Partie 1
La nuit où mon appartement à Lyon a brûlé, tout ce en quoi je croyais – la famille, la sécurité, l’amour – s’est effondré plus vite et plus silencieusement que les murs qui m’entouraient. Je n’ai pas entendu le fracas des poutres qui cèdent, seulement le murmure sinistre des flammes et le fracas de mon propre cœur dans ma poitrine.
Je me souviens encore de la sensation du bitume glacé sous mes pieds nus. C’était le 3 novembre, à 2h17 du matin, dans le quartier de la Croix-Rousse. L’air était vif et portait l’odeur de la pluie qui était tombée plus tôt dans la soirée, une odeur maintenant souillée par une âcreté qui me prenait à la gorge. Enveloppée dans une simple couverture de laine qu’un voisin du premier étage, réveillé en sursaut, m’avait jetée sur les épaules, je regardais, paralysée, les flammes orange et dansantes dévorer l’endroit où j’avais construit ma vie, brique par brique, pendant cinq longues années. Ce n’était pas seulement un appartement ; c’était mon sanctuaire, mon premier véritable “chez moi”, la forteresse que j’avais érigée contre le monde, et surtout, contre mon passé.
La fumée, épaisse et noire, s’élevait en volutes paresseuses dans le ciel nocturne, cachant les étoiles. Elle griffait mes poumons, chaque inspiration était une agression. Les sirènes des pompiers, au début lointaines comme un mauvais rêve, s’étaient rapprochées jusqu’à devenir une plainte assourdissante, un cri strident qui semblait être le mien, un avertissement que j’avais ignoré toute ma vie. Mon esprit, en état de choc, tournait en boucle sur une seule pensée, simple et dévastatrice : mon monde entier, chaque objet, chaque souvenir, venait de se transformer en un tas de cendres fumantes. Le tableau que ma meilleure amie m’avait peint pour ma crémaillère, la première édition d’un livre que j’avais chiné pendant des heures, le fauteuil confortable où je m’étais si souvent blottie avec un thé chaud… tout était en train de disparaître.
Quand un pompier, le visage couvert de suie et de fatigue, a finalement posé une main ferme mais douce sur mon bras pour m’écarter davantage, ses mots ont été un couperet. “Mademoiselle, il faut reculer. Il n’y a plus rien à sauver.” Le vide. Il n’y a plus rien à sauver. Cette phrase a fait écho dans le néant de mon esprit. C’est à ce moment-là que mes mains se sont mises à trembler, une secousse incontrôlable qui parcourait tout mon corps. Je pouvais à peine tenir mon téléphone, l’écran fissuré brillant d’une lumière froide et indifférente.
Par pur instinct, par un réflexe forgé depuis l’enfance, j’ai fait ce que toute personne en détresse ferait. J’ai cherché le numéro des deux personnes qui, dans l’ordre naturel des choses, étaient censées être mon filet de sécurité, mon port d’attache dans la tempête. Mes parents.
Le cœur battant à tout rompre, j’ai appuyé sur le nom de ma mère. Une sonnerie. Deux. Trois. La messagerie. Sa voix pré-enregistrée, enjouée et distante, m’a semblé venir d’une autre galaxie. “Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Catherine, laissez-moi un message !” J’ai raccroché sans un mot. La bile est montée dans ma gorge. Même dans une situation pareille, elle filtrait ses appels.

J’ai ensuite appelé mon père. Une sonnerie, longue, stridente. Une deuxième. À la troisième, il a décroché. Pas un “Allô ?” inquiet, mais un grognement, la voix pâteuse et irritée de quelqu’un qu’on arrache à un sommeil profond. “Quoi ? Il est trois heures du matin…”
Ma propre voix était un murmure rauque, brisé par la fumée et les sanglots que je retenais. “Papa, c’est moi… Mon appartement… il a brûlé. Il n’y a plus rien. Je n’ai nulle part où aller.”
Un silence a suivi. Ce n’était pas le silence de quelqu’un qui cherche ses mots face à une nouvelle choquante. C’était un silence froid, vide, un abîme. Je pouvais presque l’entendre réfléchir, peser la situation non pas en termes de drame humain, mais en termes de dérangement. Puis, il a prononcé les mots. Les mots qui se sont gravés au fer rouge dans ma mémoire, les mots qui résonnent encore dans mes cauchemars.
“Pas notre problème.”
Il y a eu une courte pause, comme pour laisser la brutalité de la sentence s’imprégner. Puis il a ajouté, avec une pointe de reproche glacial : “Tu aurais dû faire plus attention.”
Je suis restée là, au milieu du chaos, du bruit des lances à incendie et des ordres criés, complètement figée. Le froid du bitume remontait le long de mes jambes, mais je ne le sentais plus. Le feu, qui continuait de ravager mon existence, se reflétait dans mes yeux grands ouverts, mais tout ce que je voyais, c’était l’obscurité des paroles de mon père. Il a raccroché avant même que je puisse articuler une réponse, avant même que mes larmes, jusqu’alors contenues par le choc, ne puissent se frayer un chemin. Le “bip… bip… bip…” de la ligne coupée a été plus violent que n’importe quelle explosion.
Autour de moi, la vie continuait. Des voisins chuchotaient, me jetant des regards pleins de pitié. “La pauvre jeune femme…” “Elle a tout perdu…” Cette pitié me semblait obscène, insupportable. Le pompier au visage fatigué est revenu vers moi. “Vous avez de la famille, des amis chez qui aller pour la nuit ? On peut vous conduire quelque part.”
Mon humiliation était si profonde, si cuisante, que la vérité m’est restée coincée dans la gorge. Admettre que mes propres parents venaient de me rejeter après m’avoir tout pris était une nudité que je ne pouvais pas supporter. Alors, j’ai menti. Avec un sourire tremblant qui a dû paraître grotesque, j’ai hoché la tête. “Oui, oui, ne vous inquiétez pas. J’ai quelqu’un. Mon… mon ami va venir me chercher.”
Il a semblé soulagé, m’a donné une bouteille d’eau et est retourné à son travail. Et moi, je suis restée seule avec mon mensonge.
J’ai passé le reste de la nuit sur ce banc en métal, en face des ruines fumantes de mon immeuble. Le jour s’est levé lentement, peignant le ciel de teintes grises et roses qui rendaient la scène de désolation encore plus sinistre. Le squelette noirci de ce qui avait été ma maison se découpait sur l’aube naissante. La réalité de mes pertes matérielles m’a frappée de plein fouet. Mes vêtements, mes livres, mes diplômes, les photos de mes grands-parents que j’aimais tant, et ce petit collier en argent qu’ils m’avaient offert pour mes dix-huit ans, le seul lien tangible qui me restait d’eux… Tout était parti. Réduit en poussière.
Mais pendant ces longues heures sur ce banc, une autre douleur, plus ancienne et plus profonde, avait refait surface. Les mots de mon père, “Pas notre problème”, tournaient en boucle dans mon esprit, déverrouillant des portes que j’avais mis des années à sceller. Des souvenirs fragmentés, des blessures d’enfance, des humiliations d’adolescente. Je me suis souvenue de la fois où j’étais tombée de vélo à huit ans, le genou en sang, et où ma mère m’avait reproché d’avoir sali mon pantalon neuf. Je me suis souvenue de la fierté avec laquelle j’avais annoncé ma mention “Très Bien” au bac, et de la réponse de mon père : “C’est le minimum, avec ce que tes études nous coûtent.” Je me suis souvenue de leur mépris à peine voilé quand j’avais choisi des études de littérature plutôt que de droit. Chaque réussite était une déception, chaque échec une confirmation de leur opinion : j’étais un fardeau. Un investissement peu rentable.
L’amour, chez eux, avait toujours été conditionnel. Lié à l’obéissance, au contrôle. Mon déménagement à Lyon, mon indépendance financière, mon refus obstiné de revenir vivre chez eux dans leur pavillon triste de la banlieue parisienne… tout cela était une trahison à leurs yeux. La dernière dispute, par téléphone, il y a à peine deux semaines, avait été particulièrement violente. Mon père m’avait ordonné de leur transférer une partie de mes économies “pour la mettre en sécurité”. Face à mon refus catégorique, il avait hurlé que j’étais une ingrate, que cet appartement me montait à la tête et que j’oubliais qui m’avait mise au monde. Ces souvenirs, cette nuit-là, n’étaient plus flous. Ils étaient d’une clarté terrifiante.
L’enquêteur de la brigade criminelle, détaché pour les incendies suspects, est arrivé en fin de matinée. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, au visage buriné et aux yeux d’un bleu las. Il se nommait le capitaine Dubois. Il n’avait rien à voir avec l’agitation des pompiers. Il se déplaçait avec un calme presque déconcertant, observant chaque détail avec une intensité qui mettait mal à l’aise.
Il m’a emmenée à l’écart, dans un petit café qui venait d’ouvrir et nous a offert un café que je n’ai pas pu toucher. Il m’a posé des questions avec une voix posée, factuelle. M’a demandé de raconter ma soirée, de décrire l’agencement de l’appartement, les appareils électriques. J’ai répondu mécaniquement, ma voix me semblant lointaine.
Puis, son ton a légèrement changé. “Mademoiselle, d’après les premières constatations de mes collègues pompiers, le départ de feu est très rapide, trop rapide pour être purement accidentel. Nous n’écartons aucune piste, mais nous nous orientons vers un acte criminel.”
Un acte criminel. Le mot a flotté entre nous. J’ai secoué la tête, incrédule. “Mais… qui ferait une chose pareille ? Je n’ai pas d’ennemis.”
Il a continué, imperturbable. “Un ex-petit ami jaloux ? Un conflit de voisinage ? Une dette ?” J’ai cherché, fouillant mon esprit. Non, rien de tout ça. Ma vie était calme, presque ennuyeuse. C’est ce que je voulais.
Il a soupiré doucement, comme s’il avait déjà entendu cette réponse mille fois. Il a sorti un petit carnet et a noté quelque chose. Puis il a relevé ses yeux bleus vers moi, et son regard était si pénétrant que j’ai eu l’impression qu’il pouvait voir à travers moi, jusqu’aux mensonges que je me racontais à moi-même.
Et c’est là qu’il a posé la question. La question simple, technique, qui a fait basculer mon monde une seconde fois en moins de douze heures. La question qui a tout fait exploser, non pas dans un fracas de flammes, mais dans le silence assourdissant de mon âme.
“Savez-vous qui, à part vous, avait un double des clés de votre appartement ?”
Mon esprit est devenu un grand blanc. Le bruit du café, les conversations des autres clients, tout a disparu. Un trou noir s’est formé dans ma poitrine. Et puis, une image a fait surface. Une image nette, précise, non désirée. La main de mon père tendant un trousseau de clés à ma mère, il y a cinq ans, devant la porte de cet appartement même. “On ne sait jamais,” avait-il dit avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. “C’est une sécurité, juste au cas où tu perdrais les tiennes ou qu’il t’arrive quelque chose.” J’avais protesté faiblement, parlant d’intimité, d’indépendance. Mais ils avaient insisté, transformant ma résistance en un caprice d’enfant ingrate. J’avais fini par céder, pour avoir la paix. Je n’y avais plus jamais repensé. Pourquoi l’aurais-je fait ? Des parents ne font pas ça. Ils ne brûlent pas la maison de leur propre enfant. C’est ce que je croyais.
L’enquêteur attendait, son stylo en suspens au-dessus de son carnet. Le monde semblait avoir retenu son souffle. Je sentais la vérité, monstrueuse et impensable, me brûler les lèvres. Une vérité si horrible que la fumée de l’incendie, soudain, me paraissait douce en comparaison. Comment dire une chose pareille ? Comment formuler l’inimaginable ?
Partie 2
Le silence qui a suivi la question du capitaine Dubois était plus assourdissant que les sirènes. “Savez-vous qui, à part vous, avait un double des clés de votre appartement ?” Le monde autour de moi s’est dissous. Le cliquetis des tasses, le rire d’une femme à une table voisine, le grondement du percolateur… tout s’est évanoui dans un brouillard cotonneux. Il ne restait que son regard bleu, patient et inquisiteur, et cette question suspendue dans l’air comme une sentence.
Mon esprit était un tourbillon frénétique de déni. C’était impossible. Absurde. Grotesque. Mes parents ? Allumer un incendie ? L’idée était si monstrueuse, si contraire à l’ordre fondamental du monde, que mon cerveau refusait de la traiter. C’était comme essayer d’imaginer le soleil se levant à l’ouest ou la pluie tombant vers le ciel. Les parents protègent. Ils construisent. Ils ne détruisent pas. C’était l’axiome sur lequel ma vie entière reposait.
Pourtant, l’image persistait, claire et cruelle : la main de mon père, cinq ans plus tôt, déposant le double des clés dans la paume de ma mère. Leur insistance, masquée sous des dehors de sollicitude. “On ne sait jamais, ma chérie. C’est une sécurité.” Une sécurité. Le mot avait un goût de cendre dans ma bouche.
Ma gorge était sèche, aussi aride que les ruines de mon salon. J’ai essayé de parler, mais aucun son n’est sorti. J’ai dégluti, le mouvement était douloureux. Je sentais le regard du capitaine sur moi, un regard qui ne jugeait pas, mais qui attendait. Il avait vu des centaines de drames humains se jouer dans des pièces comme celle-ci, et il savait reconnaître le moment précis où un secret insoutenable commence à fissurer la carapace de quelqu’un.
“Mademoiselle ?” a-t-il répété doucement.
J’ai baissé les yeux vers mon café, maintenant froid et figé dans la tasse. Le dire à voix haute, c’était lui donner une existence, une forme. C’était le premier pas pour transformer une pensée folle en une possibilité tangible. C’était trahir, d’une certaine manière, même si eux m’avaient déjà trahie d’une façon que je n’osais pas encore nommer.
Finalement, les mots sont sortis, à peine un murmure, chargés d’une honte si lourde qu’elle me courbait les épaules.
“… Mes parents.”
J’ai relevé la tête, m’attendant à voir de l’incrédulité, peut-être même de la pitié amusée sur son visage. Mais il n’y avait rien de tout ça. Il a simplement hoché la tête, lentement, comme si ma réponse confirmait une hypothèse qu’il avait déjà envisagée. Il a sorti son stylo et a écrit dans son carnet. “Vos parents. Ils habitent à Lyon ?”
“Non,” ai-je répondu, ma voix un peu plus ferme, comme si les détails pratiques pouvaient me distancier de l’horreur de la situation. “En région parisienne. Mais… ils viennent parfois.”
“Et vos relations ? Elles sont bonnes ?”
Bonnes. Quel mot étrange. Nos relations étaient un champ de mines complexe, un labyrinthe de dettes émotionnelles, de reproches silencieux et d’amour conditionnel. Elles n’avaient jamais été “bonnes” au sens simple et chaleureux du terme. Elles étaient… compliquées. Tendu. Épuisantes.
“C’est… compliqué,” ai-je fini par avouer. C’était l’euphémisme du siècle.
Il a noté cela aussi. “Y a-t-il eu des conflits récemment ? Des désaccords importants, peut-être concernant de l’argent, ou votre mode de vie ?”
Chaque question était une sonde qui s’enfonçait un peu plus profondément. La dispute au téléphone. Leurs exigences financières. Leur colère face à mon indépendance. Mon refus de les laisser “inspecter” mon appartement, comme si j’étais une locataire délinquante et non leur fille. Chaque souvenir était une pièce de plus dans un puzzle que je ne voulais pas assembler.
“Nous nous sommes… disputés, oui,” ai-je admis, la gorge serrée. “Il y a environ deux semaines.”
“À quel sujet ?”
Je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas déballer la dynamique toxique de ma famille à cet étranger, dans ce café bruyant. Pas maintenant. “Des choses personnelles,” ai-je murmuré.
Le capitaine Dubois a semblé comprendre. Il a refermé son carnet. “Très bien, Mademoiselle. Nous allons vérifier les caméras de surveillance du quartier. Celles des commerces, des distributeurs de billets, des parkings publics. Parfois, elles révèlent des choses surprenantes. Ce qui se passe dans les rues la nuit laisse parfois même moi sans voix.” Cette phrase, la même qu’il m’avait dite plus tôt, prenait maintenant une résonance sinistre. Il m’a donné sa carte, avec son numéro de portable. “Appelez-moi si quoi que ce soit vous revient. Ou si vous avez besoin de parler. Et s’il vous plaît, ne quittez pas la ville sans me prévenir.”
Je suis sortie du café comme une automate. Le soleil matinal me semblait agressif, la vie trépidante de la ville, une insulte. Je marchais sans but, la couverture encore sur mes épaules par-dessus mes vêtements de nuit souillés de suie. J’étais une sans-abri. Une victime. Et peut-être… la fille de deux criminels. L’idée était si vertigineuse que j’ai dû m’appuyer contre un mur pour ne pas tomber.
Le déni est revenu en force. C’était une coïncidence. Une terrible, horrible coïncidence. Mes parents avaient un double, oui, mais des milliers de parents en ont un. Leur réaction au téléphone ? C’était de la cruauté, oui, leur cruauté habituelle, mais pas celle d’incendiaires. Ils étaient égoïstes, froids, mais pas des monstres. Pas à ce point. Je m’accrochais à cette pensée comme à une bouée de sauvetage au milieu d’un océan déchaîné.
Guidée par une impulsion désespérée, une dernière tentative de restaurer l’ordre du monde, j’ai sorti mon téléphone. Mes doigts tremblaient toujours. J’ai rappelé ma mère. Peut-être que le choc initial était passé. Peut-être qu’elle avait eu le temps de réaliser. Peut-être qu’elle allait s’effondrer en larmes, s’excuser pour la réaction de mon père, et me dire de prendre le premier train pour la maison.
Elle a décroché à la deuxième sonnerie, sa voix nette et vive, comme si de rien n’était. “Ah, c’est toi. Alors ? Tu as fini ton cinéma ?”
Le mot “cinéma” m’a frappée comme une gifle. “Maman… Mon appartement a brûlé. Ce n’est pas du cinéma. J’ai tout perdu. Je suis à la rue.” Ma voix s’est brisée sur le dernier mot.
Il y a eu un soupir exaspéré à l’autre bout du fil. Un soupir que je connaissais par cœur, celui qu’elle poussait quand je la “décevais” ou que je la “fatiguais”. “Écoute, Enzy, les accidents, ça arrive. Tu es grande maintenant. Il faut que tu apprennes à te débrouiller seule, à assumer. C’est peut-être une bonne leçon pour toi. Tu étais devenue si… arrogante, avec ton appartement, ton indépendance.”
Chaque mot était un petit caillou acéré. Une bonne leçon ? J’ai senti une vague de froid m’envahir, plus glaçante encore que le vent de novembre.
“Maman,” ai-je supplié, avalant ma fierté, mon humiliation, ma colère naissante. “S’il te plaît. Est-ce que je peux… est-ce que je peux venir chez vous ? Juste pour quelques nuits. Le temps de trouver une solution.”
Un rire. Un petit rire sec, sans joie. “Oh, ma chérie, j’aimerais beaucoup, tu penses bien. Mais c’est impossible en ce moment. La chambre d’amis est en pleine rénovation. Il y a de la peinture partout, des bâches, c’est inhabitable. Vraiment, ça ne pouvait pas plus mal tomber.”
La chambre d’amis en rénovation. Le mensonge était si désinvolte, si paresseux, que c’en était presque artistique. J’ai su, avec une certitude absolue, qu’il n’y avait pas le moindre pot de peinture près de cette chambre. C’était une porte qu’on me fermait au nez, poliment mais fermement. J’ai découvert plus tard, par une indiscrétion de ma tante, qu’ils avaient reçu des amis à dîner ce soir-là même, et que la chambre d’amis était, comme toujours, impeccable.
“Je vois,” ai-je réussi à articuler, ma gorge nouée par les larmes que je refusais de verser.
“Ne t’inquiète pas, tu vas trouver une solution,” a-t-elle conclu d’un ton faussement encourageant. “Tu es une fille pleine de ressources. Appelle une de tes amies. Allez, je dois te laisser, ton père et moi sortons déjeuner. Bisous.”
Elle a raccroché. Je suis restée là, le téléphone collé à mon oreille, écoutant la tonalité. Je n’étais plus seulement une sans-abri. J’étais une orpheline, de parents pourtant bien vivants.
C’est là que j’ai pensé à Chloé. Ma meilleure amie, ma sœur de cœur, la seule famille que j’avais vraiment choisie. J’ai composé son numéro, honteuse de devoir demander de l’aide, honteuse de l’état dans lequel j’étais.
Elle a décroché avant la fin de la première sonnerie. Quand elle a entendu ma voix, elle a tout de suite compris que quelque chose n’allait pas. Je n’ai eu qu’à dire deux mots – “mon appartement” – et elle a dit : “Ne bouge pas. Dis-moi où tu es. J’arrive.”
Vingt minutes plus tard, elle était là, sortant de sa vieille Twingo en plein milieu de la circulation. Elle ne m’a pas posé de questions. Elle m’a juste prise dans ses bras. Et là, dans la chaleur de son étreinte, j’ai enfin craqué. J’ai pleuré. J’ai pleuré pour mon appartement, pour mes souvenirs partis en fumée, pour le collier de ma grand-mère, et par-dessus tout, j’ai pleuré pour la petite fille en moi qui venait de comprendre que ses parents ne l’aimaient pas.
La nuit suivante, je l’ai passée sur le canapé du petit appartement de Chloé. Un canapé confortable, rempli de coussins colorés, dans un salon qui sentait le café et les livres. C’était un havre de paix, mais je n’ai pas pu dormir. Allongée dans le noir, je fixais le plafond, et les murs que j’avais érigés autour de mon passé se sont effondrés.
Les souvenirs, non plus en fragments, mais en scènes entières, ont déferlé.
Je me suis revue à dix ans. C’était mon anniversaire. Mes parents m’avaient promis un télescope, celui que je désirais plus que tout au monde. J’avais passé des mois à lire des livres sur les constellations. Le matin de mon anniversaire, j’avais accidentellement renversé un verre de jus d’orange sur la nappe du petit-déjeuner. Ma mère avait poussé un cri d’horreur, mon père avait levé les yeux au ciel. Le soir, au moment des cadeaux, il n’y avait pas de télescope. À la place, il y avait une encyclopédie. “Le télescope attendra,” avait dit mon père, le regard sévère. “Quand tu auras appris à être moins maladroite et plus responsable. On ne mérite pas de belles choses quand on ne fait pas attention.” J’avais souri et remercié, mais à l’intérieur, j’avais compris : l’amour et les cadeaux étaient des récompenses, pas des dons.
Je me suis revue à seize ans, dans le bureau du conseiller d’orientation. J’avais timidement avoué mon rêve de faire les Beaux-Arts. Le conseiller semblait enthousiaste, parlant de mon “potentiel créatif”. Le soir, à la maison, mon père avait ri. “Les Beaux-Arts ? Pour finir serveuse dans un bar ? Ne sois pas ridicule. Tu feras du droit ou du commerce, quelque chose qui te garantira un avenir. On ne paie pas tes études pour que tu ailles dessiner des bonhommes.” Ma passion avait été balayée d’un revers de main, qualifiée d’enfantillage inutile. Mon avenir ne m’appartenait pas ; il était un investissement qu’ils comptaient rentabiliser.
Je me suis revue à vingt-trois ans, le jour où j’ai signé le bail de mon appartement à Lyon. J’étais si fière, si excitée. Je leur avais téléphoné pour leur annoncer la nouvelle. Il n’y avait eu aucune joie dans leur voix. “Lyon ? C’est loin,” avait dit ma mère, d’un ton de reproche. “Et cet appartement, tu es sûre que tu peux te le permettre ? Tu ne mets pas assez d’argent de côté.” Mon père avait ajouté : “J’espère que tu sais ce que tu fais. L’indépendance, ça a un prix. N’attends pas de nous qu’on vienne te ramasser à la petite cuillère si tu te plantes.” Ils ne voyaient pas leur fille prendre son envol ; ils voyaient un bien, un actif, qui échappait à leur contrôle.
Ces souvenirs, et des dizaines d’autres, se sont assemblés pour former un tableau d’une clarté insoutenable. Ma vie avait été une longue tentative d’acheter leur affection par la réussite, l’obéissance, la perfection. Et mon indépendance était l’acte final de rébellion, celui qu’ils ne pouvaient pas pardonner.
Les deux jours suivants ont été un brouillard administratif et émotionnel. Chloé m’a aidée à faire les déclarations à l’assurance, à racheter quelques vêtements de première nécessité. Chaque démarche était un rappel douloureux de tout ce que j’avais perdu. Et au milieu de tout ça, le téléphone sonnait. C’était le capitaine Dubois.
Le premier appel a eu lieu le surlendemain de l’incendie. “Mademoiselle, juste quelques questions de suivi. Avez-vous parlé à vos parents depuis notre conversation ?”
“Oui,” ai-je répondu, le cœur battant.
“Et ? Comment ont-ils réagi ?”
“Ils… m’ont dit que leur chambre d’amis était en travaux.” La phrase, dite à voix haute à un officier de police, sonnait aussi pathétique qu’elle l’était réellement.
Il y a eu un silence à l’autre bout du fil. “Je vois,” a-t-il simplement dit. “Autre chose. Y a-t-il des objets de valeur qui ont été détruits ? Des bijoux, des documents importants ?”
“Le collier de ma grand-mère,” ai-je soufflé. “Et tous mes papiers, mes diplômes.”
“Et financièrement ? Avez-vous des assurances-vie ? Des placements dont quelqu’un d’autre pourrait être le bénéficiaire en cas de… problème ?”
La question m’a glacé le sang. “Non. Rien de tout ça.”
Le deuxième appel est arrivé le lendemain. Son ton était devenu plus précis, moins général. “Mademoiselle, nous avons commencé à analyser les images de vidéosurveillance. C’est un travail de longue haleine. Je reviens sur votre dispute avec votre père. Vous avez dit qu’elle concernait des ‘choses personnelles’. Pouvez-vous être plus précise ? Cela pourrait être important.”
Je me suis assise sur le lit de Chloé, le dos droit. Le déni s’effritait, remplacé par une sorte de froide résolution. Il fallait que je dise la vérité. “Il voulait que je lui transfère une partie de mes économies. Il a dit que je dépensais trop, que je n’étais pas raisonnable. J’ai refusé. Il est entré dans une colère terrible.”
“Il vous a menacée ?”
“Pas directement. Mais il a dit… il a dit que je finirais par regretter mon arrogance. Que la vie se chargerait de me remettre à ma place.”
“La vie… ou quelqu’un d’autre,” a murmuré Dubois, comme pour lui-même. “Une dernière chose, Mademoiselle. Et c’est très important. Votre père est-il venu à Lyon récemment ? Dans les jours qui ont précédé l’incendie ?”
Et là, un autre souvenir, que le choc avait complètement occulté, a refait surface. Un souvenir si effrayant que j’avais dû l’enfouir au plus profond de moi.
La veille de l’incendie. J’étais rentrée du travail vers 19 heures. Et il était là. Mon père. Debout devant la porte de mon immeuble, les mains dans les poches, le visage fermé. Il ne m’avait pas prévenue de sa visite.
“Qu’est-ce que tu fais là ?” avais-je demandé, surprise et mal à l’aise.
“Je suis venu voir comment tu dilapides ton argent,” avait-il répondu d’un ton glacial. “Je veux voir cet appartement pour lequel tu nous tournes le dos.”
“Non,” avais-je dit, plus fermement que je ne l’aurais cru possible. “Tu n’entres pas. Pas comme ça. Pas sans être invité.”
Son visage s’était décomposé. La colère a chassé son air méprisant. Il s’est approché, son ombre me couvrant. “Tu n’as pas à me donner la permission d’entrer. J’ai le droit de voir ce que fait ma fille. Ouvre cette porte, Enzy.”
“Non,” ai-je répété, mes clés serrées dans ma paume. Mon cœur battait la chamade. Je ne l’avais jamais vu aussi furieux.
Il a fait un pas de plus, et pendant une seconde, j’ai cru qu’il allait me prendre les clés de force. Son regard était noir. “Tu vas le regretter,” avait-il sifflé entre ses dents. “Tu vas amèrement regretter de m’avoir manqué de respect.”
Puis, il avait tourné les talons et était parti sans un mot de plus, me laissant tremblante devant ma porte. J’avais mis ça sur le compte d’une nouvelle crise de colère, d’un caprice de tyran domestique. Mais maintenant… maintenant, ce souvenir prenait une dimension terrifiante.
Ma voix était un fil quand j’ai répondu au capitaine Dubois.
“Oui,” ai-je chuchoté. “Il était là. La veille au soir. Devant ma porte. Il voulait entrer. Je… je ne l’ai pas laissé faire.”
Le silence au bout du fil a duré plusieurs secondes. Puis la voix du capitaine est revenue, grave, différente. “Mademoiselle. Pouvez-vous passer au commissariat demain matin ? Vers dix heures. Je crois que j’ai quelque chose à vous montrer.”