Partie 1
Le son. C’était la première chose qui vous frappait. Pas le silence feutré que l’on s’imagine dans un lieu où la vie s’éteint, mais un concert discordant et incessant. Le tic-tac régulier, presque arrogant, de la grande horloge murale dans le couloir de l’hôpital de la Croix-Rousse, ici à Lyon. Chaque seconde martelée comme un coup de marteau sur l’enclume du temps qui s’écoulait, inexorablement. Le bip-bip lancinant et hypnotique du moniteur cardiaque, une pulsation artificielle qui avait remplacé le rythme autrefois si puissant du cœur de mon père. Le grincement des roues en caoutchouc des chariots médicaux, le murmure lointain des conversations des infirmières au poste de soins, et le bourdonnement sourd de la ventilation, comme la respiration d’un monstre indifférent.
J’étais assis sur cette chaise en plastique inconfortable depuis si longtemps que mon corps semblait avoir fusionné avec elle. Combien d’heures ? Combien de jours ? Les cycles du soleil et de la lune n’étaient plus que des variations de lumière à travers la grande fenêtre qui donnait sur les pentes de la colline, un tableau vivant d’une ville qui continuait de vivre, de rire et de se presser, ignorante du drame qui se jouait dans cette petite chambre aseptisée. Le monde extérieur était devenu une abstraction, un film muet projeté derrière une vitre.
Ma main, moite et tremblante, enveloppait celle de mon père. C’était une main que je connaissais par cœur. La main qui m’avait appris à faire du vélo, qui m’avait tenu fermement pour traverser la rue. La main calleuse de l’ébéniste, qui pouvait transformer un bloc de bois brut en une œuvre d’art. Aujourd’hui, cette main n’était plus qu’un enchevêtrement fragile d’os et de peau parcheminée, froide comme le marbre malgré la chaleur étouffante de la pièce. Ses veines dessinaient une carte bleue et saillante sous l’épiderme translucide, un réseau de rivières taries. L’odeur âcre de l’antiseptique et de la maladie, un parfum sucré et écœurant, imprégnait mes vêtements, mes cheveux, mes poumons. J’avais l’impression que je ne pourrais plus jamais m’en défaire, que cette odeur serait à jamais celle de la fin.
Au milieu de ce naufrage sensoriel et émotionnel, Camille était mon phare. Mon ancre dans la tempête. Elle se tenait derrière moi, ses doigts fins exerçant une pression douce et régulière sur mes épaules tendues. De temps en temps, elle se penchait pour murmurer des mots de réconfort à mon oreille, des phrases simples comme “Je suis là, mon amour”, “Il faut que tu tiennes le coup”, “Il ne souffre pas”. C’est elle qui interceptait les médecins aux visages graves, qui écoutait les pronostics décourageants sans ciller, me les restituant plus tard avec une douceur infinie. C’est elle qui gérait les appels incessants de la famille, les oncles, les tantes, les cousins, tous avides de nouvelles, mais incapables de supporter le poids de la présence. Elle me forçait à boire de l’eau, à grignoter un bout de sandwich insipide qu’elle avait acheté à la cafétéria. Sans sa force tranquille, je me serais disloqué, éparpillé en mille morceaux sur le linoléum froid de cette chambre.

Je la regardais parfois quand elle pensait que je ne la voyais pas. Elle se tenait près de la fenêtre, le regard perdu sur les toits de Lyon. La lumière du soir caressait ses cheveux blonds, créant une auréole d’or autour de son visage. Même dans ce lieu de désespoir, sa beauté était une sorte de défi, une promesse de vie. Nous nous étions rencontrés à l’université, et depuis quinze ans, elle était le centre de mon univers. Elle était la raison, la logique, la joie. Elle était la seule personne qui pouvait apaiser mes angoisses, calmer mes démons. Sauf un.
Car malgré sa présence, malgré la chaleur de sa main dans la mienne, je ne pouvais pas chasser cette vieille angoisse qui rampait le long de mon échine. Une ombre tenace, une tache sombre sur le tableau de notre vie. Le fantôme de ce fameux drame au bord du lac du Bourget, il y a dix ans. Une journée d’été ensoleillée qui avait viré au cauchemar en quelques secondes. Une tragédie qui avait brisé quelque chose en nous, quelque chose d’essentiel. Nous avions scellé un pacte de silence après ça. Ne plus jamais en parler. Ne plus jamais prononcer le nom. Un déni collectif, une tentative désespérée de survie, comme si ignorer la blessure pouvait la faire cicatriser. Mais la cicatrice était là, invisible et profonde, et dans le silence de cette chambre d’hôpital, elle me brûlait plus que jamais. Je sentais son poids dans le regard de mon père, même les yeux fermés. Je la sentais dans la distance qui s’était installée entre lui et moi depuis ce jour-là. Une distance que je n’avais jamais réussi à combler.
Les souvenirs de mon père affluaient, désordonnés. Je le revoyais dans son atelier, l’odeur de la sciure et de la cire d’abeille flottant dans l’air. Un homme de peu de mots, qui s’exprimait avec ses mains. Taiseux, presque bourru, mais avec une droiture et une intégrité à toute épreuve. Notre relation avait toujours été complexe, un mélange d’admiration et de frustration. Il me reprochait mon côté rêveur, mon choix d’une carrière dans le marketing plutôt que de reprendre l’atelier familial. Et moi, je lui en voulais pour son incapacité à exprimer ses sentiments, pour cette armure qu’il portait en permanence. Le drame du lac n’avait fait qu’épaissir cette armure, ajoutant une couche de méfiance que je n’avais jamais comprise.
“Il est temps de le laisser partir, Antoine,” murmura Camille, sa voix me tirant de ma torpeur.
Je secouai la tête. “Pas encore. Il est encore là.”
“Tu t’épuises,” insista-t-elle doucement. “Regarde-toi. Tu as besoin de dormir.”
Peut-être avait-elle raison. La fatigue était un poids physique, une chape de plomb sur mes paupières et mes membres. Chaque pensée demandait un effort colossal.
C’est à ce moment précis que la pression dans ma main a changé. Un frémissement, presque imperceptible. Puis une contraction, faible mais indéniable. La main de mon père, inerte depuis des heures, serrait la mienne.
Mon cœur a bondi dans ma poitrine. Je me suis penché en avant, le souffle coupé. “Papa ? Tu m’entends ?”
Ses paupières, fines comme du papier de soie, ont tremblé, puis se sont lentement soulevées, révélant des yeux qui semblaient perdus dans le brouillard. Mais peu à peu, une lueur de conscience a percé les nuages. Ses lèvres sèches et craquelées se sont entrouvertes.
“Antoine…” Sa voix n’était qu’un souffle, un son rauque et fragile qui semblait venir de très loin.
“Je suis là, Papa. Je suis là.” Des larmes que je retenais depuis des jours ont commencé à couler sur mes joues.
Mais son regard a glissé au-delà de moi. Il s’est fixé sur un point derrière mon épaule, là où se tenait Camille. Et l’expression de son visage a changé. La confusion a laissé place à une émotion si pure, si intense, que mon sang s’est glacé dans mes veines. C’était de la peur. Une peur panique, primaire, la peur d’un animal traqué. Une peur que je ne lui avais jamais, jamais vue de toute ma vie.
Il a lutté pour se redresser, une énergie surnaturelle semblant l’animer. Son corps frêle s’est soulevé de quelques centimètres de l’oreiller. Sa main agrippait la mienne avec une force insoupçonnée. Il s’est penché vers mon oreille, son souffle sentant la poussière et la fin.
« Pas elle… » a-t-il haleté.
Le monde s’est arrêté de tourner. Le tic-tac de l’horloge, le bip de la machine, tout a disparu. Il n’y avait plus que ce murmure, ce mot qui n’avait aucun sens. “Pas elle ?” De qui parlait-il ?
« Le lac… » a-t-il expiré dans un dernier effort. « Fais attention… »
Le lac. Ce mot interdit. Ce mot banni de notre histoire. Il l’avait prononcé. Après dix ans de silence, il l’avait prononcé. Et il l’avait lié à Camille. Un tourbillon de confusion et de panique s’est emparé de moi. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Était-ce le délire d’un mourant ? Un souvenir fragmenté qui refaisait surface de manière chaotique ?
Camille a posé une main douce sur mon épaule, me faisant sursauter. “Chéri ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Il a dit quelque chose ?” Sa voix était empreinte d’une tendre inquiétude.
Je me suis retourné lentement, mon cerveau incapable de traiter l’information. J’ai regardé ma femme. Mon amour. Mon pilier. Ses yeux bleus, clairs comme le ciel d’été, me fixaient avec une douce sollicitude. Son visage, si familier, si aimé. Comment pouvais-je concilier l’image de cette femme avec la peur abjecte que je venais de voir dans les yeux de mon père ? C’était impossible. Absurde. C’était la fièvre, le chagrin, le manque de sommeil qui me jouaient des tours. Mon père délirait. C’était la seule explication logique.
Et alors, face à ce choix – la parole confuse d’un mourant ou la confiance absolue que j’avais en ma femme – j’ai pris une décision. J’ai protégé Camille. J’ai protégé notre amour. J’ai protégé la seule chose qui me restait.
J’ai menti.
“Non, rien,” ai-je répondu, m’efforçant de garder une voix neutre. “Il est juste agité. Un mauvais rêve, sans doute.”
Un mensonge. Le premier vrai mensonge que je lui faisais depuis des années. Et il a eu le goût du poison sur ma langue. Un sentiment de culpabilité écrasant m’a submergé. Je venais de trahir la dernière volonté de mon père.
Derrière moi, j’ai entendu un gargouillis. Mon père essayait de parler à nouveau. Sa bouche s’ouvrait et se fermait dans le vide, comme un poisson hors de l’eau. Ses yeux, désespérés, me suppliaient de comprendre, de revenir sur ma décision. Une angoisse terrible s’est emparée de lui, et j’ai vu son torse se soulever dans un dernier spasme.
Puis, le son. Le son qui a tout effacé. Le bip-bip régulier du moniteur s’est transformé en une note stridente, longue, continue. Une ligne plate et verte a traversé l’écran noir.
Le temps a repris son cours, mais à une vitesse folle. La porte s’est ouverte à la volée. Des blouses blanches et bleues ont envahi la chambre. Une infirmière, puis deux, puis un médecin. Des mains m’ont attrapé, m’ont tiré en arrière, m’ont poussé doucement mais fermement hors de la pièce. “Monsieur, s’il vous plaît, laissez-nous travailler.”
J’étais dans le couloir, le dos contre le mur froid, incapable de bouger, incapable de respirer. Mon regard était rivé sur la scène qui se déroulait à travers l’embrasure de la porte. Le chaos organisé, les gestes précis, les ordres lancés à voix basse. Le médecin qui commençait un massage cardiaque.
Mais ce n’est pas ça que je voyais.
Ma vision s’est rétrécie pour se concentrer sur un seul détail. Un détail qui n’avait pas sa place dans cette scène de panique et d’urgence. Camille était toujours près du lit. Elle n’avait pas reculé. Elle n’avait pas crié. Elle s’était simplement penchée et avait pris la main de mon père, celle qui ne tenait plus la mienne. Et sur son visage, il n’y avait pas de choc, pas de douleur, pas la terreur que je ressentais. Il y avait une expression de calme. Un calme absolu, presque surnaturel. Terrifiant.
Partie 2
Le temps s’était disloqué. La longue note stridente du moniteur cardiaque n’était pas seulement un son ; c’était un trou noir qui aspirait toute la matière de la réalité, ne laissant qu’un vide vibrant et assourdissant. J’étais physiquement dans le couloir de l’hôpital de la Croix-Rousse, le dos pressé contre le mur froid dont la peinture écaillée s’incrustait dans mon pull, mais mon esprit flottait, détaché, à quelques mètres de mon propre corps. Je me voyais de l’extérieur : un homme de quarante ans, le visage défait, les yeux hagards, regardant fixement une porte de chambre à travers laquelle un ballet absurde et tragique se jouait.
Les blouses blanches et bleues s’agitaient avec une efficacité qui semblait presque obscène. Des ordres étaient chuchotés, des seringues préparées, le chariot de réanimation manœuvré dans un cliquetis métallique. Je pouvais lire sur leurs lèvres des mots que mon cerveau refusait de traiter : “asystolie”, “pas de réponse”, “on arrête”. Le médecin, un jeune homme dont le visage était encore marqué par l’acné de l’adolescence, a continué le massage cardiaque pendant une minute de plus, par devoir plus que par espoir, son corps se balançant au rythme des compressions. Puis il s’est arrêté, les épaules affaissées. Il a regardé l’heure sur sa montre et a prononcé la phrase officielle, celle qui transforme un corps chaud en une simple dépouille. La fin.
Et pendant tout ce chaos, mon attention n’était pas sur l’équipe médicale, ni même sur le corps immobile de mon père. Elle était verrouillée, comme par un aimant, sur Camille. Mon regard, à travers l’encadrement de la porte, ne la quittait pas. Elle n’avait pas été repoussée dans le couloir avec moi. Peut-être que sa beauté, son calme apparent, lui conféraient une sorte d’autorité invisible. Elle se tenait toujours près du lit, légèrement en retrait pour laisser les médecins travailler. Ses mains étaient jointes devant elle, ses doigts entrelacés. Son visage était une étude de chagrin digne et maîtrisé. Une larme, une seule, parfaite et solitaire, a roulé le long de sa joue pour venir mourir au coin de sa lèvre. Mais son calme… ce calme que j’avais perçu quelques secondes avant le chaos… il était toujours là. Ce n’était pas la sidération hébétée que je ressentais, moi. C’était autre chose. Une sorte d’acceptation, une sérénité qui était fondamentalement, terriblement, déplacée.
Les infirmières ont commencé à débrancher les machines, et chaque silence qui en résultait était plus lourd que le son qu’il remplaçait. Le médecin s’est approché de nous dans le couloir, son visage une composition étudiée de compassion professionnelle. Il a prononcé des mots que j’ai entendus comme à travers une épaisse couche de coton. “Nous avons fait tout notre possible… Il n’a pas souffert… Je suis sincèrement désolé pour votre perte.”
Camille a hoché la tête, prenant le relais que j’étais incapable d’assumer. “Merci, docteur. Merci pour tout ce que vous avez fait.” Sa voix était stable, juste assez tremblante pour être crédible. Elle a posé une main sur mon bras. “Antoine, mon amour, tu as entendu ? C’est fini.”
C’est fini. Les mots ont résonné en moi. Mon père était parti. Et ses dernières paroles avaient été un avertissement. Un avertissement que j’avais choisi d’ignorer, que j’avais balayé d’un mensonge pour protéger la femme qui se tenait maintenant à mes côtés, jouant le rôle de l’épouse éplorée avec une perfection glaçante. Une vague de culpabilité si violente m’a submergé que j’ai dû m’appuyer plus fort contre le mur pour ne pas tomber. J’avais trahi mon père dans son dernier souffle.
“Il y a des papiers à signer,” a continué Camille, s’adressant au médecin. “Je peux m’en occuper. Mon mari n’est pas en état.”
Elle pensait à tout. Logique, pratique, efficace. Mon ancre. Mon phare. Ou était-ce autre chose ? Était-ce le sang-froid d’une personne qui n’était pas surprise par l’événement ? J’ai chassé cette pensée comme on chasse une mouche venimeuse. C’était le choc. Mon esprit, brisé par le chagrin, cherchait des coupables, des anomalies, un sens là où il n’y en avait pas. Camille était forte pour moi. C’était tout. Elle avait toujours été forte pour nous deux.
Le trajet de retour vers notre maison sur les hauteurs de Lyon fut un long tunnel de silence. Camille conduisait notre voiture, ses mains posées avec assurance sur le volant. Je fixais le défilé des lumières de la ville, des taches de couleur floues qui glissaient sur la vitre comme des larmes de néon. Les paroles de mon père tournaient en boucle dans ma tête, une litanie infernale. “Pas elle… Le lac… Fais attention.”
Le lac. Ce mot était une clé, et il venait d’ouvrir une porte que j’avais murée dans mon esprit il y a dix ans. Une porte derrière laquelle se trouvait le pire jour de ma vie. Le jour où ma petite sœur, Léa, s’était noyée.
Les images, verrouillées depuis si longtemps, ont déferlé avec une violence inouïe. C’était en août, une journée caniculaire. Nous étions quatre au bord du lac du Bourget : mon père, moi, Camille – qui n’était alors que ma petite amie – et Léa. Léa, dix-neuf ans, pleine de vie, insolente, magnifique. Elle venait de finir sa première année de fac et avait cette confiance en elle, cette certitude que le monde lui appartenait.
Je nous revois sur la petite plage de galets. L’odeur de la crème solaire, le son des rires qui fusaient sur l’eau, le soleil qui tapait sur nos épaules. Mon père, exceptionnellement détendu, avait même souri en regardant Léa plonger avec grâce dans l’eau fraîche. Camille lisait un livre à l’ombre d’un pin, ses cheveux blonds attachés en un chignon désordonné. J’étais allé chercher des glaces. Tout était parfait. Une perfection de carte postale, fragile et éphémère.
En revenant, j’ai vu Léa qui me faisait de grands signes depuis l’eau. Elle était à une vingtaine de mètres du bord. “Antoine ! Je parie que t’es pas cap’ d’aller jusqu’à la bouée jaune avant moi !”
C’était typique de Léa. Toujours un défi, toujours une compétition. Mon père, depuis la rive, avait secoué la tête. “Léa, ne fais pas l’idiote. Reste où tu as pied.”
Camille avait baissé son livre. Je me souviens de son sourire. “Oh, laissez-la un peu, Jean-Pierre. Elle est jeune. Et c’est une excellente nageuse.” Puis, se tournant vers Léa, elle avait ajouté en riant : “Vas-y, on te regarde !”
Ces mots. “Vas-y, on te regarde.” Avaient-ils été un encouragement ? Une simple plaisanterie ? Mon esprit, à l’époque, les avait enregistrés comme une note de bas de page sans importance. Mais ce soir, dans le silence de la voiture, ils prenaient une résonance monstrueuse.
Léa avait ri, un son cristallin que le lac semblait amplifier, et s’était élancée vers la bouée lointaine. Je l’avais regardée partir, une pointe d’agacement mêlée d’admiration pour son audace. Mon père s’était levé, les mains sur les hanches, le visage soudainement inquiet.
Les minutes qui ont suivi sont un kaléidoscope de terreur. Son rythme de nage qui change. Un bras qui s’agite, non plus pour nager, mais pour appeler à l’aide. Un cri, étouffé par l’eau. Puis plus rien. Juste des cercles à la surface de l’eau qui s’élargissaient lentement.
La panique. Le cri de mon père. Nous nous sommes jetés à l’eau, nos vêtements devenant instantanément lourds comme du plomb. La sensation glaciale de l’eau profonde contrastant avec la chaleur de l’air. Nos appels désespérés. “Léa ! LÉA !” La recherche frénétique, nos pieds effleurant les algues visqueuses, nos poumons en feu. La vision de Camille sur la rive, les mains sur sa bouche, son visage une statue de stupeur.
C’est mon père qui l’a trouvée. Il l’a remontée à la surface. Je n’oublierai jamais son corps inerte, ses longs cheveux bruns flottant comme une algue sombre autour de son visage bleu. Je n’oublierai jamais le hurlement de mon père, un son animal, inhumain, le son d’un monde qui s’effondre.
Le reste est un brouillard. Les secours. La couverture de survie dorée. Les questions des gendarmes. Le retour à la maison dans un silence de mort, encore plus lourd que celui de ce soir. La famille s’est brisée ce jour-là. Mon père s’est muré dans son atelier, ne parlant plus que le strict nécessaire. Il ne m’a jamais ouvertement blâmé, mais je sentais son reproche silencieux : pourquoi n’avais-je pas été plus rapide ? Pourquoi ne l’avais-je pas arrêtée ? Et son regard sur Camille… il avait changé. Il y avait une froideur, une méfiance qu’il n’avait jamais eue auparavant. Moi, dans mon propre chagrin, j’avais mis ça sur le compte de la douleur. Le chagrin cherche des coupables. Il avait besoin de haïr quelqu’un, et Camille, par ses mots d’encouragement, était une cible facile, même si absurde.
Pour survivre, nous avons érigé un mur autour de ce souvenir. Un pacte de silence, lourd comme une pierre tombale. Le nom de Léa n’était plus jamais prononcé en présence de mon père. Le lac était devenu un territoire interdit de la mémoire. Et maintenant, dans son dernier souffle, mon père avait tout fait voler en éclats. “Pas elle… Le lac.” Il ne délirait pas. Il faisait un lien. Un lien terrifiant, impensable, que mon esprit se refusait à formuler.
“Nous sommes arrivés.” La voix de Camille m’a sorti de ma spirale.
La maison semblait sombre, hostile. En entrant, j’ai été frappé par l’absence. Ce n’était pas seulement l’absence de mon père dans sa chambre, mais l’absence de sa présence dans toute la maison. Son fauteuil près de la cheminée. Ses lunettes sur la table basse. L’odeur de cire et de térébenthine qui flottait parfois depuis la porte de son atelier au sous-sol. Tout cela appartenait désormais au passé.
Camille, toujours aussi pragmatique, a allumé les lumières. “Je vais nous préparer une tisane. Tu devrais prendre un bain chaud. Ça te détendra.”
Elle agissait comme si c’était une soirée normale après une journée difficile. Mais ce n’était pas une journée difficile. C’était le point de rupture de ma vie. Je l’ai regardée s’affairer dans la cuisine, ses gestes précis et mesurés. Qui était-elle ? Était-elle la femme aimante et dévouée qui me soutenait depuis quinze ans ? Ou était-elle la personne dont mon père avait une peur mortelle ? Les deux images se superposaient dans mon esprit, créant une dissonance insupportable.
Je n’ai pas pris de bain. Je me suis assis dans le salon, dans le fauteuil de mon père. Le cuir usé était encore imprégné de son odeur. J’ai fermé les yeux, essayant de me calmer, de raisonner. Mon père était très malade. Il était sous morphine. Les mourants ont souvent des hallucinations, des moments de paranoïa. Il a associé la figure de Camille, présente au moment de sa mort, au traumatisme le plus profond de sa vie, la mort de sa fille. C’était une explication psychologique plausible. Logique. Réconfortante.
Pourtant, une autre image revenait sans cesse, contredisant cette logique apaisante. Le visage de Camille, son calme surnaturel, tandis que le cœur de mon père s’arrêtait. C’était comme regarder quelqu’un qui savait déjà la fin du film.
Elle est revenue avec deux tasses fumantes. Elle s’est assise sur le tapis à mes pieds, posant sa tête sur mes genoux. “Parle-moi, Antoine. Ne garde pas tout ça pour toi. Je suis là.”
C’était le moment. Le moment de tester les eaux, de voir sa réaction. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait sortir de ma poitrine.
“Camille…” ma voix était rauque. “Juste avant… juste avant la fin. Il a parlé.”
Elle a relevé la tête, ses grands yeux bleus fixés sur moi. “Je sais, mon chéri. Je l’ai entendu. Tu as dit qu’il était juste agité.”
“Il a dit des choses… étranges,” ai-je continué, choisissant mes mots avec une prudence infinie. “Il semblait… il semblait avoir peur. Peur de toi.”
J’ai lâché la bombe. J’ai scruté son visage, cherchant le moindre signe, la moindre fissure dans son masque de compassion. Une seconde de surprise ? Une lueur de colère ? Un tic de nervosité ?
Il n’y a rien eu de tout ça. Sa réaction fut une œuvre d’art de perfection psychologique. Son visage s’est lentement décomposé, non pas de culpabilité, mais de pure tristesse. Ses lèvres se sont mises à trembler. Ses yeux se sont remplis de larmes, mais cette fois, elles semblaient sincères, nées d’une blessure profonde.
“Oh, Antoine…” a-t-elle murmuré, sa voix brisée. “Mon amour… Non…” Elle a secoué la tête, comme si je venais de lui porter un coup physique. “Comment peux-tu… Comment le chagrin peut-il te faire penser ça ?”
Elle s’est levée et a commencé à faire les cent pas, s’enroulant dans ses bras comme pour se protéger. “Ton père était en train de mourir. Il était bourré de médicaments. Il ne savait plus qui il était, ni où il était. Tu as vu son dossier médical, les doses de morphine qu’on lui donnait ? Les hallucinations sont un effet secondaire courant, Antoine. Courant !”
Elle s’est arrêtée devant moi, ses yeux brillant de larmes et de ce qui ressemblait à une juste indignation. “Et tu crois que… que moi… ? Antoine, regarde-moi. C’est moi, Camille. La femme qui t’aime depuis le premier jour. La femme qui a pleuré ta sœur à tes côtés. La femme qui vient de passer les trois dernières semaines à dormir sur une chaise d’hôpital pour que tu ne sois pas seul à affronter ça.”
Chaque mot était une flèche de logique, de raison, d’amour, qui venait percer mon doute naissant. Elle avait raison. Tout ce qu’elle disait était vrai. J’étais monstrueux de penser une chose pareille.
“Je sais… Je suis désolé,” ai-je balbutié, la honte me submergeant. “C’est juste que… il a dit ‘le lac’.”
À la mention du lac, elle a tressailli, mais elle a aussitôt transformé ce tressaillement en un sanglot. “Le lac,” a-t-elle répété d’une voix sourde. “Bien sûr, le lac. Le plus grand traumatisme de sa vie. Le jour où il a perdu sa fille. Dans son esprit confus, il a dû revivre cette journée. Et qui était là, ce jour-là ? Toi. Moi. Il nous a vus, et son cerveau a tout mélangé. Il cherchait un coupable à l’époque, Antoine, tu te souviens ? Il t’en a voulu, il m’en a voulu, il en a voulu à la terre entière. Il est mort avec cette colère en lui. Et maintenant… tu fais la même chose.”
Elle s’est agenouillée devant moi, prenant mes mains dans les siennes. Ses mains étaient chaudes, vivantes. “Mon amour, écoute-moi. Le chagrin nous rend fous. Il nous fait voir des monstres là où il n’y en a pas. Ne le laisse pas faire ça. Ne le laisse pas nous détruire, comme il a détruit ta relation avec ton père. S’il te plaît. Je ne pourrais pas le supporter.”
Son plaidoyer était si puissant, si rempli d’un amour blessé, que toute ma suspicion s’est évaporée, remplacée par une vague écrasante de culpabilité et d’auto-dégoût. J’étais un monstre. Mon père venait de mourir et j’accusais ma femme, mon roc, de choses innommables, basées sur les divagations d’un mourant.
Je l’ai prise dans mes bras, la serrant fort contre moi, respirant l’odeur familière de ses cheveux. “Pardonne-moi,” ai-je murmuré. “Tu as raison. Je suis fatigué. Je ne sais plus ce que je dis. Pardonne-moi, Camille.”
“Il n’y a rien à pardonner,” a-t-elle répondu en me caressant le dos. “Je comprends. Nous allons traverser ça ensemble. Comme toujours.”
Cette nuit-là, nous avons dormi dans le même lit, mais un gouffre invisible nous séparait. Camille s’est endormie presque instantanément, ou du moins, sa respiration est devenue lente et régulière, imitant le sommeil à la perfection. Moi, je fixais le plafond, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. J’avais accepté son explication. Je l’avais crue. J’avais besoin de la croire. L’alternative – que mon père ait eu raison, que ma femme soit une sorte de monstre, que ma vie entière soit construite sur un mensonge – était une perspective si terrifiante qu’elle frisait la folie.
Et pourtant.
Malgré toute ma volonté, malgré la logique implacable de Camille, un petit éclat de glace restait logé dans mon cœur. Une image refusait de s’effacer : la terreur pure dans le regard de mon père. Ce n’était pas de la confusion. C’était de la reconnaissance. Il avait vu quelque chose en Camille. Et l’autre image, en miroir : le calme de Camille face à la mort. Deux images qui ne s’emboîtaient pas, deux pièces de puzzle provenant de boîtes différentes.
Incapable de trouver le sommeil, je me suis levé sans faire de bruit. Je suis descendu à l’étage inférieur, errant dans la maison silencieuse. Mes pas m’ont mené, comme par instinct, vers la porte du bureau de mon père. C’était son sanctuaire, une pièce où il gardait sa comptabilité, ses livres d’art, ses souvenirs. J’y entrais rarement. Il y tenait à sa solitude.
J’ai poussé la porte. L’odeur de vieux papier, de cuir et d’eau de Cologne m’a frappé. J’ai allumé la petite lampe de bureau au-dessus de son grand secrétaire en chêne, celui qu’il avait fabriqué lui-même il y a trente ans. Tout était parfaitement rangé. Les stylos dans leur pot, le courrier trié, les livres alignés. Mon père était un homme d’ordre.
Par pur désœuvrement, pour sentir une dernière fois sa présence, j’ai commencé à ouvrir les tiroirs. Le premier contenait des factures et des relevés de compte. Le deuxième, sa collection de timbres, une passion d’enfance qu’il n’avait jamais abandonnée. Le troisième, des vieilles photos de famille. Je suis tombé sur une photo de Léa, souriante sur son vélo, une dent de lait en moins. J’ai dû m’asseoir, le souffle coupé par la douleur.
Puis j’ai ouvert le grand tiroir du bas, celui où il gardait les choses plus personnelles. Et c’est là que je l’ai vue.
Ce n’était pas quelque chose de spectaculaire. Pas une arme, pas une liasse de billets. C’était une petite boîte en bois, d’une essence que je ne reconnaissais pas, sombre et veinée. Elle était sobre, sans fioritures, mais dégageait une impression de solidité. Et elle était fermée par une petite serrure en laiton, une serrure pour laquelle je n’avais manifestement pas de clé.
J’ai froncé les sourcils. Je connaissais chaque meuble, chaque objet que mon père avait fabriqué. Je n’avais jamais vu cette boîte de ma vie. Elle n’était pas de son style. Et surtout, mon père n’était pas un homme de secrets ou de boîtes fermées à clé. Il était direct, presque brutal dans sa transparence. Cet objet ne lui ressemblait pas.
Je l’ai prise dans mes mains. Elle était lourde pour sa taille. Je l’ai secouée près de mon oreille. Un léger bruit, celui de papiers ou d’un petit objet qui glissait à l’intérieur.
Ma curiosité a été piquée. Qu’est-ce que mon père, l’homme le plus prévisible du monde, pouvait bien cacher dans une boîte fermée à clé ? J’ai cherché une clé dans les autres tiroirs, dans le pot à crayons, sous le sous-main. Rien.
Alors que je reposais la boîte dans le tiroir, prêt à abandonner, mon regard a été attiré par un détail sur le couvercle. Une petite plaque de laiton, ternie par le temps, y était vissée. J’ai dû l’incliner sous la lumière pour déchiffrer la gravure fine et élégante. Il n’y avait qu’un seul mot. Un seul nom.
Léa.
Mon cœur a cessé de battre. La boîte de Léa. Cachée. Verrouillée. Dans le tiroir personnel de mon père. Pourquoi ? Qu’y avait-il à l’intérieur que mon père ait senti le besoin de cacher, même après dix ans ?
Le doute, cet éclat de glace dans mon cœur, a commencé à grandir. Les paroles de mon père, la peur dans ses yeux, le calme de Camille, et maintenant, cette boîte. Les pièces ne venaient pas de boîtes différentes. Elles venaient toutes du même puzzle. Un puzzle que je commençais à peine à assembler, et dont l’image finale me terrifiait déjà. Debout, dans le silence du bureau de mon père, tenant la boîte secrète de ma sœur morte, j’ai compris que le mensonge que j’avais dit à Camille quelques heures plus tôt n’était pas la fin d’une conversation.
C’était le début de la guerre.
Partie 3
La petite boîte en bois reposait dans la paume de ma main, mais son poids était celui d’une ancre. Dans le silence du bureau de mon père, chaque grain du bois, chaque imperfection du laiton semblait crier un secret. Léa. Son nom gravé sur la plaque n’était pas un hommage ; c’était un sceau. Une mise en garde. J’étais là, au cœur de la nuit, le corps de mon père encore chaud à la morgue, et je tenais entre mes mains un objet qui remettait en question quinze ans de ma vie, quinze ans d’amour, de confiance et de certitudes.
Mon premier réflexe fut une violente pulsion de la fracasser contre le mur. La briser, l’ouvrir par la force, pour que le poison du secret qu’elle contenait se répande enfin, qu’il me tue ou qu’il me libère. Mais une autre pensée, plus froide, plus rusée, a pris le dessus. C’était la voix de mon père, l’homme méthodique, l’artisan qui ne forçait jamais le bois. Si cette boîte était fermée, c’est qu’il y avait une raison. Et si mon père l’avait gardée, intacte, pendant dix ans, c’est que son contenu était trop précieux, ou trop dangereux, pour être exposé à la légère.
Et puis, il y avait Camille. Elle dormait à l’étage, dans notre lit, l’incarnation de la confiance et de la normalité. Si elle découvrait cette boîte, si elle me voyait avec… Quelle serait sa réaction ? La même performance de tristesse blessée que tout à l’heure ? Une colère froide ? Ou quelque chose de pire ? L’idée qu’elle puisse savoir ce que je faisais, qu’elle puisse deviner mes doutes, m’a glacé le sang. Non. Cette boîte, et le doute qu’elle représentait, devaient devenir mon secret. Mon arme.
Avec des précautions infinies, comme si je manipulais un explosif, j’ai remis la boîte dans le tiroir, exactement à sa place. J’ai refermé le tiroir sans un bruit. J’ai éteint la lampe de bureau et je suis remonté à l’étage, mes pieds nus sur le parquet froid. Chaque marche était une épreuve. Je n’étais plus le même homme qui était descendu une heure plus tôt. Le mari éploré avait été remplacé par autre chose. Un enquêteur. Un chasseur. Ou peut-être une proie qui venait de comprendre qu’elle était dans le viseur depuis bien plus longtemps qu’elle ne l’imaginait.
Me glisser dans le lit à côté de Camille fut l’un des actes les plus difficiles de ma vie. Sa chaleur irradiait à travers les draps. Son parfum, ce mélange de jasmin et de vanille qui m’avait toujours apaisé, me semblait maintenant synthétique, un leurre olfactif. Elle a bougé dans son sommeil, son bras venant se poser sur ma poitrine. J’ai eu un mouvement de recul involontaire, un réflexe de répulsion si violent qu’il m’a effrayé moi-même. Elle a murmuré mon nom, encore endormie, et s’est blottie contre moi. Je suis resté là, rigide comme un cadavre, le cœur battant à tout rompre, sentant le contact de sa peau comme une brûlure. Pour la première fois de ma vie, j’avais peur d’elle.
Les jours qui ont suivi la mort de mon père furent un brouillard surréaliste, une pièce de théâtre dont j’étais l’acteur principal et le seul spectateur conscient de la supercherie. Camille était extraordinaire. Elle a tout pris en charge avec une efficacité et une grâce qui forçaient l’admiration de toute la famille. Les pompes funèbres, le choix du cercueil, la rédaction de l’avis de décès pour le journal, les appels aux parents éloignés… Elle était sur tous les fronts, le visage marqué par un chagrin digne, la voix douce et réconfortante. Elle me protégeait, disait-elle à tout le monde. “Antoine est dévasté. Il a besoin de temps. Je m’occupe de tout.”
Et moi, je jouais mon rôle. Le fils anéanti, l’époux reconnaissant. Je la laissais me tenir la main, accepter les condoléances en mon nom, répondre aux questions pratiques. Mais derrière mes yeux vides, mon cerveau tournait à plein régime. J’observais chacun de ses gestes, j’analysais chacune de ses paroles. Son chagrin semblait si réel. Trop réel ? Ses larmes coulaient-elles trop parfaitement ? Ses mots de réconfort n’étaient-ils pas un peu trop bien choisis, comme tirés d’un manuel ? Je devenais fou. Chaque preuve de son innocence pouvait être retournée et interprétée comme la preuve de sa culpabilité.
Pendant ce temps, la boîte était devenue une obsession. Elle était là, en bas, dans le bureau verrouillé de mon père. Je devais l’ouvrir. La clé. Où mon père, cet homme d’ordre et de routine, aurait-il pu cacher la clé d’un secret aussi important ?
L’occasion s’est présentée deux jours avant les funérailles. Camille était partie faire des courses pour la réception qui suivrait la cérémonie. “J’en ai pour au moins deux heures,” m’avait-elle dit en m’embrassant sur le front. “Essaie de te reposer un peu.”
Dès que le bruit de sa voiture s’est estompé, je me suis précipité au sous-sol. Non pas dans le bureau, mais dans l’atelier de mon père. C’était son véritable royaume. L’odeur de sciure, de colle à bois et de white-spirit était encore si présente que j’ai eu l’impression qu’il allait surgir de derrière son établi, ses lunettes de protection sur le front.
L’atelier était le reflet de son esprit : un ordre maniaque. Chaque outil était à sa place, suspendu à un panneau perforé, sa silhouette dessinée au marqueur pour qu’il retrouve toujours son emplacement exact. Les ciseaux à bois, les gouges, les rabots, tous parfaitement affûtés et huilés. C’était un lieu sacré. Et ma recherche ressemblait à une profanation.
J’ai commencé par l’établi. J’ai ouvert chaque tiroir, soulevé chaque tas de plans. Rien. J’ai regardé dans les pots contenant des vis et des clous, espérant voir une petite clé en laiton au milieu de la ferraille. Toujours rien. J’ai fouillé sa vieille veste de travail suspendue à un clou, fouillant les poches pleines de sciure. Je n’ai trouvé qu’un vieux ticket de caisse et un crayon à papier rongé.
Mon père n’était pas un homme qui cachait les choses. S’il y avait une clé, elle devait être à un endroit logique. J’ai scanné le mur du regard. Mon attention a été attirée par un petit panneau en bois accroché au-dessus de l’établi. Il contenait des dizaines de clés, de toutes les formes et de toutes les tailles, chacune suspendue à un petit crochet numéroté. Les clés de la maison, de la voiture, du cabanon de jardin, des cadenas… chacune avait une étiquette. Et sur la porte de l’armoire métallique où il rangeait les produits dangereux, une feuille de papier listait la correspondance entre les numéros et les serrures.
Mon cœur s’est mis à battre plus vite. C’était ça. C’était forcément là. J’ai cherché des yeux une clé qui correspondrait à la petite serrure en laiton de la boîte de Léa. Il y avait plusieurs petites clés de cadenas ou de boîtes à outils. J’ai comparé mentalement leur taille. J’en ai sélectionné trois qui semblaient possibles.
Je suis remonté dans le bureau, le cœur battant. J’ai sorti la boîte du tiroir, son contact presque électrique. J’ai essayé la première clé. Elle n’entrait pas. J’ai essayé la deuxième. Elle est entrée, mais n’a pas tourné. La frustration montait. J’ai inséré la troisième clé. Elle est entrée. J’ai tourné. Un déclic minuscule, presque inaudible, mais qui a résonné en moi comme un coup de tonnerre.
La boîte était ouverte.
J’ai hésité une longue seconde avant de soulever le couvercle. J’avais l’impression d’ouvrir la boîte de Pandore. Qu’allais-je y trouver ? Une lettre de Léa ? Une preuve concrète ? Ou juste des babioles d’adolescente qui me feraient passer pour un fou paranoïaque ?
J’ai soulevé le couvercle. L’intérieur était tapissé de velours bleu marine, un peu passé. Et sur le velours reposait une seule chose. Un carnet. Un simple carnet à spirale, avec une couverture en carton marbré, le genre de carnet qu’on achète en papeterie pour prendre des notes en cours. Sur la couverture, écrit avec un feutre noir, le nom de ma sœur : Léa. Son journal intime.
Un sentiment de malaise m’a envahi. C’était le jardin secret de ma sœur. Lire ses pensées les plus intimes, dix ans après sa mort, me semblait être la pire des violations. Mais l’avertissement de mon père, son visage terrifié, m’a donné la force, ou la bassesse, de continuer.
Je me suis assis dans son fauteuil et j’ai ouvert le carnet. L’écriture de Léa, ronde et un peu penchée, a rempli les pages. J’ai commencé à lire.
Les premières entrées étaient légères, insouciantes. Elles dataient de l’année précédant sa mort. Elle y parlait de ses amis, de ses examens, d’un garçon qui lui plaisait. Et elle parlait beaucoup de Camille.
12 septembre.
Camille est venue dîner ce soir. Elle est incroyable. Elle est si intelligente, si drôle. Antoine a tellement de chance. J’aimerais être comme elle quand je serai plus grande. Elle a un style fou, et elle sait toujours quoi dire. Papa a l’air de bien l’aimer aussi, même s’il ne le montre pas.
J’ai souri tristement. Léa idolâtrait Camille. C’était vrai. Elles passaient des heures à discuter. Camille était comme la grande sœur qu’elle n’avait jamais eue. Je me suis senti encore plus coupable. J’étais en train de souiller le souvenir de leur relation.
J’ai continué à tourner les pages. Le ton a commencé à changer, subtilement, quelques mois plus tard.
3 février.
Discussion un peu bizarre avec Camille aujourd’hui. Je lui parlais de mes partiels, du stress, et elle m’a dit une phrase qui m’a glacée : “Tu sais, Léa, l’important n’est pas de réussir, c’est de donner l’impression qu’on réussit. Personne ne voit la différence.” Elle a dit ça en riant, comme une blague, mais il y avait quelque chose de froid dans son regard. Ça ne lui ressemblait pas.
Plus loin.
18 avril.
Antoine et Camille se sont disputés hier soir. Je les ai entendus depuis ma chambre. Ce n’était pas grand-chose, une histoire d’argent, je crois. Mais ce matin, Camille est venue me voir. Elle m’a dit à quel point Antoine pouvait être “difficile” parfois, “immature”. Elle m’a dit qu’elle comptait sur moi pour le “raisonner”. C’était étrange. C’était comme si elle essayait de me monter contre lui, de me mettre de son côté. J’ai dit à Antoine qu’il devrait être plus sympa avec elle, et il n’a pas compris de quoi je parlais. Ça a créé un froid entre nous toute la journée. Camille, elle, était adorable avec moi. Bizarre.
Mon estomac s’est noué. Je me souvenais vaguement de cet épisode. Une dispute stupide. Mais je ne savais pas que Camille était allée en parler à Léa. La manipulation. Subtile, insidieuse. Semer la discorde pour mieux régner.
La lecture est devenue plus angoissante. Les entrées se rapprochaient de l’été fatal.
21 juin.
J’ai un problème depuis quelques semaines. J’ai des crampes horribles quand je nage longtemps. Surtout dans l’eau froide. Ça me prend au mollet, une douleur fulgurante, et je panique. J’en ai parlé à personne, sauf à Camille. Je ne veux pas que Papa s’inquiète et m’interdise de nager. Camille a été super. Elle m’a dit de ne pas m’en faire, que c’était sûrement un manque de magnésium, et que ça passerait. Elle m’a fait promettre de ne le dire à personne d’autre pour ne pas “alarmer la famille pour rien”.
J’ai arrêté de respirer. Chaque mot était un coup de poignard. Les crampes. Personne ne le savait. La police avait conclu à une noyade accidentelle, peut-être une hydrocution. Mais les crampes… Camille le savait. Elle était la seule à le savoir.
Le sang bourdonnait à mes oreilles. J’ai tourné les pages avec des mains tremblantes, cherchant la dernière entrée. La page était datée du matin même du drame. Le matin où nous étions partis pour le lac.
8 août.
Départ pour le lac du Bourget aujourd’hui. J’adore cet endroit. J’ai un peu peur à cause de mes crampes, mais j’ai pris du magnésium, comme Camille me l’a conseillé. Hier soir, elle était un peu étrange. Elle n’arrêtait pas de me parler de la bouée jaune, au loin, en disant que c’était un “super défi pour une championne comme moi”. Elle a même dit, en rigolant, “Tu sais, si tu avais une crampe aussi loin, personne ne pourrait venir te chercher à temps.” J’ai ri, mais ça m’a mise mal à l’aise. Parfois, j’ai l’impression qu’elle joue un jeu dont je ne comprends pas les règles. Elle est adorable une minute, et l’instant d’après, elle dit des choses cruelles, comme des petites piques. Et elle me regarde d’une façon… comme si j’étais une expérience de laboratoire. J’exagère sûrement. C’est le stress des examens. Aujourd’hui, on va juste s’amuser. Juste nager. Je vais essayer de ne pas trop y penser.
J’ai refermé le carnet. Mes mains tremblaient de façon incontrôlable. Ce n’était pas une preuve. Ce n’était pas une confession. Mais c’était bien pire. C’était un mode d’emploi. Un scénario. La mise en place méticuleuse, psychologique, d’un meurtre parfait.
Isoler la victime en lui faisant garder un secret médical (les crampes).
Planter l’idée du défi (la bouée jaune).
Minimiser le danger tout en le suggérant de manière détournée (“si tu avais une crampe…”).
Le jour J, donner l’encouragement final, le petit coup de pouce verbal. “Vas-y, on te regarde !”
Et le calme. Le calme de Camille sur la rive, regardant ma sœur se débattre et couler. Le même calme qu’elle avait eu en regardant mon père mourir. Ce n’était pas de la sérénité. C’était de la satisfaction. La satisfaction du travail accompli.
Une nausée violente m’a fait courir aux toilettes. J’ai vomi, encore et encore, jusqu’à ce que mon estomac soit vide. Je me suis rincé le visage, regardant mon reflet dans le miroir. Un étranger. Un homme qui avait dormi pendant dix ans à côté d’un monstre. Un homme dont le père avait essayé, jusqu’à son dernier souffle, de lui ouvrir les yeux. Et il n’avait rien vu. Il avait même défendu le monstre.
La culpabilité envers mon père était maintenant une douleur physique, une braise ardente dans ma poitrine. Il avait vu. Il avait tout vu, tout compris, dès le début. La froideur qu’il avait eue envers Camille n’était pas la colère irrationnelle d’un père en deuil. C’était la méfiance lucide d’un homme qui avait senti le prédateur. Mais comment le prouver ? Il n’avait rien dit pendant dix ans. Pourquoi ? Par peur ? Pour me protéger ? Ou parce qu’il savait que, comme aujourd’hui, personne ne le croirait ? Il a préféré cacher le journal de Léa, attendant le bon moment. Un moment qui n’est jamais venu, sauf sur son lit de mort.
Je suis retourné dans le bureau. J’ai remis le journal dans la boîte, j’ai refermé le couvercle et j’ai tourné la clé. J’ai remis la boîte dans le tiroir. Mais je ne l’ai pas laissée là. J’ai pris la boîte avec moi et je suis allé la cacher au fond de mon propre placard, sous une pile de vieux pulls que je ne mettais jamais. C’était ma preuve. Mon ancre dans la folie qui s’annonçait.
Je suis retourné dans le salon et j’ai attendu le retour de Camille. Quand elle est rentrée, chargée de sacs, elle m’a trouvé dans le fauteuil, le regard vide.
“Oh, mon pauvre chéri,” a-t-elle dit en posant les sacs. “Tu n’as pas bougé. Tu aurais dû te reposer.”
Je l’ai regardée. Je voyais maintenant à travers le masque. Je voyais l’actrice. Je voyais la prédatrice qui observait sa proie, jaugeant son état, sa vulnérabilité.
“Je pensais,” ai-je dit, ma voix étonnamment calme. “Je pensais à papa. Et à Léa.”
Elle s’est approchée, son visage une composition parfaite de sympathie. “C’est normal, mon amour. Tout remonte dans ces moments-là.”
“Tu sais, Camille,” ai-je continué, la regardant droit dans les yeux. “Je ne t’ai jamais vraiment remerciée pour ce que tu as fait pour nous, à l’époque. Tu as été si forte. Pour moi, pour Léa.”
Je la testais. Je voulais voir la moindre lueur de triomphe, la moindre satisfaction dans son regard. Mais elle était trop forte.
“N’y pense pas,” a-t-elle dit en me caressant la joue. “On était une famille. On fait ça, pour la famille.”
Famille. Le mot sonnait comme une obscénité.
Le jour des funérailles fut l’épreuve du feu. L’église était bondée. Le discours de Camille fut un chef-d’œuvre. Elle a parlé de mon père avec une tendresse et un respect qui ont fait pleurer la moitié de l’assemblée. Elle a parlé de sa force, de sa droiture, de l’amour qu’il portait à ses enfants. En l’écoutant, une partie de moi se demandait si j’étais fou. Comment quelqu’un capable d’une telle cruauté pouvait-il produire une telle beauté de mots, une telle émotion apparente ?
Mais en la regardant au premier rang, à côté de moi, je ne voyais plus la femme éplorée. Je voyais une performance. J’analysais sa posture, la façon dont elle tenait son mouchoir, l’angle de sa tête inclinée par le chagrin. Tout était calculé. C’était la performance de sa vie, et elle la réussissait brillamment.
Après la cérémonie, au cimetière, puis à la maison pour la réception, j’ai continué à jouer mon rôle. J’ai accepté les condoléances, j’ai hoché la tête, j’ai serré des mains. Mais mes yeux ne quittaient jamais Camille. Je la regardais parler aux invités, un sourire triste sur les lèvres, servant le café, s’assurant que tout le monde allait bien. La maîtresse de maison parfaite, même dans le deuil.
Tard dans la soirée, quand la plupart des gens étaient partis, je me suis retrouvé seul dans la cuisine avec mon oncle Marc, le frère de mon père. C’était un homme simple, un agriculteur, aussi taiseux que son frère.
“C’était un bel hommage,” a-t-il dit en fixant sa tasse de café. “Camille a bien parlé.”
“Oui,” ai-je répondu.
Il y eut un long silence. Puis, il a ajouté, sans me regarder : “Ton père… il s’inquiétait beaucoup pour toi, ces derniers temps.”
Mon cœur a raté un battement. “Ah oui ? Pourquoi ?”
“Je ne sais pas. Il ne parlait pas beaucoup, tu sais comment il était. Mais la dernière fois que je l’ai vu, il y a un mois, il m’a dit une chose étrange. Il m’a dit : ‘Marc, si jamais il m’arrive quelque chose, dis à Antoine de ne pas être aveugle. Dis-lui d’ouvrir les yeux’.”
Je l’ai fixé, attendant la suite.
“Je lui ai demandé de quoi il parlait,” a continué mon oncle en haussant les épaules. “Il a juste secoué la tête et il a dit : ‘Le loup est dans la bergerie depuis bien longtemps. Et le berger est amoureux du loup’.”
Mon oncle a fini son café et s’est levé. “Enfin, bon. Il devait être fatigué. Il disait des choses bizarres sur la fin. Allez, courage, mon grand.”
Il m’a donné une tape sur l’épaule et il est parti, me laissant seul dans la cuisine, le sol se dérobant sous mes pieds. Le loup est dans la bergerie. Mon père n’avait pas attendu son lit de mort pour essayer de m’avertir. Il avait essayé avant. Et personne ne l’avait écouté. Personne ne l’avait cru.
Cette nuit-là, allongé dans le lit à côté de ma femme, je n’ai plus ressenti de peur. Ni de culpabilité. Juste une rage froide, une détermination de glace. Camille avait gagné la première manche, il y a dix ans. Elle avait gagné en me manipulant, en me faisant douter de mon propre père, en utilisant mon amour pour elle comme un bouclier.
Mais la partie n’était pas terminée.
Elle pensait que j’étais un agneau brisé par le chagrin, aveugle et docile. Elle avait tort. Le berger était peut-être amoureux du loup, mais le berger venait de comprendre la nature de la bête qui dormait à ses côtés. Et le berger était maintenant prêt à lui tendre un piège.
Le journal de Léa était une arme, mais une arme imparfaite. Une arme que Camille pourrait retourner contre moi en m’accusant de folie. J’avais besoin de plus. J’avais besoin d’une preuve irréfutable. Une preuve qu’elle me donnerait elle-même. Je devais la pousser à la faute.
Le jeu commençait maintenant. Et cette fois, c’était moi qui fixais les règles.