Partie 1
Il pleuvait ce matin-là sur le pavé gris de la banlieue. Une de ces pluies fines, pénétrantes, qui vous glacent jusqu’à l’os et vous donnent envie de vous réfugier dans la chaleur artificielle d’un verre. Ou deux. Ou dix. Je m’appelle Irène. J’avais 30 ans, un mari fatigué et un secret qui me brûlait la gorge.
L’alcool n’était pas mon ami, c’était mon maître. Il décidait de mon humeur, de mes tremblements, de ma vie. Tout l’argent du ménage y passait. La vodka, le mauvais whisky, n’importe quoi pourvu que ça brûle. Et puis, le couperet est tombé. Mon mari, Jean-Marc, a dit stop. « Je ne te donnerai plus un centime, Irène. C’est fini. » Il pensait me sauver. Il pensait que sans argent, je serais forcée de devenir sobre.
Il ne savait pas ce dont j’étais capable. Il ne savait pas que le manque peut transformer une femme ordinaire en prédatrice.
Je suis sortie. J’avais besoin de trouver de l’argent. Vite. Je ne pensais pas à travailler, je pensais à prendre. J’ai erré près du supermarché, le regard fiévreux. Et c’est là que je l’ai vue. Une petite dame, le dos voûté, luttant avec ses cabas trop lourds remplis de poireaux et de conserves. Une proie facile. Une proie “invisible”.
Je me suis approchée avec mon sourire le plus doux, celui que je réservais d’habitude aux repas de famille pour cacher mon état. « Madame, laissez-moi vous aider, c’est trop lourd pour vous… »
Elle m’a souri en retour. Un sourire confiant. Reconnaissant.
« Oh, vous êtes bien aimable, ma petite. »
Si elle avait su. Si elle avait su qu’en me laissant porter ses sacs jusqu’à son appartement au troisième étage, elle faisait entrer le loup dans la bergerie. La porte s’est refermée derrière nous. L’odeur de cire et de soupe aux légumes m’a prise à la gorge. Elle m’a tourné le dos pour poser ses clés.

PARTIE 2 : L’ENGRENAGE
Le silence qui a suivi le premier meurtre n’était pas vide. Il était lourd, vibrant, presque vivant. Je me tenais là, au milieu de ce salon qui sentait la naphtaline et la soupe froide, le souffle court. Mes mains ne tremblaient plus. C’était la chose la plus terrifiante : mes mains étaient d’une stabilité de marbre. Le marbre froid d’une pierre tombale.
J’ai regardé le corps de cette dame — Madame Gauthier, je crois avoir vu ce nom sur une enveloppe — gisant sur le tapis persan usé. Une minute avant, elle me proposait un verre d’eau. Maintenant, elle n’était plus qu’un obstacle entre moi et ma survie. Entre moi et ma bouteille.
Je n’ai pas ressenti de culpabilité immédiate. Pas encore. L’addiction est une lentille déformante qui efface la morale pour ne laisser place qu’à l’urgence. J’ai enjambé ses jambes maigres avec une indifférence qui me glace le sang aujourd’hui. J’ai ouvert son sac à main posé sur la table de la cuisine. Le cuir était craquelé, usé par des décennies de marchés et de dimanches à la messe. À l’intérieur : un porte-monnaie à fermoir métallique.
J’ai versé le contenu dans ma paume. Quelques pièces de cuivre, deux billets de dix euros, un de cinq. Vingt-cinq euros. C’était le prix d’une vie ce jour-là. Vingt-cinq euros. De quoi m’acheter deux bouteilles de vodka bas de gamme au supermarché du coin et peut-être un paquet de cigarettes.
Je suis sortie de l’immeuble la tête basse, non pas par honte, mais pour éviter les regards. Dehors, la pluie continuait de tomber, lavant les trottoirs gris de la banlieue, mais elle ne pourrait jamais laver ce que je venais de faire. J’ai marché vite, serrant les billets dans ma poche comme un talisman.
Le premier verre, une fois rentrée chez moi, a eu un goût de fer. Mais le deuxième a fait son œuvre. Il a éteint la lumière crue de la réalité. Il a flouté l’image de Madame Gauthier. Il a tout effacé. J’ai dormi d’un sommeil sans rêve, un sommeil de plomb, bercée par l’ivresse et l’oubli.
La Routine de l’Ombre
Les jours suivants ont été un brouillard. L’argent a fondu vite. Trop vite. Quand on boit comme je buvais, l’argent n’est pas une richesse, c’est du carburant. Et mon réservoir était percé.
J’ai surveillé les nouvelles. J’achetais Le Parisien tous les matins, scrutant la rubrique des faits divers avec une boule au ventre qui n’était pas de la peur, mais une sorte d’excitation morbide. Rien le premier jour. Le troisième jour, un entrefilet : “Une octogénaire retrouvée morte à son domicile. La piste du cambriolage privilégiée.”
Cambriolage. Le mot a résonné en moi comme une autorisation. Ils ne savaient pas. Ils ne cherchaient pas une femme ordinaire, une ménagère désespérée. Ils cherchaient un voyou, un rôdeur, quelqu’un qui casse les vitres. Pas quelqu’un à qui on ouvre la porte avec le sourire.
C’est là que l’engrenage s’est véritablement enclenché. J’ai compris que j’avais trouvé une faille dans le système. Une faille terrible, béante : la solitude des personnes âgées. Elles étaient invisibles pour la société, et leur besoin de contact humain était leur talon d’Achille.
La deuxième fois, je n’ai pas agi sous l’impulsion du moment. J’ai planifié. J’avais besoin de boire, oui, la soif me tordait les entrailles dès le réveil, me faisant vomir de la bile avant même d’avoir avalé un café. Mais j’ai appris à canaliser cette urgence.
J’ai repéré un immeuble HLM des années 70, le genre de barre en béton où l’anonymat est roi. Je me suis assise sur un banc, observant les allées et venues. J’ai vu une dame, petite, avec un manteau en laine bouillie violet, qui rentrait difficilement. Elle avait l’air si seule.
Je ne l’ai pas abordée tout de suite. J’ai attendu le lendemain. J’ai mis une chemise propre, j’ai attaché mes cheveux pour avoir l’air stricte, professionnelle. J’ai pris un vieux dossier cartonné sous le bras.
Je suis montée, j’ai sonné.
« Bonjour Madame, je suis des services sociaux de la mairie. On fait une enquête sur l’isolement des seniors dans le quartier. Je peux entrer cinq minutes ? »
Le mensonge a coulé de mes lèvres avec une fluidité écœurante. Elle a ouvert grand la porte, ravie.
« Oh, mais bien sûr, entrez ! C’est si rare qu’on s’occupe de nous. Vous voulez un café ? »
Le café. Toujours cette hospitalité qui me tordait le ventre. Elle s’appelait Solange. Elle m’a parlé de ses petits-enfants qui ne venaient plus, de sa hanche qui la faisait souffrir. Je hochais la tête, je prenais des notes fictives sur mon dossier vide. Mes yeux, eux, scannaient la pièce. Pas de bijoux visibles. Mais il y avait forcément de l’argent liquide. Ces gens-là gardent toujours du liquide, “au cas où”.
Solange s’est levée pour aller chercher du sucre. Elle m’a tourné le dos. Sur le buffet, un lourd fer à repasser en fonte servait de cale-porte. Je me suis levée doucement. Le parquet n’a pas craqué.
Le coup a été brutal. Plus violent que la première fois. Il le fallait. Je ne voulais pas qu’elle crie. Je ne voulais pas qu’elle souffre, me disais-je pour me donner bonne conscience, mais la vérité c’est que je ne voulais pas être dérangée.
J’ai retourné l’appartement. Sous une pile de draps dans l’armoire, une enveloppe. Trois cents euros. Le jackpot. Mon cœur s’est emballé. Trois cents euros, c’était des semaines de tranquillité. Des semaines de vodka, de vin, de cidre. J’ai failli pleurer de soulagement.
Avant de partir, une idée m’a traversée. J’avais vu ça dans un film ou lu ça dans un roman de gare, je ne sais plus. Effacer les preuves. J’ai pris le fer à repasser, je l’ai branché, et je l’ai posé à plat sur une pile de journaux TV Magazine sur la table basse. J’ai ouvert le gaz de la gazinière, juste un peu, et j’ai laissé une bougie allumée dans le couloir.
Je suis sortie, persuadée que l’immeuble allait flamber, que le feu purifierait tout, emportant Solange et mes crimes dans un brasier rédempteur.
J’ai attendu les sirènes toute la nuit. J’ai bu, l’oreille collée à la fenêtre. Rien.
Le lendemain, les journaux parlaient d’un “début d’incendie maîtrisé”. Les pompiers étaient arrivés à temps. La bougie s’était éteinte toute seule. Le gaz n’avait pas explosé. J’étais nulle en pyromanie. Une tueuse ratée. Mais toujours libre.
La Descente aux Enfers
Les mois sont devenus des années. Ma vie s’est scindée en deux réalités parallèles qui ne se touchaient jamais.
D’un côté, il y avait Irène l’épouse, la femme au foyer défaillante. Mon mari rentrait le soir, fatigué, et me trouvait souvent endormie sur le canapé ou hagarde. Il ne me donnait toujours pas d’argent, fier de sa fermeté, persuadé que je buvais moins. Il ne voyait pas les bouteilles cachées dans le réservoir des toilettes, sous l’évier, dans le panier à linge sale. Il ne voyait pas que je ne “vivais” plus, je “durais”.
De l’autre, il y avait la Prédatrice. L’Ombre.
J’ai tué encore. Et encore. C’était devenu une nécessité logistique, comme aller faire les courses. Quand l’argent manquait, quand la dernière goutte était bue, la “Bête” se réveillait. Je ne choisissais plus mes victimes avec autant de soin. Je prenais des risques insensés.
Il y a eu cette dame à la sortie de la poste. Je l’ai suivie en plein jour.
Il y a eu cette autre, dans une résidence pavillonnaire, à qui j’ai fait croire que j’avais soif et que je me sentais mal. Elle m’a fait entrer pour me donner un verre d’eau. Elle est morte pour ce geste de charité.
J’étais d’une négligence effrayante. Je ne portais pas de gants. Je touchais à tout. Je laissais mes empreintes sur les verres, sur les meubles, sur les poignées. Parfois, je réalisais une fois rentrée chez moi que j’avais oublié mon arme sur place. Un marteau taché de sang laissé sur le tapis. Une écharpe oubliée sur le porte-manteau.
Je passais des nuits blanches à trembler, attendant que la police défonce ma porte.
« C’est fini, Irène. Ils ont tes empreintes. Ils ont ton ADN. »
Mais le silence répondait toujours à mes angoisses.
Pourquoi ? Comment était-ce possible ?
Je l’ai compris en écoutant les conversations au marché, en lisant les théories dans la presse locale.
« C’est un monstre, » disait la boulangère. « Un homme d’une force colossale. Vous avez vu comment il les massacre ? Aucune femme ne pourrait faire ça. »
La police était aveuglée par ses propres préjugés. La violence des scènes de crime — les crânes fracassés, le désordre — criait “MASCULIN” dans leurs esprits formatés. Ils cherchaient un homme. Ils ont arrêté des suspects : un petit-fils drogué, un voisin colérique, un vagabond schizophrène. Ils ont interrogé des dizaines d’hommes.
Jamais une femme. Jamais moi.
J’étais protégée par mon genre. J’étais une femme de 35, 36, 37 ans… banale, un peu usée, habillée modestement. Je ne correspondais pas au profil. J’étais invisible.
Cette impunité m’a rendue arrogante. Ou peut-être était-ce l’alcool qui avait définitivement brûlé les circuits de la prudence dans mon cerveau. Je me sentais invincible. Je me disais que j’étais plus maligne qu’eux. Que j’étais une sorte de génie du crime.
Quelle blague. Je n’étais qu’une épave ivre qui avait une chance insolente.
Je me souviens d’une fois, particulièrement sordide. J’étais entrée chez une vieille dame presque aveugle. Elle ne voyait que des ombres. Je n’ai même pas eu besoin de ruser beaucoup. Je lui ai dit que j’étais sa nièce, celle de la campagne. Elle m’a cru. Elle m’a pris la main, elle l’a serrée dans ses doigts noueux.
« C’est gentil de venir voir ta vieille tante, » a-t-elle murmuré.
J’ai pleuré ce jour-là. Juste avant de lever le chandelier en bronze. J’ai pleuré parce que je savais que j’étais allée trop loin, que j’avais franchi une ligne dont on ne revient pas. Mais mes larmes n’ont pas arrêté mon bras. La soif était plus forte que la pitié. La soif était plus forte que tout.
J’ai volé quatre-vingts euros. J’ai couru au magasin. J’ai acheté de la vodka de marque cette fois-là. Pour fêter ça. Ou pour oublier ça. Je ne sais plus.
L’engrenage tournait à plein régime, broyant des vies, broyant mon âme, et recrachant des bouteilles vides. J’étais devenue une machine à tuer fonctionnant à l’éthanol. Et personne, absolument personne, ne semblait capable de m’arrêter.
Pourtant, le grain de sable approchait. L’année 2010 arrivait, et avec elle, la fin de ma “chance”. Mais je ne le savais pas encore. Je continuais de marcher dans les rues grises, repérant les fenêtres éclairées, cherchant ma prochaine dose, ma prochaine victime, mon prochain cauchemar.
PARTIE 3 : LE CLIMAX (LE POINT DE RUPTURE)
L’Année du Délire
2010 n’a pas commencé comme une nouvelle année, mais comme une chute libre dans un puits sans fond. Si les huit années précédentes avaient été un brouillard, 2010 était une tempête noire. Mon corps ne m’appartenait plus. Il appartenait à la vodka. Je ne buvais plus pour l’ivresse, je buvais pour ne pas mourir. Sans alcool, mes mains tremblaient tellement que je ne pouvais pas tenir une cigarette. Des insectes imaginaires couraient sous ma peau. Je voyais des ombres bouger dans les coins de mon appartement HLM, des silhouettes accusatrices qui se dissolvaient dès que je tournais la tête.
Jean-Marc, mon mari, était devenu un étranger qui partageait mon toit. Il vivait dans le déni, ou peut-être dans une résignation silencieuse. Il ne voyait pas que sa femme n’était plus qu’une coquille vide remplie de rage et d’éthanol. L’argent était mon obsession unique, mon dieu, mon maître. Chaque pièce de monnaie vue traîner sur un comptoir, chaque billet dépassant d’une poche déclenchait chez moi une salivation pavlovienne.
Je n’étais plus prudente. La prudence demande de la patience, et l’addiction ne connaît pas la patience. J’avais besoin de tout, tout de suite.
C’est dans cet état de délabrement mental que j’ai commis l’erreur qui allait fissurer mon impunité.
La Survivante
C’était un mardi de février. Le ciel était bas, lourd d’une neige sale qui refusait de tomber. J’avais repéré une nouvelle cible : Bernadette. Une femme robuste pour son âge, le visage carré, les mains d’une ancienne travailleuse. Elle habitait au rez-de-chaussée d’une résidence tranquille.
Je suis arrivée avec mon costume habituel, celui de la voisine serviable. Mais ce jour-là, je sentais l’alcool transpirer par mes pores. J’avais bu une flasque entière avant de venir pour me donner du courage, mais le dosage était mauvais. J’étais trop instable, trop agressive.
« Bonjour Madame, je crois que vous avez laissé tomber ceci… » J’ai tendu une fausse lettre que j’avais ramassée par terre.
Elle m’a regardée avec méfiance. C’était la première fois qu’une victime me regardait vraiment. Elle n’a pas souri.
« Ah ? Merci, » a-t-elle grommelé en ouvrant à peine la porte.
J’ai forcé le passage, prétextant une soif soudaine. « Un verre d’eau, s’il vous plaît, je me sens faible. »
À contrecœur, elle m’a laissée entrer dans le couloir. Elle ne m’a pas invitée à s’asseoir. Elle est restée debout, les bras croisés, attendant que je parte. L’atmosphère était électrique. Je sentais qu’elle savait. Ou qu’elle devinait que quelque chose clochait chez moi.
Je n’ai pas attendu qu’elle se tourne. La panique et le manque m’ont fait agir trop vite. J’ai saisi un lourd vase en grès posé sur la console de l’entrée. J’ai frappé.
Mais je n’ai pas frappé assez fort. Ou peut-être que Bernadette avait le crâne plus dur que les autres.
Le bruit n’a pas été le craquement sec habituel. C’était un bruit sourd. Elle a titubé, mais elle ne s’est pas effondrée. Elle s’est retournée, le visage en sang, les yeux écarquillés par la terreur et la fureur.
« Salope ! » a-t-elle hurlé.
Le cri m’a traversée comme une décharge électrique. D’habitude, il n’y a pas de cri. D’habitude, il y a le silence.
Elle s’est jetée sur moi. Elle était forte. Ses mains ont griffé mon visage, agrippé mes cheveux. Nous avons roulé au sol dans l’entrée exiguë. Je sentais son sang chaud gicler sur mes mains, sur mon manteau. Elle hurlait à la mort, des cris perçants qui traversaient les murs de papier mâché de l’immeuble.
« Au secours ! À l’aide ! On me tue ! »
La peur, la vraie peur, m’a saisie. Pas la peur de la prison, mais une peur animale d’être prise au piège. Je l’ai frappée encore, maladroitement, avec mes poings, mais elle se débattait comme une diablesse. J’ai réussi à me dégager, perdant une touffe de cheveux dans la lutte. Je me suis relevée, haletante, le cœur au bord de l’explosion.
Je ne pouvais pas finir le travail. Le bruit était trop fort. Les voisins allaient sortir.
J’ai ouvert la porte et j’ai couru. J’ai couru comme une folle à travers les allées de la résidence, glissant sur le verglas, manquant de tomber dix fois. Je n’ai pas pris d’argent. Je n’ai rien pris. J’ai juste laissé mon ADN, mes cheveux, et l’image de mon visage gravée dans la rétine d’une femme vivante.
Le Visage de l’Ombre
Je me suis terrée chez moi pendant trois jours, les volets clos, buvant jusqu’à l’inconscience pour oublier les cris de Bernadette. Je m’attendais à entendre les sirènes à chaque instant. Je sursautais au moindre bruit d’ascenseur.
Puis, j’ai vu les informations régionales.
La présentatrice, avec son visage grave, parlait d’une “agression sauvage”. Et puis, l’impossible est arrivé. Bernadette avait parlé.
« La victime est formelle : son agresseur est une femme. Une femme d’une trentaine d’années, blonde, le visage marqué. »
Une femme.
Pour la première fois en huit ans, le mot était lâché. La police, incrédule, avait dû admettre l’hypothèse. Ils ont diffusé un portrait-robot.
Je l’ai vu placardé sur la vitrine de la pharmacie quelques jours plus tard. C’était un dessin au crayon, grossier, mais les traits étaient là. Mes pommettes. Mon regard fuyant. La forme de mon nez.
Je me suis arrêtée devant l’affiche, pétrifiée. Les gens passaient à côté de moi, entraient dans la pharmacie, sortaient. Personne ne me regardait. Personne ne faisait le lien entre ce dessin en noir et blanc et la femme fatiguée, emmitouflée dans son manteau gris, qui se tenait sur le trottoir.
C’est là que j’ai réalisé l’ampleur de leur aveuglement. Même avec mon visage affiché, je restais invisible. Pourquoi ? Parce que je ressemblais à “Madame Tout-le-monde”. Je n’avais pas la “tête de l’emploi”. Et surtout, j’ai compris une chose cruciale qui m’a sauvée ce jour-là : ils n’avaient pas de nom. Ils avaient un visage, de l’ADN sous les ongles de Bernadette, mais ils ne pouvaient le comparer à rien.
Je n’avais jamais eu de problèmes avec la justice. Pas de casier. Pas d’empreintes dans le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG).
J’étais un fantôme administratif. Tant qu’ils ne m’arrêtaient pas pour autre chose, ils ne pourraient jamais faire le lien.
Cette réalisation aurait dû me calmer. Elle aurait dû me pousser à arrêter, à me faire oublier, à disparaître. Mais l’effet fut inverse. J’ai ressenti une bouffée d’omnipotence toxique. J’avais survécu à l’échec. J’avais survécu à l’identification. J’étais intouchable.
Et la soif, elle, était toujours là. Plus féroce que jamais.
La Semaine Rouge
L’argent manquait cruellement. L’incident avec Bernadette ne m’avait rien rapporté, et le stress m’avait fait consommer mes réserves d’alcool à une vitesse vertigineuse. Je n’avais plus rien. Pas un centime. Jean-Marc verrouillait tout. J’ai fouillé les poches de ses vestes, les fonds de tiroirs : rien.
La bête en moi hurlait. Il me fallait de la vodka. Maintenant.
C’est ainsi qu’a débuté ce que j’appelle ma “Semaine Rouge”. Une frénésie meurtrière qui défie toute logique, toute prudence. En l’espace de sept jours, j’ai perdu toute humanité. Je suis devenue une machine à tuer, agissant par automatisme, déconnectée de la réalité.
J’ai ciblé une rue. Une seule rue. Pourquoi aller loin quand on se sent invincible ?
Mardi.
Une dame âgée qui arrosait ses géraniums sur son balcon au rez-de-chaussée. Je l’ai abordée depuis la rue.
« Vos fleurs sont magnifiques, Madame. Quel est votre secret ? »
La vanité. Toujours une bonne porte d’entrée. Elle m’a invitée à voir celles de l’arrière-cour. Nous sommes passées par son salon.
Je l’ai tuée avec son propre marteau à viande, trouvé dans la cuisine. J’ai pris 40 euros et une bouteille de liqueur de poire entamée. J’ai bu la liqueur sur le chemin du retour, au goulot, le goût sucré se mêlant au goût métallique de l’adrénaline.
Jeudi.
Deux jours plus tard. L’argent était déjà parti. J’étais revenue dans la même rue, quelques numéros plus bas. Je ne réfléchissais plus. J’étais en pilote automatique.
Cette fois, c’était une veuve de 85 ans. Sourde comme un pot. J’ai dû crier pour me faire passer pour l’employée du gaz. Elle m’a ouvert en souriant, sans rien comprendre.
C’était une boucherie. Je n’avais pas d’arme. J’ai utilisé une lourde statue en bronze représentant un cheval. J’ai frappé avec une rage que je ne m’expliquais pas. Je frappais sur ma propre vie, sur ma propre misère.
J’ai trouvé 15 euros. Quinze misérables euros. J’ai hurlé de rage dans cet appartement silencieux. J’ai renversé la table, brisé la vaisselle. J’ai laissé mes empreintes partout. Sur la statue, sur les tasses, sur les tiroirs. Je m’en fichais. Je voulais juste de quoi boire.
Samedi.
La troisième. Toujours dans le même quartier. La police patrouillait pourtant. Je voyais les gyrophares au loin, les rubans “Scène de Crime” devant les deux autres immeubles. Mais je passais entre les mailles, une ombre grise avec un sac de courses.
Celle-ci s’appelait Marcelle. Elle m’a ouvert parce que je lui ai dit que j’avais un colis pour sa voisine absente.
Une fois à l’intérieur, la routine macabre a repris. Mais j’étais épuisée. Physiquement à bout. J’ai eu du mal. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois. Quand elle est enfin tombée, je me suis assise sur son canapé, à côté du corps. J’ai fumé une cigarette. J’ai regardé le plafond jauni.
« Qu’est-ce que tu fais, Irène ? » ai-je murmuré à voix haute.
Mais la réponse était dans le porte-monnaie que je venais de voler. Cent euros. Une fortune. De quoi tenir une semaine. Peut-être deux.
Je suis rentrée chez moi, vacillante, avec l’impression d’avoir traversé un champ de bataille. J’avais tué trois femmes en une semaine. Seize au total depuis le début. J’étais devenue l’une des tueuses en série les plus prolifiques de l’histoire du pays, et pourtant, je préparais le dîner pour Jean-Marc comme si de rien n’était, mes mains lavées à l’eau de Javel, mon esprit noyé dans le brouillard éthylique.
L’Impasse Alexandrine
Les cent euros ont duré moins longtemps que prévu. L’inflation de l’ivresse. Plus je buvais, plus il m’en fallait pour ne pas sombrer dans le delirium tremens.
Nous étions maintenant fin 2010. L’hiver revenait, mordant, cruel.
J’avais besoin d’une cible sûre. Je ne pouvais plus risquer l’inconnu. La police était sur les dents, les rondes étaient fréquentes, et les vieilles dames devenaient méfiantes. Elles n’ouvraient plus aux inconnues. Les campagnes de prévention, les affiches avec mon portrait-robot (aussi vague soit-il) commençaient à porter leurs fruits. Les portes se fermaient.
Il me fallait quelqu’un qui m’ouvrirait sans hésiter. Quelqu’un qui n’aurait pas peur de moi.
Je me suis souvenue d’Alexandrine.
Alexandrine n’était pas une victime anonyme. C’était une connaissance. Pas une amie proche, mais quelqu’un que je croisais, avec qui je discutais. Elle savait qui j’étais. Elle connaissait mon prénom. Elle savait que j’avais des “problèmes”, mais elle me voyait comme une pauvre femme inoffensive, un peu paumée, pas comme un monstre.
C’était la cible parfaite. Et la pire erreur de ma vie.
Je l’ai croisée au marché un mardi matin. Elle achetait du poisson. Je savais qu’elle venait de toucher sa retraite complémentaire, elle s’en était plainte la semaine d’avant, disant qu’elle devait aller retirer du liquide pour payer ses artisans.
L’idée a germé instantanément. Pas de plan complexe. Juste l’opportunité.
Je me suis approchée d’elle, mon panier vide au bras.
« Bonjour Alexandrine ! Comment vas-tu ? »
Son visage s’est éclairé. « Oh, Irène ! Ça va, ma pauvre, tu as l’air fatiguée. »
« C’est les soucis… Dis-moi, tu cherchais toujours quelqu’un pour t’aider à décaper tes meubles ? J’ai besoin d’un peu de sous, je peux te faire ça pour pas cher. »
L’appât.
Elle a souri. « Mais c’est une excellente idée ! Je suis trop vieille pour frotter. Tu pourrais passer cet après-midi ? On prendra le café, je te montrerai le buffet. »
« Avec plaisir. À 14h ? »
« À 14h. Je t’attends. »
Je l’ai regardée s’éloigner avec ses sacs de courses. Je savais qu’elle allait mourir dans quelques heures. Et pour la première fois, j’ai ressenti un pincement au cœur. Pas assez fort pour m’arrêter, mais assez pour me faire hésiter une seconde. Elle était gentille, Alexandrine. Elle m’avait déjà dépannée de quelques œufs une fois.
Mais la gentillesse ne paie pas mes bouteilles.
Je suis rentrée. J’ai attendu 14h en regardant l’horloge, une bouteille de rouge bon marché à la main. Tic-tac. Le compte à rebours de ma propre destruction.
À 14h, j’ai sonné à sa porte. Elle m’a ouvert, radieuse.
« Entre, entre ! Fais pas attention au désordre. »
L’appartement était chaud, douillet. Ça sentait la cire d’abeille et le café frais. Nous nous sommes assises à la cuisine. Elle avait sorti des petits gâteaux.
« Sers-toi, Irène. Tu es bien maigre. »
J’ai mangé un gâteau sec. Il avait le goût de la cendre dans ma bouche.
Nous avons parlé. De tout, de rien. De la pluie. Du prix du pain. Elle me tournait le dos pour rincer les tasses dans l’évier.
Je me suis levée. J’avais repéré un marteau posé sur l’établi dans le couloir en entrant, là où elle bricolait. Je suis allée le chercher doucement.
« Tu cherches quelque chose ? » m’a-t-elle demandé sans se retourner.
« Non, non, je regarde juste le buffet… » ai-je menti, ma main se refermant sur le manche en bois du marteau.
Je suis revenue derrière elle. Elle fredonnait.
Je n’ai pas réfléchi. J’ai abattu le marteau. Une fois. Deux fois.
Elle s’est effondrée contre l’évier, glissant doucement vers le sol. Le silence est retombé, lourd, définitif.
C’est là que la panique m’a prise, différente des autres fois. C’était Alexandrine. Je la connaissais. Ce n’était pas une silhouette anonyme. C’était une personne.
J’ai voulu masquer le crime. Une idée stupide, née d’un cerveau imbibé d’alcool. J’ai pensé : “Si elle est dans l’eau, on pensera qu’elle a glissé”.
J’ai traîné son corps inerte jusqu’à la salle de bain. C’était difficile, elle était lourde. J’ai mis le corps dans la baignoire. J’ai ouvert le robinet. L’eau a commencé à monter, se teistant de rouge.
Je suis retournée dans la cuisine, j’ai essuyé le sol avec un torchon. J’ai fouillé son sac. Deux cents euros.
J’ai pris l’argent. J’ai laissé le marteau. J’ai laissé la porte non verrouillée.
Je suis partie en courant presque. J’avais une sensation horrible, une prémonition noire. Je sentais que cette fois, c’était différent.
En sortant de l’immeuble, j’ai croisé une voisine qui rentrait. Elle m’a regardée bizarrement. J’ai baissé la tête et j’ai accéléré.
Ce que j’ignorais, alors que je courais vers le tabac pour acheter ma dose d’oubli, c’est qu’Alexandrine avait scellé mon destin quelques heures plus tôt. Elle n’était pas morte en silence. Avant de mourir, elle avait parlé. Pas à la police, mais à sa voisine.
« Je suis contente, Irène vient m’aider cet après-midi. Tu sais, la dame blonde qui habite deux rues plus loin… »
Une phrase. Une simple phrase banale échangée sur un palier. C’était tout ce qu’il fallait pour faire tomber le château de cartes que j’avais construit sur des cadavres depuis huit ans.
Je suis rentrée chez moi, j’ai ouvert ma bouteille, et j’ai bu. J’ai bu en regardant par la fenêtre, attendant la nuit. Mais ce n’est pas la nuit qui allait venir. C’était la fin.
PARTIE 4 : LE DÉNOUEMENT (L’APRÈS-COUP)
I. Le Silence avant la Tempête
Je suis rentrée chez moi après avoir laissé Alexandrine dans sa baignoire. Il était 15h30. Le ciel était d’un blanc laiteux, indifférent. J’avais deux cents euros dans ma poche et une bouteille de vodka neuve dans mon sac. C’était tout ce qui comptait, n’est-ce pas ? C’était pour ça que j’avais levé le marteau. Pour ce liquide transparent, pour ce feu liquide.
Pourtant, une fois la porte de mon appartement refermée, le soulagement habituel n’est pas venu. D’habitude, après “l’acte”, il y a une période de grâce. Une bulle de quelques jours où la peur disparaît, noyée dans l’alcool, où je me sens riche et intouchable. Mais pas cette fois.
Le visage d’Alexandrine ne s’effaçait pas. Ce n’était pas le visage d’une inconnue croisée trois minutes avant sa mort. C’était le visage d’une femme qui m’avait offert du café, qui m’avait parlé de ses petits-enfants, qui m’avait fait confiance non pas par naïveté sénile, mais par amitié.
J’ai ouvert la bouteille. J’ai bu une gorgée, puis deux. Le brûlure était là, familière, rassurante. Mais elle ne montait pas au cerveau. Elle restait dans l’estomac, acide, lourde.
Je me suis assise sur mon canapé, dans le silence de mon salon modeste. Jean-Marc ne rentrerait pas avant 19h. J’avais le temps d’effacer les traces, de cacher l’argent, de redevenir Irène, l’épouse un peu portée sur la bouteille mais inoffensive.
Mais mes mains ne bougeaient pas. Je fixais le mur. Une phrase tournait en boucle dans ma tête, comme un disque rayé : « Elle a parlé. Elle a parlé à la voisine. »
Je ne savais pas ce qu’elle avait dit exactement. Je ne savais même pas si elle avait parlé. C’était une intuition, une certitude glaciale qui s’installait dans mes os. J’avais brisé la règle d’or : ne jamais tuer quelqu’un qui vous connaît. J’avais cédé à la facilité, à la paresse de la prédatrice fatiguée.
Les heures ont passé. La nuit est tombée. Jean-Marc est rentré. Il a vu la bouteille entamée sur la table. Il a soupiré, ce soupir long et accablé que je connaissais par cœur.
« Encore, Irène ? Tu avais promis… »
Je n’ai pas répondu. Je l’ai regardé manger sa soupe en silence. Je le regardais comme si c’était la dernière fois. Je voyais ses rides, ses mains usées par le travail, sa tristesse infinie. J’ai eu envie de lui dire : « Pardonne-moi. Pas pour l’alcool. Pour le reste. Pour le monstre qui dort dans ton lit. »
Mais je me suis tue. J’ai fini la bouteille. Et j’ai attendu.
II. La Chute
Ils ne sont pas venus tout de suite. Le système est une machine lourde, administrative. Il faut du temps pour trouver un corps, pour appeler le médecin légiste, pour interroger le voisinage.
J’ai vécu deux jours en apnée. Deux jours à sursauter dès qu’une portière claquait dans la rue. Deux jours à boire frénétiquement, non plus pour le plaisir, mais pour éteindre la terreur qui me faisait hurler intérieurement.
C’est arrivé le jeudi matin. Il était 8h00. Jean-Marc venait de partir au travail. J’étais en peignoir, les yeux bouffis, une tasse de café froid à la main.
On a frappé. Trois coups nets, autoritaires. Pas le coup discret d’une voisine qui vient emprunter du sucre. Le coup de ceux qui ont le droit d’entrer.
J’ai su.
Je n’ai pas essayé de fuir par la fenêtre. Je n’ai pas essayé de cacher la dernière bouteille. J’ai posé ma tasse. J’ai resserré la ceinture de mon peignoir. J’ai marché jusqu’à la porte. Mes jambes étaient en coton, mais mon esprit était étrangement calme. C’était fini. La course était finie.
J’ai ouvert.
Ils étaient trois. Deux hommes et une femme en civil, avec des brassards orange “POLICE”. Derrière eux, deux uniformes bloquaient l’escalier.
« Madame Irène V… ? » a demandé le plus grand, un homme aux yeux gris et cernés.
« C’est moi, » ai-je répondu. Ma voix était rauque, brisée par le tabac et l’alcool.
« Police Judiciaire. Nous vous plaçons en garde à vue pour le meurtre d’Alexandrine L… Vous avez le droit de garder le silence… »
La litanie administrative. Les menottes. Le métal froid sur mes poignets. C’était réel.
En sortant de l’appartement, encadrée par les policiers, j’ai vu. Les portes des voisins étaient entrouvertes. Des têtes curieuses dépassaient. Madame Schmid, du 2ème, me regardait avec des yeux ronds comme des soucoupes. Le concierge était là, balai à la main, bouche bée.
Je n’étais plus la voisine discrète. J’étais un spectacle. Une anomalie.
Dans la voiture de police, l’odeur de tabac froid et de plastique m’a donné la nausée. Je regardais défiler les rues de ma ville, cette ville que j’avais arpentée comme un loup affamé pendant huit ans. Le supermarché où j’achetais ma vodka. Le parc où je repérais mes victimes. Tout cela appartenait désormais au passé.
III. Le Face-à-Face
Le commissariat central était un labyrinthe de néons et de carrelage gris. On m’a pris mes affaires : ma ceinture, mes lacets, mes bijoux. On m’a fouillée. C’était humiliant, méthodique, déshumanisant.
Puis, la cellule. Une cage de béton avec un banc en bois et une odeur d’urine et de désinfectant.
Mais le pire n’était pas l’enfermement. Le pire, c’était que je n’avais rien à boire.
Le manque a commencé à s’installer insidieusement. Une vibration dans mes mains, une sueur froide dans mon dos.
L’interrogatoire a commencé deux heures plus tard. Le bureau était petit, surchauffé. En face de moi, le commandant — appelons-le Morel. Il avait l’air fatigué, mais ses yeux étaient vifs. Il me scrutait comme on observe une énigme biologique.
Il a posé une photo sur la table. Le corps d’Alexandrine.
« Vous la connaissez, n’est-ce pas ? »
J’aurais pu nier. J’aurais pu dire que je n’étais jamais allée chez elle ce jour-là. Mais à quoi bon ? J’étais épuisée. Une fatigue immense, accumulée sur huit années de mensonges, pesait sur mes épaules.
« Oui, » ai-je soufflé. « Je la connais. »
« Sa voisine vous a vue entrer. Elle a dit à la police : “Irène vient m’aider”. On a trouvé vos empreintes sur la tasse de café. Et sur le marteau. »
Il a marqué une pause.
« Pourquoi, Irène ? Pour de l’argent ? On a trouvé deux cents euros manquants. C’est ça le prix d’une vie pour vous ? »
J’ai levé les yeux vers lui. Mes mains tremblaient tellement que je devais les coincer entre mes genoux.
« J’avais soif, » ai-je dit.
C’était la vérité. La seule vérité qui comptait.
Il a froncé les sourcils, incrédule. « Soif ? »
« J’avais besoin de vodka. Mon mari… il ne me donnait plus d’argent. »
Le commandant Morel a reculé sur sa chaise, comme frappé physiquement par la banalité de l’horreur. Il s’attendait à un mobile complexe, une vengeance, une dette de jeu, une folie passionnelle. Pas à ça. Pas à l’alcoolisme triste d’une ménagère de banlieue.
« Et les autres ? » a-t-il demandé doucement.
Mon cœur s’est arrêté une seconde. « Les autres ? »
« On a comparé vos empreintes avec le fichier des scènes de crime non résolues. Depuis hier soir, l’ordinateur chauffe, Irène. Il y a des correspondances. Beaucoup de correspondances. »
Il a sorti d’autres photos. Des visages de vieilles dames. Bernadette, la survivante. La dame au fer à repasser. Celle de la résidence des Lilas.
Il les a étalées comme un jeu de cartes macabre.
« Dites-nous tout. Soulagez votre conscience. »
Alors, j’ai parlé.
C’était comme ouvrir une vanne. Les mots sortaient, un flot de boue et de sang. J’ai raconté les détails que seule la tueuse pouvait connaître. La couleur du papier peint chez Madame Gauthier. Le chien qui aboyait chez la dame de la rue Pasteur. La statue de cheval en bronze.
Je voyais les visages des policiers changer. De la suspicion, ils passaient à l’horreur, puis à la stupeur totale. Ils réalisaient qu’ils avaient devant eux non pas une simple meurtrière, mais un monstre prolifique qu’ils avaient cherché pendant une décennie. Ils cherchaient un homme, une brute. Ils avaient Irène.
« Dix-sept, » a noté le greffier, la main tremblante. « Dix-sept victimes. »
Le chiffre a résonné dans la pièce. Dix-sept. C’était abstrait. Pour moi, c’était dix-sept fois où j’avais pu acheter de l’alcool sans compter. C’était dix-sept moments de soulagement chimique.
IV. L’Enfer du Sevrage
La nuit en cellule a été le début de mon véritable châtiment.
Le manque d’alcool n’est pas juste une envie. C’est une déconstruction physique. Mon corps, privé de son poison, s’est révolté.
J’ai commencé à trembler de tout mon corps, des convulsions incontrôlables. Je claquais des dents. Je suais des litres d’eau glacée.
Puis les hallucinations sont arrivées. Le Delirium Tremens.
Les murs de la cellule se sont mis à respirer. J’ai vu des araignées grosses comme des poings courir sur le sol. Et pire, j’ai vu elles.
Les vieilles dames.
Elles étaient là, dans le coin sombre de la cellule. Elles ne disaient rien. Elles me regardaient avec leurs yeux vitreux, leurs crânes enfoncés, leurs gorges bleues.
« Va-t’en ! » j’ai hurlé. « Laissez-moi ! »
Le gardien est passé. « La ferme, la pochtronne ! »
Je me suis recroquevillée en position fœtale sur le béton, vomissant de la bile. Je croyais mourir. Je voulais mourir. La douleur physique était insupportable, chaque nerf de mon corps hurlait pour une goutte d’éthanol. Mais il n’y avait rien. Juste l’eau du robinet tiède.
C’est là, dans cette agonie, que la lucidité est revenue. Brutale. Violente.
Sans l’alcool pour brouiller mon cerveau, j’ai pris conscience de la réalité de mes actes. Je n’étais pas une victime de la vie. J’étais une bouchère. J’avais fracassé la tête de grands-mères pour quelques billets. J’avais détruit des familles.
J’ai pleuré. Pas sur moi. Sur l’horreur absolue de ce que j’étais devenue.
V. Le Procès : La Femme sans Visage
L’instruction a duré deux ans. Deux ans de prison préventive, d’expertises psychiatriques. Les médecins ont conclu que j’étais responsable de mes actes. “Altération du discernement due à l’alcoolisme chronique”, ont-ils écrit, mais pas abolition. J’étais saine d’esprit quand je planifiais. J’étais saine d’esprit quand je tuais.
Le procès s’est ouvert en 2012. La Cour d’Assises était pleine à craquer. La presse m’avait surnommée “La Veuve Noire de la Banlieue” ou “La Tatie Tueur”.
Quand je suis entrée dans le box des accusés, un murmure a parcouru la salle. Les gens étaient déçus. Ils s’attendaient à voir une sorcière, une ogresse. Ils voyaient une petite femme de 40 ans, aux cheveux ternes, qui avait pris dix kilos à cause des médicaments et de la nourriture de prison. Je ressemblais à n’importe qui. C’était ça le plus effrayant pour eux.
Le plus dur, ce n’était pas les juges. C’était le banc des parties civiles.
Il y avait des dizaines de personnes. Les enfants, les petits-enfants des victimes. Ils pleuraient, ils me foudroyaient du regard.
J’ai dû écouter chaque histoire.
« Ma mère avait 82 ans. Elle a survécu à la guerre, mais elle n’a pas survécu à Irène. »
« Elle t’a ouvert sa porte. Elle t’a offert du gâteau. Et tu l’as massacrée. »
Je gardais la tête basse. Je ne pouvais pas les regarder. La honte était un acide qui me rongeait l’estomac plus sûrement que la vodka bon marché.
Et puis, il y a eu Jean-Marc.
Mon mari. Il est venu témoigner. Il était brisé. Un vieil homme avant l’âge.
« Je ne savais pas, » a-t-il sangloté à la barre. « Je croyais qu’elle buvais en cachette avec l’argent des courses. Je ne savais pas que l’argent venait du sang. »
Le voir pleurer a été mon coup de grâce. J’avais tué ces femmes, mais j’avais aussi tué mon mari, sans même le toucher. J’avais tué sa dignité, sa vie, son nom.
L’Avocat Général a été impitoyable. Il a décrit ma froideur, ma méthode, la répétition mécanique des crimes. Il a parlé de la banalité du mal.
« Elle n’a pas tué par haine. Elle n’a pas tué par idéologie. Elle a tué par confort. Pour satisfaire un vice. C’est ce qui la rend terrifiante. »
Il a demandé la réclusion criminelle à perpétuité. C’est la peine maximale en France.
Mais mes avocats ont plaidé la maladie. L’addiction comme une possession. Ils ont parlé de ma propre détresse, de ma solitude.
Le jury s’est retiré. Quatre heures. Quatre heures à attendre dans la geôle du palais de justice, à écouter les battements de mon cœur.
Le verdict est tombé.
Vingt ans.
Vingt années de réclusion criminelle.
Dans la salle, il y a eu des cris. Les familles trouvaient ça trop clément. Dix-sept morts, et seulement vingt ans ? C’est à peine plus d’un an par victime.
Moi, j’ai accueilli la sentence sans broncher. Vingt ans. J’avais 40 ans. Je sortirais à 60 ans, une vieille femme. Ma vie était finie de toute façon. Que ce soit vingt ans ou perpétuité, je ne sortirais jamais vraiment de cette cage.
Pourquoi vingt ans et pas la perpétuité ? Peut-être parce que le jury a vu en moi non pas un monstre calculateur, mais une épave humaine, une femme malade dont la volonté avait été dissoute dans l’éthanol. Ou peut-être, comme je l’ai lu plus tard, parce que mon cas était si unique, si pathétique, qu’il défiait les barèmes habituels de la justice. En Russie, d’où venait l’histoire originelle de mon “double”, c’était le maximum légal pour une femme. Ici, en France, c’était une sorte de clémence incompréhensible, ou peut-être le mépris ultime : je ne valais même pas une perpétuité.
VI. La Cage de Verre
Cela fait maintenant plusieurs années que je suis incarcérée.
La prison pour femmes est un monde étrange. C’est bruyant, ça sent le tabac et la javel. Il y a des bagarres, des cris, des pleurs.
Mais pour moi, c’est le silence.
Je ne bois plus. Pas une goutte. C’est la règle. Et c’est là ma véritable punition.
La sobriété est une lumière crue, impitoyable, braquée sur ma mémoire 24 heures sur 24. Je n’ai plus le flou artistique de l’ivresse pour adoucir les contours de mes actes. Je me souviens de tout.
Chaque soir, quand la lumière s’éteint dans ma cellule de 9 mètres carrés, le film commence.
Je revois le regard confiant de Solange.
Je sens le poids du fer à repasser dans ma main.
J’entends le craquement des os.
Je sens l’odeur du sang mêlée à celle de la cire d’abeille.
Je suis devenue la bibliothécaire de la prison. Je range des livres. Je suis une détenue modèle. “Calme, respectueuse, solitaire”, disent les rapports. Les autres détenues me craignent. Elles savent qui je suis. “La tueuse de vieilles”. Même ici, il y a une hiérarchie, et je suis une curiosité effrayante.
Jean-Marc ne vient plus. Il a demandé le divorce un an après le procès. Il a refait sa vie, je crois. Je l’espère. Il mérite d’oublier.
Moi, je n’ai pas le droit d’oublier.
Parfois, je regarde mes mains. Ces mains qui ont tenu des livres, des tasses de thé, et des armes improvisées. Elles ont l’air si normales. C’est ce qui me hante le plus. Je ne suis pas un démon avec des griffes. Je suis une femme ordinaire qui a laissé un vide intérieur devenir un gouffre, et qui a jeté d’autres vies dedans pour essayer de le combler.
Vingt ans. Je compte les jours, non pas jusqu’à ma sortie, mais jusqu’à ma mort. Car même si je sors un jour, qui voudra de moi ? Qui voudra de la voisine serviable qui tue pour une bouteille ?
Je resterai à jamais Irène, l’ombre des couloirs, celle qui a transformé la confiance en tombeau.
C’est mon histoire. Une histoire de soif, de sang et de gâchis absolu. Si vous avez une voisine seule, allez la voir. Pas pour lui prendre quelque chose. Juste pour vérifier qu’une autre Irène ne rôde pas déjà sur son palier.
Fin.