Partie 1
Il pleut toujours sur le parvis du Tribunal de Paris quand votre vie est sur le point de s’effondrer. C’est une règle tacite, presque cinématographique. Je me souviens de l’odeur du goudron mouillé et de ce café brûlant, trop acide, que je tenais dans mes mains tremblantes ce matin-là.
De mon bureau au 15ème étage, je voyais la Tour Eiffel se noyer dans la brume, grise et indifférente. Mais mon regard était fixé plus loin, vers l’Ouest. Vers La Défense. Vers ces tours de verre et d’acier qui griffent le ciel. C’est là-bas qu’il régnait. Alexandre Vasseur. Le « Mozart de la Finance », comme l’appelaient les journaux complaisants. Pour moi, il n’était qu’un prédateur. Un requin en costume sur mesure qui pensait que les lois de la République s’arrêtaient là où commençaient ses comptes aux Caïmans.
« Ce que nous faisons a des conséquences », je répétais à mon équipe, ma voix résonnant dans le silence pesant du bureau du Procureur. « Les décisions que nous prenons ont un poids. Venez travailler chaque jour en étant justes, et ne vacillez pas. »
Je croyais en ces mots. Vraiment. Mais ce matin-là, alors que je tenais le dossier “Olympe” entre mes mains, je savais que la justice n’était qu’une illusion face à un tel pouvoir. Vasseur n’était pas seulement riche. Il était intouchable. Et le pire ? Ma propre femme, Sophie, travaillait pour lui. Elle était sa psychologue de performance, sa confidente, la clé de voûte de son empire mental.
Quand est-ce que réussir est devenu un crime dans ce pays ? C’est ce que Vasseur répétait sur tous les plateaux télé. Mais ce n’était pas la réussite que je visais. C’était l’arrogance. Cette certitude qu’ils ont tous, là-haut, que nous ne sommes que des fourmis.
J’ai regardé la photo de Sophie sur mon bureau. Elle souriait, insouciante. Je ne savais pas encore que pour faire tomber le roi, j’allais devoir sacrifier ma reine. L’engrenage était lancé, et il allait tout broyer.

Partie 2 : L’Engrenage
Le silence dans l’appartement n’était pas vide. Il était lourd. Saturé. C’était un silence qui avait du poids, une masse physique qui appuyait sur mes tempes et rendait l’air difficile à respirer.
Il était 21h45 ce mardi soir de novembre. Dehors, Paris grondait, ce bruit de fond incessant des voitures sur le boulevard Malesherbes, étouffé par le double vitrage de notre appartement haussmannien. À l’intérieur, le seul bruit perceptible était le tic-tac régulier de l’horloge ancienne dans l’entrée et le froissement du papier entre mes doigts.
Je tenais le document comme on tiendrait une arme chargée qui vient de s’enrayer. Un relevé bancaire. Une simple feuille A4, pliée en trois, que j’avais trouvée par hasard — ou peut-être par un acte manqué du destin — posée sur la console de l’entrée, à côté des clés et du courrier indésirable.
7 200 000 €.
J’ai relu le chiffre. Une fois. Deux fois. Dix fois. Les virgules, les zéros. Il n’y avait pas d’erreur. C’était un virement unique. Provenance : Axe Capital Holdings. Motif : Performance Bonus.
Je me suis assis sur le banc de l’entrée, mes jambes refusant soudainement de me porter. Sept virgule deux millions. C’était une abstraction. Pour un fonctionnaire de la République comme moi, qui comptait ses heures supplémentaires et se battait pour obtenir des budgets de photocopieuse au Tribunal, ce chiffre n’était pas de l’argent. C’était une insulte. C’était une déclaration de guerre.
Sophie est sortie de la salle de bain à ce moment-là. Elle portait ce peignoir en soie gris perle que je lui avais offert pour notre anniversaire l’an dernier. Elle séchait ses cheveux avec une serviette, insouciante, fredonnant un air de jazz. L’odeur de sa crème hydratante, un mélange subtil d’amande et de miel, a envahi le couloir. C’était l’odeur de ma femme. L’odeur de la maison. Mais soudain, elle m’a semblé étrangère. Toxique.
Elle s’est arrêtée en me voyant, une main en suspens dans ses cheveux humides. Son regard est descendu vers le papier que je tenais. Elle n’a pas sursauté. Elle n’a pas paniqué. Elle a juste soupiré, un petit soupir d’agacement, comme si j’avais oublié de sortir la poubelle.
« Tu fouilles mon courrier maintenant, Marc ? » a-t-elle demandé, sa voix calme, trop calme.
Je me suis levé, le papier tremblant dans ma main.
« Je ne fouillais pas. C’était là. Juste là. » Ma voix était rauque, étranglée. « Sept millions, Sophie ? Sept millions d’euros ? »
Elle a haussé les épaules et s’est dirigée vers le salon. Je l’ai suivie, talonnant ses pas sur le parquet qui craquait.
« C’était une bonne année », a-t-elle dit en se versant un verre d’eau. « Le fonds a surperformé. Alexandre sait récompenser la loyauté. »
« Alexandre… » J’ai craché le nom. « Tu parles de Vasseur comme si c’était un ami de la famille. C’est un prédateur, Sophie ! Un criminel en col blanc que je traque depuis dix-huit mois ! »
Elle s’est retournée brusquement, le verre d’eau claquant sur la table basse.
« Arrête avec ça. Arrête avec ta croisade. Alexandre n’est pas un criminel tant qu’un juge ne l’a pas décidé. Pour l’instant, c’est un homme d’affaires brillant qui fait tourner l’économie. Et accessoirement, c’est lui qui paie cet appartement, les écoles privées des enfants, et nos vacances. »
« Je paie ma part ! » ai-je hurlé, blessé dans mon orgueil de mâle, mon orgueil de pourvoyeur.
« Ta part ? » Elle a ri, un rire sec, sans joie. « Marc, avec ton salaire de procureur, tu ne pourrais même pas payer les charges de cet immeuble. Réveille-toi. Tu vis dans un confort que tu méprises, financé par l’homme que tu haïs. C’est ça, la réalité. »
Je me suis laissé tomber dans le canapé en cuir. Les mots me manquaient. La violence de sa lucidité me terrassait. Elle avait raison, et c’était ce qui faisait le plus mal. J’étais un hypocrite. Je mangeais à la table de l’ennemi.
« Pourquoi ? » ai-je murmuré, fixant le plafond mouluré. « Pourquoi lui ? Tu es psychologue, merde. Tu as fait des études pour aider les gens, pas pour optimiser des machines à cash. Tu aides des traders à ne pas se suicider quand ils perdent l’argent des retraites des autres ! »
Elle s’est assise à côté de moi, sans me toucher.
« Tu ne comprends pas, Marc. Ce n’est pas juste de l’argent. C’est l’excellence. Ces types… ils vivent sur un fil. Ils absorbent une pression que tu ne peux même pas imaginer. Mon travail, c’est de m’assurer qu’ils ne craquent pas. Je suis la digue qui retient l’océan. Et Alexandre… Alexandre est différent. »
« Différent comment ? »
« Il voit le monde. Vraiment. Il ne voit pas des lois, des règles, des limites. Il voit des flux, des opportunités, de l’énergie. Il construit. Toi, Marc… ton métier, c’est d’empêcher. De punir. De restreindre. Lui, c’est l’expansion. Toi, c’est la contraction. »
J’ai tourné la tête vers elle. Ses yeux brillaient d’une admiration que je ne lui avais pas vue pour moi depuis des années. C’était là. La trahison n’était pas physique. Elle n’avait pas besoin de coucher avec lui. C’était pire. Elle avait donné son âme à sa cause. Elle croyait en sa religion du profit.
« Je vais le faire tomber, Sophie », ai-je dit, froidement. « Je te le jure. Je vais trouver la faille. Et ce bonus… cet argent sale… ce sera la preuve que tu es complice. »
Elle s’est levée, le visage fermé, redevenant la professionnelle froide et intouchable.
« Fais ce que tu as à faire, Monsieur le Procureur. Mais ne t’attends pas à ce que je rentre dîner demain. »
Elle est partie dans la chambre, fermant la porte doucement. Ce déclic a résonné comme un coup de feu.
Le lendemain matin, le Tribunal de Nanterre ressemblait à une forteresse assiégée par la grisaille. Mon bureau, au 5ème étage, donnait sur les tours de la Société Générale, ironie architecturale qui me rappelait chaque jour qui détenait le vrai pouvoir.
J’ai convoqué mon équipe à 8h00. David, mon adjoint, jeune loup aux dents longues sorti de l’ENM, et Sarah, l’analyste financière détachée de la brigade, qui voyait des chiffres là où je voyais des hommes.
« On passe à la vitesse supérieure sur le dossier Olympe », ai-je annoncé sans préambule, jetant ma veste sur le dossier de ma chaise.
David a levé un sourcil, ajustant ses lunettes. « Patron, on n’a rien de solide. Juste des suspicions de délits d’initiés sur le rachat de Lumière Tech. Les écoutes ne donnent rien. Vasseur est paranoïaque, il n’utilise jamais de téléphone pour les trucs sensibles. Tout se fait en face à face ou via des messageries cryptées qu’on ne peut pas casser sans mandat international. »
« Alors on change de stratégie », ai-je rétorqué, arpentant la petite pièce aux murs jaunis. « On arrête de chercher la preuve technique. On cherche l’humain. On cherche le maillon faible. »
J’ai marché jusqu’au tableau blanc où l’organigramme d’Axe Capital était dessiné. Tout en haut, Alexandre Vasseur. En dessous, ses lieutenants. Et sur le côté, reliée par un trait pointillé… Dr. Sophie Rhodes. Ma femme. J’ai senti une brûlure à l’estomac en voyant son nom écrit au feutre rouge.
« On sait qu’ils ont shorté le marché de l’aéronautique trois heures avant l’accident du prototype », a intervenu Sarah, tapotant son ordinateur portable. « Statistiquement, c’est impossible. C’est une chance sur un milliard. »
« Ce n’est pas de la chance », ai-je grondé. « C’est de l’information. Quelqu’un a parlé. Quelqu’un à l’intérieur de l’Autorité de Sûreté Aérienne. Je veux que vous épluchiez la vie de tous les membres du conseil d’administration de l’ASA. Je veux savoir qui a une dette de jeu, qui a une maîtresse, qui a un enfant malade qu’il ne peut pas soigner. Vasseur achète les gens. Il trouve leur point de rupture et il appuie dessus. Trouvez-moi qui il a acheté. »
« Marc », a dit David doucement, « Si on s’attaque à Vasseur frontalement maintenant… le Procureur Général va nous tomber dessus. Vasseur a des amis au Ministère. Tu le sais. »
Je me suis arrêté devant la fenêtre. La pluie commençait à tomber, striant la vitre.
« Je m’en fous du Ministère, David. Je suis le Procureur de la République. Je ne suis pas un politicien. Ma seule allégeance, c’est à la loi. »
C’était un mensonge, et je le savais. Mon allégeance n’était plus à la loi. Elle était à ma vengeance. Je voulais prouver à Sophie qu’elle avait tort. Je voulais détruire l’idole pour récupérer la femme.
« Il y a autre chose », a ajouté Sarah, hésitante. « On a reçu un signalement d’un trader junior chez Axe. Un certain… Victor. Il s’est fait virer la semaine dernière. Il est amer. Il pourrait parler. »
Je me suis retourné lentement.
« Amenez-le moi. Pas au bureau. Ce soir. Au Zinc, rue des Dames. Discrètement. »
Pendant ce temps, à dix kilomètres de là, dans la tour de verre d’Axe Capital à La Défense, une autre scène se jouait. Une scène que je n’apprendrais que bien plus tard, mais que je peux reconstruire avec une clarté douloureuse.
Le bureau de Vasseur était un sanctuaire minimaliste. Pas de papier, pas de désordre. Juste de l’espace, du vide, et une vue imprenable sur Paris. Il était allongé sur le canapé en cuir noir, les yeux fermés. Sophie était assise dans le fauteuil en face de lui, un carnet Moleskine sur les genoux.
« Je ne dors plus », disait Vasseur. Sa voix était basse, presque un murmure. « Dès que je ferme les yeux, je vois les chiffres. Ils défilent. Pas comme des données, mais comme… du sang. Le flux sanguin du monde. Et j’ai peur que si je m’arrête de regarder, le cœur s’arrête. »
Sophie notait, attentive. Elle connaissait cette mégalomanie anxieuse. C’était le carburant de son génie.
« C’est la peur de perdre le contrôle, Alexandre. Tu penses que tu es le moteur. Mais tu n’es qu’un passager qui a appris à lire la carte mieux que les autres. »
Il a ouvert un œil, fixant Sophie avec cette intensité prédatrice qui faisait plier les PDG du CAC 40.
« Et Marc ? » a-t-il demandé brusquement. « Comment va notre cher croisé de la justice ? »
Sophie s’est raidie imperceptiblement.
« On ne parle pas de Marc ici, Alexandre. C’est la règle. »
« Les règles changent quand la guerre commence, Sophie. Il a reçu le relevé de ton bonus, n’est-ce pas ? Je me suis assuré qu’il soit envoyé par courrier postal cette année. Avec le cachet bien visible. »
Sophie a fermé son carnet d’un coup sec.
« Tu l’as fait exprès ? Tu voulais qu’il le voie ? »
Vasseur s’est redressé, un sourire félin aux lèvres. Il s’est levé et a marché vers la baie vitrée, dominant la ville.
« Je voulais qu’il comprenne l’échelle des choses. Il pense qu’il joue aux échecs avec moi. Mais il ne réalise pas que je possède l’échiquier, les pièces, et même la table sur laquelle on joue. Je voulais qu’il voie ce que tu vaux vraiment. Ce que je sais que tu vaux. Lui… il ne te voit que comme sa femme. La mère de ses enfants. Moi, je te vois comme une partenaire. Une guerrière. 7,2 millions, Sophie. C’est le prix de ta liberté. »
« Tu essaies de détruire mon mariage ? »
« Non. J’essaie de te montrer qu’il est déjà mort. Marc est un homme du passé. Il est accroché à des valeurs périmées, à une morale de pauvre. Toi et moi… nous sommes le futur. Nous sommes ceux qui osent. »
Il s’est tourné vers elle.
« Il va venir pour moi, Sophie. Il va utiliser tout ce qu’il a. Il va essayer de t’utiliser toi. La question est : quand il te demandera de choisir, quand il te demandera de me trahir au nom de sa petite morale bourgeoise… que feras-tu ? »
Sophie n’a pas répondu. Elle a regardé cet homme qui lui offrait le monde sur un plateau d’argent, au prix de son âme. Et le silence qui a suivi était, pour Vasseur, la plus belle des réponses.
Le soir même, au Zinc, l’atmosphère était étouffante. C’était un bistrot parisien typique, bruyant, sentant la frite et le vin rouge. J’étais assis au fond, le dos au mur, observant l’entrée.
Le trader, Victor, est arrivé avec dix minutes de retard. Il était jeune, pas plus de 25 ans, mais il avait déjà les cernes d’un vétéran et les tics nerveux d’un toxicomane. Il portait un costume cher mais froissé, sans cravate.
Il s’est assis sans me serrer la main, commandant un double whisky avant même de dire bonjour.
« Vous êtes le procureur ? » a-t-il demandé en scrutant la salle, paranoïaque.
« Marc. Appelez-moi Marc. Je veux savoir comment Vasseur a su pour le crash de l’avion. »
Victor a ri nerveusement, avalant son whisky d’un trait.
« Vous ne comprendrez pas. Ce n’est pas une info précise. C’est… c’est un écosystème. Vasseur a des yeux partout. Des drones, des satellites, des indics dans les ports, des gars qui comptent les camions à la sortie des usines en Chine. Pour l’avion… il y a une rumeur. Une soirée. »
« Quelle soirée ? » Je me suis penché en avant.
« Une soirée privée, avenue Foch. Il y a trois mois. Il y avait du beau monde. Des politiques, des industriels… et le directeur technique de SkyFrame. Ils étaient ivres. Il y avait des filles. Vasseur n’y était pas, bien sûr. Il ne se salit jamais les mains. Mais son bras droit, Wags, y était. J’ai entendu Wags dire le lendemain : “L’oiseau a une aile cassée, on parie sur la chute”. »
« Un témoignage par ouï-dire, c’est léger, Victor. J’ai besoin de plus. J’ai besoin d’un nom, d’une date, d’un enregistrement. »
Le jeune homme m’a regardé avec pitié.
« Vous ne l’aurez jamais. Ils ne laissent pas de traces. Sauf… »
« Sauf quoi ? »
« Sauf dans sa tête. Vasseur enregistre tout. Pas sur des disques durs. Ici. » Il a tapoté sa tempe. « Et la seule personne qui a accès à ce qu’il a dans la tête… c’est la psy. »
Mon sang s’est glacé.
« La psy ? »
« Ouais. Le Dr Rhodes. Elle sait tout. Il lui dit tout. C’est sa soupape de sécurité. Si Vasseur a un secret, il est dans le coffre-fort de madame Rhodes. Si vous voulez faire tomber le roi, il faut faire craquer la reine. »
Il ne savait pas. Il ne savait pas que la reine dormait dans mon lit. Ou plutôt, qu’elle n’y dormait plus.
J’ai payé les consommations et je suis sorti sous la pluie battante. Je marchais sans but dans les rues de Paris, l’esprit en ébullition.
Victor avait confirmé ce que je redoutais. Sophie n’était pas juste une employée. Elle était la gardienne des secrets. Elle était la complice par le silence. Le secret professionnel la protégeait, bien sûr. Mais moralement ? Savait-elle pour les vies brisées ? Pour les entreprises démantelées ?
Je suis rentré chez moi vers minuit. L’appartement était plongé dans l’obscurité. Je suis allé dans mon bureau personnel. J’ai ouvert mon ordinateur portable. La lumière bleue de l’écran a illuminé mon visage fatigué.
J’ai hésité. Ce que j’allais faire était illégal. Indigne d’un magistrat. Si je me faisais prendre, c’était la fin de ma carrière. La radiation. Peut-être la prison.
Mais je pensais au sourire arrogant de Vasseur. Je pensais aux 7,2 millions. Je pensais à Sophie qui me regardait comme un perdant.
J’ai ouvert le dossier partagé de notre réseau domestique. Sophie, par négligence ou par confiance absolue, avait synchronisé certains fichiers de son ordinateur professionnel sur notre cloud familial pour travailler à la maison.
J’ai cliqué sur le dossier Session Notes_Encrypted. Verrouillé. Bien sûr.
J’ai essayé sa date de naissance. Rien. La date de naissance des enfants. Rien. Notre date de mariage. Rien.
J’ai senti une bouffée de colère. Puis, une intuition. J’ai tapé la date de création d’Axe Capital. Le code que Vasseur considérait comme le jour 1 de sa nouvelle ère.
Accès autorisé.
Le dossier s’est ouvert. Des centaines de fichiers. Des notes vocales. Des transcriptions.
J’avais la boîte de Pandore sous les yeux. J’avais les confessions du roi. J’avais la preuve. Mais pour l’utiliser, je devais trahir la femme que j’avais juré d’aimer et de protéger. Je devais violer son secret professionnel, détruire sa carrière pour sauver la mienne.
J’ai cliqué sur le fichier le plus récent : Session_AV_0411.mp3.
La voix de Vasseur a rempli la pièce, cristalline, arrogante, mais aussi étrangement vulnérable.
« …Sophie, tu sais que SkyFrame va s’écraser. Je le sais. Wags a fait le nécessaire. Mais parfois, je me demande… est-ce que je suis Dieu ou le Diable ? »
Et puis, la voix de Sophie. Douce. Rassurante. Complice.
« Tu n’es ni l’un ni l’autre, Alexandre. Tu es la sélection naturelle. »
J’ai fermé les yeux. Une larme a roulé sur ma joue. Ce n’était pas une larme de tristesse. C’était une larme de deuil. Je venais de perdre ma femme.
J’ai copié le fichier sur une clé USB. Je l’ai mise dans ma poche. Elle pesait une tonne.
L’engrenage avait fini de tourner. Le piège s’était refermé. Pas sur Vasseur. Sur nous.
Partie 3 : Le Climax
La clé USB brûlait ma cuisse à travers le tissu de mon pantalon. C’était un petit objet, anodin, en plastique noir bon marché, mais ce matin-là, dans le taxi qui m’emmenait vers le Tribunal de Grande Instance, elle pesait le poids d’une guillotine.
Il était 5h30 du matin. Paris s’éveillait à peine. Les rues étaient encore noires, luisantes de cette pluie éternelle qui semblait vouloir laver la ville de ses péchés, sans jamais y parvenir. Je regardais défiler les quais de Seine, les lumières floues des réverbères, et je sentais mon cœur battre non pas dans ma poitrine, mais dans ma gorge, un tambourinemen frénétique et douloureux.
J’avais franchi la ligne. Je le savais. En volant les notes confidentielles de Sophie, j’avais commis ce que le Code de Procédure Pénale appelle une “obtention déloyale de preuve”. Pire, j’avais commis une trahison intime, irréversible. Mais dans ma tête, une voix insidieuse, celle de l’orgueil déguisé en justice, me répétait : « C’est pour le bien commun. C’est pour abattre le monstre. »
Arrivé au bureau, l’ambiance était électrique. David et Sarah étaient déjà là, les yeux cernés, alimentés par l’adrénaline et le mauvais café de la machine du couloir.
« On a le feu vert du Juge des Libertés ? » ai-je demandé en entrant, ma voix tentant de masquer mon tremblement intérieur.
David a hoché la tête, mais il m’a lancé un regard étrange. Un regard de chien battu qui sent que son maître cache quelque chose.
« Le juge Lemoine a signé la commission rogatoire, Marc. Mais il a tiqué sur l’origine du “tuyau”. J’ai dit ce qu’on avait convenu : une source anonyme interne, corroborée par des mouvements boursiers suspects. On a monté une “construction parallèle” pour justifier l’intervention, mais… c’est bancal. Si la défense gratte un peu, tout s’effondre. »
J’ai posé ma main sur son épaule. Elle était froide.
« Ils ne gratteront pas, David. Parce qu’on va trouver tellement de m*rde lors de la perquisition qu’ils seront trop occupés à essayer de sauver leur peau pour se soucier de la procédure. On y va. »
Je mentais. Je savais qu’ils gratteraient. Les avocats de Vasseur étaient les meilleurs de Paris. Mais je n’avais plus le choix. J’avais enclenché le mécanisme, et je devais aller jusqu’au bout, même si cela signifiait ma propre destruction.
L’Assaut
6h00 du matin. L’heure légale.
Le convoi de la Brigade Financière s’est arrêté au pied de la Tour First à La Défense. Le contraste était saisissant : nos fourgons bleus, sales, marqués par les kilomètres, face à ce monolithe de verre et d’acier qui perçait le ciel, symbole d’une puissance qui nous dépassait tous.
Les gyrophares bleus ont commencé à tourner, se reflétant sur les façades vitrées comme des éclairs silencieux.
« Tout le monde descend ! Gilet pare-balles, brassard police ! » a hurlé le commissaire.
Nous sommes entrés dans le hall immense, nos pas résonnant sur le marbre immaculé. Les vigiles de nuit, surpris, n’ont même pas essayé de nous arrêter. Ils savaient. Quand la République débarque avec trente hommes armés, le pouvoir de l’argent se met temporairement en pause.
L’ascenseur nous a propulsés au 40ème étage en quelques secondes. Mes oreilles se sont bouchées à cause de la pression. Ou peut-être était-ce la peur.
Les portes se sont ouvertes sur l’open space d’Axe Capital. C’était un spectacle surréaliste. Même à 6h du matin, une douzaine de traders étaient déjà là, les yeux rivés sur les marchés asiatiques, des écrans Bloomberg clignotant furieusement.
« Police ! Écartez-vous de vos claviers ! Mains en l’air ! »
Le chaos a été immédiat et silencieux. Pas de cris. Juste le bruit des chaises qui reculent, le cliquetis des menottes, le murmure effrayé des assistants.
J’ai marché droit vers le bureau du fond. Le bureau d’angle. Le sanctuaire.
J’ai poussé la porte vitrée.
Alexandre Vasseur était là. Il n’était pas surpris. Il était assis derrière son immense bureau vide, en train de boire un expresso dans une tasse en porcelaine fine. Il portait déjà son costume trois pièces, impeccable, comme s’il nous attendait.
Et sur le canapé, à côté de lui… Sophie.
Mon monde s’est arrêté.
Elle ne devait pas être là. Pas à cette heure-ci. Elle était censée être à la maison, en train de préparer le petit-déjeuner pour les enfants.
Sophie a levé les yeux vers moi. Il n’y avait pas de peur dans son regard. Il y avait de la déception. Une déception abyssale, froide, définitive. Elle a vu le brassard orange “PROCUREUR” à mon bras. Elle a vu les policiers derrière moi. Et elle a compris.
« Bonjour, Marc », a dit Vasseur, posant sa tasse avec une délicatesse exaspérante. « Tu es matinal. »
« Alexandre Vasseur, je vous place en garde à vue pour délit d’initié, manipulation de cours et corruption active », ai-je récité, ma voix sonnant creuse à mes propres oreilles. « Vous avez le droit de garder le silence… »
Il s’est levé, tendant ses poignets.
« Je connais la chanson. Épargne-moi le couplet. »
Un officier lui a passé les menottes. Le clic du métal a résonné comme un coup de feu dans la pièce feutrée.
Je me suis tourné vers Sophie. Elle s’était levée, pâle comme un linge.
« Sophie… je… » ai-je commencé.
« Ne me parle pas », a-t-elle coupé, sa voix tranchante comme une lame de rasoir. « Ne t’avise même pas de m’adresser la parole ici. »
« Madame Rhodes, nous allons devoir saisir votre ordinateur et vos dossiers », a intervenu le commissaire, gêné.
Sophie a regardé l’officier, puis moi. Ses yeux se sont posés sur ma poche, là où la clé USB était cachée. Une intuition féminine ? Une déduction de psychologue ? Elle a su. À cet instant précis, elle a su que je l’avais violée.
« Prenez tout », a-t-elle dit, sans me quitter des yeux. « De toute façon, il n’y a plus rien à sauver. »
Ils ont emmené Vasseur. Il est passé devant moi avec un petit sourire en coin, comme s’il allait à un déjeuner d’affaires un peu ennuyeux et non en cellule. Sophie est partie derrière lui, libre mais prisonnière de la situation, sans un regard en arrière pour son mari.
Je suis resté seul quelques secondes dans ce bureau qui sentait le cuir cher et l’argent. J’avais gagné. J’avais fait tomber le roi.
Alors pourquoi avais-je l’impression d’avoir tout perdu ?
L’Interrogatoire
14h00. Les locaux de la police judiciaire, au 36 rue du Bastion.
La salle d’interrogatoire était petite, peinte dans ce jaune pisseux institutionnel qui semble conçu pour briser le moral. Il faisait chaud. Une odeur de sueur rance et de tabac froid imprégnait les murs.
Vasseur était assis de l’autre côté de la table métallique scellée au sol. Il avait retiré sa veste, remonté les manches de sa chemise blanche immaculée. Il avait l’air parfaitement détendu.
Son avocat, Maître Levi, une légende du barreau parisien, était assis à côté de lui, silencieux, tel un vautour attendant de dépecer une carcasse.
« Monsieur Vasseur », ai-je commencé en ouvrant le dossier, « nous avons des preuves que vous étiez au courant du défaut technique des moteurs SkyFrame avant que l’information ne soit publique. Nous avons la preuve que vous avez ordonné la vente massive de vos actions la veille du crash. »
Vasseur a bâillé. Ostensiblement.
« C’est une théorie intéressante, Monsieur le Procureur. Vous avez des preuves ? Vraiment ? Montrez-les moi. »
J’ai sorti la transcription de l’enregistrement. Pas l’enregistrement lui-même, bien sûr. Juste une retranscription dactylographiée, présentée comme une “note de renseignement anonyme”.
Je l’ai glissée vers lui.
Il l’a lue. Son visage n’a pas bougé. Pas un cillement. Puis, il a relevé les yeux vers moi. Et là, j’ai vu quelque chose de terrifiant : de la pitié.
« C’est tout ce que tu as, Marc ? » a-t-il demandé, passant au tutoiement, brisant le protocole.
« Monsieur Vasseur, veuillez… » a tenté d’intervenir David à côté de moi.
« Tais-toi, le petit », a claqué Vasseur sans le regarder. Il a gardé les yeux fixés sur moi. « Tu sais ce que je lis ici, Marc ? Je ne lis pas une preuve financière. Je lis la transcription d’une séance de thérapie. »
Le silence dans la salle est devenu absolu. Maître Levi a relevé la tête, un sourire carnassier se dessinant sur ses lèvres.
« C’est une séance privée, Marc », a continué Vasseur, sa voix douce, presque hypnotique. « Entre un patient et son médecin. Comment as-tu eu ça ? Sophie ne te l’a pas donné. Elle préférerait se couper la main plutôt que de trahir le secret médical. C’est sacré pour elle. »
Il s’est penché en avant, envahissant mon espace.
« Donc, tu l’as volé. Tu as fouillé dans ses affaires. Tu as piraté l’ordinateur de ta propre femme. »
« C’est un renseignement anonyme… » ai-je balbutié, sentant la sueur couler dans mon dos.
Vasseur a éclaté de rire. Un rire sonore, qui a résonné contre les murs nus.
« Anonyme ? Allez, Marc. On est entre hommes. Tu étais jaloux. Tu ne supportais pas qu’elle m’admire. Tu ne supportais pas que je la paye ce qu’elle vaut. Alors tu as décidé de tout casser. Tu penses que tu es ici pour faire justice ? Non. Tu es ici pour tuer le rival. C’est freudien, c’est pathétique. »
Il s’est tourné vers son avocat.
« Maître, je crois que nous avons un cas d’école de nullité de procédure. Violation du secret professionnel, recel de vol domestique, atteinte à la vie privée… La liste est longue, non ? »
Maître Levi a hoché la tête, refermant son dossier.
« Monsieur le Procureur, cette garde à vue est terminée. Si vous persistez à utiliser ce document, je dépose plainte immédiatement contre vous personnellement et contre l’État. Et croyez-moi, je ferai en sorte que vous ne puissiez même plus exercer comme stagiaire dans une mairie de campagne. »
Je me suis levé, renversant ma chaise.
« Vous ne sortirez pas d’ici ! » ai-je hurlé. « Je sais ce que vous avez fait ! Vous avez du sang sur les mains ! »
Vasseur s’est levé aussi, calmement. Il a remis sa veste, ajusté ses boutons de manchette.
« Tu sais, Marc… Le problème avec les gens comme toi, c’est que vous pensez que les règles sont faites pour tout le monde. Mais les règles sont des barrières pour le bétail. Pas pour les bergers. Et certainement pas pour les loups. »
Il s’est approché de moi, jusqu’à chuchoter à mon oreille.
« Rentre chez toi. Si elle est encore là. Mais je doute qu’elle te pardonne un jour d’avoir violé son esprit pour essayer de m’atteindre. Tu n’as pas gagné, Marc. Tu as juste commis un suicide. »
Ils sont sortis. Libres.
Je suis resté dans la salle d’interrogatoire, seul avec David. Il me regardait avec horreur. Il avait compris aussi.
« Tu as vraiment volé ça à ta femme, Marc ? » a-t-il demandé, la voix tremblante.
Je n’ai pas répondu. Je n’avais plus de mots.
La Confrontation
Il était 20h quand je suis rentré à l’appartement.
La pluie avait cessé, laissant place à une brume épaisse qui enveloppait Paris. J’étais épuisé, vidé. Je me sentais sale.
J’ai ouvert la porte. L’appartement était plongé dans la pénombre. Seule la lampe du salon était allumée. Des valises étaient posées dans l’entrée. Deux grosses valises et quelques sacs.
Sophie était là, debout près de la fenêtre, regardant la rue. Elle ne s’est pas retournée quand je suis entré.
« Sophie… »
Elle s’est retournée lentement. Son visage était ravagé par les larmes, mais ses yeux étaient secs maintenant. Durs comme du silex.
« Comment as-tu pu ? » a-t-elle demandé. Ce n’était pas un cri. C’était un constat.
« Je devais le faire, Sophie. Il est coupable. Tu ne le vois pas ? Il te manipule ! »
« Ne parle pas de manipulation ! » Elle a crié cette fois, lançant un verre qui s’est fracassé contre le mur, juste à côté de ma tête. Les éclats ont volé partout, comme les morceaux de notre vie commune.
« Tu as violé mes dossiers ! Tu as violé la confiance de mes patients ! Tu as pris la chose la plus sacrée de mon métier et tu en as fait une arme pour ta petite guerre d’ego ! »
Elle s’est approchée de moi, furieuse, magnifique dans sa colère.
« Tu sais ce que j’ai ressenti quand les flics ont saisi mon ordinateur ? J’ai eu honte. Pas pour moi. Pour toi. J’ai eu honte d’être mariée à un homme aussi petit. Aussi médiocre. »
« Médiocre ? » J’ai senti la colère remonter, une défense pitoyable. « Je suis intègre ! Je refuse de me vendre ! »
« Tu n’es pas intègre, Marc ! Tu es jaloux ! Tu es jaloux de sa réussite, jaloux de son argent, jaloux du fait qu’il me comprend mieux que toi tu ne l’as jamais fait ! »
Les mots ont frappé comme des balles.
« Il te comprend ? » ai-je raillé. « Il t’utilise ! Tu es un outil pour lui, Sophie. Une clé à molette pour resserrer les boulons de son cerveau malade. Dès qu’il n’aura plus besoin de toi, il te jettera. »
« Peut-être », a-t-elle dit, calmant soudain sa voix. « Peut-être qu’il m’utilise. Mais au moins, lui, il me respecte pour ce que je sais faire. Toi… tu as prouvé aujourd’hui que tu ne me respectes pas. Tu ne vois en moi qu’un moyen d’arriver à tes fins. »
Elle a pris son sac à main.
« Je pars, Marc. »
« Tu vas où ? Chez lui ? »
Elle s’est arrêtée, la main sur la poignée de sa valise.
« Où je vais ne te regarde plus. Mais non, je ne vais pas chez lui. Je vais à l’hôtel. J’ai besoin d’être loin de lui… et loin de toi. Surtout de toi. »
« Et les enfants ? »
« Ils sont chez ma mère. Ils y resteront jusqu’à ce qu’on décide… de la suite. »
« La suite ? »
Elle m’a regardé une dernière fois. Un regard qui scellait dix ans de mariage, de souvenirs, de vacances en Bretagne et de dîners de Noël. Un regard qui éteignait la lumière.
« Il n’y a pas de suite, Marc. Tu as brûlé la maison pour tuer une araignée. L’araignée s’est échappée. Mais la maison est en cendres. »
La porte a claqué.
Le bruit a résonné longtemps dans l’appartement vide. Je suis resté debout, au milieu du salon, entouré des éclats de verre.
Mon téléphone a vibré dans ma poche. Un message.
C’était David.
« Le procureur général veut te voir demain à 8h. C’est grave. Maître Levi a envoyé les preuves du piratage. Ils parlent de suspension immédiate. Je suis désolé, Marc. C’est fini. »
Je me suis laissé tomber sur le canapé. Celui-là même où Sophie m’avait annoncé le montant de son bonus quelques jours plus tôt. 7,2 millions.
J’avais voulu être un héros. J’avais voulu être le chevalier blanc qui pourfend le dragon de la finance. J’avais oublié une règle essentielle des contes de fées : quand on tue le dragon, il faut faire attention à ne pas être éclaboussé par son sang. Parce que le sang de dragon est toxique. Il brûle tout.
J’ai regardé mes mains. Elles ne tremblaient plus. Elles étaient juste vides.
J’ai sorti la clé USB de ma poche. Je l’ai regardée une dernière fois. Toute ma vie était là-dedans. Ma carrière, mon mariage, mon honneur. Tout ça pour un fichier mp3.
Je me suis levé, je suis allé à la cuisine. J’ai allumé le gaz de la gazinière. J’ai tenu la clé au-dessus de la flamme bleue avec une pince à salade.
Le plastique a fondu, noirci, dégagé une fumée acre et toxique. J’ai regardé la puce électronique se tordre et griller. J’ai regardé les preuves disparaître.
Mais c’était trop tard. On ne peut pas “dé-brûler” une maison.
Je suis allé vers le bar, j’ai ouvert une bouteille de whisky. Pas un grand cru. Un truc basique. J’ai versé un verre. Puis deux.
Dehors, la Tour Eiffel scintillait. Elle s’en foutait, elle. Elle brillait toutes les heures, que les hommes en bas s’aiment ou s’entretuent.
J’ai levé mon verre vers la fenêtre, vers l’ouest, vers La Défense invisible dans la nuit.
« À ta santé, Alexandre », ai-je murmuré dans le vide. « Tu avais raison. Il ne peut en rester qu’un. »
Et ce n’était pas moi.
Partie 4 : Le Dénouement
Paris a une façon particulière de vous rappeler que la vie continue, que vous le vouliez ou non. C’est une ville indifférente. Elle a vu des rois tomber, des révolutions éclater et des empires s’effondrer. Alors, la chute d’un petit procureur de la République obsédé par un financier de La Défense, pour elle, ce n’était même pas un fait divers. C’était un non-événement.
Six mois ont passé depuis la nuit où j’ai brûlé la clé USB. Six mois qui ressemblent à six siècles.
Je n’habite plus le grand appartement du boulevard Malesherbes. Les moulures, le parquet en pointe de Hongrie, la hauteur sous plafond… tout ça appartient à une autre vie. Une vie que je regarde parfois comme on regarde un film étranger dont on a perdu les sous-titres.
J’habite maintenant un deux-pièces au rez-de-chaussée, rue des Dames, dans le quartier des Batignolles. C’est humide. Il y a peu de lumière. Le matin, j’entends les livraisons du restaurant d’à côté, le bruit des caisses de vin qu’on décharge sur le trottoir. Ironiquement, c’est le bruit de la vie, une vie brute, sans filtre, loin des salons feutrés et climatisés où se décidait mon destin autrefois.
La Chute Officielle
Je me souviens de l’audience disciplinaire au Conseil Supérieur de la Magistrature. C’était un jeudi gris de janvier. La salle était solennelle, trop grande pour un homme aussi petit que je me sentais ce jour-là.
Mes pairs étaient assis en face de moi, drapés dans leurs robes noires et rouges, hermétiques. Je connaissais certains d’entre eux. Nous avions bu du champagne ensemble lors des vœux du Ministre. Nous avions partagé des dossiers, des rires, des ambitions. Ce jour-là, ils ne me regardaient pas comme un collègue, mais comme une tumeur qu’il fallait extraire pour sauver le corps malade de l’institution.
« Monsieur Marc L… », avait commencé le président, un homme que je respectais pourtant. « Les faits sont accablants. Violation du secret de l’instruction. Tentative d’utilisation de preuves obtenues illégalement. Atteinte grave à la probité de la fonction. Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ? »
J’avais regardé mes mains posées sur la table en bois verni. Je n’avais pas d’avocat. Je n’en voulais pas. À quoi bon se défendre quand on est coupable ?
« Non, Monsieur le Président », avais-je répondu d’une voix blanche. « J’ai agi par… aveuglement. Je pensais servir la justice. J’ai oublié qu’on ne sert pas la justice en piétinant la loi. »
La sentence est tombée une semaine plus tard. Mise à la retraite d’office. C’était une façon polie de dire “viré”. Radié. Fini. On ne m’a pas envoyé en prison, grâce à quelques amis influents qui ont plaidé la détresse psychologique et le burn-out. Mais ma carrière était morte. Trente ans de service public effacés par une nuit de folie et de jalousie.
En sortant du Palais de Justice pour la dernière fois, j’ai rendu ma carte tricolore. J’ai rendu les clés de mon bureau. David était là, dans le couloir. Il n’a pas osé me parler. Il a juste baissé les yeux. Je ne lui en voulais pas. Il avait une carrière à construire. On ne s’approche pas des cadavres quand on veut rester vivant.
Le Silence de Sophie
Le plus dur n’a pas été la perte du travail. Le travail, c’est ce qu’on fait, pas ce qu’on est. Même si j’avais mis du temps à le comprendre.
Le plus dur, c’était le silence.
Sophie avait tenu parole. Elle n’était pas revenue. La procédure de divorce s’était enclenchée avec une efficacité clinique. Pas de cris, pas de scènes déchirantes. Juste des courriers recommandés avec accusé de réception, rédigés par des avocats spécialisés en droit de la famille qui parlaient de “garde alternée” et de “prestation compensatoire” comme s’ils parlaient d’une fusion-acquisition.
Je voyais les enfants un week-end sur deux. Léo et Camille. Ils avaient 10 et 12 ans. Assez grands pour comprendre que quelque chose s’était brisé, mais trop jeunes pour comprendre la complexité de la trahison.
Les premiers week-ends étaient atroces. Dans mon petit appartement, ils tournaient en rond. Il n’y avait pas de console de jeux dernier cri, pas de grands espaces. On mangeait des pâtes. On regardait la télé.
« Pourquoi maman ne vient jamais ici ? » m’avait demandé Léo un soir, alors qu’il jouait avec sa fourchette.
« Maman et moi… on a besoin de temps, Léo. C’est compliqué. »
« C’est à cause de l’argent ? » avait-il demandé avec cette brutalité innocente des enfants. « Parce que tu n’es plus procureur ? »
J’avais avalé ma salive difficilement.
« Non, ce n’est pas à cause de l’argent. C’est à cause de la confiance. J’ai fait une bêtise. Et quand on fait une bêtise, il faut payer. »
« Comme quand je casse un verre ? »
« Oui. Sauf que là, papa a cassé toute la vaisselle. »
Il avait ri. Un petit rire cristallin qui m’avait fait plus de bien que dix ans de thérapie.
Sophie, elle, restait une ombre. Je la voyais parfois quand je ramenais les enfants en bas de son nouvel immeuble, dans le 16ème. Elle restait dans le hall, derrière la vitre sécurisée. Elle me faisait un signe de tête bref, prenait les sacs des enfants, et disparaissait. Elle avait érigé un mur de glace entre nous. Et je savais que derrière ce mur, elle souffrait aussi, mais elle avait cette fierté, cette discipline qu’elle admirait tant chez Vasseur. Elle ne montrait rien.
L’Ombre de Vasseur
Et puis, il y avait lui. Alexandre Vasseur.
Il était partout. Sur les abribus, dans les journaux, à la télévision. Son fonds, Axe Capital, avait annoncé des profits records ce trimestre-là. L’affaire “Olympe” ? Oubliée. Effacée. Comme si elle n’avait jamais existé. Il avait payé une amende transactionnelle – quelques millions, une paille pour lui – sans reconnaissance de culpabilité. Le système avait absorbé le choc et s’était réajusté autour de son argent.
Je pensais que je le haïrais encore. Je pensais que je passerais mes nuits à ruminer ma vengeance, à comploter son assassinat ou sa ruine.
Mais curieusement, la haine s’était évaporée. Elle avait laissé place à une forme de lucidité froide. J’avais compris quelque chose d’essentiel : Vasseur n’était pas le méchant de l’histoire. Il était juste une force de la nature. Un ouragan. On ne déteste pas un ouragan parce qu’il détruit votre maison. On se met à l’abri. J’avais été assez stupide pour sortir en pleine tempête et essayer de hurler contre le vent.
Un jour de mars, je l’ai vu. Pour de vrai.
J’étais assis à la terrasse d’un café, place de la Madeleine, en train de lire Le Monde et de boire un café noir. Une limousine noire s’est arrêtée juste devant. La portière s’est ouverte.
Il est sorti. Il était au téléphone, bien sûr. Il portait un manteau en cachemire bleu nuit. Il avait l’air… royal. Il a traversé le trottoir pour entrer chez Caviar Kaspia.
Il s’est arrêté. Il m’a vu.
Le temps s’est figé. Les bruits de la ville se sont estompés.
Il a baissé son téléphone. Il m’a regardé. Pas avec arrogance. Pas avec mépris. Il m’a regardé avec une curiosité détachée, comme on regarde un vieil adversaire qu’on croyait mort.
Il a hésité une seconde, puis s’est approché de ma table.
Je ne me suis pas levé. Je n’avais plus de badge, plus de pouvoir. J’étais juste un homme en pull-over qui buvait un café.
« Marc », a-t-il dit. Sa voix était calme.
« Alexandre. »
Il a regardé ma tasse, mon journal froissé, mon apparence un peu négligée.
« Tu as l’air… reposé », a-t-il commenté.
« Je dors mieux. Et toi ? Les chiffres continuent de défiler la nuit ? »
Il a souri, ce demi-sourire énigmatique.
« Toujours. Ça ne s’arrête jamais. La bête a toujours faim. »
Il a marqué une pause, regardant autour de nous.
« Tu sais, Sophie a démissionné. »
Mon cœur a raté un battement. Je ne le savais pas.
« Quand ? »
« Il y a deux mois. Elle est entrée dans mon bureau, elle a posé son badge sur la table et elle a dit : “Je ne peux plus réparer des gens qui aiment être cassés”. Et elle est partie. »
Il a eu l’air presque triste l’espace d’une seconde.
« C’était la meilleure, Marc. Elle comprenait la psychologie du marché mieux que personne. Tu as gâché un talent immense en la forçant à choisir. »
« Je ne l’ai pas forcée. Elle a choisi toute seule. »
Vasseur a haussé les épaules.
« Peut-être. En tout cas, elle ne travaille plus pour moi. Elle ne travaille plus pour personne, je crois. Elle a ouvert un petit cabinet. Elle voit des “vrais gens” maintenant. Des dépressifs, des divorcés… des types comme toi, j’imagine. »
C’était une pique, mais elle n’avait pas de venin. C’était juste un constat.
« Pourquoi tu me dis ça ? » ai-je demandé.
« Parce que tu as perdu, Marc. Mais je ne suis pas sûr d’avoir gagné. Elle me manque. Pas comme femme, ne te fais pas d’idées. Mais comme… ancre. Sans elle, je flotte un peu trop haut. Et là-haut, l’oxygène est rare. »
Il a vérifié sa montre. Une Patek Philippe qui valait probablement plus que mon appartement actuel.
« Allez. Bonne chance, Marc. Essaie de ne pas te faire écraser en traversant la rue. »
Il a tourné les talons et est entré dans le restaurant.
Je suis resté là, sonné. Sophie avait quitté Axe Capital. Elle avait renoncé aux millions. Elle avait renoncé au pouvoir. Pourquoi ne me l’avait-elle pas dit ?
La Rencontre
J’ai attendu trois jours avant de l’appeler. Je ne savais pas quoi dire. Finalement, j’ai envoyé un SMS. Simple.
« Vasseur m’a dit que tu étais partie. Café ? »
Elle a répondu deux heures plus tard.
« Demain 16h. Au Jardin du Luxembourg. Devant la fontaine Médicis. »
Il pleuvait encore le lendemain. Une pluie fine de printemps, douce, presque agréable. Le jardin était désert, à part quelques touristes courageux et des joggers en K-Way.
Je l’ai vue de loin. Elle portait un trench-coat beige et tenait un parapluie rouge. Elle regardait l’eau verte de la fontaine, immobile.
Je me suis approché doucement, de peur de l’effrayer, comme si elle était un oiseau rare prêt à s’envoler.
« Salut », ai-je dit.
Elle s’est tournée. Elle avait changé. Ses traits étaient moins tirés, moins durs. Elle avait l’air… plus humaine. Moins “guerrière”.
« Salut Marc. »
Nous avons marché côte à côte le long des allées gravillonnées, sous la protection de son grand parapluie.
« C’est vrai alors ? » ai-je demandé. « Tu as lâché le job de tes rêves ? »
Elle a soupiré, regardant la buée qui sortait de sa bouche.
« Ce n’était pas le job de mes rêves, Marc. C’était le job de mon ego. C’est différent. »
« Pourquoi maintenant ? »
Elle s’est arrêtée et m’a regardé droit dans les yeux.
« Parce que le jour où tu as fait ta descente, le jour où tu m’as trahie… j’ai vu la satisfaction dans les yeux d’Alexandre. Il était content, Marc. Il était content que tu aies détruit notre couple parce que ça prouvait qu’il avait raison sur la nature humaine. Il voyait ça comme une expérience. Et j’ai réalisé que pour lui, je n’étais qu’un rat de laboratoire. Un rat de luxe, mais un rat quand même. »
Elle a serré le manche de son parapluie.
« Et j’ai réalisé que je devenais comme lui. J’avais justifié l’injustifiable. J’avais fermé les yeux sur des choses… morales, pour garder ma place au sommet. Quand tu as brûlé ma carrière, tu m’as forcée à regarder les cendres. Et je n’ai pas aimé ce que j’ai vu. »
« Je suis désolé, Sophie. Tellement désolé. »
« Je sais. »
Elle a recommencé à marcher.
« Je ne reviendrai pas, Marc. Tu dois le savoir. Ce qui s’est cassé entre nous… c’est trop profond. La confiance, c’est comme un miroir. Une fois brisé, tu peux recoller les morceaux, mais tu verras toujours les fissures dans ton reflet. Je ne veux pas vivre dans les fissures. »
J’ai accusé le coup. Je m’y attendais, mais l’entendre dire à voix haute, c’était comme une seconde sentence.
« Mais… » a-t-elle ajouté doucement. « Je ne te déteste plus. Et je veux que les enfants aient un père. Un père qui va bien. Pas un père qui est en guerre contre le monde entier. »
Elle a sorti une enveloppe de sa poche.
« Tiens. C’est pour toi. »
J’ai pris l’enveloppe. Elle était épaisse.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« J’ai liquidé mes stock-options avant de partir. J’ai gardé ma part, mais ça… c’est la tienne. Ou plutôt, c’est pour ton nouveau départ. Considère ça comme une “prestation compensatoire” inverse. »
« Je ne veux pas de l’argent de Vasseur, Sophie. C’est sale. »
Elle a souri tristement.
« L’argent n’a pas d’odeur, Marc. C’est ce qu’on en fait qui compte. Utilise-le pour quelque chose de bien. Ouvre un cabinet d’aide juridique pour les gens qui ne peuvent pas se payer des avocats. Fais ce que tu as toujours voulu faire avant d’être obsédé par la gloire. Sois le procureur des pauvres, pas le chasseur des riches. »
Elle m’a embrassé sur la joue. Un baiser chaste, rapide. Une adieu.
« Prends soin de toi, Marc. »
Elle s’est éloignée sous la pluie, son parapluie rouge comme une tache de coquelicot dans la grisaille parisienne.
Je suis resté seul devant la fontaine Médicis. J’ai ouvert l’enveloppe. Il y avait un chèque. Un montant conséquent. Pas des millions, mais assez pour acheter un bureau, des livres, et recommencer.
La Reconstruction
J’ai suivi son conseil.
J’ai loué un petit local rue des Moines. J’ai mis une plaque en cuivre à l’entrée : Marc L… – Conseil Juridique & Médiation.
Je ne porte plus de robe. Je ne requiers plus de peines de prison. Je reçois des locataires menacés d’expulsion, des salariés licenciés abusivement, des mères célibataires qui se battent pour une pension alimentaire. Des gens dont les problèmes se chiffrent en centaines d’euros, pas en milliards.
Ce n’est pas glamour. Il n’y a pas de caméras. Personne ne m’interviewe.
Mais hier soir, j’ai gagné un dossier. Une petite affaire. J’ai empêché l’expulsion d’une vieille dame qui vivait dans son appartement depuis quarante ans et qu’un promoteur immobilier voulait virer pour faire des Airbnb.
Quand je lui ai annoncé la nouvelle, elle a pleuré. Elle m’a pris les mains. Ses mains étaient calleuses, usées par le travail. Elle m’a offert un pot de confiture maison pour me remercier parce qu’elle ne pouvait pas payer mes honoraires.
J’ai posé ce pot de confiture sur mon bureau, à la place où trônait autrefois le trophée du “Meilleur Procureur de l’Année”.
Je suis rentré chez moi à pied. Il faisait beau pour une fois. Le soleil se couchait sur les toits de Paris, baignant la ville d’une lumière dorée, presque irréelle.
Je suis passé devant un kiosque à journaux. Vasseur était encore en couverture de Challenges. Le titre disait : “L’homme qui veut acheter Mars”. Il regardait vers les étoiles, ambitieux, insatiable, seul.
J’ai souri. J’ai acheté un paquet de bonbons pour Léo et un magazine de mode pour Camille.
J’ai pensé à la phrase que je répétais à mon équipe, dans une autre vie : « Ce que nous faisons a des conséquences. »
C’est vrai. Tout a des conséquences. La haine engendre la haine. L’avidité engendre la solitude.
Mais il y a une autre conséquence que je n’avais pas prévue : la rédemption. Elle ne vient pas avec des fanfares ou des éclairs. Elle vient doucement, un jour de pluie, quand on accepte enfin d’être faillible.
Je suis arrivé devant mon immeuble. J’ai sorti mes clés. J’ai ouvert la porte. Ça sentait la soupe que j’avais préparée le matin même. Ça sentait le “chez moi”.
Je ne suis plus un homme puissant. Je ne suis plus riche. Je ne suis plus marié à la femme la plus brillante de Paris.
Je suis Marc. Je suis libre. Et pour la première fois depuis très longtemps, quand je me regarde dans le miroir le matin, je ne vois pas un étranger. Je vois juste un homme qui essaie d’être un peu meilleur qu’hier.
Et ça, ça vaut bien plus que 7,2 millions.
(FIN)