Partie 1
Le tic-tac de la vieille horloge comtoise dans le salon n’avait jamais résonné avec une telle lourdeur. Tic-tac. Un son qui d’habitude me berçait, rythmait la douce tranquillité de mes après-midis. Mais aujourd’hui, chaque oscillation du balancier semblait marteler une note sinistre dans le silence pesant de notre pavillon de Marcq-en-Barœul. Nous vivions ici, dans cette banlieue cossue et verdoyante de Lille, depuis presque dix ans. Une de ces maisons en briques rouges, typiques du Nord, avec un petit jardin que je m’évertuais à faire fleurir du printemps à l’automne. C’était mon domaine, mon œuvre, un refuge que j’avais bâti avec amour et patience.
Dehors, une lumière diaphane de fin de journée filtrait à travers les nuages gris, une lumière familière et mélancolique qui semblait peindre le ciel aux couleurs de mon âme ces derniers temps. C’était un mardi. Un mardi parfaitement ordinaire. Dans la cuisine, l’odeur réconfortante des crêpes que je venais de préparer pour le goûter flottait encore dans l’air. Assise à la grande table en chêne, ma fille, Chloé, était penchée sur son cahier de mathématiques, le bout de sa langue délicatement coincé entre ses lèvres, un signe de concentration intense qui la rendait incroyablement adorable.
Je la regardais, et une vague de chaleur fulgurante a submergé le froid qui s’était insidieusement installé dans ma poitrine depuis des mois. À dix ans, Chloé était mon univers. Mon soleil. La seule étoile dans une nuit qui ne cessait de s’épaissir. Ses cheveux bruns, coupés en un carré sage, tombaient sur son visage et elle les repoussait d’un geste agacé, le même que le mien. Dans ses yeux noisette, je voyais le meilleur de moi-même, la promesse d’un avenir lumineux que je m’efforçais de préserver à tout prix.
Ces moments suspendus avec elle, après l’école, étaient devenus mon oxygène. Ils étaient purs. Ils étaient vrais. C’était le seul instant de la journée où je ne me sentais plus comme une figurante dans ma propre vie, mais comme le personnage principal d’une histoire qui avait encore un sens. Le reste du temps, j’avais l’impression de marcher sur une fine couche de glace, retenant mon souffle, terrorisée à l’idée qu’elle se brise sous mes pas.

Mon mari, Thomas, travaillait sans relâche. C’était la litanie que je me répétais en boucle, une excuse que je brandissais comme un bouclier contre la douloureuse évidence. Pour justifier ses silences qui s’étiraient pendant des heures, ses dîners où son regard restait rivé sur l’écran lumineux de son téléphone, ses réponses monosyllabiques. Pour excuser ses nuits où il rentrait si tard, après que j’aie fini par m’endormir seule dans notre grand lit froid, qu’il préférait dormir dans la chambre d’amis pour, disait-il, “ne pas me déranger”. Le stress, me répétais-je. Il est directeur commercial, il a des responsabilités écrasantes. C’est juste le stress.
Huit ans. Cela faisait huit ans que j’avais quitté mon poste dans une agence de marketing à Lille. J’adorais mon travail. L’effervescence des brainstormings, la satisfaction de voir une campagne prendre vie, la camaraderie avec mes collègues. J’avais mon indépendance, mon propre salaire, une identité professionnelle qui me définissait autant que le reste. Mais à la naissance de Chloé, Thomas m’avait convaincue, avec une tendresse infinie et des arguments qui semblaient alors irréfutables. “Mon amour, Chloé a besoin de sa mère. C’est irremplaçable, les premières années. Je gagne assez pour nous faire vivre confortablement. Très confortablement même. Fais-nous ce cadeau. Occupe-toi de notre foyer, de notre fille.”
Et je l’avais cru. Aveuglément. J’avais déposé ma démission sans une once de regret, persuadée de faire le bon choix pour ma famille. J’avais tout abandonné. Ma carrière. Mes ambitions. Mon indépendance financière. Tout, par amour. Par confiance. Je me suis alors jetée à corps perdu dans mon nouveau rôle. Je suis devenue cette mère parfaite d’Instagram, celle qui prépare des gâteaux bio, organise des chasses au trésor et connaît par cœur les dates des contrôles de maths. Je suis devenue cette épouse parfaite des magazines, celle dont la maison est toujours impeccable, où chaque repas est une création culinaire, où les chemises de son mari sont toujours parfaitement repassées et rangées par couleur. J’avais construit un cocon immaculé, une vitrine de bonheur familial. Mais depuis quelques mois, la vitrine s’était fissurée, et je commençais à étouffer à l’intérieur du cocon, me sentant chaque jour un peu plus invisible.
Le week-end dernier, pour notre douzième anniversaire de mariage, j’avais réservé une table dans notre restaurant préféré, celui de notre première rencontre. Je lui avais annoncé la veille au soir. Il avait levé les yeux de sa tablette, l’air vaguement surpris. “Ah, c’est ce week-end ? J’avais complètement oublié. Écoute, je ne peux pas, j’ai un dossier énorme à boucler avant lundi.” Il n’y avait eu aucune excuse, aucune proposition de reporter. Juste un fait, brutal et définitif. J’avais annulé la réservation, le cœur en miettes, en prétendant à l’hôtesse que nous avions un “empêchement familial”. Le mot “famille” m’avait écorché la gorge.
Un coup sec frappé à la porte d’entrée m’a tirée de ma rêverie amère. Le son a claqué dans le silence comme un coup de feu.
J’ai ouvert. Un livreur en uniforme, le visage impassible, me tendait une grande enveloppe cartonnée rectangulaire. “Madame Fournier ?” sa voix était neutre, pressée. J’ai hoché la tête, un simple mouvement mécanique. En signant le reçu électronique qu’il me tendait, j’ai remarqué que ma main s’était mise à trembler. Une secousse involontaire, un frisson glacial qui remontait le long de mon bras.
Pourquoi ? Je n’en savais rien. Mais une boule de glace venait de se former dans mon estomac, dense et douloureuse. J’ai refermé la porte, l’enveloppe à la main. Elle était lourde, rigide. Au coin, imprimé en lettres bleu marine, le logo d’un cabinet d’avocats. “Martin & Associés”. Le nom ne me disait rien. Mon esprit a commencé à échafauder des hypothèses absurdes. Une affaire liée au travail de Thomas ? Un héritage d’un lointain parent inconnu ?
“C’est qui, Maman ?” a demandé Chloé depuis la cuisine.
“Personne d’important, mon trésor. Le facteur.” Ma propre voix sonnait fausse à mes oreilles.
Je lui ai dit de continuer ses multiplications, que je revenais tout de suite. J’ai traversé le couloir, mes pas feutrés sur le parquet que j’avais ciré la veille. Je me suis assise sur le bord du canapé du salon, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes, comme un oiseau affolé prisonnier d’une cage. Mes doigts, soudain moites et malhabiles, ont peiné à déchirer la languette en carton.
Le bruit du papier qui se déchire a semblé emplir toute la pièce. À l’intérieur, une liasse de documents, une vingtaine de pages agrafées, froides et impersonnelles. J’ai sorti la première page.
Le premier mot, en haut, imprimé en gras et souligné, a aspiré tout l’air de mes poumons.
“PÉTITION.”
Juste en dessous : “En dissolution de mariage”.
J’ai cligné des yeux. J’ai relu. Une fois. Deux fois. Dix fois. Le mot dansait devant mes yeux, refusant de s’ancrer dans la réalité. C’était impossible. Une erreur. Ils avaient dû se tromper de destinataire. Thomas… Mon Thomas… Il m’aurait parlé. On se serait disputé, on aurait crié, pleuré. On n’en était pas là. Pas comme ça.
Mais mon nom était là. Mon adresse. Son nom. Tout était correct.
Le monde s’est mis à basculer, lentement d’abord, puis avec une vitesse vertigineuse. J’ai forcé mes yeux à continuer, à parcourir les lignes qui suivaient, chaque mot étant un nouveau coup de poignard. Ce n’était pas une simple demande de divorce. C’était un acte d’accusation. Une déclaration de guerre. Une annihilation méthodique de tout ce que j’étais.
Le document m’accusait d’être une “épouse défaillante au regard des devoirs du mariage”. Défaillante ? Moi, qui avais orchestré sa vie entière pour qu’il n’ait à se soucier de rien d’autre que de son précieux travail ? Moi, qui me souvenais de la marque de son café préféré, de la cuisson de son steak, qui anticipais le moindre de ses désirs ?
Plus loin, les mots devenaient encore plus violents. J’étais décrite comme “émotionnellement instable”, sujette à des “crises de larmes injustifiées” et des “sautes d’humeur imprévisibles”. Mes larmes, ces larmes silencieuses que je versais dans mon oreiller la nuit en sentant son absence, étaient devenues une arme contre moi. Ma tristesse, née de sa négligence, était désormais la preuve de ma folie.
Et puis, l’attaque ultime. Le coup de grâce. “Mère inapte, dont le comportement erratique met en péril l’équilibre psychologique de l’enfant”. Mère inapte. Moi. Qui avais porté Chloé pendant neuf mois, qui l’avais allaitée, qui avais passé des nuits blanches à son chevet quand elle était malade, qui connaissais chacun de ses rêves et chacune de ses peurs. Moi, qui vivais et respirais pour cette enfant. L’accusation était si monstrueuse, si grotesque, qu’un rire étranglé et sans joie m’a échappé.
Et puis sont venues les exigences. Froides, précises, chirurgicales.
Garde exclusive de Chloé.
Il voulait me prendre ma fille. Pas une garde alternée. Pas un week-end sur deux. Exclusive. Me reléguant au rang de visiteuse, une étrangère dans la vie de mon propre enfant.
Attribution du domicile conjugal.
La maison. Mon refuge. Chaque fleur du jardin, chaque couleur sur les murs, chaque souvenir gravé dans le parquet… Il voulait tout garder.
Et enfin, la totalité des actifs matrimoniaux. Toutes nos économies, ce compte joint que je pensais être notre sécurité, le fruit de ses années de travail et de mes années de sacrifice. La raison, exposée en une phrase laconique et cruelle : “Madame Fournier n’ayant pas contribué financièrement aux revenus du ménage depuis huit ans, elle ne saurait prétendre à aucun droit sur les actifs.”
Rien.
Huit ans de ma vie. Vingt-neuf-cent-vingt jours dédiés à construire ce foyer, à élever notre fille, à soutenir sa carrière. Chaque repas préparé, chaque lessive pliée, chaque nuit d’insomnie, chaque ambition personnelle mise de côté… Tout cela était réduit à “rien”. Une contribution nulle. Une valeur de zéro.
Les papiers me sont tombés des mains, se dispersant sur le tapis comme des feuilles mortes. Ma vision s’est brouillée. Je n’arrivais plus à respirer. Ma gorge était nouée, mon torse comprimé par un étau invisible. Une sueur froide a perlé sur mon front tandis que des frissons me parcouraient. Le son dans mes oreilles s’est transformé en un bourdonnement assourdissant, noyant le tic-tac de l’horloge. J’ai posé ma tête entre mes mains, le monde tournoyant autour de moi dans un chaos vertigineux.
Comment ? Comment l’homme qui m’avait suppliée de quitter mon travail pour notre famille pouvait-il aujourd’hui utiliser ce sacrifice pour me laisser sans rien ? Comment l’homme qui m’avait aimée, ou que je croyais m’avoir aimée, pouvait-il essayer de me détruire de cette façon, avec une telle cruauté calculée ?
Partie 2
Le monde s’était dissous. Il n’y avait plus de salon, plus de canapé, plus de maison. Seulement un vide assourdissant et glacial où les mots de la pétition ricochaient comme des balles perdues. “Épouse défaillante.” “Mère inapte.” “Aucun droit.” J’étais à genoux sur le tapis, les documents éparpillés autour de moi comme les débris d’une vie explosée. Mon souffle était court, saccadé, chaque inspiration une lame de rasoir dans ma poitrine. Je ne pleurais pas. Le choc était si violent, si total, qu’il avait gelé mes larmes avant même qu’elles ne puissent se former. C’était une sensation physique, une anesthésie de l’âme. Je sentais le sang battre dans mes tempes, un rythme sourd et paniqué qui contrastait avec l’immobilité de mon corps. Huit ans. Huit ans de ma vie, de mon amour, de mon dévouement, effacés par une signature au bas d’une page.
Le bruit de la clé dans la serrure me fit sursauter violemment. Mon corps tout entier se contracta. Il était à peine dix-huit heures. Thomas ne rentrait jamais avant vingt heures, parfois bien plus tard. Sa ponctualité soudaine était un mauvais présage, une confirmation macabre que cette journée n’avait rien d’ordinaire. Il voulait être là pour assister au spectacle. Il voulait contempler son œuvre de destruction.
Il entra dans le salon, posant sa mallette en cuir près de la porte avec une lenteur calculée. Il défit le nœud de sa cravate, déboutonna le col de sa chemise. Il n’avait pas l’air fatigué par une journée de travail. Il avait l’air… satisfait. Son regard balaya la scène : moi, effondrée au milieu des papiers, mon visage vidé de toute couleur. Il n’y eut aucune surprise dans ses yeux. Aucune trace de culpabilité. Juste le calme plat et terrifiant d’un prédateur contemplant sa proie.
“Thomas… qu’est-ce que… qu’est-ce que ça veut dire ?” Ma voix n’était qu’un murmure brisé, un filet d’air rauque qui peinait à franchir mes lèvres. Je désignai les papiers d’une main tremblante.
Il s’approcha, ses chaussures italiennes chères ne faisant aucun bruit sur le tapis épais. Il se pencha, non pas pour m’aider à me relever, mais pour ramasser l’une des pages. Il la lut d’un air détaché, comme s’il s’agissait d’un article de journal sans importance.
“Ça veut dire exactement ce qui est écrit, Hélène,” dit-il, son ton dénué de toute émotion. C’était la voix qu’il utilisait avec ses subordonnés, celle qui ne laissait aucune place à la discussion. “Je ne veux plus vivre avec toi. Notre mariage est terminé.”
“Terminé ?” répétai-je, le mot absurde dans ma bouche. “Mais… on ne s’est même pas disputés. On n’a pas… parlé. Tu ne peux pas faire ça. Pas comme ça.”
Un rictus méprisant étira le coin de ses lèvres. “Parler ? Parler de quoi, Hélène ? De ta vacuité ? De ton incapacité à faire autre chose que dépenser mon argent et te plaindre de ta petite vie confortable ? J’ai essayé de te supporter, Dieu sait que j’ai essayé. Mais tu es un échec. Tu as échoué en tant qu’épouse, et tu as échoué en tant que mère.”
Chaque mot était un coup physique. Je sentis le souffle me manquer. “Échoué ? Mais j’ai tout sacrifié pour cette famille ! J’ai abandonné ma carrière pour que tu puisses poursuivre la tienne ! J’ai élevé notre fille, je me suis occupée de cette maison, de toi ! Comment oses-tu dire que j’ai échoué ?” Ma voix monta, se brisant sous le poids de l’incrédulité et de la douleur.
Il rit. Un rire froid, cruel, un son qui me glaça le sang et anéantit les derniers vestiges de l’homme que j’avais cru aimer. “T’occuper de la maison ? Tu appelles ça un travail ? N’importe quelle femme de ménage aurait pu faire ce que tu as fait, et probablement en mieux. Et élever notre fille ? Tu crois vraiment que tu es un bon modèle pour elle ? Une femme qui n’a aucune ambition, aucune volonté, qui passe ses journées à attendre que son mari rentre pour payer les factures ?”
“Je ne peux pas te laisser me prendre Chloé,” sanglotai-je, la menace la plus insupportable me donnant une force nouvelle. Je tentai de me relever, mes membres flageolants. “Elle est ma fille. Tu n’as pas le droit.”
Il s’accroupit alors, son visage à quelques centimètres du mien. Ses yeux, autrefois si chaleureux, étaient devenus deux éclats de glace. Et ce qu’il dit ensuite restera gravé dans ma mémoire jusqu’à mon dernier souffle.
“Non seulement j’en ai le droit, mais je le ferai,” siffla-t-il, sa voix basse et venimeuse. “Mon avocat a tout préparé. Nous avons toutes les preuves nécessaires pour démontrer ton incompétence. Tu quitteras cette maison sans un centime, Hélène. Tu n’auras rien. Et prépare-toi bien, parce que même ta propre fille va témoigner contre toi au tribunal. Elle dira elle-même à quel point tu es une mère lamentable.”
Un cri muet se forma dans ma gorge. Le monde cessa de tourner et implosa. Chloé ? Ma Chloé ? Contre moi ? C’était impossible. Un mensonge. Une tactique cruelle pour me briser.
“Elle ne ferait jamais ça,” haletai-je.
“Oh, si,” dit-il en se relevant, lissant le pli de son pantalon impeccable. “Parce qu’elle connaît la vérité. Tu n’es pas apte à être sa mère. Elle a besoin de quelqu’un de fort, de stable. Pas de quelqu’un comme toi.”
Il me tourna le dos, me laissant là, anéantie sur le sol, comme un déchet dont on se débarrasse. Il monta à l’étage, se dirigea vers la chambre d’amis et ferma la porte derrière lui. Le clic du verrou fut le son le plus solitaire que j’aie jamais entendu. Je restai là, prostrée, le corps secoué de sanglots si violents que je crus que ma cage thoracique allait se briser. C’était la fin de tout. Mais c’était aussi le début d’un cauchemar bien plus profond que tout ce que j’aurais pu imaginer.
Cette nuit-là fut la plus longue de ma vie. Je n’ai pas dormi. Je n’ai pas mangé. Je ne pouvais pas penser. Je suis restée assise pendant des heures dans la chambre de Chloé, la regardant dormir, son visage d’ange paisible dans la faible lueur de sa veilleuse. J’étais terrifiée à l’idée que ce soit l’une des dernières nuits où je pouvais le faire. Comment Thomas pouvait-il dire que Chloé témoignerait contre moi ? Quels mensonges avait-il semés dans son esprit innocent ? Quel poison avait-il distillé dans les oreilles de mon bébé quand je n’étais pas là ? Chaque respiration de ma fille endormie était un rappel déchirant de tout ce que j’étais sur le point de perdre.
Le lendemain matin, une chape de plomb s’était abattue sur moi. J’étais engourdie, vide. Thomas, lui, se comporta comme si de rien n’était. Il se réveilla, s’habilla dans un autre de ses costumes coûteux, et alla réveiller Chloé. Il lui prépara son petit-déjeuner, chose qu’il ne faisait jamais. Je les observais depuis l’embrasure de la porte de la cuisine, spectatrice invisible de cette mise en scène macabre où il jouait le rôle du père parfait.
“Bonjour, ma princesse,” lui dit-il, sa voix dégoulinante d’une fausse chaleur. “Papa t’a fait des céréales. Allez, prépare-toi pour l’école.”
Chloé avait l’air confuse. Son regard allait de lui à moi, sentant que quelque chose de terrible était arrivé. Mais Thomas la maintenait occupée, monopolisant son attention. Quand ils partirent, lui pour le travail, elle pour l’école, je me retrouvai seule dans cette grande maison silencieuse. Et la réalité commença à s’infiltrer.
Je devais me battre. Pour moi, et surtout, pour Chloé. Mais comment ? Je n’avais pas d’argent. Depuis huit ans, Thomas contrôlait toutes les finances. Il me versait une “allocation” mensuelle sur une carte de débit pour les courses et les dépenses de Chloé, mais c’était tout. Je n’avais aucune économie personnelle, aucun revenu, aucune indépendance.
Les mains tremblantes, j’attrapai mon téléphone et ouvris l’application de notre banque. Nous avions un compte joint, celui que je considérais comme notre fonds d’urgence, celui où nos économies devaient se trouver. Je saisis le mot de passe, attendis que la page se charge, et quand je vis le solde, j’eus l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds.
0,00 €.
Le compte était vide.
“Non, non, non,” murmurai-je, rafraîchissant l’application encore et encore, priant pour que ce soit une erreur, un bug. Mais le chiffre ne changea pas. Zéro. Je cliquai sur l’historique des transactions, les doigts glacés. Et ce que je vis me donna envie de hurler.
Depuis six mois, Thomas avait systématiquement retiré de l’argent de notre compte. Des sommes importantes. 10 000 € par-ci, 20 000 € par-là. Des virements effectués toutes les quelques semaines vers un compte dont je ne reconnaissais pas le numéro. Le dernier virement avait été fait trois jours auparavant. Il avait vidé les 75 000 € restants, me laissant avec absolument rien.
Je courus à l’étage, le cœur battant à grands coups dans ma poitrine. J’entrai dans notre chambre, la nôtre, et me précipitai vers ma boîte à bijoux. Celle qui contenait mes alliances, le collier de perles de ma grand-mère, les boucles d’oreilles en diamant que Thomas m’avait offertes pour notre cinquième anniversaire. J’ouvris la boîte. Elle était vide. Complètement vide, à l’exception de quelques bijoux fantaisie sans valeur qu’il m’avait offerts distraitement au fil des ans. Tout ce qui avait de la valeur avait disparu.
Il avait tout volé. Il avait tout planifié. Pendant des mois, peut-être plus longtemps. Il m’avait systématiquement dépouillée de chaque euro, de chaque bien précieux, de chaque parcelle de sécurité financière. Et il avait eu l’audace de m’accuser d’être financièrement irresponsable dans ses papiers de divorce.
Je m’effondrai sur le sol de la chambre et pleurai jusqu’à ne plus avoir de larmes. Je me sentais si stupide, si aveugle, si complètement trahie. Mais au fond de ce désespoir infini, une étincelle de rage commença à luire. Je ne pouvais pas abandonner. Je devais me battre pour Chloé.
Je pris mon téléphone et appelai mon ancienne amie et collègue, Sophie. Je lui racontai tout, ma voix hachée par les sanglots. Elle était horrifiée. “Hélène, ce salaud… Je n’arrive pas à y croire. Mais tu ne vas pas te laisser faire.” Elle me donna immédiatement le nom d’un avocat. “Maître Antoine Dubois. Il est brillant, humain, et il déteste l’injustice. Il aide souvent des gens qui n’ont pas les moyens. Appelle-le. Dis-lui que tu viens de ma part.”
Le lendemain, je pris un taxi pour son cabinet. Il se trouvait dans un petit immeuble du centre de Lille, rien de luxueux. Mais quand je rencontrai Maître Dubois, une minuscule lueur d’espoir s’alluma pour la première fois. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, avec des yeux vifs et un sourire bienveillant qui mettait immédiatement en confiance. Il écouta mon histoire entière sans m’interrompre, prenant des notes, hochant la tête. Quand j’eus terminé, vidée, il me regarda avec une expression grave.
“Hélène, votre mari n’essaie pas seulement de divorcer. Il essaie de vous anéantir,” dit-il calmement. “Mais nous n’allons pas le laisser faire. Nous allons nous battre.”
Je me remis à pleurer, mais cette fois, c’étaient des larmes de soulagement. Quelqu’un me croyait. Quelqu’un allait m’aider.
Il me demanda les documents que Thomas m’avait fait signifier. Il passa vingt bonnes minutes à les lire, et je vis son expression passer de la préoccupation à la colère contenue.
“C’est pire que ce que je pensais,” dit-il finalement. “L’avocat de votre mari est Maître Lemaire. Un requin. Ils ont monté un dossier solide contre vous, du moins sur le papier.”
Il me montra alors les “preuves” qu’ils avaient jointes. Mon estomac se serra. Il y avait une série de photographies. Des photos de ma maison qui ressemblait à un champ de bataille. Vaisselle sale empilée dans l’évier, jouets éparpillés dans le salon, linge débordant des paniers.
“Ces photos… elles ont été prises quand j’étais malade !” m’écriai-je, la rage montant en moi. “J’ai eu une grippe carabinée il y a un mois. 40 de fièvre pendant presque une semaine. J’étais clouée au lit. Thomas a refusé de lever le petit doigt. Bien sûr que la maison était en désordre ! J’étais trop malade pour bouger !”
Maître Dubois hocha la tête. “Je vous crois, Hélène. Mais devant un tribunal, ces photos sont puissantes. Ils les utiliseront pour vous dépeindre comme une femme négligente et paresseuse.”
Puis il me montra les relevés de carte de crédit. Des milliers et des milliers d’euros de dépenses. Des sacs à main de luxe, des bijoux, des soins dans des spas hors de prix.
“Je n’ai jamais rien acheté de tout ça,” dis-je, la panique dans ma voix. “C’est une carte supplémentaire à votre nom, n’est-ce pas ?” demanda-t-il. “Oui, mais c’est Thomas qui l’avait. Il disait que sa carte principale atteignait souvent le plafond à cause des frais professionnels et qu’il avait parfois besoin d’utiliser la mienne. Je lui faisais confiance… Je n’ai jamais vérifié les relevés.”
Maître Dubois se frotta les tempes. “Hélène, il vous a piégée. Il a fait tous ces achats avec votre carte pour faire croire que c’est vous qui dépensiez sans compter.”
La réalisation me frappa comme un train. Chaque “Ne t’inquiète pas, je gère les factures”, chaque fois qu’il avait pris ma carte… tout faisait partie de son plan.
Mais le pire était à venir. Maître Dubois sortit un document plus épais. “Voici la pièce la plus dommageable qu’ils aient contre vous. Un rapport d’expertise d’une pédopsychiatre, une certaine Docteur Agnès Lambert.”
Je saisis le rapport et commençai à lire. Et à chaque phrase, je me sentais de plus en plus mal. Le Dr Lambert affirmait avoir mené des “observations secrètes” de Chloé et moi sur une période de trois mois. Elle disait nous avoir observées au parc, au supermarché, à la sortie de l’école. Ses conclusions étaient dévastatrices.
Elle affirmait que j’étais “émotionnellement volatile et instable”. Elle écrivait que, le 15 septembre au parc du Héron, j’avais “tiré agressivement le bras de Chloé en public”, la faisant pleurer. Que j’avais ignoré les besoins de ma fille, étant “plus concentrée sur mon téléphone que sur mon enfant”. Que lorsque Chloé était tombée de la balançoire, j’avais réagi avec une “hystérie excessive qui avait traumatisé davantage l’enfant”.
Sa conclusion professionnelle : je souffrais de “dérégulation émotionnelle” et je projetais mon propre malheur sur ma fille. Elle recommandait que la garde exclusive soit accordée à Thomas pour le “bien-être psychologique et la santé mentale de l’enfant”.
Je jetai le rapport à travers la pièce avec une force que je ne me connaissais pas. “Ce sont des mensonges ! hurlai-je. Chaque mot est un mensonge ! Je ne connais même pas cette femme ! Je ne l’ai jamais vue de ma vie !”
“C’est ce qui rend cela si dangereux, Hélène,” dit Maître Dubois avec gravité. “Ses qualifications sont légitimes. Elle est diplômée, agréée. Sur le papier, elle est parfaitement crédible. Et la méthode de l’observation secrète, bien que discutable, est parfois utilisée. La cour prendra son témoignage très au sérieux.”
Je me sentis à nouveau vaincue. Comment pouvais-je me battre contre de fausses photos, de fausses factures et un faux rapport de psychiatre ? Je n’avais rien. Pas d’argent, pas de preuves.
“Je n’ai pas les moyens de vous payer,” admis-je finalement, ma voix à peine un murmure. “Thomas a tout pris.”
Maître Dubois me regarda, et un sourire déterminé apparut sur son visage. “Ne nous soucions pas de ça pour l’instant. L’injustice me révolte plus que tout. Nous allons nous battre. La procédure est lancée, nous devons répondre rapidement. Et nous allons démontrer la vérité, Hélène. Je vous le promets.”
En quittant son cabinet, je me sentais toujours terrifiée, face à une montagne de mensonges qui semblait insurmontable. Mais pour la première fois depuis vingt-quatre heures, je n’étais plus seule. Une flamme minuscule, fragile mais tenace, s’était rallumée en moi. Ce n’était plus seulement de la douleur ou de la peur que je ressentais. C’était de la fureur. La fureur d’une mère à qui on essayait d’arracher son enfant. Thomas avait voulu m’anéantir, mais il avait peut-être fait une erreur fatale. Il avait réveillé la lionne qui dormait en moi. Et une lionne se bat jusqu’à la mort pour protéger son petit. La guerre ne faisait que commencer.
Partie 3
Les jours qui suivirent ma visite chez Maître Dubois se transformèrent en une sorte de purgatoire éveillé. La maison, mon ancien sanctuaire, était devenue une zone de guerre froide, un territoire hostile où chaque silence était lourd de menaces. Thomas continuait de vivre dans la chambre d’amis, transformant notre foyer en un théâtre de sa cruauté. Il n’était plus un mari, ni même un étranger. Il était un geôlier, un bourreau psychologique dont la mission quotidienne semblait être de me démolir, brique par brique, sous les yeux de notre fille.
Il avait initié une campagne de séduction agressive et matérialiste envers Chloé. Chaque soir, il rentrait avec un cadeau. Un jour, c’était le dernier iPad Pro, avec son stylet et son clavier hors de prix. Le lendemain, des vêtements de marque que je n’aurais jamais osé acheter, des marques dont les noms scintillaient dans les magazines de mode. Puis ce fut une collection de poupées de collection qu’elle désirait depuis des mois, des jouets et des gadgets qui transformaient sa chambre en une succursale de magasin de luxe.
Chaque offrande était une performance, une mise en scène orchestrée pour me poignarder. “Tu vois, ma princesse,” disait-il devant moi, avec un grand sourire adressé à Chloé, “Papa prend soin de toi. Papa s’assure que tu as tout ce dont tu as besoin. Pas comme certaines personnes qui ne peuvent même pas te fournir le strict nécessaire.” Et Chloé, submergée par l’excitation de ses nouveaux trésors, ne percevait pas la cruauté de ses mots. Elle ne voyait que la générosité, le père prodigue. Mais moi, je voyais. Je voyais chaque pique, chaque insulte voilée, chaque tentative de me faire passer pour une incapable, une indigente, une ombre inutile aux yeux de mon propre enfant.
Il sapait mon autorité de manière systématique et implacable. Si je préparais le dîner, un plat que Chloé aimait, il y goûtait à peine avant de déclarer : “C’est un peu fade, tu ne trouves pas, Chloé ? On devrait peut-être commander une pizza. Papa paiera pour de la bonne nourriture.” Et il sortait son téléphone, me reléguant au rang de cuisinière incompétente. Si j’essayais d’aider Chloé avec ses devoirs, une matière où j’excellais autrefois, il s’interposait. “Laisse, je vais t’aider, ma puce. La méthode de Maman est trop déroutante. Tu vas mal apprendre si c’est elle qui t’enseigne.” Il me poussait doucement sur le côté, s’asseyant à ma place, et je devais me retirer, humiliée, sous le regard confus de ma fille. Si je lui demandais de ranger sa chambre, il intervenait, paternaliste et faussement débonnaire : “Ne t’inquiète pas pour ça, ma chérie. Maman est juste de mauvaise humeur. Tu n’as pas à l’écouter.”
Jour après jour, il détruisait méthodiquement le lien de confiance et de respect que j’avais mis dix ans à construire avec ma fille. Et je voyais le poison agir. Mon adorable petite fille commençait à me regarder différemment. Avec de la confusion, oui, mais aussi avec de l’hésitation. Avec du doute. Parfois, quand je la serrais dans mes bras, je la sentais un peu plus rigide, un peu plus distante. Mon cœur se brisait un peu plus à chaque fois.
Un soir, alors que je la bordais, elle me posa une question qui me glaça le sang. Thomas venait de l’emmener manger une glace sans me prévenir, un autre de ses actes de défiance. J’étais assise sur mon lit, pleurant silencieusement dans la pénombre, quand elle entra dans ma chambre.
“Maman, pourquoi tu pleures tout le temps ?” demanda-t-elle, sa petite voix chargée d’une inquiétude qui me déchira l’âme.
Je séchai rapidement mes larmes, forçant un sourire qui me coûta une énergie surhumaine. “Ce n’est rien, mon bébé. Maman a juste un peu mal à la tête.”
“Papa dit que tu es malade,” continua Chloé, et mon cœur s’arrêta de battre. “Il dit que c’est pour ça que tu es triste tout le temps. Il dit que si je vais vivre avec lui, tu pourras te reposer et aller mieux.”
La pièce se mit à tourner. Il ne se contentait pas de m’aliéner. Il la manipulait pour qu’elle croie que m’abandonner serait un acte de bonté. Que quitter sa mère serait la solution pour la “guérir”. Il faisait de ma fille mon infirmière et mon juge.
Je l’attirai contre moi, la serrant si fort que j’avais peur de lui faire mal. “Mon bébé, écoute-moi très attentivement. Maman n’est pas malade. Je suis juste très triste parce que Papa et moi avons de gros problèmes. Mais je t’aime plus que tout dans cet univers entier. Tu comprends ça ? Rien ni personne ne pourra jamais changer ça.”
Elle me serra en retour, mais je sentais son incertitude, le doute que son père avait planté en elle comme une mauvaise herbe. Le mal était déjà fait.
Cette nuit-là, épuisée, je remarquai quelque chose d’étrange. Après que Chloé se fut endormie, je retournai dans sa chambre pour remonter sa couverture. C’est là que je le vis. Le coin de son vieux téléphone dépassait de sous son oreiller. C’était son tout premier téléphone, un vieil iPhone à l’écran fissuré qui ne tenait la charge que quelques heures. Thomas lui avait acheté le dernier modèle en même temps que l’iPad, mais elle gardait cet appareil cassé et obsolète près d’elle pendant son sommeil. Pourquoi ? Pourquoi cette vieille relique était-elle si importante pour elle qu’elle la cachait comme un trésor ? Sur le moment, j’étais trop anéantie pour y réfléchir. J’embrassai son front et retournai à ma propre solitude, ignorant que ma fille, dans sa sagesse silencieuse, gardait la clé de tout ce cauchemar sous son oreiller.
Quelques jours plus tard, une nouvelle odeur commença à flotter dans la maison. Un parfum. Un parfum de femme, subtil mais tenace. Cher. Je le sentais parfois sur les chemises de Thomas quand je faisais la lessive, un parfum floral et musqué que je ne connaissais pas. Quand je lui ai posé la question, il a balayé ma remarque d’un revers de main. “Ça doit être une collègue au bureau. Tu deviens paranoïaque, Hélène.” Et comme une idiote, je l’avais presque cru.
La révélation survint un après-midi, une semaine avant la séance de médiation ordonnée par le tribunal. J’étais dans la cuisine, préparant le goûter de Chloé, quand j’entendis la voiture de Thomas se garer dans l’allée. Il était à peine quinze heures. L’école ne finissait qu’à seize heures trente. Mon cœur s’emballa. Je regardai par la fenêtre et le vis sortir de la voiture, suivi de Chloé. Ils riaient tous les deux, et Chloé tenait une énorme licorne en peluche.
Je me précipitai dehors, la panique montant en moi. “Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi Chloé n’est-elle pas à l’école ?”
Thomas me lança un regard suffisant. “Je suis allé la chercher plus tôt. Je l’ai emmenée au Parc Astérix. On s’est bien amusés, n’est-ce pas, ma princesse ?”
Chloé hocha la tête joyeusement, serrant sa licorne. “Papa a gagné ça pour moi ! On a fait tous les manèges !”
“Tu ne m’as même pas prévenue ?” criai-je, un mélange de colère et de peur me serrant la gorge. “Tu ne peux pas la retirer de l’école comme ça sans me le dire ! Je suis sa mère !”
“Et je suis son père,” rétorqua-t-il froidement. “Je n’ai pas besoin de ta permission pour passer du temps avec ma propre fille.”
C’est à ce moment-là que je l’ai senti. L’odeur. Ce même parfum, mais cette fois, il était plus fort, plus évident. Comme si la personne qui le portait venait de passer des heures assise à côté de lui dans la voiture. Il imprégnait l’air autour de lui.
“Avec qui tu étais ?” demandai-je, ma voix tremblante.
Il me dépassa sans un regard, guidant Chloé vers la maison, mais il s’arrêta sur le seuil et se retourna, un sourire diabolique sur le visage. “Tu commences enfin à comprendre, Hélène ?” dit-il à voix basse pour que Chloé n’entende pas. “Tu croyais vraiment que j’allais passer le reste de ma vie avec quelqu’un d’aussi ennuyeux et pathétique que toi ?”
Je ne pouvais plus respirer. Il y avait quelqu’un d’autre. Il y avait une autre femme.
“Bien sûr qu’il y en a une,” dit-il avec ce rire qui me hantait. “Et elle est tout ce que tu n’es pas. Intelligente, brillante, belle. Et elle, au moins, sait comment satisfaire un homme. Bientôt, elle sera la nouvelle mère de Chloé. Une mère compétente. Une mère digne d’elle.”
Il entra dans la maison, me laissant plantée dans l’allée, le cœur comme arraché de ma poitrine. Tout s’emboîtait maintenant. Les nuits tardives, le parfum, les relevés de carte de crédit avec des achats de lingerie féminine que je n’avais jamais faite, les restaurants où nous n’étions jamais allés. Il y avait une autre femme. Et il ne prévoyait pas seulement de me remplacer en tant qu’épouse. Il prévoyait de me remplacer en tant que mère. L’experte-psychiatre, le Dr Agnès Lambert… Une intuition glaciale me parcourut. Et si… ? Non, c’était trop monstrueux pour être vrai. Personne ne ferait une chose pareille.
La séance de médiation, la semaine suivante, fut un désastre total. Elle était censée être une chance de négocier, mais Thomas n’avait aucune intention de négocier quoi que ce soit. Nous étions assis dans une petite salle de conférence sans âme, Maître Dubois et moi d’un côté, Thomas et son avocat, le fameux Maître Lemaire, de l’autre. Un médiateur fatigué essayait de maintenir une apparence de paix.
Maître Dubois commença calmement. “Ma cliente est prête à être raisonnable. Elle ne demande pas grand-chose. Madame Fournier souhaite simplement la garde alternée de sa fille et un partage équitable des biens matrimoniaux, comme le prévoit la loi pour une communauté réduite aux acquêts.”
Avant même que mon avocat ait pu finir sa phrase, Maître Lemaire l’interrompit d’un geste dédaigneux de la main. “Il n’y a rien à discuter,” dit-il sèchement. C’était un homme grand et arrogant dans un costume si cher qu’il semblait crier sa propre importance. “La position de notre client est claire et non négociable.”
Il claqua un dossier épais sur la table, me faisant sursauter. “Madame Fournier a échoué dans tous les aspects de ce mariage,” continua-t-il, sa voix suintant le mépris. “Les preuves que nous possédons – preuves photographiques, financières, et le témoignage d’une experte en psychologie – prouvent sans l’ombre d’un doute qu’elle est inapte en tant qu’épouse et en tant que mère.”
“Ce n’est pas vrai,” commençai-je, mais Maître Dubois posa une main sur mon bras, me signifiant de rester calme.
Lemaire m’ignora complètement. “Notre client offre généreusement à Madame Fournier l’opportunité de quitter ce mariage avec ce qui lui reste de dignité. Si elle signe l’accord que nous avons préparé, elle peut éviter un procès long et coûteux qui ne fera que l’humilier publiquement.”
“Quel accord ?” demanda Maître Dubois, bien que son ton indiquât qu’il s’attendait au pire.
Lemaire sortit un autre document et le fit glisser sur la table. Nous l’avons lu ensemble, et je me sentis mal. L’accord donnait la garde exclusive de Chloé à Thomas. J’obtiendrais un droit de visite supervisé : deux heures, un dimanche sur deux, en présence d’un tiers désigné par le tribunal. Je ne toucherais aucun des biens matrimoniaux. Ni la maison, ni les économies, ni les voitures. Rien. Je devais partir avec mes seuls effets personnels.
“C’est de la folie,” criai-je, incapable de me contenir. “Vous voulez me prendre ma fille et me laisser à la rue sans rien ?”
Thomas prit enfin la parole, sa voix calme et posée, comme s’il avait répété ce discours. “Hélène, j’essaie de faire ce qu’il y a de mieux pour Chloé. Elle a besoin de stabilité. Elle a besoin d’un parent qui peut subvenir à ses besoins, émotionnellement et financièrement. Tu as prouvé que tu n’étais capable ni de l’un ni de l’autre.”
“Je suis sa mère !” hurlai-je, les larmes coulant sur mon visage. “Je me suis occupée d’elle chaque jour de sa vie ! Comment osez-vous dire que je ne peux pas subvenir à ses besoins émotionnels ?”
“Voilà exactement de quoi nous parlons,” intervint Lemaire, me montrant du doigt comme une pièce à conviction. “Instabilité émotionnelle. Comportement volatile. C’est précisément la raison pour laquelle notre experte a déterminé que Madame Fournier est inapte.”
Le médiateur tenta de calmer le jeu. “Peut-être pourrions-nous trouver un terrain d’entente…”
“Il n’y a pas de terrain d’entente,” l’interrompit Lemaire. “Signez l’accord, Madame Fournier, ou nous nous verrons au tribunal. Et je vous promets que ce que nous y présenterons sera bien plus dévastateur que ce que vous avez vu jusqu’à présent.”
Thomas se leva, ajustant sa veste. Il me regarda avec ces yeux froids et morts et dit : “Dernière chance, Hélène. Accepte l’accord ou perds tout au tribunal.”
Puis ils partirent. Ils sortirent de la pièce comme s’ils venaient de conclure une affaire, me laissant avec mon avocat dans un silence abasourdi.
Finalement, Maître Dubois se tourna vers moi. “Hélène, je ne vais pas vous mentir. Ce sera une bataille très difficile. Ils ont des ‘preuves’ qui sembleront convaincantes à un juge qui ne connaît pas toute l’histoire. Mais je vous crois. Et nous allons nous battre avec tout ce que nous avons.”
“Et si nous perdons ?” murmurai-je, ma voix se brisant. “Et s’ils me prennent Chloé ?”
“Nous n’allons pas perdre,” dit fermement Maître Dubois. “Nous allons montrer à ce juge la vérité.”
Mais je n’en étais pas si sûre. Comment se bat-on contre des mensonges qui ressemblent si parfaitement à la vérité ? En rentrant chez moi ce jour-là, la maison me parut plus sombre, plus froide que jamais. La guerre n’était plus froide. Elle était déclarée. Et je me dirigeais vers le champ de bataille, armée seulement de ma parole et de mon amour, contre une armée de mensonges, de photographies truquées et de rapports d’experts. La date du procès était fixée. Dans trois semaines. Trois semaines pour prouver que je n’étais pas la folle qu’ils décrivaient. Trois semaines pour sauver ma fille. Trois semaines avant de tout perdre.
Partie 3 :
Les jours qui suivirent ma visite chez Maître Dubois se transformèrent en une sorte de purgatoire éveillé. La maison, mon ancien sanctuaire, était devenue une zone de guerre froide, un territoire hostile où chaque silence était lourd de menaces. Thomas continuait de vivre dans la chambre d’amis, transformant notre foyer en un théâtre de sa cruauté. Il n’était plus un mari, ni même un étranger. Il était un geôlier, un bourreau psychologique dont la mission quotidienne semblait être de me démolir, brique par brique, sous les yeux de notre fille.
Il avait initié une campagne de séduction agressive et matérialiste envers Chloé. Chaque soir, il rentrait avec un cadeau. Un jour, c’était le dernier iPad Pro, avec son stylet et son clavier hors de prix. Le lendemain, des vêtements de marque que je n’aurais jamais osé acheter, des marques dont les noms scintillaient dans les magazines de mode. Puis ce fut une collection de poupées de collection qu’elle désirait depuis des mois, des jouets et des gadgets qui transformaient sa chambre en une succursale de magasin de luxe.
Chaque offrande était une performance, une mise en scène orchestrée pour me poignarder. “Tu vois, ma princesse,” disait-il devant moi, avec un grand sourire adressé à Chloé, “Papa prend soin de toi. Papa s’assure que tu as tout ce dont tu as besoin. Pas comme certaines personnes qui ne peuvent même pas te fournir le strict nécessaire.” Et Chloé, submergée par l’excitation de ses nouveaux trésors, ne percevait pas la cruauté de ses mots. Elle ne voyait que la générosité, le père prodigue. Mais moi, je voyais. Je voyais chaque pique, chaque insulte voilée, chaque tentative de me faire passer pour une incapable, une indigente, une ombre inutile aux yeux de mon propre enfant.
Il sapait mon autorité de manière systématique et implacable. Si je préparais le dîner, un plat que Chloé aimait, il y goûtait à peine avant de déclarer : “C’est un peu fade, tu ne trouves pas, Chloé ? On devrait peut-être commander une pizza. Papa paiera pour de la bonne nourriture.” Et il sortait son téléphone, me reléguant au rang de cuisinière incompétente. Si j’essayais d’aider Chloé avec ses devoirs, une matière où j’excellais autrefois, il s’interposait. “Laisse, je vais t’aider, ma puce. La méthode de Maman est trop déroutante. Tu vas mal apprendre si c’est elle qui t’enseigne.” Il me poussait doucement sur le côté, s’asseyant à ma place, et je devais me retirer, humiliée, sous le regard confus de ma fille. Si je lui demandais de ranger sa chambre, il intervenait, paternaliste et faussement débonnaire : “Ne t’inquiète pas pour ça, ma chérie. Maman est juste de mauvaise humeur. Tu n’as pas à l’écouter.”
Jour après jour, il détruisait méthodiquement le lien de confiance et de respect que j’avais mis dix ans à construire avec ma fille. Et je voyais le poison agir. Mon adorable petite fille commençait à me regarder différemment. Avec de la confusion, oui, mais aussi avec de l’hésitation. Avec du doute. Parfois, quand je la serrais dans mes bras, je la sentais un peu plus rigide, un peu plus distante. Mon cœur se brisait un peu plus à chaque fois.
Un soir, alors que je la bordais, elle me posa une question qui me glaça le sang. Thomas venait de l’emmener manger une glace sans me prévenir, un autre de ses actes de défiance. J’étais assise sur mon lit, pleurant silencieusement dans la pénombre, quand elle entra dans ma chambre.
“Maman, pourquoi tu pleures tout le temps ?” demanda-t-elle, sa petite voix chargée d’une inquiétude qui me déchira l’âme.
Je séchai rapidement mes larmes, forçant un sourire qui me coûta une énergie surhumaine. “Ce n’est rien, mon bébé. Maman a juste un peu mal à la tête.”
“Papa dit que tu es malade,” continua Chloé, et mon cœur s’arrêta de battre. “Il dit que c’est pour ça que tu es triste tout le temps. Il dit que si je vais vivre avec lui, tu pourras te reposer et aller mieux.”
La pièce se mit à tourner. Il ne se contentait pas de m’aliéner. Il la manipulait pour qu’elle croie que m’abandonner serait un acte de bonté. Que quitter sa mère serait la solution pour la “guérir”. Il faisait de ma fille mon infirmière et mon juge.
Je l’attirai contre moi, la serrant si fort que j’avais peur de lui faire mal. “Mon bébé, écoute-moi très attentivement. Maman n’est pas malade. Je suis juste très triste parce que Papa et moi avons de gros problèmes. Mais je t’aime plus que tout dans cet univers entier. Tu comprends ça ? Rien ni personne ne pourra jamais changer ça.”
Elle me serra en retour, mais je sentais son incertitude, le doute que son père avait planté en elle comme une mauvaise herbe. Le mal était déjà fait.
Cette nuit-là, épuisée, je remarquai quelque chose d’étrange. Après que Chloé se fut endormie, je retournai dans sa chambre pour remonter sa couverture. C’est là que je le vis. Le coin de son vieux téléphone dépassait de sous son oreiller. C’était son tout premier téléphone, un vieil iPhone à l’écran fissuré qui ne tenait la charge que quelques heures. Thomas lui avait acheté le dernier modèle en même temps que l’iPad, mais elle gardait cet appareil cassé et obsolète près d’elle pendant son sommeil. Pourquoi ? Pourquoi cette vieille relique était-elle si importante pour elle qu’elle la cachait comme un trésor ? Sur le moment, j’étais trop anéantie pour y réfléchir. J’embrassai son front et retournai à ma propre solitude, ignorant que ma fille, dans sa sagesse silencieuse, gardait la clé de tout ce cauchemar sous son oreiller.
Quelques jours plus tard, une nouvelle odeur commença à flotter dans la maison. Un parfum. Un parfum de femme, subtil mais tenace. Cher. Je le sentais parfois sur les chemises de Thomas quand je faisais la lessive, un parfum floral et musqué que je ne connaissais pas. Quand je lui ai posé la question, il a balayé ma remarque d’un revers de main. “Ça doit être une collègue au bureau. Tu deviens paranoïaque, Hélène.” Et comme une idiote, je l’avais presque cru.
La révélation survint un après-midi, une semaine avant la séance de médiation ordonnée par le tribunal. J’étais dans la cuisine, préparant le goûter de Chloé, quand j’entendis la voiture de Thomas se garer dans l’allée. Il était à peine quinze heures. L’école ne finissait qu’à seize heures trente. Mon cœur s’emballa. Je regardai par la fenêtre et le vis sortir de la voiture, suivi de Chloé. Ils riaient tous les deux, et Chloé tenait une énorme licorne en peluche.
Je me précipitai dehors, la panique montant en moi. “Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi Chloé n’est-elle pas à l’école ?”
Thomas me lança un regard suffisant. “Je suis allé la chercher plus tôt. Je l’ai emmenée au Parc Astérix. On s’est bien amusés, n’est-ce pas, ma princesse ?”
Chloé hocha la tête joyeusement, serrant sa licorne. “Papa a gagné ça pour moi ! On a fait tous les manèges !”
“Tu ne m’as même pas prévenue ?” criai-je, un mélange de colère et de peur me serrant la gorge. “Tu ne peux pas la retirer de l’école comme ça sans me le dire ! Je suis sa mère !”
“Et je suis son père,” rétorqua-t-il froidement. “Je n’ai pas besoin de ta permission pour passer du temps avec ma propre fille.”
C’est à ce moment-là que je l’ai senti. L’odeur. Ce même parfum, mais cette fois, il était plus fort, plus évident. Comme si la personne qui le portait venait de passer des heures assise à côté de lui dans la voiture. Il imprégnait l’air autour de lui.
“Avec qui tu étais ?” demandai-je, ma voix tremblante.
Il me dépassa sans un regard, guidant Chloé vers la maison, mais il s’arrêta sur le seuil et se retourna, un sourire diabolique sur le visage. “Tu commences enfin à comprendre, Hélène ?” dit-il à voix basse pour que Chloé n’entende pas. “Tu croyais vraiment que j’allais passer le reste de ma vie avec quelqu’un d’aussi ennuyeux et pathétique que toi ?”
Je ne pouvais plus respirer. Il y avait quelqu’un d’autre. Il y avait une autre femme.
“Bien sûr qu’il y en a une,” dit-il avec ce rire qui me hantait. “Et elle est tout ce que tu n’es pas. Intelligente, brillante, belle. Et elle, au moins, sait comment satisfaire un homme. Bientôt, elle sera la nouvelle mère de Chloé. Une mère compétente. Une mère digne d’elle.”
Il entra dans la maison, me laissant plantée dans l’allée, le cœur comme arraché de ma poitrine. Tout s’emboîtait maintenant. Les nuits tardives, le parfum, les relevés de carte de crédit avec des achats de lingerie féminine que je n’avais jamais faite, les restaurants où nous n’étions jamais allés. Il y avait une autre femme. Et il ne prévoyait pas seulement de me remplacer en tant qu’épouse. Il prévoyait de me remplacer en tant que mère. L’experte-psychiatre, le Dr Agnès Lambert… Une intuition glaciale me parcourut. Et si… ? Non, c’était trop monstrueux pour être vrai. Personne ne ferait une chose pareille.
La séance de médiation, la semaine suivante, fut un désastre total. Elle était censée être une chance de négocier, mais Thomas n’avait aucune intention de négocier quoi que ce soit. Nous étions assis dans une petite salle de conférence sans âme, Maître Dubois et moi d’un côté, Thomas et son avocat, le fameux Maître Lemaire, de l’autre. Un médiateur fatigué essayait de maintenir une apparence de paix.
Maître Dubois commença calmement. “Ma cliente est prête à être raisonnable. Elle ne demande pas grand-chose. Madame Fournier souhaite simplement la garde alternée de sa fille et un partage équitable des biens matrimoniaux, comme le prévoit la loi pour une communauté réduite aux acquêts.”
Avant même que mon avocat ait pu finir sa phrase, Maître Lemaire l’interrompit d’un geste dédaigneux de la main. “Il n’y a rien à discuter,” dit-il sèchement. C’était un homme grand et arrogant dans un costume si cher qu’il semblait crier sa propre importance. “La position de notre client est claire et non négociable.”
Il claqua un dossier épais sur la table, me faisant sursauter. “Madame Fournier a échoué dans tous les aspects de ce mariage,” continua-t-il, sa voix suintant le mépris. “Les preuves que nous possédons – preuves photographiques, financières, et le témoignage d’une experte en psychologie – prouvent sans l’ombre d’un doute qu’elle est inapte en tant qu’épouse et en tant que mère.”
“Ce n’est pas vrai,” commençai-je, mais Maître Dubois posa une main sur mon bras, me signifiant de rester calme.
Lemaire m’ignora complètement. “Notre client offre généreusement à Madame Fournier l’opportunité de quitter ce mariage avec ce qui lui reste de dignité. Si elle signe l’accord que nous avons préparé, elle peut éviter un procès long et coûteux qui ne fera que l’humilier publiquement.”
“Quel accord ?” demanda Maître Dubois, bien que son ton indiquât qu’il s’attendait au pire.
Lemaire sortit un autre document et le fit glisser sur la table. Nous l’avons lu ensemble, et je me sentis mal. L’accord donnait la garde exclusive de Chloé à Thomas. J’obtiendrais un droit de visite supervisé : deux heures, un dimanche sur deux, en présence d’un tiers désigné par le tribunal. Je ne toucherais aucun des biens matrimoniaux. Ni la maison, ni les économies, ni les voitures. Rien. Je devais partir avec mes seuls effets personnels.
“C’est de la folie,” criai-je, incapable de me contenir. “Vous voulez me prendre ma fille et me laisser à la rue sans rien ?”
Thomas prit enfin la parole, sa voix calme et posée, comme s’il avait répété ce discours. “Hélène, j’essaie de faire ce qu’il y a de mieux pour Chloé. Elle a besoin de stabilité. Elle a besoin d’un parent qui peut subvenir à ses besoins, émotionnellement et financièrement. Tu as prouvé que tu n’étais capable ni de l’un ni de l’autre.”
“Je suis sa mère !” hurlai-je, les larmes coulant sur mon visage. “Je me suis occupée d’elle chaque jour de sa vie ! Comment osez-vous dire que je ne peux pas subvenir à ses besoins émotionnels ?”
“Voilà exactement de quoi nous parlons,” intervint Lemaire, me montrant du doigt comme une pièce à conviction. “Instabilité émotionnelle. Comportement volatile. C’est précisément la raison pour laquelle notre experte a déterminé que Madame Fournier est inapte.”
Le médiateur tenta de calmer le jeu. “Peut-être pourrions-nous trouver un terrain d’entente…”
“Il n’y a pas de terrain d’entente,” l’interrompit Lemaire. “Signez l’accord, Madame Fournier, ou nous nous verrons au tribunal. Et je vous promets que ce que nous y présenterons sera bien plus dévastateur que ce que vous avez vu jusqu’à présent.”
Thomas se leva, ajustant sa veste. Il me regarda avec ces yeux froids et morts et dit : “Dernière chance, Hélène. Accepte l’accord ou perds tout au tribunal.”
Puis ils partirent. Ils sortirent de la pièce comme s’ils venaient de conclure une affaire, me laissant avec mon avocat dans un silence abasourdi.
Finalement, Maître Dubois se tourna vers moi. “Hélène, je ne vais pas vous mentir. Ce sera une bataille très difficile. Ils ont des ‘preuves’ qui sembleront convaincantes à un juge qui ne connaît pas toute l’histoire. Mais je vous crois. Et nous allons nous battre avec tout ce que nous avons.”
“Et si nous perdons ?” murmurai-je, ma voix se brisant. “Et s’ils me prennent Chloé ?”
“Nous n’allons pas perdre,” dit fermement Maître Dubois. “Nous allons montrer à ce juge la vérité.”
Mais je n’en étais pas si sûre. Comment se bat-on contre des mensonges qui ressemblent si parfaitement à la vérité ? En rentrant chez moi ce jour-là, la maison me parut plus sombre, plus froide que jamais. La guerre n’était plus froide. Elle était déclarée. Et je me dirigeais vers le champ de bataille, armée seulement de ma parole et de mon amour, contre une armée de mensonges, de photographies truquées et de rapports d’experts. La date du procès était fixée. Dans trois semaines. Trois semaines pour prouver que je n’étais pas la folle qu’ils décrivaient. Trois semaines pour sauver ma fille. Trois semaines avant de tout perdre.