PARTIE 1 : L’Inconnu du “Nuit Noire”
Les basses sourdes du Nuit Noire traversaient les semelles de mes talons usés, remontant le long de mes jambes pour faire vibrer mes os. Je m’accrochais à mon verre de cocktail bon marché comme un naufragé à une bouée de sauvetage au milieu d’un océan en furie. Autour de moi, les lumières bleues et violettes découpaient les visages des danseurs, transformant des inconnus en spectres et mes propres souvenirs en cauchemars éveillés.
Les glaçons dans mon verre tintaient doucement contre le plastique — un substitut pathétique au cristal, tout comme je me sentais être une piètre version de la femme que j’avais été autrefois.
Cela faisait trois mois. Trois mois depuis que le juge avait prononcé le divorce. Trois mois que je vivais dans un état de vide permanent, comme si l’on m’avait grattée de l’intérieur jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ce qui faisait d’moi “Élise”. J’étais devenue une coquille vide, errant entre mes gardes de nuit à l’hôpital Saint-Louis et mon minuscule studio mal isolé de la banlieue nord.
C’est là que je l’ai vu.
Julien. Mon ex-mari.
Il était accoudé au bar VIP, là où les bouteilles coûtaient mon salaire mensuel. Il riait. Un rire gras, satisfait, celui d’un homme qui n’a jamais connu de véritable conséquence à ses actes. À son bras, sa nouvelle compagne. Elle était tout ce que je n’étais plus : lumineuse, grande, drapée dans une robe de créateur qui épousait son corps comme une seconde peau argentée. Elle devait avoir vingt-deux ans, tout au plus.
La main de Julien reposait de manière possessive sur la cambrure de ses reins, exactement de la même façon qu’elle reposait sur les miens autrefois.
Ma gorge se serra si fort que j’ai cru étouffer. Les souvenirs ont afflué comme une marée d’acide : les disputes interminables sur l’argent, ses mensonges, ses “réunions tardives” qui sentaient le parfum de femme, et cette dernière nuit où il m’avait traitée de “boulet inutile” avant de claquer la porte de notre appartement du 17ème arrondissement. J’avais passé des semaines à ramasser les morceaux de ma dignité, travaillant jusqu’à l’épuisement pour oublier, seulement pour le retrouver ici, dans le seul endroit de Paris où je pensais pouvoir être anonyme.

— Vous avez l’air d’hésiter entre fondre en larmes ou commettre un m*urtre.
La voix a tranché le brouillard de ma misère. Elle était grave, profonde, teintée d’une autorité naturelle qui n’avait pas besoin de crier pour couvrir la musique techno assourdissante.
Je me suis tournée lentement, clignant des yeux pour repousser les larmes que je refusais obstinément de laisser couler.
L’homme assis sur le tabouret voisin n’avait rien à faire dans ce club. Sa présence semblait créer un vide autour de lui, comme si la foule s’écartait instinctivement pour ne pas entrer dans son orbite. Ce n’était pas seulement sa taille — bien qu’il me dépassât d’une bonne tête même assis — mais quelque chose de plus viscéral. Il dégageait une aura de puissance brute, semblable à la chaleur qui émane du bitume parisien en plein mois d’août.
— Ni l’un ni l’autre, réussis-je à articuler, ma voix plus stable que je ne l’aurais cru. Je réalise juste que j’aurais dû choisir un autre bar.
Ses yeux, sombres comme de l’obsidienne polie, quittèrent mon visage pour suivre mon regard jusqu’à Julien. Une lueur froide, presque clinique, traversa ses traits. Là et disparue en un instant.
Il portait un costume qui murmurait “sur-mesure” plutôt qu’il ne le criait. Gris anthracite sur une chemise noire, sans cravate, les premiers boutons ouverts révélant une peau hâlée. Une légère odeur de cologne coûteuse — bois de santal et cuir — se mêlait à l’odeur âcre de la fumée de cigarette froide du club.
— Votre ex ? demanda-t-il.
Ce n’était pas vraiment une question. C’était un constat.
J’ai hoché la tête, soudainement consciente de l’image pathétique que je devais renvoyer : une femme de trente-deux ans, seule dans un coin sombre, sirotant un verre d’eau coupée à la vodka bon marché, fixant son ex-mari avec des yeux de chien battu.
Une impulsion folle s’empara de moi. Peut-être était-ce la fatigue, peut-être l’humiliation de voir Julien si heureux avec mon argent, ou peut-être était-ce le magnétisme dangereux de l’homme à côté de moi.
— Pourriez-vous… danser avec moi ?
Les mots ont trébuché hors de ma bouche avant que mon cerveau ne puisse activer le frein d’urgence.
— Mon ex me regarde depuis le bar. Et je… je ne veux pas qu’il me voie seule.
Je me suis arrêtée net, la chaleur montant à mes joues, colorant ma peau pâle d’un rouge violent.
— Pardon, c’était inapproprié. Je ne vous connais même pas. Oubliez ça.
La bouche de l’inconnu s’est courbée en un demi-sourire qui n’atteignit pas tout à fait ses yeux. C’était un sourire de loup qui vient de repérer une porte ouverte dans la bergerie.
— Non, vous ne me connaissez pas.
Il a laissé son regard glisser sur moi, non pas de la manière lubrique à laquelle j’étais habituée dans ce genre d’endroit, mais comme s’il cataloguait chaque détail : mes chaussures usées, ma robe simple, mes mains abîmées par le désinfectant de l’hôpital, mais aussi la courbure de mon cou et la flamme de colère dans mes yeux.
— Mais je connais son type, ajouta-t-il en désignant Julien d’un mouvement de menton imperceptible.
Il tendit sa main. De longs doigts, des ongles manucurés, une lourde montre en argent dépassant de sa manchette immaculée. Mais en y regardant de plus près, j’ai remarqué une cicatrice fine, blanche, qui courait le long de son pouce. Et ses paumes… elles portaient des callosités qu’un simple banquier ou avocat ne devrait pas avoir. C’étaient les mains d’un homme qui travaillait, ou qui se battait.
— Une danse, dit-il doucement. Faisons-lui regretter de vous avoir laissé partir.
J’ai hésité, mon instinct de survie luttant contre mon désespoir. Au bar, Julien a éclaté de rire, un son qui a traversé la pièce pour me poignarder. Sa petite amie lui chuchotait quelque chose à l’oreille en gloussant.
C’en était trop.
J’ai placé ma main dans celle de l’inconnu.
Sa poigne était ferme, chaude, rassurante d’une manière effrayante alors qu’il me guidait vers la piste de danse. Sa main libre vint se poser au creux de mes reins. Le contact était léger, mais autoritaire, me guidant à travers la foule compacte avec une aisance déconcertante. Les gens s’écartaient sur son passage sans qu’il ait besoin de jouer des coudes.
Alors que nous bougions, j’ai remarqué deux hommes en costumes sombres se détacher du mur près du bar. Ils ne regardaient pas la foule, ils ne regardaient pas les filles. Ils nous regardaient nous. Ou plutôt, ils regardaient lui. Leurs visages étaient fermés, professionnels. Sécurité ? Gardes du corps ?
— Je m’appelle Élise, dis-je, sentant le besoin impérieux de combler le silence électrique entre nous.
— Gabriel, répondit-il.
Rien d’autre. Juste Gabriel. Mais la façon dont il prononça son prénom suggérait que c’était le seul nom qui comptait dans cette ville.
Le DJ changea de rythme, passant d’une techno agressive à quelque chose de plus lent, de plus sensuel, une mélodie R&B lourde et basse. Gabriel me tira plus près, réduisant l’espace entre nous jusqu’à ce que nos corps se frôlent.
Je sentis le regard de Julien se poser sur nous. Je le vis du coin de l’œil se raidir, son sourire s’effacer alors qu’il remarquait enfin mon existence, et surtout, l’homme avec qui j’étais.
Gabriel se pencha, ses lèvres effleurant presque le lobe de mon oreille.
— Il regarde ? murmura-t-il.
— Oui.
— Ça vous plaît ?
J’ai secoué la tête contre son épaule.
— Pas vraiment “plaire”. C’est plus… une vindicte. Pendant des mois, je me suis sentie transparente. Comme si je n’existais plus après qu’il m’ait jetée.
Les doigts de Gabriel se resserrèrent imperceptiblement sur ma taille.
— Les hommes qui jettent des choses précieuses sont des imbéciles, dit-il, sa voix durcissant d’un cran. Ou des aveugles.
Le compliment me prit au dépourvu. Depuis le divorce, j’étais devenue un fantôme dérivant dans ma propre vie, travaillant des doubles tours pour payer les avocats, oubliant de manger, évitant les amis qui avaient choisi leur camp. La femme qui était entrée dans ce club ce soir n’était pas “précieuse”. Elle était épuisée, tenue ensemble par un correcteur de cernes bon marché et une détermination fragile.
— Vous n’êtes pas obligé de dire ça, chuchotai-je. C’est juste pour la galerie.
Gabriel me fit tourner doucement, me ramenant face à lui avec une grâce inattendue pour un homme de sa carrure.
— Je ne dis jamais ce que je ne pense pas, Élise.
La façon dont il prononça mon prénom, comme s’il le goûtait, envoya une bouffée de chaleur à travers mes veines qui n’avait rien à voir avec l’alcool ou la danse. Pendant un instant, j’oubliai Julien, le divorce, la montagne de dettes. Il n’y avait que la musique, les lumières tamisées, et cet inconnu dangereux qui me tenait comme si j’étais la chose la plus importante dans la pièce.
Puis, la réalité revint au galop.
Je vis Julien fendre la foule, se dirigeant droit vers nous. Son visage était rouge, contorsionné par une émotion que je connaissais trop bien : la possessivité toxique. Même s’il ne voulait plus de moi, il ne supportait pas l’idée que quelqu’un d’autre puisse vouloir de son “rebut”.
La peur me piqua la nuque.
— Il arrive, soufflai-je, mon corps se raidissant.
L’expression de Gabriel ne changea pas d’un iota, mais je sentis ses muscles se tendre sous sa veste. Il pivota subtilement, plaçant son corps en bouclier entre moi et la menace qui approchait.
— Laissez-le venir, dit-il calmement. Peut-être est-il temps qu’il apprenne une leçon sur la valeur des choses.
Avant que je puisse répondre, Julien était là. L’odeur de whisky émanait de lui par vagues.
— Élise ! aboya-t-il, sa voix pâteuse. C’est quoi ce bordel ? Je t’appelle depuis des semaines !
Il tendit la main pour saisir mon bras nu.
Je reculai d’un pas, heurtant le torse solide de Gabriel. Sa main monta pour se poser de manière protectrice sur mon épaule.
— J’ai changé de numéro, dis-je, détestant le tremblement dans ma voix. Pour des raisons évidentes, Julien.
Le regard de Julien glissa vers Gabriel. D’abord dédaigneux, puis méfiant. Il dut remarquer la qualité du costume, l’assurance glaciale.
— C’est qui lui ? Tu n’as pas perdu de temps pour écarter les jambes pour le premier venu, hein ?
L’insulte me frappa comme une gifle. Venant de l’homme qui avait installé sa maîtresse dans notre lit conjugal avant même que je n’aie déménagé mes cartons.
— Ça ne te regarde pas, répliquai-je.
— Je pense que vous devriez partir.
La voix de Gabriel était basse, mais elle avait la résonance d’une porte de prison qui claque.
Julien renifla, l’alcool lui donnant un courage stupide.
— Mêle-toi de tes affaires, mec. C’est entre moi et ma femme.
— Ex-femme, corrigeai-je.
— Peu importe ! On doit parler, Élise. Maintenant.
Julien fit un pas en avant, tendant à nouveau la main vers moi avec agressivité.
Gabriel bougea. C’était si rapide que je l’enregistrai à peine.
Une seconde, Julien s’avançait. La seconde suivante, il reculait en trébuchant, le visage tordu de douleur. Gabriel avait intercepté son poignet en plein vol, tordant le bras de Julien dans un angle qui forcait le respect — et la douleur. Il ne semblait même pas faire d’effort.
— Ça n’arrivera pas, dit Gabriel. Sa voix avait chuté d’une octave, devenant un grondement sourd. Je vous suggère de retourner voir votre petite amie avant de vous humilier davantage. Ou de vous faire mal.
Le visage de Julien passa du rouge au cramoisi.
— Tu ne sais pas à qui tu t’attaques, siffla-t-il, essayant de dégager son bras sans succès.
Quelque chose changea dans la posture de Gabriel. Un changement subtil qui le fit passer de “intimidant” à “réellement terrifiant”. Ses yeux devinrent deux puits sans fond.
— Non, répondit-il doucement. C’est vous qui ne savez pas à qui vous parlez. C’est votre dernière chance de partir en marchant.
À ce moment précis, les deux hommes en costume que j’avais repérés plus tôt émergèrent de la foule comme des ombres. Ils se placèrent de part et d’autre de Julien, silencieux, les mains croisées devant eux. L’un d’eux écarta légèrement sa veste, révélant non pas une arme, mais une attitude qui suggérait qu’il n’en avait pas besoin pour briser des os.
Julien les vit. Son regard fit l’aller-retour entre Gabriel, moi, et les deux gardes. La brume de l’alcool se dissipa juste assez pour laisser entrer la peur. Il réalisa qu’il n’était pas face à un rival de club ordinaire. Il était face à quelque chose de beaucoup plus sombre.
Il recula, massant son poignet endolori.
— C’est pas fini, Élise, cracha-t-il, bien que la menace sonnât creux. On doit parler de l’argent.
— L’argent ?
Bien sûr. C’était toujours l’argent. Les 40 000 euros de la vente de l’appartement. La part qui me revenait de droit, mais que Julien avait réussi à bloquer grâce à son ami banquier et un vice de forme que je n’avais pas les moyens de contester en justice.
— Il n’y a rien à dire, dis-je, puisant du courage dans la présence immobile de Gabriel à mes côtés. C’est mon argent. Tu l’as volé. Fin de la discussion.
— Espèce d’ingrate… commença Julien.
— Assez.
Gabriel ne cria pas. Il prononça juste ce mot avec une finalité absolue.
— La dame a été claire. Disparaissez.
L’un des gardes fit un pas vers Julien. C’était suffisant. Toute bravade quitta mon ex-mari.
— Peu importe. Elle n’en vaut pas la peine de toute façon.
Il pivota sur ses talons et se fraya un chemin vers la sortie, bousculant des danseurs, sans même un regard pour sa compagne restée au bar.
Je lâchai un souffle que je ne savais pas retenir. Mes genoux devinrent soudainement liquides. La main de Gabriel glissa de mon épaule à mon dos pour me soutenir fermement.
— Ça va aller ? demanda-t-il.
Je hochai la tête, incapable de parler. La confrontation m’avait laissée tremblante, un mélange d’adrénaline, de honte et de soulagement.
— Merci, finis-je par murmurer. Je devrais… je devrais y aller. C’était une erreur de venir.
Gabriel me regarda, ses yeux sondant les miens.
— La nuit est encore jeune, dit-il. Et vous avez à peine touché à votre verre.
Il fit un geste vers une banquette en cuir isolée dans un coin VIP, protégée par un cordon de velours. Sur la table basse, mon cocktail pathétique avait disparu, remplacé par une bouteille de vodka Grey Goose et deux verres en cristal.
— Comment… ? commençai-je.
— Je prends soin de ce qui est dans mon périmètre, dit-il simplement. Venez. Un verre pour vous remettre de vos émotions. Ensuite, mon chauffeur vous raccompagnera où vous le souhaitez.
J’aurais dû fuir. J’aurais dû remercier cet inconnu trop puissant, trop riche et trop dangereux, et courir vers le métro.
Mais je pensai à mon appartement vide, froid et silencieux. Je pensai à Julien qui avait gagné sur tous les tableaux. Et je regardai Gabriel, qui m’offrait une échappatoire, ne serait-ce que pour une heure.
— Juste un verre, acceptai-je.
Nous nous sommes assis dans la banquette. Le cuir était souple, luxueux. Les deux gardes prirent position à une distance respectueuse, tournant le dos à notre table pour surveiller la salle.
— Qui êtes-vous vraiment ? demandai-je après avoir pris une gorgée. Ce n’était pas de la vodka bon marché. C’était de l’eau pure qui brûlait agréablement.
Gabriel fit tourner son verre, observant le liquide.
— Quelqu’un qui reconnaît la valeur quand il la voit.
— Ce n’est pas une réponse.
— C’est la seule qui compte ce soir.
Il posa son verre et me fixa intensément.
— Parlez-moi de cet argent. Les 40 000 euros. Julien a dit qu’il les avait “bloqués” ?
Je soupirai, passant une main dans mes cheveux.
— Nous avons vendu notre appartement à Levallois lors du divorce. Le profit devait être partagé 50-50. C’était tout ce que j’avais. Je voulais utiliser cet argent pour payer ma formation d’infirmière en pratique avancée. Mais le virement n’est jamais arrivé sur mon compte. Julien prétend qu’il y a eu des frais, des dettes communes que j’ignorais… Son ami est le directeur de l’agence bancaire. Ils ont tout maquillé.
Je ris, un son sans joie.
— La police a dit que c’était une affaire civile. Qu’il fallait prendre un avocat. Mais les avocats coûtent de l’argent que je n’ai pas parce qu’il me l’a volé. C’est le serpent qui se mord la queue.
Gabriel écoutait, immobile. Son visage était indéchiffrable, mais je sentis l’air autour de lui se refroidir de plusieurs degrés.
— Donc il a volé non seulement votre passé, mais aussi votre avenir, résuma-t-il calmement.
— C’est une façon de voir les choses.
— C’est la seule façon.
Son téléphone vibra sur la table. Un appareil noir, crypté probablement. Il jeta un coup d’œil à l’écran, ses sourcils se fronçant légèrement.
— Excusez-moi, dit-il en se levant avec une fluidité prédatrice. Je dois prendre ça.
Il s’éloigna de quelques pas, mais je pus l’entendre malgré la musique. Son ton avait changé. Il ne parlait plus à une femme qu’il voulait séduire. Il donnait des ordres.
— …Non. Je m’en fiche de qui le protège. Je veux que ce soit réglé ce soir… Oui, l’entrepôt à Saint-Denis… Et trouvez-moi tout ce que vous avez sur un certain Julien… Nom de famille ?
Il se tourna vers moi, couvrant le micro.
— Quel est son nom de famille, Élise ?
— M-Moreau, balbutiai-je, prise au dépourvu. Julien Moreau.
Gabriel répéta le nom dans le téléphone, ses yeux ne me quittant pas.
— Moreau. Trouvez tout. Comptes, maîtresses, fraudes. Je veux son dossier complet sur mon bureau dans une heure.
Il raccrocha et revint vers moi, le masque de charme retombant sur son visage comme s’il ne venait pas de commander une investigation illégale sur mon ex-mari.
— Tout va bien ? demandai-je, le cœur battant la chamade.
— Parfaitement.
Il se rassit, plus près cette fois. Sa main vint effleurer la mienne sur la table. Une décharge électrique remonta le long de mon bras.
— Vous ne devriez pas vous inquiéter pour Julien, Élise. Je pense que sa chance est sur le point de tourner.
Je le regardai, essayant de comprendre qui était cet homme. Un bienfaiteur ? Un criminel ? Un fou ?
— Pourquoi faites-vous ça ? demandai-je. Vous me connaissez depuis vingt minutes.
Gabriel prit ma main, portant mes doigts à ses lèvres pour un baiser qui fit fondre mes dernières résistances.
— Parce que parfois, le destin met sur votre route quelqu’un qui a besoin d’être défendu. Et parce que je déteste les voleurs.
Il se leva, me tirant doucement avec lui.
— Venez. Il est temps de partir. Cet endroit ne vous mérite pas.
— Où allons-nous ?
— Ailleurs. Loin de lui. Loin de cette vie médiocre qu’il a essayé de vous imposer.
Alors que nous traversions le club vers la sortie, encadrés par ses gardes du corps, je vis que le bar était vide. Julien était parti. Mais pour la première fois depuis des mois, je n’avais pas peur de l’avenir. J’avais peur de l’homme qui tenait ma main, oui. Mais c’était une peur excitante. Une peur qui me faisait sentir vivante.
Dehors, la pluie parisienne avait commencé à tomber, transformant les pavés en miroirs noirs. Une longue berline aux vitres teintées glissa le long du trottoir. Le chauffeur sortit, parapluie à la main.
Gabriel se tourna vers moi avant que je ne monte.
— Dernière chance de fuir, Élise. Une fois que vous montez dans cette voiture, les choses vont changer.
Je regardai la rue sombre, la station de métro au loin, ma vie de solitude et de dettes qui m’attendait. Puis je regardai Gabriel, sa main tendue, l’obscurité prometteuse de ses yeux.
— Je ne veux plus fuir, dis-je.
Et je montai dans la voiture.
PARTIE 2 : L’Ombre et la Lumière
La portière de la berline se referma avec un bruit sourd, hermétique, coupant instantanément le vacarme de la pluie parisienne et les klaxons lointains. À l’intérieur, le silence était épais, presque palpable, parfumé d’une odeur de cuir neuf et de cèdre.
Je me laissai tomber contre le dossier en cuir crème, mes muscles se relâchant pour la première fois depuis des heures, peut-être même des mois. À côté de moi, Gabriel Vasseur — si c’était bien son vrai nom — dégageait une chaleur qui irradiait à travers l’espace qui nous séparait. Il ne me touchait pas, mais sa présence remplissait l’habitacle, une force gravitationnelle à laquelle il était impossible d’échapper.
La voiture glissa silencieusement le long des quais de Seine. Les lumières de la ville défilaient à travers les vitres teintées, transformant Paris en une aquarelle floue de lumières dorées et d’ombres profondes.
— Confortable ? demanda Gabriel. Sa voix était basse, intime dans l’espace confiné.
Je hochai la tête, incapable de trouver ma voix tout de suite. Le contraste entre mon siège de métro habituel, taché et bruyant, et ce luxe feutré était si violent qu’il en était presque douloureux.
— Où m’emmenez-vous ? finis-je par demander. Je sais que vous avez dit “ailleurs”, mais…
— Dans un endroit sûr, répondit-il. Une propriété que je possède à l’ouest de Paris, sur les hauteurs de Saint-Cloud. Personne ne vous y dérangera. Surtout pas ce… Julien.
Il prononça le nom de mon ex-mari avec un mépris si glacé que j’en eus un frisson.
— Vous l’avez effrayé, dis-je, me tournant vers lui pour étudier son profil découpé par les lampadaires qui passaient. Vraiment effrayé. Qui êtes-vous pour qu’un homme aussi arrogant que Julien perde ses moyens juste en entendant votre nom ?
Gabriel tourna la tête, ses yeux noirs capturant les miens.
— Je suis quelqu’un qui veille à l’équilibre des choses, Élise. Votre ex-mari est un homme qui prend ce qui ne lui appartient pas. Je suis l’homme qui s’assure que la facture soit payée.
— Ça ressemble à une phrase tirée d’un film de gangsters, osai-je, un reste de mon caractère impertinent refaisant surface malgré la situation.
Un sourire lent, presque amusé, étira ses lèvres.
— La vie réelle est souvent plus brutale que le cinéma. Mais ce soir, je ne suis pas ce “gestionnaire de risques”. Ce soir, je suis juste un homme qui a invité une femme fascinante à dîner.
Son téléphone vibra à nouveau. Il l’ignora superbement.
— Votre “business” semble insistant, notai-je.
— Il attendra. Rien n’est plus urgent que vous en ce moment.
Cette déclaration, livrée avec une simplicité désarmante, fit battre mon cœur un peu plus vite. J’étais infirmière. J’avais l’habitude de l’urgence, du sang, des crises. J’avais l’habitude d’être celle qui s’occupe des autres, jamais celle dont on s’occupe. Être la priorité d’un homme comme lui, même pour une nuit, était une drogue puissante.
La voiture quitta le périphérique et s’engagea dans les rues plus calmes et arborées de Saint-Cloud. Nous passâmes devant de hautes grilles, des propriétés cachées derrière des murs de pierre centenaires, avant de ralentir devant un portail en fer forgé noir, massif et imposant.
Le portail s’ouvrit sans que le chauffeur n’ait à faire le moindre geste — reconnaissance automatique, supposai-je. Nous remontâmes une allée gravillonnée bordée de projecteurs discrets qui illuminaient des arbres parfaitement taillés. Au bout de l’allée se dressait non pas une maison, mais une forteresse moderne de verre et de béton brut, adoucie par du lierre et des éclairages chaleureux.
— Vous vivez ici ? demandai-je, le souffle coupé. C’est… immense.
— C’est un de mes points de chute, corrigea-t-il alors que la voiture s’immobilisait devant l’entrée. Je préfère l’espace. Le vide aide à penser.
Le chauffeur nous ouvrit la porte. L’air frais de la nuit me fit frissonner dans ma robe légère, mais avant que je puisse serrer les bras autour de moi, Gabriel avait retiré sa veste de costume pour la déposer sur mes épaules. Elle était lourde, chaude, et imprégnée de son odeur.
— Merci, murmurai-je.
Il posa sa main dans le bas de mon dos, un geste possessif mais protecteur, et me guida vers l’entrée. La porte massive pivota silencieusement.
L’intérieur était à l’image de l’extérieur : grandiose, minimaliste, mais avec des touches de chaleur inattendues. Un feu de cheminée crépitait déjà dans un immense salon aux tons gris et ocre. Des œuvres d’art — des originaux, je n’en doutais pas — ornaient les murs. Mais ce qui frappait le plus, c’était la vue. Une immense baie vitrée offrait un panorama époustouflant sur Paris illuminé au loin. La Tour Eiffel scintillait comme un phare dans la nuit.
— Bienvenue chez moi, dit Gabriel.
Un homme en costume, plus âgé que les gardes du club, apparut discrètement.
— Monsieur. Mademoiselle. Le chef a laissé le dîner prêt dans la cuisine comme demandé. Souhaitez-vous que je serve ?
— Non, merci Henri. Vous pouvez disposer. Je m’en occupe. Assurez-vous juste que le périmètre est sécurisé et que nous ne sommes pas dérangés.
— Bien, Monsieur.
L’homme disparut comme une ombre. Nous étions seuls.
— Vous avez faim ? demanda Gabriel en se dirigeant vers un bar en marbre noir.
— Je n’ai pas mangé depuis le déjeuner, avouai-je, réalisant soudain la crampe dans mon estomac. Les gardes de nuit coupent l’appétit, et le stress du divorce… eh bien, disons que mon budget courses est serré.
Je regrettai ces mots dès qu’ils furent sortis. Je ne voulais pas de sa pitié.
Gabriel s’arrêta, une bouteille de vin à la main. Il me regarda avec une intensité qui me cloua sur place.
— Ne vous excusez jamais de vos besoins, Élise. Plus jamais.
Il me servit un verre de vin rouge, un nectar velouté qui devait coûter une fortune, et m’invita à m’asseoir sur l’un des canapés profonds face à la baie vitrée.
— Je vais réchauffer le dîner. Restez là. Profitez de la vue.
Je le regardai s’éloigner vers la cuisine ouverte, ôtant ses boutons de manchette et retroussant les manches de sa chemise noire, révélant des avant-bras musclés parcourus de veines saillantes. Il y avait quelque chose de profondément domestique et pourtant incongru à voir cet homme dangereux s’affairer autour d’un four.
Quelques minutes plus tard, il revint avec deux assiettes dressées avec la précision d’un restaurant étoilé : un filet de bœuf en croûte, des légumes glacés et une purée de truffes dont l’odeur emplit la pièce.
Nous mangeâmes d’abord en silence, un silence confortable, rythmé par le crépitement du feu et le tintement des couverts. La nourriture était divine, réveillant mes sens endormis.
— Pourquoi l’infirmerie ? demanda-t-il soudain, après avoir versé un second verre.
— Pardon ?
— Avec votre intelligence — je la vois dans vos yeux, dans la façon dont vous analysez votre environnement — vous auriez pu faire n’importe quoi. Pourquoi choisir un métier où l’on est confronté à la douleur, à la mort et à l’ingratitude tous les jours ?
Je posai ma fourchette, réfléchissant.
— Parce que c’est réel, dis-je doucement. À l’hôpital, il n’y a pas de faux-semblants. Quand quelqu’un souffre, il ne ment pas. Quand on sauve une vie, c’est tangible. J’ai grandi dans un milieu où l’on prétendait que tout allait bien alors que tout s’effondrait. J’avais besoin de vérité, même si elle est laide.
Gabriel m’observa longuement, ses doigts jouant avec le pied de son verre.
— La vérité est une denrée rare, murmura-t-il. Et précieuse.
— Et vous ? Qu’est-ce que vous faites, Gabriel ? Vraiment ? Pas la version “gestionnaire de risques”.
Il sourit, un sourire un peu triste cette fois.
— Je fais ce qui est nécessaire. J’ai grandi dans la rue, Élise. Pas dans les beaux quartiers. J’ai appris très tôt que la loi et la justice sont deux choses différentes. La loi protège ceux qui ont les moyens de se payer des avocats comme ceux de votre mari. La justice… la justice, c’est ce que je fais. Je rétablis l’équilibre pour ceux qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes.
— Vous êtes un Robin des Bois moderne ? plaisantai-je, bien que le fond de sa réponse me glaçât un peu.
— Robin des Bois volait aux riches pour donner aux pauvres. Moi, je prends aux corrompus pour garder pour moi… et pour protéger les miens. C’est plus égoïste.
Il se leva et tendit la main vers moi.
— Assez parlé de morale. J’ai une dette envers vous.
— Une dette ?
— Je vous ai promis une danse. Au club, nous avons été interrompus par cet imbécile. Ici, la musique est meilleure.
Il n’y avait pas de musique, pourtant. Mais il sortit son téléphone et, quelques secondes plus tard, un air de jazz doux, mélancolique, sortit des enceintes invisibles cachées dans les murs. Chet Baker.
Je pris sa main. Elle était chaude, sèche, solide comme le roc.
Il me tira contre lui, plus près encore qu’au club. Ici, sans les regards, sans la foule, l’intimité était vertigineuse. Je sentais la chaleur de son torse à travers sa chemise fine, le rythme régulier de son cœur. Ma tête arrivait juste sous son menton.
Nous avons bougé lentement. Je fermai les yeux, me laissant porter. L’odeur de son parfum, mélangée à celle du feu de bois, était enivrante.
— Je ne devrais pas être là, chuchotai-je contre sa poitrine. C’est fou.
— Les meilleures choses le sont toujours.
Sa main remonta le long de ma colonne vertébrale, envoyant des frissons partout sur son passage, pour se loger dans ma nuque, ses doigts s’emmêlant doucement dans mes cheveux. Il exerça une légère pression pour que je lève la tête.
Nos regards se croisèrent. Dans ses yeux noirs, je ne vis pas le monstre que Julien avait vu. Je vis un homme seul, puissant mais isolé, qui avait trouvé quelque chose qu’il voulait garder.
— Élise…
Il prononça mon nom comme une prière ou une malédiction.
Il se pencha lentement, me laissant tout le temps de reculer. Je ne bougeai pas. Je me mis sur la pointe des pieds.
Lorsque ses lèvres touchèrent les miennes, ce ne fut pas une explosion, mais une marée montante. Doux d’abord, exploratoire, puis plus profond, plus affamé. Il m’embrassa comme s’il voulait respirer mon air, comme s’il voulait effacer chaque trace des baisers médiocres que j’avais reçus par le passé.
Je répondis avec une ferveur qui me surprit moi-même. J’enroulai mes bras autour de son cou, mes doigts agrippant ses cheveux noirs. La colère, la tristesse, la frustration des derniers mois se transformèrent en un désir brûlant.
Il grogna doucement contre ma bouche, ses bras se resserrant autour de moi, me soulevant presque du sol.
— Si nous continuons, murmura-t-il contre mes lèvres, sa voix rauque, je ne pourrai pas m’arrêter. Et je veux que vous soyez sûre.
— Je suis sûre, soufflai-je. Fais-moi oublier, Gabriel. S’il te plaît.
Il ne se le fit pas dire deux fois. Il me souleva sans effort, mes jambes s’enroulant instinctivement autour de sa taille, et me porta vers le couloir, vers la chambre principale, sans jamais rompre notre baiser.
Cette nuit-là, dans son immense lit aux draps de percale, je n’ai pas seulement oublié Julien. J’ai redécouvert qui j’étais. Gabriel n’était pas seulement un amant attentif ; il était dévoué. Il vénérait chaque cicatrice, chaque courbe, avec une intensité qui me fit pleurer et crier tour à tour. Pour la première fois depuis des années, je ne me sentais pas comme un objet ou une fonction. Je me sentais comme une reine.
Le réveil fut désorientant.
La lumière grise du petit matin parisien filtrait à travers les rideaux entrouverts. J’étendis la main, mais l’autre côté du lit était froid.
La panique me saisit instantanément. Qu’est-ce que j’ai fait ?
Je me redressai, tirant le drap contre ma poitrine. La chambre était vide. Sur la table de chevet laquée noire, il y avait une note manuscrite sur un papier épais, un verre d’eau et une rose blanche.
Je pris la note, mes mains tremblant légèrement. L’écriture était anguleuse, masculine, décidée.
*”J’ai dû partir tôt. Une urgence qui ne pouvait pas attendre (ne t’inquiète pas). Henri est dans la cuisine, il te servira le petit-déjeuner et le chauffeur te ramènera quand tu le voudras. PS : Regarde sur la chaise.
G”*
Je tournai la tête. Sur un fauteuil en velours, une grande boîte noire était posée, entourée d’un ruban satiné.
Je me levai, enfilant la chemise de Gabriel qui traînait au sol — elle m’arrivait à mi-cuisses — et m’approchai de la boîte. À l’intérieur, nichée dans du papier de soie, se trouvait une robe. Pas une robe de soirée, mais une robe de jour, coupe portefeuille, d’un vert émeraude profond, accompagnée de sous-vêtements en dentelle fine et d’une paire de bottines en cuir souple.
Une autre petite carte était glissée dans le tissu : “Pour remplacer celle d’hier soir. Elle te vaudra mieux.”
C’était trop. C’était à la fois merveilleux et terrifiant. Cet homme avait anticipé mes besoins, mes tailles, mes goûts, pendant que je dormais. C’était une démonstration de pouvoir autant que d’affection.
Je pris une douche rapide dans la salle de bain en marbre qui ressemblait à un spa, m’habillai avec les vêtements offerts — ils m’allaient parfaitement, ce qui était troublant — et descendis.
Henri m’attendait avec un café fumant et des croissants.
— Monsieur m’a demandé de vous remettre ceci également, dit-il en me tendant une enveloppe.
À l’intérieur, il n’y avait pas d’argent — Dieu merci, cela m’aurait tuée — mais un téléphone portable dernier cri.
— Il a programmé son numéro personnel dedans, précisa Henri. Il a dit que vous aviez mentionné avoir changé de numéro, et qu’il voulait être sûr que personne d’autre n’ait celui-ci.
Je rangeai le téléphone, un mélange de gratitude et d’appréhension me nouant l’estomac. Je venais d’entrer dans l’orbite d’une étoile noire, et je ne savais pas si j’allais être réchauffée ou brûlée vive.
Le retour vers mon appartement de banlieue fut un choc brutal. Passer du silence feutré de la berline aux graffitis de ma cage d’escalier et à l’odeur d’humidité de mon palier me donna le vertige.
J’entrai chez moi. Tout était comme je l’avais laissé : la vaisselle sale dans l’évier, la pile de factures impayées sur la table basse, le vide.
Je regardai l’heure. 14h00. Je prenais ma garde à l’hôpital à 19h00. La réalité reprenait ses droits. Cendrillon était redevenue citrouille, mais elle portait des bottines à 800 euros et avait le numéro d’un parrain de la pègre dans sa poche.
Mon téléphone — le nouveau — vibra. Un message.
G : “Bien rentrée ?”
Je tapai rapidement : “Oui. Merci pour tout. C’est… trop.”
La réponse fut immédiate. G : “Jamais assez. Je passe te voir ce soir.”
Je paniquai. “Impossible. Je travaille. Garde de nuit aux urgences.”
G : “Dommage. Je trouverai un autre moyen. Bon courage, Élise.”
Je passai l’après-midi à essayer d’étudier mes cours d’infirmière spécialisée, mais les mots dansaient devant mes yeux. Je revoyais le visage de Gabriel, je sentais ses mains sur moi. Et je pensais à Julien. Où était-il ? Avait-il compris la leçon ?
À 18h30, je partis pour l’hôpital.
La nuit fut infernale. C’était une nuit de pleine lune, et comme tous les soirs de ce genre, les urgences étaient un chaos sans nom. Accidents de la route, bagarres d’ivrognes, crises cardiaques. Je courus d’un box à l’autre pendant six heures d’affilée, mes pieds me faisant souffrir dans mes sabots de caoutchouc, l’odeur de sang et de désinfectant remplaçant celle du cèdre et du feu de bois.
Vers 2h00 du matin, il y eut une accalmie. Je m’effondrai sur une chaise en salle de pause, la tête entre les mains.
— Élise ! appela Fatima, ma collègue aide-soignante. Viens voir ça !
Je me levai péniblement. — Quoi ? Une autre admission ?
— Non, à l’accueil. Il y a… une livraison.
Je suivis Fatima jusqu’au comptoir d’accueil des urgences. Une pile de cartons traiteur de chez Lenôtre était empilée là. L’odeur de viennoiseries chaudes, de café de qualité et de petits sandwichs gourmets emplissait l’air stérile.
— C’est pour qui ? demandai-je.
— “Pour l’équipe de nuit, de la part d’un admirateur de Mademoiselle Martinez”, lut l’interne de garde en souriant bêtement, une carte à la main.
Tous les regards se tournèrent vers moi. Je sentis mes joues s’enflammer.
— C’est… c’est un ami, bafouillai-je.
— Un ami riche, siffla Fatima en croquant dans un macaron. Garde-le, celui-là. Ton ex était un rat, mais lui… c’est un prince.
Je pris un café, le goût riche et corsé me rappelant le matin chez Gabriel. Il n’était pas venu, il avait respecté mon travail, mais il avait trouvé le moyen d’être là, de marquer son territoire, de prendre soin de moi et des miens. C’était possessif, excessif, et incroyablement touchant.
À 7h00 du matin, je finis ma garde, épuisée, les yeux brûlants, mais le ventre plein et le cœur étrangement léger.
Je sortis de l’hôpital, plissant les yeux sous le soleil matinal.
Une silhouette familière m’attendait, adossée à une moto noire, un casque à la main. Pas de chauffeur cette fois. Juste lui.
Gabriel portait un jean brut, un t-shirt blanc et un blouson en cuir. Il avait l’air plus jeune, plus dangereux encore, et terriblement beau.
— Tu n’es pas fatigué ? demandai-je en arrivant à sa hauteur.
— Je dors peu, dit-il en me tendant le casque. Monte. Je te ramène.
— J’habite loin.
— Je sais où tu habites, Élise. J’ai fait mes devoirs.
Je montai derrière lui, enroulant mes bras autour de sa taille. La moto rugit et s’élança dans le trafic parisien. Sentir son corps contre le mien, le vent sur mon visage, me donna une sensation de liberté absolue.
Arrivés en bas de mon immeuble délabré, le contraste me frappa encore une fois. Gabriel descendit de moto et retira son casque, ses cheveux en bataille. Il regarda la façade écaillée, la porte d’entrée taguée.
— Tu ne devrais pas vivre ici, dit-il, son visage se fermant. Ce n’est pas sûr. La serrure de l’entrée est forcée.
— C’est ce que je peux me payer avec le salaire de l’AP-HP et un ex-mari qui m’a dépouillée, rétorquai-je, sur la défensive.
— On va changer ça.
— Je ne veux pas de ton argent, Gabriel.
Il s’approcha, prenant mon visage entre ses mains gantées de cuir.
— Je ne te parle pas de charité. Je te parle de justice.
Il m’embrassa, un baiser rapide mais intense, devant les voisins qui sortaient leurs poubelles.
— Monte te reposer. Je dois régler quelque chose. On se voit ce soir ?
— Ce soir, je dors, dis-je en souriant.
— Alors je viendrai te border.
Il remonta sur sa moto et disparut dans un vrombissement assourdissant.
Je montai les trois étages sans ascenseur, mes jambes lourdes comme du plomb. J’ouvris la porte de mon studio, rêvant de mon lit, même s’il était petit et inconfortable.
Je verrouillai la porte derrière moi, jetai mon sac sur le sol et me dirigeai vers la kitchenette pour boire un verre d’eau.
C’est là que je vis quelque chose qui n’allait pas.
La pile de factures sur la table avait été déplacée. Une chaise était légèrement tirée.
Un frisson glacé me parcourut l’échine. Je n’étais pas seule.
— Bonjour, ma chérie.
Je fis volte-face, lâchant mon verre qui s’écrasa au sol.
Julien était assis dans l’ombre, sur mon unique fauteuil, au fond de la pièce. Mais il n’avait plus l’air arrogant du club. Il avait l’air traqué. Ses yeux étaient cernés, sa chemise froissée, et il tenait quelque chose dans sa main droite qui ressemblait à un dossier épais.
— Comment es-tu entré ? soufflai-je, reculant vers la porte.
— J’ai toujours gardé un double des clés, dit-il avec un sourire nerveux qui n’atteignait pas ses yeux. Juste au cas où.
Il se leva. Il semblait instable, agité.
— On doit parler, Élise. De ton nouvel ami.
— Sors de chez moi, Julien. Je vais appeler la police.
— La police ? Il riait, un rire hystérique. Tu penses que la police peut quelque chose contre lui ? Tu ne sais pas qui il est, n’est-ce pas ? Tu couches avec un monstre, Élise. Un putain de monstre.
Il jeta le dossier sur la table. Il s’ouvrit, révélant des photos. Des photos de Gabriel, mais aussi des photos d’entrepôts, de navires de marchandises, et d’articles de journaux relatant des “disparitions” inexpliquées.
— Gabriel Vasseur. On l’appelle “L’Architecte” dans le milieu. Il ne fait pas que gérer des boîtes de nuit. Il contrôle la moitié du fret illégal qui entre par le port du Havre. Et hier soir… hier soir, après que vous soyez partis…
Julien s’approcha de moi, tremblant.
— Deux hommes sont venus chez moi. Ils n’ont pas frappé. Ils sont entrés. Ils m’ont dit que si je ne rendais pas l’argent d’ici 24 heures, ils allaient me prendre quelque chose d’équivalent.
Il leva sa main gauche. Son petit doigt était bandé, taché de sang frais.
— Ils m’ont donné un aperçu, hurla-t-il, les larmes aux yeux. Juste pour montrer qu’ils étaient sérieux. C’est ça l’homme que tu laisses entrer dans ta vie ?
Je regardai le doigt blessé, puis le visage terrifié de mon ex-mari. Une partie de moi était horrifiée. La violence brute, réelle. Mais une autre partie, une partie sombre que je ne connaissais pas, ressentit une vague de satisfaction froide.
— Tu m’as volé, Julien. Tu m’as tout pris. Tu t’attendais à quoi ? Que l’univers te laisse faire indéfiniment ?
— Je suis venu te rendre l’argent ! cria-t-il en donnant un coup de pied dans une sacoche en cuir posée à ses pieds. C’est là ! Tout est là ! 40 000 euros en liquide ! Prends-les ! Mais tu dois lui dire d’arrêter. Tu dois l’appeler. Maintenant !
Il s’avança vers moi, menaçant dans sa panique.
— Appelle-le ! Dis-lui que c’est réglé !
— Ne m’approche pas ! criai-je.
Il m’agrippa par les épaules, me secouant.
— Appelle-le ou je te jure que…
Soudain, la porte de mon appartement vola en éclats. Littéralement. Le bois céda dans un craquement sinistre, la serrure arrachée par un coup de pied titanesque.
Gabriel se tenait dans l’encadrement, sa silhouette bloquant la lumière du palier. Il portait toujours ses vêtements de moto, mais son visage… son visage était un masque de fureur pure, une promesse de violence biblique.
Il n’avait pas l’air d’un amant. Il avait l’air d’un exécuteur.
— Lâche-la, dit-il.
Sa voix était si basse qu’elle fit vibrer les verres restés intacts.
Julien me lâcha comme si j’étais brûlante, reculant précipitamment, trébuchant contre la table basse.
— Je… Je lui donnais l’argent ! Je jure ! Regarde, c’est là !
Gabriel entra dans la pièce. L’air sembla se raréfier. Il ne regarda même pas l’argent. Ses yeux étaient fixés sur les mains de Julien, celles qui m’avaient touchée.
— Je t’avais dit de disparaître, dit Gabriel en avançant lentement, pas à pas, comme un prédateur acculant sa proie. Je t’avais dit que si tu l’approchais encore, je ne serais plus poli.
— Gabriel, non ! criai-je, réalisant ce qui allait se passer. Pas ici !
Il s’arrêta à un mètre de moi, tournant son regard vers moi. La fureur dans ses yeux s’éteignit une fraction de seconde pour vérifier si j’étais blessée.
— Est-ce qu’il t’a fait mal ?
— Non. Il a juste… il a peur.
Gabriel se tourna vers Julien, qui était maintenant recroquevillé contre le mur, pleurnichant.
— Il a raison d’avoir peur, dit Gabriel froidement. Parce que maintenant, on ne parle plus d’argent. On parle de manque de respect. Et ça, Julien… ça coûte beaucoup plus cher.
Il sortit son téléphone et composa un numéro rapide.
— Montez. Il est là. Et apportez le “kit de nettoyage”.
Mon cœur cessa de battre. Je regardai l’homme que j’avais embrassé quelques heures plus tôt, réalisant que je ne savais absolument rien de lui, sinon qu’il était prêt à détruire le monde pour moi. Et je ne savais pas si je devais courir ou tomber à genoux.
La confrontation finale ne faisait que commencer.
PARTIE 3 : Le Point de Non-Retour
Les mots “kit de nettoyage” restèrent suspendus dans l’air vicié de mon studio, lourds et définitifs comme une pierre tombale.
Le temps sembla se figer. Je pouvais entendre le bruit de la circulation lointaine dans la rue, le bourdonnement du néon de ma cuisine, et le souffle court, paniqué, de Julien. Mon ex-mari, l’homme qui m’avait terrorisée psychologiquement pendant des années, n’était plus qu’une flaque tremblante contre le mur écaillé de mon entrée.
Mais ce n’était pas lui qui retenait mon attention. C’était Gabriel.
L’homme qui se tenait au milieu de mon salon n’était plus l’amant tendre qui m’avait offert une robe émeraude, ni le gentleman qui m’avait servie du vin millésimé. C’était une force de la nature, une entité de violence pure, contenue à grand-peine dans une enveloppe humaine. Ses poings étaient serrés si fort que le cuir de ses gants crissait.
Deux hommes entrèrent dans l’appartement, passant par la porte fracassée sans un bruit, comme des ombres glissant sur le sol. Ils portaient des combinaisons de travail grises et tenaient de grands sacs en plastique épais. Ils ne regardèrent ni l’argent sur la table, ni moi. Ils attendaient juste un ordre.
— Gabriel…
Ma voix n’était qu’un murmure, étranglée par la terreur. Non pas la peur de lui, mais la peur pour lui. Et pour mon âme.
Gabriel ne me regarda pas. Ses yeux noirs étaient rivés sur Julien.
— Tu as violé mon sanctuaire, dit-il d’une voix glaciale. Tu as menacé ce qui m’appartient. Tu pensais vraiment que rendre l’argent suffirait à effacer l’affront ?
— Je ne savais pas ! pleurnicha Julien, les mains levées en signe de reddition pathétique. Je ne savais pas que c’était sérieux ! Je voulais juste… je voulais juste qu’elle te parle !
— Et maintenant, elle ne te parlera plus jamais.
Gabriel fit un signe de tête imperceptible aux deux hommes. Ils s’avancèrent vers Julien. L’un d’eux sortit un rouleau de ruban adhésif industriel.
— Non !
Le cri sortit de ma gorge avant que je puisse le réfléchir. Je me précipitai non pas vers la porte, mais entre Gabriel et Julien. Je posai mes mains à plat sur le torse dur de Gabriel, sentant son cœur battre un rythme lent, terrifiant de calme, sous le cuir de son blouson.
— Arrête ! criai-je, le forçant à baisser les yeux vers moi.
Ses pupilles étaient dilatées, noires, avalant la lumière. Il avait l’air drogué à l’adrénaline et à la rage.
— Écarte-toi, Élise, gronda-t-il. Il ne te fera plus jamais de mal. Je vais m’en assurer définitivement.
— Pas ici. Pas comme ça.
Je plongeai mon regard dans le sien, essayant désespérément de retrouver l’homme qui m’avait préparé le petit-déjeuner.
— Regarde-moi, Gabriel. Tu n’es pas un boucher. Tu m’as dit que tu étais un homme de justice. Ce n’est pas de la justice, c’est un massacre.
— C’est une prévention des risques, répliqua-t-il froidement.
— Si tu le tues ici, dans mon salon… tu détruis tout. Tu me détruis, moi.
Il se raidit. Cette phrase l’atteignit.
— Je ne pourrai jamais vivre avec ça, continuai-je, mes mains agrippant le revers de son blouson. Je suis infirmière, Gabriel. Je passe ma vie à essayer de sauver des gens, même des ordures comme lui. Si tu fais couler son sang sur mon sol, tu me perds. Maintenant et pour toujours.
Le silence retomba, plus lourd encore. Les deux hommes de main s’étaient arrêtés, attendant. Julien sanglotait doucement, recroquevillé en boule.
Gabriel ferma les yeux une seconde, prenant une profonde inspiration. Je sentis la tension quitter très légèrement ses épaules. Quand il rouvrit les yeux, la fureur aveugle avait laissé place à une intelligence froide et calculatrice. C’était encore plus effrayant.
— Tu as raison, dit-il doucement.
Il caressa ma joue avec son gant, laissant une trace de cuir froid sur ma peau brûlante.
— Le sang tache le parquet. Et tu mérites mieux que ça.
Il se tourna vers ses hommes.
— Rangez le matériel. On change de plan. Appelez Verrier. Dites-lui de préparer l’acte de cession intégrale.
— Monsieur ? demanda l’un des hommes, surpris.
— Vous m’avez entendu. On ne va pas le tuer. On va faire bien pire. On va le laisser en vie, mais on va lui prendre tout ce qui fait de lui un homme.
Gabriel s’approcha de Julien, le dominant de toute sa hauteur. Il s’accroupit, attrapant mon ex-mari par le col de sa chemise froissée et le soulevant comme une poupée de chiffon.
— Écoute-moi bien, parasite. Élise t’a sauvé la vie ce soir. Tu devrais la remercier à genoux chaque jour qu’il te reste à vivre. Mais la miséricorde a un prix.
Il le jeta sur le canapé.
— Tu vas signer tout ce que mon avocat va t’envoyer dans les dix prochaines minutes. Tu vas céder tes parts dans ta société. Tu vas vider tes comptes offshore. Tu vas transférer la propriété de ton appartement du 17ème. Tout. Absolument tout reviendra à Élise au titre de dommages et intérêts pour préjudice moral et harcèlement.
Julien écarquilla les yeux, horrifié.
— Mais… je serai ruiné ! C’est toute ma vie !
— Non, dit Gabriel avec un sourire cruel. Ta vie, c’est ce qui bat dans ta poitrine en ce moment. Et ça tient à un fil. Tu as le choix : tu signes et tu deviens pauvre, ou tu ne signes pas et tu deviens… absent.
Julien regarda les hommes de main, puis Gabriel, puis l’argent sur la table. Il comprit qu’il n’y avait pas d’échappatoire.
— Je… je signerai, chuchota-t-il.
— Bien.
Gabriel se releva et se tourna vers moi.
— Fais tes valises, Élise.
Je clignai des yeux, encore sous le choc de la violence psychologique qui venait de se dérouler.
— Quoi ?
— Tu ne peux plus rester ici. La porte est détruite. Tout le quartier a entendu. Et cet endroit… il sent la peur et la médiocrité. Ce n’est plus chez toi.
Je regardai autour de moi. Mon petit studio, que j’avais tant lutté pour payer, me semblait soudain étranger. Il était souillé par l’intrusion de Julien, par la violence de Gabriel, par mes propres souvenirs de solitude.
— Je ne sais pas où aller, dis-je, la voix tremblante.
— Si, tu le sais.
Il me tendit la main. Pas comme un ordre, mais comme une invitation.
— Viens avec moi. Pour de bon cette fois. Pas d’allers-retours. Pas de doutes.
C’était le moment de vérité. Le précipice.
Je pouvais refuser. Je pouvais appeler la police, faire arrêter tout le monde, et retourner à ma vie “normale” d’infirmière endettée et seule. Je serais en sécurité, morale, et probablement malheureuse pour le reste de mes jours.
Ou je pouvais prendre cette main. La main d’un homme qui avait failli commettre un meurtre pour moi. Un homme qui vivait dans l’ombre, mais qui me faisait me sentir plus lumineuse que jamais.
Je regardai Julien, pathétique sur mon canapé, vaincu. Puis je regardai Gabriel, puissant, protecteur, impitoyable.
J’ai pris ma décision. Ou peut-être avait-elle été prise dès l’instant où j’avais croisé son regard dans ce club.
Je suis allée dans ma chambre. J’ai pris un sac de sport. J’y ai jeté quelques vêtements, mon uniforme d’infirmière, la photo de mes parents. Je n’ai rien pris d’autre. Je laissais tout le reste derrière moi. Les meubles Ikea, les factures, les souvenirs de mon mariage raté.
Quand je suis revenue dans le salon, Gabriel avait rangé les 40 000 euros dans la sacoche de Julien. Il me la tendit.
— C’est ton argent de poche, dit-il. Le reste — les millions de Julien — arrivera sur un compte sécurisé d’ici demain.
Il passa un bras autour de mes épaules, me serrant contre lui. Nous sommes sortis de l’appartement, laissant la porte béante, comme une bouche ouverte sur le vide.
Dans l’escalier, nous avons croisé une voisine, Madame Lefèvre, qui avait entrouvert sa porte, attirée par le bruit. Elle vit Gabriel, le blouson de cuir, les hommes derrière nous, et mon sac. Elle écarquilla les yeux.
— Élise ? Tout va bien ?
Gabriel s’arrêta. Il lui sourit, un sourire charmant et terrifiant à la fois.
— Mademoiselle Martinez déménage, Madame. Ne vous inquiétez pas pour la porte. Une équipe viendra la réparer demain. Et si quelqu’un demande… vous n’avez rien vu, n’est-ce pas ?
Madame Lefèvre hocha frénétiquement la tête et claqua sa porte.
Nous sommes sortis dans la nuit fraîche. La pluie avait cessé, laissant l’air propre et vif. La moto de Gabriel était là, mais une grosse berline blindée l’avait rejointe, ainsi qu’un van noir pour ses hommes.
— Monte dans la voiture, dit-il. Je te suis à moto. J’ai besoin de… décompresser.
Je montai à l’arrière de la berline. Alors que la voiture démarrait, je regardai par la vitre arrière. Je vis Gabriel enfourcher sa machine, le visage dur, le regard fixé sur l’horizon. Et je vis la fenêtre de mon ancien appartement rester noire.
J’avais brûlé mes vaisseaux. Il n’y avait pas de retour possible.
Le trajet jusqu’à Saint-Cloud se fit dans un silence cotonneux. Mon esprit tentait de traiter les informations, mais c’était trop. Trop de violence, trop d’argent, trop d’émotions.
Quand nous sommes arrivés à la villa, c’était comme revenir dans un sanctuaire. Les grilles se refermèrent derrière nous, nous coupant du reste du monde.
Gabriel m’attendait sur le perron. Il avait dû rouler vite, très vite. Il avait déjà retiré son blouson et ses gants. Il tenait deux verres de whisky ambré.
— Bois, dit-il en me tendant l’un des verres alors que je sortais de la voiture. Ça aide à arrêter les tremblements.
Je pris le verre. Mes mains tremblaient effectivement, faisant tinter le glaçon contre le cristal. Je bus une gorgée brûlante.
— Je ne tremble pas de peur, dis-je.
— De quoi alors ?
— De colère. Contre moi-même. Parce qu’une partie de moi… une partie de moi voulait que tu le fasses. Que tu le détruises.
Gabriel me regarda longuement, puis il se tourna et entra dans la maison. Je le suivis.
Nous sommes allés dans le grand salon, face à la baie vitrée qui surplombait Paris. La ville scintillait, indifférente à nos drames.
— Tu n’es pas un monstre, Élise, dit-il en regardant les lumières. Tu es humaine. La vengeance est un sentiment humain. La justice aussi. La ligne entre les deux est souvent floue.
Il posa son verre et se tourna vers moi. Il avait l’air épuisé, soudain. L’adrénaline était retombée, laissant voir les fissures dans son armure.
— Pourquoi ? demandai-je. Pourquoi es-tu allé jusque-là ? Tu aurais pu juste appeler la police. Tu aurais pu envoyer tes avocats. Pourquoi défoncer ma porte et menacer de le tuer ?
Il s’approcha de moi, envahissant mon espace vital.
— Parce qu’il t’a touchée.
Sa voix était rauque.
— Quand je suis arrivé… quand je t’ai vue reculer devant lui… quand j’ai vu ses mains sur tes épaules… J’ai vu rouge. Littéralement. Je n’ai pas réfléchi. Mon instinct a pris le dessus. Et mon instinct, c’est d’éliminer toute menace contre ce que je protège.
— Et je suis quoi ? Une chose que tu protèges ? Comme ton argent ou ta réputation ?
Il attrapa mes mains, les serrant fort.
— Non. Tu es la seule chose réelle dans ma vie de mensonges.
Il me tira vers le canapé et nous nous sommes assis. Il garda mes mains dans les siennes, caressant mes paumes abîmées par le travail.
— Je dois te dire la vérité, Élise. Toute la vérité. Si tu restes ce soir, tu dois savoir qui je suis. Vraiment.
J’ai hoché la tête, le cœur battant.
— Je t’écoute.
— Je ne suis pas né Gabriel Vasseur. Je suis né Gabriel Rossi, dans un bidonville de Marseille. Mon père était un docker alcoolique, ma mère faisait des ménages. J’ai appris à me battre avant d’apprendre à lire. À 16 ans, j’ai tué un homme.
Je retins mon souffle.
— C’était de la légitime défense, continua-t-il, les yeux perdus dans le passé. Il attaquait ma petite sœur. Je l’ai frappé avec une barre de fer. Il ne s’est pas relevé. La police a classé l’affaire, mais le frère du type… c’était un caïd local. J’ai dû fuir. Je suis monté à Paris. J’ai fait tous les boulots : videur, garde du corps, transporteur.
Il fit une pause, cherchant ses mots.
— J’ai compris très vite que le système était truqué. Que les puissants écrasaient les faibles et appelaient ça “l’économie”. Alors j’ai décidé de devenir puissant. J’ai monté mon propre réseau. D’abord de la sécurité, puis du transport, puis… d’autres choses. Je ne touche pas à la drogue. Je ne touche pas aux femmes ni aux enfants. C’est mon code. Mais pour le reste… contrebande, blanchiment, intimidation… oui. Je suis coupable.
Il leva les yeux vers moi, attendant mon jugement.
— Je suis un criminel, Élise. Riche, puissant, mais criminel. Mes mains sont sales. Pas du sang de ton ex-mari, grâce à toi, mais d’autres. Beaucoup d’autres.
Il lâcha mes mains et se recula.
— Maintenant tu sais. Tu as 40 000 euros dans ce sac, et demain tu seras millionnaire grâce à la cession des biens de Julien. Tu n’as pas besoin de moi financièrement. Tu peux prendre cet argent, partir, changer de nom, et refaire ta vie loin de moi et de mes ténèbres. Je ne te retiendrai pas.
C’était l’ultimatum. La porte de sortie. Il me l’offrait sur un plateau d’argent.
Je regardai cet homme brisé et magnifique. Je pensai à Julien, le “citoyen honnête” qui volait sa femme et la trompait. Je pensai aux médecins arrogants de l’hôpital qui traitaient les infirmières comme des meubles. Et je pensai à Gabriel, le “criminel” qui avait traversé Paris pour m’apporter des croissants et qui avait failli tuer pour mon honneur.
La moralité n’était pas noire ou blanche. Elle était grise. Comme ses yeux quand il me regardait.
Je me levai. Je pris le sac contenant les 40 000 euros.
Gabriel se tendit, pensant que je partais. La douleur traversa son visage, rapide comme l’éclair, avant qu’il ne remette son masque d’impassibilité.
Je marchai vers la cheminée. Et je jetai le sac par terre, près du feu.
— Je me fiche de l’argent, dis-je.
Gabriel cligna des yeux, confus.
— Quoi ?
Je m’approchai de lui. Je montai à califourchon sur ses genoux, prenant son visage entre mes mains.
— Je me fiche de ton argent. Je me fiche de l’argent de Julien. Je me fiche de savoir si tu as volé ou frappé pour arriver ici. Ce que je sais, c’est que tu es le seul homme qui m’ait jamais vue. Le seul qui m’ait respectée.
— Élise, tu ne comprends pas… tenta-t-il.
— Si, je comprends. Je comprends que tu es dangereux. Je comprends que la vie avec toi ne sera pas simple. Mais ma vie “simple” était un enfer. Je préfère ton enfer à mon paradis artificiel.
Je passai mes pouces sur ses cernes, sur les lignes dures de sa mâchoire.
— Tu as dit que je t’avais sauvé ce soir. Mais tu m’as sauvée le premier. Dans ce bar. Tu m’as redonné ma fierté.
— Je pourrais te détruire, murmura-t-il, sa voix brisée. Mes ennemis… la police…
— On les affrontera. Ensemble.
Je l’embrassai. Ce n’était pas un baiser de désir, c’était un baiser de scellement. Un pacte. Je sentis ses résistances s’effondrer. Il m’entoura de ses bras, m’enfouissant contre lui comme s’il voulait me faire entrer dans sa peau.
— Tu es sûre ? demanda-t-il contre mes lèvres. Il n’y aura pas de retour en arrière après ce soir. Tu deviens la compagne de l’Architecte. Tu deviens une cible.
— Je sais viser, dis-je avec un petit sourire. Et je sais soigner les blessures. On fera une bonne équipe.
Il laissa échapper un rire, un son libérateur qui sembla nettoyer l’atmosphère lourde de la pièce.
— Une infirmière et un gangster. C’est le début d’une mauvaise blague.
— Ou d’une grande histoire.
Cette nuit-là, nous n’avons pas dormi. Mais nous n’avons pas fait l’amour tout de suite non plus. Nous avons parlé. Des heures durant.
Assis sur le tapis devant le feu, un verre de vin à la main, nous avons vidé nos sacs. Je lui ai raconté mon enfance solitaire, mes rêves brisés, la façon insidieuse dont Julien m’avait isolée. Il m’a raconté ses peurs, ses regrets, le poids de la couronne qu’il s’était forgée.
J’ai découvert que le “monstre” aimait l’opéra, qu’il lisait de la philosophie, et qu’il finançait anonymement trois orphelinats à Marseille. J’ai découvert que sa violence était un mur qu’il avait construit pour protéger l’enfant blessé en lui.
Vers 4 heures du matin, alors que le feu ne formait plus que des braises rougeoyantes, son téléphone sonna.
Il regarda l’écran.
— C’est Verrier. Mon avocat.
Il décrocha, mettant le haut-parleur.
— Gabriel ? Ici Verrier. C’est fait.
— Il a signé ? demanda Gabriel.
— Tout. Il a pleuré, il a vomi une fois, mais il a signé. La cession est effective immédiatement. L’appartement, les comptes, le portefeuille d’actions. Tout est au nom de Mademoiselle Martinez. J’ai aussi pris la liberté de lui faire signer une reconnaissance de dettes et un aveu de fraude fiscale, daté et signé, que nous garderons au coffre. S’il tente quoi que ce soit, s’il parle à la police, s’il approche Élise à moins de 500 mètres… ce document part direct au Procureur de la République. Il prendrait 10 ans ferme.
Je sentis un frisson de soulagement pur me parcourir. Julien était neutralisé. Pas mort, mais impuissant. C’était mieux que la mort. C’était la justice poétique.
— Merci, Marc, dit Gabriel. Beau travail. Envoie-lui un taxi pour qu’il dégage de chez elle, et change les serrures de l’appartement du 17ème dès demain matin.
— Compris. Bonne nuit, Gabriel.
Il raccrocha.
— Voilà, dit-il en posant le téléphone. Tu es libre. Tu es riche. Et tu es vengée.
Il me regarda avec une vulnérabilité déchirante.
— Tu veux toujours rester ? Maintenant que tu as tout ça ?
Je souris, prenant sa main pour la poser sur mon cœur.
— Je n’ai pas “tout ça”, Gabriel. L’argent, l’appartement… ce sont des dédommagements. “Tout ça”, c’est toi. Et je ne vais nulle part.
Il me renversa doucement sur le tapis épais.
— Alors je te promets une chose, Élise Martinez. À partir de cette seconde, personne ne te fera plus jamais pleurer. Sauf de bonheur.
Et tandis que l’aube commençait à teinter le ciel de Paris d’un rose pâle et timide, nous avons scellé notre promesse de la seule façon qui comptait. Avec passion, avec désespoir, et avec un amour qui naissait sur les cendres de nos anciennes vies.
J’avais commencé cette histoire en demandant à un inconnu de danser pour rendre mon ex jaloux. Je la terminais en dansant avec le diable, et en réalisant que c’était la plus belle musique que j’aie jamais entendue.
Mais le destin, lui, n’avait pas dit son dernier mot. Car on ne change pas de vie sans que le passé ne tente une dernière fois de vous griffer le dos.
Le lendemain matin, je me réveillai dans le grand lit de Gabriel. Il n’était pas là, mais j’entendais le bruit de la douche.
Je m’étirai, me sentant courbaturée mais vivante. Je pris mon téléphone. 48 appels manqués. Tous de ma mère, de ma sœur, et de quelques collègues. La nouvelle de la rupture “explosive” dans mon immeuble avait dû faire le tour du quartier.
J’envoyai un message groupé : “Je vais bien. Je suis en sécurité. J’ai quitté Julien pour de bon. Je vous explique plus tard. Ne vous inquiétez pas.”
Puis, un message d’un numéro inconnu apparut.
Je l’ouvris. C’était une photo.
Une photo granuleuse, prise de loin, montrant Gabriel et moi sortant de mon immeuble la veille au soir. On voyait clairement les hommes de main armés autour de nous.
Le texte en dessous disait : “L’Architecte a une faiblesse maintenant. Intéressant. On se voit bientôt, chérie.”
Mon sang se glaça. Je laissai tomber le téléphone sur les draps.
La porte de la salle de bain s’ouvrit. Gabriel sortit, une serviette autour des hanches, les cheveux mouillés, l’air détendu et heureux.
— Bonjour, ma belle, dit-il en s’approchant pour m’embrasser. Café ?
Je le regardai, incapable de parler. Je lui tendis le téléphone.
Il regarda la photo. Son sourire disparut instantanément. L’air détendu s’évapora pour laisser place au tueur froid de la veille.
— Qui a envoyé ça ? demanda-t-il d’une voix blanche.
— Je ne sais pas. Numéro masqué.
Il fixa l’écran, ses phalanges blanchissant.
— Les Corses, murmura-t-il pour lui-même. Ils m’observaient. Ils attendaient une faille.
Il leva les yeux vers moi. Il y avait de la peur dans son regard. De la peur pour moi.
— Je t’avais dit que tu devenais une cible. Je ne pensais pas que ce serait si rapide.
Il attrapa son propre téléphone et hurla un ordre.
— Henri ! Code Rouge. On boucle la maison. Personne n’entre, personne ne sort. Préparez les voitures. On déplace Élise.
Il se tourna vers moi, me prenant par les épaules.
— Écoute-moi bien. C’est fini, la vie normale. À partir de maintenant, tu es en guerre. Ma guerre. Tu es prête ?
Je regardai la photo, la menace. Puis je regardai l’homme que j’aimais. La peur était là, oui. Mais l’adrénaline aussi.
Je me levai, laissant tomber le drap, nue et fière devant lui.
— Je t’ai dit que je savais viser, Gabriel. Donne-moi une arme et montre-moi lequel c’est.
Il me regarda avec un mélange de choc et d’admiration sauvage. Un sourire lent, féroce, étira ses lèvres.
— Dieu, que je t’aime.
Il se dirigea vers son dressing, ouvrit un coffre-fort biométrique et en sortit un petit pistolet noir et élégant. Il vérifia le chargeur et me le tendit crosse en avant.
— Bienvenue dans la famille, Élise.
Je pris l’arme. Elle était lourde, froide. C’était le poids de ma nouvelle vie.
Le chapitre de la victime était clos. Celui de la complice venait de commencer.
PARTIE 4 : Le Sang et l’Alliance
Le poids du pistolet Glock 19 dans ma main était une réalité froide et lourde, un contraste absolu avec la légèreté des seringues et des bandages que j’avais manipulés toute ma carrière. Je regardai l’arme, puis Gabriel. Il ne souriait plus. Il me regardait avec une gravité qui me disait que le jeu de séduction était terminé. Nous étions entrés dans la survie.
— Je ne sais pas m’en servir, avouai-je, ma voix trahissant une légère fissure. Je sais réparer les corps, Gabriel, pas les trouer.
— Tu apprendras, répondit-il en refermant mes doigts autour de la crosse. C’est comme une intubation d’urgence, Élise. Tu ne réfléchis pas à la douleur du patient, tu réfléchis à la nécessité du geste. Tu vises, tu respires, tu presses. C’est mécanique.
Il m’emmena au sous-sol. Je découvris que la villa de Saint-Cloud n’était pas seulement une maison de luxe, c’était un bunker. Sous le garage se trouvait un stand de tir insonorisé.
Les heures qui suivirent furent un flou d’détonations assourdissantes et d’odeur de cordite. Gabriel était un instructeur impitoyable. Pas de douceur, pas de “ma chérie”. Il corrigeait ma posture en frappant mes coudes, il hurlait pour couvrir le bruit des coups de feu.
— Plus ferme ! Le recul va te casser le poignet si tu restes molle ! Regarde la cible ! Imagine que c’est celui qui a envoyé la photo ! Imagine qu’il est dans ton salon !
Je tirai. Encore et encore. Au début, mes balles touchaient le mur, le plafond. Puis, lentement, elles commencèrent à trouver le papier. Puis le centre.
Quand nous sommes remontés, j’avais l’épaule endolorie et les oreilles qui bourdonnaient, mais je ne tremblais plus. J’avais franchi une ligne invisible. J’avais accepté que la violence puisse être un outil, pas seulement une tragédie.
Le Siège
Les trois jours suivants furent une étrange parenthèse hors du temps. La maison était en “Code Rouge”. Les volets blindés étaient clos. Des hommes armés patrouillaient dans le jardin jour et nuit. Henri, le majordome, avait troqué son costume trois pièces pour un gilet tactique, ce qui était une vision surréaliste.
Gabriel passait ses journées au téléphone, dans son bureau, gérant la crise. J’appris que “Les Corses” étaient le clan Santini, une vieille famille rivale qui cherchait à récupérer le contrôle des docks du Havre que Gabriel tenait d’une main de fer. Ils avaient vu ma photo. Ils avaient vu une faiblesse. Ils pensaient que Gabriel, distrait par une femme, serait vulnérable.
Ils avaient tort. Il n’était pas distrait. Il était enragé.
Je passais mes journées à lire dans la bibliothèque ou à observer les écrans de sécurité. Je ne pouvais pas sortir. Je ne pouvais pas aller à l’hôpital. J’avais dû appeler pour prendre un congé maladie indéfini, mentant à mes collègues avec une facilité qui m’effraya.
Le troisième soir, Gabriel entra dans la chambre alors que je brossais mes cheveux. Il avait l’air épuisé, ses traits tirés, mais ses yeux brillaient d’une lueur dangereuse.
— C’est arrangé, dit-il.
— Quoi ?
— Une rencontre. Santini veut négocier. Il dit qu’il ne savait pas que tu étais “officielle”. Il veut s’excuser et discuter d’un nouveau partage de territoire.
Je posai ma brosse.
— C’est un piège, Gabriel. Même moi, je le sais.
— Bien sûr que c’est un piège, sourit-il, un sourire de requin. Il va essayer de me tuer. C’est pour ça que je vais y aller et le tuer le premier.
— Où ?
— Un hangar privé à l’aérodrome du Bourget. Terrain neutre. Pas d’armes autorisées.
Il rit doucement.
— Comme si on respectait ça.
Il s’approcha de moi, posant ses mains sur mes épaules.
— Je pars dans une heure. Henri et deux hommes restent ici avec toi. La maison est imprenable. Tu seras en sécurité. Je reviens avant l’aube, et c’est fini. Santini sera de l’histoire ancienne, et nous pourrons reprendre notre vie.
Je le regardai dans le miroir. Je vis la détermination, mais aussi la peur de me perdre. Et je pris une décision qui allait sceller notre destin.
— Non.
Il fronça les sourcils.
— Non quoi ?
— Je ne reste pas ici à tricoter en attendant de savoir si tu es mort ou vivant. Je viens avec toi.
— Hors de question, rugit-il. C’est une exécution, Élise, pas un gala de charité !
Je me retournai, lui faisant face.
— Ils pensent que je suis ta faiblesse, Gabriel. Sers-toi de ça. S’ils me voient avec toi, ils penseront que tu es arrogant, que tu ne te méfies pas. Ils baisseront leur garde.
— C’est trop dangereux !
— Tu m’as appris à tirer. Tu m’as dit que j’étais ta partenaire. Prouve-le. Si je reste ici, je deviendrai folle d’inquiétude. Et si tu te fais blesser… qui va te soigner ? Tes gorilles savent faire des garrots, mais savent-ils suturer une artère fémorale sous le feu ?
Il me fixa, cherchant une faille dans ma résolution. Il n’en trouva pas. Il vit la femme qu’il avait créée : l’infirmière devenue guerrière.
— Tu es folle, murmura-t-il avec admiration.
— Je suis amoureuse d’un gangster. La folie était un prérequis.
Il soupira, vaincu, et sortit un gilet pare-balles ultra-fin de son placard.
— Mets ça sous ta robe. Et ne lâche jamais ma main.
L’Arène
L’aérodrome du Bourget était plongé dans l’obscurité, balayé par un vent froid. Notre convoi de trois voitures s’arrêta devant un immense hangar dont la porte était entrouverte, laissant filtrer une lumière jaune maladive.
Gabriel vérifia mon gilet, glissa mon Glock dans mon sac à main, et vérifia le sien, caché dans le dos de son pantalon.
— Reste calme. Ne parle pas sauf si on te parle. Au premier coup de feu, tu te jettes derrière le bloc moteur de la voiture. Compris ?
— Compris.
Nous sommes entrés.
Le hangar était vaste, sentant le kérosène et la graisse. Au centre, une table pliante avait été installée. De l’autre côté, cinq hommes attendaient.
Au milieu, Marco Santini. Un homme petit, trapu, avec un visage marqué par la petite vérole et des yeux de reptile. Il sourit en nous voyant, un sourire qui ne montrait que trop de dents.
— Gabriel ! L’Architecte ! s’exclama-t-il en ouvrant les bras. Et madame… la fameuse Élise. Quelle surprise. Je ne pensais pas que tu amenais tes jouets aux réunions d’affaires.
Gabriel se tendit à côté de moi, mais sa voix resta parfaitement égale.
— Élise n’est pas un jouet, Marco. Elle est ma associée. Elle gère mes investissements. Je me suis dit qu’elle devait être présente pour discuter des chiffres.
Santini éclata de rire.
— Une infirmière qui gère les investissements ? Tu deviens sentimental, Gabriel. Ça te perdra.
— Parlons affaires, coupa Gabriel. Tu voulais les docks. Je suis là. Fais ton offre.
— Mon offre est simple, dit Santini en s’asseyant sur le bord de la table. Tu me donnes Le Havre. Tu me donnes 30% de tes revenus sur Paris. Et en échange… je te laisse repartir vivant ce soir.
Le silence tomba. Lourd. Électrique.
— C’est une offre généreuse, dit Gabriel ironiquement. Mais j’ai une contre-proposition. Tu retournes en Corse, tu oublies mon nom, et je ne brûle pas ta maison avec toi dedans.
Le visage de Santini se durcit. Il fit un micro-geste de la main.
Je l’avais vu dans les films, mais en vrai, c’est différent. Le temps se dilate. J’ai vu le mouvement des hommes de Santini qui portaient la main à leurs vestes. J’ai vu Gabriel dégainer avant même qu’ils n’aient touché leurs armes.
— À terre ! hurla Gabriel en me poussant violemment sur le côté.
Le monde explosa.
Je roulai sur le béton froid, me cognant l’épaule, alors que les détonations déchiraient l’air. C’était assourdissant. Bien pire qu’au stand de tir. Les balles sifflaient comme des frelons en colère, ricochant sur les poutres métalliques.
Je rampai derrière une caisse de matériel, le cœur battant à tout rompre dans ma gorge. Je sortis mon arme, les mains tremblantes.
Je jetai un coup d’œil. C’était le chaos. Les hommes de Gabriel avaient riposté. Deux hommes de Santini étaient à terre. Mais Gabriel…
Gabriel était à découvert. Il tirait avec une précision mortelle, avançant vers Santini qui s’enfuyait vers le fond du hangar.
Soudain, un homme surgit d’une passerelle en hauteur. Un tireur embusqué.
— Gabriel ! En haut ! criai-je.
Il leva la tête, tira, mais trop tard.
Je vis l’impact. Une fleur rouge s’épanouit sur l’épaule gauche de Gabriel, le faisant pivoter sur lui-même. Il tomba à genoux, lâchant son arme sous le choc.
Le tireur en haut réarmait. Il allait l’achever.
Je ne réfléchis pas. Le “mode intubation” dont parlait Gabriel s’activa. Je ne vis pas un homme, je vis une cible. Je levai mon Glock, expirai comme il me l’avait appris, et pressai la détente trois fois vers la passerelle.
Je n’ai pas vu où j’ai touché, mais l’homme hurla et bascula par-dessus la rambarde, s’écrasant au sol dans un bruit mat.
Gabriel était au sol, se tenant l’épaule. Santini, voyant son ennemi blessé, revint sur ses pas, un revolver à la main, prêt à tirer le coup de grâce à bout portant.
— Adieu, l’Architecte, cracha-t-il.
Je sortis de ma cachette. Je n’avais plus d’angle pour tirer sans risquer de toucher Gabriel.
— Hé ! criai-je.
Santini tourna la tête vers moi, surpris.
C’était la seconde qu’il fallait.
Gabriel, profitant de la distraction, sortit un couteau de sa botte et, dans un dernier élan de force brute, le planta dans la cheville de Santini. Le Corse hurla, tirant un coup de feu dans le plafond, et s’effondra.
Gabriel se jeta sur lui malgré sa blessure. Ce qui suivit fut bref et brutal. Un combat de chiens enragés. Mais la rage de Gabriel, alimentée par la peur de me voir mourir, était supérieure. Un coup de crosse violent mit fin au combat. Santini ne bougea plus.
Le silence retomba, troublé seulement par des gémissements et l’écho des coups de feu.
Je courus vers Gabriel. Il était assis contre une roue d’avion, pâle, sa chemise blanche trempée de sang.
— Élise… souffla-t-il. Tu as tiré…
— Tais-toi, dis-je en déchirant sa chemise. Laisse-moi faire. C’est mon tour.
Je n’étais plus la femme apeurée. J’étais l’infirmière urgentiste. J’analysai la plaie. Balle traversante dans le deltoïde. L’artère axillaire semblait épargnée, mais il perdait beaucoup de sang.
— Henri ! Apportez la trousse de secours de la voiture ! Maintenant ! hurla-je avec une autorité qui fit sursauter le garde du corps, pourtant vétéran de guerre.
Je pressai mes mains sur la plaie de Gabriel. Il grimaça.
— Ça va aller, dis-je, mes mains glissantes de son sang chaud. Tu ne vas pas mourir. Je t’interdis de mourir après tout ce cirque.
Il me regarda, ses yeux voilés par la douleur mais brillants de fierté. Il leva sa main valide pour toucher mon visage. Il laissa une trace rouge sur ma joue.
— Tu m’as sauvé, murmura-t-il. Tu m’as vraiment sauvé.
— On est quittes, idiot.
La Renaissance
Les semaines qui suivirent furent une lente reconstruction. Gabriel refusa d’aller à l’hôpital public, bien sûr. J’ai dû transformer une chambre de la villa en unité de soins. J’ai retiré les éclats, suturé, changé les pansements, administré les antibiotiques.
J’étais son infirmière privée, mais j’étais aussi devenue autre chose.
Pendant sa convalescence, ses lieutenants venaient à la villa pour les rapports. Au début, ils s’adressaient à Henri ou attendaient que Gabriel se réveille. Mais peu à peu, ils commencèrent à s’adresser à moi. Ils avaient entendu parler de ce qui s’était passé au hangar. Ils savaient que c’était moi qui avais abattu le tireur d’élite. Ils savaient que c’était moi qui avais maintenu Gabriel en vie.
J’avais gagné mon “galon”. J’étais devenue “Madame”.
Un soir, alors que je changeais son pansement, Gabriel attrapa mon poignet. Sa blessure était une cicatrice rose maintenant, une de plus sur sa collection.
— Tu sais que tout a changé, dit-il.
— Je sais. Santini est en prison… ou pire. Les Corses ont battu en retraite.
— Je ne parle pas du business, Élise. Je parle de nous.
Il s’assit au bord du lit.
— Je voulais te protéger de mon monde. Je voulais que tu restes pure. J’ai échoué. Je t’ai mis du sang sur les mains.
— C’était mon choix, Gabriel. J’ai choisi de tirer. J’ai choisi de venir.
— Je sais. Et c’est ce qui me terrifie. Et ce qui me fascine.
Il se leva, ouvrit un tiroir et en sortit un dossier bleu.
— C’est pour toi.
J’ouvris le dossier. C’étaient des plans d’architecte. Et des statuts juridiques pour une fondation.
— “Fondation Élise Martinez pour l’Accès aux Soins”, lus-je. Qu’est-ce que c’est ?
— C’est ta clinique, dit-il. Un bâtiment entier dans le 18ème arrondissement. Gratuit pour les indigents, financé à 100% par mes sociétés… les légales, précisa-t-il avec un clin d’œil. Tu ne peux plus retourner aux urgences de l’AP-HP, Élise. C’est trop dangereux, et franchement, tu vaux mieux que ça. Dirige cet endroit. Soigne les gens comme tu aimes le faire. Mais fais-le selon tes règles.
Je regardai les plans. C’était magnifique. C’était mon rêve, celui que Julien avait piétiné, celui que je pensais impossible.
— Tu essaies d’acheter mon âme ? plaisantai-je, les larmes aux yeux.
— Ton âme m’appartient déjà, répondit-il en m’embrassant. J’essaie juste de l’héberger dignement.
Épilogue : Deux ans plus tard
La musique remplissait la grande salle de bal de l’Hôtel George V. C’était le gala annuel de la Fondation Martinez. Des médecins, des politiciens, et des célébrités se mêlaient à la foule.
Je portais une robe rouge sang, dos nu, et des boucles d’oreilles en rubis qui valaient plus que l’immeuble où j’avais habité autrefois. Je circulais entre les invités, serrant des mains, souriant, discutant de l’ouverture de notre nouvelle aile pédiatrique.
Je sentais les regards sur moi. Ils voyaient une femme puissante, philanthrope, respectée. Ils ne savaient pas que dans mon sac à main Chanel, il y avait un petit calibre chargé. Ils ne savaient pas que je savais viser le cœur à vingt mètres.
Je sentis une présence familière dans mon dos. Une main chaude se posa sur ma taille, possessive, rassurante.
— Vous avez l’air d’hésiter entre faire un discours ou conquérir le monde, murmura une voix grave à mon oreille.
Je me retournai. Gabriel était là, splendide dans son smoking noir. Il avait quelques cheveux gris de plus sur les tempes, et la cicatrice sur son épaule le gênait parfois quand il pleuvait, mais il était plus beau que jamais.
— J’ai déjà conquis le monde, Gabriel, répondis-je. Maintenant, je le gère.
Il sourit, ce sourire qui me faisait toujours fondre les genoux.
— J’ai une nouvelle pour toi, dit-il.
— Ah oui ? Bonne ou mauvaise ?
— Intéressante. Tu te souviens de Julien ?
Le nom sonna comme un écho lointain, presque oublié.
— Vaguement. Un petit homme triste ?
— Il est sorti de prison hier. Pour bonne conduite.
Je me tendis légèrement, mais Gabriel caressa mon bras pour m’apaiser.
— Ne t’inquiète pas. Il travaille maintenant comme plongeur dans un restaurant routier près de Limoges. Il vit dans une caravane. Et il a signé un accord stipulant qu’il ne remettrait jamais les pieds à Paris. Je pense que la leçon est apprise.
Je ressentis… rien. Pas de colère. Pas de pitié. Juste de l’indifférence. Julien était un fantôme d’une vie passée qui ne m’appartenait plus.
— Qu’il épluche ses pommes de terre en paix, dis-je. Je m’en moque.
L’orchestre commença à jouer une valse lente.
— Madame Vasseur, dit Gabriel en me tendant la main. Me ferez-vous l’honneur ?
J’acceptai sa main. Cette main qui avait tué pour moi, qui m’avait soignée, qui m’avait offert une vie de reine.
Il m’entraîna sur la piste. Nous étions le centre de l’attention. Le couple de pouvoir de Paris. L’Architecte et sa Dame.
Alors que nous tournions, je repensai à cette nuit, il y a deux ans, dans ce club miteux. Je repensai à la femme brisée que j’étais, suppliant un inconnu de danser pour sauver les apparences.
Je me serrai contre lui, posant ma tête sur son épaule.
— À quoi tu penses ? demanda-t-il.
Je levai les yeux vers lui, brillants de bonheur et de défi.
— Je pensais à ma première phrase. “Danse avec moi, mon ex me regarde”.
Gabriel rit, un son riche et profond.
— Il ne regarde plus, Élise. Personne ne regarde plus personne d’autre que nous.
Il me fit basculer en arrière, comme dans les films, avant de me redresser pour un baiser passionné, devant tout le gratin parisien.
— Danse avec moi pour toujours, Gabriel, murmurai-je.
— Pour toujours, Élise. Jusqu’à ce que la musique s’arrête.
Et alors que nous continuions à tourner sous les lustres de cristal, je sus que la musique ne s’arrêterait jamais. Nous avions écrit notre propre partition, avec du sang, des larmes et de l’encre indélébile.
J’étais Élise Martinez. J’avais été une victime, une infirmière, une amante. J’étais maintenant une survivante et une reine. Et dans les bras du diable, j’avais enfin trouvé mon paradis.
FIN