“Mon fils de 6 ans m’a prévenue à propos de son père. J’aurais dû l’écouter. Ce soir-là, j’ai compris que le monstre que je craignais dormait à côté de moi depuis des années.”

Partie 1

Les néons blafards de la gare de Lyon Part-Dieu projetaient une lumière crue, presque chirurgicale, qui me donnait la nausée. Une fatigue sourde, une lassitude qui ne venait pas d’un simple manque de sommeil, mais des tréfonds de mon âme, pesait sur mes épaules comme un manteau de plomb. Je la traînais depuis des mois, cette exhaustion existentielle, sans jamais parvenir à en identifier la cause, me contentant de la subir en silence, jour après jour.

À mes côtés, Jean-Pierre se tenait droit, impeccable. Son sourire, celui qu’il arborait en public comme une armure, était parfaitement calibré. Il portait un costume gris taillé sur mesure qui coûtait probablement plus cher que mes trois derniers mois de dépenses personnelles. Son attaché-case en cuir grainé, un cadeau d’une de ses anciennes collaboratrices, était fermement serré dans sa main. L’air autour de nous était imprégné de l’odeur de son parfum, une fragrance boisée et puissante que je lui avais offerte pour son anniversaire, et que je regrettais maintenant à chaque fois que je la sentais. Pour n’importe quel voyageur pressé dans ce hall immense et impersonnel, nous incarnions une certaine idée de la réussite. Le couple de pouvoir lyonnais. Lui, le directeur commercial dynamique, toujours entre deux avions, conquérant de nouveaux marchés. Moi, l’épouse au foyer, le pilier silencieux, la gardienne du temple, venue lui adresser un au revoir plein d’une affection feinte.

Si seulement ils avaient pu voir au-delà des apparences. Si seulement ils avaient pu déceler la fissure qui lézardait notre façade parfaite.

La petite main moite de Léo, mon fils de six ans, était agrippée à la mienne. Il était mon ancre, mon point de repère dans un monde qui perdait lentement son sens. Mon univers tout entier dans un si petit corps. Il était anormalement immobile ce soir-là, plus silencieux encore que d’habitude. Léo a toujours été un enfant contemplatif, un de ces gamins qui préfèrent observer le monde plutôt que de s’y jeter à corps perdu, mais ce soir, c’était différent. Une ombre dansait dans ses grands yeux sombres, une peur primitive que je ne parvenais pas à nommer, mais dont la présence me glaçait le sang.

« Cette réunion à Paris est absolument cruciale, ma chérie », dit Jean-Pierre, sa voix résonnant avec l’assurance de celui qui n’a jamais connu le doute. Il m’attira à lui pour une étreinte. Ce n’était pas un geste spontané. C’était une performance. Chaque millimètre de ce contact était calculé, millimétré, destiné à l’audience invisible qui nous entourait. Tout chez lui était devenu calcul. Je ne le savais pas encore, ou plutôt, je refusais de l’admettre. « Trois jours, grand maximum, et je suis de retour. Promis. Tu tiens le fort, d’accord ? »

Tenir le fort. Cette expression me revenait comme un boomerang. Comme si ma vie se résumait à ça : maintenir les apparences, gérer l’intendance, m’assurer que sa routine ne soit jamais perturbée, pendant que lui, le grand bâtisseur, érigeait son empire. J’esquissai un sourire, le même sourire las et docile que je servais depuis des années, celui que l’on attendait de moi. « Bien sûr. Ne t’inquiète pas pour nous. On sera sages. » Ma propre voix me parut lointaine, étrangère. Au même instant, je sentis la pression des doigts de Léo s’intensifier sur ma main jusqu’à me faire mal.

Jean-Pierre relâcha son étreinte et s’accroupit devant notre fils, un genou à terre. Il posa ses deux mains larges et manucurées sur les petites épaules de Léo, adoptant cette posture qu’il maîtrisait à la perfection, celle du père de l’année dans une publicité pour une mutuelle. « Et toi, mon champion », commença-t-il avec une douceur étudiée, « tu prends bien soin de maman pour moi. Tu seras l’homme de la maison. D’accord ? »

Léo ne répondit pas. Pas un mot. Il se contenta d’un imperceptible hochement de tête, ses yeux rivés sur le visage de son père. Son regard était d’une intensité dérangeante. C’était comme s’il cherchait à graver dans sa mémoire chaque trait, chaque ride d’expression, chaque reflet dans les yeux de Jean-Pierre. Comme s’il lui faisait ses adieux, conscient que c’était la toute dernière fois qu’il le voyait.

J’aurais dû comprendre. J’aurais dû sentir à cet instant précis que quelque chose clochait terriblement. Mais nous ne remarquons jamais vraiment les signes, n’est-ce pas ? Surtout quand ils proviennent des gens que nous aimons, ou que nous pensons aimer. On croit connaître la personne avec qui l’on partage son lit, ses repas, ses factures. On croit qu’après huit ans de mariage, plus rien ne peut nous surprendre. Quelle terrible naïveté. Quelle arrogance.

« Je vous aime. À très vite », conclut-il en se relevant. Il déposa un baiser fuyant sur le front de Léo, puis un autre, tout aussi mécanique, sur ma joue.

Puis, il a tourné les talons. Sans un regard en arrière. Il a saisi sa valise à roulettes et s’est dirigé d’un pas vif et décidé vers le quai du TGV, sa silhouette se découpant dans la lumière crue des panneaux d’affichage. Nous sommes restés là, Léo et moi, comme deux statues au milieu du flot incessant des arrivées et des départs, des étreintes joyeuses et des adieux déchirants. Nous l’avons regardé disparaître, devenir un point indistinct dans la foule affairée.

Quand il fut complètement hors de vue, je laissai échapper un soupir qui semblait venir du plus profond de mes entrailles. Un mélange de tristesse et, je l’avoue avec honte, d’un immense soulagement. « Allez, mon cœur. On rentre à la maison. » Je voulais juste retrouver le silence de notre grand appartement vide du 6ème arrondissement, près du Parc de la Tête d’Or. Je voulais retirer ces talons inconfortables que j’avais mis pour « tenir mon rang », enfiler un vieux jogging, et m’abrutir devant une série stupide jusqu’à ce que le sommeil daigne enfin me prendre.

Nous avons commencé à traverser la gare en sens inverse, nos pas produisant un écho solitaire sur le sol en marbre poli. Le silence de Léo était devenu une présence tangible, un poids qui nous suivait. Je pouvais sentir la tension qui parcourait son petit corps à travers sa main qui ne lâchait pas la mienne.

« Tout va bien, mon chéri ? » ai-je tenté, ma voix se voulant légère. « Tu es bien silencieux aujourd’hui. Papa va te manquer ? »

Aucune réponse. Il continuait de marcher, le regard fixé droit devant lui, comme un petit soldat en mission. Nous sommes passés devant les boutiques fermées, les Relay aux rideaux de fer tirés, les écrans de départ qui affichaient des destinations lointaines, promesses d’évasion. Des gens se bousculaient, tiraient leurs valises, couraient pour ne pas rater leur train. Le monde tournait, mais le nôtre semblait s’être arrêté.

Ce n’est qu’en approchant des grandes portes vitrées de la sortie, alors que l’air frais de la nuit lyonnaise commençait à s’engouffrer dans le hall, qu’il s’est arrêté. Si brusquement que j’ai failli perdre l’équilibre et m’étaler sur le sol.

« Léo, mais qu’est-ce qui se passe ? Tu m’as fait peur ! »

C’est là qu’il a tourné la tête et a levé les yeux vers moi. Et mon Dieu, je jure que l’image de ce regard restera gravée en moi jusqu’à mon dernier souffle. Ce n’était plus de la peur. C’était de la pure terreur. Le genre de terreur absolue qu’un enfant de six ans ne devrait même pas être capable de concevoir, et encore moins d’exprimer. Ses lèvres tremblaient, sa pâleur était spectrale.

« Maman », a-t-il articulé dans un murmure à peine audible. « On ne peut pas rentrer à la maison. »

Mon cœur a raté un battement, puis a commencé à marteler ma poitrine comme un tambour fou. Un froid glacial a parcouru mes veines. Je me suis accroupie en urgence, ignorant la douleur dans mes genoux, pour me mettre à sa hauteur. J’ai lâché sa main pour saisir ses petits bras. « Qu’est-ce que tu racontes, mon bébé ? Bien sûr qu’on rentre. Il est tard, tu dois dormir. Tu as école demain, tu te souviens ? »

Sa voix, quand il a répondu, était plus forte, teintée d’une note de désespoir qui m’a transpercée. « Non ! S’il te plaît, maman, on ne peut pas ! Il faut me croire cette fois ! S’il te plaît… »

“Cette fois.”

Ces deux mots. Ils ont résonné en moi comme un coup de gong funèbre. Parce que c’était vrai. J’avais déjà failli. Il y a quelques semaines, Léo était venu me réveiller en pleine nuit, tremblant, pour me dire qu’il avait vu une voiture sombre, sans logo, garée de l’autre côté de notre rue. La même voiture, trois soirs de suite. Je lui avais caressé les cheveux, lui disant que ce n’était qu’une coïncidence, que Lyon était une grande ville. Je n’avais même pas pris la peine de regarder par la fenêtre. Je l’avais renvoyé se coucher en le traitant presque de peureux.

Quelques jours plus tard, il m’avait juré avoir entendu papa, qui se croyait seul dans son bureau, parler à voix basse de « régler le problème une bonne fois pour toutes » et que « la solution devait être définitive ». Je lui avais expliqué, avec la patience condescendante d’une adulte qui sait tout, que c’étaient des affaires de grands, des mots compliqués liés à son travail, et qu’il ne devait pas écouter aux portes. Je l’avais infantilisé. Je ne l’avais pas cru. Et maintenant, il me suppliait, les larmes commençant à perler au coin de ses yeux, ces yeux si profonds que j’avais l’impression de m’y noyer.

Mon propre regard a balayé les alentours, inquiet. Quelques passants nous observaient, intrigués par ce petit garçon au bord de la crise de nerfs et cette mère agenouillée en talons aiguilles au milieu d’une gare.

J’ai ravalé ma salive, mon instinct de protection prenant enfin le dessus sur des années de déni. « D’accord, Léo. Je te crois. Je suis désolée. Explique-moi ce qui se passe. » Ma voix est sortie plus assurée que je ne me sentais.

Il a jeté un regard effrayé par-dessus son épaule, comme s’il craignait que des espions se cachent derrière les distributeurs de billets. Puis, il s’est rapproché, a tiré sur la manche de mon manteau pour que je me penche encore plus, et a collé sa bouche à mon oreille. Son souffle était chaud et saccadé.

« Ce matin », a-t-il chuchoté si bas que j’ai dû retenir ma respiration pour l’entendre. « Très, très tôt. Je me suis réveillé avant tout le monde pour aller boire de l’eau. Et j’ai entendu papa dans son bureau. Il était au téléphone. Maman… il a dit… il a dit que ce soir, quand on dormirait tous les deux… quelque chose de très grave allait arriver à la maison. »

Chaque mot était une goutte de poison qui s’infiltrait dans mon système.

Il a poursuivi, sa petite voix brisée par l’urgence. « Il a dit qu’il fallait absolument qu’il soit loin, à Paris, quand ça arriverait. Pour ne pas être soupçonné. Il a dit… il a dit qu’après ça, nous… nous ne serions plus un obstacle pour lui. Que ce serait la fin des problèmes. »

Mon sang ne s’est pas seulement glacé. Il s’est transformé en un bloc de glace solide dans mes veines. Une paralysie totale. L’air me manquait. La gare autour de moi a disparu. Il n’y avait plus que la voix de mon fils, ces mots terribles, et le battement assourdissant de mon cœur.

« Léo, tu… tu es sûr ? » ai-je réussi à articuler. « Tu es absolument sûr de ce que tu as entendu ? »

Il a hoché la tête frénétiquement, ses larmes se mettant enfin à couler sur ses joues pâles. « Il a dit qu’il y avait des gens qui allaient s’en occuper. Il a dit qu’il allait enfin être libre. Maman… sa voix… ce n’était pas la voix de papa. C’était une voix différente. Méchante. Froide. Ça faisait peur. »

Mon premier réflexe, mon instinct de survie psychologique, a été de nier. De me dire que c’était son imagination d’enfant, qu’il avait fait un cauchemar, qu’il avait mal compris, que Jean-Pierre, mon mari, le père de mon fils, ne ferait jamais… jamais quoi, au juste ? Le mot ne pouvait même pas se former dans mon esprit.

Mais alors, comme un barrage qui cède, une avalanche de souvenirs, de petits détails insignifiants que j’avais balayés sous le tapis de ma conscience, m’a submergée.

Jean-Pierre, il y a trois mois, augmentant substantiellement son assurance-vie et la mienne, me disant avec un sourire charmeur que c’était « juste une précaution pour bâtir notre patrimoine générationnel ».

Jean-Pierre, insistant lourdement pour que je mette tous nos biens, la maison, la voiture, et même notre compte joint, uniquement à son nom. « C’est plus simple pour les impôts, ma chérie, fais-moi confiance. »

Jean-Pierre, se mettant en colère, une fureur froide et terrifiante, quand j’avais mentionné mon désir de reprendre une activité professionnelle, même à mi-temps. « Ce n’est pas nécessaire, Aude. Je gagne assez pour nous deux. Ta place est à la maison, avec Léo. »

Les appels étranges auxquels il répondait en s’enfermant à double tour dans son bureau, les voyages d’affaires de plus en plus fréquents et opaques. Et cette conversation… cette conversation que j’avais surprise il y a deux semaines, alors que je le pensais endormi. Il murmurait dans son téléphone, le visage tourné vers le mur. « Oui, je sais le risque… mais il n’y a pas d’autre moyen… ça doit avoir l’air accidentel… complètement accidentel… »

À l’époque, je m’étais convaincue qu’il parlait d’un investissement boursier risqué, d’un montage financier audacieux. Mais si ce n’était pas ça ? Et si « l’investissement », c’était moi ? Et si « l’accident », c’était nous ?

J’ai arraché mon regard du vide pour le poser sur mon fils. Sur ce visage d’ange déformé par une terreur d’adulte, sur ces larmes silencieuses qui traçaient des sillons sur sa peau, sur ses petites mains qui tremblaient sans contrôle. Et à cet instant, au milieu du bruit et de la fureur de la gare de Lyon Part-Dieu, j’ai pris la seule et unique décision qui comptait. La décision la plus importante de toute ma vie.

« D’accord, mon fils. » Ma voix était un souffle rauque. « Je te crois. »

Le soulagement qui a inondé son visage fut si intense, si pur, qu’il m’a brisé le cœur. Mais il a été de courte durée, immédiatement remplacé par une angoisse encore plus grande. « Alors… qu’est-ce qu’on fait, maman ? »

Partie 2 : La Nuit la Plus Longue

La question de Léo flottait dans l’air glacial du parvis de la gare, simple, directe et absolument terrifiante. « Alors… qu’est-ce qu’on fait, maman ? »

Mon esprit était un chaos total, un tourbillon de panique, de déni et d’une horreur naissante. Une partie de moi voulait le secouer doucement, lui dire que tout cela était un mauvais rêve, une histoire qu’il s’était inventée. Une partie de moi voulait courir à la police, hurler que mon mari, l’éminent Jean-Pierre Valois, projetait de nous assassiner. Mais une autre partie, la partie la plus profonde, la plus instinctive de mon être, savait que Léo disait la vérité. Et cette partie savait que la moindre erreur, la moindre décision hâtive, nous serait fatale.

Où aller ? La première pensée qui traverse l’esprit dans une telle situation est de chercher refuge chez des amis. Mais nos amis… étaient-ils vraiment nos amis ? Ou étaient-ils les amis de Jean-Pierre ? Le cercle social que nous fréquentions était le sien. C’était lui, le centre de gravité. Des couples de cadres, de médecins, d’avocats, tous gravitant dans la même sphère de réussite et de faux-semblants. Appeler Hélène ou Marc ? Ils riraient, pensant que j’étais en plein délire paranoïaque, et le premier qu’ils appelleraient après avoir raccroché serait Jean-Pierre, pour lui raconter, amusés, la dernière crise de sa femme un peu trop fragile. Il saurait immédiatement que son plan avait été découvert. Non, les amis étaient une option à proscrire. Ma famille ? Mes parents vivaient en Bretagne, à des centaines de kilomètres. Le temps de leur expliquer l’inexplicable au téléphone, de les convaincre, il serait trop tard. De plus, ils n’avaient jamais vraiment apprécié Jean-Pierre, le trouvant trop lisse, trop ambitieux. Ils le croiraient capable de beaucoup, mais de meurtre ? Je passerais pour folle.

« Maman ? » La petite voix de Léo me tira de ma spirale infernale.

Je devais penser. Logiquement. Froidement. Comme Jean-Pierre. Quel était son plan ? Il était à Paris, se construisant un alibi en béton armé. Pendant ce temps, des « gens » devaient s’occuper de nous. Ce soir. À la maison. Pendant notre sommeil. L’idée était si monstrueuse, si insensée, que mon cerveau refusait de l’accepter pleinement. Et si Léo avait mal interprété ? Si les mots qu’il avait entendus avaient un autre sens ? C’était improbable, mais une partie de moi s’accrochait encore à cette branche pourrie.

Il n’y avait qu’une seule façon de savoir. Une seule chose à faire.

« On va monter dans la voiture », dis-je, ma voix plus ferme que je ne l’aurais cru possible. « Mais on ne rentre pas à la maison. Pas tout de suite. On va… on va juste s’assurer de quelque chose. D’accord ? »

Léo hocha la tête, ses grands yeux pleins d’une confiance qui me fit mal. Je lui avais failli tant de fois, et pourtant, il me croyait encore. J’attrapai de nouveau sa main, cette fois avec une détermination nouvelle. Chaque pas vers le parking souterrain était un pas vers la vérité, quelle qu’elle soit. Mon cœur battait si fort que je sentais le sang pulser dans mes tempes, dans mes oreilles. Chaque bruit me faisait sursauter. L’écho de nos propres pas sur le béton, le grincement lointain d’un pneu, le claquement d’une portière. Tout me semblait suspect, menaçant.

Le parking était presque désert à cette heure. Notre voiture, un SUV allemand gris que Jean-Pierre avait insisté pour acheter l’année dernière – « une voiture sûre pour ma famille », avait-il dit avec un sourire paternaliste – nous attendait sous la lumière orangée et vacillante d’un néon fatigué. Une voiture sûre. Quelle blague amère.

Je luttai quelques secondes avec le siège auto de Léo, mes mains tremblantes rendant le clipsage de la ceinture presque impossible. Enfin, je m’installai à la place du conducteur. Le cuir froid du siège me fit frissonner. Il me fallut trois essais pour insérer la clé dans le contact et démarrer le moteur. Le vrombissement familier me parut étranger, hostile.

« Maman. » La voix de Léo, depuis le siège arrière, était à peine un murmure.

« Oui, mon cœur. »

« Merci de me croire. »

Je croisai son regard dans le rétroviseur. Il était blotti contre son rehausseur, serrant contre lui le petit sac à dos dinosaure qu’il emportait partout. Une vague d’amour si puissante et si douloureuse me submergea que j’en eus le souffle coupé. « Je te croirai toujours, Léo. Toujours. » Et dans le silence qui suivit, je me fis la promesse que c’était la vérité. Plus jamais je ne douterais de lui.

Je conduisis en silence, le cœur au bord des lèvres. Je quittai le quartier de la Part-Dieu et me dirigeai vers le 6ème arrondissement. Les rues de Lyon, que je connaissais par cœur, me semblaient différentes. Les façades haussmanniennes du boulevard des Belges, habituellement si majestueuses, me paraissaient sombres et menaçantes. Les lumières des appartements étaient autant de témoins indifférents à notre drame potentiel. Chaque voiture qui me suivait d’un peu trop près me donnait des sueurs froides. Étaient-ils déjà là ? Nous suivaient-ils ? Je prenais des virages inutiles, scrutant mon rétroviseur, le souffle court.

Je n’allai pas directement vers notre rue. C’eût été trop risqué. Au lieu de ça, je suivis un itinéraire bis, un détour qui me permit d’aborder notre quartier par l’arrière. Je trouvai une place dans une rue parallèle, une petite allée bordée d’arbres sombres, qui offrait une vue partielle sur notre maison, à travers une trouée dans le feuillage. C’était un angle mort, un endroit où l’on pouvait voir sans être vu. Je me garai entre deux grands platanes, dans une zone d’ombre presque totale.

De là, à une centaine de mètres, nous pouvions distinguer notre domicile. Notre foyer. Tout semblait parfaitement normal. Les lampadaires diffusaient leur lueur jaune sur le trottoir impeccable. Notre pelouse, tondue de près sur ordre de Jean-Pierre, était d’un vert parfait. On devinait le porche où nous prenions parfois le café le dimanche matin, feignant une complicité que nous n’avions plus. Et plus haut, la fenêtre de la chambre de Léo, avec ses rideaux de super-héros qu’il avait choisis lui-même. Une image de bonheur bourgeois. Une image de paix. Un mensonge.

Je coupai le moteur. Les lumières du tableau de bord s’éteignirent. Le silence devint absolu, oppressant, seulement troublé par le son de nos respirations. Celle de Léo, rapide et saccadée. La mienne, que je peinais à contrôler.

« Et maintenant, on attend », chuchotai-je, plus pour moi-même que pour lui.

Léo ne dit rien. Il resta simplement le nez collé à la vitre, les yeux fixés sur la maison, comme un soldat montant la garde.

Et nous avons attendu. L’horloge du tableau de bord affichait 22h17. Le temps s’étirait, chaque minute durant une éternité. Le doute commença à s’insinuer en moi. N’étais-je pas complètement ridicule ? J’étais là, cachée dans une rue sombre avec mon fils de six ans, à espionner ma propre maison comme dans un mauvais téléfilm. Quelle mère faisais-je ? Quelle épouse paranoïaque et instable ? Je me mis à imaginer la réaction de Jean-Pierre si je lui racontais la scène. Son air d’abord surpris, puis son expression de profonde déception, de pitié. « Ma pauvre Aude, tu es épuisée. Tu te fais des idées. » Il m’aurait probablement convaincue de consulter un médecin.

Et de quoi je le soupçonnais, exactement ? De vouloir nous tuer ? Le mot, la pensée, était si monstrueuse que mon esprit la rejetait. Tuer sa femme et son fils unique ? Pour de l’argent ? Pour être « libre » ? Jean-Pierre n’avait jamais levé la main sur moi. Jamais. Il ne criait même pas. Sa colère était froide, silencieuse, passive-agressive. Il était un père présent, un pourvoyeur. Mais était-il un mari aimant ?

La question surgit de nulle part et me prit au dépourvu. Quand, pour la dernière fois, m’avait-il regardée avec une affection sincère, non feinte ? Quand m’avait-il demandé comment s’était passée ma journée en ayant réellement envie d’entendre la réponse ? Quand m’avait-il touchée sans que ce soit mécanique, un prélude prévisible à une conclusion rapide et solitaire ? Quand, pour la dernière fois, m’étais-je sentie aimée, et non pas simplement entretenue comme un bel objet dans une belle maison ?

Les réponses à ces questions me firent l’effet d’une gifle. Des mois. Peut-être des années. Je m’étais habituée au vide, à l’absence. Je m’étais convaincue que c’était cela, la vie de couple après huit ans. Une routine confortable, une compagnie silencieuse. Je m’étais menti à moi-même.

22h45. Le froid commençait à s’infiltrer dans l’habitacle. Je n’osais pas mettre le chauffage, de peur que le bruit du moteur n’attire l’attention. J’étais sur le point de céder, de dire à Léo que nous nous étions trompés, que nous allions rentrer. J’étais à deux doigts de tourner la clé dans le contact, de mettre fin à cette folie.

« Maman, regarde. »

La voix de Léo me fit sursauter violemment. Mon cœur s’emballa. « Quoi ? Qu’est-ce que tu as vu ? »

« Cette voiture. »

Je suivis la direction de son doigt. Un véhicule venait de tourner dans notre rue. Ce n’était pas n’importe quelle voiture. C’était une camionnette sombre, un utilitaire sans aucune inscription, sans plaque d’immatriculation visible à l’avant. Les vitres étaient si teintées qu’il était impossible de deviner qui se trouvait à l’intérieur. La camionnette ralentit en passant devant les maisons, bien trop lentement pour quelqu’un qui ne ferait que traverser le quartier. C’était une démarche de prédateur, une approche de chasse.

Mon souffle se coinça dans ma gorge lorsque la camionnette s’immobilisa. Exactement devant notre maison.

« Ce n’est pas possible », murmurai-je. « Ce n’est pas possible. »

Mais c’était bien réel. Les deux portières avant s’ouvrirent. Deux silhouettes d’hommes en descendirent. Même à cette distance, même avec le faible éclairage de la rue, on pouvait voir qu’il ne s’agissait ni de techniciens, ni de livreurs. Ils portaient des vêtements sombres, des sweats à capuche qui masquaient leur visage. Leur façon de se mouvoir était furtive, professionnelle, calculée.

Ils restèrent un instant immobiles devant le portail de notre allée, balayant la rue du regard. Mon instinct me hurlait de crier, d’appeler le 911, de klaxonner, de faire quelque chose. Mais j’étais paralysée. Congelée sur mon siège, spectatrice d’un cauchemar dont je ne parvenais pas à me réveiller.

L’un des hommes, le plus grand, plongea la main dans la poche de son blouson. Je m’attendais à ce qu’il en sorte un pied-de-biche, un outil pour forcer la serrure. Ce serait un cambriolage. Je pouvais gérer un cambriolage. Un cambriolage, c’était rationnel. On appelle la police, on fait une déclaration à l’assurance, on déménage si nécessaire.

Mais ce qu’il sortit de sa poche fit s’effondrer mon monde.

Une clé.

Il avait une clé de notre maison.

« Maman », trembla la voix de Léo à côté de moi. « Comment ils ont une clé ? »

Je fus incapable de lui répondre. J’étais trop occupée à essayer de ne pas vomir. L’homme inséra la clé dans la serrure du portail, puis dans celle de la porte d’entrée. Comme s’il rentrait chez lui. Pas d’effraction, pas de violence. Juste le clic discret d’une serrure qui s’ouvre. Seules trois personnes possédaient cette clé. Moi, Jean-Pierre, et le double de secours qui se trouvait dans son bureau, à l’intérieur du tiroir de son secrétaire, un tiroir qu’il gardait toujours fermé à clé. Une clé qu’il était le seul à pouvoir avoir donnée.

Les deux hommes entrèrent dans ma maison. Dans la maison où j’avais dormi la veille. Dans la maison où j’avais préparé des tartines pour Léo ce matin même. Dans la maison où je me sentais, il y a encore quelques heures, en sécurité.

Ils n’allumèrent aucune lumière. Quelques secondes plus tard, je vis des faisceaux de lampes de poche danser derrière les rideaux du salon. Ils cherchaient quelque chose. Ou pire, ils préparaient quelque chose.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée là, figée, à regarder. Cinq minutes ou cinquante. Le temps avait perdu toute signification. Tout ce qui existait, c’était cette vision insupportable : deux étrangers à l’intérieur de chez moi, avec des clés que seul mon mari avait pu leur fournir. La conversation entendue par Léo n’était plus une possibilité, c’était un fait. Le plan se déroulait, sous mes yeux.

Puis, je l’ai sentie. L’odeur. Au début, je crus que c’était mon imagination, une hallucination due au stress. Mais elle devint plus forte, plus prégnante. Une odeur chimique, âcre. De l’essence.

« Maman, ça sent quoi, cette odeur ? » demanda Léo, le nez plissé.

Et c’est là que j’ai vu la fumée. D’abord un filet mince et grisâtre qui s’échappait d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Puis un autre, plus épais, provenant de la cuisine. Et enfin, j’ai vu la lueur. Cette lueur orange et sinistre qui ne peut signifier qu’une seule chose.

Le feu.

« Non. » Le mot s’échappa de mes lèvres dans un souffle. Je sortis de la voiture sans même réfléchir. « Non. Non. Non ! »

La main de Léo s’agrippa à mon manteau, me tirant en arrière avec une force surprenante pour un enfant de son âge. « Maman, non ! Il ne faut pas y aller ! »

Il avait raison. Je le savais. Mais c’était ma maison. Mes affaires. Les photos de la naissance de Léo. Ma robe de mariée, rangée dans une housse au fond du placard. Les dessins que Léo faisait et que j’aimantais sur le frigo. La courtepointe que ma grand-mère avait cousue pour moi avant de mourir. Tout brûlait.

Les flammes prirent de l’ampleur avec une rapidité terrifiante. En quelques minutes, tout le rez-de-chaussée fut un brasier. Le feu léchait les murs, faisait éclater les vitres dans un bruit sourd, grimpait vers le premier étage, là où se trouvait la chambre de Léo, avec ses rideaux de super-héros.

C’est à ce moment-là que la première sirène retentit au loin. Un voisin avait dû voir la fumée et appeler les pompiers. La camionnette sombre démarra en trombe, tous feux éteints, et disparut au coin de la rue, quelques secondes à peine avant que le premier camion de pompiers n’apparaisse, gyrophare hurlant dans la nuit.

Je tremblais si fort que j’avais peine à tenir debout. Léo me serrait par-derrière, son petit visage enfoui dans mon dos, secoué de sanglots. « Tu avais raison, Léo », murmurai-je, ma voix brisée. « Tu avais raison, mon bébé. Tu avais raison depuis le début. »

Si nous étions rentrés. Si je ne l’avais pas cru. Nous serions à l’intérieur en ce moment même. Endormis. Inconscients. Et ces hommes nous auraient… ils nous auraient… Je ne pouvais pas achever la pensée.

Mes jambes cédèrent. Je tombai à genoux sur le trottoir froid et humide, en plein milieu de cette rue sombre, à regarder ma vie partir en fumée.

Mon téléphone vibra dans la poche de mon manteau. Avec des mains tremblantes, je le saisis. C’était un message. De Jean-Pierre.

« Hey ma chérie, bien atterri. J’espère que vous dormez bien, toi et Léo. Je vous aime fort. A très vite. »

Je lus le message une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque mot était un coup de poignard. Le smiley cœur à la fin était une goutte de poison. Il savait. Bien sûr qu’il savait. Il était dans une autre ville, son alibi parfait en place, pendant qu’il avait engagé des hommes pour nous tuer, pour nous brûler vifs dans notre sommeil. Et ensuite, il serait revenu, jouant le mari dévasté, le père éploré. Il aurait pleuré à nos funérailles, reçu les condoléances, et aurait tout gardé. L’assurance-vie, la maison, les comptes en banque. C’était donc ça que Léo l’avait entendu dire. « Je vais enfin être libre. » Libre de moi. Libre de son fils.

La nausée remonta avec une force irrépressible. Je me tournai et vomis sur le bas-côté, tout ce que j’avais dans l’estomac. Tout ce qui me restait d’illusions sur mon mariage. Quand les spasmes cessèrent enfin, je m’essuyai la bouche avec la manche de mon manteau et je regardai Léo. Il s’était assis sur le trottoir, ses genoux ramenés contre sa poitrine, et il regardait la maison brûler. Des larmes coulaient sur ses joues, mais il ne sanglotait plus. Il observait, juste. Un enfant de six ans ne devrait pas avoir cette expression. Cette terrible et prématurée compréhension que les gens qui sont censés vous aimer peuvent vouloir vous faire du mal.

Je m’assis à côté de lui et le serrai contre moi. « Je suis désolée », lui chuchotai-je dans les cheveux. « Je suis tellement désolée de ne pas t’avoir cru plus tôt. Je suis désolée pour tout ça. »

Il s’agrippa à moi comme si j’étais la seule chose solide dans un monde qui venait de basculer dans le chaos. Et peut-être que je l’étais.

« Qu’est-ce qu’on va faire maintenant, maman ? »

C’était la question à un million de dollars, n’est-ce pas ? Que fait-on quand on découvre que l’homme qui a promis de vous aimer et de vous protéger veut en réalité votre mort ? Nous ne pouvions pas rentrer à la maison. Il n’y avait plus de maison. Nous ne pouvions pas aller à la police. Jean-Pierre avait un alibi en fer, et ce n’était que ma parole et celle d’un enfant de six ans contre la sienne. Nous ne pouvions pas aller chez des amis ou de la famille. Tout le monde penserait que j’étais folle, en état de choc à cause de l’incendie, que j’inventais des choses. Et Jean-Pierre… Jean-Pierre était libre, probablement en train de prendre un taxi, s’exerçant déjà à prendre l’air choqué et triste qu’il utiliserait quand on lui apprendrait la « tragédie ».

Nous avions besoin d’aide. Une aide extérieure. Quelqu’un que Jean-Pierre ne connaissait pas. Quelqu’un qui pouvait comprendre. Quelqu’un qui savait comment gérer… gérer quoi ? Une tentative de meurtre. Un complot.

C’est là que je me suis souvenue. Mon père. Papa. Avant de mourir d’un cancer deux ans plus tôt, il m’avait donné une carte. C’était lors d’une journée difficile, juste après que son diagnostic soit tombé. Il m’avait appelée dans sa chambre d’hôpital, avait pris ma main, et m’avait dit : « Aude, je ne fais pas confiance à ton mari. Je ne lui ai jamais fait confiance. Si un jour, tu as besoin d’aide, de la vraie aide, trouve cette personne. »

La carte portait un nom, Zunaira Okafor, Avocate, et un numéro de téléphone. À l’époque, j’avais été offensée. Comment mon père pouvait-il ne pas faire confiance à Jean-Pierre ? Jean-Pierre qui était si attentionné avec lui, qui lui rendait visite à l’hôpital, qui avait payé pour les meilleurs médecins. Mais maintenant… maintenant, je comprenais. Mon père avait vu quelque chose que j’avais refusé de voir. Et il m’avait laissé une bouée de sauvetage.

Je saisis de nouveau mon téléphone. La batterie était à 23%. Je devais prendre une décision, et vite.

« Léo, tu te souviens de la carte que Papi m’a donnée ? Celle que j’ai gardée dans mon portefeuille ? »

Il hocha la tête.

« Je vais appeler la personne sur cette carte. Je crois qu’elle va nous aider. » Du moins, je l’espérais.

Mes doigts tremblants composèrent le numéro. Trois sonneries. Quatre. J’allais tomber sur la messagerie quand une voix de femme, rauque mais ferme, répondit.

« Allô, Maître Okafor à l’appareil. »

« Maître… Maître Okafor, mon nom est Aude Valois. Vous ne me connaissez pas, mais mon père… mon père était Jacques Le Guen. Il m’a donné votre numéro. J’ai… j’ai besoin d’aide. Vraiment besoin d’aide. »

Il y eut un silence à l’autre bout du fil. Puis la voix reprit, plus grave. « Aude. Jacques m’avait parlé de vous. Où êtes-vous ? »

« Je… ma maison vient de brûler. Je suis dans la rue avec mon fils et mon mari… mon mari a essayé de nous tuer. »

Un autre silence, plus long cette fois. Quand elle parla de nouveau, sa voix avait changé. Elle était plus urgente. « Êtes-vous en sécurité, là, maintenant ? Pouvez-vous conduire ? »

« Oui. »

« Alors écoutez-moi bien. Je vous envoie une adresse par texto. N’allez nulle part ailleurs. Venez directement ici. Et Aude… ne parlez à personne d’autre. Personne. Vous m’entendez ? »

Partie 3 : Le Sanctuaire et le Complot

Le texto arriva quelques secondes plus tard, une lueur bleutée dans la nuit de notre désespoir. Une simple adresse dans le quartier de la Croix-Rousse. Un nom de rue que je ne connaissais pas. Le message se terminait par un mot : « Prudemment. »

Prudemment. Le mot était un euphémisme. Chaque fibre de mon être hurlait de terreur. Conduire à travers la ville alors que des hommes venaient de tenter de nous assassiner me semblait être l’idée la plus insensée du monde. Et s’ils nous cherchaient ? S’ils patrouillaient, réalisant que leur plan macabre avait échoué ? La camionnette sombre pouvait être n’importe où, tapie dans l’ombre d’une rue adjacente, prête à nous prendre en chasse.

Je jetai un regard dans le rétroviseur. Le ciel au-dessus de notre quartier était maintenant d’un orange maladif, une plaie béante dans le velours de la nuit. Les gyrophares des camions de pompiers et des voitures de police peignaient des éclairs silencieux sur les façades des immeubles. J’arrachai mon regard de cette vision d’apocalypse, tournai la clé de contact, et fis un demi-tour aussi silencieusement que possible.

Le trajet jusqu’à la Croix-Rousse fut le plus long de ma vie. Vingt minutes qui durèrent vingt siècles. Je conduisais bien en dessous de la limite de vitesse, mes yeux balayant constamment les rétroviseurs, mon corps entier contracté, prêt à réagir au moindre signe de danger. Chaque voiture qui s’approchait un peu trop vite me donnait des sueurs froides. Chaque phare dans mon dos était une menace potentielle. Lyon, ma ville, s’était transformée en un territoire hostile, un labyrinthe de dangers invisibles.

À l’arrière, Léo s’était enfin endormi. Sa petite tête avait roulé sur le côté, sa bouche était entrouverte, ses cils projetaient des ombres délicates sur ses joues encore humides de larmes. L’épuisement et le choc l’avaient finalement emporté. Le voir si vulnérable, si paisible au milieu de ce chaos, me brisa le cœur en un million de morceaux. Une vague de rage, pure et glaciale, submergea ma peur. Une rage contre Jean-Pierre. Comment avait-il pu ? Comment avait-il pu regarder ce petit garçon, son propre fils, et décider qu’il ne valait rien ? Qu’il était un « obstacle » ? Le monstre n’était pas celui qui se cachait sous le lit. Le monstre était celui qui nous y bordait.

J’arrivai enfin dans la rue indiquée. C’était une de ces petites rues pavées typiques des pentes de la Croix-Rousse, étroites et silencieuses. L’adresse correspondait à un vieil immeuble de Canuts, avec une porte cochère massive et sombre. Pas de plaque de cabinet d’avocat clinquante, pas de laiton poli. Juste un petit interphone usé par le temps, avec une étiquette jaunie à côté d’un bouton, où l’on pouvait à peine déchiffrer : « Z. OKAFOR ».

Je me garai un peu plus loin, coupai le moteur et restai un instant immobile, à l’écoute du silence. Je ne voulais pas réveiller Léo. Je sortis de la voiture aussi délicatement que possible et le détachai de son siège. Il était lourd dans mes bras, un poids chaud et endormi. Je le portai contre moi, son visage niché dans mon cou, et je traversai la rue en direction de la grande porte.

Avant même que mon doigt n’ait pu toucher le bouton de l’interphone, la porte s’entrouvrit dans un grincement sourd. Une femme se tenait dans l’embrasure. Elle devait avoir la soixantaine. Ses cheveux grisonnants étaient tirés en un chignon sévère, et des lunettes de lecture pendaient à une chaîne autour de son cou. Elle ne portait pas de tailleur d’avocate, mais un simple chemisier et un jean, comme si je l’avais tirée de son sommeil ou de la lecture d’un bon livre. Mais son regard… son regard était tout sauf endormi. Il était perçant, analytique. En une fraction de seconde, il nous scanna, moi et le fardeau endormi dans mes bras, évaluant notre état avec une précision chirurgicale.

« Aude Valois, » dit-elle. Ce n’était pas une question, mais une constatation. « Entrez. Vite. »

Sa voix était exactement comme au téléphone : rauque, grave, sans fioritures. J’obéis sans un mot, me faufilant dans le couloir sombre et frais. Elle referma la porte massive derrière nous. Le bruit des trois verrous qu’elle tourna l’un après l’autre fut le son le plus rassurant que j’aie entendu de toute ma vie.

Elle nous conduisit à travers un dédale de couloirs jusqu’à son bureau. L’endroit sentait le vieux papier, les livres et le café fort. Il n’y avait aucun luxe. Des piles de dossiers s’entassaient sur le sol, sur des étagères qui ployaient sous leur poids, sur un bureau en bois massif encombré de documents. C’était le chaos organisé d’un esprit entièrement dévoué à son travail.

« Mettez le petit sur le canapé, là-bas, » ordonna-t-elle en désignant un vieux sofa en cuir craquelé. « Il y a une couverture sur le fauteuil. »

Je déposai Léo aussi doucement que possible. Il grogna dans son sommeil mais ne se réveilla pas. Je le recouvris avec le plaid en laine rêche. Le voir là, dormant au milieu de ce capharnaüm juridique, était une image surréaliste qui ajoutait à mon sentiment de totale dislocation.

« Un café ? » offrit-elle.

J’allais refuser, mais elle était déjà en train de verser le contenu d’une cafetière italienne dans deux tasses ébréchées. Elle m’en tendit une et désigna la chaise qui faisait face à son bureau.

« Asseyez-vous. Et racontez-moi tout. Depuis le début. N’omettez rien. »

Et je lui ai tout raconté. Les mots se sont déversés hors de moi comme un torrent incontrôlable. Le voyage de Jean-Pierre. Le murmure de Léo à la gare. Ma décision de croire mon fils. L’attente insoutenable dans la voiture. L’arrivée de la camionnette. Les hommes avec les clés. L’odeur d’essence. La première lueur des flammes. La sirène des pompiers. Et le message de Jean-Pierre, ce message d’une cruauté insondable, où il nous souhaitait une bonne nuit tout en sachant que nous étions censés être morts.

Maître Okafor ne m’interrompit pas une seule fois. Elle resta assise, les doigts joints sous son menton, ses yeux sombres et perçants fixés sur moi. Elle ne prenait pas de notes. Elle écoutait. Elle absorbait. Quand j’eus fini, ma voix brisée par les sanglots que je ne pouvais plus retenir, elle resta silencieuse un long moment. Le seul bruit dans la pièce était le tic-tac d’une vieille horloge et mes propres hoquets pitoyables.

« Votre père m’avait demandé de veiller sur vous si quelque chose comme ça arrivait, » dit-elle enfin, sa voix plus douce. « Jacques était un homme très intelligent. Il avait remarqué des choses chez votre mari que vous, aveuglée par l’amour, ne vouliez pas voir. »

La remarque me fit mal, mais c’était la vérité. Je n’avais rien voulu voir.

« Il savait ? » murmurai-je. « Il savait que Jean-Pierre était capable de… de ça ? »

« Il le suspectait, » corrigea-t-elle. « Il suspectait que Jean-Pierre n’était pas celui qu’il prétendait être. Il pensait qu’il vous avait épousée pour votre nom, pour l’accès à un certain milieu. Il pensait qu’il était dangereux. » Elle prit une gorgée de son café, qui devait être froid maintenant. « Jacques m’a laissé des choses. Des documents. Des informations sur vous, et sur Jean-Pierre. Il m’a fait jurer de ne les utiliser qu’en cas d’extrême urgence. Je crois que nous y sommes. »

Elle se leva et se dirigea vers une grande armoire métallique fermée par un cadenas. Elle sortit un trousseau de clés de sa poche, choisit la bonne, et ouvrit le meuble dans un grincement de protestation. Elle en sortit un dossier épais, cartonné, et revint s’asseoir. Elle le posa sur le bureau, entre nous. Le bruit sourd qu’il fit sur le bois semblait sonner le glas de ma vie d’avant.

« Votre père a engagé un détective privé il y a trois ans. Discrètement. Pour enquêter sur les affaires de Jean-Pierre. »

Mon cœur se serra au point de me couper le souffle. « Et… qu’est-ce qu’il a trouvé ? »

« Des dettes, » répondit Zunaira Okafor sans ambages. « Énormément de dettes. Des dettes de jeu, principalement. Votre mari a un sérieux problème d’addiction, Aude. Il doit de l’argent à des requins. Des casinos clandestins. Des gens très, très dangereux. »

Elle ouvrit le dossier. Et l’horreur continua. Des relevés bancaires que je n’avais jamais vus. Des photos de Jean-Pierre sortant de cercles de jeu illégaux, le visage défait. Des rapports de filature.

« Ses entreprises sont en faillite depuis deux ans, » continua-t-elle, sa voix implacable. « Il a utilisé l’argent de l’héritage que votre mère vous a laissé pour boucher les trous. Mais c’est presque entièrement parti. »

L’héritage de ma mère. Je me sentis comme si on m’avait frappée à l’estomac. Cent cinquante mille euros qu’elle m’avait laissés, que j’avais naïvement placés sur notre compte joint parce que « ce qui est à moi est à toi, ma chérie ». Il avait tout dépensé. Jusqu’au dernier centime.

Elle tourna une page. « Et maintenant, les créanciers réclament leur dû. Avec les intérêts. Jean-Pierre doit près d’un demi-million d’euros. Ce genre de personnes ne négocie pas, Aude. Soit il paie, soit… »

Elle n’eut pas besoin de finir sa phrase.

« Mais… mais je n’ai pas cet argent ! Nous ne l’avons pas ! »

« Alors pourquoi l’assurance-vie ? » demanda-t-elle simplement. Le piège de sa logique se referma sur moi. « Vous avez bien une police d’assurance-vie d’une valeur de deux millions et demi d’euros, n’est-ce pas ? Votre père a insisté là-dessus quand vous vous êtes mariés. Il disait que c’était important de vous protéger, vous et vos futurs petits-enfants. Vous vous souvenez ? »

Je me souvenais. Je me souvenais de Jean-Pierre, trouvant la somme excessive à l’époque, mais acceptant finalement sous la pression de mon père. Je n’avais jamais remis cela en question. Je n’avais jamais pensé…

« Et si je mourais dans un ‘accident’, » continuai-je le raisonnement à voix haute, sentant la bile remonter dans ma gorge, « Jean-Pierre recevrait les deux millions et demi. Il paierait ses dettes. Et il serait libre. »

« Exactement, » confirma Maître Okafor en refermant le dossier. « Et un incendie, c’est l’accident parfait. Difficile de prouver l’origine criminelle si c’est bien fait. Difficile de remonter jusqu’aux commanditaires. Et lui, il a l’alibi parfait. Il était dans une autre ville lorsque c’est arrivé. »

« Mais… mais je ne suis pas morte. Et Léo non plus. Et ça, il ne le sait pas encore. »

La façon dont elle prononça ces mots fit tilt dans ma tête. « Vous… vous suggérez que nous le laissions penser que son plan a fonctionné ? Pour l’instant ? »

Elle se pencha en avant, ses yeux brillant d’une lueur intense. « Aude, si vous vous montrez maintenant, ce sera sa parole contre la vôtre. Avez-vous des preuves ? Des témoins ? Quoi que ce soit d’autre que l’histoire d’un garçon de six ans qui pourrait avoir mal compris une conversation ? »

Je n’avais rien. Rien d’autre que la certitude dans mon cœur et la terreur dans les yeux de mon fils.

« Mais les hommes qui ont mis le feu ? La police ne va-t-elle pas enquêter ? »

« Ils le feront. Et sans piste, ils pourraient très bien conclure à un accident. Une installation électrique défectueuse, une fuite de gaz, n’importe quoi. Ces hommes sont des professionnels, Aude. Ils ne laissent pas de traces, » soupira-t-elle. « Jean-Pierre a très bien planifié son coup. La seule faille dans son plan… »

« … c’est que Léo a écouté. Et que je l’ai cru. »

Je tournai la tête vers mon fils, endormi sur le canapé. Si petit, si innocent, et pourtant, il venait de nous sauver la vie.

« Alors, qu’est-ce que je fais ? » demandai-je, me sentant complètement démunie. « Je ne peux pas juste disparaître. Mes papiers, mes cartes de crédit, tout a brûlé dans la maison. Je n’ai pas d’argent. Je n’ai nulle part où aller. »

« Vous m’avez, moi, » dit Maître Zunaira Okafor. « Et vous avez quelque chose que Jean-Pierre ne sait pas que vous avez. »

« Quoi ? »

Elle esquissa un sourire. Un sourire froid, dur, un sourire qui me fit comprendre pourquoi mon père lui faisait une confiance aveugle. « La vérité. Et du temps pour la prouver. Jean-Pierre va revenir demain. Il va faire semblant d’être dévasté. Il va faire son spectacle pour la police, pour les voisins. Il va chercher les corps. Et quand il ne les trouvera pas, il saura que quelque chose a mal tourné. »

« Oui, mais d’ici là, nous aurons déjà dix longueurs d’avance. »

Je ne comprenais pas complètement ce qu’elle voulait dire, mais j’étais trop épuisée pour questionner, trop anéantie pour réfléchir. Je pouvais à peine garder les yeux ouverts.

« Vous et le garçon, vous allez rester ici cette nuit, » décida-t-elle. « Il y a une petite chambre à l’arrière. Ce n’est pas le Ritz, mais il y a un lit. Demain, nous planifierons les prochaines étapes. »

« Maître Okafor… pourquoi faites-vous ça ? Pourquoi nous aider à ce point ? »

Elle resta silencieuse un instant, son regard perdu dans le vague, comme si elle était plongée dans un souvenir lointain. « Jacques m’a sauvé la vie, un jour. Il y a très longtemps. Quand mon propre mari a tenté de me tuer. » Elle ramena son regard sur moi. « Je sais exactement ce que vous ressentez en ce moment, Aude. Le choc, la trahison, la peur. Et j’ai promis à votre père que si vous aviez besoin de moi, je serais là. C’est une dette que j’ai le plaisir de rembourser. »

J’avalai les larmes qui menaçaient de couler. « Merci. »

« Ne me remerciez pas encore. La partie ne fait que commencer. »

Je dormis peut-être trois heures, mais cela me parut être trois minutes. Je fus réveillée en sursaut par Léo qui me secouait, effrayé, demandant où nous étions. Il me fallut quelques secondes pour me souvenir. Et quand la réalité s’abattit de nouveau sur moi, ce fut comme recevoir un seau d’eau glacée en plein visage. Mon mari a essayé de me tuer. J’avais beau le répéter dans ma tête, la phrase semblait toujours aussi irréelle, surréaliste.

Mais les informations du matin prouvèrent que ce n’était pas un cauchemar. À sept heures, Maître Okafor frappa à la porte de la petite chambre. « Allumez la télé. Chaîne 3. »

Et c’était là. En direct. Flash spécial. « Incendie massif détruit une villa de luxe à Lyon 6ème. Le sort de la famille reste inconnu. »

Ils montraient la maison. Ou ce qu’il en restait. Des murs noircis, un toit effondré, des décombres fumants. Les pompiers s’affairaient encore, fouillant les débris.

Et puis, ils l’ont montré. Lui. Jean-Pierre. Descendant d’un Uber au milieu du chaos. Son visage arborait une expression que je reconnus immédiatement. C’était celle qu’il utilisait lorsqu’il répétait des discours importants devant le miroir. L’inquiétude calculée. L’horreur mesurée.

« Ma femme ! Mon fils ! » hurla-t-il aux caméras, aux policiers, à quiconque voulait l’entendre. « Pour l’amour de Dieu, dites-moi qu’ils n’étaient pas là-dedans ! »

Le journaliste expliqua qu’il était en voyage d’affaires, qu’il venait d’atterrir et qu’il était venu directement sur les lieux du drame. « Un mari désespéré à la recherche de sa famille disparue », narrait la voix grave du présentateur.

Je sentis Léo se recroqueviller à côté de moi sur le lit. « Il ment, » murmura mon fils. « Il fait semblant d’être triste. »

Et il avait raison. On pouvait le voir, si on regardait attentivement. La façon dont il vérifiait l’angle des caméras avant de s’effondrer en « larmes ». La façon dont ses yeux restaient secs même lorsque ses mains couvraient son visage. La façon dont il demanda au chef des pompiers, avec une urgence qui n’était pas celle de quelqu’un qui s’accroche à l’espoir, mais celle de quelqu’un qui a besoin d’une confirmation : « Avez-vous déjà retrouvé les corps ? »

Il voulait s’assurer que nous étions bien morts.

Maître Zunaira Okafor éteignit la télévision. « Il va chercher les corps toute la journée. Quand il ne les trouvera pas, il commencera à se douter de quelque chose. Nous avons peut-être vingt-quatre heures avant qu’il ne comprenne que vous vous êtes échappés. Et là… là, il paniquera. Et les gens qui paniquent font des erreurs. »

Elle s’assit sur le bord du lit. « Aude, j’ai besoin que vous me disiez. Connaissez-vous la combinaison du coffre-fort que Jean-Pierre a dans son bureau ? »

Je réfléchis un instant. « Oui. C’est sa date de naissance. »

« Trop évident, mais ça fonctionne. Il garde des documents importants dedans ? »

« Je crois. Je n’ai jamais vraiment fait attention. »

« Nous avons besoin de ces documents. Surtout s’il a été assez stupide pour y garder quelque chose le reliant aux hommes qu’il a engagés. »

« Mais comment ? La maison est cernée par la police en ce moment ! »

« Elle le sera pour quelques heures encore. Mais cette nuit, quand il ira dans un hôtel, parce qu’il ne voudra pas dormir dans une coquille calcinée, nous pourrons y entrer. »

Je la regardai comme si elle était folle. « Vous voulez que je m’introduise dans ma propre maison ? »

« Techniquement, ce n’est pas une effraction si vous y vivez, » rétorqua-t-elle avec son sourire froid. « Et de toute façon, nous allons avoir besoin de preuves. De preuves solides qui démontrent que Jean-Pierre a tout planifié. »

« Je viens avec vous, » dit soudainement Léo. Sa voix était petite, mais déterminée.

« Pas question. Tu restes ici, mon cœur. »

« Maman, je sais où papa cache des choses. » Il me regarda avec une gravité qui n’était pas de son âge. « Il y a des endroits que tu ne connais pas. Je le sais parce que je regarde. Je regarde toujours. »

Et c’était vrai. Mon fils silencieux, que tout le monde pensait timide, était en réalité incroyablement observateur. Il remarquait les choses que je ratais.

Maître Zunaira hocha la tête. « Il a raison. Les enfants voient ce que les adultes ignorent. S’il y a quelque chose de caché, il saura où chercher. »

L’idée me terrifiait. Je ne voulais pas exposer Léo à un autre danger. Mais je savais aussi qu’elle avait raison. Nous avions besoin de preuves, et le temps nous était compté. La décision était prise. Cette nuit, nous retournerions dans l’enfer que nous venions de fuir. Nous retournerions dans les cendres de notre vie pour y trouver de quoi envoyer son architecte en prison.

Partie 4 : Retour dans les Cendres

La journée qui suivit fut la plus longue et la plus étrange de ma vie. Nous étions des fantômes, des spectres hantant les coulisses de notre propre tragédie. Enfermés dans le bureau-sanctuaire de Zunaira Okafor, le monde extérieur ne nous parvenait que par le prisme déformant des écrans. La télévision, allumée en permanence sur les chaînes d’information en continu, était une fenêtre sur un spectacle grotesque dont nous étions les personnages principaux absents.

Et la vedette de ce spectacle, c’était Jean-Pierre.

Je l’ai regardé jouer le rôle de sa vie. Je l’ai vu, le visage ravagé par une peine si parfaitement simulée que n’importe qui s’y serait laissé prendre. Il accorda des interviews à trois chaînes différentes, toujours avec la même histoire, les mêmes éléments de langage. L’homme d’affaires respectable, le mari aimant, le père dévasté, anéanti par l’angoisse de ne pas savoir. Il parlait de moi comme de « l’amour de sa vie », de Léo comme de sa « plus grande fierté ». Chaque mot qu’il prononçait était un mensonge, une insulte à notre mémoire supposée.

Grâce à un contact de Zunaira qui avait accès aux flux de certaines caméras de surveillance du voisinage, nous l’avons observé bien après que les équipes de télévision soient parties. Nous l’avons vu être emmené au commissariat pour faire sa déposition, le dos voûté, le pas lent d’un homme accablé. Nous l’avons vu revenir, seul, et rester des heures debout devant les ruines de notre maison, parlant aux voisins qui venaient lui présenter leurs condoléances, hochant la tête, acceptant leurs étreintes avec une patience infinie. C’était une performance magistrale. Il construisait sa légende, celle du veuf éploré, pierre par pierre, larme par larme.

Léo était assis à côté de moi sur le canapé, silencieux. Il ne pleurait plus. Il regardait, c’est tout. Il regardait son père mentir au monde entier avec une gravité qui me glaçait le sang. Parfois, il se tournait vers moi et murmurait : « Il ne pleure pas pour de vrai. Ses yeux sont secs. » Et il avait raison. C’était un acteur. Et ce jour-là, il jouait pour un Oscar.

Zunaira, elle, était un roc au milieu de notre tempête émotionnelle. Calme, méthodique, elle passait des heures au téléphone, sa voix basse et autoritaire, activant des réseaux que je ne soupçonnais même pas. Elle obtint la confirmation que l’enquête sur l’incendie avait été classée comme « d’origine indéterminée, probablement accidentelle », faute de preuves. Elle apprit que Jean-Pierre avait refusé la proposition de la police de loger chez des amis, préférant s’installer dans un hôtel de luxe sur la Presqu’île. « Pour être seul avec son chagrin », avait-il déclaré. Pour être seul avec sa victoire, pensions-nous.

Finalement, alors que le soleil commençait à décliner, peignant le ciel de Lyon de teintes violettes et orangées, nous l’avons vu monter dans une voiture avec chauffeur et quitter le quartier. Le spectacle était terminé. L’acte un était joué.

« C’est l’heure, » dit Zunaira en raccrochant son téléphone.

Elle sortit d’une armoire des vêtements sombres : des pantalons de jogging noirs, des sweats à capuche, des gants fins en latex. Elle en tendit une panoplie à ma taille, et une autre, minuscule, à Léo. Nous nous sommes habillés en silence. Nous ressemblions à des cambrioleurs sur le point de commettre un méfait. Et d’une certaine manière, c’était exactement ce que nous étions. Nous allions voler des preuves. Nous allions voler une justice qui nous était refusée.

Nous avons attendu que la nuit soit complètement tombée. Vers 23 heures, nous sommes montés dans sa vieille voiture. Le trajet jusqu’à notre quartier se fit dans un silence de mort. Cette fois, je n’étais pas au volant. J’étais assise à l’arrière, Léo blotti contre moi. Les rues familières étaient maintenant des paysages de cauchemar. En nous approchant, l’odeur de fumée devint de plus en plus forte, âcre et suffocante. C’était l’odeur de ma vie consumée.

Zunaira ne se gara pas dans notre rue, ni même dans la rue parallèle où je m’étais cachée la veille. Elle nous conduisit à l’arrière de notre pâté de maisons, dans une allée de service sombre et jonchée de poubelles.

« Mon cabinet a défendu le promoteur qui a construit ce lotissement lors de son divorce, » expliqua-t-elle à voix basse. « Je connais quelques-uns de ses petits secrets. Il y a un passage ici, derrière ce mur. Il n’y a pas de caméra. »

Le mur était haut, mais Zunaira, malgré son âge, l’escalada avec une agilité surprenante. Elle et moi avons ensuite hissé Léo de l’autre côté. De là, nous étions dans les jardins qui se trouvaient à l’arrière de nos maisons. Nous nous sommes faufilés dans l’ombre, le cœur battant à tout rompre.

Quand nous sommes arrivés devant les restes de notre jardin, Zunaira s’arrêta. « Vingt minutes, » chuchota-t-elle, son souffle formant un nuage blanc dans l’air froid. « Pas une de plus. Entrez, prenez tout ce que vous pouvez trouver dans ce coffre, et sortez. Je reste ici, je fais le guet. Si je siffle, c’est qu’il y a un problème. Vous laissez tout tomber et vous fuyez. Compris ? »

J’hochai la tête, incapable de parler. Je pris la main de Léo, et nous avons avancé vers la carcasse de notre maison.

La porte-fenêtre de la cuisine avait été soufflée par la chaleur. L’entrée était béante, une bouche sombre nous invitant dans les entrailles de notre propre désastre. Nous sommes entrés.

L’horreur. Il n’y a pas d’autre mot. La destruction était totale, absolue. Les murs étaient noirs de suie. Le plafond était partiellement effondré, laissant voir des poutres calcinées et un trou béant sur le ciel étoilé. L’odeur était insoutenable : un mélange de cendre froide, de bois mouillé par les lances des pompiers, et de plastique fondu. Tout ce qui avait constitué notre vie n’était plus qu’un tas de décombres informes et monochromes. Le canapé où nous regardions des films, le tapis sur lequel Léo avait fait ses premiers pas, la table où nous prenions nos repas… tout était parti.

Des larmes silencieuses se mirent à couler sur mes joues, mais nous n’avions pas le temps de pleurer. « Le bureau, » chuchotai-je à Léo.

Il me guida d’une main sûre, contournant un amas de débris qui avait été notre bibliothèque, enjambant les restes d’une chaise. L’escalier qui menait à l’étage était précaire, certaines marches avaient brûlé. Nous sommes montés avec une prudence infinie.

Le bureau de Jean-Pierre, situé à l’arrière de la maison, avait été miraculeusement moins touché par les flammes, bien que tout fût couvert de suie et endommagé par l’eau. La porte était coincée, mais d’un coup d’épaule, je parvins à la forcer.

Le coffre-fort était là, encastré dans le mur, derrière un tableau qui n’était plus qu’un carré de toile carbonisée. Je m’approchai. Mes doigts gantés étaient noirs de suie. Je composai la date de naissance de Jean-Pierre : 1-2-0-8-7-8. Un bip strident retentit, suivi d’une petite lumière verte. Ouvert.

À l’intérieur, il y avait ce que je m’attendais à trouver : des liasses de billets de 50 euros, probablement pour ses paiements illégaux, des passeports, et quelques dossiers. Et un vieux téléphone à clapet. Un téléphone prépayé. Un « burner phone ».

« Prends tout, » dit la petite voix de Léo depuis l’autre côté de la pièce.

J’allais tout enfourner dans le sac à dos que j’avais apporté quand il ajouta : « Maman, regarde ici. »

Il était accroupi dans un coin, près de la bibliothèque. Il pointait du doigt une latte de parquet qui semblait légèrement décalée par rapport aux autres. Une cachette. Une cachette dont j’ignorais totalement l’existence. Je m’approchai et, avec l’aide d’un coupe-papier qui avait survécu sur le bureau, je fis levier. La planche se souleva.

En dessous, dans un petit renfoncement, il y avait un autre téléphone, plus récent, un smartphone bas de gamme. Et un carnet. Un petit carnet noir à la couverture rigide. Et une enveloppe kraft.

Je saisis tout en vitesse, le cœur battant la chamade, et je fourrai le tout dans le sac à dos. Nous avions ce que nous étions venus chercher. « Allez, on y va. Vite. »

Nous étions presque à la porte du bureau lorsque nous les avons entendues. Des voix. En bas.

« T’es sûr qu’y a personne ? » dit une voix grave, avec un fort accent que je ne reconnus pas.

« Ouais. Les flics ont libéré le site. Le patron a dit de juste vérifier si le boulot était bien fini. »

Mon sang se figea. Je jetai un regard paniqué à Léo. Il était livide. Nous ne pouvions pas descendre. Notre seule sortie était bloquée. Dans un réflexe, je saisis Léo, le tirai avec moi et nous nous sommes réfugiés dans le grand placard de rangement du bureau, nous blottissant derrière des boîtes d’archives à moitié brûlées. Je plaquai une main sur sa bouche, et une autre sur la mienne. Mon cœur battait si fort que j’étais sûre qu’ils allaient l’entendre à travers le plancher.

À travers la fente de la porte du placard, je vis des faisceaux de lampes de poche balayer l’escalier. Deux hommes. Pas des policiers. Et je reconnus leurs silhouettes. C’étaient les mêmes hommes. Les incendiaires.

« Le patron a dit de vérifier si le boulot était bien fini, » répéta l’un d’eux, une voix plus jeune. « Apparemment, ils ont pas encore retrouvé de corps. »

« Impossible, » répondit le premier. « Le feu était assez chaud pour qu’il reste rien. Ou alors, ils les ont déjà emmenés à la morgue. Vaut mieux s’en assurer. Vérifie les chambres. »

J’entendis leurs pas se séparer. L’un se dirigea vers notre chambre principale. L’autre venait dans notre direction. La porte du bureau s’ouvrit dans un grincement. Léo serra ma main si fort qu’il me fit mal. Je me mordis la lèvre pour ne pas crier.

L’homme entra. Sa lampe de poche balaya la pièce, s’arrêtant sur les murs noircis, les meubles détruits. Puis, le faisceau se figea sur le mur du fond. Sur le coffre-fort ouvert.

« Yo, Marcus ! Viens voir ça ! »

L’autre homme, Marcus, arriva en courant. « Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? »

« Le coffre. Il est ouvert. Il était pas comme ça quand on est partis. »

« T’es sûr ? »

« Absolument. On a même pas touché au coffre. On a juste allumé le feu et on s’est barrés. »

Un silence tendu s’installa.

« Quelqu’un est venu, » conclut celui qui s’appelait Marcus. « Récemment. La poussière autour est dérangée. »

« Tu penses que c’est les flics ? »

« Les flics ne volent pas de cash. Et regarde… » Il dirigea sa lampe de poche vers le sol, près du bureau. « Il y a des petites empreintes de pas. Trop petites pour un adulte. »

Mon estomac se noua. Il venait de voir les empreintes de Léo.

« Un gosse, » dit le premier homme, lentement. « Tu crois que… ? »

« Je crois qu’on a un problème, » dit Marcus, sa voix soudainement dure. Il sortit un téléphone de sa poche. « J’appelle le patron. Il doit savoir. »

Je ne pouvais pas le permettre. S’il appelait Jean-Pierre, s’il lui disait que quelqu’un était venu, que nous étions peut-être en vie… tout était fini. Mais que pouvais-je faire ? J’étais enfermée dans un placard avec mon fils de six ans, sans arme, piégée.

C’est à ce moment-là que le cri retentit.

Il venait de l’extérieur. Un cri de femme. Aigu, perçant, plein d’une terreur absolue.

« C’était quoi, ce bordel ?! » lâcha Marcus.

Sans réfléchir, il se précipita hors du bureau, dévalant les escaliers. L’autre homme le suivit.

Je n’ai pas perdu une seconde. Je n’ai pas attendu de comprendre. J’ai saisi Léo, et nous avons couru. Nous avons dévalé les escaliers si vite que j’ai failli trébucher sur une marche calcinée. La porte arrière était ouverte. Ils avaient dû entrer par là. Nous avons sprinté à travers le jardin dévasté, jusqu’au mur.

Zunaira était là, penchée, le souffle court.

« C’était vous qui avez crié ? » demandai-je en l’aidant à sauter du mur.

« Il fallait bien les faire sortir, non ? Ça a marché ? »

« Oui ! » J’ai brandi le sac à dos. « J’ai tout. »

Nous avons couru jusqu’à sa voiture, garée deux rues plus loin. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur, les portières verrouillées, le moteur en marche, que j’ai enfin pu respirer.

« Les hommes ont vu que le coffre a été touché, » dis-je, encore haletante. « Ils vont le dire à Jean-Pierre. »

« Excellent, » répondit Zunaira.

Je la regardai comme si elle était folle. « Qu’est-ce que vous voulez dire, excellent ?! »

« Maintenant, il saura que vous êtes en vie. Il saura que vous avez les preuves. Il va paniquer. » Elle sourit en conduisant. « Et les gens qui paniquent font des choses stupides. »

De retour au bureau, dans la sécurité relative de ses murs épais, nous avons vidé le contenu du sac à dos sur la grande table en bois. Les liasses de billets, les passeports, les deux téléphones. Et le petit carnet noir.

Zunaira s’empara du carnet en premier. Elle l’ouvrit, ses yeux parcourant les pages rapidement. Et plus elle lisait, plus son sourire s’élargissait.

« Bingo, » murmura-t-elle.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Votre mari est soit très méticuleux, soit très stupide. Probablement les deux. » Elle tourna le carnet vers moi. « Regardez ça. »

Dates. Montants. Noms. Il avait tout documenté. Chaque centime qu’il avait emprunté, à qui, et quand il devait rembourser. Il y avait même des notes sur ses conversations avec les usuriers, des menaces qu’il avait reçues. Et puis, sur les dernières pages, il y avait un titre : « Solution Finale ».

Et en dessous, une liste :

Assurance-vie Aude : 2.5 M€.

Accident : doit paraître naturel. Feu ?

Contact : Marcus. Service : 50 000 €. Moitié avant, moitié après.

Date : 21/11. Impératif.

Il avait tout écrit. Noir sur blanc.

« Mais pourquoi ? » chuchotai-je, incrédule. « Pourquoi quelqu’un ferait ça ? »

« Pour se protéger, » expliqua Zunaira. « C’est une assurance. Si quelque chose tournait mal, si ses hommes se retournaient contre lui ou se faisaient prendre, il pouvait utiliser ce carnet comme levier, pour prouver qu’ils étaient impliqués aussi. Il se protégeait de ses propres complices. »

Elle prit l’un des téléphones. « Et je parie que là-dedans, il y a encore plus de preuves. Des textos. Des appels. »

Il nous fallut le reste de la nuit pour tout examiner. Les téléphones étaient protégés par des mots de passe, mais Zunaira avait « un contact », un génie de l’informatique qui, en quelques heures, réussit à les déverrouiller à distance.

Et tout était là. Les conversations par texto entre Jean-Pierre et Marcus.

« Il faut que ce soit un jour où je suis en déplacement. Alibi solide. »

« Ça doit avoir l’air accidentel. Le feu, c’est bien. Difficile à tracer. »

Et puis, le message qui me fit vomir une deuxième fois.

Marcus avait écrit : « Et le gamin ? »

La réponse de Jean-Pierre, froide, clinique : « On ne peut laisser personne derrière. Il faut que ce soit propre. »

Il parlait de tuer notre fils comme s’il s’agissait d’un détail logistique, d’un inconvénient à régler.

Une haine pure, froide et tranchante comme une lame de rasoir grandit en moi. Je n’étais plus la femme qui avait cru au grand amour. Je n’étais plus la victime tremblante. J’étais une mère protégeant son petit. Et une mère dont on menace l’enfant est l’être le plus dangereux au monde.

« Est-ce que c’est assez pour le faire arrêter ? » demandai-je, ma voix dure.

« C’est assez pour le faire arrêter, le faire condamner, et jeter la clé, » confirma Zunaira. « Mais il faut faire ça intelligemment. Si on remet ça au mauvais policier, Jean-Pierre a assez d’argent et de relations pour faire disparaître les preuves. Ou pire, pour vous faire disparaître, vous. »

« Alors, on fait quoi ? »

Elle réfléchit un instant. « Je connais un inspecteur. Un certain Dubois. Brigade criminelle. Un homme intègre, un des rares. Si on lui présente le dossier avec toutes ces preuves, Jean-Pierre n’aura nulle part où fuir. »

« Quand ? »

« Demain matin. Mais avant ça… » Elle regarda son propre téléphone. « Votre mari a déjà essayé de vous appeler sept fois dans la dernière heure. Et vous a envoyé quinze textos. »

Je pris mon téléphone. Il était en silencieux, mais l’écran s’illuminait de notifications.

« Aude, pour l’amour de Dieu, où es-tu, ma chérie ? Je suis désespéré. Réponds-moi. »

« La police dit qu’ils n’ont pas retrouvé ton corps. Où es-tu ? Tu es blessée ? Aude, réponds-moi ! »

Et le plus récent, envoyé il y a cinq minutes.

« Je sais que tu es en vie. Et je sais que tu as pris les choses dans le coffre. Il faut qu’on parle. C’est urgent. »

Le masque était tombé. « Il sait, » dis-je.

« Parfait. » répondit Zunaira. « Répondez-lui. »

« Quoi ? Vous êtes folle ? »

« Répondez-lui. Dites-lui que vous voulez le rencontrer. Dans un lieu public. Demain matin. »

« Pourquoi ? »

Zunaira sourit. Ce sourire que j’avais appris à craindre et à admirer à la fois. « Parce que nous allons lui donner une chance de se pendre lui-même. »

Mes doigts tremblaient tellement que j’eus du mal à taper la réponse.

« Parc de la Tête d’Or. Près de la grande fontaine. Demain, 10 heures. Viens seul. »

La réponse de Jean-Pierre arriva en quelques secondes.

« J’y serai, Aude. Il faut qu’on parle. Les choses ne sont pas ce que tu crois. »

Les choses ne sont pas ce que tu crois. Comme si c’était moi, la folle dans l’histoire.

« Parfait, » dit Zunaira. « Demain matin, vous le rencontrerez. Mais vous ne serez pas seule. »

Elle m’expliqua alors son plan. C’était risqué. C’était peut-être insensé. Mais ça pouvait marcher. Le détective Dubois, contacté dans la foulée, accepta de jouer le jeu. Il placerait des officiers en civil dans tout le parc. Des micros. Des caméras. Tout ce dont nous avions besoin, c’était que Jean-Pierre avoue.

« Il n’avouera jamais, » objectai-je.

« Il n’a pas besoin d’avouer avec des mots, » répliqua-t-elle. « Il a juste besoin d’agir. Et les hommes désespérés agissent toujours. »

Cette nuit-là, je ne dormis pas. J’imaginais la rencontre, ce que j’allais dire, comment j’allais regarder dans les yeux l’homme qui avait tenté de me tuer et faire semblant de discuter.

À 9h30 le lendemain matin, nous étions en position. J’étais assise sur un banc du Parc de la Tête d’Or, portant une veste équipée d’un micro. Léo était en sécurité au bureau avec une des assistantes de Zunaira, qui regardait tout via un flux vidéo que la police avait mis en place. Le détective Dubois et son équipe étaient dispersés dans le parc, déguisés en touristes, en joggeurs, en nounous.

Et puis, à 10 heures précises, je l’ai vu arriver. Il avait l’air terrible. Ses vêtements étaient froissés, il avait des cernes profonds sous les yeux, une barbe de deux jours. Pour la première fois depuis que je le connaissais, il avait l’air vulnérable. Mais je savais la vérité.

Il me vit et courut presque vers moi. « Aude ! Dieu merci, tu vas bien ! » Il tenta de me prendre dans ses bras.

Je reculai d’un pas. « Ne me touche pas. »

Son masque glissa une seconde. Je vis une lueur de rage pure dans ses yeux avant qu’il ne la remplace par une expression d’inquiétude blessée. « Ma chérie, je sais que tu as peur, mais il faut que tu m’écoutes. »

« T’écouter ? T’écouter dire quoi, Jean-Pierre ? Que c’était une erreur ? Que les hommes qui ont mis le feu à notre maison avec nos clés étaient juste des cambrioleurs ? »

Il cligna des yeux, déstabilisé. « Tu… tu as vu… »

« J’ai tout vu. J’étais là. Léo et moi, nous avons tout vu. »

Il devint livide. Il regarda nerveusement autour de lui. « Pas ici. Allons quelque part de privé. »

« Je ne vais nulle part avec toi. » Ma voix était stable, glaciale. « Parle. Ici. Maintenant. Pourquoi as-tu essayé de nous tuer ? »

« Je n’ai pas… Ce n’était pas comme ça. » Il passa une main dans ses cheveux. « Aude, tu ne comprends pas. J’ai des problèmes. Je dois beaucoup d’argent à des gens très dangereux. Ils t’ont menacée. Ils ont menacé Léo. »

« Alors tu as décidé de nous tuer toi-même ? Quelle est la logique ? »

« Non ! J’allais vous faire partir du pays ! Avec l’argent de l’assurance, on aurait pu recommencer ailleurs, loin de ces types ! »

Le mensonge était si énorme, si éhonté, que j’ai failli rire. « Tu parles de l’assurance qui ne verse l’argent que si je suis morte ? »

Il se figea. Il avait réalisé son erreur. « Aude… » Il changea de tactique. Sa voix devint menaçante. « Tu as pris des choses dans mon coffre. J’ai besoin que tu me les rendes. Maintenant. »

« Le carnet noir ? Les preuves que tu as tout planifié ? »

« Tu ne comprends pas ce que tu fais. Si tu donnes ça à la police, je tombe. Et si je tombe, les types à qui je dois de l’argent s’en prendront à toi. Tu n’es en sécurité dans aucun des cas. »

« Au moins, ce ne sera pas toi qui essaieras de me tuer. »

La rage explosa enfin. « Tu as toujours été si naïve ! Tu crois que je t’ai épousée pourquoi ? Par amour ? Tu n’étais qu’une petite bourgeoise avec l’argent de papa ! C’était juste pour ça ! »

Ça faisait mal. Même en le sachant, ça faisait mal de l’entendre.

« Et Léo ? Notre fils ? Aussi par intérêt ? »

« Le gamin, » cracha-t-il, le mot plein de venin. « Il a toujours été bizarre. Trop silencieux. À tout regarder. Un petit monstre. »

C’était là. La vraie haine. Ce n’était pas que pour l’argent. Il nous méprisait vraiment.

C’est à ce moment que j’entendis la voix du détective Dubois dans mon oreillette : « On en a assez. On intervient. »

Soudain, les touristes se levèrent. Les joggeurs changèrent de direction. Tout le monde convergea vers Jean-Pierre, brandissant des badges et des armes de poing. « Jean-Pierre Valois, vous êtes en état d’arrestation. »

Son visage passa par cinq émotions en trois secondes : le choc, la confusion, la rage, la peur, et enfin, la résignation. Il avait perdu.

Mais avant qu’ils ne puissent lui passer les menottes, il fit quelque chose que personne n’avait anticipé. Il courut. Il sprinta à travers le parc, bousculant les gens, sautant par-dessus les bancs. Les policiers se lancèrent à sa poursuite, mais il avait une longueur d’avance. Et il courait dans ma direction.

Je n’eus pas le temps de réagir. Il m’attrapa, sortit quelque chose de sa ceinture – un couteau – et le pressa contre ma gorge.

« Personne ne bouge ! » hurla-t-il, sa voix méconnaissable. « Ou je la tue ! Je jure que je la tue ! »

Le détective Dubois s’arrêta à quelques mètres, les mains en l’air. « Calmez-vous, Valois. Vous n’êtes pas obligé de faire ça. »

« Bien sûr que si ! Elle a tout gâché ! Tout ! »

La lame appuya plus fort. Je sentis un filet de sang chaud couler le long de mon cou. Mon cerveau était en mode panique, mais je me suis souvenue de Léo, qui regardait peut-être tout ça sur un écran. Je ne pouvais pas le laisser me voir mourir.

« Jean-Pierre, » dis-je, essayant de garder ma voix calme. « Tu ne vas pas faire ça. »

« Ne me dis pas ce que je vais faire ou ne pas faire ! »

« Tu ne vas pas le faire parce que tu es un lâche. Tu l’as toujours été. » Je tournai légèrement la tête, le regardant dans les yeux. « Les lâches ne tuent pas les gens en les regardant dans les yeux. Ils engagent d’autres personnes pour le faire. Et même à ça, tu as échoué. »

Le couteau trembla dans sa main. Et dans cette seconde d’hésitation, quelque chose se produisit. Un bruit sec. Un tir. Pas pour tuer. Pour neutraliser. Un sniper que je n’avais même pas vu toucha la main de Jean-Pierre. Le couteau tomba au sol. Il hurla de douleur. Et en quelques secondes, il fut à terre, menotté, encerclé par les officiers.

Je tombai à genoux, tremblante de tous mes membres. Le détective Dubois m’aida à me relever. « C’est fini, madame Valois. C’est fini. »

Mais ça ne semblait pas fini. Rien ne semblait réel. Je regardai Jean-Pierre être traîné jusqu’à une voiture de police. Il hurlait, se débattait, menaçait. « Ça ne se termine pas ici, Aude ! Tu vas payer ! Tu vas payer ! »

Des menaces vides. Toutes ses menaces étaient vides, maintenant. Il n’était plus qu’un homme vaincu, pathétique, dont le monde venait de s’effondrer. La partie était terminée. Et pour la première fois depuis des années, je savais que nous allions gagner.

 

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