Partie 1
Le café dans ma tasse est froid depuis une heure. Je suis resté assis là, à le regarder, comme si la chaleur pouvait y revenir par miracle. Ça fait trois jours. Trois jours que le monde continue de tourner sans elle, et je n’arrive toujours pas à comprendre comment c’est possible. La serveuse me lance des regards inquiets, mais elle n’ose rien dire. Elle nous connaissait. Elle sait.
Nous sommes à Lyon. Il pleut. Une de ces pluies fines et persistantes qui semblent vouloir laver la ville de ses péchés, mais qui ne font que rendre le gris du ciel encore plus lourd, plus oppressant. Les gouttes d’eau glissent sur la vitre du bistrot, traçant des chemins sinueux et mélancoliques, comme les larmes que je n’arrive plus à verser. Chaque goutte qui s’écrase est un battement de cœur en moins, un écho du silence qui a envahi ma vie.
Je suis dans ce petit bistrot, “Le Comptoir des Brotteaux”. Un nom simple pour un lieu simple, juste en face de l’hôpital. C’était notre quartier général, notre refuge. Le même où Marie et moi venions prendre notre café chaque matin avant qu’elle ne commence son service. Elle adorait cet endroit. Elle disait que ça sentait “le vrai”. Le mélange de l’odeur du café fraîchement moulu, des croissants chauds et du tabac froid imprégné dans les rideaux en velours rouge. Pour elle, c’était l’odeur de la vie qui s’éveille.
Aujourd’hui, ça sent juste le café brûlé et le désinfectant qui s’échappe de l’autre côté de la rue. Une odeur âcre, chimique, qui me prend à la gorge et me rappelle où elle est. Ou plutôt, où elle n’est plus. Le patron, un homme bourru au cœur tendre, a hoché la tête en silence quand je suis entré. Il m’a servi mon café sans que j’aie à le commander et a refusé mon argent. Un geste de solidarité silencieuse qui m’a touché plus que tous les discours de condoléances.
Mon corps me fait mal. Une douleur physique, réelle. Chaque os, chaque muscle. C’est comme si le chagrin s’était infiltré dans ma chair. Mes articulations sont rouillées, mes mouvements sont lents, comme si je portais un poids invisible. Mais ce n’est rien. Absolument rien comparé à la douleur qui me serre la poitrine. Une douleur sourde, constante, un étau qui m’empêche de respirer. C’est comme si on m’avait arraché quelque chose de l’intérieur, un organe vital, et qu’on avait oublié de refermer la plaie. Le vide qu’elle a laissé est un gouffre béant, froid, qui aspire toute la lumière.

On dit que c’était un accident. Les mots résonnent dans ma tête, froids et cliniques. Une mauvaise chute dans les escaliers. C’est ce que les médecins ont dit, avec leurs voix détachées et leurs regards pleins d’une pitié professionnelle. C’est ce que mon fils, Julien, n’arrête pas de répéter, comme un mantra pour se convaincre lui-même. “Elle a glissé, Papa. C’est un tragique accident.” Il le dit avec une assurance qui sonne faux, une précipitation suspecte.
Mais je la connaissais, ma Marie. Mieux que personne. Elle était plus agile qu’un chat, même à soixante-cinq ans. Elle avait cette façon de se mouvoir, légère et précise, comme une danseuse. En quarante-cinq ans de vie commune, je ne l’ai jamais vue trébucher. Jamais. Pas même sur les sentiers escarpés des Alpes où nous aimions nous promener. Elle se moquait de ma maladresse, elle qui semblait flotter au-dessus du sol. L’idée qu’elle ait pu simplement “glisser” dans nos propres escaliers, ceux qu’elle montait et descendait dix fois par jour, me paraît absurde. Grotesque.
Et puis, il y a ce bleu. Cette image qui est gravée derrière mes paupières. Ce bleu sur son poignet que j’ai aperçu quand l’infirmière a changé sa perfusion. Un instant fugace, une seconde à peine. Le tissu de la blouse d’hôpital a glissé, révélant la peau pâle de son avant-bras. Et là, juste au-dessus de sa main délicate, cette marque. Un bleu violacé, presque noir au centre, qui avait la forme indubitable d’une main. Les cinq doigts étaient là, imprimés dans sa chair. La marque d’une main qui avait serré trop fort. Une main violente.
Mon sang s’est glacé. Le monde s’est arrêté de tourner. J’ai senti une vague de froid m’envahir, plus intense que le vent de novembre qui soufflait dehors. Quand j’ai posé la question, ma voix n’était qu’un murmure. “C’est quoi, ça ?” L’infirmière a froncé les sourcils, puis elle a vu. Elle a eu un mouvement de recul, a vite rabaissé la manche de la blouse, comme pour cacher une preuve. Elle a bredouillé que c’était sûrement dû à la chute, un hématome.
Mais c’est la réaction de Julien qui m’a achevé. Il est devenu tout blanc. Pas la pâleur du chagrin, non. La pâleur de la peur. Il a bafouillé quelque chose, a repris l’explication de l’infirmière, mais en ajoutant des détails, trop de détails. “Oui, oui, elle a dû se rattraper au montant de la porte, ou peut-être… peut-être que c’est moi, en la relevant… j’ai dû la serrer un peu fort, j’étais en panique.” Mais ses yeux… ses yeux fuyaient les miens. Ils allaient de l’infirmière au sol, du sol au plafond, partout sauf dans ma direction. Il mentait. Je le savais avec la certitude d’un homme qui connaît son propre fils depuis trente-cinq ans.
Je le vois, là, en ce moment même, de l’autre côté de la vitre du bistrot. Il est sous l’auvent de l’hôpital, à l’abri de la pluie, en train de passer un appel. La fumée de sa cigarette danse nerveusement devant son visage. Il ne pleure pas. Il n’a pas l’air d’un homme qui vient de perdre sa mère. Il a l’air… en colère. Agacé. Frustré. Il fait les cent pas, trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre, comme un animal en cage. Il parle vite, avec des gestes brusques de la main libre. Sa mâchoire est crispée.
Je ne peux pas entendre ce qu’il dit, mais je n’ai pas besoin de le savoir. Je le connais par cœur. C’est le même regard qu’il a quand il perd aux courses. Le même regard qu’il avait la dernière fois qu’il est venu nous emprunter de l’argent. Une grosse somme, cette fois. “Juste pour me relancer, Papa, je te jure. C’est la dernière fois.” C’était toujours la dernière fois.
De l’argent qu’on n’avait pas. Ou plutôt, que Marie ne voulait plus lui donner. Je me souviens de cette conversation comme si c’était hier. C’était dans la cuisine. L’odeur du pot-au-feu de Marie flottait dans l’air. Elle lui a dit non. Pour la première fois, ce n’était pas un “non” hésitant, un “non” qui pouvait devenir un “peut-être”. C’était un “non” ferme, définitif. Je l’avais entendue depuis le salon. Sa voix, habituellement si douce, était tranchante comme de l’acier. “C’est fini, Julien. Ça suffit. Tu es un homme maintenant, tu as une famille. Tu dois te débrouiller seul. Nous ne pouvons plus être ta banque.”
Il y avait eu un silence. Un silence lourd, menaçant. Puis j’ai entendu sa voix à lui, basse, pleine d’une rage contenue. “Tu ne peux pas me faire ça. Pas maintenant. Tu ne sais pas dans quoi je suis…” Puis la porte a claqué si fort que les verres ont tremblé dans le vaisselier. C’était la veille. La veille de sa “chute”.
Mon téléphone vibre sur la table, me tirant de mes souvenirs. Le son est strident dans le silence du bistrot. C’est encore lui. Julien. Le cinquième appel en une heure. L’écran affiche son nom, et une vague de dégoût me submerge. Je sais ce qu’il veut. Il ne veut pas savoir si j’ai mangé. Il ne veut pas savoir si j’ai dormi. Il veut les papiers. Les papiers de l’assurance-vie. Les papiers de la maison. Il veut savoir combien il va toucher. Depuis l’annonce du décès, il ne m’a pas demandé une seule fois, pas une seule, comment j’allais. Il ne m’a pas pris dans ses bras. Il ne m’a pas regardé dans les yeux. Son chagrin, s’il en a, est complètement éclipsé par une urgence qui n’a rien à voir avec le deuil.
Le sol du bistrot me semble soudain instable, comme le pont d’un navire en pleine tempête. L’odeur de café me donne la nausée. Tout mon être me crie de fuir.
Je me lève, le corps endolori. Mes jambes sont lourdes comme du plomb. Je laisse quelques pièces sur la table, assez pour payer dix cafés. Je dois sortir d’ici. Je dois retourner à l’hôpital. Pas pour voir Julien. Pour être près d’elle, une dernière fois, même si ce n’est qu’un corps froid dans une chambre froide. C’est un besoin viscéral, irrationnel.
Mais en traversant la rue, sous la pluie qui redouble d’intensité, une pensée terrible, glaciale, commence à se former dans mon esprit. Une pensée qui était là, tapie dans l’ombre depuis trois jours, mais que je n’osais pas regarder en face. Une pensée si monstrueuse que j’ai honte de l’avoir. Une pensée qui me fait l’effet d’un sacrilège.
Je regarde mon fils, qui vient de raccrocher et qui se passe une main nerveuse sur le visage. Il ne regarde pas en direction du bistrot. Il regarde sa montre. Toujours sa montre. Comme si la mort de sa mère n’était qu’un contretemps dans son emploi du temps chargé.
Et la question éclate en moi, brûlante et inévitable, chassant toutes les autres.
Et si ce n’était pas un accident ?
Partie 2
La porte de l’hôpital s’est refermée derrière moi avec un sifflement pneumatique, me coupant de la pluie et du monde extérieur pour me plonger dans un univers aseptisé et silencieux. L’odeur de désinfectant, plus forte ici, m’a pris à la gorge. Chaque couloir blanc, chaque néon qui grésillait, chaque bip lointain d’une machine me rappelait pourquoi j’étais là. La pensée monstrueuse qui avait germé dans mon esprit sous la pluie ne me quittait plus. Elle était devenue une présence physique, un poids glacial dans mes entrailles. Et si ce n’était pas un accident ? La question tournait en boucle, et chaque pas que je faisais sur le linoléum poli semblait lui donner plus de poids, plus de légitimité.
J’ai traversé le hall, la tête basse, ma canne tapant un rythme sourd et régulier qui était le seul écho à mon propre cœur battant. Je devais jouer un rôle. Le rôle du vieil homme brisé par le chagrin, trop confus pour comprendre. C’était le seul bouclier qui me restait. Si Julien avait ne serait-ce qu’un soupçon de mes doutes, je ne saurais dire de quoi il serait capable. Le visage de ma Marie, avec ce bleu terrible sur son poignet, s’est imposé à moi. L’image a ravivé la flamme de ma résolution. Je devais savoir. Pour elle.
Je l’ai trouvé à l’étage, non pas au chevet de sa mère, mais dans le petit salon d’attente, au téléphone. Encore. Cette fois, sa voix était basse, presque un chuchotement furieux. Il était adossé à la fenêtre, le dos tourné au couloir, pensant que personne ne l’écoutait. Mais mes appareils auditifs, réglés au maximum, captaient chaque syllabe. C’était une habitude que j’avais prise, une petite vanité de vieil homme qui refusait de laisser le monde lui échapper. Aujourd’hui, cette vanité était devenue une arme.
“… Non, je ne les ai pas encore,” sifflait-il dans le combiné. “Écoute, Marco, le vieux est complètement à la ramasse, il ne sait même plus où il habite… Oui, je sais pour l’échéance ! Tu crois que je fais quoi, là ? Je m’en occupe ! Laisse-moi juste jusqu’à demain. Demain, j’aurai tout.” Il y eut une pause, pendant laquelle j’ai vu ses doigts se crisper sur le téléphone. “Non. Ne fais pas ça. Je te dis que j’aurai l’argent. Fais-moi confiance.” Il a raccroché brutalement, sans même un au revoir, et est resté un instant immobile, le front collé à la vitre froide, sa silhouette tendue comme une corde d’arc. Marco. L’échéance. Ces mots flottaient dans l’air comme des vautours.
Quand il s’est retourné et m’a vu, il a sursauté. Une fraction de seconde, la panique a traversé son regard avant qu’il ne la masque par une irritation feinte. “Papa ! Je te cherchais. Où étais-tu passé ?”
“J’étais… j’étais au bistrot,” ai-je répondu, ma voix intentionnellement faible et pâteuse. “Celui de Marie. J’avais besoin de…”
“Oui, bon, peu importe,” a-t-il coupé court. “On doit y aller. Il faut rentrer à la maison. Il y a de la paperasse à régler. Pour les… funérailles. Et le reste.” Le “reste”. C’était ça, le mot clé. Le mot qui englobait toutes ses attentes, toute sa cupidité.
“La maison…” ai-je répété, comme si le mot avait perdu son sens. “Je ne sais pas si je peux…”
“Il le faut, Papa,” a-t-il insisté, en me prenant par le bras. Sa poigne était dure, impatiente. “On ne peut pas laisser tout ça en suspens. Maman était organisée, il doit y avoir des dossiers, des documents. Il faut qu’on s’en occupe pour toi. Tu n’es pas en état.” Sa sollicitude était une insulte. Il me traitait comme un enfant, comme un obstacle.
Le trajet en voiture a été un supplice. Le silence dans l’habitacle était plus assourdissant que des cris. Julien conduisait vite, trop vite, ses mains crispées sur le volant. Il tapotait nerveusement le tableau de bord avec ses doigts. Je regardais par la fenêtre, voyant les rues de notre vie défiler comme des fantômes. La boulangerie où Marie achetait ses croissants le dimanche. Le petit parc où nous emmenions Julien jouer quand il était petit. Chaque coin de rue était une mémoire, chaque mémoire était une blessure fraîche.
En arrivant devant la maison, mon cœur s’est serré. Elle semblait plus sombre, plus petite. Morte, elle aussi. La lumière qui l’habitait s’était éteinte avec Marie. Julien a à peine attendu que la voiture soit arrêtée pour sauter dehors. Je suis resté assis, incapable de bouger. Sortir de cette voiture, c’était accepter qu’elle ne serait pas là pour m’accueillir. C’était franchir le seuil d’une nouvelle vie, une vie que je n’avais jamais voulue.
“Allez, Papa, viens.” La voix de Julien était tendue. Il avait déjà ouvert ma portière.
J’ai obéi, comme un automate. Chaque pas vers la porte d’entrée était un effort surhumain. Quand Julien a mis la clé dans la serrure, le bruit m’a paru d’une violence inouïe. La porte s’est ouverte sur une obscurité et une odeur de renfermé. L’odeur de la vie qui s’arrête.
Et c’est là que je l’ai vue. Assise dans le salon, sur le fauteuil préféré de Marie. Sandrine. Sa femme. Elle portait un tailleur-pantalon noir, d’une élégance déplacée, et consultait son téléphone avec un air d’ennui profond. Quand elle a levé les yeux vers moi, il n’y avait pas la moindre trace de compassion dans son regard. Juste de l’impatience.
“Ah, vous voilà enfin,” a-t-elle dit, sa voix aussi tranchante que son tailleur. “J’ai commencé à regarder, Julien, mais je ne trouve rien. Tu es sûr qu’elle gardait tout ici ?”
Julien a refermé la porte derrière moi. “Il doit bien y avoir un coffre, ou un dossier quelque part. Maman parlait toujours de son ‘classeur important’.” Il s’est tourné vers moi, ignorant la présence de sa femme. “Papa, où est-ce que Maman rangeait ses papiers importants ? L’assurance-vie, les actes de propriété… Tu sais, le classeur.”
Je les ai regardés. Lui, avec sa fausse urgence. Elle, avec sa froide cupidité. Ils formaient une alliance monstrueuse, deux prédateurs dans la maison de leur victime. La colère, une lave en fusion, montait dans ma gorge. L’envie de hurler, de prendre ce jeune homme arrogant par le col et de lui rappeler qui avait payé pour ses écoles privées, pour son premier appartement, pour son mariage somptueux que nous ne pouvions pas nous permettre. L’envie de dire à cette femme qu’elle était assise sur le fauteuil où ma femme a tricoté des chaussons pour l’enfant qu’ils n’ont jamais eu. Mais je me suis souvenu des paroles de Marie : “La colère est un poison que l’on boit en espérant que l’autre meure.” Alors, j’ai avalé le poison et j’ai laissé le masque du vieillard confus se remettre en place.
“Je… je ne sais pas,” ai-je murmuré, en me laissant tomber lourdement sur la chaise la plus proche. “Je suis fatigué. Marie s’occupait de tout ça. Je ne sais pas.”
Sandrine a soupiré bruyamment, un son exaspéré. “Incroyable. Il ne sait jamais rien. Julien, il va falloir qu’on cherche nous-mêmes. On n’a pas toute la journée.”
“Laisse-le,” a dit Julien. “Va voir dans le bureau. Moi, je vais regarder dans leur chambre.”
Ils se sont séparés, me laissant seul dans l’entrée. Le mot “leur” chambre a résonné en moi. Ce n’était plus “notre” chambre. C’était la chambre d’un mort et d’un fantôme. Bientôt, ils commenceraient à parler de moi au passé.
Je suis resté assis là, dans la pénombre, écoutant les bruits de la profanation. C’était exactement ça. Une profanation. J’entendais des tiroirs s’ouvrir et se fermer avec fracas dans le bureau de Marie. Le bruit de papiers qu’on feuillette et qu’on jette par terre. Puis, à l’étage, le son plus lourd des portes de l’armoire qui claquaient. Ils fouillaient. Ils pillaient. Ils ne cherchaient pas des souvenirs. Ils cherchaient un magot.
Je me suis levé, en silence. Mes pieds, chaussés de pantoufles, n’ont fait aucun bruit sur le parquet. Guidé par une impulsion que je ne contrôlais pas, je me suis dirigé vers le couloir. La porte du bureau était ouverte. Sandrine était à genoux, vidant le contenu des boîtes à archives de Marie sur le tapis. Des piles de lettres éventrées gisaient sur le sol, mêlées aux photographies de famille qu’elle avait balayées d’une étagère d’un revers de main. Le visage souriant de Marie me regardait depuis un cadre brisé, une fissure traversant sa joue comme une larme de verre. Sandrine n’y prêtait aucune attention. Elle marmonnait entre ses dents : “Rien… que des factures… des vieilles cartes postales… où est-ce qu’elle a bien pu cacher ça ?”
Une rage froide et précise m’a envahi. Ce n’était plus le chagrin qui parlait. C’était autre chose. Un instinct de protection, même posthume. Je suis monté à l’étage. Le bruit venait de notre chambre. J’ai poussé la porte, qui était entrouverte.
Le spectacle était encore pire. Julien avait vidé les tiroirs de la commode de Marie sur le lit. Ses robes, ses chemisiers, ses sous-vêtements délicats formaient un tas informe sur la couverture. Il était en train de palper les coutures d’une vieille robe de chambre, comme s’il cherchait des billets cousus à l’intérieur.
“Qu’est-ce que tu fais ?” Ma voix est sortie, plus forte, plus dure que je ne l’aurais voulu.
Il a sursauté, lâchant la robe comme si elle le brûlait. “Papa ! Je… je cherchais juste… le dossier. Je pensais qu’elle le cachait peut-être avec ses affaires.”
“Sors d’ici,” ai-je dit, ma voix tremblante de fureur contenue.
“Quoi ?”
“Sors. De cette chambre. Maintenant.” J’ai pointé la porte du doigt.
Un éclair de colère a traversé son visage. L’arrogance a remplacé la surprise. “Écoute, Papa, je sais que c’est dur, mais on doit être pragmatiques. Il y a des échéances…”
“J’ai dit sors !” ai-je crié, et le son de ma propre voix m’a surpris.
C’est à ce moment que Sandrine est montée. “Julien ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu l’as trouvé ?” Elle s’est arrêtée net en me voyant, le visage fermé. “Oh, il fait sa crise.”
“Il ne veut pas comprendre qu’on fait ça pour son bien,” a dit Julien, en essayant de reprendre le contrôle. “Papa, sois raisonnable. Il y a un coffre-fort, n’est-ce pas ? Maman en a parlé une fois. Un petit coffre mural, derrière un tableau. Où est-il ?”
Je les ai dévisagés. Ils étaient passés à l’étape suivante. La chasse au trésor.
“Il n’y a pas de coffre,” ai-je menti.
“Ne nous prends pas pour des idiots,” a craché Sandrine. “Une femme comme elle, qui a travaillé toute sa vie ? Elle a forcément mis de l’argent de côté. Des bijoux. Des liquidités. Où est le coffre ?”
Ils se sont approchés. Julien, grand et menaçant. Sandrine, petite et venimeuse. Je me suis senti pris au piège.
“Même s’il y en avait un,” ai-je dit, en reculant d’un pas, “la clé… je ne sais pas où elle est.”
“La clé,” a répété Julien, un sourire lent et mauvais étirant ses lèvres. “Bien sûr. La clé. Tu l’as, n’est-ce pas ? Elle te l’a donnée.” Il s’est avancé et a attrapé le revers de ma veste de pyjama. “Donne-moi la clé, Papa.”
Son visage était à quelques centimètres du mien. Je pouvais sentir son haleine, une odeur aigre de café et de tabac. Dans ses yeux, je ne voyais plus mon fils. Je voyais un étranger. Un homme aux abois. L’homme qui parlait à “Marco”.
“Lâche-moi,” ai-je grogné.
“Donne-moi cette foutue clé !” a-t-il hurlé, en me secouant.
Quelque chose a cédé en moi. L’image du bleu sur le poignet de Marie. Le son de sa voix disant “C’est fini, Julien”. Ma main a bougé toute seule. Je l’ai poussé. Fort. Avec une force que je ne me connaissais pas, la force du désespoir. Il a été surpris, a trébuché en arrière et est allé s’effondrer sur le tas de vêtements de sa mère.
Sandrine a poussé un petit cri. “Tu es fou ! Il est devenu fou !”
Julien s’est relevé, le visage déformé par la rage et l’humiliation. “Très bien,” a-t-il sifflé, en époussetant sa chemise. “Très bien. Tu veux jouer à ça. On va jouer à ça.” Il m’a pointé du doigt. “Tu as jusqu’à demain matin pour nous donner cette clé. Si demain, à mon réveil, la clé n’est pas sur la table de la cuisine, je retourne cette maison, brique par brique, jusqu’à ce que je trouve ce coffre. Et je le forcerai. C’est compris ?”
Il n’a pas attendu ma réponse. Il a attrapé Sandrine par le bras et l’a entraînée hors de la chambre. “Laisse-le mariner dans son jus,” l’ai-je entendu dire dans le couloir. “Demain, il aura changé d’avis. Il n’a pas le choix.”
Je suis resté seul au milieu du chaos. Ma chambre, notre sanctuaire, avait été violée. Je me suis agenouillé et j’ai commencé à ramasser les vêtements de Marie, un par un. Je les pliais avec un soin infini, comme si je pouvais, par ce simple geste, effacer l’outrage. Je tenais son chemisier de nuit en soie contre mon visage, essayant de retrouver son odeur, mais elle était déjà imprégnée de l’odeur étrangère de mon fils.
Je me sentais complètement seul. Pris au piège. Ils allaient revenir. Ils allaient tout détruire. Je n’avais aucune preuve, juste une suspicion monstrueuse et la certitude que mon fils était un homme dangereux. Que pouvais-je faire ? Appeler la police ? Pour leur dire quoi ? Que mon fils est avide et que j’ai un mauvais pressentiment ? Ils me riraient au nez.
La nuit est tombée. Je n’ai pas allumé les lumières. Je suis resté assis dans le fauteuil du salon, dans le noir, à écouter les bruits de la maison qui craquait. J’étais un prisonnier dans ma propre maison. J’ai pensé à la clé. La petite clé en laiton du coffre mural caché derrière le tableau de la Nativité dans notre chambre. Marie me l’avait donnée il y a des années. “Tiens, mon chéri. Si jamais il m’arrive quelque chose, tout est là-dedans. Nos économies, les actes, les bijoux de ma mère. C’est pour toi.” Je l’avais glissée dans une vieille boîte à tabac, au fond de mon tiroir à chaussettes. Un endroit si banal qu’il en devenait secret. C’était la seule chose qui se dressait entre eux et l’héritage de Marie. C’était ma seule arme. Une bien piètre arme.
Le désespoir menaçait de me submerger. J’ai posé ma tête dans mes mains. “Marie,” ai-je murmuré dans le silence. “Qu’est-ce que je dois faire ? Aide-moi.”
C’est à cet instant précis que le téléphone a sonné. La sonnerie stridente a déchiré le silence, me faisant sursauter. Mon cœur s’est emballé. C’était eux. Ils revenaient à la charge. Je n’allais pas répondre.
Mais le téléphone a continué à sonner. Une, deux, dix fois. Une insistance anormale. Finalement, à bout de nerfs, j’ai décroché le combiné. “Allô ?” ma voix était rauque.
Il y eut un silence, puis une voix d’homme, calme et posée, une voix que je ne connaissais pas. Une voix qui respirait l’autorité et l’intelligence.
“Alain Bernard ?”
“Oui, c’est moi.”
“Mon nom est Jean-Pierre Dubois. J’étais l’employeur de votre femme, Marie.”
Le patron de l’hôpital ? Le grand professeur de médecine pour qui Marie avait été l’assistante personnelle dévouée pendant plus de vingt ans ? Pourquoi m’appelait-il, au milieu de la nuit ?
“Monsieur Dubois,” ai-je commencé, confus. “Je vous remercie pour votre appel, mais…”
“Alain,” m’a-t-il interrompu, et le ton de sa voix a changé. Il est devenu plus grave, plus urgent. “Écoutez-moi très attentivement. Je suis désolé pour votre perte. Marie était… la femme la plus loyale et la plus perspicace que j’aie jamais connue. Et elle était aussi très prudente.”
Un frisson m’a parcouru l’échine.
“Il y a environ deux mois,” a poursuivi la voix, “Marie est venue me voir. Elle était inquiète. Elle m’a confié une enveloppe scellée, en me donnant des instructions très précises. Je ne devais vous la remettre que si quelque chose lui arrivait… dans des circonstances qu’elle qualifiait de ‘non naturelles’.”
Le souffle m’a manqué.
“Alain, Marie m’a laissé quelque chose pour vous. Des documents. Un enregistrement. Elle avait peur. Elle m’a fait jurer de vous contacter si le pire arrivait. Vous devez venir à mon bureau. Tout de suite.”
“Maintenant ?” ai-je bredouillé. “Il est plus de minuit…”
“Maintenant,” a insisté Dubois, sa voix ne laissant place à aucune discussion. “Prenez un taxi. Je vous attends. Et Alain… Ne parlez de ça à personne. Surtout pas à votre fils. Si ce que Marie craignait est vrai, votre vie pourrait être en danger.”