Partie 1
Il m’a regardé, et dans ses yeux, j’ai vu un vide que je ne connaissais que trop bien. Ce sourire, ce sourire plaqué qui n’atteignait jamais la lueur de son regard, était devenu un signal d’alarme pour moi. “Tu ne veux pas goûter le café que j’ai fait spécialement pour toi, chérie ?” sa voix, autrefois un baume pour mon cœur, résonnait désormais avec une fausse note stridente dans le silence de la matinée.
Nous étions à Lyon, dans le quartier de la Croix-Rousse. L’appartement de ma belle-sœur, Nina, était un ancien atelier de canut, avec ses hauts plafonds et ses immenses fenêtres qui offraient une vue imprenable sur les toits de la ville. Le soleil de fin de matinée inondait la pièce, faisant scintiller la poussière dans ses rayons dorés et se reflétant sur l’argenterie impeccablement polie de la table. Dehors, la vie lyonnaise battait son plein, un murmure distant de klaxons, de conversations et de trams qui glissaient sur leurs rails. Une atmosphère de dimanche paisible. Mais à l’intérieur de ces murs, une guerre silencieuse et invisible faisait rage.
Le brunch familial mensuel. Ce qui avait commencé comme une tradition charmante était devenu pour moi une épreuve, une roulette russe où ma santé était la mise. Assise sur une chaise au design scandinave inconfortablement rigide, je fixais la tasse en porcelaine blanche posée devant moi. De la vapeur s’en échappait en fines volutes, transportant avec elle une odeur qui n’avait rien à voir avec celle, riche et réconfortante, du café. C’était une odeur âcre, presque métallique, qui me pinçait les narines et provoquait une nausée sourde au creux de mon estomac. Une odeur de danger.
Je m’appelle Christina. J’ai vingt-neuf ans et un mariage qui, de l’extérieur, semblait parfait. Un mari attentionné, James, une belle-famille aisée. Mais après trois ans de vie commune, le vernis avait craqué pour révéler une réalité bien plus sombre. Je n’aurais jamais imaginé, dans mes pires cauchemars, en arriver à soupçonner mon propre mari de vouloir m’empoisonner. Pourtant, les preuves, subtiles et insidieuses, s’étaient accumulées, formant une mosaïque terrifiante que je ne pouvais plus ignorer. Les intoxications alimentaires “accidentelles”, les malaises soudains, toujours, et c’est là que le doute n’était plus permis, toujours en leur présence.
Surtout, surtout en présence de Nina. La sœur de James, ma belle-sœur. La femme qui, depuis le premier jour, avait vu en moi une rivale. Elle avait ce talent sinistre pour orchestrer des situations qui me laissaient physiquement malade ou publiquement humiliée, tout en affichant le masque de l’innocence la plus pure. Et ce sourire qu’elle arborait si souvent, ce même sourire vide de toute chaleur, je le voyais maintenant sur les lèvres de mon mari.
“C’est vraiment gentil de ta part”, ai-je réussi à articuler, déployant des muscles faciaux qui me semblaient rouillés pour former un sourire que je savais faux. Mon esprit, lui, était une tornade. Chaque fibre de mon être hurlait de ne pas toucher à cette tasse.
Cet arôme… Il a ouvert une brèche dans ma mémoire, me ramenant violemment un mois en arrière. Même appartement, même table, même sourire de Nina. Ce jour-là, c’était un thé. Un thé “détox” qu’elle m’avait vanté, une nouvelle infusion spéciale ramenée d’un de ses voyages. Je me souviens de la première gorgée, du goût étrangement amer dissimulé sous des notes de bergamote. Moins d’une heure plus tard, alors que je présentais un projet crucial par visioconférence depuis son salon, les crampes avaient commencé. Des vagues de douleur si intenses qu’elles me coupaient le souffle. J’avais dû couper la caméra, prétextant une mauvaise connexion, et courir aux toilettes, le corps secoué de spasmes. J’avais fini aux urgences. Les médecins, perplexes, avaient parlé d’une réaction gastro-intestinale sévère mais n’avaient trouvé aucune cause identifiable. Nina, la main sur le cœur, avait juré qu’elle avait bu exactement le même thé, qu’elle se sentait parfaitement bien et que je devais avoir un estomac “terriblement sensible”. James l’avait soutenue, me caressant le front avec une sollicitude qui, rétrospectivement, me donnait la chair de poule.

De l’autre côté de la table, Nina remuait nonchalamment son propre café, qu’elle n’avait pas encore touché. Son regard de prédateur était fixé sur moi, analysant ma moindre réaction. “James est devenu un vrai barista, ces derniers temps”, a-t-elle lancé, un demi-sourire étirant ses lèvres fines. “Il s’entraîne avec différentes méthodes d’infusion. Juste pour toi.”
L’insistance sur ces deux derniers mots, “pour toi”, a envoyé une décharge glaciale le long de ma colonne vertébrale. C’était sa signature. Cette façon de planter des piques empoisonnées enrobées de sucre. Je savais que c’était une provocation, un défi.
C’était vrai que James passait de plus en plus de temps chez elle. La raison officielle ? Ils préparaient une “surprise” spectaculaire pour notre troisième anniversaire de mariage. Une excuse parfaite qui leur permettait de passer des heures ensemble, à murmurer dans des pièces où je n’étais pas la bienvenue. Combien de fois étais-je entrée dans le salon pour voir leurs têtes se séparer brusquement, un silence pesant s’installant à la place de leurs chuchotements ? Combien de fois avais-je aperçu, du coin de l’œil, des notifications de messages de Nina sur le téléphone de James, qu’il retournait aussitôt, l’écran contre la table ?
Un soir, il y a deux semaines, il s’était endormi sur le canapé. Son téléphone était posé à côté de lui. J’ai lutté contre moi-même, la culpabilité me rongeant. Mais la suspicion était plus forte. Mes doigts tremblaient tellement que j’ai mis plusieurs secondes à déverrouiller l’appareil avec son empreinte digitale. J’ai ouvert ses messages avec Nina. Il n’y avait rien d’explicite, rien qui ne puisse être présenté comme une preuve irréfutable. Mais c’était l’accumulation de petites phrases qui créait une image glaçante. “Le dosage doit être parfait cette fois.” “Ne t’inquiète pas, elle ne se doutera de rien.” “Il faut qu’elle soit hors-jeu pour la réunion de mardi.” “Cette fois, c’est la bonne.” En lisant ces mots, mon cœur s’était mis à battre si fort que j’avais eu peur qu’il ne réveille James. J’avais photographié l’écran avec mon propre téléphone avant de tout refermer, me sentant à la fois justifiée et souillée.
Et maintenant, ce café. Cette tasse blanche, si innocente en apparence, était devenue l’incarnation de toutes mes peurs. Le “dosage parfait”. C’était donc ça, la surprise.
Mon corps était en état d’alerte maximale. Ma respiration était courte, mon pouls martelait mes tempes. J’ai soulevé la tasse, le contact de la porcelaine chaude contre mes doigts me faisant presque frissonner. Je l’ai approchée de mes lèvres, faisant semblant de vouloir boire, mais mon véritable objectif était d’observer leurs visages par-dessus le rebord de la tasse. Et je l’ai vu. Le regard. Un éclair, une fraction de seconde, un échange fugace entre James et Nina. Un regard de complicité, d’anticipation. Un regard qui confirmait tout. Ils attendaient. Ils attendaient que je boive.
Dans ma tête, c’était le chaos. Une partie de moi voulait hurler, renverser la table, les accuser. Mais une autre partie, plus froide, plus calculatrice, savait que cela ne mènerait à rien. Ils nieraient. Ils me traiteraient de folle, d’hystérique, de paranoïaque. James utiliserait cette voix douce et condescendante pour me “raisonner”, et Nina jouerait la belle-sœur choquée et blessée. J’avais déjà vécu ce scénario. Après un dîner de Noël où j’avais été prise de vertiges si violents que j’avais failli m’évanouir dans l’entrée, ruinant la soirée. J’avais essayé de leur parler de mes doutes. James m’avait regardée avec une pitié feinte. “Christina, chérie, tu es épuisée par le travail. Tu te mets trop de pression. Tu imagines des choses.” Ils m’avaient isolée, faisant de ma propre intuition mon ennemie.
Non. Pas cette fois. Cette fois, j’avais besoin de preuves. Des preuves qu’ils ne pourraient pas nier.
Une idée folle, dangereuse, a germé dans mon esprit. Une idée née du désespoir le plus pur.
Je me suis redressée, sortant mon téléphone de mon sac avec un geste étudié. J’ai fait semblant de lire un message, fronçant les sourcils avec une concentration feinte. “Oh, non… C’est le bureau”, ai-je soupiré, en me levant brusquement. “Je suis désolée, je dois absolument passer un appel urgent. C’est le client de Bordeaux, il ne fallait pas qu’il appelle aujourd’hui.” Le mensonge est sorti avec une facilité qui m’a surprise moi-même. “Nina, ça ne te dérange pas si j’utilise ton bureau ? Il me faut un endroit calme.”
“Bien sûr, vas-y”, a-t-elle répondu, son attention entièrement tournée vers moi, sa propre tasse de café toujours oubliée à côté de son assiette de viennoiseries à peine entamées.
Le plan était en marche. Le chemin pour aller au bureau passait obligatoirement derrière elle. Mon cœur battait la chamade, un tambour assourdissant dans ma poitrine. Chaque pas était une éternité. J’ai inspiré profondément. C’était ma seule chance.
En arrivant à sa hauteur, j’ai “trébuché”. Mon pied s’est prétendument pris dans le pied de la table. J’ai basculé en avant, utilisant l’élan pour que ma main, celle qui ne tenait pas le téléphone, vienne s’agripper à la table pour me stabiliser. C’est à ce moment précis, dans cette fraction de seconde de chaos contrôlé, que c’est arrivé. Mes doigts se sont refermés sur ma tasse de café, celle qui était encore sur le dessous de plat devant ma place. Dans le même mouvement, ma main a effleuré la sienne, la tasse de Nina. Le contact a été si bref, le cliquetis de la porcelaine si léger, qu’il a été couvert par mon exclamation. En un instant, j’ai inversé les deux tasses. La sienne était maintenant devant ma place vide, la mienne devant la sienne. C’était fait.
Je me suis redressée, le visage rouge, jouant la comédie de l’embarras à la perfection. “Oh, mon Dieu, je suis tellement désolée ! Quelle maladroite, je ne sais pas ce qui m’a pris.”
Nina a eu un mouvement de recul, agacée par ma maladresse. Elle a jeté un regard rapide à la tasse, mais n’a rien remarqué d’anormal. Pour elle, une tasse de café blanc ressemblait à une autre tasse de café blanc. Elle m’a gratifiée d’un sourire crispé, dénué de toute sympathie. “Ce n’est rien. Fais juste attention de ne rien casser dans le bureau.”
“Promis”, ai-je répondu d’une voix que j’espérais stable.
J’ai tourné les talons et je me suis dirigée vers le bureau, les jambes tremblantes comme des feuilles. J’ai refermé la porte derrière moi, mais pas complètement. J’ai laissé une fine ouverture, juste assez pour pouvoir observer la scène sans être vue. Appuyée contre le bois froid de la porte, j’ai essayé de calmer ma respiration saccadée. Ma main, celle qui avait opéré l’échange, était glacée et moite.
À travers l’entrebâillement, la salle à manger ressemblait à une scène de théâtre. La lumière du matin, les croissants dorés, les tasses fumantes. Un décor de bonheur familial. Mais je connaissais la vérité de la pièce qui se jouait.
James avait repris son téléphone, tapotant sur l’écran avec une indifférence feinte, mais je pouvais voir la tension dans sa mâchoire. Nina, quant à elle, a ramené la tasse vers elle. Ma tasse. La tasse qui m’était destinée.
Le temps semblait s’être arrêté. Chaque seconde s’étirait à l’infini. Mon estomac était un nœud de serpents. Une partie de moi, une partie sombre et vengeresse, voulait qu’elle boive. Elle méritait de goûter à sa propre médecine, de ressentir la peur et la douleur qu’elle m’avait infligées tant de fois. Mais une autre partie de moi, la femme que j’étais avant tout ça, était terrifiée. Et si je m’étais trompée ? Et si ce n’était qu’un café au goût étrange ? J’allais juste passer pour une folle paranoïaque qui avait gâché un brunch dominical.
Pire encore. Et si je ne m’étais pas trompée ? Et si le contenu de cette tasse était réellement dangereux ? Je devenais complice, d’une certaine manière. J’assistais à une scène qui pouvait mal tourner. Mais je devais savoir. Je ne pouvais plus vivre dans le doute, dans cette prison psychologique qu’ils avaient construite autour de moi. Je devais avoir la preuve. La vérité, quelle qu’elle soit, était devenue aussi vitale que l’air que je respirais.
Mon regard était rivé sur ses mains, sur ses lèvres. Elle parlait à James, mais je n’entendais pas les mots. Le son était étouffé, lointain. Tout mon univers s’était rétréci à cette scène, à cette tasse en porcelaine blanche. Elle l’a soulevée. Elle l’a approchée de son visage. Le moment de vérité était arrivé.
Partie 2
À travers l’entrebâillement de la porte, je la regardai soulever la tasse. Ma tasse. Le temps se figea, se distordit. Je pouvais voir la courbe de ses doigts manucurés sur la porcelaine, le léger tremblement de sa main alors qu’elle approchait le breuvage de ses lèvres. Le moment de vérité était arrivé. Elle but une gorgée.
Une petite gorgée, prudente, comme si elle testait la température. Ses yeux se plissèrent légèrement, une expression de confusion flottant un instant sur son visage. Elle jeta un regard à James, qui lui sourit en retour, un sourire d’encouragement qui me parut grotesque. Rassurée, elle but une deuxième gorgée, plus longue cette fois.
Et puis, rien. Pendant une dizaine de secondes qui me parurent une décennie, il ne se passa absolument rien. Le doute, froid et paralysant, s’insinua en moi. Et si je m’étais trompée ? Et si tout ceci n’était que le fruit de ma paranoïa ? J’avais échangé les tasses. J’avais commis un acte insensé, basé sur une intuition, une odeur, un regard. La honte commença à monter, chaude et piquante, le long de ma nuque. J’allais devoir sortir de ce bureau, retourner m’asseoir, et affronter leurs regards interrogateurs, peut-être amusés. L’image de ma propre folie était presque aussi terrifiante que celle de leur malice.
Mais alors, je vis un changement subtil. Une grimace presque imperceptible tordit les lèvres de Nina. Elle reposa la tasse sur sa soucoupe avec un cliquetis un peu trop sec. Sa main, qui était allée chercher un croissant, s’arrêta à mi-chemin.
“Ce café a un goût… particulier”, dit-elle, la voix légèrement enrouée. “Tu as mis quoi dedans, James ? Une nouvelle épice ?”
James la regarda, son sourire commençant à vaciller. “Non, c’est le mélange habituel. Celui que tu aimes tant. Peut-être que le lait a un peu tourné ?”
Nina secoua la tête, portant une main à sa gorge. “Non, ce n’est pas ça. C’est… métallique.”
Le mot. Elle avait utilisé le même mot qui hantait mon esprit. Un frisson glacial, mélange de victoire et d’horreur, me parcourut de la tête aux pieds. Je ne suis pas folle. Je n’ai pas rêvé.
Son visage, habituellement d’un teint de pêche parfait, commençait à perdre ses couleurs. Une pâleur cireuse s’installait autour de sa bouche et de ses yeux. “James,” reprit-elle, et sa voix tremblait maintenant distinctement, “je… je ne me sens pas très bien.”
Le visage de James se décomposa. La confusion laissa place à une panique pure et non dissimulée. Il se leva si brusquement que sa chaise racla bruyamment le parquet et faillit basculer. “Comment ça, tu ne te sens pas bien ? Qu’est-ce que tu as ?”
“Ma tête tourne… et mes mains…” Elle leva ses mains devant elle. Elles étaient secouées d’un tremblement incontrôlable, faisant danser les bracelets en or à ses poignets. “James, qu’est-ce qui se passe ?”
Et c’est là que le regard de James, affolé, quitta le visage de sa sœur pour se poser sur la table. Il vit la tasse qu’elle venait de boire. Puis il vit l’autre tasse, la mienne, celle qu’il croyait être la sienne, intacte devant ma place vide. La réalisation le frappa avec la violence d’un coup de poing en pleine figure. Ses yeux s’écarquillèrent, sa bouche s’ouvrit dans une expression d’horreur absolue. Il comprit.
“Ce n’était pas ta tasse”, murmura-t-il, les mots à peine audibles, étranglés par la panique.
Mais dans le silence soudain de la pièce, ses paroles résonnèrent comme un coup de tonnerre. Les yeux de Nina s’agrandirent à leur tour, passant de la confusion à l’incompréhension, puis à une terreur abjecte. “Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?”
“Ce n’était pas pour toi !” cria-t-il presque, sa voix montant d’une octave.
Le moment était venu. J’ai poussé la porte et suis entrée dans la pièce. Mon téléphone était dans ma main, fermement tenu, le point rouge de l’enregistrement vidéo brillant discrètement dans le coin de l’écran. Ils ne me virent pas tout de suite, trop absorbés par leur propre drame.
“James, qu’as-tu mis dans ce café ?” haleta Nina. Elle essaya de se lever, mais ses jambes se dérobèrent sous elle. Elle s’agrippa au bord de la table pour ne pas tomber, renversant un verre de jus d’orange qui se répandit en une flaque orange vif sur la nappe blanche immaculée.
“Appelle une ambulance”, supplia-t-elle, sa voix se brisant, le regard fixé sur son frère avec un mélange de peur et d’accusation. “S’il te plaît… je… je ne peux plus…” Elle glissa le long de la table, s’effondrant sur le sol dans un bruit sourd.
J’ai fait un pas en avant. Ma voix, à ma propre surprise, était d’un calme olympien. “Je m’en occupe.”
Leurs deux têtes se tournèrent vers moi. La surprise, le choc, la culpabilité et la peur se peignirent successivement sur leurs visages. James me regarda comme s’il voyait un fantôme.
“Christina…” commença-t-il.
Je l’ignorai. Mon pouce glissa sur l’écran de mon téléphone et composa le 112. Tout en gardant la caméra pointée sur la scène, je portai le téléphone à mon oreille.
“Services d’urgence, j’écoute ?”
“Oui, bonjour. J’ai besoin d’une ambulance au 15, montée des Esses, à la Croix-Rousse”, dis-je clairement, articulant chaque mot. Ma main ne tremblait pas. C’était comme si des années de doute et de peur s’étaient évaporées pour laisser place à une froide détermination. “Ma belle-sœur semble faire une réaction grave à quelque chose qu’elle a bu. Elle est consciente, mais elle est prise de tremblements violents et vient de perdre l’usage de ses jambes.”
Pendant que je parlais à l’opératrice, les yeux de Nina, révulsés de terreur, croisèrent les miens. La froideur calculatrice qui y logeait habituellement avait été remplacée par une peur primaire, animale. “Christina,” suffoqua-t-elle depuis le sol, son corps secoué de spasmes. “Tu as… Tu as échangé… Tu savais.”
Ce n’était pas une question. C’était une constatation. Un aveu.
“Madame, l’ambulance est en route”, m’assura la voix à l’autre bout du fil. “Restez en ligne avec moi.”
James, de plus en plus frénétique, s’était agenouillé à côté de sa sœur. “Nina, qu’est-ce qui se passe ? Ce n’était pas censé… Je veux dire, ce n’était pas pour…” Il s’interrompit, réalisant qu’il ne faisait qu’aggraver leur cas.
“Tais-toi, James !” cracha Nina, la rage surpassant momentanément la douleur. Ses mots étaient pâteux, mais chargés de venin. “C’est entièrement de ta faute ! Tu avais dit… tu avais dit que ça la rendrait juste assez malade pour qu’elle manque la réunion du conseil d’administration de la semaine prochaine ! Tu avais promis que ce ne serait pas traçable !”
Mon sang se glaça. La réunion du conseil d’administration. La réunion où je devais présenter ma proposition pour le compte Henderson, un client majeur que je courtisais depuis des mois. Le même compte que Nina, qui travaillait pour une agence concurrente, tentait désespérément de décrocher. Tout s’emboîtait avec une clarté diabolique. Les pièces du puzzle, dispersées sur des mois de souffrance, formaient enfin une image complète et monstrueuse.
“Le thé, le mois dernier”, dis-je, ma voix toujours étrangement stable alors que mon cœur menaçait de sortir de ma poitrine. “Et le petit-déjeuner, il y a deux mois. Ce n’étaient pas des accidents, n’est-ce pas ?”
Le visage de Nina se contracta sous une nouvelle vague de douleur. “Le thé… c’était pour te clouer à la maison pendant la présentation du contrat Johnson… Mais tu y es allée quand même !” Elle se serra le ventre, se pliant en deux. “James avait dit… Il avait dit qu’on devait juste te discréditer. Faire croire aux clients que tu n’étais pas fiable…”
Le son des sirènes, d’abord lointain, se rapprocha rapidement, remplissant l’air et le silence pesant de l’appartement. James se releva d’un bond, reculant, s’éloignant d’elle, de moi, de la catastrophe qu’il avait créée. “Nina, arrête de parler ! Tu ne sais pas ce que tu dis !”
“Je sais parfaitement ce que je dis !” rétorqua-t-elle, sa voix s’éraillant. “On prépare ça depuis des mois ! Depuis que Christina a commencé à me surclasser à chaque rendez-vous client ! Tu étais censé t’assurer qu’elle le boive aujourd’hui !”
Les ambulanciers firent irruption par la porte d’entrée, que j’avais laissée ouverte. Je m’écartai rapidement pour les laisser passer, sans jamais cesser d’enregistrer. Alors qu’ils installaient Nina sur un brancard, lui posant des questions auxquelles elle répondait par des grognements de douleur, je terminai mon enregistrement. D’un geste rapide, je l’envoyai sur mon adresse e-mail privée, puis à mon avocat, avec le simple mot “PREUVE”.
James était figé au milieu du salon, le teint cireux, regardant son plan, sa vie, sa sœur, s’effondrer autour de lui.
“Je vais l’accompagner à l’hôpital”, annonçai-je aux ambulanciers d’une voix ferme. “Après tout, je dois m’assurer que ma belle-sœur reçoive le traitement approprié.”
Je croisai le regard terrifié de James. “Et je suis certaine,” ajoutai-je en le fixant, “que les médecins seront très intéressés de savoir ce qu’il y avait exactement dans ce café.”
La salle d’attente des urgences de l’Hôpital Édouard-Herriot était un tourbillon d’activité et d’anxiété contenue. Le ballet incessant des infirmières, le bip régulier des moniteurs, l’odeur antiseptique qui flottait dans l’air, tout cela me semblait irréel, comme si je regardais une scène de film. J’étais assise sur un siège en plastique bleu, le téléphone serré dans ma main comme une ancre dans la tempête. Je revisionnais en boucle la vidéo que j’avais prise. La voix tremblante de Nina, sa confession dictée par la douleur et la panique, le visage décomposé de James. C’était la validation dont j’avais désespérément besoin. La preuve tangible que je n’étais pas folle, que ma peur était fondée, que ma souffrance n’était pas le fruit de mon imagination.
Alors que j’attendais, les souvenirs des derniers mois remontèrent à la surface, non plus comme des fragments confus, mais comme les chapitres d’une histoire cohérente. Je repensai à ce fameux “petit-déjeuner”, deux mois plus tôt. Nous étions chez eux. James avait insisté pour préparer ses “pancakes spéciaux”. Nina avait apporté un sirop d’érable “artisanal”. J’avais trouvé le goût un peu étrange, mais j’avais mis ça sur le compte du côté “artisanal”. L’après-midi même, j’avais été prise de violentes migraines et de nausées. J’avais dû annuler deux rendez-vous importants. James m’avait dit que je devais être surmenée. Nina avait suggéré que j’étais peut-être enceinte, une suggestion perfide destinée à me faire espérer, avant que les tests ne reviennent négatifs.
Puis il y a eu cet incident au dîner de Noël de l’entreprise. Nina, “accidentellement”, avait renversé un verre de vin rouge sur ma robe blanche juste avant que je ne doive faire un discours. Mais le véritable poison n’était pas dans le vin. Il était dans les petits fours qu’elle m’avait tendus avec insistance, en disant : “Goûte celui-ci, Christina, c’est mon préféré”. Plus tard dans la soirée, j’avais eu des vertiges et une vision trouble. J’avais dû quitter la fête prématurément, laissant une impression d’amateurisme et de fragilité, tandis que Nina brillait, récupérant l’attention de mes clients potentiels.
Chaque incident était une pierre ajoutée au mur de mon isolement. Ils étaient maîtres dans l’art du “gaslighting”, me faisant douter de ma propre santé mentale, de mes perceptions. “Tu es trop sensible”, “Tu dramatises toujours tout”, “Tu devrais peut-être voir quelqu’un pour gérer ton stress”. Ces phrases, répétées comme un mantra, avaient commencé à éroder ma confiance en moi. C’est après l’incident du thé, lorsque j’avais fini aux urgences pour la deuxième fois en quelques mois sans explication médicale, que j’ai décidé que c’en était assez. J’ai commencé à tenir un journal. Un journal secret sur un cloud sécurisé, où je notais chaque malaise, chaque repas partagé avec eux, chaque parole étrange, chaque regard suspect. Date, heure, lieu, symptômes, témoins. C’était devenu mon obsession, ma seule défense dans cette guerre non déclarée.
“Famille de Nina Anderson ?”
La voix d’une infirmière me tira de mes pensées. Je me levai, remarquant l’absence flagrante de James. Il avait marmonné quelque chose à propos de “garer la voiture” il y a plus de vingt minutes et n’était pas revenu. Il avait fui.
“Je suis sa belle-sœur”, dis-je en suivant l’infirmière à travers des portes battantes. “Comment va-t-elle ?”
“Elle est stabilisée, mais nous avons trouvé des niveaux préoccupants de toxines dans son système”, répondit l’infirmière, son expression grave. “Le médecin aimerait vous parler de certaines découvertes inhabituelles dans son bilan sanguin.”
Le Dr Phillips était une femme d’une cinquantaine d’années, grande, les cheveux grisonnants coupés courts et un regard perçant qui semblait lire à travers vous. Elle m’attendait près de la chambre de Nina. “Madame Bennett ? Pourriez-vous me dire exactement ce qui s’est passé avant que votre belle-sœur ne tombe malade ?”
Je pris une profonde inspiration. C’était le moment. “Je pense que vous devriez d’abord écouter ceci.”
Je sortis mon téléphone et lançai la vidéo. Je regardai le visage du Dr Phillips passer d’une inquiétude professionnelle à une alarme non feinte, puis à une profonde consternation. Elle écouta en silence jusqu’à la fin, son expression se durcissant à chaque mot de la confession de Nina.
“Ceci est extrêmement grave”, dit-elle en prenant des notes sur sa tablette. “La substance que nous avons trouvée n’est pas quelque chose qui peut se retrouver accidentellement dans un café. Nous parlons d’une contamination délibérée.”
À cet instant précis, James apparut au bout du couloir. Son visage était livide, couvert de sueur. Il avait clairement entendu les derniers mots du médecin.
“Christina”, commença-t-il en faisant un pas vers moi, la voix suppliante. “Laisse-moi t’expliquer…”
“Restez en arrière !” l’avertit le Dr Phillips, appuyant sur le bouton d’appel de l’infirmière sur le mur. “Sécurité à la chambre 412, s’il vous plaît.”
James leva les mains en signe de reddition, le visage déformé par la panique. “C’est un malentendu. Nina était confuse, elle ne savait pas ce qu’elle disait.”
“Vraiment ?” dis-je, ma voix tranchante comme du verre. J’ai ouvert ma galerie de photos sur mon téléphone, celle où j’avais sauvegardé les captures d’écran des messages qu’il avait échangés avec Nina. “Alors ces messages entre vous deux, parlant de vous ‘assurer qu’elle soit hors de commission’ avant la présentation Henderson, c’était juste une conversation amicale ?”
Son visage se vida de toute couleur. Il me fixa, abasourdi. “Tu… tu as fouillé dans mon téléphone ?”
“Après avoir trouvé des fioles étranges dans le tiroir de ton bureau, oui, je l’ai fait”, mentis-je sur les fioles, mais le bluff toucha sa cible. Sa réaction confirmait que de telles fioles existaient.
Je me tournai vers le Dr Phillips. “Docteur, j’ai été hospitalisée trois fois au cours des six derniers mois avec des symptômes inexpliqués. J’aimerais savoir s’ils correspondent à ce que vous avez trouvé dans le système de Nina aujourd’hui.”
Les yeux du médecin se plissèrent. C’était la pièce manquante de son propre puzzle. “Nous devrons faire des tests pour comparer. Mais étant donné la situation, je pense qu’il est impératif que votre mari reste disponible pour répondre à quelques questions.”
Deux agents de sécurité, deux hommes costauds à l’air impassible, apparurent à ce moment-là, se positionnant de chaque côté de James. Il était pris au piège, son masque de mari attentionné et de gendre idéal se désintégrant pour révéler le monstre manipulateur en dessous.
“Nina et moi…”, balbutia-t-il, cherchant désespérément une issue. “On essayait juste de t’aider… de te ralentir. Tu travaillais trop, tu prenais tous les gros clients. Nina a dit que si on pouvait juste te faire prendre un peu de repos…”
“En m’empoisonnant ?” ma voix était stable, mais à l’intérieur, je tremblais de rage et de chagrin. La trahison était si profonde, si totale, qu’elle me laissait un goût de cendre dans la bouche. “Depuis combien de temps ça dure, James ? Est-ce que c’était aussi vous qui avez trafiqué ma nourriture à la fête de Noël ?”
Le silence de James fut l’aveu le plus assourdissant que j’aie jamais entendu. Derrière lui, à travers la vitre de la chambre, je pouvais voir Nina, allongée dans son lit, connectée à divers moniteurs. Son assurance d’avant avait disparu, remplacée par la peur panique de quelqu’un qui sait qu’il est allé trop loin et qu’il n’y a plus d’issue.
Le Dr Phillips s’adressa aux agents de sécurité, sa voix ne laissant place à aucune contestation. “Gardez-le ici. Personne ne quitte cet étage avant que la police n’arrive.” Puis elle se tourna vers moi. “L’inspecteur Mendoza est en route. Elle est spécialisée dans ce genre d’affaires. Elle voudra prendre les dépositions de tout le monde.”
J’ai hoché la tête, un étrange sentiment de calme m’envahissant. Le chaos des dernières heures commençait à se dissiper, laissant place à une clarté glaciale. La vérité était enfin sortie, brutale et laide. Et il n’y avait plus de retour en arrière possible. Le chapitre de ma vie avec James venait de se fermer, non pas avec des larmes, mais avec le son des sirènes et le cliquetis des menottes à venir.