LYON : Mon voisin de palier semblait inoffensif, jusqu’à ce que la police ouvre la poubelle de l’immeuble…

Partie 1

C’était une de ces chaleurs écrasantes, typiques des étés lyonnais, où l’air semble stagner entre les vieux murs de pierre. Une chaleur lourde, poisseuse, qui amplifie tout. Les bruits de la ville, la fatigue… et les odeurs.

Je n’oublierai jamais cette odeur.

On était fin juin. Léa venait de passer ses derniers partiels à la fac de droit de l’Université Lyon 3. Elle était brillante, solaire, le genre de fille qui réussissait tout ce qu’elle touchait. Elle voulait devenir avocate pour défendre les « causes perdues ». On habitait dans la même résidence étudiante, un vieux bâtiment un peu décrépi mais charmant, pas loin de la Guillotière. Elle au 2ème, moi au 3ème. Et lui… Stéphane. Il habitait juste à côté de chez elle.

Le week-end du 25 juin, Léa a cessé de répondre. Plus de SMS, plus de stories Instagram. Rien. Son téléphone basculait direct sur messagerie. Au début, on s’est dit qu’elle décompressait après le stress des examens. Mais le lundi, quand elle n’est pas venue à la soirée qu’on avait prévue sur les quais du Rhône, j’ai eu une boule au ventre. Une intuition viscérale que quelque chose clochait.

Je suis descendue frapper à sa porte. Pas de réponse. J’ai collé mon oreille au bois vernis. Silence total. Sauf… ce bruit sourd, comme une ventilation, venant de l’appartement d’à côté. Chez Stéphane.

Stéphane, c’était le gars bizarre de la promo. Toujours le même pull gris, le regard fuyant, des cheveux gras plaqués sur le front. Il ne parlait à personne, sauf pour lâcher des banalités gênantes avec une voix monocorde. Ce soir-là, il est sorti de chez lui au moment où je frappais chez Léa. Il m’a fixée, les yeux écarquillés, presque vitreux.

— « Tu cherches Léa ? » il a demandé.

Sa voix était calme. Trop calme. Il tenait la porte entrouverte, et c’est là que l’odeur m’a frappée pour la première fois. Pas une odeur de sale, ni de cuisine. Une odeur chimique, âcre. Comme de l’eau de Javel mélangée à quelque chose de… ferreux.

— « Je ne l’ai pas vue depuis samedi », a-t-il ajouté sans cligner des yeux.

Il mentait. Je ne le savais pas encore, mais il était en train de jouer la comédie de sa vie. Et le pire ? Il portait le même t-shirt que la veille, mais il y avait comme une tache sombre, mal lavée, juste au niveau du ventre…

PARTIE 2 : L’ENGRENAGE (THE SPIRAL)
[Ce texte fait suite directe à la Partie 1]

Le silence. C’est la première chose qui m’a frappée ce dimanche matin-là. Pas un silence paisible, non. Un silence lourd, électrique, de ceux qui précèdent l’orage. Dans notre immeuble de la rue de l’Université, les murs sont fins. D’habitude, le dimanche, on entend la vie : la musique des voisins du dessus, les bruits de pas, les discussions dans la cour. Mais là, tout semblait figé dans cette chaleur insupportable qui transformait nos appartements en étuves.

J’avais passé la nuit à me retourner dans mes draps moites, l’écran de mon téléphone illuminant le noir de ma chambre toutes les dix minutes. « Vu à… ». Rien. Le dernier message que j’avais envoyé à Léa samedi soir – “T’es où ma biche ? On t’attend !” – n’avait même pas été distribué. Juste ce petit cercle gris, vide, qui tournait sans fin.

Le dimanche vers midi, je n’y tenais plus. Cette intuition, cette boule dans l’estomac qui vous dit que l’univers vient de basculer, devenait insupportable. Je suis redescendue au deuxième étage.

Le couloir était désert. La lumière de la minuterie s’était éteinte, plongeant le palier dans une pénombre inquiétante. J’ai appuyé sur l’interrupteur. Le néon a grésillé, jetant une lumière jaune et maladive sur les trois portes : celle de Léa, celle de la voisine âgée, Mme D., et celle de Stéphane.

Je me suis plantée devant la porte de Léa. J’ai frappé. Doucement d’abord, puis plus fort.
— « Léa ? T’es là ? Ouvre, c’est moi ! Arrête tes conneries, tu me fais peur là. »

Rien. Pas un bruit de pas. Pas le grincement habituel de son parquet. Juste ce silence de tombe.

C’est là que la porte de Stéphane s’est entrouverte. Pas franchement, non. Juste un entrebâillement de quelques centimètres, la chaîne de sécurité toujours enclenchée. J’ai vu un œil apparaître dans l’interstice. Un œil cerné, rouge, injecté de sang. Il m’observait.

— « Elle n’est pas là », a-t-il chuchoté.

J’ai sursauté. Je ne l’avais pas entendu venir derrière sa porte. Il devait être là, immobile, à attendre que je fasse du bruit.
— « Stéphane ? Tu sais où elle est ? Tu l’as vue rentrer hier soir ? »

Il a retiré la chaîne lentement. Le bruit du métal contre le bois a résonné comme un coup de feu dans le couloir vide. Il est apparu sur le seuil. Il portait un caleçon large et ce même t-shirt grisâtre. Il avait l’air épuisé, mais d’une fatigue nerveuse, comme s’il carburait à la caféine depuis 48 heures.

— « Non », a-t-il répondu. Il se tordait les mains. C’était un tic chez lui, mais ce jour-là, c’était frénétique. « Je crois qu’elle est partie courir. Elle court souvent le dimanche, non ? »

— « Sans son téléphone ? Et elle ne rentrerait pas à midi passé avec cette chaleur… »

Il a haussé les épaules, un geste mécanique, désarticulé.
— « Je ne sais pas. Peut-être qu’elle est chez ses parents ? »

Il mentait. Je le sentais. Non pas qu’il semblait coupable d’un crime à ce moment-là, mais il semblait… coupable d’être bizarre. Il évitait mon regard, fixant un point au-dessus de mon épaule gauche. Et il y avait toujours cette odeur. Plus forte qu’hier. Une odeur de produits ménagers bon marché, de chlore, qui essayait de masquer quelque chose de plus organique, de plus rance.

— « Ça pue chez toi, Stéphane. Tu fais le ménage ? » ai-je lancé, plus par nervosité que par réelle curiosité.

Il s’est figé. Littéralement. Pendant une seconde, son visage est devenu un masque de cire.
— « J’ai… j’ai eu un problème de canalisation. Les égouts. J’ai dû tout nettoyer. »

Il a reculé d’un pas et a claqué sa porte. Verrouillé. Un tour. Deux tours. Silence.

Je suis remontée chez moi, tremblante. J’ai appelé les parents de Léa. Entendre la voix de sa mère, Martine, passer de l’agacement (« Elle a dû perdre son chargeur ») à la panique pure en l’espace de trois minutes, a été le premier coup de poignard réel de cette affaire. Ils prenaient la route depuis Grenoble. Ils seraient là dans deux heures.

Le lundi matin, le cauchemar est devenu administratif.
Léa n’était pas en cours. Nous avions un séminaire important sur le droit des contrats. Sa chaise vide à côté de moi hurlait son absence. J’ai quitté l’amphi au bout de vingt minutes, incapable de me concentrer. Je suis rentrée à la résidence.

Les parents de Léa étaient là. Martine pleurait doucement dans le couloir, soutenue par son mari, Paul. Deux policiers en uniforme, l’air ennuyé, prenaient des notes sur un petit carnet. Pour eux, à ce stade, c’était une “disparition inquiétante de majeur”, ce qui, en langage policier, signifie souvent : “Elle est partie faire la fête avec un mec et elle a oublié d’appeler maman”.

— « On ne peut pas enfoncer la porte sans mandat ou sans présomption de péril imminent », expliquait l’un des agents, un grand brun un peu las.

— « Mais c’est ma fille ! » hurlait presque Paul. « Elle ne disparaîtrait jamais comme ça ! Elle a ses partiels, elle a sa vie ici ! »

C’est à ce moment-là que Stéphane est sorti de chez lui. Encore. Comme s’il attendait le public. Il avait changé de vêtements cette fois. Il portait une chemise mal repassée et un pantalon trop grand. Il avait l’air d’un petit garçon perdu.

— « Bonjour… Je suis le voisin, Stéphane. Je suis à la fac avec Léa. Je peux aider ? »

Sa voix était mielleuse, pleine d’une fausse sollicitude qui me donnait la nausée. Les policiers se sont tournés vers lui.
— « Vous l’avez vue quand pour la dernière fois, monsieur ? »

Stéphane a pris une grande inspiration. Il semblait réfléchir intensément, comme s’il passait un examen oral.
— « Vendredi soir. On a discuté un peu dans le couloir. Elle avait l’air… préoccupée. »

— « Préoccupée ? » a demandé le père de Léa, s’accrochant à ce mot comme à une bouée.

— « Oui. Elle parlait de… de quelqu’un qui l’embêtait. Quelqu’un qui la suivait dans la rue. »

C’était un mensonge éhonté. Je le savais. Léa me racontait tout. Elle ne m’avait jamais parlé de harceleur. Mais Stéphane était en train de planter une graine. Il détournait l’attention. Il créait un fantôme, un agresseur imaginaire, pour que personne ne regarde celui qui se tenait juste devant eux.

Les policiers ont fini par faire venir un serrurier. L’attente a duré une éternité. Stéphane est resté là, dans le couloir, adossé au mur, les bras croisés. Il ne partait pas. Il regardait Martine pleurer avec une fascination morbide, presque clinique. Parfois, il hochait la tête, marmonnant des « C’est terrible… C’est terrible… » pour lui-même.

Quand la porte de l’appartement de Léa s’est enfin ouverte, nous avons tous retenu notre souffle.
L’appartement était… normal.
Trop normal.
C’est ça qui était terrifiant. Son sac à main était posé sur le canapé. Ses clés étaient dans la coupelle de l’entrée. Ses lunettes de vue, sans lesquelles elle ne pouvait pas conduire, étaient sur la table basse.
Tout était là. Sauf elle.

C’était la preuve qu’elle n’était pas partie de son plein gré. On ne part pas sans ses clés, sans son argent, sans ses lunettes.
L’atmosphère dans la petite pièce a changé instantanément. L’ennui des policiers s’est évaporé. Ils ont compris. C’était une scène de crime sans corps.

— « Ne touchez à rien ! » a ordonné le policier. « Tout le monde dehors. On appelle la PJ. »

Nous sommes sortis. Stéphane était toujours là, sur le palier. Il a essayé de jeter un coup d’œil à l’intérieur avant que le policier ne referme la porte. J’ai vu son regard scanner la pièce. Il ne cherchait pas Léa. Il vérifiait quelque chose. Il vérifiait s’il avait laissé une trace.

Dans les heures qui ont suivi, la résidence s’est transformée en fourmilière. La police judiciaire a débarqué, des hommes en civil avec des brassards orange. Ils ont commencé à interroger tout le monde.
J’ai été interrogée dans ma chambre. J’ai raconté tout ce que je savais. Mon amitié avec Léa, ses habitudes, et… mes doutes sur Stéphane.
— « Il est bizarre », ai-je dit à l’inspectrice, une femme rousse au regard perçant. « Il est obsédé par elle. Il la regarde tout le temps. Et cette odeur chez lui… »

L’inspectrice a noté, mais elle restait prudente. On n’accuse pas un voisin de meurtre parce qu’il sent la Javel et qu’il est asocial.

Pendant ce temps, Stéphane jouait son rôle préféré : la victime collatérale. Il s’était installé dans la cour de l’immeuble, assis sur un banc, entouré d’autres étudiants choqués. Il tenait la main d’une amie de Léa, lui tapotant l’épaule maladroitement.
— « On va la retrouver », disait-il. « Je suis sûr qu’elle va bien. »

Je l’observais depuis ma fenêtre. C’était insupportable. Il y avait quelque chose de dissonant dans son attitude. Il était trop présent. Trop impliqué. D’habitude, il fuyait les interactions sociales. Là, il s’y baignait. Il se nourrissait de la détresse des autres.

Le mardi, les médias sont arrivés. L’affaire commençait à faire du bruit. Une étudiante en droit, jolie, brillante, disparue en plein Lyon sans laisser de trace… C’était du pain bénit pour les chaînes d’info.
C’est là que Stéphane a commis sa plus grande erreur. Son narcissisme a pris le dessus.

Il voyait les journalistes interviewer les parents, les amis. Il voulait sa part de lumière. Il voulait être celui qui “savait”.
Je suis descendue fumer une cigarette pour calmer mes nerfs. Je l’ai vu s’approcher de l’équipe de télévision. Il a lissé ses cheveux gras, ajusté son col. Il avait l’air presque excité.

J’étais à quelques mètres, cachée derrière un pilier du portail. J’écoutais.
— « Oui, on était très proches », disait-il au micro, le regard fixe. « On a fait nos études ensemble. Elle venait souvent me demander des conseils pour ses cours. »

Faux. Elle lui demandait parfois des notes quand il manquait un cours, par pitié, parce que personne d’autre ne lui parlait.
— « C’est dur, vous savez. De ne pas savoir. L’incertitude, c’est le pire. »

Il parlait comme un livre, utilisant des phrases toutes faites, sans aucune émotion réelle dans la voix. C’était une imitation de la tristesse, pas de la vraie tristesse.

Et puis, le détail qui m’a glacé le sang, bien avant la découverte du corps.
Un des amis de Stéphane, un gars un peu geek qui traînait souvent avec lui, est venu me voir ce soir-là. Il avait l’air perturbé.
— « Tu sais », m’a-t-il dit à voix basse, « Stéphane m’a dit un truc bizarre il y a deux semaines. »
— « Quoi ? »
— « On parlait de… comment commettre le crime parfait. Tu sais, des discussions débiles entre mecs. Et il a dit : “Le problème, ce n’est pas de tuer. C’est de se débarrasser du corps. Si tu n’as pas de corps, tu n’as pas de crime.” Il était… super sérieux. Il avait même expliqué comment découper… enfin, bref. J’ai cru qu’il déconnait. »

J’ai senti un frisson glacé me parcourir l’échine malgré les 30 degrés ambiants.
Je suis remontée en courant voir l’inspectrice. Je lui ai tout répété.
— « Il faut fouiller son appartement ! Maintenant ! »

— « On ne peut pas, mademoiselle », a-t-elle soupiré. « Il refuse de nous laisser entrer. Et sans preuve tangible, le procureur ne signera pas de mandat de perquisition. Il est citoyen français, son domicile est inviolable. »

— « Mais il pue la mort ! » ai-je crié. « Littéralement ! »

La nuit de mardi à mercredi a été la plus longue de ma vie. Je savais qu’il était là, juste en dessous. Je l’entendais marcher. Ces bruits sourds, rythmiques. Boum. Boum. Boum.
J’imaginais le pire. Qu’est-ce qu’il faisait ? Est-ce qu’il… déplaçait des choses ?

Vers 3 heures du matin, je suis sortie sur mon balcon. Il donne sur la même cour intérieure que celui de Stéphane et de Léa. Tout était noir. Mais j’ai vu une lueur. Une faible lumière bleue venant de la fenêtre de la salle de bain de Stéphane. Et j’ai entendu un bruit.
Scritch. Scritch. Scritch.
Comme du métal frottant contre quelque chose de dur. C’était un bruit régulier, obsédant.

Je ne savais pas encore que j’étais en train d’écouter le son d’une scie à métaux. Je pensais qu’il bricolait. Qu’il essayait de réparer cette fameuse canalisation. La vérité était bien plus atroce. Il était en train de “finaliser” son œuvre. Il découpait, morceau par morceau, la seule fille qui avait été gentille avec lui.

Le lendemain, mercredi, l’odeur dans la cour est devenue insoutenable. Les éboueurs n’étaient pas passés à cause d’une grève surprise ou d’un changement de planning, je ne sais plus. Les conteneurs débordaient.
Les mouches avaient commencé à s’agglutiner autour du grand bac vert au fond de la cour, celui qui est toujours à l’ombre.

La police faisait une nouvelle ronde. Ils avaient fait venir des chiens pisteurs.
J’étais à ma fenêtre quand j’ai vu le chien s’arrêter net devant la poubelle. Il ne bougeait plus. Il ne jappait pas. Il s’est assis et a émis un petit gémissement plaintif.
Le maître-chien a froncé les sourcils. Il a mis des gants. Il a soulevé le couvercle.

Au même moment, je regardais Stéphane. Il était en bas, avec les journalistes, encore. Il était en pleine phrase :
— « J’espère juste qu’on la retrouvera vivante, c’est tout ce que je… »

Il s’est interrompu. Il a vu le policier faire un signe de la main. Il a vu l’agitation soudaine autour des poubelles.
J’ai vu son âme quitter son corps.
Ce n’était pas de la peur. C’était la fin de son jeu. Le “Game Over” d’un jeu vidéo macabre auquel il jouait tout seul.

Il a vacillé. Il s’est effondré sur le bitume, les jambes coupées.
Le journaliste, confus, a demandé : « Ça va ? ».
Stéphane n’a pas répondu. Il fixait le conteneur vert. Il savait ce qu’il y avait dedans. Il savait que le torse de Léa, enroulé dans trois sacs poubelles noirs renforcés, venait d’être exposé à la lumière du jour.

L’engrenage venait de se bloquer. La réalité venait de le rattraper. Et nous, nous allions plonger dans l’horreur absolue de ce qu’il avait fait.

PARTIE 3 : LE CLIMAX (THE BREAKING POINT)
[Ce texte fait suite directe à la Partie 2]

Le trajet vers l’Hôtel de Police de Lyon, rue Marius Berliet, s’est fait dans un silence de mort. Stéphane n’était pas menotté, pas encore. Il était assis à l’arrière de la voiture banalisée, encadré par deux officiers de la crim’. Il regardait défiler les rues de la ville, le regard vide, la bouche entrouverte. Il ressemblait à une coquille vide, un automate dont on aurait coupé l’alimentation.

Quand ils sont arrivés, l’atmosphère dans les bureaux de la PJ était électrique. La nouvelle de la découverte du corps avait fait le tour du service en quelques minutes. “Le corps dans la poubelle”. “L’étudiante de la fac de droit”. Tout le monde savait que c’était une affaire “rouge”, une de celles qui marquent une carrière, une de celles qui vous empêchent de dormir pendant des années.

Stéphane a été placé dans la salle d’interrogatoire numéro 4. Une petite pièce aux murs peints d’un beigeasse sale, une table scellée au sol, trois chaises, et ce miroir sans tain que tout le monde connaît mais qui reste toujours aussi intimidant. Il n’y avait pas de fenêtre. Juste un néon au plafond qui grésillait par intermittence, jetant une lumière crue, clinique, sur son visage pâle.

C’est là que le duel a commencé. Un duel psychologique d’une intensité rare, qui allait durer près de douze heures.

L’Interrogatoire : Le Zombie

Le capitaine Lefebvre et le lieutenant Martin sont entrés. Lefebvre était un vieux de la vieille, le genre de flic qui en a trop vu, calme, paternel, mais avec des yeux de requin. Martin était plus jeune, plus agressif, le “Bad Cop” naturel.

Ils se sont assis. Stéphane ne les a même pas regardés. Il fixait un point imaginaire sur la table, quelque part entre ses mains jointes. Il ne bougeait pas. Il ne clignait presque pas des yeux.

— « Alors Stéphane, » a commencé Lefebvre doucement. « On va reprendre depuis le début. Tu nous as dit que tu n’avais pas vu Léa depuis samedi. C’est toujours ta version ? »

Stéphane a mis cinq secondes à répondre. Cinq longues secondes de silence absolu.
— « Oui. »

Une voix plate. Monocorde. Robotique.

— « On a trouvé un corps, Stéphane. Juste en bas de chez toi. Dans la poubelle que tu vois depuis ta fenêtre. Tu ne trouves pas ça bizarre ? »

— « Je ne sais pas. »

— « Tu ne sais pas quoi ? Tu ne sais pas si c’est bizarre, ou tu ne sais pas comment il est arrivé là ? »

— « Je ne sais pas. »

C’était sa stratégie. Le déni par l’absurde. Il se réfugiait dans une catatonie feinte. Il pensait, dans sa logique tordue d’étudiant en droit qui a trop lu de manuels de procédure pénale, que s’il ne disait rien, s’il jouait l’idiot, ils n’auraient rien contre lui. Pas d’aveux, pas de preuve.

Mais Lefebvre a remarqué quelque chose. Un détail physique. Stéphane portait un short. Et sur son mollet gauche, il y avait une griffure. Fine, rouge, en train de cicatriser. Et une autre, plus visible, juste au niveau de son plexus solaire, qui dépassait légèrement de son t-shirt quand il se voûtait.

— « C’est quoi ça, Stéphane ? » Lefebvre a pointé la griffure sur son torse.

Stéphane a baissé les yeux, lentement.
— « Je me suis gratté. »

— « Tu t’es gratté jusqu’au sang ? Ça ressemble à une griffure d’ongle, ça. Une griffure de défense. »

— « Non. C’est un bouton. »

— « Un bouton ? » Martin a explosé, tapant du poing sur la table. « Tu te fous de nous ? On a une gamine découpée en morceaux en bas de chez toi, et toi tu nous parles d’un bouton ? On va faire des prélèvements sous les ongles de Léa, Stéphane. Tu sais ce qu’on va trouver ? Ton ADN. Ta peau. »

Pour la première fois, un muscle a tressailli sous l’œil gauche de Stéphane. Une micro-expression de panique, vite ravalée par son masque d’indifférence.
— « Je ne sais pas », a-t-il répété.

Pendant des heures, ça a été ça. Une partie de ping-pong mental contre un mur. Il demandait de l’eau, il buvait par petites gorgées, le regard perdu. Il semblait ailleurs. Parfois, il fermait les yeux et semblait s’endormir sur sa chaise. C’était terrifiant. Ce n’était pas le comportement d’un innocent qui crie au scandale. C’était le comportement d’un coupable qui attend l’orage, espérant que le toit tienne bon.

Mais le toit était en train de s’effondrer. A quelques kilomètres de là, dans la résidence, l’enfer venait d’ouvrir ses portes.

La Perquisition : La Caverne de l’Obsession

Pendant que Stéphane jouait la montre en garde à vue, une équipe de la police technique et scientifique (PTS) forçait la porte de son appartement.
Dès que la porte a cédé, l’odeur les a pris à la gorge.

Ce n’était pas seulement l’odeur de crasse d’un appartement étudiant mal tenu. C’était une odeur chimique, piquante, qui faisait pleurer les yeux. L’odeur de la javel pure.
L’appartement était un taudis. Des piles de journaux, des cartons de nourriture, des vêtements sales jonchant le sol. C’était l’antre d’un solitaire, d’un homme qui a renoncé aux normes sociales.

Mais ce qui a glacé le sang des techniciens, c’est ce qu’ils ont trouvé au milieu de ce désordre.
Sur une table, bien en évidence, comme des trophées ou des outils prêts à servir, il y avait des armes. Pas des armes à feu. Des armes blanches.
Une épée de style médiéval. Des couteaux de chasse. Une hachette.
Et au milieu de tout ça, un masque. Un masque à gaz. Et des menottes.

— « Putain, c’est quoi ce malade ? » a murmuré l’un des policiers en enfilant ses sur-chaussures.

Ils ont commencé à “geler” la scène. Photos, relevés d’empreintes. Puis, ils sont passés à la salle de bain.
C’est là que l’odeur était la plus forte. La baignoire était étrangement propre. Trop propre par rapport au reste de l’appartement dégueulasse. L’émail brillait.
Le chef de l’équipe a sorti le vaporisateur de Bluestar.
— « Éteignez les lumières. »

Le noir complet s’est fait dans la petite pièce carrelée.
Pchhhht. Pchhhht.
Le produit a été pulvérisé sur les murs, le sol, la baignoire, le siphon.

La réaction a été immédiate et spectaculaire. Une luminescence bleue intense a envahi la pièce.
Ça brillait partout.
La baignoire entière rayonnait d’un bleu fantomatique. Le sol devant le lavabo était constellé de taches étoilées. Il y avait des traces d’essuyage sur les murs, de larges trainées où quelqu’un avait frotté frénétiquement avec une éponge.
C’était une boucherie. Quelqu’un avait été saigné ici. Beaucoup de sang. Et quelqu’un avait passé des heures à essayer de l’effacer.

— « On l’a », a dit le technicien dans le noir. « C’est ici qu’il l’a fait. »

Mais le coup de grâce n’est pas venu du sang. Il est venu de la fouille minutieuse des objets.
Dans un tiroir de la cuisine, caché sous des torchons sales, ils ont trouvé un emballage. Un carton et du plastique rigide, ouvert maladroitement. C’était l’emballage d’une scie à métaux de marque Stanley.
Le prix était encore dessus. Achetée le samedi matin.
La scie elle-même n’était pas dans l’appartement. Ils la retrouveraient plus tard, cachée dans un local technique de la cave, la lame encore maculée de matière organique.

Et puis, sur le bureau, à côté de l’ordinateur qui ronronnait encore, il y avait une petite clé argentée. Une clé simple, anodine.
L’un des enquêteurs l’a prise avec une pince, l’a mise dans un sac de scellés, et est descendu tester la serrure de l’appartement de Léa.
Clac.
La porte s’est ouverte sans effort.
C’était un passe-partout. Un “Passe” volé à l’administration de l’immeuble.
Stéphane n’avait pas forcé la porte. Il avait la clé. Il pouvait entrer chez elle quand il voulait. Pendant qu’elle était en cours. Pendant qu’elle prenait sa douche. Pendant qu’elle dormait.

La Révélation Numérique : Le Voyeur

De retour au commissariat, l’unité cybercriminalité avait branché le disque dur de Stéphane. Ce qu’ils ont vu sur l’écran les a hantés bien après la fin de l’enquête.
Stéphane n’était pas juste un tueur impulsif. C’était un prédateur méthodique. Un stalker.

Il y avait des dossiers datés. Classés.
24 juin. 25 juin. Nuit.
Ils ont cliqué sur une vidéo. L’angle était étrange. La caméra semblait flotter dans le vide, en hauteur. L’image tremblait un peu. On voyait l’intérieur d’une pièce éclairée. C’était la chambre de Léa.
On la voyait réviser, assise à son bureau, de dos. Elle portait un casque audio. Elle ne se doutait de rien.

Stéphane attachait une caméra au bout d’une perche à selfie ou d’un manche à balai, et la tendait depuis sa fenêtre de salle de bain vers celle de Léa, juste à côté. Il filmait tout.
Il y avait des heures de rushes. Des heures où il la regardait vivre, immobile derrière son écran, dans le noir de son appartement puant.

Mais le plus terrible, c’était l’historique de ses recherches internet.
Dans les jours précédant le meurtre, il n’avait pas cherché “comment séduire une fille” ou “idées de sortie à Lyon”.
Ses recherches étaient :
« Combien de temps pour qu’un corps se vide de son sang ? »
« Anatomie carotide humaine »
« Horaires ramassage ordures Lyon 7ème »
« Incinération vs Enterrement traces »

C’était prémédité. Froidement. Mathématiquement.

Le Retour en Salle 4 : L’Estocade

Il était 23h00. Stéphane était toujours assis sur sa chaise, dans la même position, les yeux dans le vide. Il n’avait pas mangé le sandwich qu’on lui avait apporté.

La porte s’est ouverte brusquement. Cette fois, le capitaine Lefebvre n’était plus en mode “paternel”. Il est entré avec une pile de dossiers et des sacs transparents – les scellés. Il les a jetés sur la table métallique. Le bruit a fait sursauter Stéphane pour la première fois.

Lefebvre est resté debout, dominant la silhouette voûtée du suspect.
— « C’est fini, Stéphane. Le jeu est terminé. »

Stéphane a levé la tête.
— « De quoi vous parlez ? Je veux rentrer chez moi. »

Lefebvre a sorti le sachet contenant la clé. Il l’a plaqué contre la vitre sans tain.
— « Tu reconnais ça ? C’est le passe-partout qu’on a trouvé sur ton bureau. Il ouvre la porte de Léa. Pourquoi tu as la clé de chez elle, Stéphane ? »

— « Je… Je l’ai trouvée. »

— « Tu l’as trouvée ? Et l’emballage de la scie à métaux ? Tu l’as trouvé aussi ? »
Lefebvre a sorti la photo de l’emballage.
— « On a vérifié les caméras de surveillance du Bricorama de l’avenue Berthelot. On te voit, Stéphane. Samedi matin à 10h14. Tu achètes une scie à métaux et des sacs poubelles renforcés 100 litres. Les mêmes sacs dans lesquels on a retrouvé son torse. »

Stéphane a commencé à respirer plus fort. Sa poitrine se soulevait par saccades. Le masque de cire se fissurait.

— « Et le meilleur pour la fin, » a continué Lefebvre, impitoyable. « Ta salle de bain. C’est Versailles là-dedans. Ça brille de mille feux au Bluestar. On a trouvé du sang dans les joints de la faïence. On a trouvé un cheveu de Léa coincé dans la bonde de ton évier. »

Le policier s’est penché, son visage à quelques centimètres de celui de Stéphane. Il pouvait sentir la peur. Une odeur acre de transpiration froide.
— « On sait que tu l’as tuée. On sait que tu l’as découpée dans ta baignoire. On a les vidéos où tu l’espionnes. On a tout. Tes parents vont voir ça. La France entière va voir ça. Tu n’es pas un génie du crime, Stéphane. Tu es un boucher raté qui a laissé l’emballage de son arme sur la table de la cuisine. »

C’est cette phrase qui l’a brisé. Pas la culpabilité d’avoir tué. Pas l’horreur de l’acte. Mais l’atteinte à son narcissisme. L’idée d’être “raté”. D’avoir commis des erreurs stupides.

Stéphane a fermé les yeux. Une larme, une seule, a coulé sur sa joue mal rasée.
— « Je ne voulais pas qu’elle souffre, » a-t-il murmuré, si bas qu’ils ont dû lui demander de répéter.

— « Quoi ? Répète, Stéphane. »

Il a rouvert les yeux. Le regard avait changé. Il n’y avait plus de peur. Juste un vide abyssal, noir, terrifiant. Le regard du monstre qui s’assume.

— « Je ne voulais pas qu’elle souffre, » a-t-il dit d’une voix plus forte, presque agacée. « Mais elle s’est réveillée. Elle a crié. Je devais la faire taire. »

La salle s’est figée. Les policiers derrière la vitre sans tain ont retenu leur souffle. C’était l’aveu.

— « Raconte-nous, » a ordonné Lefebvre.

Et Stéphane a raconté.
Il a raconté la nuit. L’intrusion silencieuse avec le passe-partout.
Il a raconté comment il s’était tenu au pied de son lit, dans l’obscurité, à la regarder respirer. Il se sentait puissant. Il se sentait comme un dieu. Il possédait sa vie entre ses mains.
Il voulait la toucher. Juste la toucher.
Mais quand sa main a effleuré son épaule, Léa a ouvert les yeux. Elle a vu une ombre au-dessus d’elle. Elle a hurlé. Un réflexe de survie pur. Elle l’a griffé au visage, au torse. Elle s’est battue comme une lionne.

— « Elle faisait trop de bruit, » a expliqué Stéphane calmement, comme s’il parlait d’un robinet qui fuit. « Je l’ai attrapée à la gorge. J’ai serré. J’ai serré jusqu’à ce qu’elle arrête de bouger. Ça a été long. Très long. »

Il a décrit le silence qui a suivi. Le corps inerte de cette fille solaire, gisant dans ses draps froissés.
Et puis, la panique pratique. Pas l’horreur morale, non. Le problème logistique. “Qu’est-ce que je fais du corps ?”

— « Je l’ai traînée sur le palier. Heureusement, il était 4h du matin, il n’y avait personne. Je l’ai mise dans ma baignoire. Et j’ai attendu que le soleil se lève pour aller acheter la scie. »

Les détails qu’il a donnés ensuite étaient insoutenables. La froideur mécanique de la découpe. Comment il a dû disloquer les articulations. Comment il a utilisé des pinces pour arracher les doigts parce qu’il avait peur qu’on retrouve son ADN sous ses ongles (ceux-là même qui l’avaient griffé). Il avait jeté les doigts dans les toilettes et tiré la chasse.

Il a raconté tout ça sans trembler. Sans émotion. Comme on raconte une recette de cuisine qui a mal tourné.

— « Et le torse ? » a demandé Martin, la gorge nouée, luttant contre l’envie de vomir.

— « J’étais fatigué. C’était lourd. Je l’ai mis dans la poubelle. Je pensais que le camion passait le lundi. Je me suis trompé de jour. C’est bête, hein ? Si le camion était passé, vous n’auriez jamais rien trouvé. »

Il a esquissé un petit sourire. Un sourire triste, pas pour Léa, mais pour sa propre malchance.

Lefebvre s’est redressé. Il a regardé ce jeune homme de 24 ans, ce déchet humain qui venait d’avouer l’inavouable. Il a pensé à Léa, à ses parents qui attendaient dans le hall. Il a pensé au mal absolu qui peut se cacher derrière le visage banal d’un voisin de palier.

— « C’est bon, » a dit Lefebvre, écœuré. « Emmenez-le. »

On a relevé Stéphane. Il s’est laissé faire, mou comme une poupée de chiffon. En sortant de la salle, il s’est tourné une dernière fois vers le miroir sans tain. Il a vu son reflet. Il a passé une main dans ses cheveux gras pour les recoiffer.

C’était fini. Le monstre était en cage. Mais le mal qu’il avait fait, lui, ne s’effacerait jamais.

PARTIE 4 : LE DÉNOUEMENT (THE AFTERMATH)
[Ce texte fait suite directe à la Partie 3]

L’aube s’est levée sur Lyon le jeudi matin, mais pour nous, il faisait encore nuit noire. La nouvelle des aveux de Stéphane a filtré vers 6 heures du matin. Les journalistes, qui campaient devant la résidence depuis deux jours, ont reçu l’info par leurs contacts au parquet.
Quand je suis sortie de l’immeuble, escortée par la police pour aller signer ma déposition finale, j’ai été aveuglée par les flashs.
— « Il a avoué ? »
— « C’est vrai qu’il l’a démembrée ? »
— « Vous saviez qu’il était amoureux d’elle ? »

Les questions fusaient comme des flèches empoisonnées. Je n’ai rien répondu. Je suis montée dans le taxi, tremblante, avec une seule image en tête : le visage de Stéphane, ce visage banal, lisse, que j’avais croisé tous les jours dans l’escalier, et qui cachait un abîme de noirceur.

L’arrestation n’était pas la fin. Ce n’était que le début d’une autre forme de torture : la procédure, l’attente, et la réalisation de l’ampleur du mal.

I. La Reconstitution : Le Retour du Monstre

En France, la justice a un rituel macabre mais nécessaire : la reconstitution. Quelques mois après les faits, le juge d’instruction ordonne que l’accusé soit ramené sur les lieux du crime pour reproduire ses gestes, sous l’œil des magistrats, des avocats et des experts. C’est le moment de vérité, celui où l’on vérifie si la parole coïncide avec la matérialité des faits.

C’était un matin de novembre, gris et pluvieux. La rue de l’Université avait été bouclée par des CRS. Des barrières métalliques tenaient à distance une foule de curieux morbides et de journalistes.
Nous, les résidents, avions reçu l’ordre de rester chez nous ou de partir. Je suis restée. J’avais besoin de voir. J’étais derrière mes volets clos au 3ème étage, observant la cour intérieure par la fente des persiennes.

Le fourgon cellulaire est arrivé. Le silence s’est fait dans la rue.
Stéphane est descendu.
Il avait changé. Il avait perdu du poids. Il portait un gilet pare-balles lourd sur un survêtement trop grand, et il était menotté dans le dos, tenu en laisse par trois policiers d’élite encagoulés. Il marchait la tête basse, mais pas par honte. Par stratégie. Son avocat lui avait sûrement dit de faire profil bas.

Ils sont entrés dans l’immeuble. J’ai entendu les bruits de pas lourds dans l’escalier. Ils sont allés au 2ème étage.
La reconstitution a duré six heures. Six heures interminables où j’imaginais ce qui se passait juste en dessous de mes pieds.

On a su plus tard ce qui s’était dit. Le juge lui a demandé de refaire les gestes.
— « Montrez-nous comment vous l’avez étranglée. »
On a fait venir un mannequin en plastique, lesté au poids de Léa. Stéphane a dû se pencher sur ce mannequin, poser ses mains sur son cou synthétique.
Selon les rapports, il l’a fait avec une froideur clinique. Il a corrigé le juge :
— « Non, pas comme ça. Mes pouces étaient plus bas, sur le cartilage thyroïde. Pour bloquer l’air plus vite. »

Il donnait des cours d’anatomie criminelle aux magistrats. Il n’a pas versé une larme. À un moment, lors de la simulation du déplacement du corps vers sa baignoire, il s’est même plaint du poids du mannequin :
— « C’était plus lourd en vrai. Le corps mort est un poids mort. »

Cette phrase a hanté l’avocat de la famille de Léa pendant des années. “Le corps mort est un poids mort”. Il ne parlait pas d’une personne, d’une amie, d’une jeune femme pleine d’avenir. Il parlait d’un objet encombrant dont il fallait se débarrasser.

Quand ils sont ressortis, Stéphane a levé la tête vers la façade. Juste une seconde. Il a regardé la fenêtre de Léa, puis la mienne. J’ai eu l’impression que son regard traversait les persiennes, traversait les murs, pour venir me planter un clou glacé dans le cœur. Il n’avait aucun regret. Son seul regret, c’était de s’être fait prendre.

II. L’Héritage Numérique et le “Manifeste”

L’instruction a duré deux ans. Deux ans pendant lesquels les experts psychiatres ont décortiqué le cerveau de Stéphane.
Leur conclusion était terrifiante de banalité : il était responsable de ses actes. Pas de folie, pas de schizophrénie délirante. Juste une psychopathie narcissique, un manque total d’empathie, doublé d’une frustration sexuelle et sociale immense.

Ce qui a le plus choqué, c’est ce qu’on a trouvé dans ses “brouillons” d’emails et ses notes personnelles sur son ordinateur. La presse a appelé ça le “Manifeste du Néant”.
Il y écrivait sa haine des femmes, qu’il jugeait “inaccessibles et arrogantes”. Il décrivait Léa non pas comme une personne, mais comme une “forteresse à prendre”.
Il écrivait : « Elles sourient, elles vivent, elles ignorent. Elles ne savent pas que je suis le maître de leur destin. Si je ne peux pas l’avoir, personne ne l’aura. La détruire, c’est la posséder éternellement. »

Il avait planifié d’autres cibles. J’étais sur la liste.
Dans un fichier Excel nommé “Projets”, il y avait mon nom, mon numéro d’appartement, et mes horaires de cours. Il avait noté que je rentrais souvent tard le jeudi soir.
Si la police n’avait pas trouvé le corps de Léa si vite, si Stéphane n’avait pas craqué sous la pression de sa propre arrogance médiatique… je serais probablement la suivante.
Cette réalisation m’a brisée. J’ai fait une dépression nerveuse. J’ai quitté Lyon. Je ne pouvais plus marcher dans une rue sans me retourner, sans scanner les fenêtres, persuadée qu’une caméra me filmait.

III. Le Procès : La Cour d’Assises du Rhône

Le procès s’est ouvert trois ans après les faits, dans la grande salle solennelle de la Cour d’Assises de Lyon. La salle était comble. Étudiants en droit, journalistes, curieux… tout le monde voulait voir le “Monstre de la Part-Dieu”.

Stéphane était assis dans le box des accusés, derrière une vitre blindée. Il avait coupé ses cheveux, portait une chemise blanche repassée. Il ressemblait à un premier communiant, sage et inoffensif. C’était sa dernière carte : jouer l’étudiant modèle qui a eu un “coup de folie”.

Mais les faits sont têtus.
L’avocat général, un homme redoutable, a projeté les photos de la scène de crime. Pas les photos du corps – par respect pour la famille – mais les photos de la baignoire au Bluestar, les photos de la scie, les photos des vidéos de surveillance.

Martine, la mère de Léa, est venue à la barre. C’était le moment le plus dur. Elle ne criait pas. Elle parlait avec une voix brisée, presque inaudible. Elle tenait une photo de Léa, souriante, lors de sa remise de diplôme de licence.
— « Stéphane, » a-t-elle dit en se tournant vers le box. « Tu as mangé à notre table. Quand on venait voir Léa le week-end, on t’a invité à prendre le café. On avait pitié de toi parce que tu semblais seul. Léa avait pitié de toi. Elle te défendait quand les autres se moquaient de toi. Elle disait “Il est juste timide”. Et toi… tu l’as découpée comme un morceau de viande. »

Stéphane n’a pas cillé. Il regardait ses ongles.
Quand le président de la Cour lui a donné la parole pour la dernière fois avant les délibérations, on s’attendait à des excuses. Un mot d’humanité.
Il s’est levé. Il a ajusté ses lunettes.
— « Je regrette ce qui s’est passé, » a-t-il dit d’une voix neutre. « Ça a gâché ma vie et mes études. Je ne pourrai jamais devenir avocat. C’est un gâchis pour tout le monde. »

Un murmure d’horreur a parcouru la salle. Il regrettait sa carrière. Pas la vie de Léa. Il se plaçait sur le même plan de victime qu’elle. Pour lui, la mort de Léa et son incarcération à lui étaient deux tragédies équivalentes. C’était la preuve finale, s’il en fallait une, de son absence totale d’âme.

Le verdict est tombé après quatre heures de délibéré.
Réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans. C’est la peine maximale en France.
Il n’a pas réagi. Il a tendu les poignets aux policiers pour qu’on lui remette les menottes, comme s’il finissait une journée de travail. Il est parti sans un regard pour ses propres parents, qui pleuraient au fond de la salle.

IV. L’Après : Vivre avec les Fantômes

Cela fait maintenant cinq ans.
L’immeuble de la rue de l’Université a été rénové. Les propriétaires ont tout fait pour effacer les traces. L’appartement de Léa et celui de Stéphane ont été entièrement refaits, les murs abattus pour créer un grand loft. De nouveaux locataires y habitent. Ils ne savent probablement pas. Ou ils préfèrent ne pas savoir.

Moi, je n’ai jamais pu remettre les pieds à Lyon. J’ai fini mes études par correspondance. Je vis aujourd’hui dans une petite ville de Bretagne, loin des grandes villes, loin des grands immeubles collectifs. J’habite une maison plain-pied. Pas de voisins au-dessus, pas de voisins en dessous. Juste la terre.

Mais les séquelles sont là, indélébiles.
Je ne peux pas dormir sans vérifier trois fois que ma porte est verrouillée. Je ne peux pas laisser une fenêtre ouverte la nuit, même en pleine canicule. Le bruit d’une scie, d’un travaux dans la rue, me déclenche des crises de panique. L’odeur de l’eau de Javel me donne la nausée physique.

Je pense souvent à Léa. Non pas à sa mort, j’essaie d’effacer ces images de ma tête. Je pense à sa vie. À ce qu’elle serait devenue. Elle serait une avocate brillante aujourd’hui. Elle aurait peut-être des enfants. Elle rirait en terrasse en buvant du Spritz.
Stéphane n’a pas seulement tué une personne. Il a tué des futurs. Il a tué l’innocence de tous ceux qui l’ont côtoyé.

Nous étions une génération insouciante. On pensait que le danger venait de l’extérieur, des ruelles sombres, des inconnus en imperméable. On ne nous avait pas appris que le danger pouvait avoir le visage d’un camarade de classe qui vous prête ses cours. On ne nous avait pas appris que le monstre pouvait vivre sur le même palier, écouter la même musique, et manger les mêmes pizzas que nous.

Conclusion

Si j’écris ce témoignage aujourd’hui, ce n’est pas pour faire du sensationnalisme. C’est pour vous dire une chose, une seule :
L’intuition est votre meilleure arme.
Cette petite voix qui vous dit “ce type est bizarre”, “ne rentre pas dans cet ascenseur avec lui”, “cette porte mal fermée n’est pas normale”… Écoutez-la. Toujours.

Nous avons été polis. Léa a été polie. Elle n’a pas voulu le froisser, elle a voulu être gentille avec le voisin solitaire. La politesse est le vernis social qui permet aux prédateurs d’approcher leurs proies.
Ne soyez pas polis si vous avez peur. Soyez grossiers, soyez paranoïaques, soyez vivants.

Stéphane est en prison. Il a aujourd’hui la trentaine. Il lit des livres de droit dans sa cellule, il fait des recours, il écrit des lettres à l’administration pénitentiaire. Il est toujours aussi calme, aussi méthodique. Dans 17 ans, il pourra demander une libération conditionnelle. Il aura encore l’âge d’être un homme actif.
J’espère que la justice ne l’oubliera pas. J’espère que le dossier “Léa” restera marqué d’une encre rouge indélébile.

Parce que moi, je n’oublierai jamais.
Je n’oublierai jamais l’odeur de la chaleur de juin, le silence du couloir, et le regard vide d’un homme qui venait de jeter mon amie à la poubelle comme un déchet.

Repose en paix, ma sœur de cœur. On ne t’oubliera jamais. Et lui, qu’il pourrisse dans l’oubli de sa cellule grise, seul avec ses démons, jusqu’à la fin de ses jours.

FIN.

 

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