Partie 1
Un an. Trois cent soixante-cinq jours que le silence a pris possession de notre appartement sur les pentes de la Croix-Rousse. Chaque matin, je me réveille avec le poids de son absence à côté de moi dans le lit, un creux froid dans les draps que mon corps refuse d’occuper. L’écho de sa voix manque aux murs, le son de ses pas sur le parquet a déserté les couloirs. Thomas est parti, et avec lui, toute la musique de notre vie.
Lyon continue de vivre, indifférente. De ma fenêtre, je vois la ville s’étirer, la basilique de Fourvière veillant sur elle comme une promesse éternelle. Mais mon monde à moi s’est arrêté net ce matin de janvier, quand son cœur a décidé de lâcher sans préavis. Il était dans son bureau, comme toujours, penché sur un dossier. Je lui avais apporté un café, et il m’avait souri, ce sourire un peu fatigué que je connaissais par cœur. Ce fut la dernière fois.
Son bureau est resté intact. Une capsule temporelle, un sanctuaire de douleur que je n’osais pas profaner. Sa tasse de café, vide depuis un an, est toujours sur le sous-bock. Ses lunettes reposent sur un code civil ouvert à une page que je n’ai jamais tournée. L’odeur de ses livres, de son eau de Cologne et du tabac froid de sa pipe occasionnelle y est encore suspendue, de plus en plus faible, comme un fantôme qui s’évanouit. Chaque fois que je passais devant la porte, je la refermais un peu plus, comme pour contenir le chagrin.
Mais le mois dernier, le jour de ce qui aurait été notre quarante-deuxième anniversaire de mariage, une nouvelle détermination a pris racine en moi. Je ne pouvais plus vivre avec ce mausolée au cœur de notre foyer. Il fallait laisser la lumière et la vie entrer à nouveau. Pas pour l’oublier, jamais, mais pour honorer sa mémoire en continuant à vivre. J’ai donc décidé de transformer cet espace. J’ai imaginé une bibliothèque lumineuse, avec des fauteuils confortables où nos futurs petits-enfants pourraient venir lire, rêver. Un lieu tourné vers l’avenir, et non plus figé dans le passé.
J’ai contacté une petite entreprise de rénovation locale, recommandée par une voisine. Un certain Monsieur Morgan. Un homme jeune, sérieux, dont le regard franc m’avait inspiré confiance. Les travaux ont commencé il y a cinq jours. Le voir, avec son équipe, vider méthodiquement les étagères, mettre en cartons les milliers de livres de droit de Thomas, a été une épreuve. Chaque volume qu’ils emportaient était une part de lui qui disparaissait. Mais je tenais bon, convaincue que c’était la bonne décision.

Ce matin, l’air d’automne était vif et doré. Incapable de rester dans l’appartement au milieu du bruit et de la poussière, je me suis échappée. J’ai marché longuement, traversant les traboules comme je le faisais avec Thomas, cherchant un peu de paix dans le tumulte de mes pensées. Mes pas m’ont menée au parc de la Tête d’Or, notre refuge. Assise sur un banc face au lac, regardant les cygnes glisser sur l’eau, j’essayais de respirer. C’est là que mon téléphone s’est mis à vibrer dans la poche de mon manteau.
Une vibration insistante, presque agressive. Je n’attendais aucun appel. Mes fils sont occupés par leurs propres vies, et mes amies connaissent mon besoin de solitude. J’ai sorti l’appareil avec une certaine lassitude. Le nom affiché sur l’écran a provoqué une contraction immédiate dans mon estomac : « Morgan Entrepreneur ».
Il ne m’avait jamais appelée personnellement depuis le début des travaux. Il communiquait par SMS pour les détails pratiques. Un appel signifiait un problème. Une fuite d’eau ? Un mur porteur abîmé ? J’ai décroché, une boule d’anxiété se formant dans ma gorge.
« Madame Martin ? » La voix de Morgan était tendue, presque méconnaissable. Le ton professionnel et posé des jours précédents avait disparu, remplacé par une urgence à peine contenue.
« Oui, Monsieur Morgan. Y a-t-il un problème ? »
« Il faut que vous veniez. Maintenant. »
Son ton impérieux m’a glacée. « Que se passe-t-il ? Les travaux… »
« Les travaux vont bien, c’est pas ça. On… on a trouvé quelque chose. En abattant la cloison derrière l’ancien bureau de votre mari. La cloison du fond. »
Mon cœur a commencé à battre plus fort. Qu’est-ce qu’on pouvait bien trouver dans une cloison ? De la moisissure ? Des vieux journaux ? « Quelque chose ? Quoi donc ? »
Il y eut un silence à l’autre bout du fil. Un silence lourd, profond, seulement troublé par des bruits d’outils qu’on pose et des chuchotements étouffés en arrière-plan. J’ai imaginé la scène : ses ouvriers, arrêtés, le regardant passer cet appel.
« Madame, je… Je ne peux pas vous expliquer ça par téléphone. Ce n’est pas possible. Il faut que vous le voyiez de vos propres yeux. » Sa voix avait baissé, devenant presque un murmure rauque.
Une peur irrationnelle, une angoisse sourde que je connaissais trop bien, a commencé à grimper le long de ma colonne vertébrale. C’était une vieille connaissance, cette panique sans nom, cette impression que le sol pouvait se dérober sous mes pieds à tout moment. Elle m’accompagnait depuis l’enfance, un fantôme dont je n’avais jamais su l’origine, une ombre tapie que les années de bonheur avec Thomas avaient presque réussi à apprivoiser. Aujourd’hui, elle se réveillait avec une violence inouïe.
« Monsieur Morgan, vous me faites peur, » ai-je articulé, ma propre voix tremblante.
« Je suis désolé, ce n’est pas mon intention. S’il vous plaît, venez. Mais… » Il a marqué une pause, et ses prochains mots ont été prononcés lentement, détachant chaque syllabe comme pour s’assurer que je comprenne bien leur poids. « Ne venez pas seule. »
Le souffle m’a manqué. Ne pas venir seule ?
Il a poursuivi avant que je puisse répondre, et sa phrase suivante a fait résonner en moi un véritable coup de tonnerre, une déflagration qui a balayé toutes mes pensées.
« Amenez vos fils. Tous les deux. »
Puis, sans un mot de plus, il a raccroché.
Je suis restée assise sur mon banc, le téléphone serré dans ma paume moite, le regard perdu sur le lac. Le monde autour de moi avait disparu. Les rires des enfants, le cri des oiseaux, le vent dans les feuilles… tout s’était tu. Il ne restait que ces mots, en boucle dans ma tête : Amenez vos fils. Tous les deux.
Mathieu et Julien. Pourquoi ? Pourquoi eux ? Mathieu, l’avocat d’affaires brillant et intransigeant, qui avait hérité de la rigueur de son père mais pas de sa chaleur. Et Julien, le professeur d’histoire sensible et idéaliste, qui s’était éloigné du chemin tout tracé par sa famille. Ils s’adressaient à peine la parole depuis un an. Une dispute sordide à propos de la succession, un mot plus haut que l’autre sur la valeur de la maison, sur la gestion du portefeuille d’actions de leur père. Une blessure profonde que mon chagrin n’avait pas réussi à panser. Les réunir était déjà une épreuve. Le faire dans ces circonstances…
Mon esprit s’est emballé, explorant des scénarios de plus en plus sombres. Qu’est-ce que Thomas, cet homme que je pensais connaître mieux que moi-même, cet avocat respecté mais sans histoire, aurait pu cacher dans un mur ? Des dettes de jeu ? Une malversation financière ? Une double vie ? J’ai balayé ces idées d’un revers de main. C’était absurde. Thomas était l’homme le plus droit, le plus prévisible que j’aie jamais connu. Son seul vice était sa collection de pipes anciennes et son amour pour les documentaires historiques.
Pourtant, la peur était là, bien réelle, tenace. Une peur qui se nourrissait de ce vieil effroi sans nom qui me hantait. Tremblante, j’ai cherché le numéro de Mathieu dans mes contacts. Il a répondu à la troisième sonnerie, sa voix nette et impatiente.
« Maman ? Je suis en réunion, je ne peux pas parler longtemps. »
« Mathieu, il faut que tu viennes à la maison. Tout de suite. » J’ai essayé de garder ma voix stable, mais un tremblement l’a trahie.
« Qu’est-ce qui se passe ? Tu vas bien ? » Une pointe d’inquiétude, vite balayée par l’agacement. « Je ne peux pas quitter le cabinet comme ça. »
« Les ouvriers ont trouvé quelque chose. Dans le bureau de ton père. L’entrepreneur m’a demandé de venir, et… » J’ai hésité. « Et il a dit de vous amener, toi et ton frère. »
Silence. J’ai entendu le son étouffé de sa main couvrant le micro, un échange de mots rapides avec un collègue.
« Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce qu’ils ont trouvé ? »
« Je n’en sais rien, Mathieu. Mais il avait l’air… terrifié. S’il te plaît. »
Un long soupir. « D’accord. J’annule mon après-midi. Il faut que j’appelle Julien ? » Le prénom de son frère était chargé de ressentiment.
« Oui. Dis-lui que c’est une urgence. »
« Très bien. J’arrive. »
Ensuite, j’ai appelé Julien. Il a décroché immédiatement, comme toujours.
« Maman ? Ça va ? Ta voix est bizarre. »
Rien qu’à entendre sa sollicitude, les larmes me sont montées aux yeux. J’ai ravalé un sanglot et lui ai expliqué la situation, les mêmes mots que pour Mathieu. Sa réaction a été radicalement différente.
« Mon Dieu… Mais qu’est-ce que ça peut être ? Tu es seule ? N’y va pas seule. Attends-moi, j’arrive tout de suite. Je quitte le lycée maintenant. Je préviens Mathieu. »
« Je l’ai déjà appelé. Il est en chemin. »
« D’accord. Ne t’inquiète pas. On est là. »
Le trajet du retour en taxi a été le plus long de ma vie. Chaque feu rouge était une torture. Les rues de Lyon, que j’aimais tant, me semblaient hostiles, menaçantes. Mon esprit tournait en boucle, disséquant quarante ans de mariage à la recherche d’un indice, d’un signe que j’aurais manqué. Thomas avait-il des secrets ? Il était secret, oui, mais je mettais ça sur le compte de sa profession. Il ne parlait jamais de ses dossiers. C’était un homme pudique, réservé, qui gardait ses soucis pour lui. Avais-je confondu la pudeur avec la dissimulation ?
Une image m’est revenue en mémoire. Une nuit, il y a peut-être dix ans. Je m’étais réveillée et il n’était pas dans le lit. Je l’avais trouvé dans son bureau, à la lueur de sa lampe, en train de brûler des documents dans la cheminée. Quand il m’avait vue, il avait sursauté, et son visage, habituellement si calme, était dur, fermé. « De vieux dossiers sans importance, » avait-il dit. « Il faut faire de la place. » Sur le moment, je n’y avais pas prêté attention. Aujourd’hui, ce souvenir prenait une teinte sinistre.
En arrivant dans notre rue, je les ai vus. La puissante BMW noire de Mathieu était garée juste derrière la vieille Peugeot 308 de Julien, une voiture de professeur, pratique et sans prétention. Tout un symbole. Ils se tenaient sur le trottoir, de part et d’autre du portail de notre petit jardin, comme deux généraux ennemis campant sur leurs positions. Mathieu, impeccable dans son costume sombre, tapotait nerveusement sur son téléphone. Julien, en jean et pull usé, les bras croisés, fixait la porte de la maison d’un air sombre. La tension entre eux était si épaisse qu’elle semblait déformer l’air.
J’ai payé le taxi et je suis sortie, mes jambes flageolantes.
« Maman. » La voix de Mathieu était sèche, accusatrice presque. « C’est quoi cette histoire ? J’ai dû annuler une signature importante. »
« Je n’en sais pas plus que vous, » ai-je répondu, cherchant mes clés dans mon sac avec des mains qui ne m’obéissaient plus.
Julien s’est approché, posant une main douce sur mon bras. « L’important c’est que tu ailles bien. On va voir ce que c’est. Ce n’est sûrement rien de grave. »
Mais ses yeux disaient le contraire.
Avant même que j’aie pu insérer la clé dans la serrure, la porte s’est ouverte.
Morgan se tenait dans l’embrasure. Le visage blême, maculé de poussière de plâtre, les cheveux en désordre. Ses yeux, habituellement si clairs, étaient sombres, fuyants. Ils ont balayé mes fils, puis se sont posés sur moi. Et dans son regard, j’ai lu quelque chose qui a fait s’arrêter mon cœur. Ce n’était pas seulement de l’inquiétude. C’était de la pitié. Une pitié profonde, infinie. Et derrière, tapie comme une bête sauvage, il y avait de la peur. Une peur pure et simple.
« Madame Martin. Merci d’être venue si vite, » a-t-il articulé d’une voix qui n’était qu’un souffle.
« Alors ? » a aboyé Mathieu, essayant de le bousculer pour entrer. « Qu’est-ce que vous avez trouvé ? »
Morgan a fait un pas de côté, non pas pour laisser passer Mathieu, mais pour nous faire face tous les trois, comme pour nous préparer à un choc. Il a secoué la tête lentement, sa gorge se contractant.
« C’est par ici, » a-t-il dit doucement, en désignant le couloir qui menait au bureau. « Je crois… Je crois que vous feriez mieux de voir par vous-mêmes. »
Partie 2
Le silence qui suivit les mots de Monsieur Morgan était d’une densité terrifiante. C’était le silence des abîmes, le calme qui précède les cataclysmes. Le couloir, habituellement si familier avec son papier peint à fleurs délavées et les photos de nos vacances accrochées aux murs, semblait s’être allongé, transformé en un tunnel menant vers une destination inconnue et redoutée. Mathieu, pour une fois, resta sans voix, son assurance de façade fissurée par l’étrange solennité de l’entrepreneur. Julien resserra sa prise sur mon bras, un geste de protection qui me rappela le petit garçon qu’il était, se cachant derrière mes jupes lors des orages.
Nous avons suivi Morgan. Chaque pas sur le parquet, habituellement si sonore, était étouffé par une fine couche de poussière blanche qui recouvrait tout, comme un linceul. L’odeur âcre du plâtre et du bois coupé me piquait les narines. C’était l’odeur de la destruction, de la mise à nu.
La porte du bureau de Thomas était grande ouverte. La pièce était méconnaissable, violée. Les majestueuses bibliothèques en chêne avaient disparu, laissant des rectangles plus sombres sur les murs, comme des fantômes de leur présence. Le tapis persan que nous avions acheté à Istanbul lors de notre vingtième anniversaire de mariage avait été roulé et se tenait dans un coin, l’air d’un prisonnier. Des fils électriques pendaient du plafond comme des lianes mortes. Au centre de la pièce, des tréteaux et des outils étaient disposés dans un désordre qui témoignait d’un travail brusquement interrompu.
Mais ce n’était pas ça qui retenait notre attention.
C’était le mur du fond. Le mur contre lequel le lourd bureau de Thomas avait reposé pendant quarante ans.
Il n’était plus là.
La cloison avait été entièrement abattue. À sa place, il n’y avait pas le mur de l’appartement voisin, pas une simple accumulation de briques et de mortier. Il y avait une ouverture béante, un carré noir découpé dans la structure même de notre vie. Morgan avait installé un projecteur de chantier dont la lumière crue et blanche plongeait à l’intérieur de cette ouverture, révélant ce qui se cachait derrière.
Ce n’était pas une simple cavité. C’était une pièce.
Une petite pièce, peut-être huit mètres carrés tout au plus, qui n’aurait jamais dû exister. Elle n’apparaissait sur aucun plan, nous n’avions jamais soupçonné son existence. Les murs étaient en placo brut, jamais peint. L’air y semblait stagnant, privé d’oxygène depuis des décennies. Et le long de ces murs nus, du sol au plafond, couraient des étagères en métal, identiques à celles que l’on trouve dans les archives. Des étagères parfaitement ordonnées, ployant sous le poids de centaines, peut-être de milliers, de dossiers suspendus et de boîtes en carton.
Au fond, on distinguait la silhouette d’un lourd meuble de classement en métal, et à côté, un petit bureau avec une chaise. C’était un espace de travail secret, un bureau dans le bureau.
« Mon Dieu, » murmura Julien, sa voix étranglée.
Mathieu s’avança, incrédule, jusqu’au bord de l’ouverture. « Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ? Comment est-ce possible ? »
Morgan, se tenant en retrait, semblait enfin retrouver l’usage de la parole. « On a trouvé en sondant le mur pour passer les nouvelles gaines électriques. Il sonnait creux. Mais pas de la manière habituelle. C’était… doublé. C’est une fausse cloison. Du travail de professionnel. On a trouvé le joint, très bien dissimulé. Il y a un mécanisme d’ouverture, dissimulé derrière la plinthe. Regardez. »
Il s’approcha et pointa du doigt un coin du mur éventré. On pouvait voir une section de la plinthe d’origine qui était montée sur des charnières invisibles. « Il fallait savoir où appuyer. La cloison entière aurait dû pivoter. On n’a pas trouvé tout de suite, alors on a commencé à démolir… et on est tombé là-dessus. Ça doit faire des années que c’est là. Des décennies, à en juger par la poussière sur le mécanisme. »
Je ne pouvais détacher mon regard de cette pièce secrète. Mon esprit refusait d’accepter ce que mes yeux voyaient. Thomas ? Mon Thomas, si méticuleux, si respectueux des règles, aurait construit une pièce clandestine au cœur de notre appartement ? Pour y cacher quoi ? Des livres rares ? Une collection secrète ? Mais ces dossiers, ces boîtes d’archives… cela ressemblait à un bureau d’enquêteur, pas à un repaire de collectionneur.
« Madame Martin, je… je suis vraiment navré, » reprit Morgan, mal à l’aise. « Mes hommes et moi, on n’a touché à rien, je vous le jure. Dès qu’on a compris ce que c’était, j’ai tout arrêté et je vous ai appelée. On va… on va peut-être vous laisser. On va ranger nos affaires dans le couloir. Prenez votre temps. »
Il n’attendit pas ma réponse. Lui et ses deux ouvriers, qui étaient restés silencieux comme des ombres, s’éclipsèrent avec une hâte qui trahissait leur désir de fuir cette découverte anormale, de s’éloigner de ce secret qui ne leur appartenait pas et dont ils sentaient la dangerosité.
Nous étions seuls. Tous les trois, face à l’héritage caché de mon mari.
Mathieu, reprenant ses esprits d’avocat, fut le premier à réagir concrètement. Il enjamba les gravats et pénétra dans la pièce secrète, son téléphone déjà sorti, utilisant sa lampe torche pour mieux éclairer les recoins sombres. Julien et moi l’avons suivi, comme des automates. L’air à l’intérieur était froid, chargé d’une odeur de papier vieilli et de secrets.
« C’est incroyable, » souffla Mathieu, balayant les étagères de son faisceau lumineux. « Tout est classé. Fichu et classé. »
Je m’approchai d’une étagère. Mon doigt effleura la tranche d’un dossier suspendu. Il portait une étiquette, écrite avec la calligraphie soignée et anguleuse de Thomas, une écriture que je connaissais mieux que la mienne. « DUMAS, Jean-Claude. 1998. » À côté, un autre : « LAURENT, Isabelle. 2005. » Et encore un autre : « MERCIER, Alain. 1987. »
Des noms. Des centaines de noms, certains vaguement familiers – des personnalités de Lyon, des politiciens locaux, des hommes d’affaires –, d’autres totalement inconnus. Chacun associé à une année.
« Mais qu’est-ce que c’est ? » demanda Julien, sa voix résonnant étrangement dans l’espace confiné. « Des anciens clients ? »
« Des clients qu’on cache derrière une fausse cloison ? » rétorqua Mathieu avec sarcasme. Il attrapa un dossier au hasard, celui au nom de « Patrick ROUSSEL, 2011 », un promoteur immobilier bien connu à Lyon, réputé pour ses méthodes agressives.
Mathieu l’ouvrit. Je le vis pâlir sous la lumière blafarde du projecteur. Ses yeux parcouraient les pages, son expression passant de la curiosité à l’incompréhension, puis à une horreur non dissimulée.
« Merde, » lâcha-t-il dans un souffle. « Putain de merde. »
Il nous tendit le dossier. À l’intérieur, ce n’étaient pas des contrats ou des pièces juridiques. C’était une collection de photos. Des photos de Patrick Roussel en conversation avec un syndicaliste connu pour sa corruption. Des copies de relevés bancaires offshore. Des transcriptions de conversations téléphoniques. Des notes manuscrites détaillées, de la main de Thomas, décrivant les habitudes du promoteur, ses faiblesses, ses vices. Et à la fin, une note finale : « Dossier clos. Levier obtenu. Accord conclu le 12/06/2011. »
« C’est un dossier de chantage, » dit Mathieu, la voix blanche. « Papa… Papa faisait chanter des gens. »
Le mot était si laid, si violent, qu’il semblait souiller l’air. Chantage. Thomas ? L’homme qui donnait à des œuvres de charité, qui refusait de prendre des clients dont l’éthique lui semblait douteuse ? C’était impossible. Une blague. Une terrible erreur.
Tremblante, j’attrapai à mon tour un dossier. Mon nom de jeune fille était Martin, comme lui, alors j’ai cherché par réflexe à la lettre « M ». Mes doigts se sont arrêtés sur une tranche plus épaisse que les autres. L’étiquette portait un nom qui me fit l’effet d’une gifle : « Annabelle DUBOIS, 1995. »
Annabelle Dubois. Ma meilleure amie au lycée. La marraine de Julien. Nous nous étions éloignées il y a vingt ans, après une dispute absurde que je n’avais jamais vraiment comprise. Elle avait déménagé à l’étranger, coupant les ponts.
Mon cœur battait à tout rompre. J’ai ouvert le dossier.
Les premières pages étaient des photos de nous deux, jeunes, rieuses. Puis des notes, encore et toujours de la main de Thomas. Des observations sur son caractère, ses fréquentations. Et puis, la pièce centrale. Des photos d’Annabelle, bien des années plus tard, en compagnie d’un homme qui n’était pas son mari. Des photos prises devant un hôtel discret à Genève. Des reçus. Des notes de frais. Et une dernière page, datée de 1996 : « Sujet informé. Contact rompu avec C. Levier utilisé pour obtenir le silence sur l’affaire G. »
Le souffle me manqua. Le sang se retira de mon visage. Thomas avait espionné ma meilleure amie. Il avait découvert sa liaison. Et il s’en était servi. Pour la forcer à couper les ponts avec moi ? Pourquoi ? Pourquoi m’aurait-il fait ça ? Et quelle était cette « affaire G. » ? J’ai senti mes jambes se dérober. Julien me rattrapa juste à temps.
« Maman, assieds-toi. » Il me guida vers la chaise de bureau, qui gémit sous mon poids. Il prit le dossier de mes mains, le parcourut rapidement et son visage se durcit. « C’est un monstre, » murmura-t-il. « Il a fait ça… à tante Annabelle ? À toi ? »
Mathieu, pendant ce temps, avait continué son exploration. Il s’était attaqué au meuble de classement en métal. Les tiroirs étaient fermés à clé. Sans hésiter, il prit une barre de fer laissée par les ouvriers et fit sauter la serrure avec une violence qui me choqua.
L’intérieur n’était pas rempli de dossiers, mais de boîtes en carton, méticuleusement étiquetées par année. Il en sortit une, « 1982 ». Il l’ouvrit sur le petit bureau. Elle contenait des dizaines de cassettes audio, des micro-cassettes comme celles que les journalistes utilisaient autrefois.
« Des enregistrements, » dit Mathieu, le cerveau en ébullition. « Il enregistrait tout. Pendant des décennies. »
Mais ce n’est pas ce qui attira mon attention. Au fond de la pièce, à moitié caché par le meuble de classement, il y avait autre chose, encastré dans le mur du fond. Un petit coffre-fort. Gris, digital, anodin.
« Regardez, » dis-je d’une voix faible.
Mes deux fils se tournèrent. Leurs yeux s’écarquillèrent. Un coffre-fort. Le secret dans le secret.
Mathieu s’accroupit devant. « Un code à quatre chiffres. Maman, tu connais ses codes ? Date de naissance ? Date de mariage ? »
J’ai essayé de réfléchir, mon esprit embué par la trahison que je venais de découvrir. La date de naissance de Thomas. Non. La mienne. Non. Notre anniversaire de mariage, le 15 juin. 1506. Il essaya. Un bip strident et un voyant rouge. Faux.
« Pense, maman, pense ! » s’impatienta Mathieu. « Un code qu’il aurait utilisé, un chiffre important pour lui ! »
Julien, plus calme, s’agenouilla à côté de moi. « Pense à quelque chose de plus personnel. Quelque chose que seuls vous deux connaissiez. La date de votre rencontre ? »
La date de notre rencontre. Le 4 septembre 1978. 0409.
« Essaye 0409, » ai-je soufflé.
Mathieu tapa les chiffres. Il y eut un silence, puis un clic doux et satisfaisant. Un voyant vert s’alluma. Le coffre-fort était ouvert.
Un frisson nous parcourut tous les trois. Nous nous sommes penchés, retenant notre souffle, pour regarder à l’intérieur du sanctuaire ultime de Thomas Martin.
Il n’y avait pas d’argent. Pas de bijoux.
Il y avait trois choses.
La première, au-dessus de tout, était un journal relié en cuir noir. Un carnet épais, sans aucun titre.
La deuxième était une pile d’une dizaine de cassettes VHS, chacune avec une étiquette blanche portant une date, écrite à la main.
Et la troisième… La troisième était posée au fond du coffre. Froide, métallique, sinistre. Un pistolet automatique. Un Walther PPK, petit, compact, mortel. À côté, une boîte de munitions.
Le choc fut si brutal qu’il nous laissa sans voix. Les dossiers de chantage étaient une chose. La trahison personnelle en était une autre. Mais une arme à feu… cela nous projetait dans une tout autre dimension. Une dimension de violence, de danger physique, de crime.
« Un flingue, » articula Mathieu, comme s’il ne pouvait croire le mot lui-même. « Papa avait un flingue. Un flingue illégal, j’en mettrais ma main à couper. »
Julien recula d’un pas, comme si l’arme pouvait lui sauter au visage. « Mais pourquoi ? Pourquoi un avocat aurait-il besoin de… de ça ? »
Mes yeux étaient rivés sur le journal en cuir. C’était la clé. C’était là que se trouvaient les réponses. Je me suis penchée et l’ai saisi. Le cuir était froid et lisse sous mes doigts tremblants. Je l’ai ouvert à la première page. L’écriture de Thomas, si familière, si rassurante autrefois, me semblait maintenant celle d’un étranger.
2 Octobre 1980.
Je commence ce journal aujourd’hui, car je suis sur le point de m’engager sur une voie sans retour. Une voie que la morale réprouve, que la loi condamne, mais que ma conscience m’impose. Constance ne doit jamais savoir. Personne ne doit jamais savoir. J’ai découvert quelque chose, une information sur un homme puissant, un homme qui a détruit une famille et qui s’en est sorti impunément grâce aux failles du système que je sers. Le système ne peut rien contre lui. Mais moi, si. Je détiens une preuve de sa culpabilité. Je ne peux pas l’utiliser en justice. Mais je peux l’utiliser contre lui. Pour le neutraliser. Pour obtenir justice d’une autre manière. C’est le premier. Le premier levier. La première brique de la forteresse que je dois bâtir. Non pour le pouvoir, non pour l’argent. Mais pour la protection. Je dois devenir intouchable. Dangereux. Pour que plus jamais, personne ne puisse s’en prendre à ceux que j’aime sans en payer le prix. C’est mon fardeau. Et mon serment.
Je m’arrêtai de lire à voix haute, la gorge nouée. Les mots ne formaient plus qu’un brouillard devant mes yeux. La forteresse. La protection. Protéger qui ? Moi ? Nos enfants ? De quoi ? De qui ?
Mathieu arracha le journal de mes mains. Il lut le passage, puis le feuilleta frénétiquement. Les pages étaient remplies de la même écriture serrée. Des notes, des réflexions, des listes de noms, des montants.
« C’était systématique, » dit-il, le ton d’un procureur découvrant une preuve accablante. « Il a commencé en 1980 et il n’a jamais arrêté. Il ciblait des gens, rassemblait des informations compromettantes, puis il les “neutralisait”, comme il dit. C’était son assurance vie. Son réseau d’influence. Il tenait la moitié de Lyon par les couilles. »
« Ne parle pas de ton père comme ça ! » s’écria Julien, le visage rouge de colère et de chagrin. « Tu ne comprends pas ? Il dit qu’il le faisait pour nous protéger ! »
« Nous protéger de quoi ? » hurla Mathieu en retour, faisant un geste large pour désigner la pièce. « En nous faisant vivre sur une poudrière ? En transformant notre maison en quartier général du crime ? Tu sais ce que ça veut dire, ça ? Association de malfaiteurs, extorsion, détention illégale d’arme, violation de la vie privée… Si ça se sait, son nom, sa réputation, tout ce qu’il a construit, tout ce que MOI j’ai construit sur son héritage, tout sera détruit ! On sera la risée de la France entière ! »
Pendant qu’ils se disputaient, leurs vieilles rancœurs se mêlant à l’horreur de la situation, mon regard fut attiré par un détail que je n’avais pas remarqué. Sous l’arme, dans le coffre, il y avait un autre document. Un passeport.
Je le pris. La couverture était bleu marine, comme tous les passeports français. J’ai ouvert à la page d’identité. La photo était bien celle de Thomas, plus jeune, dans les années 80. Mais le nom… Le nom n’était pas Thomas Martin.
C’était « Alain Mercier ».
J’ai regardé le passeport, puis j’ai regardé l’étiquette d’un des premiers dossiers sur l’étagère : « MERCIER, Alain. 1987. »
Mon sang se glaça. « Il… il avait une autre identité, » ai-je dit, interrompant net la dispute de mes fils.
Ils se tournèrent vers moi. Je leur tendis le passeport.
Le silence qui s’installa fut plus lourd encore que le premier. Un homme avec des secrets, c’était une chose. Un homme qui faisait chanter des gens, c’en était une autre. Un homme avec une arme et une fausse identité… c’était un étranger. Un inconnu dangereux qui avait dormi dans mon lit pendant quarante ans, qui avait élevé mes enfants, qui m’avait tenue dans ses bras. L’image de mon mari, l’avocat respectable et un peu ennuyeux, venait de voler en éclats, remplacée par le portrait d’un homme complexe, calculateur et redoutable.
La panique, cette vieille amie tapie dans l’ombre, revint avec une force décuplée. Mais cette fois, elle avait un nom. Elle avait le visage de Thomas.
« On doit appeler la police, » dit Julien, la voix brisée.
« Surtout pas ! » répliqua Mathieu instantanément. « Tu es fou ? On appelle la police et on devient complices ! Recel, non-dénonciation… On doit appeler notre avocat. On doit tout nettoyer. Faire disparaître tout ça. »
« Faire disparaître ? » m’indignai-je, retrouvant un peu de force. « C’est la vie de ton père ! C’est notre vie ! On ne peut pas juste… brûler tout ça ! On doit comprendre ! »
« Comprendre quoi, Maman ? » dit Mathieu avec une cruauté née de la peur. « Que Papa était un criminel ? Que toute notre vie est basée sur un mensonge ? Il n’y a rien à comprendre, il n’y a qu’à limiter les dégâts ! »
C’est à ce moment précis que nous l’avons entendu.
Un son venu de l’extérieur. Le bruit sec d’une portière de voiture qui claque, juste devant notre immeuble. Puis une autre. Des pas lourds sur le trottoir. Des voix d’hommes, basses, autoritaires.
Nous nous sommes figés, comme des animaux traqués sentant le prédateur. Instinctivement, nous nous sommes tus, écoutant le silence de l’appartement.
Puis la sonnette retentit.
Pas un coup bref et amical d’un voisin. Mais deux coups longs, insistants, officiels. Le genre de sonnerie qui n’attend pas, mais qui ordonne.
Mon cœur s’arrêta. Qui pouvait savoir ? Qui pouvait être là, à cette heure, un jour de semaine, alors que seule une poignée de personnes savait que nous étions ici ?
Mathieu se précipita hors de la pièce secrète, regardant par le judas de la porte d’entrée. Il recula aussitôt, le visage encore plus pâle qu’avant, si c’était possible.
« C’est la Gendarmerie, » chuchota-t-il, la panique déformant ses traits. « Deux hommes. En uniforme. Ils ne sont pas du commissariat du quartier. Leurs insignes… c’est la Section de Recherches. »
La Section de Recherches. Les enquêteurs d’élite de la Gendarmerie.
La sonnette retentit à nouveau, plus forte cette fois. Puis un coup puissant fut frappé à la porte.
« Madame Martin ? Gendarmerie Nationale. Ouvrez la porte, s’il vous plaît. Nous avons des questions à vous poser concernant votre défunt mari, Monsieur Thomas Martin. »