûr, après le tribut mensuel versé à Diane, il ne restait presque rien. Mon compte oscillait dangereusement autour du zéro, comme un funambule au-dessus d’un gouffre. Chaque euro avait une mission, une destination précise. Mon salaire d’électricien était correct, plus que correct même, mais élever seul une enfant de huit ans dans une ville comme Lyon transformait chaque dépense en une équation complexe. Chaque centime comptait. Sauf ces 300 euros. Eux, ils n’avaient pas de but. Ils étaient une taxe sur mon chagrin, un impôt sur ma loyauté, disparaissant chaque mois dans le silence assourdissant du compte de Diane, sans un merci, sans un accusé de réception, comme une offrande à un dieu cruel et invisible.

“Papa, on peut manger une pizza ce soir ? Avec des champignons et plein de fromage ?”
La voix cristalline de Léa, ma fille de 8 ans, a surgi dans mon dos, me tirant de ma spirale morbide. Elle a bondi dans la cuisine, son énorme sac à dos rose menaçant de la faire basculer en arrière. Son sourire. Mon Dieu, ce sourire. C’était celui de Chloé. Le même éclat dans les yeux, la même infection joyeuse capable de balayer tous les soucis du monde. Pendant un instant, une fraction de seconde, j’ai oublié la facture, le virement, le poids écrasant de ma promesse. Mais ce soir, même la lumière éclatante de ma fille ne parvenait pas à dissiper les ténèbres qui s’épaississaient dans mon cœur.
Je me suis accroupi pour être à sa hauteur, le cœur en miettes. La culpabilité m’a submergé, une vague glaciale et violente. Comment lui expliquer que la pizza, ce simple plaisir enfantin, était un luxe que nous ne pouvions pas nous permettre ce mois-ci à cause d’une promesse faite à une femme morte ? J’ai passé une main dans ses tresses, que j’avais mis quarante minutes à faire ce matin, en suivant un tutoriel sur internet, avec la maladresse d’un homme dont les doigts sont habitués à dompter des fils électriques, pas des mèches de cheveux soyeuses. “Ma chérie… Et si on se faisait des super croque-monsieur à la place ? J’ai acheté le pain de mie géant que tu adores, tu sais, celui sans la croûte.”
Son visage s’est légèrement affaissé. Juste une seconde. Une ombre imperceptible dans ses yeux vifs. Mais elle a hoché la tête avec cette résilience des enfants qui comprennent les difficultés des adultes bien mieux qu’on ne le croit. “D’accord, Papa. Avec du ketchup ?” Elle avait appris. Appris à ne pas insister, à ne pas demander ce qu’elle savait, d’instinct, que nous ne pouvions pas avoir. Et cette sagesse forcée, cette maturité précoce chez une enfant de son âge, me brisait le cœur plus sûrement que n’importe quelle facture impayée. C’était la preuve tangible de mon échec.
Mon téléphone a vibré dans ma paume, une pulsation désagréable contre ma peau. Un SMS. Le numéro affiché était celui de Diane. Mon cœur a raté un battement. En cinq ans, elle ne m’avait jamais envoyé de message. Jamais. Nos seules interactions se résumaient à un appel glacial de ma part une fois par an, pour son anniversaire, où elle répondait par monosyllabes, et à ces virements mensuels qu’elle encaissait avec une efficacité froide et impersonnelle. Elle ne demandait jamais des nouvelles de Léa, sa seule petite-fille. Elle n’a jamais reconnu le sacrifice que ces paiements représentaient pour moi. Les rares fois où nous avions parlé, sa voix portait cette même amertume tranchante qu’elle avait depuis le diagnostic de Chloé, comme si, au fond, elle me tenait pour responsable de la mort de sa fille. Comme si mon propre chagrin n’avait aucune valeur parce que j’avais eu, moi, le droit de continuer à vivre.
Le message était court, presque un ordre. “Il faut qu’on discute du mode de paiement. Appelle-moi ce soir.”
J’ai froncé les sourcils, lisant et relisant ces quelques mots qui semblaient incongrus. Discuter ? Elle, qui avait toujours insisté lourdement pour le virement direct, affirmant que c’était plus simple pour gérer son “maigre budget” ? Quelque chose clochait. C’était un grain de sable dans un engrenage parfaitement huilé depuis soixante mois. Une anomalie. Une dissonnance dans cette symphonie macabre. Une vague de froid m’a parcouru, partant de la nuque pour descendre le long de ma colonne vertébrale. Ce n’était pas normal.
Je me suis forcé à sourire à Léa, rangeant le téléphone dans ma poche comme pour y enfermer mon malaise. “Allez, aux devoirs ! Et après, opération croque-monsieur !” Mais mon esprit était ailleurs. Il tournait en boucle, obsédé par ce message. Pourquoi ce changement soudain ? Pourquoi maintenant ?
Je me suis souvenu du jour de l’enterrement. La pluie fine et glaciale de novembre, le ciel gris de Lyon qui pleurait avec nous. Le visage de Diane, ravagé par le chagrin, mais dur, impénétrable. C’est elle qui m’avait tendu ce bout de papier, arraché d’un carnet. Le RIB de son compte. Ses mains tremblaient si fort que l’écriture en était presque illisible. J’avais mis cela sur le compte du choc, du chagrin insondable d’une mère qui enterre sa fille unique. Mais aujourd’hui, avec le recul, ce souvenir prenait une teinte différente. Et si ce n’était pas le chagrin qui la faisait trembler ? Et si c’était… la peur ? La nervosité ?
Une pensée folle a traversé mon esprit, si absurde que je l’ai chassée aussitôt. Je n’avais jamais vérifié. Jamais questionné. J’avais agi en automate, aveuglé par le deuil et le poids de ma promesse. J’avais accepté ce bout de papier comme parole d’évangile. J’étais devenu le bon petit soldat de Chloé, exécutant ses dernières volontés sans poser de questions. Pourquoi une femme vivant, selon ses dires, d’une petite retraite, avait-elle besoin d’exactement 300 euros par mois ? Pas 250, pas 320. Trois cents, précisément. Une somme assez importante pour me mettre en difficulté, mais pas assez pour me pousser à enquêter. Un équilibre parfait. Trop parfait.
Ce soir-là, après avoir bordé Léa et lui avoir lu trois fois son histoire préférée, l’agitation dans mon esprit était devenue un véritable tumulte. Incapable de regarder la télévision ou de lire, je me suis retrouvé, comme attiré par un aimant, devant le placard de ma chambre. Au fond, sur l’étagère du haut, reposait une petite boîte en bois. La boîte aux souvenirs de Chloé. Diane me l’avait donnée après les funérailles, avec un air de dire “débarrassez-moi de ça”. Je l’avais à peine touchée depuis. C’était trop douloureux. Chaque objet était une porte ouverte sur un passé heureux, un rappel cruel de ce que j’avais perdu.
Mais ce soir, une force obscure me poussait à l’ouvrir. Mes doigts tremblaient légèrement en soulevant le couvercle. L’odeur de son parfum, un mélange de vanille et de fleur d’oranger, en a jailli, intacte, me frappant en plein cœur. J’ai fermé les yeux, inspirant profondément cette bouffée de passé. À l’intérieur, quelques trésors dérisoires. Son alliance, que j’avais retirée de son doigt froid à la morgue et que je n’avais jamais eu le courage de regarder à nouveau. Des photos de nous deux que nous avions oubliées lors du tri, riant à gorge déployée pendant des vacances en Bretagne. Son bracelet médical de l’hôpital, avec son nom, “Chloé Williams”, imprimé en lettres capitales. Et tout au fond, sous une mèche de ses cheveux blonds que j’avais coupée en secret, se trouvait un objet que j’avais totalement oublié. Une carte de visite. Celle des pompes funèbres. Au dos, Diane avait écrit quelques mots d’une écriture rapide. “Penser à récupérer le certificat de crémation demain. Appeler le notaire pour la succession.” Une note pratique, griffonnée dans l’urgence du moment.
Mon cœur s’est mis à battre à grands coups dans ma poitrine. Je suis retourné dans le salon, là où, dans un tiroir du bureau rempli de paperasse, je conservais précieusement tous les documents liés à Chloé. J’ai sorti le bout de papier que Diane m’avait donné cinq ans plus tôt. Le fameux papier avec le numéro de compte.
J’ai posé les deux documents côte à côte sur la table de la cuisine, sous la lumière crue du néon.
D’un côté, l’écriture sur la carte de visite des pompes funèbres : des lettres rondes, amples, une signature presque élégante malgré la hâte.
De l’autre, l’écriture sur le papier du RIB : des lettres nerveuses, pointues, inclinées vers la gauche, comme si la personne avait été contrariée en écrivant.
Les deux écritures n’avaient rien à voir.
Rien.
Absolument rien.
Ce n’était pas seulement différent. C’était l’œuvre de deux personnes distinctes. J’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds. Le sang s’est retiré de mon visage. J’ai dû m’agripper au plan de travail pour ne pas tomber. Pendant cinq ans, j’avais honoré la dernière volonté de ma femme. Pendant cinq ans, j’avais envoyé de l’argent pour soutenir la femme qui avait élevé l’amour de ma vie. Pendant cinq ans, j’avais sacrifié ma propre stabilité financière et le confort de ma fille sur l’autel de cette promesse sacrée.
Mais en regardant ces deux calligraphies si radicalement différentes, une certitude froide et terrifiante a rampé le long de ma colonne vertébrale, s’insinuant dans chaque fibre de mon être. Et si tout n’était qu’un mensonge ? Et si la femme à qui j’envoyais de l’argent n’était pas Diane ? Et si Diane Jefferson elle-même m’avait menti depuis le tout début ? La confirmation de virement, toujours en attente sur mon téléphone, brillait sur la table comme un œil malveillant. Pour la toute première fois depuis la mort de Chloé, une question blasphématoire a explosé dans mon esprit : et si j’envoyais de l’argent à un fantôme ?
Partie 2
Le sommeil ne vint pas. Comment aurait-il pu ? Chaque fois que je fermais les yeux, l’image des deux écritures discordantes se gravait sur la face interne de mes paupières, comme un néon publicitaire annonçant la faillite de ma vie. D’un côté, les boucles douces et familières de Diane sur la carte des pompes funèbres ; de l’autre, ces lettres acérées, presque agressives, sur le bout de papier qui avait dicté mon existence pendant cinq ans. Le reste de la nuit fut une longue et lente torture. J’errais dans l’appartement silencieux, un fantôme dans ma propre maison, passant de la cuisine au salon, vérifiant dix fois que Léa dormait paisiblement, son visage d’ange ignorant tout du chaos qui déferlait dans la tête de son père.
Mon cerveau, cet organe habituellement si logique, si cartésien – un atout indispensable dans mon métier d’électricien où une erreur de jugement peut être fatale – était en proie à une guerre civile. Une partie de moi, la partie rationnelle, tentait désespérément de trouver des explications plausibles. Peut-être Diane avait-elle développé une maladie, comme l’arthrite, qui avait altéré son écriture ? Peut-être avait-elle demandé à une voisine ou une amie d’écrire le RIB pour elle, ce jour-là, étant trop bouleversée pour le faire elle-même ? Ces hypothèses se présentaient à mon esprit comme de frêles bouées de sauvetage, mais mon instinct, une force bien plus profonde et viscérale, les éventrait les unes après les autres.
Mon instinct me hurlait que quelque chose était pourri. Pourri jusqu’à la moelle. Ce SMS étrange. Le silence radio de cinq ans, brisé par une demande pressante et inhabituelle. Et maintenant, cette calligraphie étrangère. C’était trop. Les pièces du puzzle ne s’emboîtaient pas ; au contraire, elles semblaient appartenir à des boîtes complètement différentes.
Le matin se leva sur Lyon, jetant une lumière grise et malade à travers les fenêtres. Je n’avais pas dormi une seule seconde. Mon reflet dans la vitre me renvoya l’image d’un étranger : des cernes sombres creusés sous les yeux, une barbe de deux jours que je n’avais pas eu l’énergie de raser, et un regard où la fatigue le disputait à une sorte de fièvre paranoïaque. Je préparai le petit-déjeuner de Léa en pilote automatique, mon esprit à des kilomètres de là. Pendant qu’elle me racontait avec enthousiasme son dernier rêve peuplé de licornes et de châteaux en bonbons, je me surpris à la dévisager, cherchant en elle les traits de Chloé, mais aussi ceux de Diane. Avais-je été si aveugle ? Le deuil m’avait-il à ce point anesthésié ?
Après avoir déposé Léa à l’école, l’angoisse devint insupportable. Rester seul dans l’appartement avec mes pensées était une forme de supplice. Il me fallait parler. Il me fallait un avis extérieur, quelqu’un qui pourrait regarder la situation avec un œil neuf, quelqu’un qui ne serait pas noyé sous cinq années de chagrin et d’habitude. Un seul nom me vint à l’esprit : Marc.
Marc était mon plus vieil ami. On s’était connus au lycée technique, ici à Lyon. Tandis que je m’étais orienté vers l’électricité, lui avait suivi une voie plus administrative, grimpant les échelons pour devenir conseiller clientèle “premium” dans une grande agence du Crédit Lyonnais en plein cœur de la Presqu’île. Il était la personne la plus pragmatique et la plus terre-à-terre que je connaisse. Si quelqu’un pouvait démonter mes théories folles avec une logique implacable, c’était bien lui.
Je l’appelai. Ma voix était rauque, tremblante.
« Marc ? C’est Jérôme. Je… je peux te voir ? C’est urgent. »
Il perçut immédiatement la panique dans mon ton. « Qu’est-ce qui se passe, Jé ? Un problème avec Léa ? »
« Non, non, elle va bien. C’est… c’est autre chose. C’est compliqué. Et complètement fou. J’ai besoin de te parler, en personne. »
« Ok. Retrouve-moi pour la pause déjeuner. Au café à côté de l’agence. 12h30. »
L’attente fut une nouvelle épreuve. Je fis les cent pas, le cœur battant à un rythme désordonné. J’avais l’impression d’être sur le point de commettre une transgression terrible, de trahir la mémoire de Chloé en osant douter, en osant enquêter. Mais la graine du soupçon, une fois plantée, ne meurt pas. Elle grandit dans l’ombre, ses racines s’insinuant dans les moindres failles de votre âme jusqu’à la faire éclater.
À 12h30 précises, j’étais assis à une table au fond du café bondé et bruyant. Marc arriva quelques minutes plus tard, son costume impeccable et son air assuré contrastant violemment avec mon apparence de naufragé. Il me serra la main, son sourire s’effaçant en voyant mon visage.
« Mon pote, t’as une sale tête. Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Je pris une profonde inspiration, et tout est sorti. Le virement mensuel, la promesse, les difficultés financières, le SMS de la veille, et enfin, la pièce maîtresse, la découverte des deux écritures. Je sortis de ma poche les deux documents, soigneusement pliés, et les posai sur la table entre nos tasses de café.
Marc les examina en silence, fronçant les sourcils. Il passa plusieurs minutes à comparer les lettres, les inclinaisons, la pression du stylo.
« Effectivement, » dit-il enfin, la voix posée. « Un expert graphologue te le confirmerait en cinq secondes, mais même pour un amateur, c’est évident. Ce n’est pas la même personne qui a écrit ces deux textes. C’est une certitude absolue. »
Son verdict, froid et clinique, me frappa avec la force d’un coup de poing. Entendre quelqu’un d’autre le dire rendait la chose réelle, tangible. Ce n’était plus une folle théorie née d’une nuit d’insomnie. C’était un fait.
« Mais… ça ne veut rien dire, » tenta-t-il de me rassurer, voyant mon expression se décomposer. « Comme tu dis, elle a pu demander à quelqu’un de le faire pour elle. C’est l’explication la plus simple, non ? »
« Non, » répondis-je, ma voix un murmure. « La Diane que je connaissais, la mère de Chloé, était fière, presque rigide. Jamais elle n’aurait demandé à quelqu’un d’écrire pour elle, surtout pour quelque chose d’aussi personnel que ses coordonnées bancaires. Et puis il y a ce SMS… Marc, quelque chose ne va pas. Je le sens au plus profond de moi. Ça me ronge. »
Il me regarda longuement, ses yeux habituellement rieurs devenus sérieux. Il vit que je n’étais pas juste fatigué ou stressé. J’étais au bord du gouffre.
« D’accord, » dit-il en se penchant vers moi et en baissant la voix. « Écoute, ce que je vais te proposer est complètement contraire au règlement de la banque. Si je me fais prendre, je peux perdre mon job. Mais tu es mon ami. Donne-moi le numéro de compte. Le RIB complet. »
Je le lui montrai sur le bout de papier. Il le photographia discrètement avec son téléphone.
« Laisse-moi une heure ou deux. Je vais jeter un œil. Je ne pourrai pas te donner de détails précis, la loi sur la confidentialité est très stricte. Mais je peux regarder l’activité globale du compte, le nom du titulaire, l’adresse associée… Je peux voir s’il y a des ‘drapeaux rouges’, comme on dit dans notre jargon. Des anomalies. Je t’appelle dès que j’ai quelque chose. En attendant, essaie de respirer, ok ? »
Je hochai la tête, incapable de prononcer un mot. L’attente qui suivit fut pire que tout le reste. Je quittai le café et marchai sans but le long des quais de Saône, le vent froid fouettant mon visage sans parvenir à calmer l’incendie dans ma tête. Et si je devenais fou ? Et si tout cela n’était qu’une construction de mon esprit, fatigué par le deuil et les soucis ? J’étais sur le point de faire voler en éclats la mémoire de ma femme et de sa mère sur la base d’une intuition. La culpabilité me rongeait. Je me sentais misérable, déloyal.
Mon téléphone sonna enfin, vers 15 heures. C’était Marc.
« Jérôme ? T’es assis ? »
« Oui, » mentis-je, m’arrêtant net au milieu du pont de la Feuillée.
« Bon. J’ai regardé. Et… putain, Jé. Il y a des drapeaux rouges partout. C’est un sapin de Noël, ton truc. »
Mon cœur s’emballa. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Premièrement, le nom du titulaire du compte. Ce n’est pas Diane Jefferson. »
Le monde autour de moi bascula. Les voitures, les passants, le fleuve en contrebas, tout devint flou.
« C’est qui, alors ? » haletai-je.
« C’est ça le plus bizarre. Le nom est ‘Danielle Richard’. Ça pourrait être un alias, un deuxième prénom… mais ce n’est pas ta belle-mère. Deuxièmement, l’adresse. Elle n’habite pas du tout dans sa petite maison de Caluire-et-Cuire où tu allais avec Chloé. L’adresse enregistrée, c’est un immeuble neuf à Villeurbanne, près du campus de la Doua. Un grand complexe moderne, pas vraiment le genre d’endroit pour une retraitée. »
Chaque mot de Marc était un coup de marteau sur les fondations de ma réalité. Un autre nom. Une autre adresse.
« Et le pire, Jérôme, c’est l’activité du compte, » continua-t-il, sa voix encore plus basse. « Ce n’est pas du tout le compte d’une vieille dame qui touche une petite retraite. C’est une essoreuse. Une machine à laver. Tes 300 euros arrivent, et dans les 24 heures qui suivent, ils sont virés sur un autre compte que je n’arrive pas à tracer. Et tu n’es pas le seul. J’ai repéré au moins trois autres virements mensuels récurrents, de montants différents – 150, 400, 220 euros – qui arrivent tous dans la même semaine que le tien. Et qui subissent le même sort : virement sortant quasi immédiat. C’est un compte de transit, mon pote. Quelqu’un collecte de l’argent de plusieurs sources et le fait disparaître. »
Je dus m’appuyer sur le parapet du pont pour ne pas m’effondrer. Ma respiration était courte, sifflante. Ce n’était pas juste un mensonge. C’était une opération. Une escroquerie organisée. J’étais une victime parmi d’autres. Ma promesse sacrée n’était qu’une ligne de revenu dans le plan comptable d’un escroc.
« Marc… » ma voix se brisa. « Qu’est-ce que je fais ? »
« Honnêtement, Jérôme… à ce stade, tu devrais aller voir les flics. C’est une affaire de fraude, et ça a l’air bien monté. C’est au-dessus de mes compétences, là. »
Voir les flics. L’idée me terrifia. Cela rendrait tout officiel, public. Cela salirait le nom de Chloé, le nom de sa mère. Et si je me trompais ? Et si, malgré tout, il y avait une explication logique ?
« Pas encore, » dis-je. « Il faut que je sois sûr. Marc, donne-moi l’adresse. L’adresse à Villeurbanne. »
Il y eut un silence à l’autre bout du fil. « Jé, je ne pense pas que ce soit une bonne idée… »
« S’il te plaît, » le suppliai-je. « Je n’irai pas frapper à la porte. Je veux juste voir. Voir l’endroit. Comprendre. S’il te plaît. »
Il soupira, puis céda. Il m’épela l’adresse. Un boulevard que je ne connaissais que de nom.
Après avoir raccroché, je suis resté là, au milieu du pont, pendant un temps qui m’a semblé une éternité. Le vent glacial me giflait, mais je ne sentais rien. La trahison était une brûlure bien plus intense. Je pensais à Léa. À tous ces petits plaisirs que je lui avais refusés. La sortie au parc d’attractions, les nouvelles baskets qu’elle voulait, la pizza de la veille… Tout cet argent, qui aurait dû servir à construire son bonheur, avait financé un inconnu. Une rage froide, pure et dévastatrice, commença à monter en moi, chassant le chagrin et la culpabilité. Je n’étais plus une victime passive. J’étais un homme en colère. Un père en colère.
Je n’ai pas réfléchi. J’ai regagné ma vieille camionnette de travail garée à quelques rues de là et j’ai entré l’adresse dans le GPS. Villeurbanne. Vingt minutes de route. Vingt minutes pour traverser Lyon et peut-être trouver la réponse à une énigme qui durait depuis cinq ans.
L’immeuble était exactement comme Marc l’avait décrit. Un grand complexe moderne, impersonnel, tout en verre et en béton, qui aurait pu se trouver dans n’importe quelle métropole du monde. Des dizaines de balcons identiques, des dizaines de boîtes aux lettres anonymes. Rien à voir avec le pavillon de banlieue de Diane, avec son petit jardin et ses rosiers grimpants. J’ai garé ma camionnette de l’autre côté de la rue, le cœur battant à tout rompre. J’étais un électricien, pas un détective privé. Je me sentais ridicule et terrifié.
Pendant une heure, je suis resté là, à observer la porte d’entrée de l’immeuble. Des étudiants, des jeunes couples, des cadres dynamiques entraient et sortaient. Pas l’ombre d’une personne âgée. Mon courage m’a presque abandonné. J’étais sur le point de faire demi-tour, de rentrer chez moi et d’essayer d’oublier cette journée de folie. Mais l’image du visage déçu de Léa la veille m’est revenue en mémoire. Non. Je devais savoir.
Prenant mon courage à deux mains, je suis sorti de la camionnette. J’ai traversé la rue et suis entré dans le hall immense et froid. Une loge de gardien était installée près de l’entrée. À l’intérieur, un homme d’une cinquantaine d’années, l’air blasé, lisait un journal sportif. C’était ma seule chance.
« Bonjour, » dis-je, essayant de paraître aussi naturel que possible. « Excusez-moi de vous déranger. Je cherche une personne qui habite ici… une certaine Danielle Richard ? »
Le gardien leva à peine les yeux de son journal. « Richard… Appartement B34, au troisième. »
Mon cœur a fait un bond. Elle existait. Elle était là.
« C’est… c’est pour une urgence familiale, » mentis-je, la gorge sèche. « C’est une dame assez âgée, brune, un peu forte… Vous voyez qui c’est ? »
Le gardien a finalement posé son journal et m’a dévisagé. Il a éclaté d’un rire rauque. « Agée ? La dame du B34 ? Vous devez vous tromper de personne. C’est une jeune femme, la trentaine, fine, toujours bien habillée. Pas mon genre, mais pas une grand-mère, ça c’est sûr. »
Le sang quitta mon visage. La trentaine. Fine.
« Vous êtes sûr ? » insistai-je, ma voix tremblante. « Danielle Richard ? »
« C’est le nom sur la boîte aux lettres, » dit-il en haussant les épaules. « Après, ce que les gens font dans leur vie… Elle est très discrète. Je la vois rarement. Elle paie son loyer, elle ne fait pas de bruit, c’est tout ce qui m’importe. »
J’étais sonné. Une femme de trente ans. Ce ne pouvait pas être Diane. Alors qui était-ce ? Une complice ? Une usurpatrice ? L’escroquerie était encore plus complexe que je ne l’imaginais. Je sentais le piège se refermer sur moi. Je balbutiai quelques remerciements et me dirigeai vers la sortie, le cerveau en ébullition. J’avais besoin de prendre l’air, de réfléchir.
Et c’est là que tout a basculé.
Alors que je poussais la lourde porte vitrée pour sortir, une femme entrait dans le hall. Nos chemins se sont croisés pendant une fraction de seconde. Je n’ai pas vu son visage, qu’elle tournait pour regarder son téléphone. Mais j’ai vu sa silhouette. Sa chevelure châtain coupée en un carré long qui balançait sur ses épaules. Sa démarche, cette façon si particulière de se tenir droite, presque altière. Cette veste en jean qu’elle portait, si semblable à celle que Chloé adorait et qu’elle avait laissée dans notre placard.
Le temps s’est suspendu. Un frisson électrique a parcouru tout mon corps. C’était impossible. Une coïncidence. Mon esprit, épuisé, me jouait des tours. C’était le chagrin qui créait des hallucinations.
Sans réfléchir, mû par une force que je ne contrôlais pas, j’ai murmuré un nom. Un nom que je n’avais pas prononcé à voix haute de cette façon, avec cet espoir fou, depuis cinq ans.
« Chloé ? »
La femme s’est arrêtée net, à quelques mètres de moi, le dos toujours tourné. Elle n’a pas bougé pendant une seconde, une seconde qui a duré une éternité. Puis, lentement, sans se retourner, elle a repris sa marche, a passé les boîtes aux lettres et s’est dirigée vers l’ascenseur.
Je suis resté pétrifié sur le seuil, une main sur la porte, incapable de respirer, le cœur prêt à exploser. Était-ce elle ? Avait-elle entendu ? Ou était-ce juste le fruit de mon imagination malade ? Je n’avais pas vu son visage. Mais cette silhouette… cette démarche… c’était elle. J’en aurais mis ma main au feu. J’en aurais juré ma vie. La femme que j’avais pleurée pendant cinq ans, la femme dont j’avais tenu la main jusqu’à son dernier souffle, venait peut-être de passer à côté de moi dans le hall d’un immeuble anonyme de Villeurbanne.
Partie 3
Je suis resté là, la main crispée sur la poignée froide de la porte vitrée, le cœur battant dans mes tempes comme un tambour de guerre. Dehors, la vie continuait son ballet incessant : les voitures, les bus, les piétons pressés. Mais à l’intérieur de moi, tout s’était arrêté. Le temps lui-même semblait s’être figé dans l’instant où j’avais murmuré son nom. “Chloé ?” Un murmure qui avait contenu cinq années de deuil, de solitude et de questions sans réponse.
La femme – cette femme qui portait sa silhouette comme un gant – avait marqué une pause. Une seconde à peine. Une éternité. Une hésitation presque imperceptible, mais que mon esprit, sur-aiguisé par le choc, avait disséquée en un millier d’images. Avait-elle retenu son souffle ? Son épaule s’était-elle légèrement haussée ? Ou avais-je tout inventé ? Puis, elle avait continué son chemin vers l’ascenseur, sans un regard en arrière, et avait disparu derrière les portes métalliques qui s’étaient refermées avec un bruit sourd et final. Le bruit d’une porte de prison.
Combien de temps suis-je resté ainsi, pétrifié ? Je ne saurais le dire. Le gardien a dû me lancer un regard curieux, mais je ne le voyais plus. Mon champ de vision s’était rétréci pour ne plus contenir que ces portes d’ascenseur closes. Mon esprit était un champ de bataille. La logique hurlait à la coïncidence, à l’hallucination. Le deuil, m’expliquait-elle, est un puissant créateur de fantômes. Des milliers de femmes à Lyon devaient avoir cette coupe de cheveux, cette taille, cette démarche. Mon cerveau, affamé de sa présence, avait simplement projeté son image sur la première inconnue venue. C’était l’explication rationnelle. La seule acceptable.
Mais mon instinct, cette bête sauvage et primale qui sommeillait en moi, rugissait le contraire. Il avait reconnu quelque chose. Une vibration. Une énergie familière. La façon dont elle avait fait une pause, comme un animal qui sent un danger ou une présence connue, avant de décider de fuir. Non, ce n’était pas une hallucination. C’était une esquive.
Je me suis arraché à ma torpeur, le corps tremblant. Je suis sorti du hall comme un automate, traversant la rue sans regarder, manquant de me faire renverser par un cycliste qui m’a gratifié d’une bordée d’injures que je n’ai même pas entendue. Je me suis effondré dans le siège usé de ma camionnette, les mains tremblantes sur le volant. J’ai fermé les yeux, essayant de faire le vide, mais l’image de cette silhouette revenait en boucle, obsessionnelle.
Mon premier réflexe fut d’appeler à nouveau Marc. Ma voix était à peine un filet d’air.
« Marc… je crois que je l’ai vue. »
« Vu qui ? La fameuse Danielle Richard ? »
« Non. Chloé. »
Un silence. Long. Pesant. J’imaginais Marc à son bureau, se frottant le front, se demandant s’il devait appeler une ambulance psychiatrique.
« Jérôme… mon pote… tu es sûr que ça va ? Tu n’as pas dormi, tu es sous le choc de ce que je t’ai dit… »
« Je sais que ça a l’air fou ! » m’écriai-je, frappant le volant de frustration. « Merde, je sais ! Mais c’était elle. Sa démarche, ses cheveux… J’ai dit son nom et elle s’est arrêtée. Elle s’est arrêtée, Marc ! »
« D’accord, d’accord, calme-toi, » dit-il d’une voix apaisante, la voix qu’on emploie avec les fous et les enfants. « Où es-tu ? Rentre chez toi, Jé. Repose-toi. On en reparle ce soir, à tête reposée. N’y pense plus pour l’instant. »
Mais comment ne pas y penser ? C’était comme demander à un homme qui vient de voir un éclair frapper sa maison de ne pas penser au feu. J’ai raccroché, me sentant plus seul que jamais. Marc pensait que je perdais la tête. Et honnêtement, je commençais à le croire aussi.
Pourtant, je ne pouvais pas rentrer. Pas comme ça. Pas avec cette image brûlante dans ma rétine. Je devais transformer ce doute insensé en une certitude, quelle qu’elle soit. Je devais savoir si j’étais fou ou si j’étais la victime de la plus monstrueuse des machinations.
Les jours qui suivirent furent un enfer éveillé. Je fonctionnais en mode survie. Je m’occupais de Léa, lui préparant ses repas, l’aidant pour ses devoirs, mais mon esprit était ailleurs, à des milliers de kilomètres, dans le hall de cet immeuble de Villeurbanne. Léa le sentait. Plusieurs fois, elle m’a demandé : “Ça va pas, Papa ? T’es triste ?” Et chaque fois, je lui servais un mensonge, un sourire forcé qui me coûtait une énergie folle, en lui disant que j’étais juste un peu fatigué par le travail. La culpabilité me dévorait. Non seulement je la privais de plaisirs simples à cause d’une escroquerie, mais maintenant, je la privais aussi de sa présence émotionnelle.
Au travail, je commettais des erreurs d’inattention, inversant des fils, oubliant des outils. Mon patron, un homme bon qui me connaissait depuis des années, me convoqua dans son bureau.
« Jérôme, ça ne va pas fort en ce moment. Si t’as un souci, tu peux m’en parler. Prends quelques jours si tu as besoin. La sécurité avant tout sur nos chantiers. »
J’ai refusé. M’arrêter de travailler, c’était me retrouver seul avec mes démons. Je préférais l’épuisement physique à la torture mentale.
Deux jours après mon expédition à Villeurbanne, n’y tenant plus, j’ai pris une décision qui allait changer le cours des événements. J’ai cherché sur internet. “Détective privé Lyon”. Des dizaines de noms sont apparus. J’ai cliqué sur le premier lien qui semblait professionnel. “Agence Vasseur Investigations. Discrétion et efficacité. Preuves pour particuliers et entreprises.” Le mot “preuves” a résonné en moi. C’est ce dont j’avais besoin. Des preuves. Pas des intuitions, pas des hallucinations. Des faits.
J’ai hésité pendant une heure avant d’appeler, le ventre noué. Combien cela allait-il me coûter ? J’avais déjà du mal à finir le mois. Engager un détective privé était une folie financière. Mais quelle était l’alternative ? Devenir fou ? Vivre le restant de mes jours avec ce doute atroce ? C’était un investissement sur ma santé mentale. Sur ma future capacité à être un bon père pour Léa.
Une voix grave et calme répondit au téléphone. “Agence Vasseur, j’écoute.”
Je me suis présenté, ma voix mal assurée. J’ai dit que j’avais une affaire “personnelle et compliquée” à soumettre. L’homme, qui se présenta comme Lucas Vasseur, me donna un rendez-vous pour le lendemain matin, dans ses bureaux du 6ème arrondissement.
Le lendemain, je me suis retrouvé dans une petite salle d’attente anonyme. Lucas Vasseur était un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux poivre et sel et au regard perçant. Il n’avait rien d’un détective de cinéma. Il ressemblait plutôt à un expert-comptable ou à un notaire. Il m’installa dans son bureau sobre et m’offrit un café que j’acceptai sans en avoir envie, juste pour me donner une contenance.
« Alors, Monsieur Williams, je vous écoute, » dit-il en joignant ses mains sur son bureau.
Et, pour la deuxième fois, mais avec une intensité bien plus grande, j’ai tout raconté. La mort de Chloé. La promesse. Les cinq années de virements. Mes difficultés. Le SMS de Diane. La découverte des écritures. L’appel à mon ami banquier, Marc. Les anomalies sur le compte. L’adresse à Villeurbanne. Et enfin, la voix brisée, la vision dans le hall. L’apparition de celle qui ressemblait trait pour trait à ma femme décédée.
Pendant tout mon récit, Vasseur n’a pas sourcillé. Il n’a montré aucune surprise, aucune pitié, aucun jugement. Il a simplement écouté, prenant des notes de temps en temps sur un calepin. Son calme était à la fois déconcertant et rassurant. Il donnait l’impression d’avoir tout vu, tout entendu.
Quand j’eus fini, épuisé par cet effort de confession, il resta silencieux un moment.
« Monsieur Williams, » commença-t-il d’une voix posée, « dans mon métier, j’ai appris une chose : la réalité dépasse presque toujours la fiction la plus invraisemblable. Je ne suis pas là pour vous dire si vous êtes fou ou non. Je suis là pour trouver des faits. Avez-vous une photo de votre épouse ? »
Je sortis de mon portefeuille la seule photo que je gardais toujours sur moi. Une photo de nous deux, prise un an avant sa maladie. Nous étions heureux. Vraiment heureux. Je la lui tendis, le cœur serré.
Il l’examina attentivement. « Et l’adresse à Villeurbanne, le nom du compte… vous avez tout ça ? »
Je lui donnai toutes les informations que Marc m’avait fournies.
« Très bien, » dit-il. « Voici comment nous allons procéder. Premièrement, je vais mettre en place une surveillance discrète de l’immeuble à Villeurbanne. J’ai besoin d’identifier formellement l’occupante de l’appartement B34. Photos, vidéos, habitudes. Deuxièmement, je vais lancer une enquête de fond sur ce nom, Danielle Richard, ainsi que sur votre belle-mère, Diane Jefferson. Situation financière, adresses connues, relations. Troisièmement, je vais faire vérifier l’authenticité du certificat de décès de votre épouse. Savoir où et par qui il a été émis. »
Il marqua une pause et me regarda droit dans les yeux. « Ce genre d’enquête a un coût, Monsieur Williams. Mon forfait de base pour une surveillance et une enquête préliminaire comme celle-ci est de deux mille euros. »
La somme me frappa comme un coup de massue. Deux mille euros. C’était plus que ce que j’avais en économies. C’était l’argent mis de côté pour un éventuel coup dur, pour les vacances d’été de Léa. C’était une somme colossale. Je sentis le découragement m’envahir.
Vasseur dut le voir sur mon visage.
« Je peux vous proposer un paiement en deux fois, » ajouta-t-il. « Mille euros pour commencer. Le reste à la remise de mon rapport. »
Mille euros. Je devais les trouver. Je pouvais annuler l’assurance de la camionnette pendant un mois, vendre quelques outils dont je me servais peu, demander une avance à mon patron. C’était de la folie. Mais reculer était encore plus fou.
« D’accord, » dis-je, ma propre voix me semblant lointaine. « On fait comme ça. Quand pouvez-vous commencer ? »
« J’ai déjà commencé, » répondit-il simplement en rangeant la photo de Chloé dans une enveloppe.
L’attente, cette fois, fut la pire de toutes. Une semaine s’écoula. Une semaine où chaque sonnerie de téléphone me faisait sursauter. Une semaine où chaque femme brune que je croisais dans la rue me donnait des palpitations. J’étais devenu l’ombre de moi-même.
Au milieu de cette semaine d’attente, le début du mois arriva. Et avec lui, le jour fatidique du virement. Je me suis connecté à mon application bancaire. Le virement pré-enregistré pour “Danielle Richard” clignotait, attendant ma validation. Mon doigt s’est approché de l’écran. Pendant cinq ans, j’avais agi par habitude, par devoir, par amour pour une morte. Mais aujourd’hui, le doute avait tout empoisonné. Envoyer cet argent, c’était peut-être continuer à financer mon propre malheur, la vie luxueuse d’un escroc. Ne pas l’envoyer, c’était peut-être trahir ma promesse si, par un hasard incroyable, tout ceci n’était qu’un malentendu.
Et puis, la rage l’emporta. La rage froide et déterminée qui couvait en moi depuis ma visite à Villeurbanne. Non. Plus un centime. Pas tant que je ne saurais pas. Avec un geste sec, j’ai appuyé sur “Annuler”. Puis, dans un acte de défi ultime, j’ai supprimé le virement programmé de mes favoris. C’était fini. Pour la première fois en soixante mois, l’argent resterait sur mon compte. Cet acte de rébellion me procura une bouffée d’adrénaline, un sentiment de puissance que je n’avais pas ressenti depuis des années.
L’appel de Lucas Vasseur arriva deux jours plus tard.
« Monsieur Williams. J’ai mon rapport préliminaire. Pouvez-vous passer à mon bureau cet après-midi ? »
Sa voix était neutre, professionnelle, mais je décelai une nuance de gravité qui me glaça le sang.
Quand j’entrai dans son bureau, l’ambiance était différente. Vasseur n’était pas derrière son bureau, mais debout, près de la fenêtre, regardant la rue. Il se tourna vers moi et m’invita à m’asseoir. Sur la table basse, à côté du fauteuil, se trouvait un dossier cartonné assez épais.
« J’ai fait ce que vous m’avez demandé, » dit-il en s’asseyant en face de moi. « Et je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vos doutes étaient fondés. Et la réalité est probablement pire que ce que vous imaginiez. »
Il ouvrit le dossier. La première chose qu’il en sortit fut une série de photographies. Des photos prises au téléobjectif, légèrement granuleuses mais parfaitement nettes. La première montrait la façade de l’immeuble de Villeurbanne. La deuxième montrait une femme sortant de cet immeuble.
Mon souffle se coupa.
C’était elle.
La femme du hall. La silhouette qui hantait mes nuits.
Mais cette fois, elle était de face. En pleine lumière.
Mon cœur cessa de battre. Je n’arrivais plus à respirer. Le monde autour de moi disparut.
C’était Chloé.
Pas quelqu’un qui lui ressemblait. Pas une cousine lointaine. C’était elle. Plus âgée de cinq ans, bien sûr. Le visage légèrement plus fin, les traits un peu plus durs. Mais c’était ses yeux. Ses lèvres. Son nez. C’était ma femme. Vivante. En parfaite santé. Elle portait un jean cher, un chemisier en soie et des lunettes de soleil de marque. Elle souriait en parlant dans un téléphone dernier cri. Elle souriait.
Les larmes me montèrent aux yeux, des larmes de choc, pas de joie. Je pris la photo avec une main tremblante. C’était un fantôme devenu chair. Un cauchemar devenu réalité.
« Elle s’appelle bien Danielle Richard sur le bail, » continua Vasseur, sa voix me parvenant comme d’un autre monde. « Un faux nom, manifestement. L’appartement est loué depuis trois ans. Elle vit seule, officiellement. »
Il sortit un autre document. Une copie.
« Voici le certificat de décès de Chloé Williams, émis il y a cinq ans par la mairie d’un petit village dans l’Isère, à 80 kilomètres de l’hôpital de Lyon où elle était censée être décédée. Le médecin signataire a eu sa licence suspendue six mois plus tard pour falsification de documents. C’est un faux. Un faux grossier, mais suffisant pour tromper les administrations si personne ne vérifie de près. Votre femme a orchestré sa propre mort. »
Chaque mot était une pelletée de terre sur le cercueil de l’amour que je lui portais.
« Mais ce n’est pas tout, » dit Vasseur, son visage impénétrable.
Il sortit une autre série de photos. Mon estomac se noua. Sur celles-ci, Chloé n’était pas seule. Un homme était avec elle. Un homme élégant, la quarantaine, l’air sûr de lui. Ils sortaient d’un restaurant chic, riant. Sur une autre photo, il posait sa main dans le bas de son dos, un geste d’une intimité qui ne laissait aucune place au doute. Sur une troisième, prise de loin, ils s’embrassaient avant de monter dans une luxueuse berline allemande.
Elle l’avait remplacé. Pendant que je me saignais aux quatre veines pour honorer sa mémoire, elle vivait une nouvelle vie, une vie de luxe, avec un autre homme. La trahison était si immense, si totale, qu’elle en devenait presque abstraite.
« Et il y a une dernière chose, » dit Vasseur, et je sentis dans sa voix qu’il gardait le pire pour la fin. « Une chose que j’ai découverte hier. »
Il me tendit une dernière photo. Une photo de profil de Chloé, marchant dans la rue. Elle portait une robe d’été ajustée. Et sous la robe, il n’y avait aucun doute possible.
Le ventre arrondi et proéminent d’une femme enceinte. Enceinte de plusieurs mois.
Ce fut le coup de grâce. L’uppercut qui m’envoya au tapis.
Elle n’avait pas seulement refait sa vie. Elle construisait une nouvelle famille. Un autre enfant. Un enfant qui aurait un père, une mère, des vacances, des pizzas le soir. Un enfant dont l’existence même était financée par la privation du mien.
Un son rauque s’échappa de ma gorge, un mélange de sanglot et de hurlement. Je n’étais plus un homme. J’étais une ruine. Un champ de décombres fumant après une explosion nucléaire. Tout ce qui avait constitué ma vie, mes souvenirs, mes certitudes, mon amour, venait d’être vitrifié.
Je suis resté là, prostré, incapable de bouger, incapable de penser, fixant cette photo de son ventre rond. Le ventre qui avait porté Léa. Le ventre qui portait maintenant l’enfant d’un autre. L’enfant de sa nouvelle vie.
Lucas Vasseur resta silencieux, me laissant le temps d’absorber l’inabsorbable. Finalement, il parla, sa voix douce mais ferme.
« Jérôme. Je sais que c’est un choc cataclysmique. Mais vous devez décider de la suite. Il s’agit d’une fraude à grande échelle. Fraude à l’assurance, escroquerie, usurpation d’identité, faux et usage de faux. Ce sont des crimes fédéraux. Nous pouvons tout transmettre à la police dès maintenant. »
La police. La justice. Les mots flottaient autour de moi sans avoir de sens. Mais lentement, à travers la brume de ma douleur, une nouvelle émotion commençait à émerger. Plus forte que le chagrin. Plus forte que la trahison. Une émotion froide, dure et tranchante comme un éclat de verre.
La colère.
Non. La haine.
Je relevai la tête et regardai le détective. Mes larmes avaient séché. Mes yeux devaient être ceux d’un fou.
« Pas encore, » dis-je d’une voix que je ne me connaissais pas, une voix blanche, sans émotion. « Avant de tout détruire, je veux comprendre. Je veux savoir pourquoi. »
Un plan insensé commençait à se former dans mon esprit dévasté. Elle avait joué avec moi pendant cinq ans. Elle m’avait transformé en sa marionnette, son banquier personnel.
Très bien. Le spectacle n’était pas terminé.
Mais les rôles allaient changer.