Partie 1
Les mardis matins étaient censés être calmes. C’était mon sanctuaire personnel, le seul moment de la semaine où la maison respirait à son propre rythme, sans les pas pressés de Cassandra ou le poids de mes propres départs imminents.
Après trente-deux ans passés à sillonner le ciel, enfermé dans un cockpit à des milliers de mètres d’altitude, j’avais appris à chérir le silence. Mon métier de pilote de ligne pour une grande compagnie française m’avait appris la discipline, la rigueur, et une confiance absolue dans les instruments. De Lyon à Francfort, de Lyon à Dubaï, puis retour. Ma vie était une série de procédures, de vérifications, de décollages et d’atterrissages. Le monde se résumait à des données sur un écran, des communications radio crépitantes et des horizons infinis. Le silence, le vrai, celui du sol, était devenu un luxe.
Ce matin-là, je me tenais dans la cuisine de la maison de Caluire-et-Cuire. Nos murs. Ceux que Marguerite et moi avions choisis ensemble il y a vingt-trois ans, avec l’excitation d’un jeune couple qui construisait son avenir. Cassandra avait neuf ans, une petite fille espiègle aux yeux pétillants, et Félicia, notre cadette, en avait quatre, un tourbillon de boucles blondes et de rires cristallins.
À cette époque, la maison vivait. Elle était remplie de leurs courses dans le couloir, des disputes pour un jouet, des odeurs de gâteau sortant du four. Marguerite fredonnait toujours quelque chose en s’occupant de son petit jardin d’herbes aromatiques, juste à côté de la fenêtre de la cuisine. Sa voix était la bande-son de notre bonheur.
Mais cette vie-là appartenait à une autre époque. Un temps révolu qui me semblait parfois être celui d’un autre homme.
Marguerite nous avait quittés il y a dix ans. Emportée par une maladie qui avait volé sa lumière petit à petit, la laissant fragile et diaphane comme une porcelaine ancienne. Son absence avait créé un silence d’un nouveau genre. Un silence lourd, pesant, un vide que rien n’avait jamais réussi à combler.
Puis, il y a eu Félicia. Notre rayon de soleil. Elle avait disparu il y a huit ans. Une nuit de mars, à l’âge de dix-neuf ans. Elle s’était volatilisée, ne laissant derrière elle qu’une chambre intacte, un téléphone qui sonnait dans le vide, et une douleur sourde et permanente dans ma poitrine. Pas un mot, pas une lettre. Juste des questions sans réponse qui me hantaient la nuit.
Aujourd’hui, il ne restait que moi et Cassandra. Ma fille aînée. Trente-deux ans. Brillante, ambitieuse, avec une volonté de fer qui me rappelait parfois celle de sa mère. Elle avait cette capacité à se fixer un objectif et à ne jamais dévier de sa trajectoire. Son dernier projet en date : transformer le grand sous-sol humide en un atelier de création de bijoux moderne et épuré. Elle y avait bâti une entreprise florissante, une marque qui commençait à se faire un nom et qui, j’en étais sûr, aurait rendu Marguerite si fière.
Ce matin, comme tous les mardis, elle était partie à 7 heures précises pour sa galerie en presqu’île. Elle m’avait embrassé sur la joue, un geste rapide, presque machinal. « N’oublie pas tes vitamines, papa. » Sa voix était pleine d’une affection pragmatique.
La maison semblait immense pour seulement deux personnes. Les pièces résonnaient de nos absences. C’était un musée de souvenirs, un mausolée dédié à une famille qui n’existait plus. Mais c’était notre maison. Le seul ancrage qui me restait.
Je me suis servi une deuxième tasse de café. Un arabica que j’achetais aux Halles Paul Bocuse, un de mes rares plaisirs. L’horloge au-dessus de la cuisinière indiquait 7h34. Mon vol pour Seattle n’était qu’en milieu d’après-midi. J’avais largement le temps de faire ma valise, de consulter les derniers rapports météo, peut-être même d’appeler mon ami Stéphane pour confirmer notre partie de golf de vendredi. Une routine bien huilée pour ne pas laisser trop de place aux pensées.

C’est alors que le téléphone a sonné.
Le nom de Pierre s’est affiché sur l’écran. Pierre Dubois. Il tondait notre pelouse tous les mardis depuis six ans. Un homme simple, fiable comme une horloge suisse. Il n’appelait jamais. Jamais. Sauf si un de ses outils était en panne ou si un problème grave survenait. Son appel était une anomalie dans le calme de ma matinée.
J’ai décroché, une pointe d’agacement dans la voix. « Oui, Pierre ? »
« Monsieur Martin ? » Sa voix était basse, presque un murmure. Il y avait une prudence, une sorte d’excuse dans son ton, comme s’il avait peur de me déranger.
Mon agacement s’est immédiatement transformé en inquiétude. « Un problème ? »
« Je suis vraiment, vraiment navré de vous appeler pour ça… mais… il y a un bruit. Je crois que vous devriez l’entendre. »
Des décennies dans un cockpit m’avaient appris à décoder les inflexions d’une voix humaine au-delà des mots. Je pouvais distinguer une simple préoccupation d’une alarme réelle. Et la voix de Pierre était alarmante.
J’ai posé ma tasse de café. « Que se passe-t-il, Pierre ? Expliquez-moi. »
« Eh bien, je suis en train de tondre la pelouse sur le devant de la maison, et… je n’arrête pas d’entendre ce bruit. » Il a hésité, comme s’il cherchait les bons mots. « Ça vient de votre sous-sol. C’est clair. On dirait quelqu’un qui pleure. »
Un frisson glacial a parcouru mon corps. Les poils sur mes bras se sont hérissés. J’ai jeté un regard vide autour de moi, vers les pièces silencieuses.
« C’est impossible, Pierre, » ai-je répondu, ma voix plus sèche que je ne l’aurais voulu. « Il n’y a personne dans la maison à part moi. Cassandra est partie travailler il y a plus d’une demi-heure. »
« Je sais, je l’ai vue partir, » a-t-il insisté, sa voix toujours aussi basse. « Mais le bruit, monsieur… Ça fait bien dix minutes que ça dure. C’est très doux, presque inaudible. Comme si la personne… comme si elle essayait de ne pas être entendue. Et ça ne ressemble pas à une télévision ou une radio. C’est… c’est humain. »
Les mots « ne pas être entendue » ont résonné en moi. Une image s’est formée dans mon esprit, une image de détresse cachée, de souffrance contenue. J’ai marché jusqu’à la fenêtre de la cuisine, qui donnait sur le côté de la maison. Je pouvais voir Pierre, debout à côté de sa grosse tondeuse rouge, le téléphone collé à l’oreille. Il ne me regardait pas. Il fixait les petites fenêtres rectangulaires du sous-sol, celles qui affleuraient juste au-dessus du sol.
La maison était vide. J’en étais absolument certain. J’étais un homme de faits, de certitudes. Un homme qui vérifiait tout deux fois.
« Vous êtes sûr que ça ne vient pas de chez les voisins ? Un bruit qui se propage ? » ai-je tenté, cherchant désespérément une explication logique.
« Négatif, Monsieur Martin. Le vent souffle dans l’autre sens, et les voisins sont partis en vacances hier. Je le sais, ils m’ont demandé d’arroser leurs géraniums. Le son vient de chez vous. De sous la terre. »
Chaque parcelle de ma raison criait que c’était absurde. Une illusion auditive. Le bruit du moteur de sa tondeuse qui créait un écho étrange. Mais l’expression sur le visage de Pierre, même de loin, était empreinte d’une sincère préoccupation. Il n’était pas du genre à inventer des histoires.
« D’accord, » ai-je dit, la gorge soudainement sèche. « Je… je vais aller voir. Ne bougez pas. »
J’ai raccroché et je suis resté immobile pendant un instant, le silence de la maison m’enveloppant à nouveau. C’était un silence différent, maintenant. Un silence chargé de possibilités, un silence menaçant.
Les escaliers du sous-sol se trouvaient au fond du couloir, derrière une porte en bois que nous laissions toujours fermée. En la poussant, une bouffée d’air plus frais et légèrement humide est venue à ma rencontre. L’odeur familière de la cave. Un mélange de terre, de lessive et, plus récemment, des odeurs chimiques des produits que Cassandra utilisait pour ses créations.
J’ai posé le pied sur la première marche. Seize marches. Seize marches en bois qui avaient grincé sous les pas de mes filles pendant toute leur enfance. Je les avais descendues des milliers de fois pour chercher une bouteille de vin, une vieille valise, ou pour réparer la chaudière. Aujourd’hui, chaque marche semblait protester sous mon poids, chaque grincement semblait me prévenir.
Mon cœur battait un peu plus vite. Je me sentais ridicule. J’étais un homme de 58 ans, un pilote de ligne expérimenté, qui avait peur d’un bruit imaginaire dans sa propre maison. Marguerite se serait moquée de moi gentiment. Elle aurait descendu ces escaliers sans hésiter, avec ce courage tranquille qui la caractérisait.
Arrivé en bas, je me suis arrêté sur la dernière marche, retenant ma respiration. J’ai tendu l’oreille, écoutant au-delà du ronronnement constant de la chaudière et du léger bourdonnement des néons que Cassandra avait fait installer.
Rien. Absolument rien.
Le silence.
J’ai soupiré, un mélange de soulagement et d’irritation envers moi-même. Pierre avait dû se tromper. C’était la seule explication.
L’atelier de Cassandra occupait tout le fond du sous-sol, un grand espace rectangulaire que nous avions rénové ensemble il y a cinq ans. C’était un de nos derniers grands projets communs. J’avais aidé à monter les cloisons, à poser le sol, à peindre les murs de ce gris perle qu’elle aimait tant. Nous avions travaillé côte à côte pendant des semaines, riant comme nous ne l’avions pas fait depuis qu’elle était adolescente. Ces moments avaient été une bouffée d’air frais après des années de distance silencieuse.
J’ai poussé la porte de l’atelier. La lumière vive des néons a inondé la pièce. Tout semblait parfaitement normal, ordonné avec la précision quasi chirurgicale de Cassandra. Le grand établi central était impeccable. Ses pinces, ses marteaux, ses chalumeaux miniatures, tout était aligné sur des supports magnétiques. Les vitrines le long des murs exposaient ses dernières créations : des pendentifs en argent brossé, des bagues en or martelé, des chaînes fines et délicates. Un travail d’une finesse incroyable.
Mais quelque chose clochait.
Ce n’était pas un son. Ce n’était pas une odeur. C’était une sensation. Une dissonance dans l’harmonie de la pièce. L’instinct d’un pilote qui sent une infime vibration anormale dans son appareil.
Mon regard a balayé la pièce plus lentement cette fois. Et je l’ai vu.
Sur un coin de l’établi, à côté d’un présentoir de boucles d’oreilles, il y avait un verre d’eau.
Un simple verre. Mais de la condensation perlait encore sur ses parois extérieures, formant de petites gouttelettes qui commençaient à peine à glisser vers le bas.
J’ai froncé les sourcils. Je me suis approché et j’ai posé le bout de mon doigt sur le verre.
Il était froid. Glacé, même. Récemment rempli.
L’horloge murale de l’atelier indiquait 7h43. Cassandra était partie à 7h00. Depuis quarante-trois minutes. Impossible que la condensation tienne aussi longtemps dans la chaleur relative du sous-sol.
Mon cœur a recommencé à battre plus fort.
J’ai scanné la pièce avec une nouvelle intensité, cherchant d’autres anomalies. Le petit évier dans le coin, que nous avions installé pour elle. Le robinet en acier chromé. J’ai posé mon doigt dessus. Il était humide. Pas mouillé, mais porteur de cette humidité résiduelle qui indique qu’il a été utilisé il y a peu. Une faible odeur de savon à la lavande flottait dans l’air, le savon pour les mains que Cassandra achetait toujours.
Mes yeux se sont alors posés sur le mur du fond. Le mur qui séparait l’atelier du reste de la cave. Il était peint du même gris perle que les autres. Mais en y regardant de plus près, sous la lumière crue des néons, je pouvais voir une différence. La texture. Sur la plus grande partie du mur, la peinture avait cet aspect légèrement rugueux d’une surface qui a vécu. Mais sur une large section, un grand rectangle d’environ trois mètres de large, la texture était différente. Plus lisse. Plus neuve. Comme si quelqu’un avait récemment posé de l’enduit et repeint par-dessus.
Une sueur froide a commencé à perler sur ma nuque. J’ai traversé la pièce, mes pas semblant anormalement bruyants. J’ai posé ma main à plat sur cette section plus lisse. La surface était froide et dure.
J’ai replié mes doigts et j’ai toqué légèrement avec mes articulations.
Toc. Toc.
Le son.
Ce n’était pas le bruit plein et mat d’un mur en béton ou en parpaing. C’était un son creux. Un son vide. Le son d’un coup frappé sur une cloison sèche qui dissimule un espace derrière elle.
Je suis resté figé, la main contre le mur, le bruit de ma propre respiration sifflant dans mes oreilles. Qu’est-ce que c’était ? Une rénovation que Cassandra avait faite sans m’en parler ? Un rangement intégré ? Mais pourquoi le dissimuler si parfaitement ?
J’ai toqué à nouveau, plus fort cette fois. TOC. TOC. Le son était sans équivoque. Il y avait quelque chose derrière. Un vide.
C’est à ce moment-là que la voix de Pierre m’a fait sursauter.
« Monsieur Martin ? »
Je me suis retourné d’un bloc, le cœur battant à tout rompre. Il se tenait au pied des escaliers, ses gants de travail tordus dans ses mains. Il était entré dans la maison sans que je l’entende.
« Vous avez trouvé quelque chose ? » a-t-il demandé, son visage plein d’une inquiétude sincère. Il n’était pas du genre à imaginer des choses. Sa présence ici, dans mon sous-sol, confirmait la réalité de son inquiétude.
Je me suis écarté du mur, essayant de composer un visage neutre. « Non, rien. Juste un atelier silencieux, » ai-je menti, et les mots m’ont paru faux, étrangers dans ma propre bouche.
« Pourtant, je l’ai entendu clairement, » a-t-il dit, s’avançant de quelques pas. « Une femme qui pleurait. Tout doucement, comme si elle avait peur qu’on la surprenne. »
Son regard a balayé la pièce, s’attardant une fraction de seconde sur le mur du fond avant de revenir sur moi. Ni lui ni moi ne croyions à mon démenti. L’air était épais de non-dits.
Ce verre d’eau. La peinture fraîche. Le son creux. Et maintenant, le témoignage de cet homme. Les pièces d’un puzzle que je ne voulais pas assembler commençaient à s’emboîter de force dans mon esprit.
Partie 2
Le regard de Pierre était fixé sur moi, un mélange d’inquiétude et de confusion. Il était un homme simple, droit, et son instinct lui disait que quelque chose n’allait pas. Mon propre instinct, cet outil de survie affûté par des milliers d’heures de vol où la moindre anomalie peut être fatale, hurlait en silence.
« Vous êtes sûr, Monsieur Martin ? » répéta-t-il, sa voix basse faisant écho dans le silence soudain de la cave. « Parce que je vous jure… Ça ressemblait à une femme. En détresse. »
Je sentais les perles de sueur se former sur mon front. Je devais mettre fin à cette conversation. Je devais le faire partir.
« J’apprécie votre vigilance, Pierre, vraiment, » dis-je en essayant de rendre ma voix aussi calme et assurée que possible. C’était la voix du commandant de bord, celle que j’utilisais pour rassurer des centaines de passagers lors de turbulences. « Mais il n’y a rien. Ce doit être un écho, le bruit de votre moteur qui se répercute sur les murs. Ou peut-être un son venant de plus loin, porté par le vent. Ces vieilles maisons jouent des tours. »
Il n’avait pas l’air convaincu. Son regard s’est de nouveau porté vers le mur du fond, ce mur à la peinture trop neuve, trop lisse. C’était comme s’il pouvait voir à travers, comme si son intuition simple était plus puissante que toutes mes dénégations rationnelles.
« Peut-être, » dit-il lentement, en ramenant son regard sur moi. « Mais ça ne ressemblait pas à un écho. »
Un bruit soudain au-dessus de nous nous a fait sursauter tous les deux. Le claquement sec d’une portière de voiture. Des talons hauts martelant l’allée en gravier. Puis le son de la porte d’entrée qui s’ouvre.
Les pas de Cassandra.
Une panique glaciale m’a saisi. Que faisait-elle là ? Elle n’était jamais censée revenir avant la fin de la journée. Les pas se sont déplacés rapidement dans le couloir au-dessus de nos têtes, s’arrêtant juste au-dessus de la porte du sous-sol.
« Papa ? »
Sa voix, claire et mélodieuse, a tranché l’air lourd de la cave. La porte s’est ouverte, projetant un rectangle de lumière vive en haut des escaliers. Sa silhouette s’y est découpée.
« Papa ? Pierre ? Qu’est-ce que vous faites en bas ? »
La surprise dans sa voix semblait authentique. Elle est apparue en haut des marches, vêtue d’un tailleur-pantalon impeccable, son sac à main de luxe sur l’épaule. Une expression de confusion totale sur son visage parfaitement maquillé.
Pierre a semblé soulagé par cette interruption. Il a retiré sa casquette, l’air soudainement gêné. « Bonjour, Mademoiselle Cassandra. Je… euh… »
Je suis monté de quelques marches, me plaçant entre Cassandra et la vue de l’atelier. « Pierre a entendu un bruit étrange pendant qu’il tondait, » ai-je expliqué, forçant un ton léger. « On vérifiait juste. »
« Un bruit ? » a demandé Cassandra en descendant quelques marches, ses talons cliquant sur le bois.
« Des pleurs, » a ajouté Pierre d’une voix presque inaudible, comme s’il s’excusait. « Ça venait du sous-sol. »
Le visage de Cassandra s’est figé une fraction de seconde. Une micro-expression, si rapide que j’aurais pu la manquer si je ne la fixais pas avec une intensité désespérée. Puis, son visage s’est détendu et un petit rire léger lui a échappé.
« Oh mon Dieu, mais c’est sûrement mon podcast ! » s’est-elle exclamée.
Elle a porté une main à sa bouche dans un geste de fausse culpabilité. « Quelle idiote. J’ai travaillé très tard hier soir sur une commande urgente, et j’ai laissé tourner un podcast de “true crime”. Il y a des interviews très émouvantes, des témoignages de victimes… J’ai dû oublier de l’éteindre avant de monter me coucher. Il est sur une minuterie, il a dû se remettre en marche tout seul ce matin. »
L’explication était parfaite. Plausible. Moderne. Elle couvrait tout.
Les épaules de Pierre se sont visiblement détendues. Le soulagement se lisait sur son visage. « Ah, eh bien… ça expliquerait tout, » a-t-il dit en souriant presque. « Je suis vraiment désolé de vous avoir dérangés pour rien. »
« Mais non, vous avez bien fait de prévenir ! » a dit Cassandra en descendant les dernières marches. Elle a posé une main légère sur le bras de Pierre, un geste de réconfort amical. « Je suis sincèrement désolée de vous avoir inquiété. Mon père me dit toujours que je travaille trop et que je suis tête en l’air. »
Son sourire était éclatant, désarmant. Elle semblait si sincère, si innocente. Mais mes yeux étaient rivés sur ce mur, derrière elle. Ce mur qui sonnait creux.
« Qu’est-ce qui t’amène ? » ai-je demandé, ma voix plus rauque que je ne l’aurais voulu. « Je pensais que tu avais un rendez-vous important. »
« C’est le cas, » a-t-elle répondu sans la moindre hésitation. « Mais comme une imbécile, j’ai oublié mon portfolio de présentation. Je ne peux pas pitcher une grosse commande pour une nouvelle collection sans photos. Je suis revenue en coup de vent pour le récupérer. »
Elle s’est dirigée vers la porte de l’atelier, mais j’ai fait un pas pour lui bloquer le chemin. Un mouvement instinctif. Je ne voulais pas qu’elle y retourne. Pas maintenant.
« Reste là, je vais te le chercher, » ai-je dit. « Il est où ? »
Un autre flash a traversé ses yeux. Cette fois, ce n’était pas de la surprise, mais de l’agacement. Une lueur froide et dure qui a duré moins d’une seconde avant d’être remplacée par son sourire habituel.
« C’est gentil, papa. Il est sur l’étagère près de la fenêtre. Le grand portfolio en cuir rouge. »
Je suis entré dans l’atelier, le cœur battant. Le verre d’eau était toujours là, sa condensation presque disparue. L’odeur de savon flottait encore. J’ai attrapé le portfolio en cuir sans regarder le reste de la pièce et je suis ressorti.
Je le lui ai tendu. Nos doigts se sont effleurés. Sa main était froide.
« Merci, papa. Tu me sauves la vie, » a-t-elle dit. Elle s’est tournée vers Pierre, s’excusant une dernière fois pour le dérangement, puis elle est remontée quatre à quatre, ses talons martelant un rythme pressé.
Quelques secondes plus tard, nous avons entendu la porte d’entrée se fermer et le bruit de son Audi qui s’éloignait en trombe.
Je suis resté immobile au milieu du sous-sol. Pierre me regardait, l’air encore un peu confus.
« Un podcast, hein ? » a-t-il marmonné. « C’est fou la technologie. Ça avait l’air si réel. »
« Oui, » ai-je répondu d’une voix vide. « Si réel. »
Je l’ai raccompagné jusqu’à la porte. Dehors, le bruit de la tondeuse a repris, un son normal et familier dans ce monde qui venait de basculer. J’aurais dû monter. J’aurais dû préparer ma valise. Suivre ma routine. Mais je ne pouvais pas. Mes pieds m’ont ramené en bas, dans le silence de l’atelier.
La pièce avait changé. Ou plutôt, mon regard sur elle avait changé. Chaque objet était maintenant un indice potentiel. Ce verre d’eau. Cassandra n’avait pas travaillé tard la nuit dernière. Je l’avais entendue rentrer à 18 heures, comme d’habitude. Nous avions même échangé quelques mots dans la cuisine avant qu’elle ne monte dans sa chambre. Et je ne l’avais pas entendue redescendre. J’aurais dû l’entendre. La cinquième marche de l’escalier grinçait. Elle grinçait toujours. C’était un fait, une des constantes de cette maison. J’aurais entendu ce grincement.
Le savon à la lavande. L’odeur était encore fraîche. L’eau sur le robinet. Le verre froid. Et ce mur.
Je me suis approché à nouveau du mur lisse et gris. J’ai frappé. TOC. TOC. Creux. Indéniablement creux. Mon esprit de pilote, habitué à analyser des plans et des structures, a commencé à travailler. La maison était un grand rectangle. Le sous-sol devait avoir les mêmes dimensions. Mais l’atelier de Cassandra semblait plus court que la largeur de la maison. Il manquait de l’espace. Plusieurs mètres.
Mon téléphone a vibré dans ma poche. Je l’ai sorti, les mains tremblantes. Un message de Cassandra.
Merci d’avoir couvert pour moi, papa. Je t’aime.
Le mot. Le seul mot qui comptait. Couvrir.
Pas “Merci d’avoir géré la situation”. Pas “Désolée pour la confusion”. Non. Merci d’avoir couvert. Comme si nous étions complices d’un mensonge. Elle savait que j’avais menti à Pierre. Elle me remerciait de l’avoir fait.
Une vague de nausée m’a submergé. J’ai regardé le verre d’eau, puis le mur. Les mots de Pierre résonnaient dans ma tête, en boucle. Une femme qui pleurait. Tout doucement, comme si elle ne voulait pas être entendue.
Je voulais la croire. Mon Dieu, comme je voulais croire ma fille. Je voulais croire à l’histoire du podcast, à l’oubli du portfolio. Je voulais que tout redevienne normal. Mais ce verre d’eau, ce mur creux et ce texto racontaient une histoire complètement différente. Une histoire terrifiante que je commençais à peine à déchiffrer.
Le sommeil n’est pas venu cette nuit-là. Je suis resté allongé dans mon lit, les yeux grands ouverts, fixant le plafond de la chambre que j’avais partagée avec Marguerite pendant près de vingt ans. L’horloge numérique sur la table de chevet affichait les minutes qui s’égrenaient avec une lenteur insupportable. 23h47. Minuit. 1h15.
Dehors, le vent soufflait dans les grands chênes qui bordaient l’allée. C’était un son qui, d’habitude, me berçait, un murmure familier qui apaisait mon esprit après de longs vols à travers les fuseaux horaires. Mais cette nuit, ce son rendait la maison plus vivante, plus menaçante. Chaque bruissement de feuilles était comme un chuchotement, chaque branche qui craquait était comme un pas. Le silence à l’intérieur était oppressant, un poids physique sur ma poitrine. C’était comme si la maison tout entière retenait son souffle, gardienne d’un secret terrible.
À 2h15 du matin, je l’ai entendu.
Un léger grincement en bas. Le genre de son qu’une vieille maison produit lorsque quelqu’un se déplace avec une extrême précaution, en essayant de ne pas faire de bruit. Mon corps s’est raidi. Ma main s’est tendue vers la lampe de chevet, puis s’est arrêtée à mi-chemin. Si quelqu’un était en bas… si Cassandra était en bas… je ne voulais pas l’alerter de mon éveil.
J’aurais dû me lever. J’aurais dû descendre ces seize marches sur la pointe des pieds et voir de mes propres yeux ce qui se passait dans ce sous-sol au milieu de la nuit. C’est ce qu’un père courageux aurait fait. C’est ce que Marguerite aurait fait.
Mais je ne l’ai pas fait. Je suis resté paralysé dans le noir, n’écoutant que les battements assourdissants de mon propre cœur dans mes oreilles. Et je me suis demandé à quel moment j’étais devenu ce genre de père. Un père qui avait peur de confronter sa propre fille. Un lâche.
L’image de Marguerite s’est imposée à moi, comme elle le faisait encore si souvent, même après dix ans. Elle aurait su. Elle aurait su quoi faire. Elle avait ce don, cette capacité à lire les gens comme je lisais mes instruments de vol. Avec instinct et une précision infaillible. Je me suis souvenu de la fois où Cassandra, à sept ans, avait cassé la lampe du salon en jouant au ballon et avait accusé le chat. Marguerite avait pris Cassandra sur ses genoux, l’avait regardée droit dans les yeux, et avant même que les mensonges ne sortent de la bouche de notre fille, elle avait su. Elle n’avait pas crié. Elle avait juste dit doucement : « La vérité est toujours plus facile à porter qu’un mensonge, mon trésor. »
Et quand Félicia, à seize ans, avait fait le mur pour aller à une fête, Marguerite avait été là, assise dans la cuisine à 2 heures du matin, une tasse de thé à la main, quand notre fille était rentrée en catimini par la fenêtre de sa chambre. Pas de colère, juste une déception silencieuse qui avait été bien plus efficace que n’importe quelle punition.
« Prends soin de nos filles, Chris. »
Les mots que Marguerite m’avait murmurés pendant ses dernières semaines, sa main tremblante dans la mienne, sa voix déjà un souffle. « Elles ont besoin de toi. Promets-le-moi. »
Je l’avais promis. Mon Dieu, comme je l’avais promis.
Mais avais-je tenu cette promesse ? Ou n’avais-je fait qu’exister à leurs côtés, trop absorbé par mes plannings de vol, les listes de courses et la mécanique de la vie quotidienne pour remarquer ce qui se passait réellement sous mon propre toit ? Marguerite aurait vu clair dans le jeu de Cassandra. Elle aurait su, en un seul regard, que sa fille mentait.
Je n’avais jamais eu ce don. Je faisais confiance aux instruments, aux données, aux faits vérifiables. Mais comment vérifier la vérité quand le seul témoin est votre propre instinct, et que cet instinct vous hurle quelque chose que vous refusez désespérément de croire ?
Les souvenirs ont commencé à affluer, submergeant les digues que j’avais construites pour me protéger. Huit ans en arrière. Le 15 mars. La nuit où Félicia a disparu.
Elle avait dix-neuf ans. Brillante, créative, pleine de vie. Elle venait de décrocher un contrat en freelance avec une agence de design à New York, une opportunité qui aurait pu lancer sa carrière. Je me souviens de ce soir-là, juste après le dîner. Elle était au téléphone, un petit sourire aux lèvres en envoyant un message.
« Je sors, papa, » avait-elle lancé depuis le couloir. « Je vais boire un café avec Sophie. »
Sophie, sa meilleure amie de l’université. Cela semblait parfaitement normal.
« Sois prudente, » avais-je répondu, levant à peine les yeux de mon journal. « Ne rentre pas trop tard. Tu as ta réunion importante demain. »
« Promis. Je t’aime. »
« Moi aussi. »
Ce furent les derniers mots que je lui ai dits.
Le lendemain matin, sa voiture n’était plus là. Son lit était intact. Son téléphone tombait directement sur la messagerie vocale. J’ai d’abord appelé Sophie. Elle n’avait pas vu Félicia. Elles n’avaient aucun projet. Elle n’avait reçu aucun message.
À midi, j’étais au poste de police pour déclarer sa disparition. Le soir, ils ont confirmé qu’il n’y avait eu aucune activité sur son compte bancaire. La dernière localisation de son téléphone la plaçait sur une petite route de campagne, mais quand les officiers sont arrivés, il n’y avait rien.
Cassandra avait semblé dévastée. Elle avait préparé des avis de recherche, les avait postés sur les réseaux sociaux, appelé tous les contacts de Félicia. Pendant des semaines, elle avait été infatigable, me soutenant, me réconfortant.
« Peut-être qu’elle avait juste besoin d’espace, » avait-elle dit un soir, un mois plus tard, alors que nous étions assis en silence dans la cuisine. « Tu sais comment était Félicia. Spontanée. Peut-être qu’elle a pris le job à New York plus tôt que prévu et qu’elle ne voulait pas de la tristesse des adieux. »
Je voulais tellement y croire. Alors j’y ai cru.
Mais maintenant, allongé dans le noir, d’autres détails, des détails que j’avais balayés, refaisaient surface.
Il y a trois ans. Je m’étais réveillé vers 2 heures du matin en entendant des bruits de frottement venant du sous-sol. Peut-être des voix, trop faibles pour en être sûr. Le lendemain matin, j’avais demandé à Cassandra. « Oh, c’était moi, » avait-elle répondu avec une facilité déconcertante. « Je déballais du nouveau matériel. J’essayais de ne pas faire de bruit. » Cela avait du sens.
Il y a deux ans. Nos factures de courses avaient presque doublé. « Les réceptions pour les clients, » avait-elle expliqué. « Des visionnages privés à l’atelier. Je dois offrir du vin, du bon fromage, des petits fours. Ça fait partie du business. » Cela aussi, ça avait du sens.
L’année dernière. Je l’avais trouvée dans la cuisine en pleine nuit, en train de préparer un plateau chargé de sandwichs, de fruits et de bouteilles d’eau. « Grosse nuit de travail, » avait-elle dit en souriant. « Une commande à terminer pour demain. » Je l’avais regardée descendre avec le plateau vers les escaliers du sous-sol. J’avais senti quelque chose se serrer dans ma poitrine, un malaise diffus. Et je n’avais rien dit.
Maintenant, tous ces moments s’empilaient, s’assemblaient, non plus comme des coïncidences, mais comme des preuves. Les pleurs entendus par Pierre. La peinture fraîche. Le verre d’eau. Le savon. Les bruits nocturnes. Les factures de courses exorbitantes. La nourriture qui disparaissait au sous-sol.
Et sous tout cela, la question que j’avais eu trop peur de me poser. La question monstrueuse.
Et si Félicia n’était jamais partie ?
Et si elle avait été là, pendant tout ce temps ? À six mètres sous ma chambre. Séparée de moi par un simple plancher et mon propre refus de voir la vérité.
Je me suis redressé d’un coup dans mon lit, le cœur battant à se rompre. La pièce a semblé tanguer. J’ai agrippé le matelas, mes mains tremblant de façon incontrôlable. Ce n’était plus de la peur. C’était une certitude. Une certitude terrible et naissante.
J’ai attrapé mon téléphone sur la table de chevet. J’ai ouvert l’application de notes. Mes doigts tremblaient tellement que j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour taper.
Mardi, 7h34 : Pleurs entendus depuis le sous-sol (Pierre).
Mardi, 7h43 : Verre d’eau froide dans l’atelier.
Mardi, 7h43 : Mur fraîchement repeint, sonne creux.
Mardi, 7h50 : Message de Cassandra : “Merci d’avoir couvert”.
Il y a 3 ans : Bruits de voix/mouvement au sous-sol à 2h du matin.
Il y a 2 ans : Factures de courses doublées.
Il y a 1 an : Plateau de nourriture descendu au sous-sol la nuit.
J’ai regardé la liste, les larmes brouillant mon écran. Comment ? Comment avais-je pu ignorer tous ces signes ? Comment avais-je pu me convaincre si facilement que tout était normal ? Comment avais-je pu trahir à ce point la promesse faite à Marguerite ? Comment avais-je pu abandonner Félicia ?
Mon doigt a survolé le nom de Stéphane dans mes contacts. Mon plus vieil ami. Un avocat. Quelqu’un qui saurait quoi faire. Mais il était près de 3 heures du matin. Et j’étais terrifié. Terrifié d’avoir raison. Terrifié de ce que cela signifiait. Sur ma fille, Cassandra. Et sur moi-même.
J’ai reposé le téléphone. Demain. Je me suis promis d’agir demain. À la lumière du jour, je trouverais une explication rationnelle. Je devais en trouver une. Parce que l’alternative… l’alternative que ma fille aînée ait séquestré sa propre sœur dans ma cave pendant huit ans, pendant que je dormais juste au-dessus… était une horreur trop vaste pour être envisagée.
Je me suis recouché, mais je n’ai pas fermé les yeux. J’ai attendu l’aube en écoutant les bruits de la maison, me demandant à quel point j’étais complice de ce silence. Demain, Cassandra serait à sa galerie. Et je ferais quelque chose que je n’avais jamais fait auparavant. J’allais fouiller dans ses affaires. J’allais trouver la preuve qui confirmerait mon cauchemar ou qui ferait de moi un père paranoïaque et indigne. Et pour la première fois de ma vie, je priais pour avoir tort.
Partie 3
Deux jours. J’ai attendu deux jours. Deux jours qui se sont étirés comme une éternité, chaque heure une torture. J’ai continué à jouer mon rôle. Le père vieillissant, un peu distrait, préoccupé par son prochain vol. J’ai fait ma valise pour Seattle, j’ai préparé des repas que je n’ai pas touchés, j’ai répondu aux messages de Cassandra avec des banalités affectueuses qui me brûlaient les doigts. Pendant ces quarante-huit heures, la maison était une scène de théâtre. Nous étions deux acteurs dans une pièce dont un seul connaissait la fin tragique. Chaque sourire qu’elle m’adressait était un coup de poignard. Chaque « je t’aime, papa » était une insulte à la mémoire de sa sœur.
Le jeudi après-midi est enfin arrivé. Cassandra avait un vernissage important pour sa nouvelle collection. Un événement qui devait durer de midi jusqu’à la fin de l’après-midi, peut-être même jusqu’au début de soirée. Elle a quitté la maison à 11h30, rayonnante dans une robe de créateur, me lançant un « À ce soir ! » enjoué. La porte s’est fermée. Le bruit de son moteur s’est estompé.
Le silence est retombé. Mais cette fois, c’était un silence plein de promesses. Un silence qui m’autorisait à agir.
J’avais des heures devant moi. Des heures pour confirmer mes soupçons les plus fous ou pour prouver, une fois pour toutes, que j’étais en train de devenir un vieil homme paranoïaque, un père indigne qui doutait de sa propre fille. Je priais encore pour la seconde option, mais mon cœur savait déjà.
Je suis monté au premier étage, mes pas lourds sur les marches. Je me suis arrêté devant la porte de son bureau. C’était l’ancienne chambre de couture de Marguerite. Une petite pièce lumineuse que ma femme avait adorée. Cassandra l’avait transformée en un espace de travail froid et minimaliste. Un bureau en verre, une chaise de designer, un ordinateur dernier cri, et un grand meuble de classement en métal gris. Tout était impeccable, organisé, stérile. À l’image de Cassandra elle-même.
Je suis entré, le cœur battant à grands coups dans ma poitrine. Je me sentais comme un cambrioleur, un profanateur. C’était la chambre de Marguerite. Chaque pas était une trahison de sa mémoire. Mais je devais le faire. Pour Félicia.
Le meuble de classement n’était pas verrouillé. Cassandra n’avait jamais été du genre à penser que quelqu’un pourrait fouiller dans ses affaires. Son arrogance était sa plus grande faille. J’ai tiré le tiroir du bas. Il a coulissé sans un bruit. À l’intérieur, des dizaines de dossiers suspendus, étiquetés avec une calligraphie parfaite : « Fournisseurs », « Clients VIP », « Marketing », « Impôts ».
Et puis, un dossier qui a attiré mon attention. « Dépenses Maison ».
Mes mains tremblaient légèrement en le sortant. À l’intérieur, un grand classeur à accordéon, lui-même subdivisé par année. J’ai commencé par l’année en cours. Le classeur était plein à craquer de reçus, de factures, de tickets de caisse. Des centaines. Tous méticuleusement classés par date.
J’ai étalé le contenu sur le bureau en verre. C’était la comptabilité d’une petite entreprise. Je suis tombé sur un ticket de caisse de Carrefour datant de deux semaines. Je l’ai lu. La liste était interminable.
Soupe en conserve, douze boîtes. Pâtes, six paquets. Riz, trois grands sacs. Eau en bouteille, deux packs de vingt-quatre. Barres de céréales, quatre boîtes. Beurre de cacahuète. Confiture. Café soluble. Thé.
Puis une section « Frais ».
Tomates, concombres, salade, poulet, saumon. Des produits frais. Mais la quantité de produits secs était ahurissante. Cassandra mangeait rarement à la maison. La plupart des soirs, elle avait des dîners d’affaires ou grignotait une salade devant son ordinateur. La nourriture dans notre réfrigérateur finissait souvent par périmer. À moins que… à moins que quelqu’un d’autre ne la mange. Quelqu’un qui n’avait accès qu’à des aliments non périssables.
Mes yeux ont continué à parcourir la liste.
Multivitamines, deux flacons. Vitamine D, deux flacons. Shampooing, après-shampooing, trois tubes de dentifrice, déodorant. Encore une fois, les quantités étaient excessives pour une seule personne.
Et puis, mon regard s’est figé sur la dernière ligne de la section « Hygiène ».
Serviettes hygiéniques Always Ultra, Taille 2. 24,99 €.
Un froid glacial m’a envahi, bien plus intense que celui du sous-sol. J’ai fixé cette ligne, les lettres et les chiffres dansant devant mes yeux.
Cassandra. Mon esprit a travaillé à toute vitesse, rassemblant des bribes de conversations passées. Il y a cinq ans. Une discussion sur sa mutuelle santé. Elle s’était plainte du coût d’une procédure non remboursée.
Elle s’était fait poser un stérilet hormonal. Un DIU.
Je m’en souvenais parfaitement. Elle m’avait expliqué que c’était plus simple, plus pratique, et qu’elle n’aurait plus ses règles.
Alors pourquoi ? Pourquoi achetait-elle des protections hygiéniques tous les mois ?
J’ai fouillé frénétiquement dans le tas de reçus. J’en ai sorti un autre, d’un Monoprix, datant du mois précédent. Même chose. Produits secs en grande quantité. Vitamines. Et à la fin de la liste : Tampons Tampax Pearl Régulier. 19,99 €.
J’ai dû m’asseoir sur sa chaise design. Mes jambes ne me portaient plus. C’était la preuve. La preuve irréfutable. Ce n’était pas une coïncidence. Ce n’était pas une erreur. Ce n’était pas pour « dépanner une cliente en cas d’urgence ». C’était un achat régulier, mensuel. Pour quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui avait un cycle menstruel normal. Quelqu’un comme Félicia.
Mes mains tremblaient si fort que j’ai failli faire tomber le ticket. J’ai sorti mon téléphone et j’ai commencé à photographier chaque reçu. L’émotion plus tard. D’abord, les preuves. J’ai photographié des dizaines de tickets de caisse, remontant sur deux ans. Le schéma était clair, implacable. Chaque semaine, les dépenses s’élevaient entre 170 et 230 euros. Toujours les mêmes articles : nourriture de longue conservation, produits d’hygiène de base, vitamines et protections féminines.
Mon cerveau de pilote a pris le dessus. J’ai ouvert la calculatrice de mon téléphone. 200 euros en moyenne par semaine. Multiplié par 52 semaines. Multiplié par deux ans.
20 800 euros.
Vingt mille euros de courses.
J’ai continué à fouiller, mon dégoût se mêlant à une sorte de frénésie investigatrice. J’ai trouvé une autre enveloppe, cachée au fond du tiroir. « Commandes Internet ».
À l’intérieur, des factures Amazon. Des confirmations de commande imprimées.
J’ai commencé à les lire, une par une.
Juin 2023 : Vêtements pour femme. Taille S. Sweat à capuche, jogging, T-shirts.
Cassandra portait du M. Elle n’avait jamais porté de taille S de sa vie. Mais Félicia… Félicia était menue. Elle portait du S.
Août 2023 : Livres de poche. La Fille du train. Les Apparences. Shutter Island.
Des thrillers psychologiques. Cassandra ne lisait que des magazines de design et des biographies d’entrepreneurs. Mais Félicia adorait les polars. Elle pouvait en dévorer un en une nuit.
Novembre 2023 : Matériel de dessin. Blocs de croquis format A4, fusains, crayons graphite de différentes duretés.
Cassandra travaillait les métaux, pas le papier. Elle ne dessinait pas. Mais Félicia… notre Félicia était une artiste. Elle dessinait constamment. C’était sa passion, son exutoire.
Chaque facture était une pièce du puzzle. Chaque achat était un cri silencieux. Quelqu’un vivait dans cette maison. Quelqu’un qui avait besoin de nourriture. De vêtements taille S. De livres pour s’évader. De papier pour créer. Quelqu’un exactement comme Félicia.
Je suis resté assis à son bureau, le souffle coupé, entouré des preuves de sa trahison monstrueuse. J’ai regardé par la fenêtre. Le soleil brillait. Les voisins passaient. Le monde continuait de tourner, ignorant l’abomination qui se cachait derrière les murs de ma maison.
Le bruit de sa voiture dans l’allée m’a tiré de ma torpeur à 17h47. J’ai sursauté. J’ai rangé frénétiquement les reçus et les factures dans leurs dossiers, en essayant de tout remettre exactement comme je l’avais trouvé. J’ai essuyé le bureau en verre avec ma manche pour effacer toute trace de mes mains. J’ai fermé le tiroir.
Quand elle a passé la porte, j’étais dans la cuisine, en train de préparer une escalope de veau à la crème. Son plat préféré. L’odeur de champignons et de vin blanc emplissait l’air, une odeur chaude, familiale, normale. Un mensonge olfactif.
« Papa, quelle bonne odeur ! » s’est-elle exclamée en entrant, rayonnante. Elle a posé son sac sur une chaise. « Une journée incroyable. Trois ventes fermes et Madame Peterson, la femme du consul, veut une parure sur mesure. Le meilleur vernissage de ma vie ! »
« C’est merveilleux, ma chérie, » ai-je dit en lui tendant un verre de vin blanc. Ma main ne tremblait pas. L’adrénaline du pilote en situation d’urgence. « Raconte-moi tout. »
Elle a parlé pendant vingt minutes sans s’arrêter. Les clients, les compliments, les contacts noués. Elle était si normale. Si innocente en apparence. Si fière de son succès. Un succès bâti sur la souffrance de sa sœur. J’ai écouté, j’ai hoché la tête, j’ai souri. J’ai joué mon rôle.
Nous nous sommes assis pour dîner. J’ai attendu qu’elle se détende, qu’elle termine son premier verre de vin. Puis j’ai lancé l’offensive. Doucement.
« Je voulais te demander… Tu organises pas mal d’événements pour tes clients ici, à la maison, n’est-ce pas ? »
Elle a levé les yeux, sa fourchette suspendue à mi-chemin. Une lueur de méfiance. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Eh bien, les courses, » ai-je continué sur un ton léger, comme si c’était une simple question pratique. « J’ai remarqué que nos dépenses alimentaires ont pas mal augmenté ces derniers temps. Je me suis dit que tu devais recevoir ici. »
Il y a eu une pause. Infime. Une seconde où son esprit a travaillé à toute vitesse, évaluant la question, cherchant le meilleur angle de défense. Puis elle a souri. Un sourire un peu trop éclatant.
« Ah, ça ! Absolument. Je fais des visionnages privés pour mes clients VIP. Ils apprécient l’exclusivité, le cadre plus intime que la galerie. Ça leur donne l’impression d’être privilégiés. » Elle a pris une gorgée de vin. « Et bien sûr, ils s’attendent à un certain standing. Du bon vin, du champagne, du fromage de qualité, des petits fours… Ça coûte cher, c’est vrai, mais ça se rentabilise largement avec les ventes. C’est un investissement. »
Sa voix était lisse, confiante. Parfaitement rodée. Mais ses doigts s’étaient crispés sur sa fourchette. Ses jointures étaient devenues blanches.
« Ça a du sens, » ai-je dit en hochant la tête. J’ai fait une pause. « C’est juste que j’ai aussi remarqué beaucoup d’articles plus… personnels sur les tickets. Des produits d’hygiène, par exemple. Des protections féminines, pour être précis. »
Le silence. Trois secondes de silence total. Un abîme.
Son visage n’a pas cillé. Mais la petite veine à sa tempe a commencé à battre. Un minuscule tambour annonçant la panique.
« Ah, ça, » a-t-elle dit avec un petit rire qui sonnait faux. « J’achète en gros, papa. Tu sais comme je suis, toujours à la recherche de la bonne affaire. C’est moins cher sur le long terme. »
« Je comprends. Mais je pensais que tu avais un stérilet. »
Le coup de grâce. Je l’ai dit calmement, en la regardant droit dans les yeux.
Son sourire s’est figé. La couleur a quitté ses joues. Le silence s’est étiré, lourd, électrique. Elle était prise au piège.
« Je… oui, c’est le cas, » a-t-elle finalement répondu, sa voix prudente, chaque mot pesé. « Mais je garde des réserves à la maison. Pour les clientes. Ou les amies de passage. On ne sait jamais, une femme peut avoir une urgence. C’est juste de la bonne hospitalité. Être prévenante. »
Chaque réponse était parfaitement raisonnable en surface. Mais ses jointures étaient toujours blanches. La veine à sa tempe battait plus fort. Et ses yeux… ses yeux me fuyaient.
« Tu es très attentionnée, » ai-je simplement dit.
Elle a semblé se détendre légèrement, croyant avoir passé le cap. « J’essaie. »
Nous avons terminé le dîner en parlant de choses et d’autres. La météo, ses prochaines commandes, mon vol pour Seattle. Une conversation parfaitement normale, parfaitement surréaliste.
Elle est montée se coucher à 21 heures, prétextant une grosse journée le lendemain.
« Bonne nuit, papa. »
« Bonne nuit, ma chérie. »
J’ai attendu trente minutes. Trente longues minutes, assis dans le noir du salon, à écouter le silence de la maison. Puis, je suis descendu.
La porte de l’atelier était fermée, mais pas verrouillée. J’ai glissé à l’intérieur, me déplaçant dans l’obscurité, guidé par la faible lueur de la lune qui filtrait par les soupiraux. Je ne voulais pas allumer la lumière.
Je me suis approché du mur du fond, ce mur lisse et froid. Ce tombeau.
J’ai posé ma main à plat contre la peinture fraîche. Froide. Solide. Creuse.
J’ai frappé doucement. Toc. Toc.
Puis j’ai collé mon oreille contre le mur.
J’ai retenu ma respiration, tendant l’oreille au-delà des battements de mon propre cœur. Pendant dix secondes. Vingt. Trente. Rien. Un silence de mort. J’ai senti une vague de déception et de doute. Et si je m’étais trompé ? Et si j’étais fou ?
Et puis…
Je l’ai entendu.
Si faible que j’ai cru l’imaginer. Une respiration. Rapide et superficielle. Le son de quelqu’un qui essaie désespérément de ne pas faire de bruit, de retenir l’air dans ses poumons.
Mon propre souffle s’est coupé.
C’était vrai.
Il y avait quelqu’un.
« Félicia ? »
Le mot m’a échappé, un murmure à peine audible, chargé de huit ans d’espoir et de désespoir.
La respiration de l’autre côté du mur s’est arrêtée net.
Un silence total, absolu, plus terrifiant que n’importe quel bruit. Un silence de pure panique.
« Félicia ? » ai-je murmuré à nouveau, ma voix se brisant. « Si tu m’entends… c’est papa. »
Des pas à l’étage.
Le bruit d’une porte de chambre qui s’ouvre. La chambre de Cassandra.
Une montée d’adrénaline m’a paralysé. Elle était réveillée. Elle descendait peut-être.
Je me suis reculé du mur, le cœur battant à se rompre. J’ai reculé à tâtons vers la porte de l’atelier. Mon esprit hurlait. Je devais sortir d’ici.
Alors que je me retournais, j’ai entendu à nouveau le bruit de l’autre côté du mur. La respiration avait repris. Plus rapide, saccadée, entrecoupée de ce qui ressemblait à un sanglot étouffé. Un sanglot de terreur.
J’ai glissé hors de l’atelier, refermant la porte derrière moi sans un bruit. J’ai traversé la cave dans le noir et j’ai gravi les seize marches quatre à quatre, mon corps tremblant de façon incontrôlable.
J’ai regagné ma chambre, me glissant sous les draps froids. Allongé dans le noir, je fixais le plafond. L’alternative n’existait plus. Mon cauchemar était réel. Ma fille, ma petite Félicia, était là. À quelques mètres sous moi. En vie. Et prisonnière.
La promesse faite à Marguerite m’est revenue en pleine force. Prends soin de nos filles.
J’avais échoué. Terriblement. Mais la nuit n’était pas finie. Demain. Demain, je n’allais pas la confronter. Je n’allais pas lui donner une chance de mentir à nouveau, de manipuler la situation. Demain, j’allais trouver un moyen de défoncer ce mur. Demain, je sortais ma fille de là. Peu importe le prix. Peu importe qui je devais affronter. Même si cette personne était ma propre fille. Mon combat ne faisait que commencer.